CHAPITRE Y
Empire d'Orient.— Règne de Justinien (526-565— VIe siècle). — Les Vandales en Afrique. — Les Ostrogoths disparaissent de l'Italie. — Guerres contre la Perse. — Lois de Justinien. — Bélisaire.
526. Dès que Justinien, neveu de Justin , se fut affermi sur le trône où l'avait appelé son oncle , il ne songea plus qu'à reconquérir les provinces d'Occident qui avaient jadis appartenu à l'empire. Ce fut le soin de toute sa vie, le but de toutes ses démarches. Il se montra même tellement acharné à l'exécution de ce grand dessein, qu'il y sacrifia quelquefois la gloire et la sûreté de l'Orient : comme s'il n'y avait pas autant de mérite à faire le bonheur de ses sujets qu'à conquérir heureusement plusieurs provinces.
La protection que Justin avait accordée aux Lazes, peuple tributaire de la Perse , et le refus d'adopter comme son fils, Chosroès, fils du roi de cette nation, avaient provoqué une rupture. Ce fut la première guerre que Justinien eut à soutenir. Elle se fit avec une alternative de victoires et de revers. Bélisaire , qui
préludait à sa réputation future , vaincu , faute de forces suffisantes, dans une première affaire, s'était vengé à Dara par un éclatant succès. Forcé à un nou- 530 veau combat dont il avait prévu l'issue, il laissa aux Perses un triomphe dont ils ne purent du moins profiter; et bientôt leurs armées furent à la fois battues et repoussées , soit en Arménie, soit en Mésopotamie, malgré la supériorité du nombre. Enfin Chosroès monta sur le trône de Perse (531, par la mort de son père: mais occupé dans ses états contre trois frères, dont deux avaient au trône plus de droit que lui, comme ses aînés , il saisit avec plaisir l'occasion de se délivrer des guerres étrangères. Aux premières ouvertures de paix que lui fit Justinien, il conclut un traité par 532. lequel il abandonnait aux Grecs la protection et la suzeraineté des Lazes.
Fidèle à ses projets chéris, Justinien ne fut pas plutôt délivré de toute inquiétude pour l'Orient patson traité avec les Perses, qu'il voulut réduire l'Afrique à son obéissance. ISous avons vu comment Genséric avait profité de la faiblesse d'Honorius et delà trahison du comte Boniface pour enlever à l'empire cette province. La domination des Vandales étant affermie, il ne craignit pas d'aller attaquer l'Italie. Ses succès, il est vrai, furent peu considérables ou de courte durée : néanmoins il fit plus d'une fois trembler les deux cours de Constantinople et de Ravenne. Les révolutions de l'Occident ne fournirent que trop aux Vandales l'occasion de s'étendre. La Corse et la Sardaigne tombèrent à différentes époques sous leurs lois.
Cependant l'Afrique vaincue se vengeait en communiquant aux vainqueurs tous ses vices. Le Vandale, barbare, mais robuste, s'énerva bientôt dans les plaisirs. Les rois successeurs de Genséric ' n'héritèrent
i . G en si1 rie (429-478) ; llunéric (477-486), son fils; (iundamond (488-497) •» ■ „
Thrasamond (497-524) } neveui de Gensem i tlildéric '524-631), fils de Hunérk el catholique.
point de sesgrandesqualités. Toujours renfermés dans leurs palais, ils se consolaient des défaites que leur faisaient éprouver les Maures , en opprimant les anciens habitants du pays, qui gémissaient sous les exactions des gouverneurs et sous les brigandages des soldats, aussi cruels et avides qu'ils étaient devenus lâches. En même temps, les Vandales, ayant embrassé l'hérésie d'Àrius, n'oubliaient aucun genre de persécution pour extirper entièrement le catholicisme-, ce qui donna à l'église une multitude de martyrs.
Telle était la malheureuse situation de l'Afrique, lorsque Gélimer, s' ennuyant d'attendre la couronne que portait alors Hildéric, son cousin, le renferma dans une forteresse, où il le fit bientôt mourir, et devint ainsi maître du royaume. Mais Hildéric avait conclu avec Justinien un traité de paix et d'alliance. Cette révolution parut donc à l'empereur une occasion que lui offrait la forîune. Sous prétexte de punir l'usur- )33. pateur, il prépara une expédition. Bélisaire en fut chargé. A la tête de dix mille fantassins et de cinq mille chevaux, il débarqua après trois mois de navigation à cinq journées de Carthage. Gélimer fut surpris ^ il ne s'attendait pas à être attaqué, et avait envoyé ses meilleures troupes sous la conduite de son frère pour réprimer une révolte en Sardaigne. Cependant il fit les dispositions que l'on devait attendre d'un prince qui ne manquait pas de talents militaires. Malheureusement pour lui ses généraux montrèrent plus de courage que d'habileté. Ils se firent battre tour à tour et périrent dans l'action : le plan du roi manqua, et Bélisaire, reçu partout comme un sauveur, entra triomphant à Carthage. La discipline qu'il avait su maintenir dans son armée, quoique composée en partie de Huns et d'autres peuples barbares, lui conciliait tous les cœurs, que les Vandales s'étaient aliénés par leur conduite.
De Carthage, Bélisaire marcha contre le roi et le rencontra à Tricaméron. Avec les troupes revenues de Sardaigne, l'armée vandale montait à cent mille hommes contre dix mille impériaux au plus. Mais les Van-
dales étaient à demi vaincus en se présentant au combat. Quelques officiers distingués, entre autres Je frère du roi, ayant péri dès le commencement de l'action , ils prirent la fuite. Gélimer leur en donna l'exemple. Abandonnant son infanterie, dont la meilleure partie était encore intacte, il chercha asile sur une montagne, où il fut assiégé, et il se remit après trois mois de défense à la discrétion du vainqueur. Déjà maître de ses trésors et de ses étals, Bélisaire établit en Afrique un gouvernement paternel, bien propre à rattacher pour toujours les peuples à la domination romaine, si les gouverneurs qui lui succédèrent, avaient eu la même intégrité, le même amour de la justice. Tandis que, rappelé à Gonstantinople par des intrigues de cour, il entrait triomphant dans la ville, en traînant devant son char Gélimer et ses trésors avec les principaux des Vandales, l'Afrique était en proie anx incursions des Maures et aux révoltes des soldats romains. Il était réservé au général qui l'avait vaincue, d'y ramener le calme, qu'elle goûta ensuite presque sans interruption pendant plusieurs années.
A peine cette province fut-elle redevenue pro-o.35. vince de l'empire, que la mort d'Amalazunte offrit à Justinien un prétexte pour attaquer l'Italie. Bélisaire est encore chargé de l'expédition. Après avoir pacifié l'Afrique en passant, et soumis la Sicile sans coup férir, il aborde à Rhége à la tête de sept mille cinq cents hommes. C'était avec des armées si peu considérables qu'il aimait à faire de grandes choses. A son arrivée, Théodat tremblant offrait 4âchement d'abandonner sa couronne et de se retirer à Constantinople, lorsque la prise de Naples, où les impériaux entrèrent par un aqueduc, excita contre lui Fanimadversion des Goths. Il fut déposé, puis mis à 53G mort, et Vitigès fut élu à sa place.
Malgré les talents qui avaient fait sa fortune,Vitigès, ne trouvant ni dans ses sujets ni dans les rois Francs les secours nécessaires pour repousser les attaques des Romains, ne put que retarder sa ruine. Bélisaire, ayant emporté Rome , y fut presque aussitôt assiégé
par les Ostrogoths. Après un an de lutte autour de cette ville, il reçut enfin des renforts, reprit aussitôt l'offensive, et poussa vigoureusement Vitigès qu'il renferma dans R.avenne. Ce prince dut se croire délivré, lorsqu'il apprit qu'une armée de Francs venait de passer les Alpes sous la conduite de Théodebert, roi d'Austrasie et petit-fils de Clovis. Mais les Francs ne songeaient à conquérir que pour eux-mêmes. Vainqueurs des impériaux et des Goths en deux rencontres différentes, ils furent contraints de retourner sur leurs pas par les maladies qui envahirent leur armée. Viti-
540. gès, perdant tout espoir, rendit enfin à Bélisaire la ville de Pûivenne, après un siège de plusieurs années, et alla recevoir à Constantinople, en dédommagement d'une couronne, le vain titre de patrice. Cependant les Goths se soumirent : mais désenchantés, sous les successeurs de Bélisaire, du gouvernement impérial, ils reprirent les armes, et rétablirent bientôt leurs affaires, sous la conduite de Totila. frère de Vitigès.
La plupart des historiens contemporains . même (eux de l'Orient, nous font de ce roi barbare un portrait si avantageux, qu'on pourrait le comparer, d'après eux, aux plus célèbres héros des plus beaux temps de la Grèce et de l'Italie ; tant il sut allier heureusement la vigueur et la fermeté du gouvernement avec l'humanité et la clémence, l'adresse du politique et l'activité du guerrier avec les sentiments d'un prince qui ne veut que le bonheur de ses peuples. Les généraux de l'empire furent aussi souvent vaincus qu'ils se mesurèrent avec lui. Rome tomba deux fois en son pouvoir; la première, malgré les efforts et sous les yeux de Bélisaire, que Justinien avait renvoyé en Italie, mais sans armée. La gloire de terminer cette guerre était réservée à Narsès, Perse de naissance et eunuque, mais devenu chambellan de l'empereur. Narsès partit de Constantinople, en se faisant accorder d'avance les secours que refusait à Bélisaire la jalousie
5&2. soupçonneuse de Justinien. Son arrivée mit fin aux succès des Goths. Totila et son successeur Téia furent battus et périrent, l'un en fuyant pour la première
fois après un combat opiniâtre, l'autre en combattant vaillamment à la tète de ses troupes. Narsès reprit Piome et toutes les villes possédées par les enne- *>*>!>. mis. Enfin il assiégea dansCuinescequi avait échappé à tant d'actions meurtrières. Aligern se distingua par une longue et vive défense; mais, lorsque Narsès eut vaincu d'un côté une armée de Goths qui venait secourir la place, de l'autre Bucelin et Leulharis, qui, à la tète d'une multitude de Francs, avaient fondu sur l'Italie, Cumes se vit forcée de le recevoir. Avec cette place , les restes des Ostrogoths se soumirent à la domination de Justiuien , désormais bien affermie dans toute la province.
L'Espagne vit aussi le triomphe des armes impériales. Theudis, envoyé par Théodoric pour gouverner le royaume pendant la minorité d'Amalaric , avait succédé à ce prince par élection '531-5-48;, et rendu à la monarchie des Yisigoths ses anciennes limites. 11 était mort assassiné ainsi que Théodiscle. son successeur. Agila, nommé à sa place (549). régnait depuis cinq ans, lorsqu'Alhanagilde se révolta contre lui (554), et acheta les secours de Justinieu au prix de l'Espagne méridionale. Une fois monté sur le trône, il entreprit en vain de chasser les impériaux, qui se maintinrent glorieusement dans toute l'Andalousie et dans les Algarves.
Tandis que les troupes de l'empire et ses meilleurs généraux étaient ainsi occupés en Occident, Chosrocs. enhardi par les ravages des Huns, par la révolte de l'Arménie, et peut-être aussi à l'instigation des tiotlis d'Italie, avait pris les armes, malgré le traité soi-disant perpétuel conclu l'an 532. Il se jeta (540) sur la Syrie sans défense, s'empara de plusieurs villes et mit le siège devant Antioche, qu'il prit. C'était la ville ia plus riche, la plus belle et la plus peuplée de l'Orient. Chosroès se réserva les trésors de l'Eglise, et fit emporter en Perse les statues, les tableaux et autres objets de prix : ensuite il ordonna de mettre le feu à la ville, et la réduisit en cendres; les habitants échappés
au massacre furent emmenés et vendus à l'encan. Justinien, n'ayant que peu de troupes, fut forcé de dévorer celte injure. Il acheta même, des trésors de l'empire, la retraite de Chosroès et un simulacre de paix; car le monarque perse, en se retirant, ne se fit aucun scrupule de piller les provinces qu'il traversa, et d'envoyer devant lui une multitude de captifs. Bélisaire, rappelé d'Italie, fut chargé de défendre l'Orient. L'an 542, il ravagea à son tour l'Assyrie, et regagna heureusement les terres de l'empire. L'année suivante, Chosroès voulut se venger sur la Palestine. Bélisaire accourut promptement, et rassembla des troupes sur le bord de l'Euphrate. dès que l'ennemi eut passé ce fleuve, en sorte que le roi, craignant de se voir couper la retraite, fut contraint de se retirer sans qu'il en coulât un seul homme. Mais a peine Bélisaire fut-il retourné contre Totila, que les Perses reprirent leur supériorité, et qu'au nombre de 4,000, ils forcèrent 30,000 impériaux à une fuite honteuse. Enflé de ce succès, Chosroès vint assiéger Edesse. L'énergique résistance de cette ville amena la paix, à condition que Justinien payerait 2.000 livres pesant d'or : mais les hostilités recommencèrent presqu'aussitôt. Les Lazes, qui s'étaient donnés aux l'erses dès le commencement de la guerre , ayant abandonné leur parti par la crainte de quelque perfidie, Justinien fit marcher des troupes sur Pétra. capitale du pays, afin d'en chasser la garnison perse. 11 échoua d'abord dans cette entreprise: puis il revint à la charge, défit les Perses dans doux affaires importantes et s'empara enfin de la place : cependant il consentit encore à payer une somme immense pour cinq années de trêve. Dès qu'elle fut expirée, les Perses reprirent les armes, espérant le concours des Lazes, dont le roi venait de périr victime de la perfidie des généraux de l'empire. Mais Justinien retint ce peuple, en faisant exécuter publiquement les coupables, tandis que ses troupes tuaient 12,000 hommes à l'armée perse, la poursuivaient sans relâche et la détruisaient
presque complètement. Alors enfin (556) Juslinien osa conclure un traité qui n'eût rien de déshonorant pour les deux, couronnes.
Il était temps que l'empire fût délivré de son opiniâtre ennemi. A. la suite d'une peste qui décima Constanlinople, les Huns, franchissant le Danube, s'avancèrent jusqu'à environ deux myriamètres et demi de cette ville. Bélisaire fut encore une fois le sauveur de l'état. Quoiqu'il pût à peine tenir une épée, disent les historiens, il marcha contre les barbares, les défit, et les obligea de regagner leur pays. L'empereur, aussi ingrat que lâche, acheta la paix après cette victoire, et dépouilla de toutes ses charges le général qui avait été plus que tout autre le rempart de l'empire et la gloire de son règne. On a dit qu'il lui rendit sa faveur l'année suivante; mais on a dit aussi qu'il avait poussé la cruauté jusqu'à lui faire crever les yeux. Quoi qu'il en soit, Bélisaire survécut peu à cette dernière disgrâce, et Justinien le suivit de près au tombeau. Il mourut l'an 565, dans la 39e année 565. de son règne, à l'âge d'environ 83 ans.
L'éclat que répandirent sur le règne de Justinien tant de victoires, fut tempéré au dedans par bien des malheurs, des scandales et des fautes. De nombreuses séditions troublèrent plus d'une fois Constantinople : car, dans les jeux, les conducteurs de chars étant divisés en deux bandes, qu'on appelait les bleus et les rerts, des couleurs qu'ils portaient, les citoyens prenaient parti pour les uns ou les autres avec une ardeur qui fut souvent la source des plus grands désordres L'an 532, elle dégénéra même en une rébellion ouverte. L'empereur pensait à quitter Constantinople et à fuir par mer. Mais Bélisaire d'un côté, à la tête d'un corps de troupes, et de l'autre, Mundus, gouverneur d'Ulyrie, à la tête d'une bande d'Hérules, ayant marché au cirque, où étaient rassemblés les rebelles, depuis deux jours maîtres de la ville, tombèrent sur eux et en massacrèrent plus de trente mille. Il serait injuste de rendre Justinien responsable de cet accident, aussi bien que des tremblements de terre et autres-
fléaux qui désolèrent fréquemment différentes provinces de l'empire. L'histoire lui reprochera avec plus de justice les impôts qu'il exigea des peuples. Outre les dépenses de la guerre et les honteux tributs payés en différentes circonstances aux ennemis de l'empire, même après les plus éclatantes victoires, il fallait bien des trésors pour subvenir au luxe de la cour, et aux passions de l'impératrice Théodora , que Justinien avait enlevée au théâtre pour la faire monter sur le trône; et il en fallait encore pour les nombreux édifices que ce prince fit élever de toutes parts. Procope. historien contemporain , nous affirme qu'il n'y eut point de ville qui ne fût embellie de quelque magnifique édifice, ni de province où il n'eût au moins réparé quelque ville, fort ou château.
Au milieu des travaux que lui suscita son goût poulies bâtiments et les conquêtes, goût toujours si contraire à la félicité publique, il est un monument plus glorieux laissé par lui à la postérité : c'est le recueil de lois auquel il a donné son nom. L'entreprise fut confiée aux plus célèbres jurisconsultes, et à leur têle était Tribonien, honoré des premières charges de l'état. On vit paraître en trois ans : 1° le Code, renfermant les lois romaines et les constitutions des empereurs jusqu'à Justinien inclusivement ; 2° le Digeste ou les Pandectes , contenant les réponses des plus savants jurisconsultes sur les questions épineuses: 3° enfin les Institutes, ou traité élémentaire des lois à l'usage de la jeunesse. Les édits que publia depuis l'empereur furent renfermés en un volume et publiés de son temps : ce sont les Novelles ou Authentiques. Le recueil de Justinien a été la base des lois modernes.
Malgré les reproches que l'on serait en droit de faire à Justinien, ses constructions, qui ne furent pas toutes inutiles, ses travaux sur la législation, ses conquêtes, qui rendirent à l'empire sa première splendeur, et la décadence de l'Orient sous les princes qui lui succédèrent, l'ont fait appeler à juste titre le dernier des empereurs romains.
DU MOYEN AGE. Ai