IX. Alphonse III le Grand
814 HISTOIRE DU MOTBN AOB.
Elle nous représente Tun d'eux, Pelage, comme un chef spontané des Âsturiens, l'autre, Pierre de Cantabrie, comme un ancien duc de là contrée. Par l'intermédiaire de ces personnages légendaires. Ion a rattaché après coup aux derniers rois de l'époque gothique l'origine de la nouvelle dynastie des Asturies. Alphonse I, le fondateur de la dynastie, passe pour fils du duc Pierre et gendre de Pelage. Avec son avènement (A"* 739), nous rentrons sur le terrain plus assuré de l'histoire. Il est contemporain du dernier émir Aboul Khatar envoyé de Damas pour dompter les Berbers soulevés. La défaite et l'exode de ceux-ci, abandonnant en masse cette région peu hospitalière de la péninsule, per-^ mirent au roi Alphonse, secondé par son frère Froïla de Cantabrie, de faire reconnaître son autorité d'abord dans les localités des environs et ensuite de proche en proche jusqu'à la limite du Douero. Quand il mourut après un règne de 18 ans, le premier État chrétien d'Espagne était fondé (A** 757). Mais presque en môme temps l'Espagne arabe se soumettait à un maître impérieux, et s'apprêtait, par cette concentration de ses forces, à étouffer au berceau cette renaissance chrétienne.
Avènement d'Abdel Rabinan, premier Ommayade de Ck>rdone.
Il n'était pas facile de mettre un terme aux dissensions auxquelles les musulmans étaient en proie en Espagne. Malgré la communauté de foi religieuse, d'incurables rancunes de tribus, nées dans les déserts de l'Arabie, continuaient à sévir sous le ciel de l'Andalousie. Quand l'émir était Modharite, les Yéménites protestaient. Était-il Yéménite? aux Modharites de se rebeller. Finalement, de guerre lasse, les che& des tribus se réunirent pour décider que le commandement alternerait entre les deux tribus rivales. Joussouf, un Modharite fut élu dans ces conditions (A** 747), et l'Espagne musulmane se croyait assurée d'une paix durable, lorsqu'arrivé au moment de déposer ses
LES ÉTATS DESPAGNE. 815
pouvoirs, Joussouf ralluma la querelle en refusant de s'exécuter. Les Yéménites n'attendaient, pour attaquer Youssouf, quune occasion et un chef, qu'ils trouvèrent dans un proscrit, porteur d'un grand nom, Abdel Rahman, petitfils d'Hescham, l'un des derniers Ommayades de Damas, que les Abbassides venaient de renverser en Asie. Echappé comme par miracle à la proscription des siens, Abdel Rahman fuyait de pays en pays, lorsqu'arrivé en Espagne, où il cherchait un asile, il trouva un royaume. Tous les adversaires de Youssouf se rallièrent autour de lui, et il ne dut livrer qu'une seule bataille pour se faire ouvrir les portes de Cordoue (A** 756). Abdel Rahman I, en s'installant à Cordoue, ne reprit point le titre de Calife ou vicaire du prophète. Il se contenta de se présenter aux Arabes d'Espagne en qualité de descendant des Califes légitimes. Néanmoins il rencontra autant d'adversaires que ses pré* décesseurs et il ne recula devant aucun crime pour s'en débarrasser. Comme les Abbassides à Bagdad, on peut dire qu'il édifia son trône sur une pile de cadavres. Joussouf, ayant repris les armes, fut vaincu et tué (A*" 758). Il laissait un fils et un gendre, que nous avons rencontrés à la cour de Charlemagne à Paderborn (A"" 777). Ce sont eux qui provoquèrent la première campagne des Francs en Espagne, mais sans résultat immédiat, ils subirent à leur tour le châtiment de leur trahison. L'émir de Sarragosse el Arabi, leur complice, fut tué par l'un de ses hommes, et la ville, reprise après un siège de deux ans (A*" 780). Enfin Abdel Rahman, qui gouvernait l'Espagne depuis 32 ans^ avec une main de fer, comme il en fallait pour contenir ces populations turbulentes, croyait en mourant laisser à $es successeurs un État pacifié (A** 787). Mais en disposant du trône en faveur du plus jeune de ses trois fils, Hesham, né depuis son avènement, il mécontenta les aines, Soliman et Abdallah, exclus en tant que nés antérieurement, et il en résulta aussitôt une nouvelle guerre civile. Ce n'est qu aprè& avoir triomphé de celle-ci, qu'Hesham put prêcher la guerre^
sainte contre les infidèles, en particulier contre les Francs, qui venaient de prendre pied en Espagne par la conquête de Girone, clef des Pyrénées. Deux armées furent dirigées. Tune contre les Francs, l'autre contre le royaume naissant des Asturies.
Premières luttes entre musulmans et chrétiens d'Espagne.
La succession du fondateur du royaume des Asturies, Alphonse I, ne fut pas sans difficultés. Son fils Fruela, Vêtant souillé d'un fratricide, fut tué (A** 768). Son petitfils, Alphonse II, trop jeune, fut écarté, et dans l'intervalle le pouvoir fut occupé d'abord par un de ses neveux Aurelio, ensuite par son gendre Silo (A° 774), par son bâtard Maurecat (A** 783), enfin par son autre neveu Bermudo, un moine, que l'on avait tiré de son cloître pour le faire roi (A** 789). Mais, Bermudo se hâta d'y rentrer après une défaite que lui infligea l'armée musulmanes laissant la couronne à l'héritier légitime Alphonse II le Chaste (A** 791), qui inaugura son règne par une victoire sur le général d'Hesham, Mogaïth (A*" 794). Prenant ensuite l'oATensive, Alphonse II porta ses armes jusqu'au Tage, où Lisbonne fiit saccagée. Sur les dépouilles de cette ville, il fit hommage de captifs maures et de mules à son contemporain Charlemagne (A^ 798).
L'autre armée musulmane, envoyée contre les Francs, reprit Girone, brûla les faubourgs de Narbonne et remporta une dernière victoire sur les Francs de Gothie à Orbieu {A** 793). Mais les dissensions qui éclatèrent à la mort d'Hesham (A** 796), entre son fils el Hakem et ses frères revenus d'Afrique pour faire valoir leurs droits, permirent aux Francs de reprendre l'offensive : c'est alors que les armées de Louis le Pieux firent successivement la conquête -de Huesca, de Barcelone* et de Tortose et achevèrent la
M Roderic, A« H. 175.
«) Supra, p. 569.
LES ÉTATS DESPAGNE. 817
fondation de la marche franque d'Espagne (A*" 811). El Hakem se décida enfin à conclure avec Charlemagne une trêve, qui suspendit pour un temps les hostilités entre ■chrétiens et musulmans (A** 813). L'Ebre demeura la limite entre les deux dominations*.
Les Ommayades sous Abdel Rahman U,
Au milieu de ces luttes extérieures, la domination des •Ommayades de Cordoue s'était consolidée. Le fils du fondateur Abdel Rahman I, Heshara, laissait la réputation d'un prince doux et clément. Il n'en fut pas ainsi de son successeur el Hakem I (A° 796), qui se signala, au contraire, par ses débauches et ses cruautés. Son fils Abdel Rahman II (A*" 822) réussit enfin à rétablir la tranquillité intérieure. Il reprit la lutte contre les Francs de l'Aquitaine. La trahison d'Aïzon lui permit d'envahir de nouveau la Gothie iranque : les campagnes de Girone et de Barcelone furent livrées à la dévastation (A** 227). Mais il ne réussit pas à reconquérir les villes. Quant au sac de Barcelone, qui eut lieu l'année de sa mort, il semble être dû plutôt au passage 4es pirates maures, qui infestaient alors la Méditerranée (A*" 852)*. Par contre, les pirates normands faisaient à la même époque des tentatives du même genre sur le littoral •de ses États, mais avec moins de succès. Sous ce règne, Cordoue et les autres grandes villes des Ommayades virent «'élever de nombreuses constructions, palais, mosquées, bains publics^ ; en même temps la protection accordée aux lettrés et aux savants faisait de Cordoue un des centres intellectuels du monde musulman.
Les rois catholiques, d'Alphonse II k Alphonse III.
Dans le royaume chrétien des Asturies, Alphonse II, de «on côté, faisait d'Oviédo sa première capitale. Il remit en
^) Annales Regni 812 : « Pax cum Abulaz (el Hakem, sarnommô Abul Aas)^ rege Sarracenorum, facta. « — Chronicon Moissiac, 812. *) Annales Bertin, 852.
3) Euloge, Memoriale, II, 1,
vigueur les institutions politiques et religieuses de TâDcieD royaume de Tolède ^ Les églises et les monastères se multiplièrent. C'est sous son règne que se place la découverte du tombeau plus ou moins historique* de lapôtre S.Jacques, sur lequel s'éleva lo sanctuaire de Compostelle^, Tun des pèlerinages les plus fréquentés du moyen âge. L'évêché de Santiago date de cet événement (A** 840), et c'est sous la bannière de S. Jacques, reconnu le patron national de l'Espagne, que les chrétiens combattront désormais et vaincront finalement Tislamisme. Alphonse II mourut, après un règne glorieux de 51 ans, sans avoir été marié, d'où son surnom, le Chaste {A° 842). Le trône était vacant. Ce fut son cousin Ramiro I, un fils du roi-moine Bermudo, qui lui succéda, non sans lutte contre d*autres prétendants. Son règne ainsi que celui de son fils Ordogno I (A** 850), se passèrent en rencontres avec les musulmans sans résultats décisifs.
La conquête de Léon (A° 847) permit à ce dernier de quitter les montagnes des Asturies pour se fixer dans cette ville plus rapprochée de la frontière musulmane, et il prit dès lors le nom de roi de Léon (A* 855). Plus glorieux fut le règne du troisième Alphonse, fils d'Ordogno et surnommé le Grand (A^ 866). A son avènement, il avait 14 ans, et pour ses débuts, il eut à combattre plusieurs rébellions, après quoi il reprit contre les musulmans l'offensive, portant ses armes jusqu'au Tage et au delà jusqu'aux portes de Mérida. Les Ommayades enfin consentirent à conclure une paix (A"* 883), qu'Alphonse III mît à profit pour repeupler les villes de la frontière, dont la plus importante, Zamora, sur le Douero, devint le principal boulevard de ses États contre les musulmans (A^ 901). Après
^) Chronicon Albedense, c 58 : « omnem Oothorum ordinem, sicutî Toletô faerat, tam in ecclesia quam palatio, ia Oveto cuncta statuit. • Dans ses Siplâmes, U prend lo titre : • Âdelfonsas, rex Ovetensium •.
*) Duchesne, <$. Jacques en Galice. Paris (Rbtub du midi) 1900.
^) Oq explique ce nom par une contraction de « Giacom'apostolo ».
LES ÉTATS DKSPAGNB. 819
un règne glorieux de plus de quarante ans, Alphonse III eut la tristesse de devoir abdiquer le pouvoir entre les mains <ie ses fils, Impatients de régner. Ils se partagèrent sa succession (A^ 910) : Garcia, laîné, devint roi de Léon, Ordogno II, roi de Galice, et Froïla, roi des Asturies : division qui aurait pu être funeste, si les musulmans avaient ^té en mesure de reprendre loflfensive.
L'apogée des Ommayades sous Abdel Ralunan UI.
Les Ommayades de Cordoue n'avaient pas moins à combattre les chrétiens au dedans de leurs États qu'au dehors. Les chrétiens mozarabes, qui formaient le fond de la population, leur donnaient autant affaire que les chrétiens indépendants. Ils ne supportaient, en effet, qu'en frémissant l'infériorité humiliante dans laquelle ils étaient maintenus vis-à-vis des sectateurs de Mahomet. Dans cette situation, les chrétiens se divisèrent. Les ambitieux, ceux qui voulaient parvenir aux honneurs, ne se faisaient pas scrupule de professer la loi de Mahomet, tout au moins des lèvres, ce qui permettait à ces renégats d'occuper les plus hautes fonctions à la cour ou dans les provinces. D'autres chrétiens, au contraire, les zélés, n'hésitaient pas à maudire publiquement Mahomet, ce que la loi punissait de la mort. Il y eut ainsi bon nombre de martyrs volontaires, parmi les prêtres et les vierges, sans qu'il y eût persécution ouverte, sous le règne d'Abdel Rahman II et de son successeur Mahomet I (852-886). Ce devint une contagion, qui ne laissait pas d'embarrasser le prince, obligé d'appliquer la loi et de répandre inutilement le sang de ses sujets. Abdel Rahman lui-môme essaya d'y couper court, en provoquant un concile d'évêques à Cordoue pour interdire de courir au martyre spontanément (A* 852). Quant aux renégats, ils étaient loin d'être un appui pour le trône. Car ils ne se faisaient pas plus scrupule de rompre avec le prince qu'avec le Christ. Une fois enJ;î"posi5ession de la puissance, ils en usaient pour se
rendre indépendants et se créer une faction, qui tenait en échec le gouvernement des Ommayades. C'est à une de ces familles de renégats qu'appartenait Mousa ibn Casî, un gouverneur de Sarragosse, qui se tailla dans le nord de l'Espagne entre les États chrétiens et les musulmans un troisième royaume, qui ne lui survécut pas (A** 853). 11 en fut de même d'Omar ben Hassoun, qui se rendit maître de Bobastro, et, de ce repaire de tous les mécontents, brava Mahomet I et ses successeurs jusqu'à l'avènement d'Abdel Rahman III [A^ 912).
C'est avec ce prince que la puissance des Ommayades de Cordoue atteignit son apogée Non seulement il parvint à rétablir son autorité sur toute l'Espagne musulmane; mais, après avoir infligé plusieurs défaites aux successeurs d'Alphonse III, il s'empressa de conclure la paix (A*" 924), pour étendre la domination des Ommayades dans une autre direction. L'Europe ne lui suffisait plus. Il voulut être maître de l'Afrique, où les Edrisites étaient aux prises avec les Fatimides, et il en profita pour leur enlever le Maroc (A"" 932). En même temps, il se mit en relation avec les princes les plus puissants parmi ses contemporains, avec les rois de France et d'Italie, avec Otton le Grand, avec les empereurs de Constantinople. Les auteurs arabes ne tarissent pas sur l'éclat de son règne, la splendeur de ses palais et le luxe de sa cour, qu'ils détaillent avec leurs hyperboles habituelles. Abdel Rahman III est le premier des Ommayades de Cordoue qui prit officiellement le titre, réservé aux califes, de Commandant des^ croyants : c'était consommer la scission du monde musulman, partagé désormais entre trois dynasties, qui prétendaient également au titre unique de calife : en Europe les Ommayades, en Afrique les Fatimides, les Abbassides en Asie.
Origine de la Navarre. Balaiile de Simancas.
A la même époque un nouvel Etat chrétien, la Navarre, venait de naître sur la limite de l'Espagne franque et de
LES ÉTATS d'eSPAGNB. 821
l'Espagne gothique. Son berceau est entouré d'obscurités. Que ce territoire ait dépendu autrefois soit des Goths d*Asturie, soit des Francs d'Aquitaine, il importe assez peu. En réalité, c'est une troisième nation, celle des Basques, qui va se produire sur le théâtre de la guerre, et éclipser dans la suite les États voisins. Son fondateur est Sancho, fils de Garcia Abarca, qui enleva aux musulmans Pampelune et étendit sa domination jusqu'en Aragon (A"" 905). A la même époque apparaît pour la première fois le nom de Casitille, ainsi appelée des nombreux castels élevés par Alphonse III pour servir de barrière contre les musulmans, simple comté d'abord, dont devait sortir un autre royaume. Des fils d'Alphonse III, Garcia, l'aîné ne lui survécut que trois ans, laissant le royaume de Léon à son frère Ordogno II (A** 914). Cependant Abdel Rahman III réunissait une armée immense avec laquelle il comptait écraser cette chrétienté en voie de formation. Il mit le siège devant Zamora. Mais Ramiro II, second fils d'Ordogno II, remporta sur ce redoutable adversaire la victoire de Simancas, qui eut du retentissement dans le reste de la chrétienté (A"" 939) *. A partir de ce moment, on constate qu'en Espagne, comme en Asie, la puissance des conquérants arabes ne cessera plus de reculer.
^) Cette victoire, en effet, est mentionnée non seulement par la chronique espagnole de Sampiro c. 22-23 ; mais encore en Germanie par les Annales^ êangaXlenses 939, et en Italie par Liutprand Y, c. 2.