CHAPITRE IL
Suite de la lutte entre l'Empire et la Papauté. Querelle des Guelfes et de* Gibelins sou* le règne de la maison de Souabe.
La querelle des investitures venait d'être terminée parle concordat de Worms; mais cette apparente réconciliation n'avait fait que suspendre les effets d'une inimitié toute prête à se reproduire sous un autre nom. Entre les deux puissances rivales la lutte va donc se poursuivre : seulement, en changeant d'ob- , jet et de théâtre, elle s'appellera désormais guerre des Guelfes ef des, Gibelins. Si cette nouvelle guerre fut plus longue, plus terrible que celle qui lui avait servi de prélude, c'est que cette fois encore il s'agissait moins de savoir qui l'emporterait du pape ou de l'empereur, que de décider si l'Italie resterait la vassale de l'Allemagne , ou deviendrait une nation indépendante. Pour tout un peuple c'était dpnc une question de vie ou de mort qui était alors débattue ; et ppmme l'Eglise asservie avait trouvé un libérateur dans le pape, ii était naturel (jq'à son tour l'Italie opprimée vînt demander justice et protection aux successeurs de Grégojre VII. Ainsi, la querelle des Guelfes et des Gibelins, sera pour l'Italie, ce qu'avait été pour l'Eglise celle des investitures : une lutte soutenue au nom de la liberté sous la haute direction du Saint-Siège. 8
§ Ier. De l'Allemagne et de l'Italie depuis l'avènement de Lothaire II jusqu'à
la paix de Constance.
La mort de Henri V, en laissant l'empire vacant, avait rejeté l'Allemagne dans ^agitation des partis. Une brillante assemblée féodale convoquée à Mayence avait vu se réunir jusqu'à soixante mille hommes de la noblesse et du clergé, et un comité de dix
princes avait été chargé de présenter au choix de la nation les candidats les plus dignes. Parmi ces prétendants, deux surtout se disputaient les suffrages : Lothaire, duc de Saxe, et Frédéric de Souabe, neveu du dernier empereur. Le ressentiment des grands vassaux contre la maison de Franconie les porta sans doute à choisir celui qui s'était montré le constant adversaire de cette famille; Lothaire fut donc préféré à son rival, et couronné solennellement à Aix-la-Chapelle, après avoir soumis son élection à l'approbation des légats du pape (l 125). Le règne du nouvel empereur ne fut qu'une longue suite de démêlés avec les ennemis que lui avait suscités son élévation au trône, particulièrement avec Frédéric de Souabe et son frère Conrad qui, fier d'avoir remporté quelques avantages, s'était fait reconnaître roi des Romains. Puis, les dangers communs avaient pour un instant resserré l'alliance entre l'empire et la papauté, et Lothaire, après avoir essayé de rétablir dans Rome le pape Innocent II , avait en retour obtenu la cession définitive des biens allodiaux de la comtesse M athilde. Enfin , de brillants succès obtenus sur les Normands de Sicile avaient glorieusement couronné un règne qui allait pourtant finir par une mort obscure, dans une pauvre chaumière des Alpes (1137).
Commencement de la querelle des Guelfes et des Gibelins. (1138-1152). — A peine Lothaire, en mourant , avait-il ouvert ' un nouveau champ aux ambitions rivales, qu'on vit s'élever les prétentions de deux familles également puissantes, dont l'origine et la grandeur ont besoin d'être expliquées ici, puisque le bruit de leurs sanglantes discordes va retentir en Ëurope pendant tout un siècle.
En l'an 1080, alors que la querelle des investitures mettait FAllemagne en feu, l'empereur Henri IV, voulant récompenser l'un de ses plus fidèles vassaux, lui avait donné sa fille Agnès en mariage avec le duché de Souabe, qu'il venait d'enlever à Rodolphe, son rival. Ce seigneur était Frédéric de Hohenstaufen, châtelain de Wiblingen, manoir dont le nom altéré devait plus tard servir à désigner tout un parti. Des deux fils du nouveau duc de Souabe, l'aîné, appelé comme lui Frédéric, s'était, après la mort de Henri V, porté prétendant à l'empire, et le second, Conrad, pourvu lui-même du duché de Franconie, et lier de ses succès sur l'empereur Lothaire, s'était fait couronner roi des Romains. Telle avait été l'origine de cette grande maison de Souabe, qui donna le jour à des princes si nobles, si braves, doués de qualités si brillantes, et dont on oublie presque les fautes devant leur fin aussi tragique que leur destinée. Vers
le même temps, & côté des Hohenstaufen, s'élevait une autre famille, originaire de la Toscane, et dont un des membres, Welf Itr, devait aussi son duché de Bavière à la munificence de Henri IV (1071). Par suite de divers héritages, le petit-fils de Welf avait réuni à ses domaines la Saxe, le Brunswick et le comté de Toscane : aussi, dans son orgueil féodal, ce prince, justement nommé Henri-le-Superbe, se vantait-il d'étendre ses possessions a de la mer à la mer, » c'est-à-dire des côtes du Danemark aux rivages de la Sicile.
Election de Conrad III (1138). — Le débat entre ces deux maisons aspirant chacune i l'empire fut tranché par la diète de Coblentz qui, en 1138, se hâta de nommer Conrad de Franconie, sans attendre le concours de toute la nation. Aussitôt, cette élection fît éclater en Allemagne une terrible guerre civile, qui, transportée ensuite au-delà des monts, y ralluma la querelle mal éteinte de l'empire et de la papauté. Les partisans des deux familles rivales prirent pour cri de guerre le nom de leurs chefs : ainsi le mot Guelfes, formé de Welf, servit à désigner les défenseurs de la maison de Saxe-Bavière, et, par suite, ceux de la papauté, tandis que la dénomination de Gibelins, dérivée de Wiblingen, fut donnée au parti qui soutint la maison de Souabe, et plus tard la suprématie impériale.
Cependant Conrad III, après son élection, avait réclamé de Henri-le-Superbe les ornements impériaux, dont celui-ci s'était emparé au lit de mort de Lothaire. Sur son refus, il l'avait fait mettre au bande l'empire, etl'avait dépouillé en outre de ses duchés de Saxe et de Bavière. Le premier de ces duchés fut donné à Albert-l'Ours, margrave de Brandebourg, qui devait fonder la \ ville de Berlin , pendant que Léopold d'Autriche, qui avait reçu , la Bavière, relevait de ses ruines l'antique cité de Vienne, destinée à être un jour la métropole du nouvel empire germanique. Mais la confiscation des domaines allemands de Henri-le- Superbe avait servi de prétexte à une guerre que la mort de ce prince n'avait pu arrêter. Deshéritée avec lui, sa famille poursuivit la revendication de ses droits. Son vaillant fils Henri-le- Lion ne tarda pas à reconquérir la Saxe , et Welf, son oncle , parvint à reprendre la Bavière. La diète de Francfort apaisa enfin cette sanglante querelle, en rendant à Henri la possession légale de son duché de Saxe, et comme sous le règne suivant, d'autres restitutions lui furent faites ainsi qu'à ses parents, une réconciliation momentanée parut avoir rapproché les deux familles. Quant à l'empereur Conrad , profitant de la suspension des hostilités entre les partis, il s'était décidé, selon les
conseils de saint Bernard, à tenter une croisade en Orient (1 147) (Voy. le chap. III de cette période). Mais après une expédition malheureuse, il revint dans ses États où, en mourant, il désigna pour successeur son neveu Frédéric de Souabe.
Frédéric ItT Barberousse (l 152-1 190).— Le vœu de Conrad fut ratifié par les seigneurs allemands, qui nommèrent en effet Frédéric Barberousse, avec l'espoir que son énergie pourrait à la fois contenir l'Italie et l'Allemagne. Ce prince fonda véritablement la grandeur des Hohenstaufen. A partir de son règne, ce& tiers et puissants empereurs commencèrent à ne plus voir dans les autres princes que des espèces de rois provinciaux, et poursuivirent le long rêve d'un droit prétendu à la suprématie universelle ; rêve trompeur qui devait s'évanouir devant la résistance des peuples, pour faire place à une autre suprématie bien mieux reconnue, celle des souverains pontifes de Rome! Tout, il est vrai, avait semblé d'abord répondre aux ambitieux projets de Frédéric. Dès les deux premières années de son règne, il avait soumis à la suzeraineté impériale les rois de Pologne et de Danemark, réglé les différends survenus dans les deux Bourgognes, et achevé la pacification de l'empire en reudant la Bavière à Henri-le-Liqn. Le nom de Guelfes et de Gibelins avait donc cessé de retentir en Allemagne; mais Frédéric allait le retrouver au-delà des Alpes, pour y servir de cri de ralliement à des intérêts et èj. des passions bien autrement difficiles à concilier.
Situation de l'Italie. — Trois puissances, outre les grandes républiques maritimes, se partageaient alors la Péninsule : les villes libres de la Lombardie, la papauté et les Normands des Deux-Siciles. Sous l'influence toujours vivante des traditions antiques, le principe municipal s'était, au nord dç l'Italie, maintenu et reconstitué plus fortement que partout ailleurs, et le flot toujours roqlant de vingt invasions successives n'avait pas plus effacé du sol cette vieille institution romaine, que bien d'autres monuments restés debout parmi tant de ruines. Au milieu 4e riches campagnes fécondées par un chaud soleil, s'étaient élevées un grand nombre de villes qui étaient devenues le centre d'une population active et industrieuse. Mais les abus que le despotisme féodal avait produits ailleurs, à l'abri de ses cbàteaux-forts, étaient nés aussi dans ces cités turbulentes, d'un excès de puissance et de richesse. Les plus grandes d'entre elles avaient voulu dominer les plus petites pour les rattacher, selon le drapeau qu'elles suivaient elles-mêmes, soit à la cause de l'indépendance nationale, soit à celle des empereurs germaniques. Ainsi, Milan et Pavie s'étaient placées à la tête de deux
ligues, portant chacune une bannière sur laquelle avaient reparu les mots ennemis de Guelfes et de Gibelins : sous Tune se rangeaient les villes guelfes de Brescia, de Vérone, de Bologne et de Padoue ; sous l'autre on voyait les villes gibelines, telles que Crémone, Reggio, Parme et Modène. Or, à la suite de longues discordes, le parti le plus faible, écrasé par le plus fort, avait poussé un cri de détresse vers l'empereur, réclamant de lui le plus prompt secours.
Le centre de l'Italie, bien que soumis à la puissance que Grégoire VII venait d'élever si haut, ne s'était pas moins ressenti de l'esprit de trouble et de vertige qui soufflait alors sur tout le pays. Les papes avaient eu souvent à lutter, au péril de leur liberté et même de leur vie, contre les révoltes de la populace ro mai ne qui, excitée par d'ambitieux tribuns, s'égarait sans cesse à la poursuite d'un vain fantôme de république. Un disciple du rationaliste Abeilard, le moine Arnaud de Brescia, avait surtout, dans ces derniers temps, enflammé de son ardente parole l'imagination populaire, et ses doctrines avaient rallié toute une faction qui, sous le nom de parti politique, voulait pour l'Église la suppression de toute propriété temporelle et le rétablissement absolu de la pauvreté évangéliqué. Condamné en 1139, par le concile de Latrap, Arnaud était revenu de son exil en Suisse ; et, maître de Rome, en avait chassé le pape Adrien IV, qui s'était vu contraint d'invoquer l'appui de Frédéric Ier. Puis, comme si tous les opprimés en Italie se fussent alors entendus pourappeler l'empereur à leur aide, Robert, prince de Capoue, que les Normands avaient dépouillé de ses Etats, s'était aussi placé sous la protection de la puissance impériale.
Première expédition en Italie (1154-1168). — Cédant volontiers à cet appel, Frédéric passe les monts, et, selon l'usage des anciens rois francs et teutons, il va d'abord camper dans la plaine de Roncaglia pour y recevoir le tribut et l'hommage de tes vassaux italiens. Jamais prise de possession féodale n'avait été plus pompeuse, ni plus capable d'exalter l'orgueil d'un César germanique. L'enivrement dura peu, toutefois, car le refus fait par plusieurs villes lombardes d'acquitter le foderum,o\i fourniture de vivres aux troupes royales, présageait à l'empereur l'opposition qu'il allait rencontrer sur son passage. Pour punir ces cités rebelles, il commence par livrer aux flammes Chiéri et Asti, et va ensuite investir Tortone, qui avait pris le parti des Milanais contre les Pavesans. Deux mois d'une résistance opi- < niâtre aux forces réunies de l'empereur et de ses alliés montrent tout ce que pouvait alors une commune lombarde. Aussi, après
avoir pris et détruit Tortone, Frédéric n'ose se risquer devant Milan, et se rend directement à Pavie, où, aux acclamations d'une population toute gibeline, il se fait couronner roi d'Italie (avril 1155).
Mais Rome, où il voulait recevoir une autre couronne, lui réservait un accueil bien différent. A la suite d'une domination de dix années, Arnaud de Brescia, contraint de fuir, avait été livré à l'empereur et remis par lui au préfet de Home qui, après l'avoir fait décapiter au château Saint-Ange, avait ordonné qu'on brûlât son corps et qu'on en jetât les cendres dans le Tibre. Avant l'exécution, une députation romaine était venue trouver Frédéric dans son camp, et, comme elle invoquait les glorieux souvenirs du passé, pour imposer fièrement ses conditions à l'empereur : « Le courage et la sagesse des anciens Romains, répondit-il, sont célèbres à juste titre ; mais je ne retrouve ni cette sagesse dans vos paroles, ni ce courage dans vos actions. Soumise aux communes vicissitudes du temps et de la fortune, Rome» déchue de sa grandeur, a subi le joug de bien des maîtres ; et aujourd'hui, que tout m'appartient, votre sénat, vos consuls, vos soldats, je n'ai ni conditions à recevoir, ni serments à prononcer. » Un langage si dur et si hautain exaspéra la population de Rome. En vain Frédéric prit des mesures de sûreté pour se faire couronner sans bruit et sans appareil dans la cité Léonine : le peuple en armes descendit du Capitole, rompit la double barrière des retranchements et des gardes, et la cérémonie ne s'acheva que dans le tumulte et dans le sang. La victoire resta aux Allemands ; mais bientôt les ardeurs du climat eurent triomphé d'une armée affaiblie et sans vivres, et Frédéric, contraint de la licencier, rentra en Allemagne, où le rappelaient de nouveaux troubles intérieurs.
Frédéric repasse les Alpes (1158-1162). — Cette première expédition avait profondément irrité l'Italie. Tous les partis mécontents à la fois s'unirent dans un ressentiment commun contre l'oppresseur des libertés nationales, et le pape, naguère l'allié de l'empereur, rompit avec lui, pour se réconcilier avec les Normands. La cause de la rupture fut l'arrestation d'un évêque sur les terres de l'empire. Deux légats du souverain pontife se présentèrent à la diète de Besançon pour demander une réparation solennelle; et, comme dans une discussion sur les droits des deux puissances, l'un des représentants du Saint-Siège s'écriait : « Si l'empereur ne tient pas la couronne impériale du pape, de qui la tient-il donc ?» le comte palatin de Bavière , Othon de Wittelsbach, tira son épée, et voulut tuer le hardi
cardinal. Cette épée, mise hors du fourreau, était le signal menaçant de la guerre qui allait recommencer. En effet, à peine Frédéric avait-il réprimé en Allemagne la tyrannie et les exac=" tions des seigneurs qui troublaient la paix publique, qu'on le vit reparaître en Italie. Non content de dompter par la force des armes la résistance des villes guelfes, il voulut consacrer par la loi ce que la terreur venait d'accomplir. Dans une nouvelle diète tenue à Roncaglia, il fit proclamer hautement ses droits à la domination universelle, et quatre légistes de Bologne décidèrent qu'on devait lui appliquer cette formule servile de l'ancien Code impérial : « Que ta volonté soit le droit ; tout ce qui plaît au prince a force de loi. » (i 158.)
Devant un tel abus de pouvoir, nul n'osa d'abord protester. Provinces, villes, duchés et comtés livrèrent tous leurs privilèges à l'empereur, qui porta un dernier coup à l'indépendance italienne en publiant une nouvelle constitution féodale et en défendant aux cités de s'unir entre elles. Mais quand il voulut mettre toutes ces mesures à exécution, alors la résistance commença. Le pape, Adrien IV, réclama pour l'Église l'exemption du foderum; les Milanais qui, trois années auparavant, étaient venus pieds nus, la corde au cou, demander la paix et la vie à l'empereur, voulurent enfin se relever de leur humiliation, et chassèrent outrageusement les envoyés impériaux. A cette nouvelle, Frédéric fit le serment de ne point poser la couronne sur sa téte avant de s'être vengé. Le premier efTet de son ressentiment tomba sur la ville de Crème, dont les habitants, alliés des Milanais, furent contraints d'abandonner leur cité, qui fut livrée à une entière destruction. Puis vint le tour de Milan, qui allait cruellement expier sa longue opposition contre l'autorité impériale. Après une défense héroïque, cette malheureuse ville, réduite au désespoir, tenta encore, mais inutilement, d'obtenir son pardon de l'empereur. Le prince, cette fois, fut inflexible. La ville entière, murailles, tours et maisons, fut rasée de fond en comble; Pavie et Lodi se firent un lâche plaisir d'en disperser les dernières pierres, et la charrue fut promenée sur le sol qui avait été occupé par Milan. Frappées d'épouvante par une exécution si terrible, les autres villes guelfes se soumirent, abattirent elles-mêmes leurs enceintes fortifiées, et l'empereur quitta l'Italie, triomphant, mais excommunié par le successeur d'Adrien IV, dont il avait vivement combattu l'élection.
Première ligue lombarde (1167). — L'anathème de l'Église et la destruction de Milan portèrent malheur à Frédéric Barberousse. Quoiqu'il eût ajouté à ses trois couronnes celle du
royaume d'Arles, et que tout semblât plier sous sa volonté souveraine, rien dès lors ne lui réussit plus. Reconnaissant l'impuissance de leurs efforts isolés, les villes lombardes ne tardèrent pas à se soulever, et, dans une réunion tenue à Puntido, formèrent une ligue générale dont le but était la délivrance de l'Italie. Cette confédération trouva un chef énergique dans le pape Alexandre III, que Frédéric avait forcé de fuir en France, et qui, cédant au vœu des populations, venait de rentrer dans Rome. Par les soins de la ligue, Milan, au bout d'un mois, était relevée de ses ruines. Bientôt même, pour donner une rivale à Pavie, la cité gibeline, les confédérés construisirent sur les frontières du marquis de Montferrat , allié de Barbe rousse , une ville neuve, qu'en l'honneur du pape ils appelèrent Alexandrie. C'était un nouveau défi jeté à l'empereur qui, entretenant le schisme de l'Église, venait d'opposer un troisième anti-pape au pontife légitime. Mais alors Frédéric était loin de pouvoir relever ce défi. Abandonné des siens, réduit à fuir avec une escorte de trente hommes, il avait failli être tué au défilé de Suze, et n'était parvenu à repasser les Alpes qu'à la faveur d'un déguisement.
Nouveaux revers de Frédéric Jer (1171-1176). — Pendant six années employées à réparer ses forces, autant qu'à apaiser l'Allemagne, l'empereur attendit l'occasion de rentrer en Italie. Enfin, à la diète deWorms, assemblée en 1171, une cinquième expédition fut résolue. Avant de l'entreprendre, et comme s'il eût craint d'y succomber, il avait réglé la succession impériale entre ses quatre fils. Barberousse ne devait pas mourir en Italie, mais sa puissance et son armée y trouvèrent leur tombeau. A la tête de forces considérables, le belliqueux archevêque de Mayence avait précédé l'empereur en Toscane, et, soutenu par la noblesse et les villes gibelines, il s'était porté devant Ancône. Non moins courageuse que Tortone et Milan, cette ville s'illustra par la plus énergique défense, et les femmes même donnèrent l'exemple en ramenant aux remparts les soldats épuisés par le combat, les blessures et la faim. L'armée impériale ayant été forcée à la retraite, Frédéric voulut, en personne, tenter la fortune d'un autre côté (1174). Après avoir brûlé Suze, soumis Asti, il vint iuvestir Alexandrie, que les Allemands, par dérision, appelaient la ville de boue et de paille, mais qui avait un rempart inexpugnable dans le courage de ses défenseurs. Furieux de cette résistance inattendue et de la perte de ses meilleures troupes, l'empereur mit lui-même le feu à son camp, et se dirigea vers Pavie, d'où il appela de nouveaux renforts d'ÀUe-
magne. Mais pour surcroît de malheur, Henri-le-Lion, au lieu\ de répondre à l'appel de son suzerain, rompit sa foi, et s'allia \ aux \illcs lombardes. La guerre allait donc se compliquer par une nouvelle rivalité entre les maisons de Saxe et de Souabe. Pour la prévenir, Frédéric Barberousse se jeta, dit-on, aux pieds du prince guelfe, et ne se releva qu'à un cri d'indignation poussé par l'impératrice. Une plus grande humiliation lui était cependant réservée. Dans une bataille décisive, livrée en 1 176, à Lignano, près du Tésin, il vit ses derniers efforts se briser contre les milices lombardes. Deux cohortes milanaises, précédées de leur caroccio, ou char de bataille, décidèrent de la victoire. Après avoir eu trois chevaux tués sous lui, Barberousse prit la fuite, laissant sur le champ de bataille son bouclier et la bannière impériale. Toute son armée périt dans le combat ou dans les eaux du Tésin, et le désastre fut tel, que le bruit de la mort de l'empereur courut jusqu'en Allemagne, et que l'impératrice en prit le deuil.
Paix de Constame (l 183). — Après cette défaite, qui rendait inutiles dix-huit années de victoire, Frédéric ne songea plus qu'à traiter de la paix. Les conditions en furent arrêtées à Venise, où Alexandre III venait d'être solennellement reconnu le seul pape légitime. Comme autrefois Henri IV devaut Grégoire VII, le chef de la maison de Souabe abaissa son orgueil devant le souverain pontife, et après avoir imploré son absolution, il obtint enfin d'être réconcilié avec l'Église. On si^na ensuite des deux côtés une trêve qui, six ans plus tard, fut changée à Constance en une paix définitive. Zélé défenseur de la liberté italienne, le pape avait posé comme première base du traité T indépendance politique des cités lombardes, sauf le droit réservé à l'empereur de s'y faire représenter par un délégué chargé d'investir les magistrats et de prononcer dans certaines causes. Ces conditions assuraient le triomphe des Guelfes, sous les auspices du Saint-Siège. Pour la seconde fois, c'était donc le sacerdoce qui l'emportait sur l'empire, et le concordat de Worms se trouvait complété par la paix de Constance.
§ 11. DepuU U paix de Constance jusqu'à la «seconde ligue lombarde.
Frédéric I" avait cru venger sa défaite en punissant la félonie de Henri-le-Lion par l'exil et la confiscation de ses duchés de Saxe et de Bavière. Plus jaloux encore de relever l'honneur de ses armes , il partit ensuite pour la troisième croisade; mais il périt obscurément en Cilicie, au moment d'illustrer contre les infidèles l'épée qu'il avait portée contre le chef de
l'Eglise. (Voir le chap. Illdecette période.) A sa mort (1 190), la couronne impériale passa sans obstacle à son fils Henri VI, que depuis longtemps il avait fait reconnaître roi des Romains. L'union de ce prince avec Constance , héritière de la Sicile, lui avait en outre assuré à l'avance des droits sur ce royaume. Henri avait le caractère ambitieux et despotique de sa race, sans en posséder les brillantes qualités. Sa conduite déloyale envers Richard-Cœur-de-Lion , le héros de la troisième croisade, prouva combien peu le fils de Barberousse avait hérité des sentiments chevaleresques de son père. Le roi d'Angleterre ayant été jeté par la tempête sur les terres de Léopold d'Autriche, Henri l'acheta, dit un contemporain « comme on achète un bœuf ou un âne ; » et ne rendit la liberté au noble captif que moyennant rançon, et sur la menace de l'excommunication pontificale. Ainsi s'était dévoilé à l'avance le prince qui allait être bientôt le tyran de la Sicile.
Derniers rois normands de Sicile (1084-1 194). Après la mort de Robert Guiscard , son héritage recueilli d'abord par son flls et son petit-fils, Roger Bursa et Guillaume, avait ensuite passé entre les mains de son neveu ïloger H, successeur du grand comte de Sicile. Les conquêtes des deux branches normandes ainsi réunies formaient un État assez puissant pour que Roger aspirât à un titre qu'il était digne de porter. Reconnu roi de Sicile, en 1130, il avait été confirmé dans ses nouveaux droits par le pape Innocent II, et malgré les pertes que lui avait fait essuyer l'empereur Lothaire II , il était parvenu à rétablir son autorité dans ses possessions continentales. Dès lors, il avait pu porter ses armes victorieuses des îles de la Méditerranée sur les rivages de l'Afrique, où il avait achevé de poursuivre et de détruire la tribu sarrasine des Zeïrides. De sages institutions données par ce prince avaient eu pour but de faire disparaître en Sicile les odieux souvenirs de la domination arabe, et d'affermir une puissance dont tous ses efforts ne purent garantir longtemps la durée. Son fils, Guillaume-le-Mauvais, qui le remplaça en 1154, se laissa gouverner par un indigne favori, et employa tout son règne à réprimer des révoltes ou à lutter contre le Saint-Siège et les empereurs d'Allemagne et d'Orient. Guillaume II, son successeur, continua la guerre contre les Grecs, mais, après s'être rapproché du pape, conclut avec Frédéric-Barberousse une paix dont un mariage vint plus tard cimenter les liens (1186). Ce mariage, commeonl'a vu plus haut, unissait Constance de Sicile à Henri, fils de l'empereur d'Allemagne ; par là, le prince normand, qui n'avait pas d'héritier,
avait cru surtout assurer le bonheur de ses sujets: L'avenir montra combien il s'était trompé en appelant les Allemands en Sicile.
Réunion de la Sicile à t Empire. — Quand la mort de Guillaume II eut rendu sa succession vacante (1189) , Henri VI vit dans la réunion de ce riche héritage à son empire une occasion favorable de relever le parti gibelin en Italie. Pour arriver jusque dans le midi de la Péninsule, il sut endormir la défiance des villes lombardes; mais l'opposition sicilienne, plutôt que d'accepter un prince étranger, s'empressa de donner la couronne au Normand Tancrède, comte de Lecce , et petit-fils du roi Roger II. A la suite d'une première expédition restée infructueuse, Henri revint en Sicile pour punir la résistance de ses nouveaux sujets. La mort prématurée de Tancrède, la soumission de son fils Guillaume semblaient devoir désarmer la vengeance de l'empereur. Son apparente modération ne fut pourtant qu'un piège pour surprendre et frapper plus sûrement ses victimes. Ayant réuni à Palerme les principaux évêques et barons siciliens, il les ût tous arrêter en même temps. Par ses ordres, les uns furent pendus, les autres brûlés vifs, et Guillaume, après avoir eu les yeux crevés, fut enfermé au château d'Ems où, selon l'historien Mùller, « il exhala lentement dans une dévotion silencieuse et de mélancoliques poésies les restes d'une vie attristée. » Mais l'implacable ressentiment de Henri t n'était pas encore satisfait. Poursuivant les morts jusque dans la tombe, il voulut que Tancrède et son fils aîné Roger fussent ■ arrachés de leur cercueil, et leurs corps dépouillés de la couronne furent décapités par le bourreau.
De tels actes de cruauté, loin d'affermir l'autorité impériale, ne firent que rébranler, en soulevant partout l'indignation publique. Bientôt les cités lombardes se coalisèrent contre Henri , et ses États d'Allemagne rejetèrent hautement la proposition qu'il avait faite de rendre l'empire héréditaire dans sa famille, à la condition d'y réunir le royaume de Sicile. Irrité de ce refus, il fit retomber sa colère sur les malheureux Siciliens qui venaient de se laisser entraîner à une nouvelle révolte. Le comte Giordano, dernier rejeton des princes normands, ayant été proclamé roi, l'empereur fit périr ses complices, et le comte lui-même, placé nu sur un siège brûlant, fut couronné d'un diadème de fer rouge dont les clous lui furent enfoncés dans la tête. Une mort prématurée délivra enfin la Sicile du tyran qu'elle avait justement surnommé le cydope. Henri, empoisonné, diton, par la reine Constance, succomba en 1197, après avoir
institué son jeune flls Frédéric, héritier de ses États de Sicile sous la régence de sa mère et la suzeraineté pontificale. Mais Constance, n'ayant survécu que peu de temps à son mari, laissa elle-même au pape Innocent III la tutelle du prince qui bien qu'élevé à l'ombre du Saint-Siège, devait en être un jour le plus violent adversaire.
Pontificat d'Innocent III (1198-1216). — Le nom d'Innocent III, dont l'avénemeht coïncide avec celui de Frédéric II est sans contredit l'un des plus glorieux des annales de la papauté. Emule de Grégoire VII, ce grand pontife domine l'histoire du moyen-âge de toute la hauteur du génie et de la vertu en même temps qu'il résume en sa personne tous les travaux! tous les succès de ses illustres prédécesseurs. Ses vues politiques qui égalaient son zèle religieux lui assurèrent, sur tous les Etats chrétiens, cette immense autorité morale que le Saint- Siège exerçait au nom de l'Eglise, pour le plus grand avantage de la civilisation européenne. Son pontificat, on peut le dire renferme l'histoire entière de sort époque, car Innocent Ili toucha et résolut toutes les questions qui remuaient alors le monde. Son point de départ devait être le rétablissement du pouvoir pontifical dans Rome, où il sut à la fois effacer les derniers vestiges de la suprématie impériale, et comprimer l'élément démocratique, eause perpétuelle de tant d'agitations. De là, on le vit étendre ou faire rentrer sous sa domination les domaines de l'Eglise, assurer en Sicile avec la suzeraineté du Saint-Siège les droits du jeune Frédéric, mais en même temps écarter du front de son pupille la couronne impériale, pour la faire donner à un Guelfe, Othon de Brunswick. Dans les trois luttes principales qui occupèrent sa vie, il défendit et fit triompher trois principes : en Allemagne, la prééminence du sacerdoce sur l'empire; en France, l'inviolabilité du mariage • en Angleterre, le droit d'imposer les évêques à la volonté royale Mais la grande pensée d'Innocent fut le triomphe de la foi par les croisades. Tandis qu'en Occident} il unit les princes chrétiens d'Espagne contre les infidèles et combat en deçà des Pyrénées l'hérésie des Albigeois, vers l'Orient il pousse sans cesse de nouvelles armées de croisés, et son dernier vœu, au concile gênerai de Latran, appelle encore l'Europe sous l'étendard du Christ.
Commencements de Frédéric II ( 1197-1226). Frédéric II proclamé roi de Sicile, ne fut point d'abord reconnu empereur d Allemagne , et cette exclusion eut surtout pour cause la double influence du pape et du parti guelfe, qui voulaient
à tout prix empêcher la réunion de l'empire à l'Italie Méridionale. Sous cette influence, Otbon de Brunswick, fils de Henri-le-Lion , fut préféré à Philippe de Souabe , frère de Henri VI, et ses droits vivement combattus par l'opposition gibeline ne triomphèrent qu'à la mort de son rival. Mais ce protégé du Saint-Siège, à peine reconnu à Francfort et couronné empereur à Rome, viole ouvertement toutes ses promesses, en retenant les biens de l'Eglise et en attaquant le royaume de Naples. Tant d'ingratitude et de fol orgueil méritaient un châtiment exemplaire : aussi le pape Innocent, retirant la main qui soutenait Othon IV, détruit son propre ouvrage, et renverse celui qu'il venait d'élever. A sa place, il appelle Frédéric II, il anime son ardeur, et après avoir excommunié Othon IV, il bénit le jeurte prince qui, à la tête de soixante cavaliers seulement, franchit les Alpes, arrive à Constance et vient réclamer l'héritage paternel. Ce trait de hardiesse lui gagne les suffrages des Allemands, et la couronne impériale est aussitôt rendue au petit-fils de Frédéric Barberousse (1212). Pour montrer sa soumission et sa reconnaissance envers le Saint-Siège, il publie la célèbre constitution d'Egra, par laquelle il restituait au pape \ les biens allodiaux de la comtesse Mathilde et séparait l'empire du royaume de Sicile dont il devait investir son fils encore enfant. L'alliance qu'il resserre d'un autre côté avec le roi de France, Philippe-Auguste, porte un dernier coup à Othon, leur ennemi commun ; et ce dernier, vaincu bientôt à Bouvines, se retire dans un de ses châteaux d'où il envoie, avant de mourir, les ornements impériaux à son heureux rival (1218). Deux ans après, Frédéric II, qui à la diète de Francfort venait d'accorder de toouveaux privilèges au clergé, passe en Italie et sous la condition de remplir toutes les promesses faites à Innocent III, il reçoit là couronne impériale des mains d'flonorius III, son successeur.
Premiers démêlés avec l'Eglise. — Tant que vécut le pape qui avait protégé son enfance, Frédéric se montra fidèle à ses engagements envers le Saint-Siège. Mais quand Innocent III ne fut plus là pour les lui rappeler, il feignit de s'en croire affranchi par la mort de son protecteur, et ses concessions précédentes semblèrent n'avoir eù d'autre but que d'obtenir du pape la consécration de ses droits au trône impérial. Dès lors, il ne songea plus qù'à tourner contre l'Eglise romaine qui, « comme une mère l'avait nourri de son lait, » la puissance formidable qu'il eh avâit reçue. En Vain le pacifique Honorius réclama doucement l'exécution de promesses solennelles, surtout celle du vœu
tant de fois répété, de partir [pour la croisade. Frédéric éludait de jour en jour, et renfermé dans son royaume de Sicile, il s'occupait d'y établir fortement son autorité en élevant des cbàteaux-forts, et en livrant de continuels combats aux Sarrasins. Pour arracher les infidèles de l'île fortunée où ils avaient établi leur séjour de prédilection, il en transporta vingt mille à Lucéra, dans l'ancien pays des Samnites. Par ses soins, cette ville transformée en une magnifique cité orientale , devint en outre le principal boulevard de la puissance impériale contre les communes lombardes. Au milieu des bazars et des mosquées, l'empereur lui-même, entouré d'une garde sarrasine, y eut une cour, un harem, et ses mœurs étranges qui étaient plutôt celles d'un sultan arabe que d'un prince chrétien, justifièrent toutes les accusations dirigées contre sa foi. En même temps, assisté de son ministre, Pierre Des Vignes, il donnait au pays une administration nouvelle, fondait l'université de Naples pour l'opposer à celle de Bologne, et par l'attitude qu'il prenait au sud de V Italie, semblait défier l'orage qui dans le nord allait bientôt éclater contre lui.
§ III. Depuis la seconde ligne lombarde jusqu'à la chute de la maison de Sonabe.
A la suite de son triomphe sur la domination allemande, la ligue lombarde avait rompu elle-même le faisceau qu'elle avait formé, et dans les villes désunies entre elles, l'esprit de faction avait remplacé l'amour de l'indépendance. Ce n'étaient plus seulement des cités guelfes combattant des cités gibelines ; mais dans chaque commune des partis s'étaient formés, qui opposaient les grands aux petits, les familles aux familles, jusqu'à ce que les populations , de guerre lasse , vinssent se jeter dans les bras de quelque despote , assez fort ou assez habile pour saisir le pouvoir. Les héritiers d'un noble allemand, nommé Eccelin , à qui Conrad II avait donné la terre de Romano , près de Trévise , s'étaient ainsi rendus tout-puissants dans les villes voisines, où ils commandaient au parti gibelin. Affranchie par Innocent III, Florence, de son côté, se partageait entre deux familles rivales, les Uberti et les Buodelmonti ; et leur sanglante querelle, qui dura près d'un demisiècle, explique ces paroles du Dante : « O Buodelmonte, si Dieu t'avait précipité dans l'Etna, la première fois que tu vins dans cette ville, beaucoup de ceux qui pleurent seraient aujourd'hui dans la joie. 1 » Seule, et grâce à sa forte aristocratie,
i Pinte, Paradis, liv. XVI.
Venise ne prenait point part aux luttes de ces viiles turbulentes qui, malgré leurs dissensions, n'en étaient pas moins toujours redoutables pour quiconque attaquerait leur indépendance.
Seconde ligue lombarde (1226). — Au moment de partir enfin pour la croisade, Frédéric II convoqua une diète à Crémone, dans le but de rétablir Tordre parmi les communes lombardes. Soudain l'intérêt général suspendit les divisions, et les villes, invoquant l'une des clauses de la paix de Constance, formèrent une nouvelle confédération, dans laquelle on remarquait Milan, Bologne, Brescia, Lodi, Vérone, Mantoue, Turin et Alexandrie. Frédéric, qui s'était vu fermer tous les chemins et toutes les portes en Lombardie, avait été forcé de céder devant la ligue. Pour compliquer ses embarras, Honorius III venait de mourir (1227). Son successeur étaitGrégoire IX, qui, malgré son grand âge, conservait une inflexible énergie, et ne s'arrêtait jamais dans la poursuite de ce qui lui avait paru bon ou juste. Neveu d'Innocent III, c'était lui qui, n'étant encore que cardinal, avait reçu de Frédéric, au jour même de son couronnement, le serment de partir bientôt pour la croisade. Le nouveau pontife avait donc plus que tout autre le droit de rappeler à l'empereur l'exécution d'une promesse si longtemps différée , et , sur un nouveau refus, il le frappa d'excommunication. L'anathème de l'Eglise suivit Frédéric II jusqu'en Terre -Sainte, où l'ambition plus que le repentir l'avait entraîné, malgré la défense expresse du souverain pontife. (Voy. chap. IV, p. 374.) Repoussé par les chrétiens d'Orient , le prince excommunié est rappelé dans ses Êlats, où Grégoire IX venait d'organiser une croisade contre l'ennemi de l'Église. Le commandement de l'armée pontificale est confié à Jean de Brienne, dont Frédéric avait épousé la fille Iolande, héritière du royaume de Jérusalem. Dans ce pressant danger, l'empereur déchaîne contre l'Italie ses fidèles Allemands unis aux Sarrasins, ses alliés ; il reprend ses places perdues, et après avoir forcé le pape à la retraite, il se réconcilie ensuite avec lui par la paix de San-Germano (1230).
Nouvelles hostilités. Bataille de Corte-Nuova (1236-1241). — Le traité de San-Germano, qui prononçait l'oubli du passé, ne fut pas respecté longtemps. Revenu au comble de la puissance, Frédéric II dominait en Allemagne et en Italie, et son nom ralliait de nombreux partisans dans la Toscane et jusque dans Rome même. Heureusement pour l'indépendance de la Péninsule et celle du Saint-Siège, les vastes États de la maison de Souabe étaient coupés en deux parties par la ligue lombarde,
sentinelle avancée de la liberté nationale. Aussi Grégoire IX, comprenant que le point d'appui de la papauté n'était plus à Rome, mais à Milan, employa tout ce qui lui restait de jours et de forces à resserrer les liens de la confédération lombarde. Au nom du pontife, un moine, frère Jean de Vicence allait par les villes, prêchant la réconciliation des partis sur ce texte de l'Évangile : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. » Mais sa voix fut bientôt étouffée par le tumulte des factions. Le chef du parti gibelin, Eccelin III de Romano, qui s'était fait nommer podestat de Vérone, invoqua contre Azzo d'Est, chef du parti guelfe, le secours de l'empereur. Après avoir réprimé la révolte de son fils aîné Henri, et désigné pour lui succéder Conrad, né de son second mariage, Frédéric passe les Alpes et surprend les Milanais à Corte-Nuova. Leur armée ne peut résister au choc de la cavalerie allemande, ni aux flèches des dix mille Sarrasins qui marchaient à la suite de l'empereur, et malgré la bravoure de la cohorte des Vaillants, le Caroccio reste sur le champ de bataille comme trophée de la victoire impériale (1237). Cette journée désastreuse, en livrant à Frédéric plusieurs villes lombardes, semblait devoir porter un coup mortel à la confédération. Mais Grégoire IX, que ni les revers, ni les années ne pouvaient abattre, releva le courage de ses alliés en faisant entrer dans une nouvelle ligue les républiques de Gênes et de Venise. Dénonçant ensuite à l'indignation du monde chrétien les propos impies attribués h Frédéric , il excommunie le prince et convoque un concile à Rome pour prononcer sa déchéance. La flotte de l'empereur, commandée par son fils Enzio, qu'il venait de faire couronner roi deSardaigne, se réunit à celle des Pisans, détruit ou prend les galères génoises près de la Mélorla, et enlève les cardinaux étrangers qui se rendaient au concile. Au milieu des troubles causés par ce nouveau désastre, l'héroïque Grégoire IX s'apprête à lutter encore ; mais il succombe bientôt, et sa mort laisse l'Église et l'Italie dans la situation la plus critique (1241).
Revers de Frédéric IL — Après le court pontificat de Cèlestin IV, l'élection du cardinal de Fiesque, jusqu'alors tout dévoué aux intérêts de l'empereur, avait donné de nouvelles espérances au parti gibelin. Mais Frédéric, qui se connaissait en hommes, n'avait pu s'empêcher de dire, en apprenant la nomination du nouveau pontife: « Cardinal, il était mon ami; pape, il sera mon ennemi. » Jamais prévision ne fut plus juste. En effet, dès son avènement, Innocent IV, en prenant le nom d'un de ses plus glorieux prédécesseurs, avait aussi pris l'engagement de
marcher sur ses traces. Pour conjurer le danger, l'empereur qui, malgré sa haute fortune, se voyait délaissé par l'opinion, alors déjà toute-puissante, tenta de la ramener à lui en négociant avec le Saint-Siège. L'inflexible Innocent IV ne voulut point séparer la cause de l'Italie de celle de l'Église, et ne reçut les offres des envoyés impériaux qu'à la condition que les villes lombardes seraient comprises dans le traité. Mais pendant les négociations, Frédéric ayant cherché à s'emparer de la personne du souverain pontife et des forteresses qui dominaient la ville, le pape s'échappa sous un déguisement, et à l'aide des galères génoises, il passa en France, où il s'arrêta dans la ville de Lyon.
Déposition et mort de Frédéric II (1245-1250). — La fuite d'Innocent IV devait être suivie de grands événements. Réalisant bientôt la pensée de Grégoire IX, le pontife convoque à Lyon, en 1245, un concile général où, après avoir comparé les plaies de l'Église à celles du Sauveur, il expose les attentats reprochés à Frédéric II. Un délai est réclamé par Thadée de Suessa, qui en appelle à un autre concile, pour que l'empereur son maître puisse venir s'y justifier en personne. Le pape accorde le délai, mais rejetant l'appel, il prononce, après douze jours d'attente, cette solennelle sentence : « Je déclare Frédéric atteint de sacrilège et d'hérésie, excommunié et déchu de l'empire ; j'absous de leur serment ceux qui lui ont juré fidélité ; j'ordonne aux électeurs d'élire un autre empereur, et me réserve la disposition du royaume de Sicile. » Les pères du concile, en signe d'assentiment, jetèrent aussitôt à terre les cierges qu'ils tenaient allumés ; et comme Thadée de Suessa protestait contre la sentence, en s' écriant : « Jour de colère, de calamité et de misère, » le pape répondit : a J'ai fait mon devoir.» Puis, se levant, il entonna le Te Deum.
En apprenant sa déposition, Frédéric, furieux, demanda sa couronne, et, la posant sur sa tète, il s'écria : « Non, elle n'est pas perdue ; ni les attaques du pape, ni les décrets du concile n'ont pu me la ravir, et avant qu'elle me soit enlevée, des flots de sang seront répandus. » Les effets ne tardèrent pas à suivre les paroles. Mais les violences de l'empereur , les invectives adressées au pape et au clergé tournèrent contre lui-même. Partout ses sujets se détachèrent de sa cause et rejetèrent la domination d'un prince trois fois chargé des anathèmes de l'Église. En Allemagne, les électeurs, déférant à l'injonction du souverain pontife, choisirent d'abord pour empereur le landgrave de Tnuripge, Henri Raspon, qu'on surnomma le rot de*
prêtres. En Italie plusieurs villes se soulevèrent contre Frédéric, et proclamèrent leur indépendance sous les auspices du Saint- Siège.
Alors, abandonné, trahi de tous côtés, le vainqueur deCorte- Nuova ne vit plus autour de lui que des ennemis ou des conspirateurs, et sa vengeance, frappant à l'aveugle, n'épargna pas même son plus intime conseiller, le célèbre Pierre des Vignes. Les succès de son fils Conrad contre Henri Raspon, que sa défaite à Ulm fait mourir de douleur, ne peuvent toutefois empêcher les princes allemands d'élire un autre anti-César dans la personne de Guillaume, comte de Hollande. Frédéric lui-même échoue au siège de Parme et se trouve contraint de fuir devant les assiégés, qui lui brûlent son camp, pillent son trésor, et mettent à mort son fidèle Thadée de Suessa (1248). En vain, la terreur inspirée par les cruautés d'un allié de l'empereur, d'Eccelin-fe-Féroce, relève pour un instant le parti gibelin dans quelques villes de la Lombardie. Le triomphe de ce même parti en Toscane, les palais des Guelfes partout réduits en cendres, les prisonniers ennemis privés de la vue ou impitoyablement massacrés, toutes ces sanglantes représailles sont impuissantes à prévenir le dernier coup réservé à Frédéric. Son fils Enzio, dans une grande bataille livrée aux Bolonais, près du torrent de Fossalta, est vaincu, fait prisonnier et conduit à Bologne, où l'attendait une longue captivité. En recevant cette funeste nouvelle, l'empereur apprend que le peuple et le sénat de la ville ont juré de ne jamais rendre la liberté à leur captif, quelque rançon que son père offrît, quelque menace qu'il pût faire entendre. La douleur paternelle abattit cette àme hautaine qui avait bravé les foudres de l'Église et la déchéance de l'empire. Quittant aussitôt la Lombardie pour ne plus la revoir, Frédéric II se retira dans la Fouille, où, entouré de ses astrologues et de ses Sarrasins, il mourut au château de Fiorentino, le jour anniversaire de sa naissance (26 décembre 1 250).
Peu de princes ont laissé une mémoire plus sujette à la controverse que ne le fût celle du petit-fils de Frédéric Barbe rousse. Cette diversité d'opinions s'explique par le rôle qu'il joua, commechef de parti, dans la lutte si passionnée des Guelfes et des Gibelins. En dehors de toute prévention, l'impartiale histoire ne peut refuser à Frédéric II d'incontestables qualités. Le souverain qui, par les célèbres constitutions de Melfi, 4 publiées en 1231, donna le signal des plus sages réformes, et voulut en plein moyen-âge établir l'unité des temps modernes, était certainement un homme supérieur. Politique habile, brave
chevalier, de la même main qui signait des diplômes et gagnait des batailles, il maniait avec succès la lyre du troubadour. Mais la licence de ses mœurs et de ses opinions, son intimité avec tous les ennemis de l'Église, le rendirent un objet de scandale pour ses contemporains; et son siècle, au-dessus duquel il prétendait s'élever, lui rendit en aversion le mépris qu'il affecta pour ses plus respectables croyances.
Fin de la maison de Sonabe (1250-1268). — Les fautes de Frédéric II retombèrent sur sa famille, à qui semblaient destinés tous les malheurs, moins la gloire, des Hohenstaufen. Conrad IV, l'un de ses fils, déjà reconnu roi des Romains, disputa vainement l'empire à Guillaume, son compétiteur, et mourut avant d'avoir pu faire reconnaître ses droits (1254). Quant au prisonnier des Bolonais, ce jeune et brave Enzio, que ses ennemis admiraient pour sa beauté, et qu'ils avaient reconnu aux boucles dorées de ses longs cheveux, il acheva sa vie dans une captivité qui dura vingt-trois ans. Un autre fils de Frédéric, Manfred, qui, après la mort de son frère Conrad, avait usurpé la Sicile, ne put se maintenir dans ce royaume. Tentant un coup hardi, il voulut, lui, prince allemand de la maison de Souabe, rompre avec la Germanie et le parti gibelin, pour donner la main à la ligue lombarde et remplacer le pape comme chef des Guelfes en Italie. Une telle fusion était trop contraire aux intérêts de la politique pontificale, pour qu'elle pût jamais s'accomplir, et Manfred, à qui le Saint-Siège avait opposé le Français Charles d'Anjou, succomba bientôt à Bénévent sous les coups de son terrible adversaire. Sur la tombe de ce prince qui venait de mourir bravement, en chevalier et en roi, chaque soldat vainqueur apporta sa pierre pour honorer le courage malheureux. Mais la vengeance des partis renversa cet humble monument, et les os de Manfred, arrachés de la terre et jetés dans un champ, restèrent exposés à tous les outrages.
Tant d'infortunes n'étaient pas cependant une expiation suffisante : la famille des Hohenstaufen devait accomplir sa destinée jusqu'au bout. Dernier rejeton de cette famille, Conradin, fils de Conrad, à qui les princes allemands avaient refusé l'empire, essaya inutilement de revendiquer par les armes ses États héréditaires de Sicile. Vaincu et condamné à porter sa tête sur un échafaud, ce jeune prince, âgé de seize ans, mourut à Naples, en vue de ces rivages enchantés, où un rêve trompeur lui avait fait espérer de ceindre un jour la couronne de ses pères (1268). Tragique exécution qui, en terminant l'une des périodes de la querelle des Guelfes et des Gibelins, sert ae
dénoùment à l'histoire déjà si dramatique de la maison de Souabe ! Depuis longtemps condamnée à périr, cette famille succomba enfin, après avoir vu, comme celle de Franconie, tous ses efforts se briser contre les forces réunies du Saint-Siège et de la nationalité italienne. Malgré les justes sympathies qu'inspire la mort de Gonradin, malgré le sang versé et l'auréole de jeunesse et de poésie qui couronne cette innocente victime, on doit le dire, il fallait que la question débattue entre l'indépendance d'un peuple et une domination étrangère reçût définitivement sa solution. On était fatigué au-delà des monts, selon la parole d'un contemporain, « de voir l'Allemagne, du sein de ses nuages, lancer sans cesse une pluie de fer sur ritalie. » A ces lourdes armées germaniques qui s'en venaieqt ainsi, la lance au poing, bannières au vent, prendre possession du pays, l'Italie opposa ses cohortes lombardes, son soleil brûlant, ses fièvres dévorantes, et surtout l'esprit de liberté, alors soutenu par la voix des souverains pontifes. Le parti guelfe triompha, mais il ne sut malheureusement tirer aucun fruit de sa victoire. En effet, la nationalité italienne, au lieu de se constituer, s'épuisa en discordes intestines, et le Saint-Siège lui-même, qui avait cherché un auxiliaire dans le chef de la maison d'Anjou, ne fit qu'appeler de l'autre côté des Alpes un nouvel oppresseur 1 .