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CHAPITRE XXXVI

De l'Italie, depuis les traités de Tarascon et d'Anagni jusqu'au règne de Jeanne Irc à Naples. (1295-1343 — XIIIe et XIV siècles.) — Suite de la querelle entre les guelfes et les gibelins. — Les Visconti à Milan.

La Toscane et la Lombardie avaient paru échapper quelque temps à l'anarchie : mais bientôt les deux parlis, guelfe et gibelin, reparurent-, une foule de nouveaux tyrans s'élevèrent; ce ne fut plus que révolutions, au milieu desquelles le peuple ne trouvait point le bonheur. Le marquis de Montferrat dut le premier un accroissement de puissance à l'abaissement de la maison d'Anjou. Son crédit, capable de disputer la prééminence à cette famille au temps de sa grandeur, le fit reconnaître (1282) par Milan elle-même, comme chef de la ligue lombarde. C'était parer la victime pour le sacrifice. Chassé de Milan par les Visconti, il vit une partie des villes s'allier contre lui avec le comte de Savoie. Il s'était rendu en toute hâte à Alexandrie pour empêcher la ville de se soulever : sa présence ne fit que donner à la sédition de nouvelles forces. Fait prisonnier (1290), il mourut deux ans après , renfermé dans une cage de bois , ou , se-

Ion d'autres, de fer, d'après une coutume de cette époque.

Cet événement affermit plus que jamais, à Milan, l'autorité des Visconli. En 12G3, le cardinal des Ubaldins, tout-puissant sous Alexandre et sous Urbain, avait promu à l'archevêché de cette ville un Othon Yisconti, issu d'une famille obscure, quoique noble, mais qui s'était attaché à sa fortune, et qui lui avait rendu par ses talents de grands services. Cette élection ayant été faite contre la volonté de Martino délia Torre , qui gouvernait alors Milan , le nouvel archevêque vit longtemps se fermer devant lui les portes de son église. Comme il s'aperçut, après quinze ans d'efforts, que l'autorité du saint-siége serait toujours insuffisante pour les lui faire ouvrir, il se réunit à de nobles exilés, et, de concert avec eux, il prit les armes avec tant de bonheur, qu'il chassa enfin les torriani (1277), et qu'il joignit au gouvernement spirituel de Milan la direction des affaires temporelles. Tandis qu'il rendait heureux ses sujets par une administration toute paternelle, il satisfaisait le besoin de supériorité, dont Milan fut toujours jalouse. Son neveu Maltéo Yisconti, qu'il fit nommer capitaine de la ville, fut encore reconnu pour chef par Albe, Asti, Alexandrie , Novare et Yerceil ; en même temps il se jeta sur le Montferrat pendant la captivité de Guillaume , et contraignit son fils Jean Ier, d'aller chercher un asile dans le Dauphiné, puis à la cour de Naples.

Adolphe de Nassau venait d'être élu empereur après Rodolpbe de Habsbourg. Othon, toujours occupé de l'agrandissement de sa maison, en obtint pour son neveu des lettres qui le déclaraient , en Italie, vicaire général de l'empire-, titre qui engagea encore plusieurs villes à lui prêter serment de fidélité. A la mort d'Olhon , Mattéo était trop bien affermi pour avoir rien à craindre; au contraire, devenu l'arbitre presque souverain de l'Italie, par son alliance avec Gênes, il fit pencher la balance en faveur de cette république. Pise et Venise, qui luttaient contre

elle, furent obligées, la première, de souscrire à sa propre ruine en comblant son port (1290, ; la seconde, de renoncer au commerce de la mer Noire et de la mer de Syrie après une guerre de trente - quatre ans , que termina la perte de deux grandes batailles navales en

1298. 1293 et 4298. Tant d'heureux succès élevèrent la famille des Yisconti au rang des plus anciennes maisons souveraines. La maison d'Est, qui venait d'acquérir Modène et B.eggio, ne craignit pas d'accorder à Galéas, fils de Mattéo, la princesse Béatrix. Mais ce mariage même, tout glorieux qu'il était pour les Visconti , devint la cause de révolutions nouvelles. Un

1302. seigneur de Plaisance , à qui la main de Béatrix avait été promise , ménagea une ligue contre la maison d'Est et les Yisconti. L'orage éclata tout d'un coup. Le duc de Ferrare perdit Beggio et Modène qui se révoltèrent. D'autre part, Mattéo fut chassé de Milan, et la puissance qu'il avait acquise, retourna momentanément à la famille délia Torre.

C'était l'époque où Boniface Mil Gajétan luttait avec les princes pour l'autorité temporelle, et surtout avec Philippe le Bel, roi de France. A Naples, Charles 11, quand il se réveillait de sa léthargie, consumait inutilement contre la Sicile des troupes qu'il aurait employées avec plus de succès en Italie, où princes et républiques se trouvaient en butte aux révolutions de l'intérieur et du dehors. En effet , Pise ayant été abattue par les Génois, Florence dominait seule en Toscane ; mais elle était déchirée par les factions. On avait divisé le peuple en douze corporations appelées arts; d'où le premier magistrat se 'nommait prieur des arts et de la liberté. Les nobles étaient exclus de toute magistrature; bien plus, on privait (1292) des droits de cité trente-sept familles les plus illustres. Les guelfes et les gibelins, sous la dénomination nouvelle de noirs et de blancs, se livraient à toute leur animosité. Dans les états de l'Eglise, Nicolas III avait élevé la famille des Ursin , Nicolas IV (1288-1292), celle des Colonne, dont les rivalités causaient chaque jour des déchirements

funestes. Boniface VIII les augmenta en élevant vingt -deux Cajétan à l'épiscopat, trois au cardinalat, et deux à la dignité de comte. Pour s'assurer la prépondérance , il appela en Italie Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Ce prince entra victorieux à Florence, et rendit aux noirs la supériorité, condamnant à mort ou exilant leurs adversaires. Après avoir ainsi mérité le nom de pacificateur de la Toscane, il passa dans la Sicile qu'il voulait soumettre à la maison d'Anjou. Frédéric lutta avec succès. Cependant il crut devoir signer (1302) le traité de Castronuovo, par lequel il épousait une fille de Charles II ; et en faveur de ce mariage -, on lui abandonnait la Sicile, sa vie durant, sous le nom de royaume deTrinacrie, à moins qu'on ne lui fournît assez d'argent et de troupes pour conquérir la Sardaigne.

Vers la même époque, le duc de Ferrare partageait ses provinces entre plusieurs enfants, qui se 1305. firent la guerre pour s'agrandir; de sorte que l'un d'eux vendait même Ferrare (1309) à la république de Venise. Le marquis de Montferrat mourant sans postérité , ses états se trouvaient divisés entre le marquis de Saluces, et Théodore Paléologue, second 1308. fils de l'empereur Andronic et d'Yolande de Montferrat, sœur du défunt marquis; enfin la succession au duché de Savoie était aussi l'objet de bien des querelles, qu'Amédée V (1285-1323) terminait en abandonnant à Philippe, son neveu et le mieux fondé de ses compétiteurs, Turin, Pignerol, et généralement tout le Piémont.

A Venise, le doge Gradénigo, irrité contre le peuple, qui avait voulu en porter un autre à la dignité souveraine, restreignait d'abord l'éligibilité pour le grand conseil aux familles des sénateurs en exercice (1298). Après lui, Jean Soranzo rendit héréditaire leur di- 1309. gnité; et dès lors le gouvernement prit entièrement la forme aristocratique. Martin Boccone et Boémond Tiépolo tentèrent, à deux époques différentes, de rendre au peuple la souveraineté : mais la première

trame fut brisée avant d'être ourdie (1299). La se- 1310. conde eut d'autres suites. Il fallut combattre. Le parti populaire, auquel s'étaient donnés quelques membres du grand conseil, fut abattu 5 et pour prévenir toute autre tentative, on établit le tribunal redoutable des Dix, inquisition politique qui atteignait et frappait dans l'ombre ses victimes.

Ce fut au milieu de ces secousses qu'à la mort de Benoît XL Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, fut élu pape (1305; sous le nom de Clément V, par l'influence de Philippe le Bel, et fixa pour longtemps la résidence du saint-siége à Avignon, place qui appartenait au roi de Naples B.obert, fils et successeur (1309) de Charles IL Vers la même époque, l'empereur Henri YII de Luxembourg, plus tranquille en Allemagne que ses prédécesseurs, revendiqua les droits de l'Empire sur l'Italie. En conséquence, il traversa les Alpes avec deux mille cavaliers d'élite, et fut parfaitement accueilli d'Amédée V de Savoie, dont la politique consistait à tenir la balance égale entre les gibelins et les guelfes. Ceux-ci, protégés du pape et du roi de jNaples, avaient repris partout l'avantage : l'arrivée de l'empereur rétablit les affaires des gibelins. Mattéo Yisconti acheta cinquante mille florins d'or les secours des impériaux. Nommé vicaire de l'empire, il ressaisit son influence et rentra [311. en souverain dans Milan, et les torriani furent tous massacrés ou proscrits. Venise fit aussi alliance avec l'empereur. Cette république venait d'acheter Ferrare de la maison d'Est: ce qui lui avait attiré les excommunications et les armes de Clément V. Henri cependant perdait au siège de Bresse un temps précieux, s'emparait de l'autorité à Gênes, et recevait à Borne (1312) la couronne impériale des mains du légat, tandis que PiObert et les guelfes lui disputaient avec succès plusieurs quartiers de cette même ville. Cependant l'armée allemande croissait de jour en jour ; les gibelins accouraient de toutes parts : Gênes armait soixantedix galères; Pise dépensait en sa faveur deux millions de florins d'or-, Frédéric partait de Messine avec cin-

(juante vaisseaux pour faire une descente en Calabre ; il paraissait donc impossible que la Toscane et le royaume de Naples résistassent à une aussi formidable invasion : Henri mourut, et les guelfes furent 1313. sauvés.

Les gibelins , et surtout Pise, se trouvaient exposés aux vengeances du roi de Naples, que Florence avait proclamé son seigneur : deux hommes leur donnèrent successivement la supériorité. Le premier fut un gouverneur de Gênes pour les Allemands. Appelé par Pise et maître de Lucques, il marcha contre Robert et les Florentins; mais, à la suite d'une grande victoire, ou le frère même de B.obert et les principaux capitaines guelfes perdirent la vie, il se déshonora par ses cruautés et ses tyrannies envers les siens, en sorte que Gênes appela L\obert et se donna à lui pour vingt années. Le second fut Castruccio Castracani. Exilé jadis de Lucques, sa patrie, il avait porté les armes en Flandre contre Philippe le Bel, et il était revenu en Italie à la suite de Henri VII. Pise et Lucques s'étant révoltées contre le despotisme de leur sauveur, Castruccio fut élu chef de la ligue gibeline d'un consentement unanime, et il ne démentit pas l'espoir que l'on avait conçu de sa prudence. Galéas Visconti, fils de Mattéo, lui avait succédé en 1322. Chassé de Milan, il y était presque aussitôt rentré; puis il y avait été assiégé par les guelfes qui lui enlevèrent Plaisance. De concert avec ce prince, Castruccio entra sur les 1325. terres des Florentins et les défit en bataille rangée. Cane délia Scala, à qui Henri Vil avait donné Vérone, Vicence et la marche irévisane, profita du moment pour s'emparer de Padoue qu'il convoitait depuis longtemps. D'autre part , le pape contraignait les Vénitiens de renoncer à Ferrare, et réduisait la maison d'Est à son ancien patrimoine. Dès cette époque, un grand nombre de seigneurs gibelins cherchèrent à sceller leur puissance en se réconciliant avec les guelfes et en se faisant reconnaître par le pape.

En Allemagne, Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche se disputaient l'empire. Après dix années de

guerre, la victoire se déclara pour le premier. Jean XXII (1316-1334, avait été l'âme du parti contraire. Aussi, dès que Louis se voit affermi, il traverse les

1327. Alpes avec huit cents cavaliers, prend à Milan la cou ronne de fer, après avoir fait prisonnier Galéas, qui voulait le trahir, est accueilli par Castruccio., qu'il nomme duc de Lucques, soumet Pise révoltée, marche à Rome, où il se fait couronner par Sciarra Colonne, préfet de la ville, et, excommunié par le pape, il le dépose à son tour, d'après l'exemple donné par les princes de Franconie et de Souabe. Cependant les guelfes, Robert à leur tête, s'étaient réunis contre l'ennemi commun, et les gibelins, alliés naturels de l'empereur, se refroidissaient, parce qu'il semblait vouloir abaisser leur puissance. Castruccio donna l'exemple et se retira à Lucques, où il mourut la même année. De concert avec Frédéric de Sicile, à qui Robert avait voulu enlever Palerme en 1324, Louis de Ravière méditait le siège de Naples. La défection des seigneurs gibelins le contraignit à se retirer en Allemagne. Azzo, fils de Galéas, qu'il avait rétabli à Milan, se fit aussitôt nommer par le pape vicaire de l'empire en Lombardie. Mais cette expédition avait affermi à Mantoue Louis de Gonzaguc, qui en avait été proclamé seigneur en 1328, et à Ferrare la maison d'Est, rappelée en 1317 par les citoyens révoltés, et à qui le pape n'avait cessé de faire depuis dix ans une guerre acharnée.

Lucques, devenue sans maître par la mort de Castruccio, fut la proie d'une troupe d'Allemands qui la mirent à l'encan. Florence l'ayant refusée, elle fut achetée par Spinola de Gênes, qui ne la posséda pas longtemps. Jean de Luxembourg, roi de Rohême, s'étant avancé en Carinlhie, fut appelé par les habi-

1331. tants de Rresse ; bientôt il fut reçu dans Pavie, Novarre, Milan, et dans toute la Lombardie; Rergame, Modène et Reggio lui ouvrirent leurs portes : Lucques implora son secours contre la tyrannie de Spinola : en sorte que, sans coup férir, ce prince était ainsi maître d'une bonne partie de l'Italie septentrionale,

les gibelins s'étant déclarés pour lui. Mais le roi de Bohême s'était lié étroitement avec le pape Jean XXII, et avec le cardinal Bertrand du Poyet, son légat, d'autres disent son fds, qui s'était rendu maître de Parme, de Plaisance et de Bologne. Par un singulier renversement de choses , les guelfes se joignirent à un prince allemand, et les gibelins l'abandonnèrent pour se liguer avec Bobert de Naples, jusqu'alors leur plus grand ennemi. Ni les conquêtes du roi de Bohême, ni celles du légat ne furent solides. La même inconstance qui les avait rendus puissants, les renvoya, le premier dans son royaume, l'autre à Avignon auprès du pape, où il mourut.

Cependant les gibelins se jetaient à l'envi sur les dépouilles du vaincu. Louis de Gonzague s'emparait de B.eggio, la maison d'Est, de Modène ; Florence soumettait Lucques, qu'elle ne savait pas conserver: Azzo rentrait en possession de ses villes , et Mastino délia Scala, qui avait succédé en 1328 à Cane , son oncle, joignait à la seigneurie de Vérone les villes de Bresse et de Parme. Tous avaient juré de se soutenir mutuellement; mais ils ne tardèrent pas à s'attaquer l'un l'autre. La guerre éclata d'abord entre Azzo Yisconti et Mastino délia Scala. Mastino sortit vainqueur de la lutte. Déjà maître d'un grand nombre de villes, il y ajouta Lucques, qu'il achetait du gouverneur à qui Jean de Luxembourg l'avait vendue. Florence, qu'il menaçait, se ligua contre lui avec Venise et les guelfes. 1335. Ses projets ambitieux empêchèrent les gibelins de le secourir. Trop faible alors, il perdit successivement Padoue, Bresse et Parme; mais recourant à la ruse, il détacha Venise de la coalition par la cession de Trévise , vendit Lucques aux Florentins, à qui Pise la disputa par les armes, et se tira ainsi d'embarras sans un désavantage trop marqué. La fin des hostilités mit Azzo Visconti à deux doigts de sa ruine. Un de ses cousins ayant pris à sa solde les troupes de Mastino, marcha contre Milan, et ne fut vaincu qu'après un combat opiniâtre. Azzo profita de la victoire pour s'étendre; en sorte qu'il pouvait rivaliser de puissance

4339- aisée le roi de Naples, lorsqu'il mourut à trente-six ans. unanimement regretté des peuples pour ses excellentes qualités. Luchin, son oncle, lui succéda, et quoique d'un caractère bien différent, il n'en gouverna pas moins avec gloire. Ce fut lui qui rappela tous les exilés par une généreuse amnistie. Il acheta Parme d'Obizzo III , et Asti se soumit volontairement à sa puissance.

Dans l'Italie méridionale, Pierre II avait succédé en 1336 à son père Frédéric sur le trône de Sicile. Piobert avait aussitôt réclamé l'exécution du traité de Castronuovo. Les deux princes se préparèrent à la guerre. La flotte napolitaine triompha en 1339 près des îles Lipari : mais Robert fut rappelé à Naples par quelques troubles qu'il apaisa. La mort de Pierre, qui laissait pour successeur Louis, son fils, âgé de cinq ans , offrait au roi de Naples une belle occasion de réclamer ses droits. Malheureusement ce prince

1343. mourut: événement qui fut la source de bien des révolutions et de bien des crimes, tandis que le gouvernement prenait enfin une forme solide en Toscane et en Lombardie.

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