ORIGINES MONASTIQUES
perdu par les invasions un terrain immense, qu'il s'agissait de reconquérir. L'Église vase trouver aux prises avec la barbarie: c'est la troisième période de son histoire qui commence, signalée, comme les précédentes, par des luttes poignantes, mais aussi par des triomphes éclatants.
Pour la conversion des barbares, l'institution monastique qui achevait alors de s'organiser, devait rendre les plus grands services. C'est là que St Grégoire le Grand et ses successeurs iront recruter les missionnaires de cet apostolat parmi les nations lointaines de l'Occident. L'œuvre des missions pourtant n'était pas prévue par les premiers statuts des moines. Dans toutes leurs maximes, ce qui prévalait, c'est la lutte contre soi-même, la victoire de l'esprit sur la chair, l'exercice rigoureux des vertus évangéliques. Mais cette supériorité morale que les moines portaient partout avec eux, devait agir comme un ferment au sein des sociétés barbares et les transformer, par l'exemple autant que parla prédication, en nations chrétiennes.
L'institution monastique a pris naissance en Orient. Dès les premiers temps du christianisme, des chrétiens nouvellement convertis quittèrent le monde, soit pour éviter le contact d'une société corrompue soit pour se soustraire aux persécutions des empereurs payens. Ce furent d'abord des solitaires ou monachi, appelés aussi anachorètes, parce qu'ils s'étaient retirés du monde, ou ermites, parce qu'ils vivaient dispersés dans les déserts, La Thébaïde dans la haute Egypte se prêtait particulièrement à ce genre de vie. C'est là que brillèrent, par leurs austérités, un S. Paul l'Ermite, qui atteignit l'âge de 113 ans (f 340), un S. Antoine, qui mourut à 105 ans (f 356). Tout en cherchant la solitude, ils attirèrent par leur exemple une affluence de disciples qui se groupaient autour d'eux. Le premier qui songeât à les réunir dans des habitations communes, fut S. Pac6me(f 349), qui devint ainsi le fondateur des cénobites (mivô; êiGç). Cette vie commune impliquait une règle uniforme <ît une autorité reconnue, celle d'un Père ou Abbé (abbas,
père, en syriaque), au sein de chaque communauté. Vers la même époque, se formèrent aussi des communautés de femmes, appelées nonnes (nonna, vierge en copte). De l'Egypte, la vie monastique s'était propagée en Asie; S. Hilarion (f 371) la fit connaître en Palestine; S. Basile le Grand (f 379) soumit à une rftgle déterminée tant les solitaires que les cénobites de TAsie-Mineure, et sa règlefinit par être adoptée comme loi uniforme dans l'Église grecque pour la plupart des monastères, ceux qu'on appelle basiliens. Les solitaires se plièrent plus difficilement à ce genre de règle, et il y eut toujours parmi eux une grande variété, les uns sans demeure, errant dans les montagnes et se nourissant d'herbes sauvages; les autres, au contraire, les reclus^ se faisant enfermer leur vie durant dans une étroite cellule. Il y eut aussi des stylUes, qui, à l'exemple de S. Siméon (^459), choisissaient pour habitation le sommet d'une colonne.
En Occident, l'institution monastique fut introduite au IV® siècle par le patriarche d'Alexandrie, S. Athanase. lorsqu'à trois reprises il fut forcé d'y chercher un refuge, A Rome même, il donna l'éveil à la ferveur religieuse qui pénétra dans quelques unes des premières maisons sénatoriales, et qui amena une élite de dames romaines à se faire les disciples de S. Jérôme et à le suivre jusqu'en Palestine. Au cœur de la Gaule, le célèbre évêque de Tours S. Martin fonda un monastère près de Poitiers, un second, Marmontiers, aux portes de sa cité épiscopale (A^ 375). Sur le littoral de la Provence, cet exemple fut suivi par S. Honorât, fondateur du monastère de Lérins (A° 410), par S. Jean Cassien , fondateur de St- Victor à Marseille et théoricien de l'ascétisme, par S. Césaire, qui donna une règle aux religieuses d'Arles. En Afrique, la vie monastique rencontra un promoteur zélé dans S. Augustin, Enfin, S. Patrice, l'apôtre de l'Irlande, formé à l'école de S. Martin, porta l'organisation monastique, avec le christianisme, parmi les nations celtiques*. Des monastères de l'Irlande, on cite
^) s. Patrice dit lui-même dans sa Confessio, en parlant de son œuvre : « Filii Scotorum et filiae regulorum monachi et virgines Cbristi esse videntur. <
ORIGINES MONASTiÔÛEâ. HS
comme les plus célèbres, Kildare, un couvent de femmes fondé par Ste Brigitte (f 525); Clonard, fondé par S. Finnian, et Bangor dans TUlster, qui eut pour fondateur S. Comgall (t 602).
Cependant la plus grande diversité régnait dans les pratiques suivies dans ces monastères et puisées un peu partout, dans les règles orientales, dans les maximes des SS. Pères, dans les canons des conciles. Une codification devenait nécessaire : ce sera Tœuvre de S. Benoît, le véritable patriarche des moines d'Occident.
St Benoit et sa règle monastique.
S. Benoît naquit à Nursia en Sabine, en 480', quatre ans après la chute de lempire romain. Issu d*une maison sénatoriale, il se retira à Tâge de 14 ans (A"* 494) dans une caverne de la vallée de TAnio, à Subiaco (Sublaqueum), pour y vivre en ermite. Sa vie austère, ses prédications populaires attirèrent l'attention sur lui. Les moines du couvent voisin de Vicovaro le voulurent pour abbé; mais ses plans de réforme y rencontrèrent une opposition si violente qu'il faillit être empoisonné; il dut s'en retourner dans sa caverne. D'autres disciples vinrent l'y rejoindre, et il se trouva bientôt h la tête de douze communautés, comptant chacune une douzaine de religieux. De nouvelles persécutions le forcèrent d'abandonner cette retraite, et il se fixa alors, avec quelques moines, sur le mont Cassin en Campanie. 11 y bâtit le célèbre monastère de ce nom sur les ruines d'un sanctuaire payen (A® 529), et c'est là qu'il acheva sa célèbre Règle de la vie monastique. A la même époque, sa sœur Ste Scholastique fondait au pied de la montagne une communauté de religieuses, où l'on retrouvait encore son inspiration. Néanmoins après la mort de S. Benoît (A*" 543), une dernière épreuve était réservée à son œuvre. Quarante ans plus tard, le monastère du mont Cassin fut détruit par les
M Gregorii Magni, Dialogi» lib. II, De vUa et miraculis S. Benedicti, a l*aa(oritc d'une source contemporaine.
Langobaî'ds du duché de Bénétent (A** 583;, et les moÎDes obligés de se réfugier à Rome, où le pape Pelage H leur assigna une résidence près du Latran. Mais ce fut le commencement de leur fortune. Car, une fois adoptée dans ce cenlre de la chrétienté, la règle bénédictine allait rayonner dans toutes les contrées de TOccident.
La règle de S. Benoît, divisée en LXXIII chapitresS a pour fondement les trois vœux d obéissance, de chasteté et de pauvreté : pour la première fois, ces vœux sont exigés dans une forme solennelle et à perpétuité de tous ceux qui se destinaient à la vie monastique. Ces vœux, étant irrévocables, doivent être précédés d'un noviciat ou épreuve d'une année au moins. De plus, avec la prière et la lecture, la règle fait alterner le travail manuel*, qui était avant tout agricole ^ Fuyant le monde, établis dans les lieux les plus déserts, qui étaient encore à défricher, les moines devaient vivre de la ferre cultivée par leurs mains. Quant au gouvernement intérieur, il est dévolu dans chaque maison à un abbé, que les moines nommaient à vie, et qui ne prenait aucune décision grave sans les consulter. La règle de S. Benoît en somme n'était pas trop dure; elle se distingue plutôt par une grande douceur. C'est ce qui lui valut detre adoptée si facilement tant dans les monastères déjà existants que dans ceux qui furent fondés dans la suite. Un siècle après S. Benoît, Ton peut dire qu'il n'y a en Occident plus que des moines bénédictins.
1) Sti Benedicti Régula Monachorum, éd. Wôiflin (d'après les MSS du VIII* siècle). Leipzig, 1892.
2) Ib. § 48, de opéra quotidiana : • Certls temporibus occupari debent frates in labore manuum, certis iterum horis in lectione divina. »
3) Il est déjà question dans le ienie de la règle d*une bibliotheca et de codices, mais seulement à Toccasion de la lectio divina. Le berceau des études monastiques doit être plutôt cherché au monastère de Viviers en Calabre, fondé par un contemporain de S. Benoit, le célèbre Cassiodore (p. 105), qui 8*^ retira de la vie publique (A^ 540) et y mourut presque centenaire (A*^ 570), après avoir composé à l'usage de ses moines une sorte d'encyclopédie des sciences divines et humaines. C*est lui qui donna Timpulsion à la transcription des manuscrits par les moines. Franz, Cassiodor, sur Qeschichte der iheolog, LiUeraiur. Breslau, 1872.
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S. Benoît, dans son humilité, n avait certes pas prévu ce succès de sa règle, pas plus qu'il ne pouvait deviner le rôle nouveau que ses moines allaient remplir, comme auxiliaires de la papauté, dans Tœuvre des missions lointaines. Ce rôle supposait des clercs, et les moines de S. Benoit ne Tétaient pas, sauf le petit nombre des prêtres vaquant aux besoins spirituels de la communauté * .
Les missions celtiques.
Déjà avant S. Grégoire le Grand, les missions chrétiennes avaient commencé par ces nations celtiques de THibernie et de la Calédonie, demeurées étrangères à lempire romain comme au christianisme. Cest là que Ion rencontre les premiers moines prêtres et missionnaires; ces moines, antérieurs à S. Benoît, forment un groupe spécial parmi les moines d'Occident. Leur point de départ est obscur; mais on peut les rattacher à S. Patrice, le fondateur du christianisme en Irlande. On sait peu de choses de sa vie, qui appartient au V* siècle^. Mais son œuvre subsiste. A son arrivée, le
>) Cela ressoK du § 62 de la Régula : <• De sacerdotibus monasterii ». Aussi les termeâ de cle}*ici et monachi sont souvent opposés, dans les textes du temps. C'est S. Grégoire I®'' qui appela les Bénédictins au ministère public. Quelques années aprèi, le concile romain de 610 trancha les objections qu'on fesait encore À cette innovation, en décrétant que les moines étaient admissibles à tous les degrés du sacerdoce, y compris Tépiscopat. {Mansi, t. X, p. 503).
*) Bien que S. Patrice nous ait laissé un document précieux et d*un genre unique dans la Confessio de vita stta, tout est contesté dans sa biographie : l» son époque, selon qu'on le fait mourir en 457 (Annales Cambriae) ou en 493; — t^ son berceaa, qu on place soit dans la Belgique romaine, selon un texte, Bonnonia Tarveniae, Boulogne sous Therouane; soit en Calédonie, ou dans la Bretagne romaine, selon un autre texte qui lit Bannavem Tabemiae (sur Tidentification topographie, cfr. Analecta Bolland. XVI p. 194;, celui-ci confirmé par le contexte où il parle de son retour in Britaniam, quasi ad pcUriam ; — 3^ la nature de ses fondations (Armagh?), monastères ou évéches; — 4^ ses écrits, dont on conteste l'authenticité, mémo sa Confessio, dont la sobriété contraste pourtant avec les hyperboles de VBisioria BrilUmum (du vu* siècle) ou de la Vila tripartita (du ix^) Aussi son dernier eJiieur Stokos (Rolls Séries, n° 89j en soutient l'authenticité p. 93 de ïlntrod.
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druidisme celtique régnait toujours en Irlande. A sa mort, non seulement Tlrlande était chrétienne' ; mais elle fut l'un des premiers foyers de lapostolat chrétien tant parmi les barbares insulaires que chez les nations du continent. Né dans la Bretagne romaine, mais ordonné prêtre en Gaule, St Patrice était moine en même temps, et tel est aussi le double caractère de ses continuateurs. C'est du monastère irlandais de Clonard que sortit St Colombkill, lapôtre de la Calédonie, et le fondateur de Tabbaye insulaire d'Iona (A° 563), qui fut mère à son tour de l'abbaye de Lindisfarne (A* 635), sur les côtes de Bernicie , les deux centres de Tapostolat celtique dans les îles Britanniques. D'un autre monastère irlandais, celui de Bangor en Ulster, est sorti St Colomban, qui sema de ses fondations le continent : Luxeuil chez les Francs (A° 573), St-Gall établi par son disciple de ce nom chez les Alemanes {A° 612), enfin Bobbio chez les Langobards, où il termina sa carrière (A*" 615). Mais ces missions celtiques ne furent que les préliminaires de l'œuvre plus vaste qu'allait entreprendre le pape saint Grégoire le Grand.