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L'ASIE A L'EPOQUE DES ABBASSIDES

Textes arabes : oatre Eutychios, cité, p. 232 (version latine dans vol. 111 de la P. Gr. de Migne), Tabari, Annales, Sectio III (737-914) p. p. de Goeje, etc. Leyde, 1879 1901. — Arib, Tabari continuatus (913-940), p. p. de Goeje. Leyde, 1897. — Masoudi, Le livre des prairies d'or. Texte, avec version française, p. p. Barbier de Meynard. Paris, 1861-77, 9 vol. — Ibn Taïfar, Le livre de Bagdad. Texte, avec version allemande p. p. H. Keller. Bàle, 1898. — Textes grecs : Thôophane, cité, p. 662, et ses continuateurs.

Travaux modernes : Quatremôre, Mémoire sur les Abbassides, Paris (Journal asiatique), 1835, 1861. — Muir, The Caliphate. Londres, 1901. — Weil, Geschichte der Chàlifen. vol. II (749-945). MannheinQ, 1848. — Rasmussen, Annales Chaliforum et Regum orientis et occideniis. Copenhague, 1825, in-4. — DOllinger, Muhammeds Religion nach ihrer inneren Entwicklung , Ratisbonne. 1838, in-4.

1) Généalogie des Abbassides :

Al Abbas

Oncle de Mahomet (voir p. 250)

Abdallah

AU

Abdallah

Mahomed (p. 399;

' ~Aboul Abbas

Al Manzor ; 754-775

el Saffah

Mahdi : 775-785

Alhadi"

Haroun al Rashid

Ibrahim

Emin .

Motassem

Mamoun

Wattek : 842-847

Motawakkil 847-861

Mohamed

Mohtadi : 868-869

Mostain : 862-866

Montasir

Motaz Moaffek

Motamed

Mutadid 892-900

Moktafi

Moktader : 907-932

Kahir

Radhi Mottaki 1 940 940-943

Moustakfi

L*avéQement des Abbassides.

Avec la dynastie des califes de Damas, finit Tère des grandes conquêtes arabes, qui avaient promené leurs ravages sur trois continents : l'Asie, TAfrique, l'Europe. Sous les Abbassides, qui succèdent aux Ommayades, cette domination, trop vaste pour être bien solide, commence à se disloquer. En Europe, l'Espagne refusa de reconnaître les Abbassides pour se rallier autour de la dynastie rivale des Ommayades de Cordoue. L'Afrique, à son tour, eut ses dynasties particulières, parmi lesquelles les Fatimides ont fini par prévaloir, en sorte que le califat des Abbassides ne fut plus qu'une puissance purement asiatique. Il en résulta qu'aux hostilités des musulmans contre la chrétienté, succéda une période d'accalmie, durant laquelle les califes nouèrent avec les souverains des Francs des relations diplomatiques, qui devinrent même cordiales entre Charlemagne et Haroun, le plus grand des Abbassides*.

Le premier de ceux-ci, Aboul Abbas, avant de songera continuer la guerre sainte au dehors, avait à consolider son autorité intérieure, contre laquelle s'insurgeaient tous les partisans de la dynastie déchue*. D'une part, il s'assura des provinces asiatiques, en plaçant à leurs têtes des émirs choisis parmi ses parents ou ses créatures. D'autre part, il donna au califat une nouvelle capitale, en établissant sa résidence dans les anciennes provinces persanes ^, où il pouvait compter sur l'appui des shiites, plus nombreux parmi les Persans, tandis qu'il se défiait des Syriens de Damas, résidence de la dynastie précédente. Ce déplacement donna le change aux Francs, chez lesquels les Abbassides ne sont connus que sous le titre de rois des Perses^. Il est

^) Ces relations ne sont mentionnées qae dans les chroniques franqa^i supra, p. 559. Les auteurs arabes gardent le silence sur ces alliances avec les infidèles, contraires à Tesprit du Coran.

2) Weil, cite\ p. 7-20.

3) Théophane, A°6241.

-*) Annales Regni, 801 ; Eginhard, Vïta, c. 16.

vrai de dire qu'à partir de ce moment il y eut dans Tislamisme une infiltration persane, aussi bien dans le personnel du gouvernement que dans les idées religieuses. C*est depuis Aboul Abbas que le calife commence à partager le fardeau du pouvoir avec un chargé d'affaires, nommé le vizir et appelé à servir d'intermédiaire entre le souverain et ses sujets Ce poste élevé demandait autant d'intelligence que d'activité. Aboul Abbas s'avisa d'y appeler une grande famille persane, les Barmécides, au sein de laquelle cette dignité se transmit de père en fils. Lui-même ne régna que quatre ans, après avoir versé tant de sang pour obtenir le pouvoir qu'il fut surnommé El Saffah ou le Sanguinaire (A** 754)*. Son frère Al Manzor, qui lui succéda, en fit tout autant pour le conserver. Il eut d'abord à lutter contre son propre oncle Abdallah, qui aspirait à son tour au pouvoir, mais qui se fit battre par le général Abou Moslem. Cependant ce général, auquel la maison des Abbassides devait presque tous ses succès, était déjà suspect à son maître, qui le fit tuer lâchement dans un guet-apens. Enfin le drapeau noir des Abbassides flottait sur tous les minarets depuis les Indes jusqu'à l'Océan Atlantique. Al Manzor voulut encore reconquérir l'Espagne sur le dernier des Ommayades. Il donna l'ordre à l'émir de Caïrwan d'y faire une descente avec une armée considérable, grossie en Espagne par les adversaires d'Abdel Rahman. Il n'en fut pas moins battu et tué dans une rencontre près de Séville qui coupa court aux projets des Abbassides (A® 765). C'est à cette occasion que les califes, pour la première fois, entrèrent en relations avec les Francs, dans l'espoir, sans doute, de s'en faire des alliés contre les Ommayades *. L'acte le plus durable du règne d'Al Manzor est la fondation de la ville nouvelle de Bagdad. Il voulait en faire une ville forte pour tenir en respect les villes voisines de Cufa et de Bassora, dont les habitants demeuraient fidèles à la descen-

») Thôophane, A« 6246.

«) Supra, p. 492.

dance d'Ali. Mais, grâce à sa situation heureuse sur la grande voie commerciale entre les Indes et la Méditerranée, Bagdad s éleva rapidement à un haut degré de richesse et de prospérité et devint une ville de luxe et de plaisirs, où les mœurs des descendants des Bédouins commencèrent à s'amollir. D'autre part au contact des Persans, héritiers d'une civilisation déjà ancienne, les Arabes, jusque là incultes, ont pris goût aux choses de l'esprit. C'est sous Al Manzor que les coryphées de la science grecque, Galien, Euclide, Aristote, Ptolémée, avec lesquels les Persans étaient depuis longtemps familiarisés, commencèrent à être mis à la portée des Arabes par des traductions en leur langue.

Le troisième des Abbassides, Mahdi, qui succédait à son père ( A^ 775) * , s'en distingue par son caractère plus libéral et par les faveurs accordées, sous son règne, aux poètes et aux savants. Le seul fait important de ce règne fut une courte campagne conire l'empire byzantin : Timpératrice alors régnante, Irène, incapable de tenir tête aux armées arabes, s'empressa d'acheter la paix moyennant un tribut annuel (A** 782)'. L'honneur de cette campagne revenait au second fils du Calife, Haroun, qui l'avait conduite. Aussi fut-il désigné pour succéder à son père, bien qu'il eût un frère, Alhadi, plus âgé. Néanmoins Haroun, par un sentiment rare de dévouement fraternel, fit proclamer calife cet aîné (A® 785) ^, malgré leur mère, qui ne cachait pas ses préférences en faveur du cadet. Mais Alhadi, après avoir écarté sa mère des affaires, acheva de se brouiller avec celle-ci, en excluant Haroun de la succession au trône, pour l'assurer à son propre fils. Il mourut empoisonné, dit-on, par une esclave de sa mère, et ce fut Haroun qui lui succéda (A° 786) ^

1) Théophane, 6267.

») Théophane, A° 6274.

») Ib. A» 6276.

*) Ib. A° 6278.

LES ABBASSIDKS. 799

Règne d'Haroun al Rashid et de ses fils.

Haroun al Rashid est le plus célèbre des califes de Bagdad. Il a été parfois comparé à Charlemagne, dont il fut le contemporain, et avec lequel il eut à plusieurs reprises des relations. Comme lui, il favorisa le culte des lettres et des sciences, et c'est à la reconnaissance des lettrés qu'il doit le plus clair de sa renommée. En réalité, malgré les éloges décernés à ses talents militaires, Haroun se montra moins soucieux d*étendre ses possessions que de les conserver. Dès son avènement, il érigea, du côté de la frontière byzantine en Asie-Mineure, un cordon de forteresses, dont la défense fut confiée à un émir spécial. Tarse, le centre de cette frontière militaire, fut fortifiée et pourvue d'une garnison permanente. Haroun semblait avoir renoncé à faire la guerre, lorsqu'il y fut provoqué par le refus de Tempereur d'Orient, Nicéphore, de continuer le tribut consenti par Irène*. Le calife conduisit aussitôt une expédition victorieuse jusqu'à Héraclée (A° 803) et ne se retira qu'après avoir imposé à son voisin un nouveau tribut *. Cela ne mit pas fin aux hostilités, les garnisons arabes continuant à faire des incursions sur le territoire byzantin, moins pour s'y agrandir que pour en ramener du butin et des esclaves.

Au dedans ce règne tant vanté de Haroun ne fut pas moins troublé que celui des autres califes par les mêmes querelles de sectes et les mêmes rivalités entre tribus^. En Syrie, les Modharites et les Yéménites se faisaient, à sa barbe, une guerre acharnée, au cours de laquelle furent dévastées les célèbres laures monastiques de Palestine, un désastre dont ces derniers asiles de la culture hellénique

1) Voir le texte de leurs lettres de défi, aussi insultantes que laconiques» dans les auteurs arabes. Weil II, p. 159. «) Théophane, A? 6298.

») Voirie détail dans Weil, cité. II, p. 133.

SOO HISTOIRE DU MOYEN AOB.

en Orient ne se relevèrent plus (A® 796)*. L'un des moines échappés à cette catastrophe, Thomas le Sabaïte, devint peu après patriarche de Jérusalem (A** 800). C'est lui qui fit offrir à Charlemagne le protectorat des lieux-saints *, dont ces ravages venaient de démontrer la haute utilité.

Mais révénement le plus retentissant de ce r^ne fut la chute des Barmécides, qui étaient depuis trois générations en possession du vizirat. L'un deux, Chalid, avait été le précepteur d'Haroun. Le fils de ce Chalid avait soutenu ses droits au califat, et était ensuite devenu son vizir. Plus intime encore était sa liaison avec le fils de son vizir, Djafar, auquel il avait donné sa sœur en mariage, et qui était le compagnon habituel de ses plaisirs, lorsque tout à coup ce favori tomba dans une disgrâce où toute sa famille fut enveloppée. Djafar fut exécuté sans jugement, et la proscription, avec confiscation des biens, acheva la ruine des Barmécides. Quant au motif de leur chute^, si on en a fait un mystère, c'est qu'il ne devait pas être à l'honneur du calife. Il fut même défendu de déplorer la chute d'une famille restée si populaire à Bagdad, qu'Haroun crut bon de s'éloigner pour un temps de sa capitale. Ce prince est donc loin d'avoir mérité le surnom à'al Rashid ou le Juste, qu'il porte dans l'histoire (A** 803).

En mourant, après avoir régné 24 ans (A^ 809)*, il stipula dans son testament que trois de ses fils exerceraient successivement le califat. Les deux premiers, Amin et

^) Etienne le Mélode, Passio martyrum XX S. Sabae (àcta SS : 20 mars). — Théophane, A°6301.

«) Supia, p. 560.

3) Tabari, l'auteur arabe, le plus rapproché de ces événements, dont il a pu recueillir la tradition encore vivante de son temps, rattribae à une passion incestueuse du calife pour sa propre sœur, la femme de sou favori. Weil II, p. 140 Ibn Kaldoun, Prolégomènes, vol. I, p. 26 de la version française (cité, p. 239) rejette cette version sans autre preuve sinon qu'elle serait inconciliable avec la vertu présumée de ces personnages. Voir les autres .versions dans Elmacin, A° H. 187.

*) Théophane. A°6301

Mamoun, étaient du même âge ; mais Âmin était né d*uDe parente noble, tandis que Mamoun était né la même année d'une esclave. En cons<^quence Amin devait régner le premier ; mais pour garantir les droits du second, Mamoun obtenait par anticipation le gouvernement des provinces orientales, tandis qu'Amin devait se contenter des provinces occidentales.

Cette prévoyance devait avoir juste leffet inverse. A la première brouille, ce fut une guerre civile entre ces deux moitiés de l'empire, guerre d'autant plus dangereuse qu'elle mettait aux prises deux races rivales, les Arabes, qui étaient les maîtres dans les provinces d'Amin, avec les Persans, qui avaient la prépondérance dans les provinces de Mamoun. De plus Mamoun avait un persan pour vizir, Fadhl ben Sahl, et il se fait que sa mère, l'esclave, était d'origine persane. Après une lutte de quatre ans, Mamoun l'emporta grâce au talent de ses généraux. Amin fut vaincu et tué (A^814).

Mamoun était un despote non moins ombrageux que son père, mais faible, se laissant gouverner par ses favoris, sauf à les sacrifier ensuite à la jalousie de leurs rivaux. En présence des agitations continuelles que les prétendants de la race d'Ali fomentaient contre les Abbassides, il se laissa persuader par son vizir d'y mettre un terme en donnant sa fille en mariage à l'un de ces prétendants, Ali el Ridha*, qu'il voulut ensuite imposer à ses sujets comme

*) Voici la généalogie de ces Alites d^Asie, dont il a été question si souvent : Ali t 660 (p. 257)

Hussein f 680 (p. 373)

Zéid t 740 (p. 392) Mahomed Albacer f 735 I J

Jahja t 742 (p. 398) Djafar f 765

Ismaël Musa Alcazim t 799

AlielRidhafSlS

son successeur. Ce devait être une réconciliation solennelle entre leurs deux maisons. Mais les Abbassides de Bagdad, loin d'accepter cette fusion, se rallièrent autour du drapeau noir de leur maison, tandis qu en Perse Mamoun déployait le drapeau vert des Alites. Un oncle de Mamoun, Ibrahim, frère dllaroun, fut proclamé calife à Bagdad (A"* 817). Mamoun dut reprendre les armes et il marchait contre son rival lorsqu'on route son vizir fut assassiné ; son gendre mourut subitement et si à propos que Mamoun est soupçonné de l'avoir fait empoisonner. Mamoun aurait ouvert les yeux, en constatant que son vizir lui avait fait commettre une faute politique en le brouillant avec les Arabes et avec sa propre famille. Tout en affectant une douleur hypocrite de la mort de son gendre, il eut hâte de se réconcilier avec les siens, qui lâchèrent son oncle Ibrahim et le rendirent à ses occupations favorites, la poésie et la musique, où cet Ibrahim s est distingué'. A peine réconcilié avec les Arabes, Mamoun eut à soutenir une guerre dans les montagnes de la Perse, où un fanatique, Babek, propageait par le fer et le feu une nouvelle religion. Gomme Haroun, son père, Mamoun se montra un protecteur éclairé des lettres et des sciences, professant lui-même des doctrines suspectes aux orthodoxes : c'est ainsi que, dans la controverse entre musulmans sur la question de savoir si le Coran était créé ou incréé, il se prononça contre la divinité du Coran et persécuta les théologiens de l'opinion opposée.

Le règne de Mamoun peut être considéré comme l'apogée du califat de Bagdad. 11 nous est parvenu un document statistique qui évalue alors à 400 millions de Dirhem le budget annuel du calife^, déduction faite des budgets provinciaux. Dans les auteurs arabes, la description des magni-

^) Sur sa vie et ses œuvres, voir Barbier de Meynard, Ibrahim fils de Mehdi, Paris (Journal asiatique), 1869.

«) Cette statistique, donnée par ïbn Chaldun, Prolégomènes 3™® partie, c. 16, doit reposer sur un document officiel. Voir un document du môme genre publié par Kremer, Las Einnahmehudget des Abhasidenreichs vom J.

licences de la cour de Bagdad tient plus du conte de fée que de l'histoire, étant donné l'hyperbole familière au style oriental. Ce qui est plus certain, c'est l'influence délétère que ce luxe a exercée sur les mœurs de la nation. Grâce à la situation heureuse de la capitale et à l'essor prodigieux de son commerce, les Arabes, lancés dans les affaires, gâtés par le luxe et amollis dans les plaisirs, perdirent les vertus guerrières qui avaient fait leur puissance*. 11 en résulta une révolution militaire qui s'accomplit sous le califat de Motassem, le dernier survivant des fils d'Haroun (A° 833). Les califes se trouvèrent dans la nécessité d'enrôler des étrangers dans leur armée, et c'est Motassem, qui en donna l'exemple en organisant, avec des prisonniers de guerre et des esclaves, la plupart turcs de naissance, une garde personnelle de 4000 hommes d'abord, mais dont l'effectif grossit rapidement. Cette soldatesque se rendit odieuse aux habitants de la capitale; le calife dut les reléguer à quelques lieues de là, dans une ville bâtie pour eux, Samara, où il s'établit avec ses Turcs. On ne tarda pas à s'apercevoir que ces Turcs étaient les vrais maîtres de l'empire. Motassem était h peine mort (A*' 842), qu'ils s'arrogèrent le droit de régler sa succession, faisant les califes à leur gré et les défaisant. En moins de dix ans (de 851 à 870), sur cinq califes, quatre périrent de mort violente*.

Déclin des Abbassides.

Enfin Motamed, petit-fils de Motassem, rétablit sa résidence à Bagdad pour s aflPranchir de la tutelle de la garde (A° 870). La position du gouvernement devenait de plus en

306 H. (918-19). Vienne (Acad.), 1888, in-4. En dehors des documents de ce genre, on ne doit donner auciine valeur aux chiffres fantastiques des auteurs arabes, quand ils veulent donner une idée des richesses et du luxe du temps.

1) Weil, cité. vol. H, p. 305.

2) En 861 Motawakkil; en ^m Mo^^aïn ; en 868 Motaz; en 869 Mohtadi, voir Weil, cité»

plus difficile, placé qu'il était entre les exigences croissante* des Turcs et les plaintes des contribuables, qui devaient faire les frais de la solde. Aux mutineries de la garde^ succédaient des soulèvements dans les provinces, qui se détachaient de lempire Tune après lautre. La guerre qu'il fallut faire à ces rebelles, fut conduite principalement par le frère du calife, MoafFek, et continuée par le fils de celui-ci, Mutatid, devenu calife à son tour (A*" 892).

En même temps pullulaient les sectes de plus en plus audacieuses, telles que les Carmathes, qui ne reculaient devant aucun sacrilège, massacrant les pèlerins inofFensifs de la Mecque, saccageant la ville sainte et allant jusqu'à s'emparer de la fameuse pierre noire, cet objet de la commune vénération du monde musulman (A° 930). Cette lutte troubla le califat du fils et second successeur de Mutadid, le faible Moktader, dont le règne de 25 ans se passa en querelles et batailles entre émirs et vizirs. Enfin, de guerre lasse, le fils de Moktader, al Radhi, devenu calife à son tour (A*" 934), s'abandonna complètement au plus capable de ses émirs, Ibn Raïk qui s'offrait à rétablir Tordre, à condition d'exercer toute l'autorité sous le titre ai émir des^ émirs (émir al ombra). Cet émirat suprême comprenait le commandement de toutes les armées, la levée de l'impôt foncier (karadjj, la direction de tous les divans de l'administration et l'honneur d'être associé au calife dans les prières publiques * . Le calife, en tant que vicaire du prophète» demeurait toujours son supérieur au point de vue religieux. Mais politiquement c'était une abdication. Il n'était plus qu'un instrument aux mains de son lieutenant civil, qui réglait même sa pension annuelle. Cette séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, de l'imamat et de Témirat, était une révolution dans le monde musulman. Elle ne mit pas toutefois fin au désordre. Désormais c'est

1) Defrémery, Mémoire sur les Emirs al-Omra, Paris (Institut), 1805^ in-4.

Témirat suprême qui fut objectif des compétitions entre les^ généraux, lesquels se l'arrachèrent tour à tour, jusqu'à ce que Tun deux, Moïz el Daulah, de la dynastie des Bouides^ arrivé à Bagdad sous le califat de Moustakfi (A° 945),. réussit à rendre cette dignité héréditaire dans sa famille.

Ces Bouides étaient des soldats de fortune, fils d'un pêcheur, dit-on, qui ont prétendu, après coup, descendre des anciens rois Sassanides. Ils occupaient déjà depuis vingt aus les fonctions d'émir dans la province persane du Farsistan, et ce n'est pas la seule province qui eut dès lorssa dynastie particulière. Dans le Khorassan voisin, les^ Samanides, arrivés au pouvoir depuis près d'un demi-siècle. y avaient supplanté les descendants d'un chaudronnier, les^ Soffarides, qui y avaient été précédés par les Tahérides. Dans le khusistan régnaient les Bérides ; dans le Tabaristan, sur les bords de la Caspienne, c'était la dynastie des Ziades ; enfin plus près de Bagdad, en Mésopotamie, c'était celle des Hamdanides*. Ce démembrement progressif mit fin à la puissance politique des califes de Bagdad.

La civilisation arabe.

Au point de vue politique, le califat des Abbassides n'a été que la continuation de l'incurable despotisme oriental, mais un despotisme ici à base religieuse, d'où persécution logique de toute secte musulmane, qui ne pouvait contester Torthodoxie du calife sans renverser son autorité politique*.

1) Voir la chronologie de ces dynasties dans Rasmussen, cité, <) Pour les musulmans, le changement de religion était un crime puni demort. Sous le célèbre Haraoun. en 788. un moine sabalte, mais né musulman, est dénoncé au calife et décapité. Etienne le Mélode, Martyres XX intaura (âota SS. 20 mars) c. 82. Quant aux chrétiens de naissance, on sait à quelles conditions ils étaient tolérés (supra, p. 394, p. 408). De plus ils n'étaient guéres protégée contre les violences des sectes musulmanes^ (sQpra, p. 799), Il y eut aussi des martyres subis volontairement, dans la guerre, par les captifs chrétiens qui auraient pu racheter leur vie en apostaaianc : c'est le cas en 790 du commandant Théophile du thème naval de Gbjn (Aota SS. 22 juillet)^ en 845 de 42 officiera exécutés à Samara (16. 6 mars,.

Et les califes pourtant ne laissaient pas d ébranler le respect des croyants orthodoxes par la dissolution de leur vie privée, conséquence des énormes richesses accumulées entre leurs mains. Dans leur cour fastueuse, ce sont les plaisirs défendus par le coran : la musique, le vin, le jeu, qui remplissaient leurs journées, et même les plaisirs permis, ceux du harem, ne les détournaient pas toujours des vices contre nature, tels que la sodomie*. Le seul usage méritoire qu'ils aient fait de tant de richesses, mais qui n'efface pas la traînée de sang qu'ils ont laissée dans l'histoire, ce sont les encouragements donnés aux arts et aux lettres. L'époque des Abbassides a été, en effet, dans l'histoire des Arabes, leur première époque littéraire, au sens complet du mot. Auparavant ils n'avaient qu'une littérature de ballades, et encore cette poésie avait-elle dégénéré en passant des mains des poètes populaires aux mains des poètes de cour. A partir des Abbassides, les Arabes eurent aussi leurs grammairiens, leurs savants, leurs penseurs. A vrai dire, cette science n'était une nouveauté en Orient que pour eux. Depuis longtemps leurs sujets, les Syriens d'une part*, les Persans de l'autre^, connaissaient les œuvres classiques de la science grecque, qu'ils avaient traduites et commentées dans leur langue respective. Ce ^sont, en particulier, les Nestoriens de la Perse qui sont les véritables créateurs de la médecine arabe. L'initiation des Arabes à cette civilisation intellectuelle a été secondée par les califes de Bagdad, dont le principal mérite a été d'attirer à leur cour les plus savants des médecins, dont ils attendaient la santé, des astro-

i) Voir Weil, cité. II, p. 289 n. et passim. — DoeUinger, cité, p. 29.

"j Du val, La littérature syiHaque. Paris, 1899.

^) Casartelli, La philosophie religieuse du Mazdéisme sous les Sassanidss. Louvain, 1884. Paul le Persan, représentant de raristotélisrae en Perse, vivait â l'époque de Chosroès, au vi« siècle, et ce prince était lui-même un adepte de la philosophie grecque d'après Agathias II, p. 66; aussi est-ce* sa cour que te rendirent les derniers représentants de l'hellénisme, après la fermeture de leurs écoles dans l'empire de Justinien.

LES ÂBBASSIDBS. 807

logues, qui devaient lire dans le ciel leur avenir, des poètes, invités à chanter leurs louanges.

D*autre part, au contact de la science, Tislamisme, cette conception étroite d'un réformateur inculte, a vu percer à jour la pauvreté de ses dogmes. En regard des écoles orthodoxes, se sont formées, sous l'influence de la philosophie, des écoles rationalistes, les Mutazalites^ qui niaient la divinité du coran et opposaient au fatalisme de ses adeptes l'évidence du libre arbitre. Ces doctrines du bon sens furent surtout en honneur dans la classe intelligente et plus d'un calife, tel que Mamoun, s'en est inspiré, tandis qu'elles étaient réprouvées par les théologiens orthodoxes et par les califes vraiment religieux ; témoin le calife Mutadid, qui, à son avènement, proscrivit les livres des philosophes et interdit toute discussion sur les matières religieuses ^ Par contre les masses se laissaient conduire aveuglément par de soi-disant apôtres (les Dais) , illuminés ou charlatans, qui prêchaient les doctrines les plus extravagantes, depuis l'apothéose de leur Imam jusqu'au panthéisme des mystiques (les Soufiies). Ainsi, trois siècles après Mahomet, Tislamisme était en pleine dissolution, et s'il a survécu à cette crise, c'est qu'il continue à répondre aux instincts les plus profonds de l'oriental, à la fois religieux et sensuel et non moins orgueilleux.

De ces croyances, celle qui a fait le plus de ravages dans le monde musulman, c'est l'attente d'un nouveau prophète, le Mahdi, à l'aide de laquelle il était facile d'abuser de la crédulité des masses. L'une de ces impostures, mise en circulation par les Alites, consistait à se présenter aux foules comme l'apôtre d'un Imam occulte, seul héritier légitime des droits d'Ali, depuis la mort de son septième descendant Ismaël, mais obligé, durant le règne des califes usurpateurs, de cacher sa retraite jusqu'au jour où il devra reparaître comme le Messie prédit par Mahomet. En Asie, il est vrai, ces Ismaéliens, comme ils s'appelaient, furent discrédités

*) Weil. II, p. 513.

l HISTOIRE DU MOYEN AGE, 52

par les excès des Carmathes, qui en formaient une branche dérivée. Mais ils eurent plus de succès en Afrique, et c est avec leur appui que s'y fondait à cette époque le califat dissident des Fatimides.

§ iv. — L'AFRIQUE A L'ÉPOQUE DES FATIMIDES*.

Textes arabes : Ibn Chaldoan, Histoire des Berbers, Texte arabe p. p. de Siane. Paris, 1847-51, 2 vol. iD-4. Version ft^ançaise, par le même. Paris, 1852-56, 4 vol. — Textes grecs : Theophanes contintuituSf Hamartolos, cités p. 662.

Travaux modernes : WaesteDÎeld, Geschichte der FatimidenChaiifen. GOttiogae, I88I. — Weil, Geschichte der ismcUitischen Vôlker, Stuttgart, 1866. — Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia, Florence, 1864-72, 3 vol.

Les Ëdrisites au Maroc.

Les califes abbassides, qui s'étaient servis des Alites pour renverser les Ommayades, avaient eu à se défendre à leur tour contre ces prétendants, issus d'Ali, gendre de Mahomet, et ce n'est pas sans peine qu'ils réussirent à étouffer dans le sang les complots sans cesse renouvelés par ces rivaux de leur maison. Ils venaient d'écraser une dernière conspiration de ce genre au cœur de l'islamisme, dans les villes saintes de l'Arabie (A** 786), et ils comptaient en finir avec cette engeance turbulente en rattrapant aux extrémités de l'Occident l'un des derniers Alites, Ëdris , qui se croyait dans un asile assuré, parmi les tribus berbères, lorsqu'il fut découvert et empoisonné par un émissaire

^) Généalogie des premiers Fatimides :

Oboid-AUah f 934

Alkaïm t 945

AlmaDzor f 952

Almoez f 975

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