INTRODUCTION
Etendue de l'histoire du moyen âge. — Ses grandes divisions. — Enumération des principaux Etats fondés pendant cette période de l'histoire, dans leur ordre géographique et chronologique. — Leur importance relative dans l'histoire du moyen âge.
L'histoire du moyen âge commence, suivant les uns, à la grande invasion des barbares en Occident, vers l'an 406; suivant les autres, à la destruction de l'empire et au sac de Rome par les Hérules, l'an 476 ; et elle se termine à l'anéantissement de l'empire romain, l'an 1453, lorsque Mahomet II arracha Conslantinople à la chrétienté pour en faire la capitale de l'islamisme. Nous adopterons cette dernière limite : mais nous reporterons la première à la mort de Théodose , en 395; car c'est à l'avènement de ses fds que les barbares ont commencé d'envahir à leur gré toutes les provinces de l'empire, et il convient de présenter d'une manière complète et en un seul tableau, les différentes révolutions qui ont résulté de leur apparition soudaine, de leurs progrès ou de leurs défaites, et des combats qu'ils se livrèrent plus d'une fois entre eux.
L'histoire du moyen âge ainsi déterminée renferme 1058 ans, c'est-à-dire près de onze siècles. Elle se divise naturellement en quatre grandes époques.
La première commence à la mort de Théodose, el finit au renouvellement de l'empire d'Occident par
(;on. — ffisi. du Moyen Aqe. 1
Charlemagne , l'an 800 : c'est proprement l'histoire du monde barbare qui se précipite sur l'ancien monde pour le régénérer en s'éclairant lui-même , grâce au flambeau de l'Evangile.
La seconde période part du renouvellement de l'empire d'Occident par Charlemagne , et s'arrête aux croisades, en 1096 : c'est le moment où chaque peuple s'isole, se fixe, se dessine, et jette enfin, au milieu des guerres civiles et étrangères, les premiers fondements de sa constitution religieuse, politique et civile.
La troisième période est l'ère des croisades jusqu'à l'expulsion des chrétiens occidentaux de la Syrie (1096-1291) : l'enthousiasme religieux entraîne sur l'Asie mahométane des populations qui y trouvent quelque gloire, mais plus souvent leur tombeau , et l'empire d'Orient s'écroule par les efforts mêmes qui devaient en arrêter la ruine.
La quatrième période embrasse les temps qui se sont écoulés depuis les croisades jusqu'à la prise de Constantinople par Mahomet, en 1453. On voit s'effarer jusqu'aux derniers vestiges de l'empire romain : mais en même temps les royaumes d'Europe, d'abord concentrés en eux-mêmes, s'équilibrent, se civilisent, et préludent , par le double développement du savoir et de la chevalerie , aux merveilles des âges qui vont suivre.
La civilisation du monde barbare par le christianisme et la science, tel est le fait qui domine constamment toute l'histoire des premiers siècles de notre ère.
Pendant le moyen âge. les limites du monde connu restent à peu près les mêmes en Asie cl en Afrique. Toute une population de conquérants s'élance, il est vrai, de l'Arabie; mais l'Arabie reste fermée aux étrangers, comme elle l'est encore de nos jours, si toutefois l'on en excepte les côtes. D'autres hordes barbares tombent à plusieurs reprises de l'Asie orientale sur l'Occident, mais en formant comme un cordon que rien ne peut franchir, et en poussant tout devant elles. En
Europe seulement, loule la Germanie entre le Rhin, le Danube et la Baltique, s'ajoute au monde romain , et la Bretagne sort enfin des nuages qui la dérobaient en partie. Au delà, les peuples du nord vivent inconnus et isolés, se révélant à peine à leurs voisins par leurs émigrations et quelquefois par leurs attaques.
Théodose partagea l'empire entre ses deux fils. Au milieu de toutes les révolutions qui suivirent, cette division continua de subsister à peu près la même. Tandis que l'empire d'Orient luttait contre les barbares qui l'attaquaient sans cesse, l'Occident voyait longtemps de nouveaux royaumes se succéder dans ses provinces. Le Danube servait de barrière. Les Occidentaux ne le franchirent qu'appelés par les Grecs contre les Mahomélans. Avertis par leurs revers, ils renoncèrent bientôt à des expéditions lointaines, et redevinrent presque étrangers aux révolutions de la cour byzantine, appelés ailleurs par leurs intérêts, et séparés d'elle par la religion autant que par la position géographique.
Si l'on considère la durée, l'empire grec ou basempire appelle d'abord nos regards, puisqu'il commence à la mort de Théodose et que sa chute termine le moyen âge. Délivré des Goths , dont il détourne les armes sur l'Occident avec plus d'adresse que de grandeur, il brille sous Justinien du plus vif éclat , et se soutient avec assez de gloire contre les attaques des Perses. Jusqu'au commencement du onzième siècle, la Thrace fut plusieurs fois envahie par les Bulgares. D'abord les Avares, puis les Russes, firent aussi trembler Constantinople , après avoir détruit ses armées. Mais bientôt la tactique l'emportait sur le nombre et l'impétuosité -, et ces hordes barbares, chargées, il est vrai, quand elles étaient victorieuses , d'un immense butin, ne pouvaient du moins altérer en rien l'intégrité du territoire.
Les résultats de l'invasion des Arabes furent tout autres. Mahomet avait développé chez ses premiers sectateurs une incroyable ardeur de prosélytisme et de conquête. Le Coran devait être porté par le fer dans
i HISTOIRE
loute la terre ; Mahomet en faisait une loi à ses disciples, et il promettait le bonheur dans l'autre vie à quiconque perdrait la vie en combattant. L'Arabie devint à sa voix une pépinière d'indomptables guerriers, dont le fanatisme écrasait tout sur leur passage, les Grecs dégénérés trouvant à peine en eux-mêmes assez de courage et de foi pour se défendre. Aussi la Syrie, la Palestine, l'Egypte, la haute Asie, toute l'Afrique furent immédiatement soumises. L'empire entier eut sans doute été conquis en peu d'années, sans la division qui se mît parmi les vainqueurs. L'Asie triompha une seconde fois des conquérants qui lavaient envahie. Ou ils s'endormirent dans l'indolence , ou ils tournèrent contre eux leurs armes. Mais des montagnes du Turkestan descend un peuple vierge, conduit par des chefs intrépides. Les Turcs s'emparent de l'Asie sur les Arabes. et renouvellent les prodiges qu'avait enfantés la foi mahométane. Dès qu'ils ont constitué , mais non sans quelque peine, l'unité du nouvel empire , ils reprennent en sous-œuvre la conquête interrompue, expulsent pied à pied les Grecs de l'Asie Mineure, franchissent le détroit à leur suite, enlèvent successivement les diverses provinces, resserrent ainsi chaque jour Gonstantinople , et plantent enfin leur drapeau victorieux sur les débris sanglants du trône de Constantin.
En Occident, une nuée de barbares fond à la fois sur toutes les provinces. La cendre de Théodose n'est pas refroidie, et déjà les Goths sont aux portes de l'Italie; les Vandales ont envahi l'Afrique, les Suèves l'Espagne, les Anglo-Saxons la Bretagne, les Francs et les Bourguignons presque, toute la Gaule. Mais il ne suffit pas aux barbares de s'approprier les lambeaux de l'empire : tous veulent le frapper au eceur. Les Visigoths portent à Rome le premier coup; puis ils vont chasser les Suèves de l'Espagne et conquérir la Gaule méridionale. Les Vandales viennent ensuite, et font à la ville éternelle de nouvelles blessures Les Hérules brisent enfin la couronne impé-
riale; mais leur chef se voit presque aussitôt ravir l'Italie par les Ostrogolhs, qui s'appuient sur de prétendus droits que la cour de Constantinople leur a cédés, mais plus encore sur leur fortune et sur leur courage. La puissance des Ostrogoths tombe avec leur chef Théodoric. En vain essayent-ils de lutter; ils s'affaiblissent même par leurs succès, et l'Italie est rattachée à l'empire d'Orient. Mais les barbares continuent leur œuvre. Les Lombards plus heureux conquirent toute l'Italie septentrionale , et la gouvernèrent près de deux cents ans , Rome, l'exarchat de Ravenne et l'Italie méridionale continuant d'appartenir à l'empire. Enfin paraissent les Francs. Possesseurs paisibles depuis trois siècles de toute la Gaule romaine , d'où ils ont chassé les Visigoths et les Bourguignons-, maîtres par conquête de toute la Germanie jusqu'au Danube , à l'Oder et à la Baltique; victorieux des Lombards, dont les provinces s'étaient accrues de Rome et de l'exarchat, ils rétablissent, en 800, l'empire d'Occident, et reconstituent ainsi à leur profit l'ancienne unité romaine , que l'on pouvait croire à jamais rompue par quatre siècles d'invasions, de déchirements et de ruines.
Mais Rome avait pris chaque peuple tour à tour et l'avait façonné insensiblement à sa civilisation et à ses lois. L'empire des Francs, au contraire, se composait d'éléments hétérogènes, dont le génie d'un homme faisait le lien-, aussi dès que cet homme n'est plus , tout se rompt, tout se divise. D'un côté, la monarchie des Francs se restreint entre le Rhin et le Rhône. Les rois n'ont qu'un titre sans puissance. Il faut qu'ils luttent sans cesse contre les seigneurs qui ont usurpé à la fois et la propriété territoriale et la puissance publique. A peine si dans tout le moyen âge ils jettent quelquefois un regard sur les peuples voisins.
D'autre part, la Germanie , sous le nom d'Allemagne, reste plus longtemps une et forte. Ses princes continuent l'empire d'Occident parce qu'ils possèdent l'Italie-, qui en est regardée comme le siège. Pendant
près de deux siècles , ils dominent en souverains sur tous les pays entre le Rhin, la Baltique, la \istule, le Danube et la Save. En vain Rome et la Lombardie essayent de secouer le joug et de se constituer en Etats indépendants sous les papes et sous des princes particuliers : tout plie devant les armées de l'Allemagne, qui s'avancent même vers le Midi , en resserrant de plus en plus les Grecs sur les côtes de la Pouille et de la Calabre. Toutefois c'est l'Italie qui se dérobe la première à l'influence germanique. Les seigneurs allemands profitent de la lutte pour relâcher les liens qui les attachaient au trône impérial, et pour se constituer en une monarchie fédérative. Toutes les principautés sont héréditaires ; l'empire seul est électif : et pourtant les empereurs ressaisissent peu à peu au dedans leurs droits et leurs prérogatives, et maintiennent au dehors leur influence.
Les Normands sont les derniers peuples barbares qui aient envahi l'Occident. Pendant tout le neuvième siècle, on les voit, pillards déterminés, infester toutes les côtes de leurs nombreuses expéditions. Au commencement du dixième siècle , ils s'établissent en France. En 1026, ils préludent à leur puissance future en Italie, où ils fondent en moins d'un demi-siècle le royaume des Deux-Siciles , aux dépens des princes Lombards, des empereurs d'Orient et des Sarrasins d'Afrique. Enfin, l'an 1066, ils s'emparent de l'Angleterre sur les Anglo-Saxons, jettent dans cette île les premières racines d'un empire dont nous voyons de nos jours les rapides développements, et commencent contre la France une lutte dans laquelle ils s'isolent, pour toute la période du moyen âge , de presque tous les peuples de l'Europe.
En Espagne, les descendants des anciens Goths combattent pied à pied pendant huit siècles pour la possession d'un sol dont les Arabes avaient dépouillé leurs ancêtres. Nous les verrons avancer d'un pas lent, mais sur, dans leur conquête, et le moment où le croissant triomphe en Orient, est presque celui où il disparaît en Espagne.
Tels sont les peuples dont nous allons développer successivement les annales. S'il faut les classer selon leur importance relative, nous mettrons d'abord l'empire d'Orient , isolé, il est vrai, de nos contrées, mais brillant par les armes à différentes époques, et surtout nous conservant, un peu à son insu, l'héritage de la littérature , de la science et des arts. Vient ensuite l'empire des Arabes , et pour l'étendue de leurs conquêtes, et parce qu'ils ont revivifié en Orient et porté en Occident une civilisation ignorée ou abâtardie. Nous nommerons en troisième lieu les Francs , peuple à la fois conquérant et civilisateur, dont les deux branches sont les Allemands , qui jouent le premier rôle dans toute la seconde moitié du moyen âge , et les Français, qui jettent à la même époque les solides fondements de leur influence et de leur gloire future. Bien loin après ces trois peuples , apparaissent les Normands, les derniers venus, mais non pas les moins célèbres. Quant aux autres peuples, ou leur influence a été nulle, ou elle a été d'une faible durée.