‹ Histoire du Moyen AgeChapitre 4 sur 65 · CHAPITRE K · texte numérisé non relu

CHAPITRE K

Décadence «le l'Empire Romain. — Etat de la Société païenne et de la Société chrétienne avant l'Invasion des «arbareM.

Placé entre le monde ancien qni finit et le monde moderne qui commence, le Moyen-Age vit s'accomplir la plus étonnante des révolutions. La société païenne se transforma définitivement pour faire place à la société chrétienne, en même temps que sur les ruines de l'empire romain se fondèrent les États barbares. Comment un si grand changement se fît il, et par quel concours de causes et de circonstances diverses fut-il successivement amené ? C'est ce qu'il importe d'examiner d'abord, avant d'entrer dâris le récit des événements de cette histoire. En retraçant les symptômes de mortelle décadence qui précédèrent la* chute de l'empire d'Occident, nous serons naturellement conduits à opposer la vieille société, qui se meurt, à la jeune société qui vient de naître. La fin de l'une nous expliquera l'avènement de l'autre, en l'éclairant de ces lueurs qui* le passé répand toujours sur les nouveaux horizons de l'avenir. Après avoir vu descendre au tombeau l'Antiquité tout entière avec ses lois, ses mœurs et si religion, nous verrons sur ce tombeau s'élever une croix, et autour de cette croix, symbole de rénovation universelle, se rallier les nouvelles génération*,

g 1er. Tableau de l'Empire. — Causes sociales, politiques et morales

de sa déeadeuce.

Rome, depuis longtemps, était destinée à périr. Les causes de sa décadence étaient aussi diverses que son empire était étendu, et semblaient s'être multipliées en raison de l'accroissement indéfini de sa puissance. Du pied du Capitole elle s'était d'abord élancée à la conquête de l'Italie ; de là, elle avait porté ses aigles victorieuses des bords du Rhin au sommet de l'Atlas, et des confins de la Bretagne aux rives deTtëuphrate. Renversant tout ce qui faisait obstacle à son ambition, elle avait sans pitié saccagé les villes, massacré les populations, détruit Jes nationalités et attelé au même char de triomphe les tribus sauvages de la Numidie et les peuples civilisés de Ja Grèce. En retour des maux dont elle avait affligé le monde, elle avait donné aux nations vaincues l'unité de gouvernement, les institutions municipales, et cette vigoureuse organisation dont elle était le centre et le modèle. Puis, sur les ruines qu'elle avait faites, elle avait construit de magnifiques cités, percé des routes monumentales, et par le nombre prodigieux d'aqueducs, d'amphithéâtres et d'arcs-de-triomphe qu'elle avait élevés, fondé l'im- I périssable souvenir de sa force et de sa grandeur.

Cette force et cette grandeur toutefois étaient plus apparentes / que réelles. D'abord, l'extrême étendue de ses possessions, au ? lieu de consolider la puissance romaine , n'avait fait que Pébranler. Il n'était pas facile de garder un territoire qui avait six cents lieues du nord au sud, plus de mille de Test à l'ouest, et couvrait une superficie de cent quatre-vingt-dix mille lieues carrées. Les trente légions chargées de veiller sur les diverses provinces de l'empire ne formaient , même en y comprenant les auxiliaires, qu'un effectif de trois cent soixantequinze mille hommes : armée bien faible, malgré sa forte organisation, pour maintenir dans la crainte et le devoir tant de nations diverses, frémissantes sous un joug étranger. Quant aux vingt mille prétoriens, campés aux portes de Rome et composant la garde personnelle de l'empereur, loin d'ajouter à la force militaire de l'empire, ils en étaient devenus les ennemis les plus dangereux par leur indiscipline et leurs continuelles insurrections. Entre les mains d'une soldatesque inconstante et cupide, la pourpre impériale n'était plus qu'un vil manteau , souvent mis aux enchères , et adjugé à celui qui en avait offert le prix le plus élevé.

Inutile gardien d'institutions qu'il ne savait pas faire respecter, le sénat courbait honteusement la tête devant ces usurpa-

PREMIÈRE PÉRIODE. - CHAPITRE Ie'.

tions violentes qu'il sanctionnait de son suffrage, tandis que le peuple regardait comme un spectacle de plus la chute du maître tout-puissant qui l'avait enivré de ses fêtes et nourri de ses largesses. Contre ces sanglantes révolutions de palais, qui avaient pour résultat de donner au monde un nouveau souverain, les provinces ne songeaient pas toujours à protester, indifférentes qu'elles étaient à des événements qui se passaient si loin d'elles et ne pouvaient d'ailleurs exercer aucune influence favorable sur leur sort. Mais il n'en était pas de même des troupes qui les occupaient, et les légionnaires, plus soldats que citoyens, rejetaient quelquefois l'élection reconnue par le sénat, pour proclamer à leur tour leur général empereur. Ainsi l'autorité souveraine se trouvait affaiblie et dégradée par ceux-là même qui en avaient été constitués les défenseurs.

Vainement le gouvernement impérial, issu des guerres civiles, avait fait tous ses efforts pour organiser et administrer les conquêtes dont la république lui avait laissé le dangereux héritage, La monstrueuse tyrannie des Césars, les exactions des gouverneurs provinciaux, enfin les mille abus d'un pouvoir despotique avaient profondément altéré les institutions d'Auguste et substitué à l'ordre, qu'il avait établi, une anarchie toujours croissante. Par une déplorable fatalité, les premiers successeurs de ce prince n'avaient fait asseoir sur le trône que le crime ou la démence, et, sans s'occuper nullement du salut de l'empire et de l'intérêt des peuples, ils n'avaient usé du pouvoir que pour s'abandonner aux vices les plus honteux. Heureusement la nature avait refusé le plus souvent une postérité à cette race dégénérée de souverains, et la succession directe venant à manquer dans la famille des Césars, l'élection avait parfois donné la couronne à des princes plus dignes de la porter. Mais ces choix honorables n'avaient été que de rares exceptions : Néron avait trouvé plus d'imitateurs que Titus, et le principe électif luimême, exploité par l'intrigue et les usurpations des prétoriens, avait fini par couronner le vice au lieu de récompenser la vertu.

Le règne des Antonins, après avoir ramené des jours meilleurs pour l'empire, rendit plus intolérable la période d'anarchie militaire qui leur succéda. Dans l'espace de quatre-vingtdouze ans, trente-deux empereurs et vingt prétendants au trône se disputèrent, les armes à la main, cette pourpre tout ensanglantée qu'ils devaient, pour la plupart, payer de leur vie après Tavoir obtenue par un crime. Ce fut au milieu de ces funestes discordes qui, en déchirant son sein, la livraient sans force à ses ennemis, que Rome , pour la première fois , fut effrayée

par une apparition aussi terrible qu'inattendue. Cette apparition était celle des peuples barbares, dont elle avait ignoré jusqu'au nom, et qui du fond de solitudes inconnues venaient au rendez-vous marqué par la Providence, pour exécuter contre la maîtresse des nations l'irrévocable arrêt de la justice divine. Aux premières approches de cetle invasion formidable» qui sur tous les points enlaçait l'empire comme dans uu immense réseau de fer, le Capitole trembla ; Rome entière s'émut, et, secouant son ivresse, courut, au sortir d'une fête publique, sacrifier à l'autel de la Victoire. L'instinct du dauger, joint à un dernier élan de patriotisme, lui fit encore trouver quelques défenseurs, et les légions, redoutable démocratie armée qui délibérait sous les drapeaux, surent, par l'élection, se donner des chefs capables de repousser les Barbares. Contre eux toutefois les armes romaines ne furent pas toujours heureuses. Ces Barbares, tant dédaignés, montrèrent au monde que le peuple-roi pouvait être vaincu; et enrôlés comme auxiliaires par les faibles empereurs, qui n'osaient les combattre comme ennemis, ils apprirent des Romains eux-mêmes l'art de remporter sur eux de nouvelles victoires.

Pour relever l'empire chancelant et menacé de toutes parts, Dioelétien crut qu'il suffirait de lui donner une forte organisation militaire, et, après l'avoir divisé en quatre préfectures, il en confia l'administration à des collègues avec lesquels il partagea le fardeau du pouvoir. Cette division de l'autorité, qui devait assurer le salut de l'Etat, en accéléra la ruine, car elle amena de sanglantes discordes entre ceux dans lesquels l'empereur espérait trouver des défenseurs au moment du danger, et des vengeurs en cas de défaite. A la suite de ces dissensions on vit, il est vrai, s'ouvrir une ère nouvelle avec le règne de Constantin qui , abandonnant Rome, centre du paganisme, pour établir sa capitale à Byzance, espérait, des deux rives du Bosphore, commander d'autant mieux à l'Europe et à l'Asie. Malheureusement, ce prince que l'histoire glorifie d'avoir assuré le triomphe définitif du christianisme, uefutpasaubsi bien inspiré, en rompant l'unité de l'empire pour le partager entre ses enfants. Ce funeste exemple fut suivi par Théodosc qui après avoir, par son génie et ses vertus, soutenu la puissance romaine au penchant de sa ruine , l'abaudonna. en mourant, à l'incapacité de ses fils et aux attaques de l'invasion barbare,

* Voir à la fin de eu chapitre le tableau de la division géographique de fera* pire romaiu vu 39», ç'csi-a-diro * l'époque de la mort de Tliéodocv.

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE l«r.

Telles étaient, dans Tordre des faits, les causes principales qui de loin avaient amené peu à peu la décadence de l'empire. Voyons maintenant celles qui, dans Tordre politique et social, avaient dû déterminer le même résultat.

L'existence d'un peuple, on le sait, est intimement liée à son! organisation sociale. Or, la société romaine, dans son principe, était un composé de familles plus ou moins étrangères les unes aux autres et formant, sous la domination du patriciat, autant de petits groupes divisés par Tesprit de caste, mais rapprochés par les obligations réciproques du patronage et de la clientèle. Le patriotisme et le besoin d'un mutuel appui resserrèrent les liens entre ces éléments souvent contraires de la population : le génie de la nation fît le reste, et en créant le système municipal, fonda la grandeur de la cité romaine.

Tant que Rome se renferma, pour ainsi dire, en elle-même, elle puisa toute sa force dans une organisation qui était si bien appropriée à ses mœurs et à ses lois. Mais il n'en fut pas ainsi quand, par nécessité ou par politique, elle eut accordé aux habitants de Tltalie et des autres provinces de l'empire ce droit de citoyen qui faisait de tout homme libre un membre de la souveraineté universelle. L'organisation municipale, excellente pour une ville, ne pouvait aussi bien s'appliquer à un vaste État. Plutôt que de renoncer à un principe qui était à la fois sa vie et sa gloire, Borne aima mieux l'appliquer partout ., sans penser que dans chaque cité qu'elle fondait elle se donnait une puissance rivale, qui divisait à l'infini l'unité du pouvoir. Ainsi l'une des causes qui ruinèrent son empire, fut d'avoir voulu imposer ses institutions à ce monde qu'elle avait conquis par la force de ses armes.

Aux vices résultant de la constitution politique et sociale du peuple romain, se joignaient d'autres vices inhérents à la société païenne en général. Nous voulons parler des maux incurables qui affligeaient alors l'humanité, et qui semblaient même nvoir grandi, à mesure que Rome avait absorbé avec toutes les aations toutes les misères que celles-ci renfermaient dans leur sein. Des plaies sociales de l'antiquité, l'esclavage était devenu, sans contredit, et la plus affligeante et la plus dangereuse : misère, famine, dépopulation, voilà les hideux résultats qu'il avait amenés à sa suite. Anciens prisonniers de guerre ou issus d'origine servile, les esclaves, vendus comme de vils troupeaux sur \ les marchés publics, étaient devenus si nombreux qu'on en comptait près de soixante millions sur la population toi aie de l'empire. C'était à eux qu'était confiée la culture des terres, car, depuis longtemps déjà, les Romains, dédaignant ces rustiques

travaux qui avaient fait la gloire de leurs ancêtres, avaient cessé de cultiver eux-mêmes l^s vastes domaines dont l'étendue, selon le mot de Pline, devait perdre l'Italie et l'empire. On comprend combien devait être improductif un sol livré à des bras mercenaires , qui ne le remuaient qu'en maudissant le maître auquel étaient réservés tous les fruits de leurs travaux. Par suite des guerres et des autres fléaux qui désolaient l'empire, l'industrie n'y languissait pas moins que l'agriculture, et privées de cette double source de richesses, les villes, comme les campagnes, se trouvaient dans l'impossibilité de supporter le poids accablant des impôts.

Cependant, comme le gouvernement impérial était d'autant plus exigeant envers les peuples qu'il leur donnait moins de bienêtre et de protection, il lui fallut recourir à des mesures extrêmes pour obtenir l'argent dont il avait besoin. L'administration fiscale fut séparée du pouvoir militaire par l'empereur Dioctétien. Les collecteurs d'impôts se mirent à l'œuvre avec un véritable acharnement, et alors s'engagea entre eux et les contribuables une lutte où la rapacité était aux prises avec la misère, lutte affreuse, dont Lactance nous a retracé le sombre tableau. « Tellement grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient, en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer ; telle l'énormité des impôts, que les forces manquaient aux laboureurs : les champs devenaient déserts et les cultures se

changeaient en forêts Mais la calamité publique, le deuil

universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans les provinces, les censiteurs se répandirent partout : vous auriez dit une invasion ennemie, une ville prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on comptait les arbres, les pieds de vigne, on inscrivait les bêtes, on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père.... Point d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de consternation.... Cependant les ainmaux diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins l'impôt pour les morts. »

Comment une société, livrée à de tels abus, pouvait-elle espérer de vivre, quand l'ordre apparent de son organisation ne faisait que cacher des désordres aussi profonds qu'irrémédiables? Pour voir jusqu'à quel point les ressources des populations étaient au-dessous des besoins ou des exigences du pou-

PREMIÈRE PÉRIODE. - CHAPITRE 1er.

voir, qu'il nous suffise de jeter un rapide coup-d'œll sur l'état du monde romain à la mort de Théodose, « Au centre, l'empereur entouré des grands officiers du palais, dont les principaux étaient le préposé à la chambre sacrée, les deux comtes des domestiques, le maître des offices, le chancelier et le ministre du trésor impérial. Dans les provinces, deux classes d'officiers, les uns civils, les autres militaires ; chacun des deux empires étant divisé en deux préfectures, les préfectures en diocèses, les diocèses en provinces, les provinces en cités, les charges pu- / bliques suivaient cet ordre hiérarchique. Le préfet du prétoire f était le chef suprême de l'administration; après lui venaient le vicaire dans chaque diocèse, le président dans chaque province, \ les duumvirs et le défenseur dans chaque cité. Ces différents magistrats rendaient la justice dans toutes les affaires qui ressortissaient à leur juridiction. Les grands-officiers militaires, dans chaque préfecture, étaient un maître général de la milice, un maître de la cavalerie et un maître de l'infanterie, puis des ducs, des comtes provinciaux et des préfets légionnaires. Ces officiers commandaient l'armée permanente, composée de légions et d'auxiliaires. Autour du souverain résidaient, en outre, des troupes d'élite connues sous le nom de compagnies des gardes.

» Quant au mécanisme financier, il était fort simple. L'empereur envoyait au préfet du prétoire un état des sommes qu'il lui fallait pour Tannée suivante; le préfet dressait alors une répartition proportionnelle entre les diverses provinces, et la transmettait au vicaire, qui la distribuait aux agents inférieurs de l'administration. L'argent versé dans la eaisse des collecteurs arrivait aux trésoriers des métropoles, qui le faisaient passer aux receveurs provinciaux. Une partie restait dans le pays pour subvenir aux charges locales, et le reste était transmis, par les comtes des largesses, au ministre du trésor public *. »

Pour satisfaire aux besoins de l'État et défrayer toute cette hiérarchie administrative, les quatre principales sources de re-* venus étaient : 1° la taille agraire, ou impôt territorial, 2* les \ contributions directes, telles que l'indiction et la çapitation; ï 3° les contributions indirectes, résultant de certains droits que \ l'avidité du fisc rendait plus ou moins onéreux ; 4° les produits éventuels, comme, par exemple, les confiscations et les amen-

i Hisi. gêner, du Moyen- Age, par E. Ruelle et A. Huillard Brébolles, t. l«r, p. 2 et 3.

des. En regard de ces impôts, si nous plaçons maintenant les différentes classes de la société, nous verrons qu'elles étaient incapables d'en supporter le poids, surtout par la raison que toutes ne concouraient pas également aux charges publiques. La première classe, composée de sénateurs, de nobles et d'officiers impériaux, avait peu à peu obtenu l'exemption de tout impôt : aussi était-ce en partie sur la seconde classe, formée des curialeSy que retombait tout le fardeau des contributions directes ou indirectes. Propriétaires de champs qui ne leur fournissaient plus aucun produit, et ruinés par les exactions du fisc, les curiales étaient devenus si malheureux qu'ils allaient , dit Salvien, se réfugier chez les Barbares, ou vendaient leur liberté à qui voulait la prendre. Quant aux deux classes inférieures, renfermant le peuple proprement dit et les esclaves, elles étaient en proie à une misère telle et à un despotisme si odieux, qu'elles étaient incapables de donner à l'État ce qu'il prétendait exiger d'elles.

Miné par la base, et ne trouvant plus un seul point d'appui dans aucune des classes de la population, le vieil édifice romain, malgré ses apparences encore majestueuses , était donc menacé d'une chute prochaine. Au milieu de la dissolution générale de la société, tout languissait dans l'empire. Les travaux publics s'arrêtaient, les embellissements des villes restaient suspendus, et les monuments inachevés semblaient attendre la ruine qui allait les frapper. Le gouvernement, sans force et sans ressources, rappelait ses troupes des frontières, et répondait aux provinces, effrayées, qui réclamaient ses secours : Défendezvous vous-mêmes. Mais contre le flot toujours montant de l'invasion barbare, de quel côté l'empire pouvait-il trouver un moyen de résistance et de salut? Des défenseurs, il n'avait à en cbercher ni chez le riche patricien, amolli par le luxe et l'oisiveté, ni chez le malheureux curiale , écrasé sous l'énormité des impôts. Restaient donc ces milliers de colons tributaires et d'esclaves, dont nous avons vu plus haut la misérable situation. Mais quel intérêt avaient ces hommes à la défense d'une terre ingrate, qu'ils arrosaient sans profit de leurs sueurs et de leur sang? Il n'y a que des bras libres qui puissent défendre la liberté d'un pays. Qu'importait après tout à l'esclave de changer de maître, lui qui de ce changement ne pouvait espérer une fortune meilleure? Aussi , dans son champ couvert de ruines et de ronces, loin de songer à se défendre, il se laissait tomber d'épuisement, en attendant la mort ou une nouvelle servitude.

l'UEMIÉRE PKIUODE. — CHAPITRE 1er.

Dans cette extrémité, pour sauver l'empire et la société tout" entière, il eût fallu que Home possédât encore ces patriotiques vertus qui en des temps plus glorieux l avaient fait triompher de tous les dangers comme de tous les ennemis. Malheureusement chez elle la décadence morale était encore plus grande que la décadence politique, car elle avait perdu ses mœurs avant de perdre sa puissance. Du jour où sescouquêtes lui avaient livré les dépouilles opimes de toutes les nations, elle avait senti naître en elle la soif insatiable des richesses avec l'amour effréné du luxe et des plaisirs. Comme si un Dieu vengeur fût sorti des ruines de tant de cités opulentes qu'elle avait dépouillées et détruites, les trésors qu'elle leur avait enlevés n'avaient servi qu'à la corrompre et à préparer de loin sa propre\ destruction. \~

L'excès de la civilisation et de la puissance avait donc amené ) chez les Romains une démoralisation profonde. Les progrès en avaient été d'autant plus rapides, que les vainqueurs du monde avaient pris tour-à-tour à l'Orient ses molles voluptés, à l'Egypte ses superstitions grossières, à la Grèce sa corruption élégante, enfin aux peuples occidentaux la sauvage férocité de leurs mœurs. Ce qu'il y avait de pire dans cette dépravation de tout un peuple qui ne faisait rien à demi, c'est que l'exemple des vices avait commencé par venir d'en haut, et de là s'était répandu dans les classes inférieures de la société. Le palais des empereurs avait été le théâtre des excès les plus honteux, avant que les mêmes excès vinssent souiller le foyer domestique des descendants de Caton et de Fabricius. A cet effroyable débordement de mœurs, le paganisme, incapable d'opposer un frein salutaire, ne faisait que donner un funeste encouragement. Depuis longtemps déjà, Rome avait fait de la religion un instrument de sa politique. Sous prétexte de respecter la conscience ces peuples, dont elle enchaînait la liberté, elle avait fini par adopter toutes les divinités étrangères, et comme pour les contenir ses temples étaient trop étroits, le Panthéon, symbole de son scepticisme, avait été élevé à l'universalité des dieux. Bientôt même, les honneurs de l'apothéose décernés aux empereurs après leur mort avaient encore agrandi l'Olympe des K orna in s. Le vice, déjà salué sur le trône, avait été adoré sur les autels, et le peuple, qui avait commencé par sacrifier à la chaste Vesta, en était venu à déifier l'infâme Eliogabale.

Non moins impuissante que la religion, la philosophie païenne, alors même qu'elle régnait avec Marc-Aurèle, avait fait de vains efforts pour combattre le vice et relever la vertu. Partagée

entre le sensualisme d'Epicure et les austères préceptes de Zénon, tantôt elle amollissait trop les âmes, tantôt elle les exaltait outre mesure en leur communiquant une force factice et passagère. Mais la doctrine épicurienne avait enfin prévalu sur le stoïcisme, et son triomphe avait eu pour résultat d'ériger en principe la dissolution des mœurs. Alors la corruption avait pénétré jusqu'au fond du corps social, vicié tous les cœurs et fait succéder les passions les plus viles aux sentiments les plus généreux. Gloire, Liberté, Patrie, ces trois mots magiques qui avaient entraîné les Romains à la conquête du monde, n'étaient maintenant que de vains sons qui ne faisaient plus môme retentir les échos du Forum. Partout les liens sociaux se relâchaient : le magistrat, las de rendre la justice, la vendait au poids de l'or; le soldat, indiscipliné, jetait les armes que sa mollesse lui rendait trop pesantes; l'artisan quittait ses instruments de travail pour se livrer à une honteuse oisiveté. Affamée et devenue féroce, la populace ne demandait plus que deux choses : du pain et les jeux sanglants du cirque î Par là, différente d'Athènes, qui allait s'attendrir aux tragédies de Sophocle pour se consoler de sa chute, Rome préludait à la sienne en souillant ses regards des plus horribles spectacles.

Qu'on se représente l'un de ces vastes amphithéâtres, dont les ruines imposantes excitent encore aujourd'hui la surprise et l'admiration. Là, pour le plaisir d'une foule avide de sang, et au signal donné par César, dix mille gladiateurs viennent combattre et s' entr' égorger. Mais, après avoir vu ces malheureux s'efforcer de mourir avec grâce, les spectateursne sont pas encore satisfaits; l'arène n'a pas bu assez de sang, et cent mille voix font entendre ce cri : Les chrétiens aux bêles ! Alors , à un second signe de l'empereur, toute une légion de martyrs est ; exposée dans l'arène. En même temps cinq cents lions d'Afrique s'élancent en rugissant de leurs loges, et aux applaudissements j d'une multitude frénétique, mettent en pièces ces généreux 'l confesseurs de la Foi. Le chrétien tombe à côté du gladiateur expirant, et tandis que l'un, les yeux tournés vers l'Occident, appelle un vengeur des forêts de la Germanie, l'autre prie, en mourant, pour la conversion de ses bourreaux. Le cri de vengeance du Barbare sera exaucé comme la prière du martvr : Rome en effet succombera sous les coups des peuples germaniques, mais aussi, renversant ses faux dieux, elle viendra se régénérer dans les eaux vives du christianisme.

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE 1er.

§ II. Origine, progrès et ©rç.nisM.oii de la Société chrétienne.

Examinons maintenant comment s'opéra cette régénération, et quelle fut la marche ascendante de la société chrétienne, pendant que la société païenne penchait chaque jour vers sa décadence. Partie du Calvaire comme Rome était partie du Capitole, la religion nouvelle avait aussi fait son chemin, et nous allons la voir conquérir pacifiquement le monde que le paganisme était impuissant à garder.

Lorsque après avoir rempli sa mission sur la terre Jésus- Christ fut sur le point de quitter ses disciples, il leur dit ces simples mots : « Allez par tout le monde, prêchez l'Évangile à toute créature. Celui qui croira et sera haptisé, sera sauvé Obéissant à cette dernière parole de leur mettre, les Apôtres commencèrent aussitôt leurs prédications. Jérusalem devint le centre d'une active propagande; et de l Orient, berceau de tout culte comme de toute civili>ation, le christianisme se répondit dans les diverses provinces de l'empire. Devenu par se conver* sion l'un des propagateurs les plus ardents de la foi nouvelle, le grand saint Paul en alla développer les germes féconds à Rome, après avoir annoncé le Dieu des chrétiens aux savants de P aréopage. Partout l'effet des prédications évangéliques fut immense : ce fut un bouleversement complet dans les idées, les mœurs et le culte , enfin la plus prodigieuse dés révolutions en toutes choses. On vit en effet les hommes fuir ce qu'ils avaient recherché jusque là, et s'attacha nt à ce qu'ils n'avaient pu souffrir, sacrifier biens, plaisirs, honneurs, pour s'engager dans ce que les païens appelaient la folie de la croix* Des points les plus éloignés de l'empire, la Foi vint éclairer les nouveaux fidèles ; l'Espérance leur donna une commune patrie, et la Charité, rapprochant tout ce peuple de frères, acheva de fon-r der la société chrétienne.

En présence d'une si étrange révolution, la vieille société s'alarma. L'autorité impériale se crut en droit de sévir, et les religions ennemies, excitant son intolérance, lui mirent en maiu le fer et la flamme. Ici se montre dans toute sa grandeur Tàge héroïque du christianisme , âge qui commence à Néron et finit à Constantin , après avoir passé par la sanglante épreuve de dix persécutions générales. Cependant, comme mal* gré les bûchers et les échafauds,la foi nouvelle poursuivait ses progrès, on commença à vouloir connaître la vérité sur une religion dont les principes et les pratiques s'éloignaient tellement

1 Saint Marc, ch. XVI, v. 15.

du çulte officiel. La lettre célèbre de Pline le jeune à Trajan, bien qu'écrite sous l'influence des préjugés du siècle , vint rendre un éclatant témoignage à l'esprit d'ordre et de paix, ainsi qu'au nombre toujours croissant des premiers fidèles. La réponse de l'empereur, ses prescriptions en apparence moins intolérantes, n'empêchèrent point toutefois les persécutions de recommencer, et c'est alors que l'ère des martyrs offre véritablement un spectacle aussi admirable que singulier dans l'histoire. Tandis que le personnage consulaire, la jeune vestale et le chevalier romain allaient , dans toute la pompe païenne, s'asseoir à l'amphithéâtre comme à une fête, du fond des prisons sortaient une foule de victimes destinées à périr sous la dent des bêtes ou sous le glaive du bourreau. Après leur mort, la piété des fidèles veuait la nuit recueillir leurs corps , pour les déposer ensuite dans la profondeur des catacombes, où les premiers chrétiens avaient l'habitude de se réunir et de prier auprès de ces reliques sacrées. La puissance de l'exemple enfantait de nouveaux prodiges d'héroïsme , et ainsi, selon Tertullien, le sang des martyrs devenait une semence féconde de nouveaux chrétiens.

Bientôt un autre spectacle est donné au monde par une religion qui marchait chaque jour de prodige en prodige : après les martyrs de la Foi viennent les martyrs de la pénitence. Fuyant l'aspect de la corruption romaine, les persécutions des empereurs et les agitations d'une société troublée jusque dans ses fondements, de pieux solitaires commencent, vers le iiie siècle, à peupler les déserts de la Thébaïde. Là, les miracles d'une vie dont l'austérité dépassait de bien loin celle des sectes les plus sévères allaient attacher aux temples ruinés des Pharaons un genre de merveilleux qui leur était inconnu. Trois hommes furent les fondateurs de cette grande institution monastique qui, à son origine, passa par trois phases qu'on peut résumer dans ces mots : Méditation, Prière et Travail. Ainsi, saint Paul l'ermite, retiré au fond d'une grotte, s'abîme dans une religieuse contemplation qui donne d'abord au monachisme un caractère essentiellement méditatif. Venu après lui, saint Antoine rapproche par la prière en commun les anachorètes auxquels il communique le premier élément social ; et enfin saint Pacâme, réunissant sur les bords du Nil tout un peuple de cénobites, les élève par le travail à la vie de communauté, dont saint Basile devait être plus tard le suprême régulateur.

Cependant la persécution, reprise avec fureur sous Dioclétien, avait cessé tout à fait, quand à l'avènement de Conslan-

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tin le christianisme s'était assis sur le tronc des Césars. Sortant alors des ténébreuses retraites où elle avait caché ses rites, ses mystères et jusqu'à ses tombeaux, la religion nouvelle parut triomphante et au grand jour. Trois siècles seulement s'étaient écoulés depuis sa naissance, et déjà le nombre des croyants surpassant celui des gentils, c'était le polythéisme vaincu qui allait s'incliner devant la Croix. Entre les deux cultes rivaux la victoire avait-elle jamais pu être douteuse, quand l'un était le fruit de l'imagination et des passions humaines, tandis que l'autre émanait d'une source toute divine? A la place d'un paganisme usé, vieilli, dont les pompes étaient vaines et les mystères aussi absurdes qu'immoraux, le christianisme présentait une religion qui recommandait par la sublimité de ses dogmes, la pureté de sa morale et la noble simplicité de son culte. L'unité d'un Dieu en trois personnes au lieu de la pluralité des idoles, les sublimes mystères de l'Incarnation et de la Rédemption substitués à d'indignes apothéoses, le spiritualisme le plus élevé remplaçant le cuite impur de la matière, l'origine et la fin de l'homme de nouveau rattachées au ciel , telles étaient les vérités principales que l'Évangile venait annoncer au monde. Renversant en outre les barrières que l'antiquité avait élevées entre les peuples comme entre les individus, le christianisme brisait l'esprit de caste, abolissait l'esclavage, ajoutait la charité à la justice, proclamait l'égalité de l'homme et de la femme, et enfin conviait les nations à une fraternité universelle.

Une telle religion, appuyée sur les bases que lui avait données son divin fondateur, devait triompher nécessairement. Relevant l'homme au lieu de le dégrader, comblant ses vœux loin de briser ses espérances , elle répondait à cette triple idée du beau, du juste et de l'infini, qu'il porte gravée au fond de son âme. Toutefois, malgré cette incontestable supériorité du christianisme et la protection qu'il recevait de la puissance impériale , il arriva un jour où les deux religions qui luttaient depuis longtemps se trouvèrent une dernière fois en présence. C'était sous l'empereur Théodose : il s'agissait de demander, au nom du Sénat, le rétablissement de l'autel de la Victoire , et le préfet Symmaque fut chargé de plaider pour les dieux du Capitole , tandis que saint Ambroise devait défendre la cause du Dieu de l'Évangile. Dans la bouche de l'orateur païen, Rome, couronnée de sa vieillesse, s'adresse à l'empereur pour le supplier de respecter son grand âge et de lui laisser la religion de ses ancêtres. « Mon culte, s'écrie-t-elle, a rangé le monde sous mes lois; mes sacrifices ont éloigné Annîbal dç

mes murailles et les Gaulois du Capitole. » L'évêque de Milan répondit au préfet de Rome, et repoussant les accusations dirigées contre le nouveau culte auquel on attribuait tous les maux de l'empire, il confondit à son tour ses accusateurs. «Les païens, dit-il, se plaignent de nos prêtres, eux qui n'ont jamais été avares de notre sang; ils veulent la liberté de leur culte, eux qui, sous Julien, nous ont interdit jusqu'à renseignement et la parole. Vous vous regardez comme anéantis par la privation de vos biens et de vos privilèges. Pourquoi vos temples n'ont-ils pas fait de leur opulence l'usage que nos églises font de leurs richesses? Où sont les captifs que ces temples ont rachetés, les pauvres qu'ils ont nourris, les exilés qu'ils ont secourus? Sacrificateurs, on consacre à l'utilité publique des trésors qui ne servaient qu'à votre luxe, et voilà ce que vous appelez des calamités*. »

C'était un grave et solennel débat que celui où se trouvaient en cause deux religions et deux sociétés sur lesquelles on allait prononcer un arrêt de vie ou de mort. La majorité du Sénat, à qui Théodose avait déféré ce jugement, condamna les dieux du Capitole, et ne fit que ratifier la sentence déjà portée par le peuple. Aux yeux du peuple, en effet, le triomphe du christianisme était un fait manifeste, irrécusable; et, pour s'en convaincre , il suffisait alors de jeter les yeux sur l'état prospère de l'Église, dont il nous reste à retracer sommairement la constitution primitive.

Dès sa naissance, la société chrétienne avait reçu une organisation en rapport avec ses principes. Les Apôtres et les soixantedouze premiers disciples avaient formé la troupe d'élite de cette société, et, sous le nom de clergé, rallié au service de la Foi toutes les lumières et toutes les vertus. A l'ordre hiérarchique des évêques, des prêtres et des diacres dont on retrouve les traces dans les textes mêmes du Nouveau -Testament, s'étaient rattachés des ordres inférieurs tels que ceux de lecteurs, de portiers et d'acolytes; puis venait la foule des fidèles, formant, sous le nom significatif de laïques, le peuple chrétien proprement dit1. Chaque groupe de fidèles, en se réunissant, composait une assemblée ou église, mot qui servit plus tard à désigner soit tout le clergé, soit toute la communauté des chrétiens. Les différentes églises, étroitement unies entre elles,

1 Àmbr., libel. 11. Contr. relat. Symm.

* Le mol laïque viont du grec , peuple, comme clerc, clergé sont formés de xV^0î, qu'on peut traduire par choix ou partage du Seigneur.

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE I«r. ^

avaient des relations fréquentes et régulières , et , dès le principe, avaient reconnu la suprématie du siège de Rome, comme ayant été fondé par le prince des Apôtres. L'unité du pouvoir ainsi établie contribuait à maintenir l'unité de la Foi, qui trouvait une autre garantie dans la réunion des conciles où venaient siéger les évêques, représentants de l'Église. Dans ces conciles qui étaient œcuméniques, nationaux ou provinciaux, on traitait des questions d'un intérêt général ou particulier ; on fixait les points de doctrine, on condamnait les hérésies. Les décisions portées à la connaissance de tous les fidèles avaient pour but d'éclairer leur conscience, et de régler leur conduite, tout en les préservant des pièges tendus à leur orthodoxie.

Quant aux fonctions se rattachant à cette organisation primitive, voici comment elles se partageaient : à la téte de chaque église était l'évèque , pasteur fidèle de son troupeau, chargé de garder et de propager la foi, et au besoin de défendre la cité contre les excès du pouvoir. Immédiatement sous sa direction se trouvaient les prêtres , appelés à remplacer leur supérieur dans les fonctions qu'il ne pouvait remplir ; ensuite les diacres et les sous-diacres, servant d'intermédiaires entre le sacerdoce et le peuple, et donnant la main à ce dernier pour le faire entrer dans l'Eglise. Des rapports intimes et constants unissaient tout ce petit monde , car l'évèque qui ordonnait les prêtres n'était lui-même choisi que d'après l'avis du clergé et des fidèles du diocèse qu'il devait administrer. L'élection était ordinairement dirigée par le métropolitain, qui, assisté des évêques de sa province, recueillait les suffrages, et après avoir sacré le nouvel élu, l'instituait dans ses fonctions. C'était le plus souvent quelque vieux prêtre , depuis longtemps éprouvé dans l'exercice du saint ministère, et connaissant bien le troupeau dont la direction lui était confiée. Quelquefois, inspirés par une révélation soudaine, les fidèles allaient chercher au fond de sa retraite quelque pieux solitaire auquel ils remettaient la crosse pastorale. La confiance populaire était rarement trompée dans son choix. Pleins d'une rustique simplicité au sein des campagnes, éloquents et lettrés dans les grandes villes, les évêques exerçaient avant tout sur les masses l'influence que donne le dévouement évangélique. Quand au fléau des persécutions succéda le fléau des invasions barbares, armés de la Croix, ils protégèrent les personnes après avoir sauvé les Ames, et montrèrent qu'ils savaient mourir pour leur troupeau aussi bien que pour leur foi. Si de l'organisation primitive de l'Église nous passons aux

1IIST0IKE LU MOYKN'-ACi;.

mœurs et au culte des premiers chrétiens, quel nouveau contraste ne trouve-t-on pas avec le tableau offert sous ce rapport par la société païenne? « Chez eux les repasse mesuraient sur la nécessité, non sur la sensualité; et ils n'en faisaient qu'un seul, au coucher du soleil. Le vin, défendu aux jeunes gens, était permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohibai^ les riches ameublements, la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas, on chantait des cantiques pieux : le rire bruyant, interdit, laissait régner une gravité modeste. Après le repas du soir on !ounit Dieu du jour accordé, puis on se retirait pour dormir sur un lit dur; on abrégeait le sommeil afin d'allonger la vie. Les fidèles priaient plusieurs fois la nuit et se levaient avant l'aube.

« Leurs habits blancs sans mélange de couleurs ne dévident point traîner à terre, et se composaient d'une étoffe commune : c'était une maxime reçue que l'homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. L'or et les pierreries n'entraient jamais dans leur parure; cependant quelques ornements étaient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Les vierges ne (levaient paraître à l'église que voilées jusqu'à la ceinture; une pension leur était accordée ainsi qu'aux veuves. La diaconesse devait être chaste, sobre et fidèle. Les veuves choisies pour cette fonction ne pouvaient compter moins de soixante ans; elle devaient avoir nourri leurs enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des voyageurs, consolé les affligés.

a On allait à l'église d'un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix était le signe de reconnaissance entre les chrétiens; ils évitaient pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux infidèles. Le chrétien honorait Dieu en tout lieu, parce que Dieu est partout; néanmoins il y avait des heures plus particulièrement consacrées à la prière, comme tierce, sexte et none. On priait debout, le visage tourné vers l'Orient, la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l'oraison finale, on levait aussi symboliquement un pied, comme un voyageur prêt à quitter la terre. Les premières églises étaient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières; et les autels, une pierre ou le tombeau d'un martyr; pour ornements, on avait des fleurs, des vases de bois, quelques cierges, quelques lampes, à l'aide desquels le prêtre lisait l'Évangile dans l'obscurité des souterrains... Le pasteur avait la simplicité du troupeau; l'évèque, le diacre et le prêtre ne se distinguaient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l'autel, arbitres aux foyers,

PREMIÈRE PÉRIODE. — CHAPITRE 1er.

il leur était recommandé d'être tendres, compatissants, pas trop crédules au mal, pas trop sévères, parce que nous sommes tous pécheurs... »

Tels étaient les chrétiens de l'âge héroïque

Pendant la seconde période , qu'on peut appeler l'âge intellectuel du christianisme, l'Église achève de se constituer et montre une activité qui , pour avoir changé d'objet , if en est pas moins prodigieuse. Aux courageux apologistes, tels que saint Justin, Athénagore et Tertullien, dont les écrits forment la première période de la littérature chrétienne , vont succéder les hommes illustres désignés sous le nom de Pères de P Eglise, parce qu'ils en furent à la fois les colonnes et le flambeau. Puisant leurs inspirations dans leur foi religieuse, ces grands personnages, si bien représentés par les Athanase, les Jean Chrysostome, les Ambroise et les Augustin, surent, avec un génie nouveau, créer une littérature nouvelle, en conservant toutefois les belles traditions de l'Antiquité, quilesavait élevés et nourris. Mais ils ne furent pas seulement de saints évéques, des orateurs éloquents, des écrivains remarquables; dans les affaires du siècle, ils apportèrent aussi le tribut de leurs lumières et la conscience de la haute mission qu'ils avaient à exercer. Rien déplus complet et de mieux rempli que le rôle de ces évéques du quatrième et du cinquième siècle. Aux devoirs de religion et de charité que nous avons vus exercés par les membres du clergé primitif, s'étaient ajoutées pour eux d'autres fonctions résultant de la position faite à l'Eglise au second âge du christianisme. Outre la prière, la confession et la prédication, ils avaient à ordonner les pénitences publiques ou privées, à lancer ou à lever les excommunications, à remplir des négociations comme ambassadeurs, et à prononcer comme juges dans les différend s entre les villes, les peuples et les rois. En même temps, ils fondaient des hospices, réglaient les cérémonies religieuses , composaient des chants pour les églises, et ornaient de peintures et de mosaïques austères ces jeunes basiliques où l'art chrétien, sorti des catacombes, allait prendre des formes aussi nouvelles que son génie. Ces nombreuses occupations n'empêchaient pas les évéques de cultiver la science, de siéger dans les conciles, de combattre enfin, par leurs écrits comme par leur parole, la plus dangereuse ennemie de l'Eglise, nous voulons dire l'hérésie.

L'hérésie , fille illégitime de cet esprit de discussion qui est le mobile de la pensée et de la liberté humaine, s'attacha aux

* ChAleaabriand, Elud. tlist., t. 11, p.2î7 et suiv.

premiers pas du christianisme. D'abord peu redoutable, puisque, comme son nom l'indique, elle n'était dans le principe que le choix d'une opinion, elle prit ensuite des proportions telles que pour l'abattre il fallut employer toutes les forces militantes de l'Eglise. Enfin, le nombre des sectes dissidentes s'accrut au point que, de son temps, saint Augustin comptait déjà quatre-vingt-huit hérésies depuis celle de Simon le magicien jusqu'au Pélagianisme. Ces diverses hérésies varièrent selon les temps, les circonstances, le caprice ou la passion des hommes. Celles du premier siècle appartenaient à des imposteurs qui voulaient se faire passer pour le Messie, ou qui prétendaient expliquer, par des moyens purement humains, la mission de Jésus-Christ et les prodiges accomplis par les Apôtres. Tels furent Simon, Ménandre, les Ebionistes, les Nicolaïtes et les Nazaréens. Au second siècle, l'hérésie prit un caractère grec et oriental, représenté par les gnostiques et les montanistes, qui apportèrent dans le christianisme des principes d'erreur empruntés a l'Asie et à l'école alexandrine. La philosophie grecque, pendant le siècle suivant, continua de vouloir battre en brèche la doctrine chrétienne : en même temps de l'ancien dualisme persan sortit l'hérésie des manichéens, qui, après avoir admis un bon et un mauvais principe, niaient la liberté de l'homme et le péché originel.

Mais de toutes les erreurs religieuses, celle qui apporta le plus de scandale et de divisions dans le monde chrétien, fut l'arianisme, qu'on vit se produire au quatrième siècle. Arius, prêtre d'Alexandrie, reprenant les principes de Paul de Samosate, ne craignit pas de prêcher, au sujet de la Trinité divine, que le Fils n'est pas co-éternel et consubstantiel au père, et que par conséquent Jésus-Christ n'est pas Dieu. Contre une doctrine qui renversait ainsi la base du christianisme l'évêque d'Alexandrie fut le premier à protester, et l'Eglise, représentée par ses plus éloquents interprètes, s'associa à cette protestation. Cependant, comme Arius avait trouvé des partisans dans les évêques de Nicomédie et de Césarée, la discussion s'anima, grandit, et pour y mettre un terme, l'empereur Constantin résolut de convoquer dans une assemblée générale tous les évêques de la chrétienté. Alors se réalisa pour la première fois cette grande institution des conciles œcuméniques qui devait être pour l'Eglise la sauvegarde de sa foi comme de ses libertés. L'assemblée, réunie à Nicée en l'an 325, et composée de trois cent dix-huit évêques, condamna, en présence d' Arius et de ses adhérents, les erreurs de leur doctrine.

En même temps fut rédigé le symbole de foi, appelé symbole de Kicée; et pour se distinguer de toutes les sectes dissidentes l'Eglise orthodoxe prit le nom de catholique, mot qui représente son universalité. Mais la condamnation d'Arius fut loin d'éteindre Tarianisme, et les troubles religieux continuèrent sous les successeurs de Constantin. Enfin Théodose , voulant rendre à l'Eglise la paix et l'unité, réunit en 381 !e concile général de Constantinople, qui confirma pleinement celui de Nicée, en condamnant avec les doctrines ariennes celles d'Apollinaire et de Macédonius.

Le triomphe de l'orthodoxie sur l'hérésie eût été assuré dès lors, si la plupart des nations barbares, nouvellement converties à la foi chrétienne, n'eussent en même temps adopté l'arianisme. Or, comme pour une religion et une société nouvelles il fallait des peuples essentiellement nouveaux , ces nations se trouvaient précisément, dans les vues de la Providence, appelées à détruire le vieux monde païen et à fonder les Etats modernes. Contre elles VEglise eut donc une double lutfe à soutenir, puisqu'elle devait combattre l'hérésie d'une part, et de l'autre la barbarie des mœurs, avant de constituer avec les éléments les plus opposés la société chrétienne du moyen-âge. Elle ne faillit pointa cette grande mission, et ce fut là lecôté vraiment glorieux, vraiment providentiel de son rôle. Après avoir souffert les persécutions sous l'empire triomphant, elle le protégea dans sa chute, prit en main le droit du faible contre le fort ; et quand la victoire des peuples barbares fut définitive, elle employa à leur donner culte, civilisation et patrie, les dix siècles de Tbistoire dont le récit va commencer.

DlvUlon géographique «le l'Empire romain en 3B5.

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DIOCESES.

lo Orienl.

2° Égypte.

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