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CHAPITRE XL

De l'Allemagne, depuis Rodolphe de Habsbourg jusqu'à Fredéric III d'Autriche. — Changements divers introduits dans la constitution de l'empire pendant cette période 1273-1453 — XIIIe, XIV* et XVe siècles.)

11 y avait déjà dix-sept ans que l'Allemagne, toujours sans chef, était abîmée sous une affreuse anarchie, lorsque les électeurs se rassemblèrent et procédèrent, malgré l'inutile opposition d'Alphonse de Castille, au réta-

1 Voir chapitre XXXIX, page 374.

blissement de la dignité impériale. Il fallait à l'empire un homme ferme, capable de lui rendre sa splendeur première; et aux seigneurs, un prince qui ne fût pas assez puissant pour leur demander compte de leurs usurpations précédentes. L'archevêque de Mayence proposa Rodolphe de Habsbourg et lui concilia tous les suffrages.

Issu des anciens princes allemands, Rodolphe avait été élevé auprès de Frédéric II, qui l'avait même tenu sur les fonts du baptême. Mais plus tard, des nuages s'étant élevés entre eux, Rodolphe s'était retiré à la cour d'Ottocar II, dont il fut quelque temps grand maréchal, et il s'était distingué sous ce prince dans la guerre contre les Prussiens. Le soin de ses propres affaires lui fit abandonner le service d'Ottocar. Mal partagé d'abord dans l'héritage de sa famille, par une conduite sage et prudente, il se rendit, sous le nom d'avoyer, tout-puissant dans l'Helvétie, et ramena à lui différents fiefs collatéraux. Plusieurs villes impériales le reconnurent même pour leur chef. Lorsqu'on lui porta la nouvelle de son élection , il était occupé au siège de Baie qu'il secourait contre son évêque, et qu'il prit. Aussitôt il se rendit à Francfort, où il accepta la dignité impériale, et ensuite à Aix-la-Chapelle, où il reçut, après son couronnement, le ser- 1274. ment de tous les princes de l'empire.

Le seul Ottocar se dispensa de paraître à cette cérémonie, parce qu'il lui répugnait d'obéir à celui qui avait servi sous ses ordres. R.odolphe dissimula cette injure. Attentif au bien des peuples, il s'occupa d'abord sérieusement de purger l'Allemagne des brigands qui l'infestaient, et il s'attira ainsi l'amour et la reconnaissance des peuples. Ayant alors assemblé une diète à Augsbourg, il revendiqua, comme domaines de l'empire , les duchés d'Autriche , de Styrie et de Carniole. Le roi de Bohême voulut d'abord résister; puis il demanda et obtint la paix, à 1276. condition qu'il ne conserverait que la Bohème et la Moravie, et que Wenceslas , son fils, épouserait une des filles de Rodolphe. Un accident remit aux deux

partis les armes à la main. Ottoear élait convenu de rendre hommage, et Rodolphe, pour ménager la fierté du prince, devait le recevoir sous une tente, en présence d'un petit nombre de témoins. Au milieu de la cérémonie, la tente, s'entr'onvrant des deux côtés, fit voir aux deux cours le roi de Bohême, magnifiquement vêtu, à genoux devant l'empereur, dont la mise était au contraire fort simple. Ottoear irrité ne fut pas plutôt de retour dans ses états qu'il prit les armes. Vaincu et tué dès la première affaire, il laissa le trône à YVenceslas II, auquel B.odophe accorda la paix, moyennant le mariage précédemment conclu avec le père.

Les fiefs autrichiens et ceux de la maison de Souabe étant vacants, l'empereur les demanda et les obtint pour ses fils. Albert, l'aîné de tous, eut l'Autriche, la Styrie et la Garniole ; Rodolphe devait avoir la Souabe : (juant au troisième, l'Alsace, les possessions de sa famille en Suisse, et le royaume d'Arles lui étaient destinés : mais il mourut: et d'autre part les vassaux des deux Bourgognes avaient trop bien affermi leur indépendance, pour avoir rien a craindre des prétentions de l'empire. Rodolphe eut le bon esprit de se contenter d'une souveraineté honoraire sur ces provinces. Agissant de même à l'égard de l'Italie, où l'avaient appelé quelques princes , surtout le pape , il refusa constamment d'y paraître, et donna le premier exemple de vendre aux villes les privilèges et les immunités dont elles ont joui depuis cette époque.

C'est ainsi que Rodolphe avait fondé à jamais la puissance de sa maison. Déjà maîtresse de l'Autriche, dont elle prit le nom, elle devait joindre un jour aux couronnes de Hongrie et de Bohème l'empire, qu'elle regarderait ensuite comme son patrimoine. De sept fils, les deux qui restaient à l'empereur étaient heureusement pourvus ; de sept filles, six étaient mariées aux princes les plus puissants de l'Allemagne, au roi de Hongrie, au roi de Bohème, au comte Palatin, au duc de Saxe, au margrave de Brandebourg, au duc de Bavière. Un bonheur aussi constant valut à Rodolphe

la jalousie des seigneurs. L'an 1290, ils lui refusèrent de reconnaître son fils pour roi des Romains, et lorsque l'empereur mourut, ils firent passer la couronne sur la tête d'Adolphe, comte de Nassau, prince qui avait acquis précédemment quelque gloire, mais que l'exiguïté de ses états rendait moins redoutable à l'indépendance germanique.

Toutefois Adolphe, monté sur le trône impérial, 1292. ne fit que mécontenter par ses hauteurs ceux qui l'y avaient porté. Comme son prédécesseur, il voulut travaillera l'agrandissement de sa maison; mais il employa des moyens moins adroits et moins justes qui lui attirèrent la haine. Ligué avec Edouard 1er d'Angleterre contre Philippe IV, roi de France, il reçut des Anglais des subsides, et ne s'en servit que pour acheter et pour envahir la ïhuringe. Il se dirigeait vers l'Alsace, qu'il prétendait soumettre à ses lois, lorsqu'il dut revenir sur ses pas, à la nouvelle qu'Albert d'Autriche s'était fait élire empereur à Mayence. Une seule bataille, près de Worms, commença et finit la guerre, Adolphe ayant perdu l'empire avec la vie.

Quoiqu'une seconde élection eût validé ce que la 1*298. première pouvait avoir d'irrégulier , Boniface Mil refusa de reconnaître le nouveau prince ; puis il voulut s'en faire un appui dans ses démêlés célèbres avec Philippe le Bel. Albert, bien éloigné d'entrer dans les vues du pontife, se lia au contraire plus étroitement avec la France, Rodolphe, un de ses fils, ayant épousé une des filles de Philippe. En paix avec ses voisins, il essaya de poursuivre les plans de son père : mais plus sage qu'Adolphe, il prit soin de ne s'attirer en Allemagne aucune inimitié.

Après avoir rendu à la couronne quelque droits 1305. dont s'étaient emparés les princes ecclésiastiques, Albert tourna ses vues du côté de la Bohême. YVenceslas 11, prince belliqueux et sage, avait agrandi ses étals et acquis la suzeraineté de la Silésie. Elu roi de Pologne, l'an 1296, il se vit encore, l'an 1302, appelé au trône de la Hongrie: mais Charobert lui ravit bientôt cette dernière couronne avec le se-

cours d'une partie des Hongrois et du pape. Wenceslas III, qui ne régna qu'un an, vit encore la Pologne lui échapper. En lui finit la postérité des rois slaves. Albert entra alors en Bohême, avec l'agrément des princes de l'empire; et par le mariage de Rodolphe son fils , alors veuf, avec la veuve de Wenceslas. il crut avoir assuré le royaume à sa famille. .■Malheureusement pour lui, Rodolphe mourut au bout d'un an. Henri, comte de Carinthie et beau-père de 1307. Wenceslas, fut élu par les Bohémiens, et se maintint contre les efforts de l'empereur en faveur de son autre fils Frédéric II. Bientôt la révolte des Suisses détourna ailleurs les armes d'Albert 5 mais la maison d'Autriche gagna cependant à celte guerre la Misnie, dont elle dépouilla injustement le prince qui la possédait.

L'Helvélie, morcelée en une multitude de fiefs, avait toujours relevé de l'empire. Elle appartenait jadis soit au duché de Souabe, soit à la maison de Zœhringen, qui finit avec Bertold V au commencement du règne de Frédéric II. Parmi les nombreux vassaux qui se rendirent indépendants, la famille la plus puissante était celle de Habsbourg. Rodolphe était seigneur de Zug, de Glaris, de la Thurgovie et d'une partie du territoire de Zurich, qu;md il ceignit la couronne: de plus il était avoyer des cantons d'L'iï, de Scbwitz et d'Unlervvalden. Empereur, il acheta Fribourg et Lucerne, et resserra les liens de dépendance : néanmoins la Suisse continuait à jouir d une certaine liberté. Albert Ier voulut la soumettre entièrement, pour en former une principauté à l'un de ses fils, et peut-être y eût-il réussi . sans la tyrannie insolente des officiers qu'il y envoya. Les trois cantons d'L'ri, de Schwitz et d'Unterwalden formèrent les premiers une ligue. Stauuachea, Furst et Melrhial, qui en lurent les chefs, s'adjoignirent Guillaume Tell, archer célèbre, qui, forcé par Gessler, gouverneur d'L'ri. d'abattre une pomme sur la tête de son propre fils, l'avait fait sans blesser l'enfant, et qui plus tard avait tué Gessler lui-même, pour se venger

d'un ordre aussi barbare. Dès qu'Albert eut connaissance des premiers mouvements, il abandonna la Bohême pour marcher contre les Suisses ; mais assassiné près de Bàle par Jean de Souabe, son neveu, 1308. qu'il avait dépouillé de ses domaines, il légua cette guerre à sa famille.

La première maison de Luxembourg, qui avait donné un empereur à l'Allemagne en 1081, s'était fondue par un mariage , en 1246, dans la maison des ducs de Limbourg. En 4308, Henri, comte de Luxembourg, était le représentant des deux familles. Ce fut à lui que les électeurs, réunis à Francfort, se hâtèrent de donner l'empire, pour anéantir les prétentions do Philippe le Bel, roi de France.

Cependant Léopold, le second des enfants d'Albert, entrait en Suisse, où il était battu par des pasteurs qu'il méprisait. A Morgaten, les Autrichiens furent, écrasés presque sans combattre '1315) dans les défilés du canton de Zug. Les Suisses victorieux renouvelèrent à perpétuité l'association de iïrunnen , qu'ils avaient jurée pour dix ans en 1308, et que reconnut l'empereur. Lucerne y accéda en 1332, parce que la guerre tarissait les sources de son commerce. Vingt ans après, une révolution enleva encore Zurich à la maison d'Autriche. Le parti démocratique, qui avait le pouvoir, menacé par les armes et par les intrigues des nobles, sollicita contre eux l'appui de la Suisse. Albert II, alors chef de la maison d'Autriche, voulut réduire et punir Zurich. Mais quand il réclama de Claris son contingent, le canton refusa et s'agrégea aussi à la ligue helvétique. D'autre part, Zug, attaqué par les Suisses, se rendait à eux faute de secours (1352). Albert cependant s'avanrait avec une armée de trente-cinq mille hommes, qu'il avait levée dans l'empire, lorsque V électeur de Brandebourg ménagea entre les deux partis la paix de Lucerne (1353^, qui réservait au duc d'Autriche et ses droits et ses revenus, tout en laissant subsister la ligue.

La même année un huitième canton se réunit aux autres. Berne, ville impériale, avait un gouvernement

démocratique. Il s'était formé contre elle une confédération de plusieurs seigneurs , qui l'accusaient d'animer leurs sujets à les combattre. Vingt mille hommes qui menaçaient la ville, furent défaits à Laupen (1339) par une armée bien inférieure en nombre. Comme Berne n'avait été secourue que par les cantons, lorsque d'anciens traités qui la liaient à l'Allemagne furent périmés , elle accéda à l'association de Brunnen et s'incorpora à la Suisse. Le duc d'Autriche profita du moment pour exciter contre les Suisses l'empereur, qui déclara nulle leur confédération comme étant contraire aux droits de P empire. Lui-même vint assiéger (1354) Zurich, qui se défendit avec vigueur . tout en prolestant de sa soumission à la suzeraineté de l'Allemagne. Une trêve laissa les choses dans le même état et permit à la Suisse de goûter enfin vingt-cinq années de repos.

Henri VII, à peine élu , avait vu sa famille s'enrichir d'une nouvelle couronne : car les Bohémiens, mécon- 1309. tents de Henri de Carinthie. avaient demandé à l'empereur Jean de Luxembourg, son fils, qui épousa Elisabeth, sœur et héritière de."Wenceslas 111. Peu de temps après, Henri, voyant l'Allemagne assez tranquille, fit 1314. au delà des Alpes l'expédition dont nous avons parlé '.Il y mourut, empoisonné, dit-on, par un Napolitain que ses ennemis avaient porté à commettre ce crime. Les électeurs, qui craignaient toujours de rendre l'empire héréditaire dans une famille, se réunirent contre Jean de Bohême. Divisés d'ailleurs dans leur choix, ils nommèrent, les uns Louis V, duc de Bavière; les autres, Frédéric le Beau, duc d'Autriche, l'aîné dos enfants d'Albert Ier. La guerre civile partagea huit ans l'Allemagne entre les deux eoncur- 13-2-2. rents; enfin, à la bataille de Muhldorf. Louis demeura vainqueur, et son rival, tombé entre ses mains, languit trois ans dans une prison. Jean XXII, ennemi déclaré de la maison de Bavière, et sollicité en outre par l'Autriche, prit en main la défense des vaincus

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