CHAPITRE IV
Étalte et fin de» Croisade».— Résultat» généraux de ce»
expéditions.
Le résultat inattendu de la quatrième croisade a montré précédemment jusqu'à quel point étaient changés l'esprit et le but des guerres saintes. Avec cette dernière expédition semble aussi se terminer la période de conquêtes accomplies, avec plus ou moins de succès , par ces innombrables armées de croisés mises en mouvement depuis plus d'un siècle. Maintenant nous allons voir s'ouvrir pour les croisades une voie nouvelle qui doit les conduire à leur terme : seconde période, bien différente de la première, puisqu'elle n'eut aucune conquête pour résultat, mais dont la fin fut illustrée par d'héroïques exploits, et des vertus* des infortunes plus héroïques encore !
§ Deaxièmfl période des çuerres saintes.
Cinquième croisade (1217-1321).
Chefc : Jean de Brienne et André IL roi de Hongrie; sous le pontificat
d'Honorios III.
Pendant le temps écoulé entre la quatrième et la cinquième croisade, les chrétiens d'Orient, de plus en plus affaiblis et divisés entre eux avaient en vain demandé du secours contre les formidables attaques des sultans d'Egypte. Ce cri de suppliants en détresse, venu de la Terre-Sainte, n'était plus, comme autrefois, écouté par l'Europe chrétienne ; instruite par Une dure expérience acquise à ses dépens, elle se montrait Sourde ou indifférente à des souffrances qui n'étaient pas les siennes. Cependant la voix pressante du pape Innocent HT continuait à retentir dans toute la chrétienté. Donnant l'exemple du sacrifice, le pontife avait consacré aux frais delà guerre sainte une partie de ses revenus et de ceux des cardinaux. En outre, pour régler les intérêts du monde et organiser l'expédition projetée, il a\ait convoqué, dans un concile, à Rome, l'Orient et l'Occident qui s'y étaient fait représenter par plus de cinq cents évêques ou abbés , et de nombreuses ambassades venues de toutes les nations (1215). L'influence d'Innocent III sur l'assemblée de Latran fut telle, qu'au sortir du concile, l'ardeur des premières croisades semblait se retrouver dans tous les cœurs. Le clergé prêchait la délivrance des saints lieux ; les princes préparaient leurs armées, et les poètes, dans leurs chants, ne faisaient plus entendre que le nom de Jérusalem,
annonçant aux peuples que le pape lui-même allait marcher à la tète de la croisade. Innocent III ne cueillit point cette palme glorieuse tant désirée par lui : la mort l'arrêta en chemin (1216). Sous Honorius III, son successeur, l'expédition s'organise définitivement en Allemagne et en Italie. La ville aux sièges fameux, Saint-Jean-d'Acre, voit encore flotter au pied de ses murailles les étendards de trois rois : c'étaient André II, de Hongrie, Jean de Brienne, souverain titulaire de Jérusalem, et le roi de Chypre, Hugues de Lusignan. Les croisés obtiennent d'abord des succès qui sont bientôt suivis de revers, et privé du secours de ses alliés, Jean de Brienne reste seul en Orient. Bientôt il se décide à porter le siège devant Damiette, voulant sans doute réaliser la pensée d'Innocent 111 qui avait indiqué comme nouveau champ de bataille aux croisés l'Egypte , cette porte mystérieuse qui sert d'entrée à tout l'Orient. Animés par la présence du légat Pélage et le saint enthousiasme de François d'Assises, les croisés s'emparèrent de la ville ; mais à la suite d'une crue subite du Nil qui vint les enfermer dans leur camp comme dans un cercle infranchissable, il fallut traiter avec les infidèles, et leur rendre Damiette en échange du bois de la vraie croix (1 22 1). Revenu en Europe, Jean de Brienne donna sa fille lolande en mariage à Frédéric II qui, déjà empereur d'Allemagne, roi d'Italie, de Naples et de Sicile, joignit encore à tous ces titres celui de roi de Jérusalem.
Sixième croisade (1228-1229).
Chefr : Frédéric II, empereur d'Allemagne ; sous le pontificat de Grégoire IX.
Entre la croisade qui vient de s'accomplir et celle qui va suivre, aucun événement digne de remarque ne s'était passé en Orient. Reculant devant les chances peu favorables d'une nouvelle expédition en Terre-Sainte, Frédéric II pendant douze années avait hésité à remplir le vœu solennel qu'il avait fait à la diète d'Aix-la-Chapelle et qu'il avait renouvelé le jour de son couronnement. Excommunié par le pape, il résiste d'abord à toutes les sollicitations; puis il se décide enfin à partir, malgré le Saint-Siège qui ne voulait pas qu'un prince frappé des foudres de l'Eglise concourût à la délivrance des saints-lieux. Un traité conclu avec le sultan Malek-Kamel lui livre les villes de Sidon, de Nazareth et de Jérusalem, à la condition qu'il réserverait au culte raahométan la mosquée d'Omar, construite à la place du temple de Salomon. Une telle condescendance de la part d'un prince chrétien révolte tous les esprits. L'archevêque de Césarée jette l'interdit sur Jérusalem, et au moment où
l'empereur excommunié se présente avec ses barons allemands pour entrer au Saint-Sépulcre, on voit les images des saints voilées en signe de deuil, et les prêtres, gardiens du tombeau, se retirent à son approche. Vainement Frédéric II veut se faire couronner roi de Jérusalem ; aucun évêque ne consent à verser l'huile sainte sur le front d'un souverain rejeté du sein de PEglise et allié de ses plus mortels ennemis. Objet de la répulsion générale, l'empereur retourne dans ses Etats où des intérêts puissants le rappelaient, et l'Orient, déchiré par les guerres des chrétiens et des musulmans , menacé d'une invasion terrible, tombe dans l'anarchie. Sans nous arrêter plus longtemps sur les événements à la suite desquels la ville de Jérusalem, plusieurs fois prise et reprise , reste enfin au pouvoir de Malek- Saleh, sultan d'Egypte, nous arriverons aux deux dernières croisades accomplies par le roi saint Louis.
Septième erolunrie (1948-1251).
Chef : Saint Louis, roi de France ; sous le pontificat d'Innocent IV.
A un âge où la plupart des princes n'ont encore donné aucun gage à leurs peuples, le jeune Louis IX s'était déjà illustré par des actions d'éclat qui semblaient à l'avance rayonner sur tout son avenir. Vainqueur de la ligue organisée contre lui par une féodalité puissante, ce prince, après s'être rendu redoutable aux grands vassaux, n'en était devenu que plus cher à son peuple. Malheureusement une cruelle maladie vint faire craindre à la France de perdre son souverain. On n'entendit plus alors qu'une prière dans tout le royaume; dans chaque église, on découvrit les châsses des saints patrons pour obtenir de Dieu t Je salut du bon prince, et enfin les vœux du peuple furent exaucés. Louis revint à la vie, mais il avait été si mal, qu'une des dames qui le gardaient, dit Joinville, « cuidant qu'il fût outre-passé, lui voulut couvrir le visage d'un linceul, disant qu'il étoit mort. » Cependant au sortir de cette longue agonie, il parut comme se réveiller tout à coup et prononça ces paroles : a La lumière de l'Orient s'est répandue du Mut du ciel sur moi, et m'a rappelé d'entre les morts. » En même temps il demanda la croix, la fit étendre sur son lit, et fit le vœu de partir pour la Terre-Sainte, aussitôt que Dieu lui aurait rendu la santé.
Le fils de Blanche de Castille avait trop d'honneur et de piété pour ne pas avoir hâte de remplir une promesse aussi solennelle; mais ses projets trouvèrent une vive opposition dans la tendresse de sa mère, qui, en apprenant qu'il s'était voué à la crow
sade, a mena aussi grand deuil, dit la chronique, comme si elle l'eût vu déjà mort. » Au zèle ardent de son fils la reine j Blanche crut devoir opposer les conseils d'une prudence éclai- ( rée. Jusqu'alors elle avait toujours exercé beaucoup d'ascen- \ dant sur l'esprit du jeune roi; mais Louis, habituellement si sou* \ mis, resta inébranlable dans ses desseins, et une circonstance impérieuse ne lui permit pas d'en retarder l'exécution. Alors, en effet, une grande catastrophe, annoncée depuis quelque temps par de lointaines rumeurs , menaçait à la fois et l'Asie et l'Europe. C'était un nouveau déluge de Barbares, l'invasion des Mongols, dont la marche rapide du Nord au Midi ébranlait le vieux monde asiatique. Ces peuples sauvages, qui semblaient vouloir changer la terre en une vaste solitude , ne laissaient rien debout après eux, ni villes, ni monuments, excepté toutefois les hideux trophées qu'ils formaient de têtes de morts, tels que celui qu'ils élevèrent en face des ruines de Bagdad. Poussés à leur tour par ces hordes dont le choc était irrésistible, les Kowaresmiens s'étaient jetés sur la Palestine, et Jérusalem, laissée sans défense, avait été saccagée de nouveau. Une foule de religieuses, de vieillards et d'enfants avait été massacrés dans l'église même du Saint-Sépulcre ; les tombeaux avaient été ouverts, celui du Christ odieusement profané, et les restes de Godefroy de Bouillon jetés au vent avec les reliques des martyrs.
En présence de cette double et terrible invasion , toute querelle, toute guerre locale cessa en Orient. On vit, chose étrange! des envoyés de plusieurs princes mahométans venir en Franee implorer le secours du roi très-chrétien, tandis que l'empereur de Constantinople faisait aussi réclamer auprès de Louis son assistance contre les Mongols. Pour prix des secours qu'il demandait, l'empereur avait envoyé un don bien capable de tenter la piété du saint roi : c'était la couronne d'épinesqui avait entouré la tête du Sauveur. Cependant à la suite d'un concile réuui à Lyon dès 1245, par le pape Innocent IV, le roi de Franceavait rassemblé sa noblesse dans un parlement tenu à Paris. Là* il ay&it définitivement résolu la guerre sainte. A son exemple, avaient pris la croix Robert d'Artois, son frère, les ducs de Brabantet de Bourgogne, les comtes de Bretagne, de Montfort, de Saint-Pol. de Soissons et de la Marche, et avec eux beaucoup de prélats et de nobles chevaliers. Quand tout fut prêt, qu'une flotte de dixhuit cents voiles eut été réunie dans le port d'Aigues-Mortes, Louis alla dévotement prendre à Saint-Denis le bourdon de pèlerin et l'oriflamme, bannière royale de France. Avant de
partir, il confia la régence du royaume à sa mère, Blanche de Castille,? et le 12 juin 1248, il vint s'embarquer sur [les côtes de la Provence, accompagné de la reine Marguerite, sa femme, et dés principaux seigneurs du royaume.
La flotte fît d'abord voile vers Chypre, où de grands approvisionnements avaient été préparés ; elle devait aussi y recevoir les troupes de réserve qu'Alphonse de Provence, frère du roi, était chargé d'y conduire. Le projet de saint Louis était de se rendre de là en Egypte pour y attaquer et détruire, dans son centre même, la puissance des sultans, ennemis acharnés des chrétiens. Ce fut donc vers les bords du Nil que la flotte des croisés Se dirigea, et poussée par un vent favorable, elle arriva en Vue de Damiette. Le rivage était bordé par l'armée des Sarrasins <Jui, semblable à un mur de fer, en défendait les approches. A cette viie, Louis, que le péril anime, n'attend point que sa galère aborde. Il se précipite dans l'eau, l'épée à la main, ses chevaliers le suivent ; l'ennemi , attaqué avec ardeur , fuit vaincu et dispersé devant l'impétuosité française , et la forte ville de Damiette se rend sans résistance aux croisés
Cette première conquête ainsi faite, on résolut, au lieu de S'assurer le port d'Alexandrie, de pénétrer plus avant dans le pays en marchant sur le Caire. Ce n'était point une petite entreprise que de traverser cette singulière contrée , tout entrecoupée de canaux, avec le lourd attirail d'une armée féodale oui s'avançait droit devant elle, sans aucun ordre et se confiant uniquement à sa valeur et à la grâce de Dieu. Arrivés devant Mansourah, les croisés voulurent forcer le passage défendu par les infidèles, et ils eussent triomphé, si l'imprudence de Robert d'Artois, frère du roi. n'était venue tout perdre en un instant. Emporté par son bouillant courage, ce jeune prince, à la tête de l'avant-gàrde, traverse le canal, se jette dans la ville dont il trouve les portes ouvertes ; mais cerné par une multitude dé Sarrasins, fl s'y fait tuer avec tous ses compagnons d'armes. Cependant le roi, d'un autre côté, soutenait bravement la bataille contre les Musulmans , sans se douter de la perte que l'armée et sa famille venaient d'éprouver. Le soir, après le combat, quand il apprit le désastre du jour et la mort de son frère, il reçut d'abord cette accablante nouvelle avec toute la résignation d'un chrétien. Pourtant son noble cœur s'émut ensuite, et selon le témoignage de Joinville, de grosses larmes lui tombèrent des yeux. Enfin, comme s'il eût voulu se raffermir par une pensée religieuse, un de ses chevaliers étant venu à lui dc-
mander des nouvelles du comte d'Artois : « Tout ce que je sais, répondit le roi, c'est qu'il est en paradis. »
Mais dès le lendemain de cette journée déplorable, on dut s'occuper, avant tout, du salut de l'armée ; car les ennemis enhardis par le succès, venaient à leur tour attaquer les croisés dans leur camp. Louis, surmontant sa douleur, fut tout entier aux devoirs du roi ; mais, malgré une résistance désespérée, où il exposa plusieurs fois sa personne , il fut contraint de quitter sa position pour ramener vers Damiette une armée découragée et atteinte d'ailleurs d'une affreuse épidémie. Dans cette désastreuse retraite, saint Louis aurait pu se porter en avant avec l'élite de ses barons ; mais bien qu'épuisé et mourant, il préféra partager jusqu'à la fin les souffrances des siens. Placé à l' arrière-garde , pour défendre les malades embarqués sur le Nil, il suivait la route de terre comme la plus périlleuse, et allait ainsi, soutenant le courage de ses chevaliers qui succombaient tour à tour, atteints par le feu grégeois ou le fer des ennemis. L'exemple du roi, sa constance, sa foi religieuse relevaient tous les cœurs. Le sire de Join ville, forcé par la douleur d'entendre la messe de son lit, raconte qu'il se leva pour soutenir son aumônier prêt à s'évanouir, et qui, ainsi soutenu par lui, acheva sa dernière consécration, « Je ne mourrai pas, disait un autre croisé, que je n'aie vu le roi ; » il le vit, et mourut dans la joie de sa fidélité satisfaite. Mais enfin saint Louis ne pouvant plus ni porter son armure ni se tenir à cheval, l'armée de moribonds qu'il commandait fut aussitôt arrêtée dans sa marche par les Sarrasins. Alors commença un horrible massacre ; les personnages marquants furent seuls épargnés, et le roi, n'ayant pu trouver la mort, fut forcé de se rendre, ainsi que toute sa noblesse (1250).
Saint Louis dans les fers fut encore plus grand que sur le trône ou au milieu d'un champ de bataille. Son courage, sa résignation qui étaient la gloire et l'exemple des chrétiens, firent en même temps l'admiration des infidèles. Calme et digne devant ses ennemis, le roi de France ne fit jamais entendre un mot de plainte ; n'ayant qu'un seul serviteur pour le soigner dans ses souffrances, que son livre d'heures pour se consoler, il récitait ses prières, lisait les prophètes avec autant de tranquillité d'âme, que s'il se fût trouvé dans son royal château de Vincennes.Un jour, fatigués de la tyrannie de leur sultan Moathan, les Mamelucks qui formaient sa garde, se précipitent sur lui et Fégorgent; puis, le cimeterre tout sanglant, des cris de mort à la bouche, ils se présentent devant le roi de France, captif et désar-
mé. Ils venaient pour le contraindre à se faire mahométan; mais lui les repoussa avec une sainte indignation, et ces barbares le voyant si ferme dans sa foi , furent frappés de respect , et tombant à ses pieds lui proposèrent la couronne. Cet héroïsme du roi semblait au reste , en ces temps de cruelles épreuves, revivre dans plus d'un cœur. Trois jours après avoir appris la captivité de son époux, la reine Marguerite, restée à Damiette, avait mis au monde un fils qu'elle avait nommé Tristan, pour rappeler qu'il était né dans les larmes. Près d'elle, au pied même de son lit, veillait un vieux chevalier, âgé de plus de quatre-vingts ans. Dans la crainte qui l'agitait que la ville ne fut prise par les ennemis, elle fit jurer à ce chevalier de la tuer plutôt que delà laisser tomber vivante entre les mains des infidèles, ce Très-volontiers le ferai-je, répondit le fidèle serviteur, et si ai-je eu en pensée d'ainsi faire, si le cas échéoit. »
Quelque temps après, saint Louis, impatient de passer en Palestine, entra en arrangement avec le nouveau sultan d'Egypte , et finit par obtenir sa liberté. Il convint de donner quatre cent mille besants d'or pour la rançon de ses chevaliers; mais pour lui-même il rendit la ville de Damiette qu'il avait conquise, disant noblement qu'un roi de France ne se rachetait pas à prix d'argent (1250). De là, il se rendit en Terre- Sainte, où il passa quatre années à relever les fortifications des places principales, telles que Saint-Jean-d' Acre , Sidon, Jaffa et Césarée. On le vit en même temps se porter médiateur entre les princes chrétiens et les chefs mahométans. Tel était son haut renom de sagesse et de grandeur, que le chef de la secte des Assassins, Àlaeddin Mohammed, voulut traiter avec lui. Au lieu du fatal poison dont il menaçait tous ceux qu'il prétendait soumettre à son tribut, il envoya au roi de riches présents avec un anneau, comme symbole de l'union qu'il désirait voir s'établir entre eux.
Cependant la longue absence de saint Louis inquiétait tout son royaume. Au récit de ses malheurs, le peuple des campagnes s'était même soulevé ; et sous le nom de pastoureaux, des bandes indisciplinées s'étaient mises en marche pour aller, disaient-elles, délivrer le roi. Sous ce prétexte, ces hommes égarés se répandirent partout, et commirent tant d'excès qu'on finit par les exterminer. Malgré ces motifs et les sollicitations qui l'engageaient à un prompt retour, le pieux roi ne pouvait s'arracher à l'irrésistible attrait qui le retenait en Terre-Sainte, quand la nouvelle de la mort de sa mère vint le rappeler dans ses États (1254).
Huitième croisade (1-J7Ù).
Chefs : Saint Louis, Charles d'Anjou, le orince Édouard d'Angleterre, pendant
la vacance du Saint-Siège.
Lorsque saint Louis entreprit sa seconde et dernière croisade, ce fut encore pour obéir, comme dans la précédente expédition, à la voix de sa conscience. Et cependant, depuis son retour, il avait continué de remplir, avec la plus scrupuleuse exactitude, ses devoirs de chrétien et de roi. Mais tandis que les soins du gouvernement, la prière et le jeûne remplissaient ses veilles royales, une nouvelle plus désastreuse que toutes celles qui jusque-là étaient venues d'Orient , se répandit tout à coup en France. La Palestine avait été le théâtre d'affreux ravages. Après les Mongols, les Mamelucks d'Egypte, s'étaient jetés sur la Terre-Sainte, et y avaient mis tout à feu et à sang. Les dernières places conservées par les chrétiens étaient tombées au pouvoir des infidèles, et leurs populations avaient été impitoyablement massacrées. Comme les autres, Antioche, cette cité riche et puissante, avait succombé ; une partie de ses habitants avait péri par le fer, et le reste, au nombre de cent mille, avait été vendu en esclavage.
Cette nouvelle consterna la chrétienté, mais elle ne r ébranla point. Saint Louis, seul entre tous, ressentit le coup et voulut partir. Marcher au secours de ses frères, combattre les ennemis de la foi, venger la religion du Christ outragée et la mort de tant de martyrs, ou bien mourir martyr à son tour ; c'étaient là désormais les seuls et derniers vœux du saint roi. Dans ce but, il convoqua ses barons dans la grande salle du Louvre, le 26 mai 1270. Il y parut devant eux , tout faible, portant le poids de ses travaux, de ses austérités et de ses douleurs, et cherchant à se ranimer par la vue de la sainte couronne d'épines qu'il tenait dans ses mains. Après avoir fait aux seigneurs assemblés un touchant tableau de ce qui s'était passé en Terre- Sainte, il prit la croix avec trois de ses fils ; d'un autre côté, ses deux frères et un grand nombre de seigneurs s'engagèrent à suivre le roi outre-mer. Les préparatifs achevés, Louis confia la régence du royaume à Matthieu, abbé de Saint-Denis, et à Simon , seigneur de Nesle ; puis ayant accompli ses dévotions en divers pèlerinages et prié au tombeau du patron de la France, il alla s'embarquer à Algues-Mortes (10 juillet 1270).
Au moment de son départ, le roi n'avait pas encore un projet bien arrêté sur le but de son expédition, Si, au lieu de se diriger
tout d'abord vers l'Egypte ou la Syrie, il se décida, au contraire, à s'arrêter à Tunis, c'est qu'il espérait convertir au christianisme le prince qui régnait alors dans cette ville, et peut-être, par une pensée qui devait être réalisée de nos jours, fonder en Afrique une colonie chrétienne. Au moment où il débarqua dans la baie de Carthage, les ruines de cette fameuse rivale de Rome , relevée et détruite tant de fois, étaient défendues par un château, où s'était renfermée une garnison de Maures. A peine saint Louis eut-il mis pied à terre, qu'il vit qu'au lieu d'alliés , il ne trouverait que des ennemis dans cette contrée sauvage, car le souverain de Tunis se déclara ouvertement contre les croisés. Bientôt, sous les ardeurs d'un soleil dévorant, et au milieu de privations de toute espèce , le camp du roi de France devint la proie de maladies contagieuses. Profitant de la détresse des chrétiens, les Maures multipliaient leurs attaques , et, chaque jour, tuaient ou enlevaient quelques faibles ennemis. Gomme pour seconder leurs efforts meurtriers , le vent du désert, tout chargé d'un sable brûlant, venait étouffer, jusque sous leur tente, les malheureux que la peste et le fer des infidèles avaient épargnés.
Déjà les premiers seigneurs de l'armée et une foule de guerriers avaient succombé tour à tour. Le comte de Nevers, fils bien-aimé du roi, venait de mourir dans les bras de son père. Cette perte cruelle frappa saint Louis au cœur ; lui-même ne tarda pas à être atteint de la peste, et, dès le premier jour, il sentit que son mal était mortel. Toutefois, négligeant le soin de sa conservation pour ne s'occuper que du salut des autres, il parcourait le camp, soulageant les malades, exhortant les mourants, et de ses mains royales donnant la sépulture aux morts. Les devoirs du chrétien ne lui faisaient pas oublier ceux du chef de l'armée ; tout exténué qu'il était, il trouvait encore assez d'énergie pour veiller à la sûreté du camp et repousser les ennemis. Tant de courage dans un si faible corps acheva d'épuiser ce qui lui restait de forces. Ne pouvant plus se soutenir, il rentra dans sa tente, et ce fut cette fois pour n'en plus sortir. Là encore, il voulut jusqu'à la fin être utile à son peuple, en donnant au fils qui devait régner après lui les plus sages comme les plus touchantes instructions. Saint Louis parlait avec calme, étendu sur son lit de mort. Philippe écoutait, dans la douleur, ses derniers avis; les princesses en deuil se livraient à la prière, tandis que les ministres de la religion disposaient le saint viatique. Aux portes de la tente, les vieux chevaliers, compagnons d'armes de Louis, se tenaient consternés ; plus loin , on voyait se traîner,
péniblement des soldats malades qui voulaient encore une fois contempler les traits de leur roi. Présents à cette scène, les envoyés de l'empereur de Constantinople admiraient en silence.
Le lundi 25 août 1270, saint Louis sentant sa fin approcher, se fit coucher sur un lit de cendres; il y resta dans la position d'un ' pénitent, les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés vers le ciel. On entendit sa voix se ranimer pour prononcer ces mots : « Jérusalem ! Jérusalem ! » Et après avoir récité un dernier verset des psaumes, poussant un profond soupir, il entra dans la paix du Seigneur.
Avec la mort de saint Louis, le roi modèle du moyen-âge, le fils béni de cette époque religieuse, se terminent les croisades. Le dernier appel adressé par le pieux roi à la ville de Jérusalem ne sera plus répété après lui. Son fils Philippe-le-Hardi, aidé par son oncle Charles d'Anjou, qui avait enfin conduit en Afrique de tardifs et inutiles secours , conclut la paix avec le souverain de Tunis à des conditions assez avantageuses. Il ramène ensuite en France les débris de l'armée, et rapporte en même temps cinq cercueils , renfermant les restes de son père et des princes de sa famille. C'était, à la suite de la dernière croisade, un retour de bien triste présage. En effet, encore quelques années, et les établissements chrétiens d'Orient, abandonnés à eux-mêmes, seront complètement perdus. Jérusalem étant tombée entre les mains du sultan Bibars, l'heure suprême était venue aussi pour la noble ville de Sain t-Jean-d' Acre. Après un assaut furieux, dans lequel le grand-maître des Templiers avait péri sur la brèche, cette cité avait été incendiée, détruite, et en retraçant cette grande ruine, la désolation de la Syrie et l'expulsion des chrétiens, un historien arabe n'avait pas craint de dire : a Les choses, s'il plaît à Dieu, resteront ainsi jusqu'au dernier jugement. »
Le vœu du chroniqueur mahométan n'a été que trop bien exaucé. Depuis ce jour en effet, la Terre-Sainte est demeurée au pouvoir des infidèles; et, avec eux , le génie de la destruction uni à l'immobilité du fatalisme a pris possession de cette malheureuse contrée. Forcés de s'en éloigner , les trois ordres religieux qui y avaient pris naissance ont tenté de stériles efforts pour reconquérir leur berceau; partout, l'esprit de la croisade a cessé de souffler sur l'Europe chrétienne; enfin de ces grandes guerres, qui avaient remué le monde depuis 1095 jusqu'en 1270, il n'est plus resté que le souvenir. Ce souvenir est profond il est vrai; il a duré et il durera longtemps encore. Pour qu'il se conservât ainsi dans la
mémoire des hommes, sans doute il a fallu que des avantages réels, incontestables aient été recueillis à la suite des guerres saintes. Cachés d'abord aux yeux des peuples , mais ensuite dévoilés par le temps, ces résultats durent, comme nous allons le faire voir, compenser largement les fâcheuses conséquences dont les croisades avaient été immédiatement suivies.
§ II. Résultats de» guerres saintes.
Malgré les attaques souvent dirigées contre les croisades ,\ on peut dire qu'aujourd'hui l'histoire les a justifiées dans * leur principe comme dans leur fin. Légitimes, elles eurent pour objet de repousser et de punir l'injuste agression des peuples mahométans. Le but qu'elles se proposaient fut en partie atteint, puisque si elles laissèrent les Saints-Lieux au pouvoir des infidèles, du moins elles retardèrent de plusieurs siècles rétablissement des Turcs en Europe. Elles occasionnèrent des pertes énormes, il faut le reconnaître ; pendant deux cents ans, l'or et le sang de la chrétienté y furent prodigués. Mais dans la vie des peuples, ces pertes matérielles qui finissent toujours par se réparer ont bien moins d'importance que les conquêtes dans Tordre intellectuel et moral.
Influence sociale et religieuse. — D'abord, par les croisades, l'Europe et l'Asie, si longtemps ennemies l'une de l'autre, apprirent à se connaître ; les peuples les plus profondément divisés firent un échange mutuel d'idées, de mœurs et de connaissances. Un premier pas dans la voie de la réconciliation des races fut donc l'un des principaux avantages retirés des guerres saintes. Ensuite, dans le mouvement général qui entraînait l'Occident vers l'Orient, l'Eglise, placée à la tête de ce mouvement, vit se développer son influence : inspirant, exaltant les populations chrétiennes par l'éloquence de sa parole, elle seule leur indiquait le but essentiellement religieux de la croisade, en montrant dans la capitale de la Palestine l'image de la céleste Jérusalem à conquérir. Chefs visibles de l'Eglise, les souverains pontifes la représentèrent dignement dans le rôle militant qui lui était alors assigné par la Providence, et tandis qu'en Europe les successeurs de Grégoire VII et d'Urbain II soutenaient la suprématie du Saint-Siège, leurs légats, à la suite des croisés, la faisaient également prévaloir en Asie et en Afrique.
Influence politique. — En même temps, l'autorité royale se fortifia, et reconquit peu à peu et sans mesures violentes ce qu'une ambitieuse féodalité avait usurpé sur son pouvoir. Les
terres engagées ou vendues par les seigneurs à leur départ pour la croisade rentrèrent dans le domaine de la couronne, et à leur retour, ces mêmes seigneurs furent trop heureux de racheter, par de nouveaux services rendus à leur suzerain, une partie de leurs fiefs avec les privilèges qui y étaient attachés. Dans ces guerres, on vit donc s'abaisser le pouvoir de la noblesse qui , volontiers, y avait sacrifié sa fortune et sa vie. Les vides faits dans ses rangs furent tels qu'elle cessa de peser aussi lourdement sur la royauté et le peuple ; mais si les pertes qu'elle subit alors furent irréparables, par une Juste compensation elle parvint à regagner en gloire ce qu'elle avait de moins 6n prépondérance.
Suivant la bannière de leurs seigneurs dans ces expéditions lointaines où les petits étaient appelés comme les grands, les hommes du peuple en recueillirent surtout des avantages que l'avenir devait féconder. Dans ces longs voyages d'outre-mer, le cercle de leurs idées s'étendit avec le nouvel horizon qui s'ouvrait devant eux. Quand, rentrés dans leurs foyers, ils y trouvèrent leur antique servitude, la conscience de certains droits qu'ils n'avaient même pas soupçonnés de révéla tout à coup dans ces esprits jusque-là si simples. Compagnons des périls et de la gloire de leurs maîtres, plus d'une fois ils avaient eu l'occasion de leur sauver la vie dans les champs d'Ascalon ou de Jérusalem. En retour de ces actes de dévouement, ils crurent pouvoir réclamer l'octroi de quelques privilèges, ou ne craignirent pas d'employer à conquérir leur liberté les armes que la religion avait remises entre leurs mains. Ainsi le mouvement des communes suivit et accompagna celui des croisades ; car en combattant pour sa foi, le peuple avait appris à combattre pour son indépendance. Les campagnes suivirent l'exemple des cités. Un grand nombre de bourgades, s'entourant de fossés, se hérissant de créneaux, s'élevèrent au rang de villes, et partout le lourd beffroi se dressa sur les places publiques, pour sonner le réveil de l'ancienne liberté municipale. A ce signal, les vieilles cités du Midi de la France s'agitèrent aussi bien que les jeunes communes de la Flandre et de l'Allemagne ; l'activité politique et industrielle qui les anima prit un essor encore plus grand dans les républiques maritimes de l'Italie. Aussi Gênes et Venise devenues, après les croisades, les souveraines de la Méditerranée, n'eurent plus rien à envier à l'antique puissance de Tvr et de Carthage. J
Influence commerciale, scientifique et littéraire. — Tout vers le même temps, industrie, arts et sciences, fut entraîné dans le
vaste courant qui allait sans cesse d'Europe en Asie et d'Asie en Europe. Occupée à transporter les armées de l'Occident, la navigation se perfectionne; la nécessité de nourrir et d'entretenir des masses d'hommes si considérables ouvre aussi de nouveaux et immenses débouchés au commerce. Les produits étrangers s'écoulent au loin et avec facilité ; contre les marchandises de l'Orient que de nombreuses caravanes apportent par les grandes voies du Nil, de l'Oxus et de FEuphrate, les villes marchandes des Pays-Bas et de l'Italie échangent leurs draps, leurs dentelles, leurs soieries et leurs glaces. Déjà , à l'exemple de Marseille , d'autres ports considérables du bassin de la Méditerranée deviennent l'entrepôt et le centre d'une grande prospérité commerciale.
L'agriculture n'est pas moins favorisée que l'industrie ; elle reçoit de l'Asie le blé de Turquie, le mûrier, la canne à sucre qui pourront à la fois satisfaire aux besoins de l'opulence et nourrir le pauvre habitant des campagnes. Comme les arts pratiques, les arts libéraux prennent aussi un développement dans lequel se retrouve la double influence du génie grec et oriental. Gonstantinople et l'Egypte n'ont pas été vainement visitées par les croisés. Bientôt sous le ciel de l'Occident on voit s'élever la coupole aux formes arrondies, et en même temps fleurir tout un système d'ornementation , dans lequel le style byzantin se fait surtout reconnaître par ses capricieuses fantaisies, ses fleurs et ses feuillages exotiques. Par suite des fréquentes expéditions en Asie et en Afrique, et des relations continuelles avec les Arabes, les Turcs et les Mongols, la géographie fait en même temps des progrès. Elle acquiert des notions nouvelles ou plus exactes sur l'intérieur de contrées à peine connues jusqu'alors, et les voyages de Marco-Polo, ce précurseur de Colomb, annoncent déjà au monde les grandes découvertes que lui réserve le génie aventureux du quinzième siècle. De son côté, l'histoire s'étend et s'éclaire; elle s'enrichit particulièrement d'ouvrages qui viennent jeter quelques lumières sur les obscures annales des peuples orientaux. Les Arabes livrent également aux nations de l'Occident les secrets de la médecine et de l'astronomie dont ils étaient les dépositaires. Mais ces deux sciences, qui avaient pris en Orient un caractère occulte et mystérieux , resteront longtemps stationnaires, et pendant plusieurs siècles encore serviront autant à accréditer les préjugés et les erreurs, qu'à répandre des connaissances véritablement utiles à l'humanité.
Quant aux langues, le mouvement des croisades, en réunissant tant de peuples divers sur un même point de l'Asie, détermina
mSTOIlŒ DV MOYEN-AGE.
d'abord un mélange d'idiomes qui rappelait assez ia'confusion de Babel. Cette confusion, toutefois, était plus apparente que réelle, car elle cachait une vaste unité de vues et de sentiments qui avait fait comme une seule nation de l'Europe entière. « Si un Breton , dit un historien , témoin de la première croisade, si un Allemand, ou tout autre, voulait me parler, je ne pouvais pas lui répondre ; mais quoique divisés par la différence des langues, nous paraissions ne faire qu'un seul peuple, à cause de notre amour pour Dieu et de notre charité pour le prochain. » Cette touchante union de la pieté et de la fraternité évangélique, qui fut l'un des caractères de la croisade, n'adoucit pas seulement les mœurs des croisés, mais elle les rapprocha aussi par le langage. A la suite des guerres saintes, un progrès sensible se manifeste dans toutes les laugues de l'Europe, aussi bien que dans les œuvres littéraires qui sont produites à cette époque1.
Mais l'heureuse impulsion que nous indiquons ici ne se renferme pas dans les littératures nationales du nord et du midi. Elle vient activer encore le mouvement intellectuel qui agite alors les jeunes universités aussi bien que ces ordres mendiants dont la popularité toute récente étend l'influence exercée déjà par le clergé. Cette influence, on la retrouve partout, elle vivifie tout; et la puissante activité qui avait l'Eglise pour foyer, rayonne de là dans toutes les parties du corps social. Sur un signe parti du Saint-Siège, le prêtre ou le moine prêchait la guerre sainte, le souverain rassemblait une armée, le noble venait se ranger sous sa bannière , le simple serf lui-même était admis à y faire ses premières armes ; le poète célébrait les hauts faits de chacun, et tous applaudissaient en chœur, heureux de revivre dans ses chants. Au moyen de ce perpétuel échange de relations déterminé par les croisades, les mœurs publiques et privées se policèrent; l'esprit galant de la chevalerie acheva de s'épanouir dans toute sa fleur, et grâce aux idées chevaleresques, le sexe le plus faible devint l'objet d'un culte respectueux. Cette époque vit donc se couronner une double émancipation proclamée déjà par le christianisme, car la femme y fut relevée dans sa dignité, aussi bien que le peuple dans ses droits. C'était une femme qui, la dernière , avait défendu Jérusalem contre Saladiu , et qui, revenue fièrement en Europe, le casque en tête et le livre des Psaumes à la main , semblait y personnifier la croisade, reparaissant glorieuse même après sa défaite !
1 Comulter, pour plus de détails, le chap. X de cette même période.
TROISIÈME PÉIUODE. — UHAMTHE V.