CHAPITRE VI
Empire d'Orient, depuis la mort de Justinien , jusqu'à celle
d'Héraclius. (565-641 — VIe et VIIe siècles.) Mahométisme. — Etat de l'Arabie avant Mahomet. — Vie de
Mahomet. — Idée de sa législation religieuse et du Coran.
— Conquêtes des premiers califes.
Justinien n'ayanl point laissé de postérité, l'empire 565 tomba aux mains de Justin II, son neveu. Ce prince commença son règne par refuser aux Avares, peuple tartare d'origine, établi dans la Dacie vers l'an 558, le tribut que son prédécesseur avait consenti à leur payer, pour se créer ainsi une barrière contre les Lombards et les Gépides. On applaudit à cet acte d'une fermeté qui se démentit bientôt. Outre les cruautés dont Justin se rendit coupable envers ceux qui pouvaient lui porter quelque ombrage, il s'attira en Orient et en Occident deux guerres funestes.
Justinien avait laissé Narsès gouverner avec sagesse, sous le titre d'exarque, l'Italie, qu'il avait reconquise avec tant de gloire. L'impératrice Sophie ne craignit pas d'exciter Justin contre lui. On dit même qu'elle écrivit au général une lettre injurieuse, dans laquelle, faisant allusion à son premier état, elle le rappelait comme absent depuis trop longtemps du palais . où l'on avait besoin de ses services; en même temps elle lui envoyait une quenouille. Quand bien même cette injure aurait été réelle, il serait à désirer pour la gloire de Narsès, qu'il n'eut point appelé lui-même les Lombards à la conquête de l'Italie : ce qu'il est heureusement difficile de prouver. Sa disgrâce seule , le défaut de chefs capables de commander à sa place . et les embarras de Justin du côté de la Perse, suffisaient pour faciliter à cette nation des succès rapides. Aussi les Grecs conservèrent à peine quelques villes . ôG*).
mais surtout Rome, déchue de sa splendeur, et Ravenne , où résida l'exarque. Nous reviendrons plus tard sur les révolutions qu'éprouva ce pays, soit dans les circonstances présentes , soit dans les siècles qui suivirent.
Justin avait cru se dédommager par l'acquisition de la partie de l'Arménie qui appartenait à la Perse, et dont les habitants persécutés s'étaient donnés à l'empire : ce fut la source d'une guerre cruelle et malheureuse. Chosroès mit en effet sur pied une puissante armée pour revendiquer ses droits. Tandis que Justin s'endormait dans les plaisirs, il ravagea impunément la Syrie , prit les villes , les réduisit en cendres, et dévasta pendant plusieurs années tout le pays. Sur ces entrefaites, l'empereur, saisi d'une espèce de frénésie, devint incapable de s'appliquer aux affaires. 573. Tibère II, né en Thrace, fut nommé pour gouverner à sa place, par le crédit de l'impératrice Sophie. Chosroès sentit bientôt que la même main ne dirigeait plus le timon de l'état. Vaincu en personne dans une grande bataille aux environs de Césarée, il en ressentit une douleur si vive, qu'il tomba malade, et qu'il mourut après un glorieux règne de 48 ans.
578. L'année suivante, Tibère, déjà nommé César, se vil seul maitre de l'empire par la mort de Justin. Pendant quatre ans qu'il fut sur le trône, il déploya les mêmes qualités auxquelles il était redevable de son élévation. Les Avares, qui se jelaient sur la Pannonie, se retirèrent dès qu'ils surent que l'empereur se disposait à marcher contre eux. D'un autre côté , Hormisdas III , successeur de Chosroès (579) , ayant voulu continuer la guerre, fut vaincu dans deux batailles, à Mélitène et à Constantine, ce qui l'obligea enfin à demander la paix.
Le principal instrument des succès de Tibère contre Hormisdas était Maurice, qui descendait d'une ancienne famille romaine : il obtint pour recompense le titre de César et la main de Constantia. fille de l'em-
582.pereur, auquel il succéda l'an 582. La mésintelligence qui se mit entre les soldats et les généraux sur les
frontières de Perse, procura d'abord aux ennemis, qui recommencèrent la guerre, quelques légers avantages. L'ordre s'étant rétabli, l'armée d'Hormisdas fut complètement battue en plusieurs rencontres. Ces mauvais succès et une cruauté insatiable aliénèrent à ce prince le cœur de ses sujets. Chosroès II, son fils, qui en profita pour le détrôner (590), fut contraint, par une sédition, de chercher un asile à la cour de Constantinople , d'où il retourna dans ses états à la tète d'une puissante armée, que lui avait donnée Maurice. Tant de générosité faisait croire à une paix durable entre les deux empires; et elle aurait pu l'être, sans les révolutions qui survinrent. Les Avares, souvent repoussés, quelquefois vaincus , revenaient sans cesse à la charge. Toujours conduits par Baïan , qui les avait amenés en Europe, ils s'étaient créé dans le Nord un puissant empire, ralliant les restes des Huns et des Alains, chassant devant eux les Gépides, peut-être même les Lombards, subjuguant les Slaves, les Bulgares, les Moraves, les Tchèques , et ne s'arrêtant qu'aux frontières des Francs austrasiens, qui les vainquirent. Sous Tibère , ils avaient pris Sirmium , et forcé l'empire à un tribut. Maurice recommença contre eux la guerre Tan 601. Elle fut malheureuse-, car les Avares victorieux pillèrent toute la Thrace jusqu'à Constantinople et emmenèrent chez eux 12,000 prisonniers. Une rançon modique pouvait les rendre à la liberté : Maurice refusa de la payer, et les Avares leur iranchèrent la tête. Les esprits en furent irrités au point que, l'année suivante, l'armée impériale, enfin victorieuse, se révolta et proclama un simple centurion, nommé Phocas. Maurice, qu'une sédition obligeait en même temps à quitter sa capitale, tomba bientôt au pouvoir de l'usurpateur, qui le fit décapiter, après avoir fait 002 massacrer inhumainement cinq de ses fils en sa présence. Cet événement rejeta l'empire dans de nouvelles guerres avec la Perse. Chosroès prit les armes sous prétexte de venger Maurice, battit les Grecs aussi souvent qu'ils se présentèrent , pilla et ravagea
la Mésopotamie ei la Syrie. Cependant Phocas ensanglantait chaque jour Constantinople par de nouveaux supplices ; les tètes les plus illustres tombaient sous ses coups el le peuple n'était pas épargné : aussi son propre gendre se mit à la tète d'une conspiration. Héraclius, fils du gouverneur d'Afrique, cingla de son côté vers la Thrace avec une flotte considérable. A peine quelques soldats essayèrent-ils de défendre le lâche et sanguinaire empereur. Traîné devant Héraclius, il reçut la juste punition de ses crimes. f>10. Honoré de la pourpre par la reconnaissance des peuples, Héraclius parvenait à l'empire dans de fâcheuses circonstances. L'Etat était épuisé; les frontières n'avaient point de troupes pour les défendre; les meilleurs généraux avaient péri sous le fer du tyran. Chosroès, que nous avons vu prendre les armes contre Phocas, refusa d'accorder la paix à son succes>eur. Maître de porter ses armes où il voudrait, sans trouver de résistance, il s'empara d'Edesse et
614. d'Apamée, se jeta sur la Palestine, prit Jérusalem, d'où il emporta un butin immense, et, ce qui était plus précieux aux yeux des chrétiens, un morceau de la vraie croix avec plusieurs autres reliques. Le patriarche Zacharie fut emmené en Perse; 90, 000 chrétiens furent vendus comme prisonniers. Enorgueilli par de tels succès, et sourd à toute proposition , Chosroès fit ravager par ses généraux l'Egypte et l'Afrique, et Chalcédoine tomba en son pouvoir. D'un autre côté , les Avares, alliés des Perses el soudoyés par eux, pillaient de nouveau toute la Thrace jusqu'aux portes de Constantinople, faisaient presque l'empereur prisonnier, et emmenaient 270, 000 captifs-.en sorte qif Héraclius pensa un instant à transporter dans la ville de Carthage le siège de l'empire.
620. Piappelé à de plus nobles sentiments, le prince sortit de la léthargie dans laquelle il semblait plongé. La paix le délivra de toute crainte du côté des Avares, qui s'engagèrent même en grand nombre dans ses troupes : puis, ayant réparé l'épuisement du trésor avec les vases d'or et d'argent que lui abandonna le
clergé, il marcha aux Perses à la tête d'une puissante armée. Dès lors Chosroès fut entièrement abandonné de la fortune. Héraclius entra à son tour dans la Perse. et rien ne lui résista. Pendant quatre années, Chosroès vit ses armées toujours vaincues, ses provinces ravagées et ses villes emportées d'assaut. Les drapeaux qu'il avait enlevés aux Romains en différentes circonstances, furent valeureusement reconquis. Luimême enfin, obligé de fuir, et à peine en sûreté derrière les murs de ses forteresses, dut se repentir vivement d'avoir abusé de ses victoires passées. Comme il se vengeait sur les peuples de ses nombreuses défaites, les Perses, lassés de sa cruauté, se révoltèrent. Siroès, un de ses fils, se mit à leur tête 628 et fit jeter son père chargé de chaînes dans un cachot, où il fut inhumainement massacré.
Les Avares avaient repris les armes en 626, à l'instigation des Perses: unis avec les Slaves, ils avaient tout à coup reparu devant Constantinople, que l'absence d'Héraclius semblait abandonner sans défense. Une défaite complète les contraignit à se retirer. Cet échec et la mort de Baïan, qui suivit de près, anéantirent en peu d'années l'empire qu'ils avaient acquis par les victoires précédentes. Mais après les fatigues d'une guerre meurtrière, l'empire, affaibli , ainsi que la Perse, autant par ses succès que par ses revers, allait être comme elle la proie d'un ennemi qui grandissait en Arabie, et qui devait imposer à l'Orient sa domination et une religion nouvelle.
L'Arabie fut peuplée dès la plus haute antiquité. Vers Tan 2500 avant J. C, loctan, fils d'Héber, s'établit dans l'Arabie Heureuse. Ses descendants rallièrent à eux les anciens habitants du pays et prirent le nom de Sabéens. Plus tard, Ismaël, fils d'Abraham, chassé de la maison paternelle avec sa mère Agar, s'arrêta dans l'Iïedjaz, à l'endroit où s'élevèrent peu de temps après le temple de la Caaba et la Mecque, et fut le père des Ismaélites, qui peuplèrent l'Arabie Déserte. Les deux races se subdivisèrent entre plusieurs tribus indépendantes; mais une inimitié constante ne leur permit jamais de se mêler. Les Ioctani-
des habitaient les villes, les Ismaélites restèrent nomades. Le sabéisme fut d'abord la religion des Arabes. L'idolâtrie obtint bientôt sur elle la prépondérance, mais sans l'anéantir. Enfin la religion juive et le christianisme s'introduisirent tour à tour dans le pays, grâce au commerce de ses frontières avec la Palestine et avec l'empire.
L'an 464 après J. C, une révolution fit tomber la Mecque au pouvoir des Koreïschites, qui descendaient d'ismaël. Haschem, un de leurs chefs, établit des caravanes qui allaient chercher, à des époques réglées, les produits de l'Arabie méridionale et de la Syrie. Son arrière-pelit-fils fut Mahomet, qui naquit en 570. Presque aussitôt orphelin et sans fortune, il grandit sous les yeux de son oncle, avec lequel il conduisait les caravanes. A l'âge d'environ vingt-cinq ans, il entra au service de Cadiga, riche veuve, s'en fit aimer et l'épousa. Sans instruction, au point qu'il ne savait ni lire ni écrire, mais doué d'une imagination ardente, il conçut le projet de fonder à la fois une nouvelle religion et un nouvel empire. Pour y parvenir, il feignit des révélations de l'ange Gabriel, qui lui apportait, disait-il, les différents points de sa doctrine. Ce n'était qu'un amas de dogmes incohérents et parfois absurdes, empruntés pour la plupart aux Juifs, aux chrétiens et au paganisme. Ils ne servaient tous qu'à développer cette première pensée, essence de l'islamisme : « Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète. »
Doué d'une éloquence entraînante, Mahomet s'annonçait à des peuples ignorants et barbares comme l'envoyé de Dieu. Déjà il comptait un assez grand nombre de prosélytes, lorsqu'en 622 il fut chassé de sa patrie. Il se retira à Yatreb, appelée depuis Médine. De cette fuite, arrivée le 16 juillet, et célèbre sous le nom d'hégyre, datent les années des musulmans, qui sont lunaires et de 354 jours ' .
1. Ou plus exactement de 354 jours, 8 heures, 48 minutes. Trente-trois années mahométanes correspondent à peu près à trenie-deui des nôtres.
Médine presque tout entière avait embrassé la nouvelle doctrine. Mahomet fut reçu dans cette ville avec de grands honneurs, et ses partisans vinrent le joindre. Profitant de l'inimitié des tribus arabes, il se servit des unes pour réduire les autres, et entra triomphant à la Mecque, huit ans après en avoir été banni. Presque toute l'Arabie reconnaissait alors son obéissance. Ce fut dans le même temps que ses sectateurs se mesurèrent pour la première fois avec les Piomains. Des ambassadeurs que Mahomet envoyait au gouverneur de Bostra, ayant été massacrés, il fit marcher 3.000 hommes, qui, après un combat opiniâtre, vainquirent, auprès du village de Muta (629), une armée de Grecs bien supérieure en nombre. Longtemps auparavant, Mahomet avait député à tous les princes voisins, même à Chosroès et à Héraclius, pour les exhorter à embrasser sa religion en les menaçant de ses armes. Héraclius le méprisa ; occupé à faire prévaloir l'hérésie des monolhélites1, il s'inquiéta peu des révolutions de l'Arabie.
Cependant Mahomet, voyant sa puissance s'agrandir de jour en jour, put prédire à sa mort les succès brillants que ses nombreux disciples devraient à leur fanatisme. Comme il ne laissait que des filles, et qu'il n'avait désigné que fort imparfaitement à qui il léguait sa puissance, les principaux chefs rassemblés élurent Abubècre, beau-père du 632 prophète, au préjudice d'Ali, son cousin et l'époux de sa fille Fatime. A l'exemple de Mahomet. Abubècre réunit en sa personne le souverain pontificat et la royauté; il prit le nom de calife, que portèrent ses successeurs. Son premier soin fut de rassembler les différents versets que Mahomet avait successivement donnés comme inspirés de Dieu et apportés du ciel par l'ange Gabriel : c'est le Coran, qui contient la doctrine musulmane. Des cent quinze chapitres de ce livre, les uns regardent le dogme, d'autres la morale, d'autres enfin les prétendues révélations de Mahomet