CHAPITRE V
De l'Allemagne et de l'Italie députa la entité de la maison de Souabe jusqu'à la fin da treizième siècle.
La chute de la maison de Souabe, qui semblait devoir rendre à l'Europe la liberté et la paix, fut au contraire le signal d'une anarchie générale. Ce profond ébranlement fît éprouver à l'empire et à l'Italie, comme à la papauté elle-même, une égale décadence politique. Le principe de l'autorité étant affaibli, les liens de la hiérarchie se détendirent, les volontés individuel les prédominèrent, et la confusion des esprits passa dans les faits et dans les actes. En Allemagne, l'esprit national, si puissant sous Barberousse, fit place aux calculs étroits de l'égoïsme. La déposition de Frédéric II, les élections successives du landgrave de Thuringe et de Guillaume de Hollande, le supplice même de l'infortuné Conradin, dépouillèrent la dignité suprême de son ancien prestige. Les princes et les villes aspirèrent à l'envi à une indépendance qui restait à la merci du plus ambitieux ou du plus puissant; et le pays se trouva divisé en petits États, sans aucune chance de voir de longtemps la grande famille germanique réunie sous une commune domination.
En Italie, le mal fut plus grand encore; rétablissement des républiques italiennes avait eu déjà pour effet de semer entre les principales villes des jalousies qui dégénérèrent en inimitiés implacables. La lutte des Guelfes et des Gibelins acheva de morceler le nord et le centre de la Péninsule en une multitude de peuples distincts qui, entraînés par leurs passions, se jetèrent d eux-mêmes au-devant de la tyrannie. Par l'excès d'un patriotisme étroit et local, l'Italie manqua alors l'occasion de constituer sa nationalité. Enfin, la papauté eu appelant les Angevins dans le royaume de Naples s'exposa au danger d'aliéner son indépendance politique au proût de la prépondérance française. Cette faute devait entraîner des résultats funestes, en déterminant la translation du Saint-Siège à Avignon, et par suite le grand schisme d'Occident.
§ 1er. Grand iuterrègne en Allemagne. — Rodolphe de Habtbourg.
Guillaume de Hollande et Richard de Cornoaailles. — On désigne ordinairement sous le nom de grand interrègne cette période de l'histoire d'Allemagne qui s'étend depuis la mort de
Frédéric II jusqu'à l'avènement de Rodolphe de Habsbourg. Il y eut en effet des souverains titulaires qui ne régnèrent pas, et dont l'action sur l'empire germanique fut à peu près nulle. Guillaume de Hollande, que l'Église avait opposé aux princes souabes, fut malgré cet appui réduit à l'impuissance : sa pauvreté le rendit le jouet de vassaux orgueilleux et avides, jusqu'au jour où les Frisons, révoltés, l'attirèrent dans leurs marais et l'égorgèrent sans pitié (1256). Après lui, le choix des électeurs se divisa entre deux princes étrangers , Richard de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre, et Alphonse X, roi de Castille. Richard, gagnant de vitesse son concurrent, se fit couronner à Aix-la-Chapelle, tandis que le roi de Castille offrait de soumettre le différend à la décision du pape. Mais retenu dans ses États par des révoltes continuelles, Alphonse ne put donner suite à ses réclamations. Richard, de son côté, fut plus occupé des affaires intérieures de l'Angleterre que du gouvernement de l'empire; et le seul acte important auquel il prit part, fut la constitution de Worms , qui abolissait les droits exorbitants levés sur le passage des marchandises par les villes libres du Rhin. Il mourut à Rerkamsted, en Angleterre, au mois d'avril 1272, et les électeurs ne se pressèrent pas de lui nommer un successeur.
Démembrement du domaine impérial. -— En effet, les princes et les Etats d'empire ne cherchaient qu'à se donner des empereurs faibles, qui fussent hors d'état de faire valoir les droits et les prérogatives de la couronne. Les électeurs, en particulier, voulaient tirer un parti avantageux des élections, en traitant chaque fois avec les candidats pour de fortes sommes et en se faisant hypothéquer des portions du domaine impérial. Mais ce domaine diminuait de jour en jour. Tandis que les rois de Danemark, de Pologne et de Hongrie, ainsi que les vassaux de l'ancien royaume de Rourgogne, abjuraient la souveraineté de l'empire, cent cinquante souverains s'élevaient en Souabe et en Franconie à la place d'un seul duc. Les états de ces provinces, tant ecclésiastiques que séculiers, se rendaient immédiats et obtenaient ainsi les droits régaliens ; les villes de leur côté parvenaient au rang de villes impériales ; ce qui entraînait pour elles l'affranchissement de tout tribut.
Démembrement des grands fiefs. — Pendant que cette révolution s'accomplissait dans les domaines de l'ancienne dynastie régnante, le reste de l'empire s'exemptait de tout lien de sujétion envers le pouvoir central. Les princes, regardant comme leur patrimoine les fiefs dont ils étaient investis, se croyaient
autorisés à les partager entre leurs fils. Depuis le treizième siècle l'habitude de ces partages devint générale. Elle causa la décadence des maisons les plus puissantes et servit à multiplier presque à l'infini les duchés, les principautés, les comtés dans l'empire. Les empereurs souabes loin de condamner cet usage, qui ne s'accordait pas avec les principes du droit féodal, le favorisèrent au contraire comme un moyen qui leur semblait propre à affaiblir les grandes maisons et à ménager à la couronne une autorité prépondérante.
Bavière, Saxe, Thuringe et Autriche.— Frédéric Barberousse s'inspira de cette politique quand, après la proscription de Henrile-Lion (1180), il démembra les vastes États de la maison Guelfe. L'Autriche, la Styrie, la Carinthie, le Tyrol furent alors détachés de la Bavière, qui fut donnée à la maison de Wittelsbach. Le Pâlatinat du Rhin, réuni vers 1215 à la Bavière, passa dans la seconde moitié du treizième siècle à une branche cadette de cette maison. Le duché de Saxe, qui embrassait sous les Guelfes la plus grande partie de la Basse- Aile* magne, f ut également morcelé. La Saxe proprement dite se trouva resserrée dans un district peu considérable, sur les deux rives de l'Elbe, quand les princes de Pomérànie et de Mecklembourg, les comtes de Holstein et de Westphalie se furent rendus immédiats. Enfin les anciens allodiaux de la famille Guelfe furent convertis en fief immédiat de l'empire par Frédéric II, en laveur d'Othon-l'Enfant, qui devint le nouveau fondateur de la maison ducale de Brunswick (1235).
En Thuringe, la mort du dernier landgrave Henri Raspon (1247) donna lieu à une longue guerre entre les margraves de Misnie et les ducs de Brabant, qui se contestaient mutuellement cette succession. Les premiers faisaient valoir une expectative de l'empereur Frédéric II, de même que les droits de Jutta, sœur du dernier landgrave ; les autres, ceux de Sophie, fille du prédécesseur de Henri. Enfin, par un partage qui se fit en 1264, la Thuringe proprement dite fut assurée à la maison de Misnie, et Henri de Brabant, fils de Sophie, fut maintenu dans la Hesse. Enfin, les anciens ducs d'Autriche de la maison de Bamberg ayant fini avec Frédéric-le-Belliqueux, tué en 1246, sa succession amena aussi de violents démêlés entre sa nièce et ses sœurs. Premislas-Ottokar II , fils du roi de Bohème Wenceslas et mari d'une des sœurs du dernier duc, profita de ces troubles pour s'emparer de l'Autriche, et il en obtint, en 1262, l'investiture de l'empereur Kichard de Gornouailles 4.
1 Voy. Kocb, Têbtom JUw{*f ., période IV, p. 255.
Indépendance des princes et des villes. — Au milieu de ce morcellement de F Allemagne le but politique des empereurs ne fut pas atteint, parcç qu'ils furent obligés d'accorder à tous ces États divers les droits régaliens. En 1 220 et en 1 234 Frédéric II s'engagea envers les princes ecclésiastiques et séculiers à ne plus se mêler de leur juridiction , excepté quand il serait présent. Dès lors les grands fiefs devinrent de petits royaumes qui eurent chacun leurs assemblées d'états (landstande). De leur côté, les nobles inférieurs sentirent le besoin de se confédérer au moyen de pactes de famille (ganerbinats, ganerb-schafteri) , qui réglaient la succession des terres et la part de chacun dans la défense commune. Suivant cet exemple, les villes se liguèrent pour protéger réciproquement leur commerce. Vers 1 241 Hambourg et Lubeck s'associèrent dans ce but et fondèrent cette corporation de marchands armés qui devint depuis si redoutable sous le nom de ligue hanséatique. Les grandes villes du Rhin, depuis Cologne jusqu'à Bâle, formèrent une confédération semblable (burgfrieden), qui fut approuvée, en 1255, par Guillaume de Hollande.
Les princes de la maison de Franconie et ceux de la maison de Souabe, en augmentant les privilèges des bourgeois et des gens de métier, avaient trouvé en eux des appuis dans leur lutte contre la puissance ecclésiastique et féodale. Ils eurent soin d'établir des prévôts et des échevins dans les villes soumises à Ja juridiction des évêques ou des ducs, comme ils entretenaient des avoués ou des burgraves dans les villes impériales. Mais la bourgeoisie en général tendit bientôt à s'affranchir de leur autorité aussi bien que de celle des seigneurs. Le mouvement communal qui commença par le nord de l'Allemagne gagna de proche en proche et se fit sentir jusqu'à Cambrai et à Besançon. Vainement Frédéric II et son fils Henri voulurent retirer aux villes le droit de se choisir leurs magistrats et de se confédérer par serment : cette tentative fut inutile. Les progrès de l'industrie et surtout l'usage des affranchissements avaient déjà mis leur indépendance hors de toute atteinte. Depuis le douzième siècle l'ancienne servitude de la glèbe s' étant profondément modifiée en Allemagne, les serfs obtinrent des villes non-seulement leur affranchissement , mais même le droit de cité. Croissant ainsi constamment en richesse et en population, les villes finirent par prendre part au gouvernement général. Dès la fin du treizième siècle, les députés des villes immédiates furent admis aux États d'empire ; en 1309, à la diète de Spire, ils formèrent un troisième collège, et en 1344 ils obtin-
rent le droit de suffrage concurremment avec les nobles et les préjats.
Élection de Rodolphe de Habsbourg. — Telle était la situation de l'Allemagne lorsque les pressantes réclamations du pape Grégoire X décidèrent enfin les électeurs à donner un chef à l'Empire. « En cette occasion, selon l'opinion la plus accréditée, le nombre des princes électeurs se trouva réduit à sept: trois ecclésiastiques, l'achevêque de Mayence, archichancelier pour l'Empire; l'archevêque de Cologne, archichancelier pour l'Italie; l'archevêque de Trêves, archichancelier pour les Gaules ; quatre séculiers, le duc de Bavière et depuis le roi de Bohême, grand-échanson ; le duc de Saxe, grand-maréchal ; le comte palatin du Bhin, grand-sénéchal ; le margrave de Brandebourg, grand-chambellan. Ce collège septénaire des grands officiers de la couronne, qui jusqu'alors n'avaient eu dans les élections que la direction et la principale influence, se réserva le droit exclusif de nommer le souverain et l'exerça pour la première fois au profit de Rodolphe de Habsbourg «. »
Ce priuce descendait d'une ancienne famille d'Alsace, établie depuis la fin du onzième siècle au château de Habsbourg, en Argovie, et qui était plus riche en titres de noblesse qu'en grands biens. Après avoir servi fidèlement l'empereur Frédéric II dont il était le filleul, Rodolphe, fils d'Albert de Habsbourg, se mit, lui et ses hommes d'armes, au service des villes de Strasbourg et de Zurich, et il s'occupa de réunir entre ses mains, par la force ou par la ruse, tout le patrimoine de sa maison. Il faisait même la guerre à l'évêque de Bâle et assiégeait cette ville, lorsqu'on vint lui annoncer que les électeurs, réunis à Francfort, l'avaient nommé roi des Romains. Le comte de Habsbourg reçut sans changer de visage la nouvelle de son élévation imprévue ; il attendit que la ville se fût rendue, et partit ensuite pour Aix-la-Chapelle, où il se fit couronner (S janvier 1274).
Guerre contre Ottokar. — En choisissant un souverain dont ils croyaient n'avoir rien à redouter, les princes de l'empire avaient espéré qu'à l'exemple de ses prédécesseurs 5 il se contenterait d'un vain titre. Mais le jour même de son couronnement, Rodolphe fit voir qu'il prenait au sérieux la dignité et les devoirs de son rang. Comme le sceptre impérial ne se trouvait pas, et que ce défaut de formalité commençait à servir de prétexte aux princes qui dédaignaient de lui prêter serment, il prit hardi-
1 Rubllk et Huilurd-Bréholles, Iftjf. du Moyen-Age, t. II, p. H«-
ment le crucifix sur l'autel : a Voici le signe qui nous à sauvés, dit-il ; qu'il nous serve aujourd'hui de sceptre ! » Et personne n'osa lui refuser l'hommage. Un seul cependant méconnut son autorité : c'était Ottokar, roi de Bohême, duc d'Autriche, de Carinthie et de Carniole, qui, à la faveur de l'anarchie de l'empire, avait étendu ses États de l'embouchure de l'Elbe jusqu'au golfe de Venise. Rodolphe résolut de le réduire. II commença par mettre dans ses intérêts le pape Grégoire X, en renonçant à la plupart des droits que les empereurs avaient exercés en Italie ; puis il accabla le duc de Bavière, allié d'Ottokar, jeta un pont sur le Danube) attaqua le roi de Bohême dans son camp et le 'força à subir une sentence arbitrale qui lui enlevait les duchés autrichiens. Mais bientôt excité par les reproches de sa femme, Ottokar reprit les armes et engagea dans les plaines de Markfeld une bataille décisive, où il succomba, percé de dixsept blessures (1278). Rodolphe usa habilement de la victoire ; il laissa la Bohême au fils d'Ottokar, mais il prit pour lui l'Autriche et ses dépendances, qu'il fit gouverner par son fils Albert.
Abandon de /7ta&e.— Instruit par l'expérience du passé, le roi de Germanie comparait l'Italie à la caverne du lion, ou Ton entre sans savoir si l'on en pourra sortir. Aussi n'alla-t-il point recevoir à Rome la couronne impériale. Il vendit même a plusieurs villes les droits de l'empire. Florence lui donna quarante mille ducats d'or ; Lucques, douze mille ; Gênes et Bologne, six mille; les autres ne donnèrent rien, prétendant qu'elles étaient dispensées de reconnaître un empereur qui n'avait point été couronné. Quelque temps après , Rodolphe confirma au pape Nicolas 111 la possession de l'ancien exarchat et celle des villes de la Romagne ; cette renonciation, ratifiée par l'assemblée des princes, constitua définitivement l'État ecclésiastique (1279).
Rétablissement de la paix intérieure. — Aussi énergique, aussi actif qu'il était prudent, le nouveau chef de r Allemagne consacra entièrement ses soins à y rétablir la paix intérieure. Il révoqua toutes les usurpations commises par les grands vassaux depuis la mort de Frédéric II, les contraignit de renoncer aux guerres privées, poursuivit les rebelles sur les sommets des montagnes ou dans les profondeurs des forêts, et abattit leurs châteaux, vrais repaires de brigands. En 1281, il fit jurer le maintien de la paix publique aux États de Franconie, en 1286 à ceux de Souabe et de Bavière, en 1288 à ceux d'Alsace, en 1291 à ceux de Bourgogne. Peu de temps auparavant, il avait fait sentir aux vassaux de cette dernière province le poids de
son autorité. Rien n'eût manqué à ses succès comme à son ambition, si les électeurs avaient consenti à transmettre la dignité impériale à son fils Albert, qu'il avait investi des duchés autri«. cbiens.
Mort de Rodolphe* — Le refus des électeurs porta à la vieillesse de Rodolphe un coup sensible. Après avoir annoncé qu'il allait rendre visite aux empereurs défunts, il partit pour Spire, lieu de leur sépulture, et mourut en route à Germesheim, le 80 septembre 1391, à l'âge de soixante-treize ans. S'il eut le chagrin en descendant au tombeau de ne pouvoir assurer la couronne à son fils, il avait du moins établi sur des bases trop solides la puissance de sa famille, pour qu'elle ne finît point par recueillir le fruit de ses longs efforts. Ën effet, il avait mis en pratique ce système de mariages politiques qui devait être si avantageux à ses descendants. Le comte palatin du Rhin, le duc de Saxe, le margrave de Brandebourg, le jeune roi de Bohême étaient devenus ses gendres ; le comte de Tyrol était son beau-frère ; ainsi se trouvait-il allié à la plupart des grandes maisons de l'Allemagne. Toutefois, l'on peut dire que si Rodolphe de Habsbourg fut encore un empereur allemand, ses successeurs furent avant tout des princes autrichiens. Ën effet, agissant en dehors de l'Allemagne, dans l'intérêt de leurs États particuliers, ils vont dès lors, comme représentants de T Autriche, prendre rang parmi les autres dynasties souveraines.
$ II. De la Hante Italie et de la Toscane. — Républiques maritimes.
En Italie, les communes de la Lombardie et de la Toscane, assez fortes pour lutter victorieusement contre la maison de Souabe, restèrent impuissantes pour conserver et assurer leur indépendance. Aux causes générales de décadence politique que nous avons indiquées précédemment, vint se joindre une cause toute particulière et pour ainsi dire intestine. La plupart des communes avaient forcé les nobles du dehors à venir s'établir dans leurs murs et avaient enclavé dans leurs territoires cette foule de seigneuries, de comtés, de marquisats dont lÀ Lombardie était couverte antérieurement au douzième siècle. Mais le parti des nobles se fortifia par les mesures mêmes qu'on avait prises pour l'abattre. Se trouvant réunis dans les villes, ceux-ci s'entendirent pour essayer de s'y emparer du gouvernement par l'adresse ou par la force. « De là une source intarissable de discordes civiles qui entraînèrent la perte de la liberté. On crut arrêter le mal et mettre un frein à l'ambition des citoyens puissants, en confiant le gouvernement à un magistrat qu'on choi-
sissait dans les cités voisines et qu'on appelait podestat. Ce remède n'ayant été qu'un palliatif, les communes prirent peu à peu le parti de déférer, sous le titre de capitaine, une sorte de dictature à un de leurs citoyens ou à quelque prince ou seigneur étranger, espérant parvenir ainsi à ramener Tordre et la paix. Ces seigneurs ou capitaines réussirent dans la suite à rendre absolu et perpétuel un pouvoir qu'ils n'avaient d'abord reçu que pour un temps et à de certaines conditions. Ce fut l'origine de plusieurs nouvelles souverainetés qui se formèrent en Italie dans le cours du quatorzième siècle. 1 »
Milan, — La maison des Visconti, à Milan, est la seule qui ait joué un rôle important durant la période qui nous occupe. Depuis longtemps cette famille, qui passait pour gibeline, rivalisait d'influence avec les Torriani, ardents défenseurs du parti guelfe. Mais la victoire de ce parti semblait assurée par la défaite et la mort du cruel Eccelin de Romano, dont les Milanais avaient renversé l'odieuse domination (1259). Lorsqu'en 1261, Othon Visconti eut été nommé archevêque de Milan par le pape Urbain IV, les Torriani refusèrent de le recevoir, maintinrent en Lombardie la prépondérance de Milan, et quoique Guelfes, ne voulurent pas reconnaître la souveraineté de Charles d'Anjou. Grégoire X, malgré sa parenté avec les Visconti, s'abstint sagement d'intervenir dans leur querelle. Mais à sa mort, l'archevêque, introduit dans la ville par les nobles, condamna les Torriani à l'exil et fut proclamé seigneur perpétuel de Milan (1277). Après avoir exercé le pouvoir pendant près de vingt ans, il le transmit avec le titre de vicaire de l'empire en Lombardie, à son petit-neveu Mattéo, qui devait le rendre héréditaire dans sa famille. Vers le même temps, la maison Délia Scala, à Vérone, et la maison d'Esté, à Ferrare, jetaient les bases de leur future grandeur.
Florence. — Cette ville, qui était F âme de la ligue guelfe en Toscane, éprouva un rude échec à la bataille de l'Arbia, où son armée fut détruite par les proscrits gibelins, unis aux Siennois et aux mercenaires de Manfred (1260). Alasuitede ce désastre, les Gibelins voulaient raser Florence ; elle ne fut sauvée que par l'un des proscrits, Farinata Degli Uberti, dont les patriotiques paroles ont été immortalisées par le Dante. Mais les lois populaires furent abolies, et un vicaire gibelin occupa la ville avec mille gens d'armes. A la chute de Manfred, Florence secoua le joug, proscrivit de nouveau les Gibelins, et se donna
1 Koch, Tabi. des Révolul., pér. IV, p. 241.
des institutions démocratiques, en excluant les nobles des fonctions qui conféraient le pouvoir exécutif (1291). Toutefois les troubles fréquents, causés par des inimitiés particulières, firent sentir aux Florentins la nécessité de confier l'autorité à un magistrat supérieur, nommé gonfalonier de justice. Ces révolutions ne les empêchèrent pas de s'enrichir par l'industrie et le commerce, et de se préparer à subjuguer peu à peu les autres villes libres de la Toscane.
Rivalité de Pise et de Gènes. — Ce ne fut point cependant Florence qui contribua le plus à la ruine de la république gibeline de Pise. Si cette ville se trouvait la rivale politique de Florence, e le était avant tout la rivale commerciale et maritime de Gônes. De là une longue série d'hostilités qui se terminèrent par la destruction de la puissance pisane. Grâce à la protection des empereurs souabes et à la supériorité de sa marine, Pise s'était maintenue en possession de la Sardaigne et de la Corse, bien que les Génois réclamassent, en vertu des traités de partage, la moitié de ces deux îles. Après la mort de Frédéric II, ceux-ci résolurent de chasser les Pisans de la Corse, poste avancé, dont l'occupation leur était nécessaire ; et bientôt la bataille décisive de la Méloria leur livra la Corse et l'empire des mers voisines (1284). La marine pisane y fut presque anéantie, et le nombre des prisonniers fut tel, qu'on disait communément en Italie : « Allez h Gènes pour voir Pise. » Accablée par une nouvelle guerre, Pise souscrivit elle-même l'arrêt de sa ruine. Les Génois la condamnèrent à combler son port et celui de Livourne et à céder l'île d'Elbe (1290). Enfin Boniface VIII donna la Sardaigne aux rois d'Aragon, qui effacèrent dans cette tle les dernières traces de la domination pisane.
Puissance de Gênes.— Gênes dut aux guerres saintes les progrès de son commerce, qu'elle étendit dans les mers du Levant, de l'Egypte à la mer Noire. Gouvernée d'abord par des consuls, elle se donna en 1190 un podestat étranger pour réprimer les factions et mettre un frein à l'ambition des nobles. Ce podestat fut ensuite subordonné à un capitaine du peuple, que les Génois élurent pour la première fois en 1257, sans pouvoir encore fixer leur gouvernement, qui éprouva de fréquentes variations jusqu'à l'institution des doges, en 1339. Malgré ce défaut de stabilité, la puissance maritime de Gênes s'accrut constamment pendant les croisades, autant par les secours qu'ils fournirent aux princes chrétiens que par les traités qu'ils conclurent avec les rois musulmans de l'Asie et de l'Afrique. Caffa, fameux port
de la Chersonèse Taurique, et Azofï , l'ancienne Tana, à l'embouchure du Don , appartenaient aux Génois et leur servaient d'entrepôts pour le commerce de la Chine et des Indes. Smyrae, dans l' Asie-Mineure, les faubourgs Péra et Galata à Consta n tinople, et les îles de Scio , Mételin, Ténédos dans l'Archipel, leur avaient été cédés par les empereurs grecs. Les empereurs d'Allemagne, les rois de Sicile, de Castille, d'Aragon, aussi bien que les sultans d'Egypte, recherchaient à l'envi leur alliance et la protection de leur marine. Dès le commencement du treizième siècle, le territoire de Gênes s'étendait de Porto-Vénére à Monaco, et par ses privilèges commerciaux, elle dominait sur toute la côte , depuis Nice jusqu'à Narbonne. Enlin, elle enleva, comme nous l'avons vu, la Corse aux Pisans, et devint en position de disputer l'empire des mers à Venise.
Venise. — Cette république prit part à la ligue lombarde, et contribua par ses efforts à faire avorter les vastes projets de Frédéric Barberousse. En reconnaissance de ce service, Alexandre III, selon Dandolo, lui accorda alors la seigneurie de l'Adriatique : ce qui donna lieu au singulier usage du mariage solennel du doge avec la mer. Les croisades accélérèrent l'agrandissement de Venise, et surtout la quatrième, qui fut suivie en 1205 du démembrement de l'empire grec. Outre un immense accroissement de territoire, elle y gagna un mono-
{>ole commercial plus assuré et plus lucratif. Mais en 1261, 'expulsion des Latins de Constantinopie changea en inimitié déclarée la sourde irritation qui depuis longtemps divisait Venise et Gênes. Ne pouvant pardonner à Gênes la part qu'elle avait prise à cet événement si funeste aux intérêts vénitiens, la république des doges prétendit expulser les vaisseaux génois des mers de l'Adriatique. Deux sanglantes défaites, Tune près de Cursola, dans l'Illyrie, l'autre dans le golfe même de Venise, abattirent son orgueil. Le doge Gradénigo fut enfin contraint de signer un traité qui interdisait aux Vénitiens de naviguer dans la mer Noire et sur les côtes de la Syrie (1299).
Etablissement du gouvernement aristocratique à Venise. — Ce fut vers cette époque fatale à la puissance de Venise qu'elle reçut pourtant la forme de gouvernement qui devait plus tard l'élever au plus haut degré de grandeur. Dans les siècles antérieurs, sa constitution était démocratique. Le pouvoir du doge se trouvait limité par un grand conseil choisi tous les ans dans les différentes classes de citoyens par des électeurs que le peuple nommait directement. Ce système, entraînant avec lui des agitations et des troubles, Gradénigo fit passer une loi qui abro-
gcait l'usage des élections annuelles et fixait irrévocablement dans le grand conseil tous ceux qui s'y trouvaient, ainsi que leurs descendants à perpétuité (1298). Cet établissement de Taristo-» cratie héréditaire à Venise excita le mécontentement de ceux dont les familles se trouvaient exclues par la nouvelle loi. De là divers soulèvements, dont celui de Tiépolo, en 1310, est le plus remarquable. Les partisans de l'ancien gouvernement et ceux du nouveau se livrèrent alors bataille sur la place Saint-Marc, Tiépolo et son parti eurent le dessous ; Quérini , un /les chefs, fut tué dans Faction. On nomma une commission de dix membres pour informer contre les complices secrets de la conjuration. Cette commission, qui ne devait être que momentanée, fut déclarée ensuite perpétuelle , et devint , sous le nom de Conseil des Dix, le plus redoutable appui de l'aristocratie.
§ III. Du royaume de Naples depuis rétablissement de la maison d'Anjou
jusqu'au traité il' Anagni.
Dans tout le cours de leur lutte contre la maison de Souabe, les papes avaient redouté comme un danger d'asservissement pour l'Eglise la réunion sur une même tête de Ja couronne impériale et de celle de Naples. Après la mort de Frédéric II, ils résolurent de ne point permettre qu'aucun descendant de cette race ambitieuse pût s'asseoir sur le trône de Sicile. D'abord offert à un fils du roi d'Angleterre, ce fief du Saint-Siège ne pouvait être utilement disputé aux successeurs de Frédéric par un jeune prince également inhabile dans les combats et dans les conseils. Aussi les papes, reprenant le plan dès longtemps conçu par Grégoire IX et par Innocent IV, préférèrent s'adresser à un prince de la famille capétienne , et ils demandèrent à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, d'être leur auxiliaire et leur vengeur.
Usurpation de Manfred. — A l'époque où commença cette négociation, le royaume de Naples était occupé par un fils de Frédéric II, nommé Manfred, qui avait les brillantes qualités, mais aussi les défauts et l'incrédulité de son père. Conrad IV n'avait fait que passer en Italie. Après avoir châtié cruellement la révolte de Naples, il était mort à vingt-sept ans, consumé par la fièvre sous l'ardent soleil de la Pouille. Manfred se fit donner la régence au nom de Conradin , fils encore au berceau du roi qui venait d'expirer, et avec l'appui des Sarrasins de Lucera, Il expulsa du royaume les troupes pontificales. Toutefois, sentant son isolement , il essaya de se mettre à la tête du parti
guelfe eu Italie, et de négocier avec le Saint-Siège. L'oppoposition du pape, due à la juste défiance que Manfred inspirait à l'Eglise romaine, fit échouer cette double tentative. Alors le fils de Frédéric, ne gardant plus de mesure, se fit proclamer et couronner roi à Païenne (août 1258).
Charles S Anjou appelé au trône de Naples. — Cette usurpation audacieuse attira sur sa tète les foudres pontificales. Mais les hésitations du pape Alexandre IV lui laissèrent le temps de consolider son autorité au dedans et au dehors. Urbain IV agit avec plus de vigueur. Il accéléra les négociations entamées à la cour de France et dont le succès était retardé par les scrupules honorables de saint Louis. Un traité fut enfin conclu, par lequel Charles d'Anjou s'engageait à tenir du Saint-Siège le royaume de Naples, comme l'avaient tenu les princes normands et souabes, c'est-à-dire à la réserve de Bénevent, et moyennant un cens annuel de huit mille onces d'or- Le pape se réservait de lui donner l'investiture lorsqu'il serait arrivé à Rome avec une armée capable de tenir tête à Manfred. La mort d'Urbain, qui fut remplacé par Clément IV, ne changea rien à ces dispositions, et des deux côtés on se prépara à la guerre.
Expédition et victoire de Charles d'Anjou.— Charles d'Anjou, dit Villani, avait le nez long, le regard dur, le teint brun : il riait rarement et dormait peu. Son ambition, déjà grande, était encore excitée par l'orgueil de sa femme, Béatrix, qui n'étant que comtesse, aspirait à être reine comme ses sœurs. Aussi fit-il avec activité les préparatifs d'une expédition dont il attendait autant de gloire que de profit. Mais comme il ne pouvait transporter par mer la nombreuse armée qu'il avait réunie, il lui donna rendez-vous à Rome, s'embarqua presque seul, et arriva à l'embouchure du Tibre, après avoir échappé à la flotte de Manfred. Rejoint par ses troupes, que les Guelfes avaient guidées à travers l'Italie, il reçut du pape la couronne qu'il venait conquérir, et entra aussitôt en campagne. Les châteauxforts qui défendaient l'entrée du [royaume de JVaples lui furent livrés par la lâcheté ou par la trahison, et Charles pénétra sans obstacle sur le territoire de Bénevent, où il rencontra l'armée de Manfred. Labataille s'engagea aux cris de Montjoie et de Souabe. Longtemps indécise , elle se termina par la fuite honteuse des barons napolitains, et Manfred, plutôt que de survivre à sa défaite, chercha et trouva la mort dans les rangs ennemis (26 février 1266). La famillede l'excommunié fut enveloppée dans sa ruine. Sa femme et ses fils languirent et moururent en prison. Mais sa fille, Constance, mariée au roi d'Aragon, allait trans-
mettre à une longue suite de princes ses droits sur la Sicile et sa haine contre la maison d'Anjou.
Conradin revendique le royaume de Napks. — La domination de la dynastie des Souabes avait paru dure et oppressive. Aussi les peuples se soumirent-ils avec empressement au nouveau maître, dont ils attendaient un meilleur sort. Mais quand on vit que Charles d'Anjou , au lieu de diminuer les impôts et de restaurer les bonnes lois normandes, ajoutait aux anciens abus des vexations nouvelles, les plaintes éclatèrent. Le pape s'en émut, et adressa au vainqueur des remontrances sévères qui ne furent point écoutées. Alors les mécontents se tournèrent vers le jeune Conradin, à peine âgé de quinze ans. Pour réveiller, comme ils le disaient, le lionceau endormi, ils lui promirent le secours de tous les Gibelios d'Italie, lui montrèrent les Sarrasins de Lucéra prêts à se soulever pour sa cause, la Sicile frémissante sous le joug étranger. Malgré les prières de sa mère Élizabeth, Conradin, n'écoutant que son courage, passa les Alpes avec une petite armée. Son cousin, Frédéric d'Autriche, voulut s'associer à sa fortune dans cette expédition hasardeuse, où comme lui il devait trouver la ruine et la mort.
La tentative de Conradin et la prétention qu'il annonçait de reconquérir la triple couronne de son aïeul remettaient en question la victoire de la papauté et du parti guelfe. Aussi Clément IV, ressaisissant l'arme redoutable de l'excommunication, n'hésita pas à en frapper ce rejeton du tortueux serpent qui se redressait contre C Eglise. «Ne craignez rien, disait-il, aux cardinaux effrayés, ce jeune homme est entraîné par les méchants. C'est un agneau qu'on mène à la boucherie.» Cependant la fortune sembla d'abord sourire à Conradin. Les villes gibelines de Pavie et de Pise, Rome elle-même alors soulevée contre le pape, lui firent une réception triomphale. Enivré par cet enthousiasme trompeur, l'héritier des Souabes se mit en route pour traverser les Abruzzes et opérer sa jonction avec les Sarrasins de Lucéra.
Défaite et supplice de Conradin. — Mais Charles d'Anjou lui barra le chemin près d'Alba, et lui livra dans les Champs Palentins une bataille qu'il gagna par le stratagème d'un chevalier français , qui revenait de la Terre-Sainte. Vaincu au moment même où il se croyait assuré de la victoire, Conradin fut entraîné dans la déroute des siens, arrêté dans sa fuite par l hiHe auquel il avait cru pouvoir se confier, et livré à la vengeance de Charles. Celui-ci emmena son prisonnier à Naples, et se hâta de le traduire devant un tribunal qui lui était dévoué, et dont pourtant un seul juge osa voter la mort contre le dernier
descéndant de tant de rois. Le pape, n'ayant pu arrêter le cours de la justice séculière, voulut du moins, en levant l'excommunication, donner à ce malheureux enfant les consolations suprêmes de l'Eglise. Conradin, Frédéric d'Autriehe et les autres seigneurs arrêtés et condamnés avec eux, se confessèrent et entendirent la messe sur la place du marché de Naples où avait été dressé l'échafaud. Les dernières paroles de Conradin furent un souvenir pour celle qui lui avait donné la vie, et qui allait pleurer sa mort, « Ah ! ma mère, s'écria-t-il, quelle déplorable nouvelle vous recevrez de moi 1 » Puis il se plaça sur le billot de pierre et tendit le premier son cou au bourreau, dont la hache retomba sur dix autres têtes (29 octobre 1268). Cette exécution sanglante frappa le reste au royaume d'une épouvante, dont Charles d'Anjou profita pour affermir par de nouveaux supplices son inflexible domination.
Projets ambitieux de Charles d'Anjou. — Entraînés par un zèle peut-être imprévoyant, les deux papes français, Urbain IV et Clément IV, avaient donné à Charles d'Anjou une puissance prépondérante en Italie. Sénateur à Rome, et vicaire de l'empire en Toscane, le vainqueur de Manfred et de Conradin ne prit plus la peine de déguiser ses projets de domination. Après s'être fait proclamer seigneur par la plupart des villes lombardes à l'assemblée de Crémone, il s'occupa de préparer une expédition contre l'empire grec, dont il méditait la conquête. En effet, il convoitait Constantinople avec d'autant plus d'ardeur qu'il avait échoué devant Tunis. Mais il avait besoin d'une armée permanente et de beaucoup d'argent. D'un côté, il réduisit les Sarrasins de Lucéra, et les incorpora dans ses troupes avec une foule d'auxiliaires qu'il fit venir de l'Anjou et de la Provence. De l'autre , il fit peser sur ses peuples les excès de la fiscalité la plus oppressive, et selon sa coutume , il étouffa toutes les plaintes par la terreur.
Opposition de Grégoire Xetde Nicolas III. — Pendant leur pontificat, Grégoire X et Nicolas III, qui étaient Italiens, s'efforcèrent de renfermer la domination angevine dans les limites du royaume de Sicile. Grégoire X favorisa à Milan la restauration des Visconti, pour opposer enLombardie un contrepoids àCharles d'Anjou. Il chercha à faire cesser le schisme qui divisait l'Eglise grecque et l'Eglise latine, ôtant ainsi tout prétexte à la croisade qu'Urbain IV avait prêchée contre Paleologue. (Concile de Lyon, 1274). Les ambassadeurs du prince grec virent même un jour leur redoutable ennemi qui ne pouvait obtenir audience, et qui mordait de fureur son sceptre d'Ivoire
dans l'antichambre du pontife romain. Nicolas 111 alla plus loin que son prédécesseur ; il retira au roi de Naples le titre de sénateur de Rome et le vicariat de la Toscane, et signa même, dit-on, un acte de donation qui transférait les fiefs de saint Pierre de la maison d'Anjou à la maison d'Aragon.
Préparatifs de Charles contre Vempire grec. — Mais Charles s'appuyait sur la France, et cherchait par tous les moyens à gagner des partisans dans le collège des cardinaux. Il parvint même à élever ses créatures sur le trône apostolique, et la papauté tomba en quelque sorte sous sa tutelle. Alors il crut le moment venu d'accomplir ses projets qui embrassaient la Terre- Sainte, aussi bien que l'empire d'Orient. Depuis longtemps, il ne négligeait aucune occasion de prendre pied dans ces vastes contrées. C'est ainsi qu'en 1277, après avoir acheté moyennant une pension viagère les prétendus droits de Marie d'Antioche sur les Etats de Godefroi de Bouillon, il se fit sacrer à Yiterbe roi de Jérusalem par le pape Jean XXI. 11 ajouta aussi à ses titres celui de roi d'Albanie. Enfin, le pape Martin IV, qui lui était entièrement dévoué lui rendit le sénatoriat de Rome, et excommunia Paléologue (t 29 1 ). Déjà une flotte et une armée considérables se rassemblaient à Brindes; les Vénitiens offraient leurs vaisseaui, et un corps expéditionnaire assiégeait Belgrade, lorsqu'une terrible nouvelle vint suspendre les préparatifs et ruiner les projets de Charles d'Anjou.
Vêpres siciliennes L a Sicile, après avoir été sous les princes normands et souabes la province privilégiée, et en quelque sorte le cœur du royaume, était descendue à un rang subalterne depuis que Charles l*r avait fait de Naples la capitale de ses Etats. Les Siciliens s'étaient jetés dans le parti de Conradin , et le roi s'en vengeait en les abandonnant à la merci d'un gouverneur, qui les traitait en peuple conquis. L'événement connu sous le nom de Vêpres siciliennes est généralement attribué à une conspiration ourdie par Jean de Procida ; mais il ne fut en réalité que l'effet subit d'un soulèvement causé par la profonde aversion des Sieiliens pour la domination française. Le 80 mars de l'année 1282 , le mardi après Pâques, à l'heure des Vêpres , au moment où les Palermitains se rendaient à l'église du Saint-Esprit, un Français ayant insulté une femme sicilienne, donna lieu à une rixe qui entraîna le massacre des Français à Palerme, et dans les lieux environnants. Tous furent égorges, à l'exception d'un cbevalier provençal, Guillaume Porcellet, qui s'était concilié les cœurs par ses vertus. L'insurrection s'étendit successivement dans les autres
villes de la Sicile, à l'exception de Sperlinga. Messine éclata la dernière; la révolution n'y eut lieu que le 27 avril. Les Palermitains arborèrent a* abord la bannière de r Eglise, et mirent en tête de leurs actes officiels : a Au temps de la domination delà sainte Eglise romaine et de l'heureuse république. » Mais repoussés par le pape, et craignant la vengeance du roi Charles, ils offrirent leur couronne au roi d'Aragon, Pierre III, qui croisait alors avec une flotte sur les côtes de l'Afrique. Ce prince se rendit à l'invitation des Siciliens , arriva à Palerme, et s'y fit couronner roi de Sicile. L'île entière se soumit à lui; et Charles d'Anjou, ayant été forcé de lever le siège de Messine, Pierre fit son entrée dans cette ville le 2 octobre delà même année
Guerre contre Pierre d'Aragon. — Mort de Charles. — A la nouvelle de ce désastre, Charles d'Anjou, d'ordinaire si ferme et si prévoyant, resta comme accablé : « Sire Dieu, s'écria-t-il, si votre volonté est de me faire tomber, que du moins ma chute ne vienne pas tout d'un coup. » Au lieu d'employer les ressources dont il disposait à comprimer l'insurrection dès sa naissance, il perdit du temps et divisa ses forces. Provoqué par Pierre d'Aragon à un combat singulier qui devait avoir lieu à Bordeaux, ilaccepta ce défi dans l'espoir de contraindre son rival à abandonner la Sicile. Mais les deux adversaires cherchèrent à s'éviter bien plutôt qu'à se joindre, et s'accusèrent réciproquement de mauvaise foi. Pierre, excommunié parle pape, qui avait transféré l' Aragon au second fils de Philippe-le-Hardi, soutint avec vigueur une double guerre en Espagne et en Sicile. Son amiral, Roger de Loria, fit prisonnier dans un combat naval le prince de Salerne, héritier présomptif et lieutenant du roi de Maples. Ainsi la maiu de Dieu s'appesantissait de plus en plus sur le bourreau de Conradin. Dès lors toutes ses entreprises tournèrent contre lui ; et au moment où il se préparait à attaquer une troisième fois la Sicile, il tomba dangereusement malade et mourut à Foggia (7 janvier 1285). Les paroles qu'il prononça en recevaut la sainte hostie prouvent que jusqu'à la Un il demeura convaincu de la justice de sa cause.
Délivrancede Charles 11. — Les successeurs de Charles d'Anjou durent renoncer au chimérique espoir de rétablir à leur profit l'empire latin de Constantinople, et s'ils parvinrent à maintenir
1 Koch dans son Tabl. des Révo!., pér. IV, p. 35 4, 255, avait déjà présenté sous son vrai jour le récit des Vêpres siciliennes. Le savant auteur de l'ouvrage intitulé : La guerra dei vespro ticiliano a complété celte manière d'envisager les faits par de nouvelles ei irrécusables preuves.
leur prépondérance dans la Péninsule, ilsne réussirent pas à reconquérir la Sicile. Pierre d'Aragon étant mort la même année que Charles d'Anjou, ses deux fils Alphonse, roi d' Aragon, et Jayme, roi de Sicile, ne consentirent à mettre en liberté le prince de Salerne qu'à des conditions fort dures : la principale était la renonciation de ce dernier à tous ses droits sur l'île rebelle. Mais le pape Nicolas IV refusa de ratifier le traité, et releva le nouveau roi Charles II de son serment (1288). La guerre recommença aussitôt. Après une alternative de sr.ccès et de revers, en Calabre, Jayme entreprit imprudemment le siège de Gaëte, où son armée courait les risques d'une destruction certaine, si Charles, naturellement temporiseur et pacifique, n'eût consenti à lui accorder une trêve de deux ans.
Traités de Tarascon et d'Anagni. — Les droits que Charles de Valois, frère du roi de France, prétendait exercer sur l'Aragon, opposaient à la conclusion de la paix des difficultés qui semblaient insurmontables. Charles II résolut de se rendre en France pour diriger lui-même les négociations. Après avoir fait couronner son fils Charles Martel roi de Hongrie \ il partit pour la Provence, et réussit à conclure une convention préliminaire par laquelle Charles de Valois renonçait à ses prétentions, et recevait en échange, avec la main d'une fille du roi de Naples, le Maine et l'Anjou en dot. (Traité de Tarascon, 1291.) A ce prix, Alphonse de son côté s'engageait à ne rien stipuler en faveur de l'indépendance des Siciliens. Mais il mourut peu de temps après; et Jayme , devenu à son tour roi d'Aragon, refusa de renoncer à la Sicile. Les hostilités furent reprises, et continuèrent sous le faible successeur de Nicolas IV. Enfin Boniface VIII, dès son avènement, fit entendre un langage si ferme et si menaçant, que Jayme se décida à traiter. La convention de Tarascon fut prise pour base de la paix, conclue à Anagni, résidence du pontife. Le roi d'Aragon s'engagea à remettreauroi de Naples l'île de Sicile, telle que Charles d'Anjou l'avait possédée avant la révolution de 1282, à retirer ses troupes de tous les châteaux qu'il occupait dans les provinces de terre-ferme et à épouser une fille de Charles 11 avec une riche dot (1295). Mais cette pacification ne fut pas de longue durée. Plutôt que de subir une seconde fois un joug qu'elle détestait , la Sicile se donna à un troisième fils de Pierre III et de Constance , Fré-
1 Ladislas, roi de Hongrie, étant mort sans enfants, Marie, sa sœur, femme de Charles II, réclama sa succession comme descendant au même degré du roi André II. La postérité de cette princesse régna en Hongrie et donna un second trône i la maison d'Anjou.
dérie d'Aragon, qui devait sortir victorieux de cette intermi-