‹ Histoire du moyen ageChapitre 24 sur 84 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

De la mort de Louis le Débonnaire jusqu'à la déposition et à la mort de Charles le Gros. (840-888— IXe siècle.)

Dès que Lothaire apprit la mort de l'empereur, il conçut le dessein de dépouiller ses frères pour réunir toutes les provinces sous son autorité. Louis le Germanique, respecté et chéri en Bavière depuis de longues années, arrêta ses ambitieux, projets par une bonne armée : mais Charles, qui avait à soumettre la Bretagne et l'Aquitaine, dut subir un traité désavantageux. Tandis qu'il pacifiait à la hâte la Bretagne, Lothaire, au mépris des serments, fait alliance avec les fils de Pépin d'Aquitaine et avec plusieurs seigneurs mécontents. Aidé de leur secours, il entre en Neustrie, et veut fermer à Charles le retour dans cette partie de ses états : mais il ne peut y réussir. Charles lui échappe, rassemble des troupes, et va joindre Louis le Germanique, qui défendait ses propres intérêts en défendant ceux d'un frère. Leurs armées combinées joignirent Lothaire à Fontenay dans l'Auxerrois. Le 842. combat fut sanglant ; cent mille hommes, dit-on, y perdirent la vie. Lothaire vaincu reprit ses projets et ne fut pas plus heureux : car il se vit dépouillé de tout ce qu'il possédait en deçà des Alpes. Le traité de Verdun en 843 lui rendit la Lorraine et la Bourgogne, et l'on put croire quelque temps à une réconciliation sincère entre les rois d'Italie , de France et de Germanie.

Les barbares fondaient de toutes parts sur l'empire carlovingien. En Germanie, Louis, tantôt victorieux, tantôt vaincu, soumit enfin la Bohême qui embrassa le christianisme. Pour résister aux Slaves, il érigea les deux premiers duchés, de Thuringe et de Saxe, et donna celui-ci à Ludolphe, un de ses meilleurs généraux . qui le transmit à sa postérité. Charles et

Lolhaire n'étaient pas moins occupés clans leurs étals, le premier contre les Aquitains, les Bretons et les Normands, le second contre les Sarrasins. Ce fut seulement l'an 849 que les seigneurs aquitains reconnurent l'autorité de Charles, et elle ne fut affermie que lorsque ce prince leur eut donné pour roi un de ses fils : quant aux deux enfants de Pépin d'Aquitaine . ils tombèrent au pouvoir de leur oncle qui les confina dans un monastère, d'où l'un sortit plus tard pour monter sur le siège épiscopal de Mayence. Mais Charles ne réussit pas si bien dans la Bretagne, mal pacifiée au commencement de son règne. Le comte Noménoé, qui avait pris le litre de roi à l'avènement de Charles le Chauve, battit plusieurs fois les Français, s'empara de Nantes , de Brest , du Maine et de l'Anjou . et força le roi . par de tels succès , à sanctionner l'érection de cette province en royaume sous la dépendance de la couronne. Vingt-six ans plus tard, les successeurs de Noménoé reprirent le titre de ducs, et toutefois se conservèrent indépendants, quoiqu'ils se reconnussent vassaux et obligés à l'hommage.

Si Charles céda en cette circonstance, ce fut autant par les incursions des Normands que par les victoires des Bretons. La marine que Charlemagne avait créée était promptement tombée sous Louis le Débonnaire : aussi les Normands envahissaient impunément la France au retour de chaque printemps, appelés souvent par les seigneurs révoltés. Un de leurs chefs, auxiliaire des Bretons, prit Nantes et la réduisit en cendres. L'an 842. d'autres Normands remontèrent la Seine jusqu'à Bouen, s'emparèrent de cette ville, et la saccagèrent ainsi que les environs. Trois ans plus tard, ils s'avancèrent jusqu'à Paris, où ils entrèrent en vainqueurs. après avoir ravagé la Flandre, la Picardie et la Champagne. Charles, campé à Saint-Denis avec des troupes nombreuses, aurait pu les combattre. Il préféra les éloigner au poids de l'or; politique funeste, qui devait les ramener chaque année dans un pays où l'on monîr ait tant de lâcheté et de crainte.

Pendant ce temps. Lothaire avait à se défendre

contre les invasions d'un autre peuple non moins entreprenant : je veux parler des Sarrasins. L'an 824, une de leurs flottes s'était emparée de l'île de Crète e: y avait fondé Candie, où échouèrent plusieurs fois, pendant les années suivantes , les forces de l'empire d'Orient. L'an 828, un officier grec, s'étant révolté en Sicile, avait appelé à son secours les Sarrasins d'Afrique, qui saisirent avec joie l'occasion; et, quoique la mort de l'usurpateur eût mis fin à la révolte, ils s'emparèrent de Syracuse, et chassèrent presqu'enlièrement les Grecs de cette île opulente. Bientôt après, deux frères se disputant le duché de Bénévent, l'un appela les Sarrasins d'Espagne, et l'autre ceux d'Afrique : en sorte que l'Italie devint le théâtre d'une guerre sanglante, jusqu'à ce que Lothaire, à la têle d'une nombreuse armée, eût enfin rétabli la paix. Toutefois les Sarrasins avaient emporté Bari, qu'ils conservèrent. Maîtres de celte place et de la Sicile, ils faisaient, sur les côtes d'Italie et de Provence, de continuelles descentes , et Lothaire 8'iH. ne pouvait empêcher- leurs ravages. Une de leurs flottes menaça Rome : les villes d'Italie la secoururent, au défaut de Lothaire retiré en Provence, et une tempête la délivra de tout danger. Deux ans après, Bénévent tomba au pouvoir des infidèles. Lothaire envoya contre eux son fils aîné Louis, qu'il venait d'ékver (850) à la dignité impériale. Ils furent assiégés dans Bari ; mais on leur laissa le temps de se reconnaître, et ils se retranchèrent si bien que la place fut sauvée.

L'an 855, Lothaire mourut. Six jours auparavant 855. il avait fait venir ses trois fils ; après avoir reconnu les fautes de sa jeunesse, et partagé entre eux ses états, il avait abdiqué son autorité, pour mourir avec l'habit monastique. Louis eut l'Italie avec le titre d'empereur; Charles, la Bourgogne et la Provence : Lothaire. les provinces qui, de son nom, furent appelées Lotharingia ou Lorraine. A la même époque, quelques seigneurs mécontents offraient à Louis le Germanique de le proclamer roi de France au préjudice de Charh-*

le Chauve. Louis accepta et marcha contre son frère, 858. qui fut abandonné de ses troupes et qui s'enfuit. Vainqueur sans coup férir, il se Ua trop à la constance des Neustriens et renvoya ses soldats dans leurs foyers. Aussitôt Charles revint avec une nouvelle armée, et le roi de Germanie, laissé seul à son tour, se relira dans ses provinces attaquées sans cesse par les Slaves. Tandis qu'il se faisait battre par ces peuples, et qu'il soumettait son fils révolté, Charles se défendait contre les Normands, les opposait les uns aux autres, et les chassait pour un instant de la France. Plus malheureux contre les Bretons, il fut vaincu après deux jours de combat, et cependant il contraignit leur nouveau duc à lui rendre hommage.

Ainsi occupés dans leurs états, Charles et Louis le Germanique laissèrent les rois d'Italie et de Lorraine se partager la Provence et la Bourgogne, après la mort 863. de Charles, leur frère. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes, lorsque Lolhaire succomba dans un voyage qu'il fit en Italie. Charles fut le plus prompt.

869. et s'empara d'abord de toutes les provinces qui lui avaient appartenu. Louis le Germanique vint ensuite revendiquer sa part et déclarer la guerre, si l'on ne reconnaissait la justice de ses prétentions. Charles céda par la crainte des Normands. Les deux princes

870. se partagèrent à Mersen les étals de leur neveu, malgré l'excommunication dont les menaçait le pape, qui prenait en main les intérêts du roi d'Italie. Après s'être donné mille marques d'amitié, ils retournèrent dans leurs états, Louis, pour repousser les barbares, souvent vaincus, jamais domptés; Charles, pour châtier la révolte de Carloman, son fils. Celui-ci avait obtenu plusieurs fois le pardon de ses criminelles entreprises. L'assemblée des seigneurs le condamna à mort : on lui creva les yeux, et il acheva ses jours dans un monastère.

En Italie, l'empereur Louis II, fils de Lolhaire. avait à combattre les Sarrasins. Ces peuples ne cessaient de faire des incursions dans la Pouille et dans la Calabie, que ne savait point défendre la cour de

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Constantinople, et clans le duché de Bénévent, partagé, malheureusement pour les Lombards, en trois principautés, de Bénévent, de Capone et de Salerne. Louis, de qui relevaientces provinces, entreprit, de les mettre à l'abri, 11 y étaitd'aiHcurs excité par l'empereur d'Orient, Basile 1", qui lui fit proposer contre eux une étroite alliance. D'après le traité, Louis vint assiéger Bari par terre, tandis que la mer était fermée par une flotte grecque. La bonne intelligence ne subsista pas longtemps entre les deux empires : cependant Louis s'empara de la ville après quatre années de blocus et de siège. De là il marcha contre le duc de Bénévent, que les instigations des Sarrasins et de Basile avaient soulevé contre lui. Maître de ses étals, il eut trop de confiance ; elle duc, qui le surprit mal accompagné dans un château, le fit souscrire à un traité honteux. Dès que l'empereur eut rassemblé une armée, il marcha d'abord contre le vassal rebelle, qu'il dépouilla, mais qu'il rétablit ensuite, en lui accordant des conditions avantageuses; puis contre les Sarrasins, dont il repoussa les entreprises avec un bonheur qui ne se démentit jamais.

Au milieu de ces guerres continuelles, la cour d'Italie était un loyer d'intrigues sans nombre. L'empereur n'ayant point d'enfants, sa succession regardait ses deux oncles, et surtout Louis le Germanique, qui avait pour lui l'impératrice, parce qu'il lui avait cédé la portion qui lui était échue dans le partage de la Lorraine. Mais, d'un autre côté, le pape s'était déclaré pour Charles le Chauve, et plusieurs ducs, qui avaient embrassé son parti en haine de l'impératrice, le tenaient au courant de ce qui se passait en Italie. Aussi, lorsque la mort vint enlever à 875. cette province le meilleur prince qu'elle eût eu jusqu'alors, Charles prévint aisément son frère de vitesse, se fit sacrer empereur dans Rome, et prit à Milan, l'année suivante, la couronne des Lombards.

Louis le Germanique fit des efforts inutiles pour disputer au moins une partie de l'Italie : et ses

troupes et ses fils en furent constamment repoussés. Furieux de tels échecs, il se jeta en personne

87G. sur la France, y commit impunément de grands ravages, et se retira sans coup férir dès qu'il sut que Charles s'avançait contre lui. 11 mourut à son retour, laissant ses états à ses trois fils. Carloman eut la Bavière avec l'Autriche, la Slvrie,laCarinthie, la Bohême et la Moravie; Louis, la Saxe avec la Franconie, la Thuringe, la Frise et la Lorraine septentrionale; et Charles, depuis surnommé Charles le Gros, laSouabe avec l'Alsace, la Suisse et la Lorraine méridionale. Charles le Chauve, qui n'avait cédé que par force la Lorraine à Louis le Germanique, crut pouvoir la ressaisir sous ses fils; mais il fut battu à Andernach, tandis que Carloman portait la guerre au delà des Alpes, pique les Normands ravageaient de nouveau ses provinces. Quand il eut triomphé de ces peuples, il courut défendre la Lombardie. Carloman le surprit à

877. Verceil et le fit reculer; mais lui-même se retira sans que l'on en connaisse la cause. Cependant une révolte rappelait en France Charles le Chauve, lorsqu'il fut empoisonné, au passage du Mont-Cenis, par un médecin juif appelé Sédécias. Agé de cinquante-quatre ans, il en avait régné trente-huit, et il avait porté deux ans la couronne impériale.

Cette mort laissait le pape Jean VIII à la merci des Bavarois, des Sarrasins et des principaux seigneurs d'Italie. Lambert, duc de Spolète, prétendait à l'empire. Désespérant d'y parvenir, il entre dans Borne, fait reconnaître le roi de Bavière, et oblige le pape, par ses mauvais traitements, à chercher un asile en France. Louis le Bègue, qui y régnait, fut sacré de la main du pontife ; mais occupé à l'intérieur, et attaqué déjà de la maladie dont il mourut, il lui fut d'un faible secours. Après avoir fait avec les fils de Louis le Germanique un traité qui lui garantissait la partie de la Lorraine cédée à Charles le Chauve, et qui ne déci-

879. dait rien pour l'Italie, ce prince laissa le trône à Louis III et à Carloman qu'il avait eus d'une première

temmo. La peine, alors enceinte, accoucha d'un fils posthume, qui régna plus tard sous le nom de Charles le Simple.

Quelques seigneurs français avaient appelé Louis 11, qui vint en France : mais bientôt désarmé par la cession de la Lorraine française, il se ligua avec les enfants de Louis le Bègue. Louis III avait eu en partage la Neuslrie, et Carloman l'Aquitaine. Toujours unis, ils remportèrent à Saucourt une victoire signalée sur les Normands; puis ils marchèrent contre Boson. Beau-frère de Charles le Chauve, qui avait épousé sa sœur; gendre de Louis II d'Italie et beau- père de Carloman de Bavière, Boson, à l'avéncmentdes deux princes, avait pris le titre de roi de Provence, dénomination qui comprenait la Provence, la Savoie, le Dauphiné. la Franche-Comté, une partie de la Bourgogne et du Languedoc. Il était également maître de la Lombardie. dont il avait été nommé gouverneur par- Charles le Chauve ; mais cette province lui échappa, lorsqu'après la mort du roi de Bavière, Louis de Germanie, appelé à lui succéder, abandonna à Charles le Gros tous ses droits au titre d'empereur et à l'Italie. En deçà des Alpes, Boson avait perdu Mâcon , et NKo. Vienne se rendait après deux ans de siège, lorsque Louis III mourut '882), et Carloman, occupé à recueillir son héritage, négligea le nouveau royaume de Provence. La fortune sembla vouloir le dédommager. Louis de Germanie était mort (881) sans enfants. Les Lorrains, pillés par les Normands et n'espérant aucun secours de Charles le Gros, alors au delà des Alpes. offrirent à Carloman de se soumettre à lui; mais ce prince, fidèle aux traités qu'il avait faits avec ses cousins, remercia les Lorrains de leurs offres, et leur envoya cependant des troupes qui chassèrent les Normands de la province. Peu de temps après, il fut blessé à la chasse, et en mourut. Les seigneurs fran- 884. çais, qui voulaient un prince capable de les protéger, se soumirent à Charles le Gros, au préjudice du fils posthume de Louis le Bègue.

Tontes les provinces de l'empire fondé par Gharh>-

10b' HISTOIRE

mugne se trouvaient pour lu seconde fois réunies: mu i^ Charles, dont le génie était loin d'égaler l'ambition, devait avoir un règne plus mulheuieux encore que Louis le Débonnaire. Les Normands furent le fléau qui causa tous les malheurs de la France et les siens, en mettant son incapacité et sa lâcheté dans tout leur jour. Sous Louis II de Saxe, ils avaient dévasté plusieurs fois la Frise, et vaincu les troupes qu'on leur opposait. Quand Charles eut succédé à son frère, il essaya de défendre la Germanie; à demi vainqueur, il préféra cependant acheter la paix par de grandes sommes et par la cession de plusieurs provinces, de la Frise entre autres et de la Hollande. Pour réparer cette imprudence, dont il ne tarda pas à se repentir, il a recours à une trahison, et fuit massucrer un des rois normunds. Aussitôt toute la nulion prend les armes. Tandis que l'empereur est occupé en Germanie et au delù des Alpes, les provinces de France sont indignement ravagées. En 882. les Normands mettent enfin le siège devant Paris, que défendaient le comte Eudes, son gouverneur, et Goslin, son évêque. Pendant quatre ans. on employa tous les moyens connus pour l'attaque et la défense des places. Les Normands, toujours battus, revenaient à la charge avec une étonnante opiniâtreté. Ils essayèrent souvent de changer le siège en blocus : mais les généraux de l'empereur firent entrer deux fois dans la ville des convois considérables. Charles parut enfin à la tête d'une armée nombreuse. Au lieu d'attaquer

887. les ennemis, il entra en accommodement avec. eux. leur abandonna la Bourgogne, qu'ils allèrent piller dans tous les sens, et convint en outre de payer à une certaine époque sept cents livres pesant d'argent.

Ce traité, lorsqu'il fut connu, excita dans l'empire une indignation profonde contre son auteur. De retour en Germanie, Charles fut solennellement déposé à fa diète de Tribur, et Arnoul, bâtard de Carlomun. roi de Bavière, fut élu empereur d'un consentement unanime. En même temps, les seigneurs français se

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