TOME PREMIER
L'Histoire du Musée de Bordeaux n'a jamais été faite ; les éléments manuscrits ou imprimés en sont dispersés aux Archives principalement et à la Bibliothèque. Le seul guide qui puisse diriger nos recherches et nous donner un sommaire et un plan de cette Histoire, c'est V Introduction du Catalogue de 1855. Les quarante pages de cette Introduction portent le titre qu'elles justifient d' « Origine et formation du Musée de Bordeaux » ; les pages 1-33 sont consacrées à la période de 1801 à 1830, qui fait l'objet du présent volume, où l'on trouvera cité tout l'important de ces pages. Mais ce guide n'est pas très sûr. Les rédacteurs du Catalogue de 1855 étaient Pierre Lacour, le Conservateur du Musée, et Jules Delpit, l'infatigable chercheur, le fécond érudit à qui on doit la fondation de la Société des Archives historiques de la Gironde. En 1855, le vénérable Conservateur, né le 16 mars 1778, était âgé de soixante-dix-sept ans, et sa mémoire vieillie pouvait être infidèle; on sait, d'autre part, que Je très savant Jules Delpit se fiait beaucoup trop à ses vastes souvenirs et se trompait souvent dans les questions de faits et de dates, faute d'une exacte consultation des textes précis. L'âge avancé de l'un des rédacteurs, la légèreté de l'autre, expliquent bien des erreurs matérielles que j'ai corrigées chaque fois que des documents authentiques me l'ont permis. Alors que les affirmations de Y Introduction du Catalogue de 1855 ne se trouvent confirmées par aucune preuve officielle, je me contente de les citer sous toutes réserves.
Malheureusement, les cas sont très fréquents où les Archives Municipales ne nous fournissent aucun moyen de contrôle. On sait ce que nous a coûté, le 13 juin 1862, l'incendie qui aurait
été beaucoup moins funeste, si la Municipalité d'alors avait compris que, bien plus encore qu'un théâtre d'opéra — frivole sanctuaire de manifestations d'art dont le souvenir seul subsiste — les gloires durables d'une grande ville, c'est-à-dire les Musées, les Bibliothèques, les Archives, ont le droit d'être préservés de toute chance de sinistre. Comment qualifier assez sévèrement l'incurie artistique d'une Municipalité qui a laissé brûler, le 7 décembre 1870, dans les salles de l'Hôtelde- Ville, occupées par la garde nationale, des tableaux de grand prix, au nombre desquels était la Chasse aux lions de Delacroix ?
Les documents, se rapportant au Musée, qui ont échappé à l'incendie de 1862, ont été recueillis avec le plus grand soin et mis à ma disposition par l'excellent Conservateur des Archives, M. Ducaunnes-Duval, membre de l'Académie de Bordeaux, et par le sous-archiviste, M. Rousselot, qui a eu la complaisance d'aller faire à mon intention toutes les recherches nécessaires aux Archives Départementales dont l'accès est aussi difficile aux mortels profanes que pouvait l'être, en des temps meilleurs, l'enfer virgilien, strictement gardé par le fameux Cerbère. La Municipalité est heureuse que ses Archives — d'un abord facile — soient confiées à la garde aimable de MM. Ducaunnès-Duval et Rousselot; et l'adjoint délégué aux Beaux-Arts, qui se félicite d'avoir pu obtenir que les Archives soient placées dans son service, tient à donner aux Archivistes Municipaux le témoignage de toute sa reconnaissance, dès les premières pages de ce livre, dont leur bonne grâce et leur dévouement ont permis la mise en œuvre et assuré l'exécution.
Comme les Archives, la Bibliothèque m'a ouvert ses trésors. Le savant Bibliothécaire, M. Raymond Céleste, membre de l'Académie de Bordeaux, a trié dans les papiers de Lacour provenant des collections de M. Delpit et conservés à la Bibliothèque ceux qui se rapportent à l'Histoire du Musée. Souvent, ces papiers complètent d'une manière très utile ceux qui se trouvent aux Archives; quelquefois, la Bibliothèque nous donne le premier brouillon, et les Archives, la rédaction définitive et officielle d'un même rapport ou d'une même lettre, et la comparaison des deux documents permet de relever de curieuses variantes(1). M. Céleste m'a également communiqué un certain nombre de journaux bordelais où se trouvent de curieux articles de critique artistique; je dois avouer que j'ignorais complètement l'existence des Étrennes Royales de la Ville de Bordeaux*® et du Kaléidoscope, « journal de littérature, de modes et de théâtre (3) ». Le dévoué bibliothécaireadjoint, M. Jacques Boucherie, m'a obligeamment communiqué plusieurs documents empruntés aux Archives de la Société Philomathique, documents qui m'ont aidé à porter quelque lumière dans l'Histoire assez confuse des Expositions des Beaux-Arts qui eurent lieu à Bordeaux de 1820 à 1830 (4). Je suis heureux d'adresser tous mes remerciements à la Bibliothèque comme aux Archives.
I Par suite de circonstances regrettables, c'est le Musée
lui-même qui m'a le moins fourni pour son histoire. On
i\) Voir p. 295-297, les variantes du projet de lettre rédigé par Lacour, i le 1er février 1818, et de la lettre elle-même adressée au Maire, le 2 février.
(2) Voir p. 258-200.
I (3) Voir p. 478-480.
! (4) Voir p. 335, 504-509 et 513-517.
trouvera aux premières pages de ce volume un certain nombre de renseignements dus à l'ancien Conservateur, M. Vallbt : il m'a fallu mettre une certaine réserve à demander ces renseignements. M. Vallet 'était déjà atteint de la maladie qui devait l'enlever brusquement (1); les moidres recherches le fatiguaient, et la plupart de ces recherches que je provoquais le conduisaient à constater quelques unes des nombreuses erreurs de ses Catalogues de 1881 et 1894 (2). Le peintre distingué qui est notre nouveau Conservateur, M. Jean Cabrit, n'a pu, malgré son zèle éclairé et sa bonne volonté, m'aider beaucoup pour l'Histoire d'un Musée qu'il ne connaissait pas encore lui-même à fond et sur lequel son prédécesseur ne lui laissait ni archives particulières, ni notes personnelles. Je ne quitte pas nos Musées sans adresser tous mes remerciements à M. Camille de Mensignac, Conservateur du Musée d'Antiques, du Musée préhistorique, du Musée d'armes et du Musée Bonie. M. de Mensignac est un Bordelais passionné à qui rien de ce qui touche à l'histoire de l'art dans sa ville natale ne saurait rester étranger : je lui dois bien des indications utiles (3). Un peintre qui figure au Musée, comme M. Cabrit, M. Paul Salzbdo, le bon professeur de l'Ecole Municipale des Beaux- Arts et des arts décoratifs, a droit, lui aussi, à mes meilleurs remerciements (4).
M. Gimeaux, chef de bureau à la Division des Beaux-Arts, mérite ici une mention toute particulière. Il a été, pendant de
<*> M. Vallet est mort le lundi 20 mars 1899.
<2> Je crois, dans les Notes de ce volume, avoir corrigé la plupart des erreurs du Catalogue de 1894 qui concernent la période antérieure à 1830.
(3) Voir, en particulier, au sujM du graveur Andrieu, la note 2 de la page 220.
(*) Voir la note 4 de la page 177.
longs mois, le collaborateur fidèle que ne rebutent ni les copies fastidieuses, ni les recherches infinies dans les collections dépareillées de vieux journaux, ni les courses à la poursuite de quelque document, ni la difficulté spéciale de photographier des tableaux usés qui se prêtent malaisémennt à ce genre de reproduction. C'est aux photographies de M. Gimeaux que sont dues toutes les illustrations qui ornent et complètent ce volume; c'est avec lui que j'ai établi l'identification des tableaux provenant de la collection Lacaze; c'est lui qui, depuis deux ans, s'est mis avec une infatigable bonne volonté à ma disposition pour entreprendre toutes les enquêtes que je croyais nécessaires et dont quelques-unes ont abouti. A ce dur et multiple labeur, on supporte bien des ennuis, on s'expose à bien des fatigues, mais on apprend à connaître le Musée; on comprend comment se prépare un livre; on se rend compte de toutes les ressources d'art que possède notre ville; enfin, on acquiert tous les titres nécessaires pour devenir plus tard un excellent chef de la Division des Beaux- Arts.
En dehors des Archives de la Bibliothèque, des Musées, de la Division même des Beaux- Arts, les collaborations gracieuses ne m'ont pas fait défaut. Je dois, en particulier, à M. le notaire Castéja, la communication de deux documents relatifs à la donation Doucet(1), et à M. le Président de la Chambre de Commerce, celle de toutes les pièces relatives à la restitution de portraits et de bustes que la Municipalité dut faire, en 1814, à l'assemblée de la Bourse (2).
(1) Voir p. 158 h 1(33.
(2) Voir i). 233 à 238.
Je dois à la science artistique de M. Paul Fourché, membre du Comité consultatif des Beaux- Arts depuis août 1896, et du Comité de surveillance et de perfectionnement du Musée et de l'Ecole des Beaux-Arts depuis octobre 1899, quelques renseignements intéressants (1) et surtout une précieuse rectification qui nous permet de faire disparaître de nos catalogues une grossière erreur qui les déshonorait depuis trois quarts de siècle. On verra (2) avec quelle défiance j'accueillais le nom bizarre et absolument inconnu du prétendu Gedam, auteur d'un Saint-Jérôme lisant. Je me demandais si le peintre ne s'appelait pas Ge. Damas, Damel, Dames, etc. Confident de mes doutes, M. Fourchb a bien voulu se livrer à des recherches dont il a consigné le résultat heureux dans la note suivante (8) :
« Le tableau porté au dernier catalogue du Musée sous le n° 227, Ecole Hollandaise, représentant Saint Jérôme dans son oratoire, et attribué à un peintre inconnu du nom de Gedam, n'est en réalité qu'une des très nombreuses copies faîtes, à la fin du xvi° siècle et dans les premières années du xvue, d'un tableau du commencement du xvie siècle.
» Ce que tous les Conservateurs du Musée de Bordeaux ont pris, un peu légèrement, pour une signature est un mot hollandais, Gedaen, qui signifie fait, c'est-à-dire peint.
» Il convient donc de traduire cette prétendue signature, Gedam 1613, par « fait ou peint en 1613 » ; le copiste a eu le bon goût de ne pas mettre son nom.
(i) Voir p. 169 et 439.
(*) Voir p. 48.
(3) Rédigée le 20 juin 1899, alors que les premières feuilles de ce volume étaient déjà tirées, cette note n'a pu prendre place, comme il eût convenu, à la p. 48.
» Le panneau original est conservé, paraît-il, dans une collection anglaise. De nombreuses copies ou reproductions existent en Hollande, en Allemagne et ailleurs. Ces renseignements me sont obligeamment donnés par l'aimable et très savant Directeur du Musée Royal de la Haye, M. le Dr A. Bredius.
» Somme toute, le Saint-Jérôme, sans valeur artistique et sans grand intérêt archéologique, pourrait, si l'on réorganise le classement et le placement des tableaux, ce dont personne ne se plaindra, être relégué dans la réserve, ou placé dans les bureaux de l'Hôtel de Ville que décorent certaines toiles qui feraient assurément meilleure figure au Musée. »
C'est grâce à tous ces collaborateurs, que j'ai eu plaisir à énumérer, qu'il m'a été possible d'essayer cette Histoire du Musée. J'espère n'avoir pas commis d'erreurs trop grossières dans ce travail très long, souvent difficile et minutieux. Je ne parle que d'erreurs de faits et de dates, car je me suis prudemment dispensé de critiques d'art qui auraient été déplacées ; je me suis contenté de présenter, en les reliant de mon mieux, des documents authentiques inédits, des articles de journaux peu connus, des anecdotes qui mettent une certaine vie au milieu de textes administratifs et de catalogues bien secs.
Interprète et témoin du passé, l'histoire est Pinstitutrice de l'avenir. Puisse ce premier volume de Histoire du Musée de Bordeaux, qui ne cache aucune des fautes des anciennes Municipalités, aucune des erreurs de goût, des fatales négligences des Bordelais du commencement de ce siècle, prémunir la Municipalité actuelle et celles qui lui succéderont contre ces
fautes administratives, inspirer à nos concitoyens l'amour de ce Musée qui existe malgré l'insouciance de leurs ancêtres, fortifier les amateurs d'art dans leur éternel combat, qui a eu quelquefois ses victoires, contre la routine administrative et l'apathie de gens bien intentionnés, mais indifférents et peu instruits, qui ne comprennent pas que des dépenses faites pour l'art ne sont jamais des dépenses inutiles !
Si cette Histoire du Musée attire à notre Galerie quelques amis nouveaux., je serai largement récompensé des heures laborieuses, péniblement distraites à d'autres travaux, qu'il m'a fallu consacrer à ce premier volume de l'œuvre entreprise que je présente aujourd'hui aux Bordelais soucieux de l'histoire artistique de leur ville.
H. de la VILLE de MIRMONT.
Bordeaux, Ie' novembre 1899.
DU