‹ Histoire du Musée de BordeauxChapitre 3 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les origines du Musée.

Les Musées publics n'existent pas en France avant 1793. A Paris, le Cabinet du Roy; les collections du Château de Versailles et du Palais du Luxembourg. — Ouverture du Muséum National le 10 Août 1793. — Projet de Musée Municipal à Bordeaux en 1594. — La galerie Granvelle à Besançon (xvie et xvir3 siècles). — La première Académie de Peinture et de Sculpture de Bordeaux (1691-1709). — La Sainte- Trinité, de Jean Duclaircq et le Buste de Pierre Michel, seigneur Duplessy, par Lemoyne. — La deuxième Académie bordelaise de Peinture, Sculpture et Architecture civile et navale (1768-1793). — Les expositions des Académies de Besançon, Dijon, Lille et Bordeaux. — • Ce qu'on entendait par Musée au xviii* siècle. — Le projet de Musée par Gastambide. —

Le Musée scientifique, littéraire et artistique de Bordeaux (1783-1793). — Les richesses artistiques de Bordeaux au moment de la Révolution. — Collections de l'Archevêché, des Couvents, des Églises, du Parlement, de l'Intendance, du Palais du Gouverneur de Guvenne, de l'Hôtel de Ville. — Les portraits des Jurats. — Œuvres d'art offertes à la Municipalité.

La période révolutionnaire. — Mesures de conservation prises à Rouen, à Toulouse, à Dijon, à Nancy, à Tours, à Bordeaux. — L'arrêté de Mittié fils, agent des représentants du peuple à Bordeaux. — Les membres de la commission des Beaux-Arts : Fontanes, Jogan, Lacour. — Infamie et ineptie de Fontanes et de Jogan. — La « Lettre du citoyen Lacour, peintre, au Club National de Bordeaux ». — Compétence et honorabilité de Lacour ; ses antécédents ; son zèle courageux pendant la période révolutionnaire. — Les objets d'art confisqués chez les condamnés à mort et chez les émigrés. — Les portraits de « la famille Capet ». — Les dilapidations du maire Bertrand.

Fondation de Musées dans les villes de province. — Rôle de La Revellièrc-Lcpeaux. — Envois aux Musées d'Angers (1(5 février 1798 et 3 février 1799), du Mans (12 février 1799), de Grenoble (25 février 1799). — Le rapport de Heurtault de Lamerville au Conseil des Cinq-Cents (26 novembre 1798). — Le rapport du bibliothécaire Monbalon (25 juin 1801) : « Le Muséum de Bordeaux ne possède qu'un tableau et une gravure. » — Le rapport de Chaptal aux Consuls (30 août 1801). — L'arrêté consulaire du 14 fructidor an IX (31 août 1801), qui est « l'acte de naissance des collections départementales ».

Les œuvres d'art sauvées par Lacour. — Le Tombeau d'Elisée, de Jean-Joseph Taillasson. — Le Saint-Jérôme, de Gedam. — Les Portraits de Douât et de Batanchon, par Thomire. — Le Portrait du Président Jacques d'Augeard, par un inconnu. — Le Portrait d'un

homme qui écrit, par un inconnu. — Le Christ au Calvaire, de Franck le jeune. — Le Christ au Calvaire, d'un élève de Franck. — Le buste en marbre du cardinal de Sourdis.

Reconstitution progressive de l'ancien fonds bordelais : — A. Tableaux provenant des Couvents et des Eglises : la Sainte-Trinité, de Duclaircq; la Pieta, de l'Eglise Sainte-Croix ; la Visitation (Lacour), de l'Eglise Saint-Louis ; Y Adoration des Mages (copie d'après Rubens), de l'Église Saint-Pierre ; Jésus guérissant les paralytiques. — B. Œuvres provenant des anciennes collections officielles : le Buste en marbre de Duplessy, par Jean-Louis Lemojne ; le Portrait de Messire du Mullet, par Guillaume Cureau ; la Réduction en bronze de la statue de Louis X V et le Buste en marbre de Montesquieu, par Jean-Baptiste Lemoyne. — C. Œuvres provenant de l'ancienne Académie : Loth et sa famille que les Anges pressent d'abandonner sa maison et Bidon et Enée dans la grotte, par Lacour; le Portrait d'un acteur, par Lacour; les Ruines d'une cathédrale gothique, par Gonzalès; la Tête de vieillard, parToul ; le Portrait d'homme, par Leupold ; les Terres-Cuites, de Deschamps ; le Paysage, de Briant. — B. Œuvres provenant d'anciennes collections privées: le Plafond du Grand-Théâtre, par Robin; polémique avec Lacour. Les Portraits, de Lonsing ; les Aquarelles, de Basire ; la Vue du Château- Trompette, par un inconnu.

n sait que, sous l'ancienne monarchie, il n'existait en France, pas plus à Paris que dans les grandes villes ^■flK de province, aucun de ces établissements publics connus aujourd'hui sous le nom de Musées.

A Paris, le Cabinet du Roy, fondé depuis la Renaissance, enrichi sous Louis XIV, grâce à Colbert, avait été installé au Louvre en 1681. Plus tard, les collections avaient été partagées entre le Château de Versailles et le# Palais du Luxembourg. C'est seulement pendant la période révolutionnaire qu'elles furent réunies au Louvre d'une manière définitive : le 10 août 1793, on inaugurait le Muséum National, qui devait être ouvert au public trois jours par décade, à partir du 8 Novembre 1793.

Deux siècles avant que la Révolution eût fondé à Paris le Muséum National du Louvre, à Bordeaux, en 1594, à la suite de la découverte qui avait été faite de trois belles statues de marbre blanc, auprès du prieuré Saint-Martin, le Maire et les Jurats alors en exercice avaient eu l'idée de créer un Musée Municipal dans la ville qu'ils administraient. « Ayant jugé que la garde de telles pièces leur appartenoit plutôt qu'à un particulier, ils auroient, en mémoire de l'antiquité et grandeur de ceste dicte ville, faict dresser lesdictes statues en lieu éminent avec lesdictes inscriptions en la forme et estât qu'elles auroient

été trouvées dans des niches richement élabourées avec les

armoiries du Roy et de ladite Ville » par les soins des maîtres maçons Loys Baradier et Pierre Ardouin. Il se produisit alors un fait important à noter, c'était l'idée de la création d'un Musée Municipal, idée qui, malheureusement, ne fut pas suivie par les Maire et Jurats successeurs de Jacques de Matignon, Girard de Haillan, Thibaut, Fouques, de Fortages, Guérin, de Guichemer W. >

En effet, ce Musée Municipal ne fut jamais organisé, et nous ne savons pas ce qu'il advint de ces trois belles statues en marbre blanc qui avaient excité à un si haut point l'admiration des Jurats. Peut-être eurent-elles le sort déplorable de cette statue de Afessaline, qui se trouvait encore, en 1686, <c dans l'une des niches de la basse-couiy de l'Hostel-de-Ville >, quand, sur la proposition de M. de Bezons, intendant de la province, l'administration municipale décida de V « offrir au Roy » pour « ajouter aux ornements de Versailles ». Embarquée sur un navire qui devait la conduire à Rouen, et qui fit naufrage en Gironde, la Messqline se perdit &K Les statues découvertes en 1594 ont été perdues pour nous comme la JMessaline, on ne sait en quelle année, ni en quelles circonstances.

Alors que les Palais Royaux de Paris, puis de Versailles, ne possédaient que le Cabinet du Roy, Besançon, «c vieille ville espagnole >, avait déjà une collection privée, au moment où les Jurats de Bordeaux pensaient à doter leur cité d'une collection municipale. Commencée par Nicolas Perrenot de Granvelle (1486-1550), garde des sceaux de Charles-Quint, accrue par son fils, le Cardinal Antoine Perrenot de Granvelle (1517-1586) et par son petit-fils, François de Granvelle, comte de Cantecroy, la « galerie Granvelle », qui comptait deux cent soixante-dix tableaux et cent soixante-dix sculptures à la mort du comte de

(*) Bordeaux. Aperçu historique, sol, population, industrie, commerce, adtninistration, publié par la Municipalité bordelaise. Bordeaux, Feret et fils, 1892, tome III, chapitre ix, pa^e 310.

(*) Tamise y dis Larroque : La Messaline de Bordeaux. Bordeaux, Chollet, 1884.

Cantecrov, en 1607, devait être dispersée pendant la seconde partie du xvnc siècle. Excepté Besançon, qui d'ailleurs ne devait appartenir à la France qu'à partir de 1674, aucune ville française n'avait d'importante galerie do tableaux et de sculptures ; Bordeaux devait se contenter de ses portraits des Jurats, œuvres des peintres officiels de l'Hôtel de Ville <!>.

En 1691, se constituait à Bordeaux une « Académie Rovalle de Peinture et de Sculpture > <2), dont l'existence devait se prolonger jusque vers 1709 ou 1710. Cette Académie avait pour premier professeur M. Leblond de La Tour, « du nombre de ceux qui composent l'illustre Compagnie de l'Académie Royalle de Paris » ; pour professeurs, MM. Dubois, sculpteur ; Fournier aisné, peintre ; Gaulier, sculpteur ; Larraidy, peintre ; Berquin aisné, sculpteur; Ben tus, peintre; Thibault, sculpteur; Duclaircq aisné, peintre ; Berquin le jeune, sculpteur ; Tirman, peintre ; Dorimon, sculpteur ; pour « adjoints à professeur >, MM. Fournier, le jeune ; Duclaircq, le jeune ; Constantin.

A l'exception de Leblond do La Tour, tous ces peintres et sculpteurs bordelais sont absolument inconnus et nous ne possédons à peu près rien de leurs œuvres. C'est à peine s'il est permis d'attribuer à l'un des Duclaircq une Trinité, qui a longtemps appartenu à l'Eglise Saint-Pierre de Bordeaux et que Ch. Marionneau décrit ainsi : « Dieu le Père, assis sur des nuages, tient un sceptre et une boule surmontée d'une croix; à sa droite Jésus-Christ, tenant la croix du Calvaire, et le Saint-Esprit, sous la forme d'une blanche colombe, plane entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Au-dessus de la composition principale apparaissent des anges dans le style de l'Ecole de Le Brun (haut. 4 m., larg. 2 m. 25 c). Cette toile est signée Jean Duclaircq (?) F. et invertit, 1695 <3). »

(*) Voir Ch. Braquera ye : Les Peintres de l'Hôtel de Ville de Bordeaux. Bordeaux. Feret, 1898.

i1) Voir mon étude sur « Les origines de V École des Beaux- Arts de Bordeaux », dans la Renie internationale de V Enseignement, 15 octobre 1898.

t') Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art qui décorent les édifices publics de la Ville de Bordeaux. Bordeaux, 1861, p. 419.

Offert à la Ville par la Fabrique de l'Eglise Saint-Pierre, le tableau de Duclaircq se trouve au Musée depuis 1880 W.

Cependant, de 1691 à 1709, les quinze peintres et sculpteurs qui enseignaient à V « Académie Royalle de Peinture et de Sculpture établie à Bordeaux » ont dû produire un certain nombre d'œuvres plus ou moins importantes. Les artistes qui désiraient faire partie de la Compagnie étaient tenus de présenter des € morceaux de réception >. Nous savons, par exemple, qu'en 1692 un peintre, Marc- Antoine de La Tour, fils du premier professeur de l'Ecole, et un sculpteur, Lemoyne, se présentèrent pour être agréés à l'Académie. « La Compagnie a délibéré que M. Le Blond fera un tableau de crucifix avec une Madeleine aux pieds, de trois pies de haut et large à proportion, estant du devoir que le premier tableau qui sera exposé dans l'Académie soit à la gloire du Sauveur ; pour ce qui est de M. Lemoyne, il fera un portrait du Roy, en grand, de bois de noyer, pour mettre sur la porte de l'Académie. » Les « morceaux de réception » du peintre Marc Antoine Leblond de La Tour et du sculpteur Lemoyne furent apparemment exposés dans la salle du Collège de Guyenne, qui avait été concédée aux professeurs de l'Académie pour « faire leur exercice >. Mais nous ignorons ce qu'ils devinrent quand l'Académie disparut. Peut-être, cependant, possédons-nous une œuvre de Lemoyne, le buste en marbre de Pierre Michel, seigneur Duplessy, qui a été acheté par la Ville de Bordeaux en 1834 &K

Pierre Michel, sieur Duplessy ou Duplessis, né à Blaye en 1633, architecte-ingénieur du Roi en Guyenne, dès 1662, titulaire de lettres de bourgeoisie à Bordeaux, en date du 30 août 1687 <3), architecte de l'église et du couvent des Dominicains — sur

(4) Catalogue Vallet, édition de 1804, n° 536

(i) Catalogue Vallet, édition de 1894, n» 935.

(') Livre des Bourgeois de Bordeaux [par Dast Le Vacher de Boisville], Bordeaux, 1898 (Société des Archives Historiques de la Gironde), tome II, p. 18(5 : « 16 Mars 1762, n° 536. Michel Duplessis (Messire Jean-Baptiste), Conseiller du Roi en la Cour du Parlement de Bordeaux, commissaire aux Requêtes du Palais, a justifié descendre de Pierre-Michel, sieur Duplessis, ingénieur du Roi, son ayeul, qui prêta le serment en qualité de bourgeois, le 30 août 1687, ainsi qu'il résulte des Registres de l'Hôtel de Ville. »

LEMOYNE. — Pierre Michel, Seigneur Duplessy

remplacement duquel la Bibliothèque Municipale est installée depuis le 14 décembre 1891 — a pu parfaitement confier le soin de faire son buste au sculpteur Lemoyne, qui se présentait à l'Académie Royale de Bordeaux en 1692. Comme Michel Duplessis n'est mort que le 30 juillet 1693, il est possible également que le gouvernement de la province ait fait faire par un sculpteur officiel, membre de l'Académie, le buste de Tarchitecte-ingénieur du Roi en Guyenne*1*. Rien ne prouve, d'autre part, que Lemoyne, membre de l'Académie de Bordeaux, doive être identifié avec Jean-Louis Lemoyne (1665-1755), membre de l'Académie Royale de Paris en 1703 et père de Jeîin-Baptiste Lemoyne, qui devait ériger à Bordeaux une statue équestre de Louis XV(2).

Environ soixante ans après la disparition de la première école académique de Bordeaux (3), un certain nombre d'amateurs

(l) Ce buste a été acheté, en 1834, pour le compte de la Ville, par Jouannet, conservateur de la Bibliothèque municipale et du Cabinet des Antiques. Il est d'abord resté à la Bibliothèque : les catalogues des tableaux et figures exposés au Musée, publiés en 1839 et en 1845, n'en font pas mention. Pierre Lacour fils, conservateur du Musée de tableaux, l'enregistre en ces termes dans son catalogue manuscrit terminé le 31 décembre 1846 : « Ingénieur contemporain de Vauban ; buste en marbre blanc. » Le catalogue imprimé en 1850 mentionne ce « Buste en marbre d'un ingénieur contemporain de Vauban ». Dès le catalogue imprimé en 1855, la désignation est précise et complète : « Le Moine (Jean-Baptiste), MicJiel, seigneur Duplessy, ingénieur, buste en marbre. » L'Introduction de ce catalogue^ disait (p. 19) : « On peut ajouter [aux tableaux qui formaient le Musée de Bordeaux en 1804] deux bustes en marbre, l'un qu'on croit être P. Michel Duplessy, ingénieur du Roi à Bordeaux, vers 1670, lequel dirigea probablement la construction du

Château-Trompette sous Vauban » Trompé par cette indication inexacte,

M. Vallet disait, dans son catalogue de 1881, que ce buste « appartenait primitivement à la Ville ». L'erreur a été rectifiée dans le catalogue de 1894.

(*) M. Braquehaye (Les Peintres de VHôtel de Ville de Bordeatuv, p. 176) admet que l'auteur du buste de Duplessis est Jean-Louis Lemoyne, qui aurait été agréé de l'Académie de Bordeaux onze ans avant de devenir membre de l'Académie de Paris.

(*) Le peintre bordelais Pierre Lacour (1745-1814) — dont il sera souvent question dans ce travail — membre de l'Académie de Peinture depuis 1776 jusqu'à 1793, et ensuite directeur de l'École Municipale de Peinture de 1804, année de la fondation, à. 1814, et conservateur de la Galerie de Tableaux et du Dépôt d'Antiques de 1811 à 1814, avait collectionné un certain nombre de documents relatifs à l'« Académie de Peinture, Sculpture et Architecture civile et navale ». Ces documents ont passé à son fils Pierre (1778-1859), qui fut peintre, graveur et archéologue ; ils ont été mis en ordre par M. Jules Delpit, qui en a formé un recueil factice composé de deux gros volumes. Déposés depuis peu à la Bibliothèque Municipale, ces volumes (Collection Delpit) ne figurent pas dans le « Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque de Bordeaux » par C. Couderc, Paris, Pion et Nourrit, 1894.

et d'artistes organisèrent, en 1768, une nouvelle « Académie de Peinture, Sculpture et Architecture civile et navale. » Cette seconde École, sur laquelle nous avons de nombreux renseignements, fut reconnue par des Lettres Patentes du 14 novembre 1779. Elle disparut, en 1793, avec toutes les Académies ou Ecoles Académiques.

Les nombreuses Académies de peinture fondées dans les provinces pendant la seconde moitié du xvme siècle ont amené dans certaines villes l'organisation de galeries de tableaux et de sculptures. C'est ainsi qu'à Besançon, où l'Académie datait de 1752, les « pièces de la composition des professeurs » et les œuvres des élèves avaient formé à l'Hôtel de Ville un Musée qui disparut, le 27 mars 1793, quand l'administration locale ordonna la destruction « de tous les tableaux, tous les marbres, tous les bronzes représentant des ci-devant rois ou autres despotes »(1>. A Dijon, où l'Académie de Peinture et de Sculpture existait depuis 1767, les États de Bourgogne avaient décidé en 1783, sur la demande du peintre François Devosge — le maître de l'illustre Prudhon, qui fut pensionnaire de la province à Rome, en 1785 — la construction, dans le Palais même des Etats, d'une salle destinée à recevoir les ouvrages des jeunes artistes que la Bourgogne entretenait à Rome, et François Devosge avait été chargé d'aménager cette salle(2).

Si la Guyenne ne subventionnait pas de jeunes peintres en Italie, tout au moins l'Académie de Bordeaux, comme celle de Lille(3>, organisait des Expositions. Pendant les vingt-cinq années de son existence, notre seconde Académie de Peinture manifesta sa vitalité par la production d'un grand nombre de tableaux, de dessins, d'ouvrages de sculpture et de plans d'architecture. Les divers travaux « Peintures, Sculptures, Gravures et plans

(*j Musée de Besançon, Catalogue... par Auguste Castan. Besançon, 1886. Notice historique, p. 8.

(*) Catalogue historique et descriptif du Musée de Dijon. Dijon, 1883, Introduction, p. VII-VIH.

(') Jules Lenol.Jrt : Catalogue des Tableaux du Musée de Lille, précédé d'une notice historique. Lille 1893, p. x-xi.

d'Architecture de Messieurs de l'Académie », firent l'objet de plusieurs expositions publiques. Nous avons encore les catalogues des « Salons Bordelais > de 1771, 1774, 1776, 1782, 1787<<>. Mais, le salon fermé, aucun Musée n'existait à Bordeaux pour recevoir les œuvres qui avaient été exposées dans la grande salle de la Maison Professe, ou à l'Hôtel de Ville, ou à l'Hôtel de la Bourse.

D'ailleurs, il convient de le remarquer, au xvme siècle, l'édifice public où ces œuvres d'art auraient été réunies n'eût pas porté le nom de Musée. Nous en avons la preuve par la définition que l'Académie bordelaise donnait du mot Musée à propos d'un « Mémoire relatif au projet d'un Musée »<2), qui lui était présenté, le 22 décembre 1787, par l'architecte Jacques Gastambide <3). Le projet de Gastambide, rejeté d'ailleurs par la commission, concernait un monument assez bizarre « formé par neuf édifices qui seroient comme autant de classes ou écolles différentes, ou, pour mieux dire, de temples pour la culture des divers arts et sciences. En suivant les divers attributs des Muses, ce ne seroit plus des classes de collège, mais des temples refais par des galeries qui seroient des salles d'exercice. Au centre de la place seroit placé le temple d'Apolon qui serviroit de point de réunion pour tous les arts, mais plus particulièrement pour la musique et la distribution des prix, faisant alusion au Parnasse. > Gastambide voulait élever « le temple d'Apolon > au sommet d'une montagne dont les souterrains auraient contenu des ateliers et des fourneaux pour les expériences de physique et de chimie ; au-dessus du temple, on aurait établi un observatoire.

L'Académie repoussa ce curieux projet d'un édifice où les

(*) Voir Charles M arionn eau : Les Salons bordelais ou Expositions des Beaux- Arts n Bordeaux au XVIIIe siècle (Société des Bibliophiles de Guyenne, Mélanges, tome III. 3« fascicule, 1883).

(*) Collection Delpit: Documents sur V Académie, volume II, feuillets 329-340.

(*) Fils de Jacques Gastambide, basque, « compagnon maçon, qui avait été admis au chef-d'œuvre le 13 septembre 1771 », l'architecte Jacques Gastambide naquit a Bordeaux en 1759. Agréé à l'Académie en 1786, il exposa au Salon de 1787 des vues d'un Temple, d'un Corps de garde, d'une Prison d'État, des ruines d'un cirque antique, des ruines d'un cénotaphe. Il mourut âgé de quatre-vingts ans, dans sa ville natale, place Dauphine, le 6 avril 1839.

expériences de physique se seraient faites dans le sous-sol et où les lunettes astronomiques auraient trouvé place sur le toit du temple. Le 21 janvier 1788, le « Rapport des Commissaires nommés par l'Académie pour examiner l'esquisse d'un Musée donné pour morceau de réception à M. Gastambide par délibération du 26 février 1786 »(1) contenait une importante définition de ce que l'on entendait par Musée, à la fin du xvme siècle : « Le Musée était chez les anciens un lieu très vaste, orné de portiques, galeries et de grandes salles pour les Conférences, Bibliothèques, etc. Dans celui d'Alexandrie, en Egypte, on entretenait aux dépens du public un certain nombre de gens de lettres distingués par leur mérite. Son étimologie est prise du nom des Muses, protectrices des Beaux-Arts. Le Musée, de nos jours, est un centre commun et le point de raliement des belles-lettres, sciences et arts. Aussi faut-il que ce soit un grand bâtiment, comode, contenant des salles pour les différens exercices et les choses qu'on y enseigne, des salles particulières et de réunion, dont la circulation entre elles et leur disposition ne dérange point le silence et l'ordre qui doit y reigner. Enfin un Musée doit renfermer tout ce qui a un rapport imédiat aux arts et aux Muses. >

Les Commissaires résumaient leurs observations, généralement défavorables au projet de l'architecte Gastambide, en déclarant « qu'un semblable Musée serait même insuffisant pour Bordeaux >. En 1788, notre ville avait, cependant, depuis déjà quelques années, un Musée, qui, pour être installé d'une manière peu luxueuse et pour ne réaliser en rien les grandioses et étranges conceptions architecturales de Gastambide, n'en exerçait pas moins une sérieuse influence sur le développement littéraire, artistique et scientifique de la société bordelaise de la fin du xvme siècle. Il est indispensable de préciser ce qu'était cette institution que l'on a souvent confondue, et que l'on persiste même encore aujourd'hui à confondre, avec un Musée de Peinture et de Sculpture.

(4j Collection Delpit : Documents sur rAcadé?nie, volume 11, feuillets 359-363.

À Paris, Court de Gebelin avait, en 1780, fondé le Musée Littéraire, et Pilàtre de Rozier, en 1782, le Musée Scientifique, centres de réunions où se faisaient des cours et des conférences. A Bordeaux, en 1783, l'abbé Dupont des Jumeaux <*> forma le projet « de réunir dans la capitale de la Guienne tous les avantages du Musée de M. Gebelin qui n'était qu'une Société littéraire, tous ceux du Musée de M. Pilàtre, où l'on donne des cours de différentes sciences et de langues ; ceux du salon de M. de la Blancherie où l'on expose des morceaux de peinture, sculpture, gravure, dessin, des modèles d'architecture navale, etc., et où l'on fait de la musique; ceux des clubs qui doivent être un point de réunion et un moyen de communication pour les savants, les littérateurs, les artistes, les amateurs et les étrangers, et où l'on peut trouver toutes les feuilles périodiques, les mémoires des Académies et d'autres ouvrages à consulter ; enfin, les avantages de la Société Philanthropique vouée uniquement à la bienfaisance <2). >

Protégé par l'intendant de Guyenne, Dupré de Saint-Maur, qui mit à sa disposition plusieurs locaux dépendant de l'Hôtel de l'Intendance, l'abbé Dupont des Jumeaux put ouvrir les séances le 10 avril 1783. L'existence du nouvel établissement fut prospère; nous ne savons rien des œuvres d'art qui furent exposées au Musée. Il est probable que les salons périodiques de l'Académie de Peinture, de Sculpture et d'Architecture nuisirent au succès des expositions organisées par la nouvelle société. En 1793, au même moment et à peu près pour les mêmes motifs que l'Académie, le Musée disparut.

(V Dupont des Jumeaux n'était pas bordelais ; c'est l'intendant Dupré de St-Maur qui l'attira à Bordeaux d'où il partit en 1786, quand son protecteur quitta la province de Guyenne. Professeur du cours public et gratuit de mathématiques et d'architecture navales ouvert en novembre 1781, l'abbé Dupont des Jumeaux fut l'un des fondateurs du Journal de Guyenne, la première feuille quotidienne qui ait paru a Bordeaux.

{*) Cette citation est empruntée à un très intéressant travail de M. Raymond Céleste, bibliothécaire de la Ville : « La Société Philomathique de Bordeaux . de 1783 à 1808 », p. 13 (Bordeaux, Gounouilhou, 1898, 23 p. in-8°. Extrait de la Henue Philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, n° 2, 1er janvier 1898). Tous les renseignements que je donne sur le Musée de 1783 sont dus à cette étude.

D'autres établissements similaires furent successivement fondés à sa place : en 1793, le Musée et Cercle des Arts, qui ne vécut pas ; en 1800, le Muséum d'Instruction publique, où Ton faisait des cours, où Ton donnait des concerts, où l'on exposait des tableaux, des objets d'art, des antiques, des collections d'histoire naturelle. Ce Muséum devait être l'origine de l'utile et puissante Société Philomathique de Bordeaux.

On le voit donc : avant 1789, Bordeaux possédait bien un Musée; mais ce Musée, fondation due à l'initiative privée, n'avait aucun rapport avec une galerie publique de tableaux et de sculptures.

Sous l'ancien régime, les richesses artistiques de notre ville étaient dispersées dans divers édifices.

L'Archevêché, les Couvents et les Eglises possédaient leurs tableaux. Les salles du Parlement, de l'Intendance, du Palais du Gouverneur de Guvenne, de la Mairie, étaient ornées de nombreuses œuvres d'art.

Il existait, en particulier, à la Mairie, une collection des portraits officiels des Jurats, exécutés par les peintres de l'Hôtel de Ville. D'autre part, la Municipalité avait souvent reçu en cadeaux les portraits et les bustes de princes, de grands personnages ou de hauts fonctionnaires. Et, pendant les premières années de la Révolution, elle continua à recevoir de semblables présents. C'est ainsi que, le lundi 19 avril 1790, une députa tion de l'Académie des Arts venait complimenter le Corps Municipal et lui offrir de la pîirt de M. Desenne (sic), sculpteur de Paris, le buste en plâtre de Bailly, maire de cette ville. La députation demandait en outre la permission au Corps Municipal pour faire le buste du maire actuel de Bordeaux, et cette proposition était acceptée par acclamation*1*. Le 10 mai suivant, la Municipalité recevait une lettre de M. de Seine (sic), sculpteur du Roi, qui la priait d'agréer l'hommage qu'il lui faisait du buste du Roi(2). Ce buste était offert à la Municipalité le mardi

(*) Dvcaukkks-Duv al: Inventaire sommaire des Archives Municipales, Période révolutionnaire, tome I. Bordeaux, Gounouilhou, 1896, p. 29-30. (}) Dlcaunnès-Duval : Ouvrage cité, p. 35.

24 août 1790 : « Une députation do l'Académie des Arts ayant été annoncée et introduite, les députés ont présenté le buste du Roi en plâtre adressé à l'Académie par M. de Seine, sculpteur du Roi, pour qu'elle l'offrit comme un hommage qu'il lui fait. Cette présentation a été suivie d'un discours prononcé par M. Lhôte auquel M. Séjourné, présidant le Corps Municipal a répondu^. »

Les bustes de Bailly et de Louis XVI, œuvres de Louis-Pierre Deseine (1749-1822), ont disparu. Le Musée de Bordeaux ne possède de ce sculpteur parisien, lauréat du grand prix de Rome en 1780, membre de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, qu'un Buste de Montaigne, en marbre, de grandeur naturelle (2). Exposé au Salon de 1819, ce buste fut donné par le gouvernement de la Restauration h la Ville de Bordeaux.

Le samedi 18 juin 1791, « M. Flavigny et M. Laroque jeune, élèves de l'Académie de cette ville, ayant été introduits, ont présenté un petit tableau sous verre, à cadre doré, intitulé Emblème de la Constitution française, et en ont fait hommage à la Municipalité. Ce tableau a été inventé par M. Flavigny et dessiné et gravé par M. Laroque. M. le Maire, après leur avoir exprimé les remerciements et la reconnaissance de la Municipalité, a proposé de placer ce tableau dans la Chambre du Conseil, ce qui a été exécuté en leur présence (3). » Nous n'avons aucun renseignement sur ce que peut être devenu ce tableau; le Musée n'a jamais possédé d'œuvres de Flavigny et de Laroque jeune, qui semblent n'avoir laissé aucune trace dans l'histoire de l'art à Bordeaux.

Enfin, 1' € Académie des Arts », dont l'existence se prolongea jusqu'en 1793, possédait de nombreux « morceaux de réception > et de nombreuses œuvres de ses membres qui avaient figuré aux diverses expositions périodiques organisées par la Compagnie.

Qu'elles appartinssent aux édifices publics, civils et religieux

(4) Dlcaunnès-Duval : Ouvrage cité, p. 95. (*) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 919. (*) Ducaunnks-Duval : Ouvrage cité, p. 250.

ou à l'Académie, toutes ces richesses disparurent pendant la Révolution. La collection des portraits des Jurats fut dispersée. Entassés au dépôt des Feuillants, les tableaux des Couvents et des Eglises, aussi bien que ceux qui avaient été saisis chez les émigrés et chez les condamnés à mort, se détérioraient et se perdaient.

De 1793 à 1798 s'étend une période de destruction ou de dispersion à laquelle devaient survivre bien peu des œuvres d'art qui se trouvaient avant 1789 dans les grands édifices civils et religieux de Bordeaux.

es décrets du 26 août 1791 et du 27 juillet 1793 avaient établi le dépôt du Louvre ; ceux du 14 août et du 27 novembre 1792 avaient institué le dépôt de Versailles. La Convention Nationale prenait des mesures pour conserver les œuvres d'art confisquées dans les Eglises, dans les Couvents, dans les maisons d'émigrés. Conformément aux ordres venus de Paris, les diverses administrations locales s'intéressaient avec plus ou moins de zèle et de bonheur à la conservation de ces œuvres devenues propriété nationale.

A Rouen, dès le mois de septembre 1791, le Directoire du Département avait fait faire l'inventaire des tableaux et des objets d'art confisqués. On avait chargé de ce travail le peintre Lemonnier et le dessinateur Le Carpentier, qui, sur plus de sept cents tableaux entassés dans l'ancien Couvent des Jacobins, en signalèrent, après examen, cent quarante et un dignes d'honorer l'Ecole française et de figurer dans un Musée*1*.

A Toulouse, un arrêté du 22 frimaire an II (12 décembre 1793) fondait un Musée : « Il sera fait un choix de tous les monuments publics transportables : les gravures, dessins, tableaux, statues, bas-reliefs, vases, médailles, antiquités, cartes géographiques, plans, reliefs, modèles, machines, instruments et généralement

(*) Catalogue du Musée de Rouen. Rouen, 1890, Notice, p. x-xi.

tous autres objets intéressant les arts, l'histoire et l'instruction, dont la nation avait le droit de disposer, seront recueillis, et toutes ces productions du génie rassemblées formeront une galerie qui prendra le titre de Muséum du midi de la République^. > Cet arrêté ne restait pas lettre morte : le choix était fait rapidement et, moins de deux ans après le 22 frimaire an II, le Muséum du midi de la République était solennellement ouvert, le 10 fructidor an III (27 août 1795).

A J)ijon(2), des arrêtés de l'administration départementale, en date du 14 janvier 1793 et du 2 février 1794 (14 pluviôse an II), chargeaient François Devosge, assisté du sculpteur Attiret et du peintre Auvert, de veiller à la conservation des objets d'art et de faire choix de ceux qui mériteraient l'honneur de prendre place dans une collection publique. Au bout de cinq ans, le choix était fait et la collection constituée. Sur la recommandation de François Devosge, Louis -Gabriel Monnier était nommé conservateur du Musée par un arrêté de l'administration départementale, en date du 17 ventôse an VII (7 mars 1799). Le même arrêté déclarait le Musée établissement public et en fixait les jours d'ouverture. L'accès en fut permis au public à partir du 3 fructidor an VII (20 août 1799).

A Nancy, le Musée ne devait être ouvert qu'après les envois faits par le gouvernement, en l'an XIII. Mais, dès le 16 mai 1793, un arrêté du Directoire de la Meurthe donnait commission aux <c citoyens Joseph Laurent, peintre, demeurant à Nancy, et J.-B. Chargoit, notaire à Senones et amateur ><3> de rassembler les œuvres d'art dans la chapelle des Visitandines, qui devait prendre le nom de Muséum. Les inventaires, rédigés en 1793 et en 1794, constataient l'existence de plus de cent trente tableaux.

A Tours, un arrêté du 6 février 1793 avait ordonné la

I1) Clkmfnt de Ris : I^es Musées de Province, tome II. Paris, 1861, p. 281. {*) Catalogue historique et descriptif du Musée de Dijon. Dijon, 18S3, Introduction, p,vm-xi.

(3) Musée de Nancy. Catalogue. Nancy, 1807. Notice historique, p. i.

translation des tableaux et objets d'art provenant des châteaux, abbayes et maisons d'émigrés dans les bâtiments de l' Archevêché où le Muséum était aussi organisé au premier étage. La Bibliothèque fut installée au deuxième ; l'école de dessin et l'école centrale au rez-de-chaussée ,1).

A Bordeaux, dès le 23 avril 1790, des commissaires délégués par le Corps Municipal faisaient exécuter le décret du 20 mars 1790 relatif à l'inventaire des bibliothèques des Couvents mises à la disposition de l'Etat (2), mais il ne semble pas que l'on se soit occupé en même temps de faire l'inventaire des richesses d'art qui devenaient, elles aussi, propriété nationale.

C'est seulement à la suite des décrets de la Convention en date du 25 octobre 1793 (3 brumaire an II)(8)etdu27 janvier 1791 (8 pluviôse an II)(4> qu'un agent i\ Bordeaux des représentants du peuple, le citoyen Mittié fils, qui semble îivoir été doué d'un autoritarisme prétentieux et ridicule, prit un arrêté « dont l'application devait être funeste à la conservation des livres et des objets d'art en en facilitant le vol<r,) >.

(') Histoire et description du Musée de Tours, par F. Laurent et A. deMontaiolon. Paris, Pion, sans date, p. 4.

(') Bordeaux. Aperçu historique, etc.. Tome M, chapitre vm, Histoire delà Bibliothèque, par R. Céleste, p. 150 et suivantes.

P) Article premier. — Il est défendu d'enlever, de détruire, mutiler, ni altérer eu aucune manière, sous prétexte de faire disparaître les signes de féodalité ou de royauté dans les bibliothèques, collections, cabinets, musées publics ou particuliers, non plus que chez les artistes, ouvriers, libraires ou marchands, les livres imprimés ou manuscrits, les gravures et dessins, les tableaux, bas-reliefs, statues, médailles, vases, antiquités, cartes géographiques, plans, reliefs, modèles, machines, instruments et autres objets qui intéressent les arts, l'histoire et l'instruction.

(4; Article premier. — Aussitôt après la publication du présent décret, les administrations du district, en conséquence des instructions ci-jointes, feront dresser un récoleinent des inventaires qu'elles ont dû faire des livres et manuscrits et de ceux qu'elles sont tenues de faire encore des livres des ci-devant corps et communautés ecclésiastiques, ainsi que des condamnés dont les biens sont confisqués, ensemble des objets d'histoire naturelle, des instruments de physique, de mécanique, des antiques, médailles, pierres gravées, tableaux, dessins, gravures, plans, cartes et autres monuments des Arts et d'Instruction qui leur appartenaient, et en feront parvenir une copie au Département et une autre au Comité d'Instruction publique.

!s| Bordeaux. Aperçu historique, tome 111, chapitre vin, Histoire de la Bibliothèque, par R. Céleste, p. 166. — C'est a Y Histoire de la Bibliothèque que j'emprunte le texte de l'arrêté de Mittié.

Voici le texte de cet arrêté qui fut affiché sur les murs de Bordeaux au commencement de juillet 1794 :

Mittié fils, agent des représentants du peuple, chargé de l'organisation de l'Instruction publique dans le département du Bec d'Ambès (*) ;

En vertu du présent arrêté et des pouvoirs dont il est investi ;

Considérant que l'amour des arts est lié étroitement à celui de la patrie ; que les talents se tiennent par la main, ainsi que les vertus ; et que l'intérêt public exige de former le caractère national ;

Considérant l'influence qu'ont sur les esprits des peuples les monuments publics, et en général tout ce qui frappe la vue, entraîne les sens et fixe l'admiration ;

Considérant la nécessité de donner la plus prompte exécution à l'arrêté du représentant du peuple ;

Arrête qu'il forme à l'instant une Commission des Sciences et des Arts, divisée en trois sections ;

La première aura pour objet les tableaux, bustes, statues et gravures ;

La seconde, les manuscrits et les bibliothèques ;

La troisième, la physique, l'histoire naturelle, les mathématiques et la mécanique ;

Arrête que les citoyens Lacour et Jogan seront membres de la première section ;

Les citoyens Lamery et Granger, de la seconde ;

Les citoyens Chassin-Villers et Reynaud, de la troisième ;

Arrête que le citoyen Fontanes, dont les lumières égalent le patriotisme, remplira les fonctions de chef de la Commission ;

Arrête, de plus, que les citoyens désignés et formant la Commission se réuniront dans le plus bref délai pour se concerter, s'occuperont d'abord du choix d'un local vaste, et qui réponde à l'importance des dépôts qu'il renfermera, et que ce local portera le nom de Lycée des Sciences et des Arts;

(*) Le nom de Département du Bec d'Ambès fut donné au Département de la Gironde, après la chute des Girondins, à la fin de 1793. « La dénomination de Bec d'Ambès n'a rien de déshonorant — était-il dit au Club National de Bordeaux, au coure de la séance du 10 frimaire an III. — Le mot de «Gironde ne signifie plus une position géographique, mais une chose morale, une faction dont le foyer était loin de vous et dont, peut-être, il existe encore des restes. Et l'on a craint que cette dénomination ne prêtât de nouvelles armes à la calomnie ou, du moins, ne servit à appeler Girondins les habitants du Département de la Gironde. Au reste, je crois pouvoir vous assurer que, si vous tenez à ce nom, si vous le demandez, il vous sera restitué. » (Journal du Club National de Bordeaux, du 12 frimaire an 111 de la République [2 décembre 1794].)

Enjoint auxdits commissaires, de lui rendre compte dans les vingt-quatre heures à compter de la publication du présent arrêté du résultat de leurs recherches et du local qu'ils auront choisi ;

Leur enjoignant de plus de lui désigner tous les ouvriers dont ils auront besoin dans différents genres, afin qu'ils soient requis de mettre de suite la main à l'œuvre ;

Arrête enfin que le soin des transports et placements est confié au zèle et aux talents de ces artistes, qui tiendront cet établissement prêt à être offert aux regards du peuple avant le 1er brumaire W ;

Et que le citoyen Lamery sera chargé, au nom de la Commission de lui faire, le 28 vendémiaire (2), le rapport des opérations de la Commission et des moyens qu'elle aura employés pour se conformer aux dispositions de l'arrêté du représentant du peuple.

Signé : Mittié fils, agent des Représentants du peuple.

Les citoyens qui devaient donc s'occuper spécialement des tableaux, sous la présidence de Fontanes, étaient Jogan et Lacour. Louis Jogan <3) était un graveur, marchand d'estampes, qui avait passé, le 12 septembre 1790, avec les commissaires délégués à la Bibliothèque de l'Académie, un traité en vertu duquel il s'engageait, moyennant la somme de huit cents francs, à remettre un catalogue alphabétique de la Bibliothèque, complètement terminé, au mois de janvier 1791. Le 26 juillet 1792, le catalogue, qui aurait dû être achevé dix-huit mois plus tôt, n'était pas même commencé. « Cette tâche paraissait, du reste, au-dessus de ses forces, si l'on en juge par la façon dont il écrivait. On lui enleva cette charge ; son rôle consista dès lors à coller des numéros, timbrer les volumes, les mettre en place et porter des livres aux lecteurs. » Quand, par le décret du 8 août 179-î, la Convention eut supprimé toutes les Académies, Jogan fut employé au transport et à la confection du catalogue des livres enlevés des Couvents et des maisons d'émigrés, et centralisés au dépôt des Feuillants, depuis le mois de mai de

|i) Le 22 octobre 1794.

j») Le 19 octobre 1794.

l3> Tous les renseignements sur Jogan sont empruntés à V Histoire de la Bibliothèque de Bordeaux, par R. Céleste.

la même année. Il profita de ses nouvelles fonctions pour tenter de s'enrichir; son affectation de patriotisme et la violence de son langage lui eurent bientôt conquis l'estime affectueuse des Terroristes, qui étaient alors les tyrans de Bordeaux. Directeur du dépôt des Feuillants où se trouvaient, en même temps que les livres, des objets d'art en or et en argent, Jogan s'empare de tout ce qui lui plaît; d'autre part, il dénonce les dilapidations dont on ne peut l'accuser, dans l'espoir que cette conduite empêchera de le soupçonner des détournements dont il eût été facile de le convaincre. Cet espoir n'était pas trompé : son intégrité apparente le faisait nommer officier municipal, le 9 juillet 1794, au moment où l'on épurait le personnel des administrations publiques.

Telles étaient l'honnêteté et la compétence de l'un des hommes qui devaient veiller à la conservation des tableaux et des objets d'art sous la présidence de Fontanes. Ce dernier valait encore moins que Jogan.

€ L'un des hommes qui ont fait le plus de mal à Bordeaux est, sans doute, Fontanes, Genevois, et sa conduite publique et privée prouve également qu'il n'a jamais eu pour but le triomphe des principes et l'affermissement de la République une et indivisible(1). >

Le numéro du 14 ventôse an III (4 mars 1795) de La Feuille de Bordeaux y journal du Club National de Bordeaux, est consacré presque en entier à l'histoire de cet étranger qui eut l'habileté de s'introduire au Club National vers le milieu de 1792 et le talent d'en devenir bientôt un membre influent. Chassé de plusieurs maisons de commerce pour escroquerie, « réduit par les femmes et la débauche dans un état habituel de misère et de maladie >, sans place et sans domicile, porté par les révolutionnaires à la présidence de la section Franklin, Fontanes fut, une première fois, emprisonné par ordre du Comité de Sûreté. Rendu à la liberté, il alla terroriser La Réole. De retour à Bordeaux, chargé bientôt après d'une mission à Paris,

(*) La Feuille de Bordeaux du 14 ventôse an III de la République.

où il dissipa une partie des fonds qui lui avaient 6 té remis pour être employés en approvisionnements destinés à Bordeaux, il fut arrêté de nouveau comme dilapidateur de la fortune publique. Sorti de prison une seconde fois, « Fontanes revint donc ici dans une bonne voiture, et, quelques temps après, fut nommé par Mittié fils président d'une commission des Arts, chargée du dépôt et de l'arrangement dans un Muséum des livres, tableaux, sculptures et autres objets précieux des arts et des sciences appartenant à la Nation. Les termes de l'arrêté de Mittié fils portent : le citoyen Fontanes, dont les lumières égalent le patriotisme, sera président de cette Commission. Ses lumières et sa délicatesse eurent bientôt occasion de se développer. Le citoyen Lacour, peintre, qu'on lui avait nommé pour collègue, disait à la Commission qu'il ne se permettrait aucun déplacement que ses pouvoirs ne fussent reconnus par les autorités constituées et qu'en présence de deux Commissaires de la Municipalité qui en dresseraient un cerbaL — Bah ! s'écria le président Fontanes, que vas-tu chercher, toi : des formes ! Jamais nous ne finirons rien, si nous allons demander quelque chose aux autorités constituées !<1). »

On le voit ; le président et l'un des deux membres de la Commission des Beaux-Arts étaient des misérables ; l'autre; membre, ce citoven Lacour dont Fontanes raillait si bien les scrupules, était heureusement un peintre de talent et un parfait honnête homme, qui devait se trouver fort dépaysé en pareille compagnie. Heureusement encore, Lacour resta bientôt, — tout au moins pour la section des Arts — le seul membre de la Commission instituée par Mittié fils.

En effet, dès septembre 1791, Jogan, commissaire aux Bibliothèques depuis 1791, était destitué pour cause de détournements. Vers le même temps, Fontanes était « convaincu au Conseil du district d'avoir soustrait une montre de prix provenant de Chevalier, condamné, et de l'avoir remplacée, longtemps après, par une autre de bien moindre valeur ». Ce personnage

t*j Voir la lettre de Lacour reproduite plus loin.

indélicat — ajoute encore La Feuille de Bordeaux — « a quitté Bordeaux et on Ta vu à Paris influant peut-être encore sur le sort d'une commune à qui il a déjà fait tant de mal >. Quant à Mittié fils, sa conduite scandalisait tout le monde; on ne pouvait plus tolérer à la direction de l'Instruction publique ce jeune homme présomptueux et ignorant. Le représentant <Ju Peuple Bordas arrivait à Bordeaux le 14 décembre 1794; il recevait aussitôt un rapport du Club National qui lui demandait de ne pas laisser à la tète du service de l'Instruction publique un personnage qui n'offrait aucune garantie de savoir et de moralité. Bientôt après, le représentant Bordas destituait Mittié fils. On craignait dans le public que cette destitution ne vint trop tard et que déjà la présence de Mittié et consorts dans les commissions chargées de faire l'inventaire des richesses d'art de Bordeaux n'eût amené des pertes irréparables au dépôt des Feuillants. C'est alors, le 29 frimaire (19 décembre 1794), que Lacour jugea utile d'adresser une longue et curieuse lettre aux Membres du Club National de Bordeaux, à la fois pour expliquer la part qu'il avait été forcé de prendre lui-même aux travaux de la Commission et pour rassurer par une déclaration publique les citoyens qui avaient conçu des craintes au sujet du sort des tableaux, gravures, statues et autres objets d'art confiés trop longtemps à Mittié, Fontanes et Jogan. La « Lettre du citoyen Lacour, peintre, au Club National de Bordeaux, datée du 29 frimaire », est insérée dans le Journal du Club National de Bordeaux du 4 nivôse an III de la République (24 décembre 1794).

« Citoyens, je me félicite de m'être trouvé hier au soir au Club, dans le moment ou l'on faisoit la lecture du verbal de la veille, puisque sa connoissance me fournit l'occasion de dissiper vos craintes relativement aux tableaux, gravures, statues, etc., qui doivent un jour servir à orner le Musœum de Bordeaux.

» Je serai peut-être un peu long, mais aussi vous saurez tout ce qui a été fait et dit à ce sujet.

» Je commence par vous dire, que je ne connoissois, sous aucun rapport, le citoyen Mittié fils, et ne lui avois jamais parlé, lorsque l'on

m'annonça qu'il m'avoit nommé membre de la commission des Sciences et des Arts, pour la partie des tableaux, sculptures, gravures, etc.

» L'arrêté qu'il fit imprimer à ce sujet suivit de si près l'annonce qui m'avoit été faite, que l'intervalle fut tout au plus de deux jours.

> Lorsque je vis mon nom imprimé et affiché au coin des rues, il fallut bien savoir ce qu'on vouloit de moi ; en conséquence, je me rends de suite chez le citoyen Mittié. Me voilà, lui dis-je ; je suis Lacour, peintre. — Hà ! j'allois t'écrire, me répondit-il, pour t'annoncer que tu es nommé membre de la commission des Sciences et Arts : il faut accepter, les bons citoyens doivent faire des sacrifices à leur patrie, et je compte sur toi.

> Tu n'y comptes pas en vain, lui répondis-je; j'ai toujours saisi avec empressement les occasions qui m'ont fourni les moyens d'être utile à mes concitoyens, et j'accepte la mission avec d'autant plus de plaisir, qu'elle est analogue à mes connoissances, et que je puis mieux y.remplir mes devoirs ; je viens donc te prier de me communiquer le plan de l'établissement que tu veux faire, afin de m'y conformer. Le plan ! me répondit Mittié, il n'y en a pas. Comment il n'y en a pas ! et quel est donc ton but, et que dois-je faire ? Suivre en tout mon arrêté, me répondit-il; tu l'as vu, je vais t'en donner un exemplaire.

» J'avoue, citoyens, que je fus un peu surpris de voir qu'un projet, qui me paroi ssoit d'une grande importance, put être proposé pour être mis à exécution sous huit ou dix jours, sans que l'auteur eût pris la peine de penser à établir une marche qui réglât celle des commissaires. Alors je pris le parti de demander au citoyen Mittié une demi-heure d'entretien à ce sujet, pour lui faire (*> part de mes foibles idées, et lui faire entrevoir l'impossibilité d'une telle exécution, sur-tout pour la partie de la bibliothèque, dont le travail seul de la menuiserie, lui dis-je, pour établir les rayons destinés à recevoir les livres tiendroit plus d'un mois.

» Je voulois lui observer que le travail bibliographique, l'ordre à établir pour l'histoire naturelle, celui des cours et des écoles enseignantes (car c'est ainsi que j'avois conçu qu'un Muséum ou lycée devoit être organisé à Bordeaux), demandoient un temps qu'on ne pouvoit point limiter.

» Mais le citoyen Mittié m'objecta qu'il avoit son courrier à expédier, et je ne pus avoir audience.

» L'après-midi de ce jour, car ma visite fut le matin, les six

(l) Une faute d'impression du Journal du Club remplace faire par frire.

commissaires nommés, ayant à leur tête le président Fontanes, se rendirent aux Feuillans, lieu du dépôt national, pour concerter ensemble sur le choix du monument le plus propre et le mieux placé, afin d'en faire leur rapport dans les vingt-quatre heures, comme il leur étoit enjoint par l'arrêté de Mittié. L'hôtel Saige fut désigné : là se bornoit le travail de ce jour.

» On avoit tout parcouru dans le dépôt, sans rien voir, et nous allions nous séparer sans rien conclure sur les mesures à prendre pour donner suite à notre travail, lorsque m'adressant à mes collègues et au citoyen Fontanes, dont les lumières dévoient nous servir de guide, je leur dis : Citoyens, ne seroit-il pas à propos qu'avant de nous séparer nous prissions une décision sur le mode de travail que nous avons à faire? La mission dont on nous charge est plus délicate que vous ne pensez : quant à moi, je vous préviens que je ne déplace ni tableaux, ni gravures *■ qu'au préalable on ne m'ait signifié ma nomination d'une manière légale, qu'on ne m'ait donné des pouvoirs pour agir, et que ces pouvoirs ne soient reconnus des autorités constituées; enfin, qu'on n'ait nommé deux commissaires, soient (sic) officiers municipaux ou notables, pour être témoins, toutes les fois que nous viendrons au dépôt, des objets que nous ferons emporter pour le Muséum, nous en donner une déclaration? et recevoir de nous une décharge.

» Bah ! s'écria notre président, que vas-tu chercher, toi, des formes ! Jamais nous ne finirons rien, si nous allons demander quelque chose aux autorités constituées.

» Au reste, tu n'as de compte à rendre qu'à celui qui t'a mis en place ; le représentant lui a donné tout pouvoir pour agir, et nous ne devons reconnoitre que lui.

> Ce seroit à merveille, dis-je à notre président, si les choses ne dévoient jamais changer; mais si celui qui nous met en place aujourd'hui est déplacé demain, et si celui qui lui succédera nous nomme des successeurs à qui nous soyons obligés de céder notre poste et qu'il leur plaise de nous chercher chicane sur notre fidélité, quelle preuve aurons nous pour nous justifier?

» Si, par exemple, on venoit dire : Lacour a un cabinet de tableaux, Lacour a des gravures dans son portefeuille qu'il a pris dans le dépôt national; car, enfin, j'aide tout cela, comment pourrois-je prouver le contraire?

» Peu de chose t'épouvante, dit alors Fontanes ; si l'on te calomnie, tu prouveras ton innocence bien facilement et tu n'en auras que plus de gloire.

» Je ne veux point, lui dis-je, d'une gloire qu'il faut acheter au prix de sa tranquillité; j'insiste pour les formes que j'ai proposées, ou je n'opère point.

» Mes collègues appuyèrent sur la forme, et nous nous séparâmes ainsi. Depuis, je n'ai plus entendu parler de lycée, et je n'en ai parlé moi-même que pour répéter ce que je viens de vous tracer.

> D'après cet exposé, citoyens, vous devez voir que les objets précieux que renferme le dépôt national n'ont pu souffrir aucune disposition arbitraire de la part des commissaires, puisqu'ils n'ont jamais eu d'autorisation légale, sans laquelle les dépositaires n'eussent rien livré. »

Il est permis de trouver bien optimistes les conclusions de cette lettre et de supposer que des gens qui se souciaient si peu des « formes >, qui ne s'occupaient en rien des « autorités constituées », ont bien pu, quoique n'ayant « jamais eu d'autorisation légale », se faire livrer par intimidation ou enlever eux-mêmes tout ce qui, parmi les objets d'art entassés au dépôt des Feuillants, pouvait exciter leur convoitise. Il convient, d'ailleurs, de remarquer qu'il n'existe aucune trace d'un inventaire des richesses d'art, inventaire que, parait-il, l'insuffisance des locaux, après que les objets saisis y eurent été réunis, ne permit jamais de faire.

Quoi qu'il en soit, depuis la fin de décembre 179-1, c'est à Lacour seul qu'appartient la mission délicate de conserver, pour les rendre à leurs légitimes possesseurs, les objets d'art qui avaient pu échapper à la bande de voleurs maîtresse de Bordeaux pendant les mois lamentables de la Terreur. Il n'était plus question évidemment de « tenir le Lycée des Sciences et des Arts ouvert aux regards du public avant le 1er brumaire », comme lavait prescrit l'inexécutable arrêté du Mittié. Il s'agissait simplement de discerner entre les œuvres qui devaient être rendues aux particuliers, auxquels elles avaient appartenu, et celles qui pouvaient être placées dans un dépôt public. Lacour était par ses talents et par son honnêteté également apte aux difficultés de cette double mission.

Fils de Pierre (le Lacour, maître tailleur, et de Jeanne Gramond, né le 15 avril 1745, dans la paroisse Saint-Pierre, au cœur du vieux. Bordeaux (1), Pierre de Lacour ou Lacour (nom qu'il prit définitivement à partir de 1793) fut d'abord destiné au commerce par sa famille <2). Mais il obtint bientôt d'entrer dans l'atelier d'André Lavau, graveur en médailles et pierres fines.

Né, en 1722, à Bordeaux où il devait mourir en 1808, André Lavau prit une part active à la fondation de la seconde Académie des Arts de Bordeaux, où il exerça plusieurs fois les fonctions de recteur, entre les années 1774 et 1793. 11 exposa des académies au crayon rouge et noir et divers autres travaux aux Salons de 1771, 1782 et 1787^. En même temps qu'artiste de talent, Lavau était bon professeur. « Il a un mérite de plus, c'est de former des élèves avec un soin vraiment paternel (4). » C'est, en effet, dans son atelier que se formèrent Lacour et aussi le peintre Taillasson, les deux frères Pallière — le graveur Jean-Baptiste et le peintre Etienne, — le graveur Monbrun-Barineau.

Vers 1764, Lacour alla continuer ses études à Paris, en même temps que Taillasson. Elèves l'un et l'autre de Joseph-Marie Vien, l'un des plus célèbres peintres d'histoire de la fin du xvine siècle et le maitre de David, les deux Bordelais obtinrent au concours de Rome de 1709, dont le sujet était « Achille dépose le cadavre d'Heclor aux pieds de celui de Palrocle », Lacour le second prix, Taillasson le troisième. Lacour quitta Paris aussitôt après ce succès.

« Le désir ardent qu'il avait de voir l'Italie ne lui permit pas d'attendre un autre concours; il partit, et, après avoir étudié deux ans à Rome, il revint dans sa patrie où ses sentimens l'appelaient. Son affection pour sa famille et ses nombreux amis le déterminèrent à se fixer à Bordeaux ; son séjour dans cette ville a contribué à y ramener le goût et l'amour des arts; il y

(*> Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 284-289.

ls) Note sur Pierre de Lacour, dans Notice des Tableaux et Figures exposés au Musée de la Ville de Bordeaux. Bordeaux, 1821, p. 42-44.

(a) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 136, 171, 205.

(*) L'abbé Le Brun : Almanach des Artistes, 1776, p. 160. (Cité par Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 292.)

forma de nombreux élèves et soutint à lui seul l'École gratuite de dessin, après qu'elle eut été dissoute au commencement de la Révolution. Il a donné le plan de l'organisation de l'Ecole actuelle et il y a introduit le concours de peinture. On lui doit la conservation de plusieurs tableaux et monumens que le vandalisme des novateurs voulut détruire (1). >

Ces quelques lignes de la Notice de 1821 résument exactement le rôle artistique qui fut rempli par Lacour à Bordeaux de 1772 à 1803. C'est, sans doute, à son retour dans sa ville natale, en décembre 1772, que le jeune artiste fut nommé agréé de l'Académie de. peinture de Bordeaux <*> ; il se maria en 1774, exposa au Salon de la même année, en sa qualité d'agréé, une vingtaine de tableaux*8* et fut reçu en académicien en 1776 : son morceau de réception, « Priam demandant à Achille le corps de son fils Hector », fut exposé au Salon de 1776 <4>. A partir de 1776, le nouvel académicien est représenté par de nombreux envois aux expositions de 1782 et de 1787 <6), et il continue à professer à l'Ecole Académique jusqu'au moment où, par le décret du 8 août 1793, la Convention décide que « toutes les Académies et Sociétés littéraires patentées et dotées par la nation sont supprimées ».

Aussitôt, Lacour fonde et dirige une Ecole gratuite de dessin qui doit remplacer l'Ecole Académique supprimée; et, dès qu'une

Ecole Centrale est fondée à Bordeaux, en vertu du décret du 25 février 1795 (7 ventôse an III), l'ancien académicien y est nommé professeur de dessin.

C'est pendant la période qui s'écoule entre la suppression de l'Académie et la fondation de l'Ecole Centrale de Bordeaux que Lacour fut appelé, en juillet 1794, à faire partie de la Commission des Beaux- Arts dont il devait bientôt rester le seul membre.

t}) Notice des Tableaux, etc., 1821, p. 42-43.

<2) Ch. Marionneau {Salons, p. 286) admet, contrairement aux indications de la Notice de 1821, et sans donner de preuves à l'appui, que Lacour ne partit pour Rome qu'en 1771, qu'il y resta trois ans et qu'il fut, par conséquent, nommé agréé pendant son séjour en Italie.

(*) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 152-153.

(S Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 163.

(*) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 177-179, 200-201.

Le rôle conservateur de Lacour, avant même qu'il fût membre de la Commission des Beaux-Arts, semble avoir consisté principalement à faire maintenir dans le local de l'Ecole de dessin, pour servir aux cours, quelques tableaux et quelques gravures qui provenaient apparemment de l'Académie; — à empêcher l'envoi au Muséum Central de Paris de nombre d'œuvres d'art que la Municipalité aurait volontiers laissé partir; — à retirer du dépôt des Feuillants le plus d'ouvrages possible pour les rendre à leurs propriétaires; — à conserver, au contraire, intactes et en sûreté dans ce dépôt, les œuvres saisies chez les émigrés et les condamnés à mort et dont, plus tard, les héritiers des victimes de la Terreur et les émigrés rentrés en France, ou leurs représentants, devaient obtenir la remise.

C'est ainsi que, le 27 pluviôse an II (15 février 1794), — la commission des Beaux- Arts n'était pas encore instituée — « vu la pétition présentée par le citoyen Lacour, peintre, tendante à obtenir huit tableaux par lui faits et livrés à feu Saige, faisant partie de neuf qu'il lui avoit promis de lui livrer et pour lesquels il lui avoit été constitué par ledit Saige une pension viagère de cinq cents livres, réversible de moitié sur la tète de son épouse, laquelle pension ne devoit commencer à lui être payée qu'à l'époque de la livraison totale des dits tableaux > (i), le Conseil du District de Bordeaux, faisant les fonctions de Département dans son ressort, autorisait le dépositaire des huit tableaux réclamés à en faire la livraison au pétitionnaire. Et, le 21 février suivant, Lacour donnait décharge en ces termes : « Cejourd'huy, trois ventôse, j'ai retiré des mains du citoyen Jogan les huit tableaux dont il est question en l'autre part, lesquels tableaux étoient sous sa responsabilité et dont il se trouve déchargé par la présente déclaration. >

François-Armand de Saige, né le 20 février 1734, avocat général au Parlement de Bordeaux le 24 mai 1760, possesseur de l'Hôtel du cours du Chapeau-Rouge, occupé aujourd'hui par

<!) Extrait des Registres du Directoire du District de Bordeaux du 27 pluviôse an II de la République Française.

la Préfecture, et qu'il avait fait bâtir par l'architecte Louis, commandant des gardes nationales en 1789, élu maire en 1791, avait été exécuté le 2 brumaire an II (23 octobre 1793). C'est probablement grâce à Lacour, membre de la Commission des Beaux-Arts, que la veuve de son ancien client, Jacquette Martine Yerthamon, obtint par arrêté du Département, en date du 29 pluviôse an III (17 février 1795), la remise des livres et tableaux qui lui avaient appartenu et qui se trouvaient au dépôt des Feuillants.

De plus en plus fréquentes à mesure que Ton s'éloignait des jours de la Terreur, ces restitutions expliquent l'absence de tableaux provenant des victimes de la guillotine ou des émigrés dans les galeries du futur Musée de Bordeaux.

Il suffit de donner un exemple de la procédure suivie pour obtenir ces restitutions.

Le 8 germinal an Y (28 mars 1797), le citoyen Jean-Jacques Alexandre Pelet-Danglade, ancien émigré, justifiant qu'il est réintégré dans tous ses droits par sa radiation définitive, adresse « aux citoyens Administrateurs du Département de la Gironde > une pétition à l'effet de rentrer en possession de ses meubles, livres, tableaux et dessins conservés au dépôt des Feuillants. L'état des objets réclamés accompagne la pétition. Le même jour, l'Administration départementale renvoie la pétition pour vérification et avis au bibliothécaire Monbalon. Le 14 germinal, Monbalon donne un avis favorable.

Le 23 germinal, l'Administration, à son tour, accueille favorablement la pétition (1), et, quelques jours après, Pelet- Danglade donne décharge en ces termes : « Je déclare avoir reçu du citoyen Monbalon bibliothécaire et avoir retiré du dépôt des Bibliothèques nationales, conformément à l'arrêté ci-dessus, tous les objets que j'ai réclamés et qui sont détaillés en l'état annexé à ma pétition. A Bordeaux, le 30 germinal an 5e de la République française. >

(l) Extrait du Registre des délibérations de l'Administration centrale du Département de la Gironde, séance du 23 germinal, l'an V de la République Française une et indivisible.

Beaucoup de tableaux ont été restitués à leurs anciens possesseurs ou aux héritiers de ceux-ci ; beaucoup d'autres, enlevés à des établissements publics, ont dû être détruits à cause de leur caractère même.

Par exemple, nous possédons — daté du 12 pluviôse an IV (31 janvier 1796) — un état des portraits, « la famille des Capets >, déposés dans les magasins de la Commune à laquelle ils appartenaient et où, sans doute, ils ont été anéantis. Ces portraits qui se trouvaient auparavant dans les salles de l'Hôtel de Ville sont ainsi désignés <*> :

Quatre tableaux encadrés de quatre pieds de haut sur trois de large « avec mains », représentant M. de Chartres, Mme de Chartres, M. de Mouchy, Mme de Mouchy (2>.

Six ovales, dont cinq encadrés (2 pieds 6 pouces de haut, largeur 2 pieds), « représentant en buste Louis XVI, la Reine, Monsieur, Madame, M. le Comte d'Artois et Madame Dartois, sans être encadré ».

Huit ovales de deux pieds 2 pouces de haut, sur un pied 10 pouces de large, « représentant Louis XV, la Reine, Madame Sophie, Mme Infante, Mrne la Dauphine, M. le Dauphin, M«™ Louise, Mme Adélaïde ».

Sans cadre : Mme Victoire, Mme Henriette.

« Un tableau encadré de 2 pieds 6 pouces de haut sur 2 pieds de large représentant Mme Clotilde. »

Enfin, un portrait non encadré de Louis XIV (6 pieds de haut sur 4 de large) et un buste en plâtre de Louis XV.

Nous ne savons rien du sort de ces vingt-deux portraits et de ce buste en plâtre.

D'autres œuvres d'art, destinées au Muséum National de Paris, étaient perdues pour le futur Musée de Bordeaux.

Le troisième ventôse an V (21 février 1797), « Pierre

(l) Archives Municipales. — Document non catalogué.

(*) Il est probablement question de Philippe de Nouilles, duc de Mouchy, maréchal de France en 1775, défenseur de Louis XVI, le 20 juin et le 10 août 1792, mort sur l'échafaud avec sa femme, Anne d'Arpajon. — On se demande à quel titre le duc et la duchesse de Mouchy figurent parmi les membres de la « famille des Capets ».

Lacour, peintre d'histoire, professeur de dessin aux Ecoles centrales, > adresse un rapport W au sujet de la visite qu'il a faite par ordre de la Municipalité du Centre (2), en date du 26 frimaire, « dans la maison du ci-devant Comité de surveillance située rue Porte-Dij eaux ». Il s'agissait d'apprécier si des tableaux qui se trouvaient dans cette maison « ne seroient pas d'un mérite tel qu'on pût les envoyer à Paris pour l'ornement du Muséum ». Il parait que les treize tableaux, peints sur bois, et relatifs à la passion du Christ, qui furent examinés par Lacour dans sa visite à la maison de la rue Porte-Dij eaux, étaient fort ordinaires et absolument indignes de figurer au Muséum.

C'est également au Muséum National que les administrateurs du Département de la Gironde ordonnaient par une lettre (8) adressée à la Municipalité du Centre, en date du 17 ventôse an V (7 mars 1797), de faire envoyer divers tableaux et gravures soustraits par Bertrand, ex-maire. Le 21 ventôse, une lettre de la Municipalité chargeait le citoyen Monbalon, bibliothécaire, de saisir les « tableaux existants dans l'appartement ci-devant occupé par Bertrand à la maison commune ». Ce Bertrand, horloger de profession, maire imposé par les Terroristes, quoiqu'il fût étranger à Bordeaux, s'était rapidement rendu célèbre par ses vols de livres et d'objets d'art; il était en prison depuis le 24 mars 1794. C'est sur lui principalement que retombe la responsabilité de la disparition des tableaux et statues qui se trouvaient dans les bâtiments communaux. — Nous ignorons si les tableaux soustraits par Bertrand furent retrouvés et envovés au Muséum National de Paris.

Cependant, la tâche de Lacour. si pénible au début, quand il était le collègue de Fontanes et de Jogan, lui devenait peu à peu plus facile, et les succès et les honneurs lui arrivaient.

(*) Ce document, qui appartient aux Archives Municipales, a été brûlé en partie dans un des incendies de l'Hôtel de Ville.

(*) De 1796 à 1805, la Ville de Bordeaux a été divisée en trois circonscriptions (Nord, Centre, Sud), administrées chacune par un officier municipal.

I8) Archives Municipales : Document non catalogué.

En 1796, il prenait part — c'est la seule fois dans toute sa carrière — à l'Exposition de Paris et, la même année, il était nommé membre correspondant de l'Académie des Beaux-Arts de Paris, dans la première promotion qui suivit l'organisation de l'Institut.

En 1797, quatre ans après la suppression de l'ancienne Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts et de l'Académie de Peinture et de Sculpture de Bordeaux, une « Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux > — qui devait devenir la nouvelle Académie bordelaise en 1814 — s'organisait sur le plan de l'Institut National des Sciences et Arts de Paris; dès 1799, Lacour était appelé à faire partie de cette Société.

Tel est l'homme à qui, suivant les termes de la Notice de 1821, « on doit la conservation de plusieurs tableaux et monumens que le vandalisme des novateurs voulut détruire >. Malheureusement, il ne lui avait pas été facile, avec les seules ressources du dépôt des Feuillants, de fonder un Musée, comme on avait déjà pu le faire dans d'autres villes plus favorisées que Bordeaux : à Rouen, en 1791 ; à Toulouse, à Dijon et à Tours, en 1793.

C'est le Muséum National de Paris, pour lequel le Gouvernement prétendait, quelques années auparavant, accaparer toutes les richesses d'art de la province, qui devait fournir les premiers éléments constitutifs de la galerie de tableaux bordelaise.

n effet, le Muséum National, établi aA Louvre et ouvert au public depuis le 8 novembre 1793, était encombré d'œuvres d'art qui provenaient du Cabinet du Roy, des prix de l'Académie revenus à la Nation en vertu du décret du 8 août 1793, des Eglises et Couvents de Paris, des envois adressés par les Départements et enfin des conquêtes faites sur l'ennemi par les armées de la République.

Louis-Marie de la Revellière-Lepeaux, député de l'Anjou et membre du Directoire exécutif depuis octobre 1795, eut l'idée de faire profiter la capitale de sa province du trop -plein du Muséum. Originaire de Montaigu en Vendée, professeur en 1787 d'un cours de botanique à Angers, représentant du tiers-état de la province d'Anjou à l'Assemblée Nationale de 1789, député du département de Mayenne-et-Loire à la Convention, en 1792, la Revellière s'occupa tout d'abord d'Angers. Les Archives du Louvre conservent l'état des tableaux remis sur décision du Ministre de l'Intérieur du 28 pluviôse an VI (16 février 1798), à MM. Marchand et Vallée, pour le Musée d'Angers <1).

Quelques mois après le don de tableaux accordé à Angers, et dans l'espoir de faire généraliser cette mesure gracieuse, le 6 frimaire an VII (26 novembre 1798), Heurtault de Lamerville,

(■) Clément de Ris : Lez Mutées de Province, tome I. Paris, 1859, p. 341-342. Cf. Henry Jouin : Catalogue du Musée d'Angers. Angers, 1881, Préface, p. xi.

député du Cher au Conseil des Cinq-Cents, dont il allait être bientôt le président, proposait, au nom de la Commission d'instruction publique, la fondation dans les Départements d'Ecoles de peinture et de collections d'objets d'art.

€ L'utilité — disait le Rapport M — et l'abus môme que l'on peut faire de la peinture, de la sculpture et de l'architecture ont déterminé vos commissions à vous proposer d'établir des Ecoles nationales de ces arts..,. Nous avons autorisé le Directoire à placer quelques-unes de ces Écoles dans les communes les plus populeuses, les plus commerçantes, les plus opulentes, en ayant égard aux établissemens qui existeroient déjà. Un des plus heureux penchans des richesses est d'aimer les arts, et ces arts eux-mêmes ont besoin pour prospérer d'être entourés de la fortune... Vos Commission^ n'établissent que successivement des Musées auprès de ces dernières Écoles, parce que toutes les collections nationales des monumens de ces arts ne pourraient peut-être pas, dès à présent, être divisées en beaucoup de parties sans dégarnir le Musée de la commune de Paris, qu'il est nécessaire, pour ces arts mêmes de conserver dans toute sa splendeur. Chacun de ces Musées aura un conservateur responsable et un démonstrateur de cours publics et réguliers, qui feront naître parmi nous le goût de ces beaux-arts et qui attireront les amateurs et les artistes étrangers. >

Le Conseil ordonna l'impression et l'ajournement du rapport. Ce projet de fondation de Musées — c'est peut-être la première fois qu'un document officiel use du mot Musée au sens où nous l'employons aujourd'hui — dans les villes de province ne reçut qu'un commencement d'exécution.

Un peu plus de deux mois après la séance du 6 frimaire an Viï, le 15 pluviôse (3 février 1799), un nouvel envoi était dirigé vers Angers. Les deux envois de l'an VI et de l'an VII, adressés à MM. Marchand et Vallée, comprenaient en tout trente et un tableaux.

(*) Le texte complet de ce long rapport, dont le préambule et l'exposé des motifs ont toute la phraséologie pompeuse et déclamatoire, si habituelle à la fin dn xviii* siècle, se trouve dans le numéro du 12 frimaire an VII de la Gazette Nationale ou Moniteur universel (compte rendu de la séance du 6 frimaire an VU du Conseil des Cinq-Cents, présidence de Savary).

Quelques jours après, la ville du Mans recevait à son tour des œuvres d'art. Les Archives du Louvre possèdent l'état des seize tableaux remis, suivant décision du Ministre de l'Intérieur du 24 pluviôse an VII (12 février 1799), à M. Bernard, pour le Musée du Mans*1*. Exposés dans deux salles de l'ancienne abbaye de la Couture, ces seize tableaux formèrent, avec ceux qui provenaient des séquestres mis sur les biens d'émigrés et des établissements religieux supprimés, une première galerie qui fut ouverte au public en 1799^.

En même temps, les mêmes libéralités s'étendaient à Grenoble: l'inventaire manuscrit du Louvre donne l'état des dix-sept tableaux remis, suivant décision du Ministre de l'Intérieur du 7 ventôse an VII (25 février 1799) et du Directeur général des Musées, à M. Jay pour le Musée de Grenoble <3). Formé des objets d'art recueillis lors de la vente des biens nationaux et des tableaux qui avaient appartenu à l'hôtel Lesdiguières, le Musée départemental de Grenoble avait été fondé par arrêté de l'Administration centrale du Département de l'Isère en date du 28 pluviôse an VI (16 février 1798), à la suite d'une pétition adressée par Louis-Joseph Jay, professeur de dessin à l'école centrale de Grenoble, et par un certain nombre d'habitants de la ville (4>. L'envoi ministériel de ventôse an VII ne fit qu'enrichir une collection qui existait déjà et dont l'organisation fut définitivement approuvée par le Ministre de l'Intérieur le 13 germinal an VIII (2 avril 1800).

Tous les tableaux que le Ministère envoyait en l'an VI et en l'an VII aux villes d'Angers, du Mans et de Grenoble provenaient du Cabinet du Roy, de l'Académie royale de peinture, des Eglises de Paris et de quelques collections privées, en particulier de la galerie du maréchal de Noailles.

La ville de Bordeaux ne fut pas comprise dans les libéralités

I1) Clément de Ris : Les Musées de Province, tome I, p. 343.

{*) Catalogue du Musée du Mans, Le Maos, 1892. Notice Historique, p. 6.

('} Clément de Ris : Les Musées de Province, tome II, p. 381.

(*) Catalogue du Musée de Grenoble. Grenoble, 1891. Notice historique, p. 5.

qui formaient ou augmentaient les Musées d'Angers, du Mans et de Grenoble. Et, cependant, notre ville méritait bien l'attention du Gouvernement, puisque, comme l'atteste un rapport du bibliothécaire Monbalon, daté du 6 messidor an IX (25 juin 1801), le Muséum de Bordeaux ne comprenait en tout, à cette époque, qu'un tableau et une gravure.

Muséum (*).

» L'Administration du département avait également destiné une partie de la maison de la ci-devant Académie à cet établissement. J'y ai réuni le très petit nombre de tableaux et de gravures qui se sont trouvés au dépôt, ainsi que grande partie d'inscriptions, de marbres et pierres antiques que possédait la ville de Bordeaux; ces derniers objets sont précieux ; on y trouve plusieurs statues de marbre blanc de six pieds de haut; Tune paraît représenter Drusus, une autre Néron son frère, tous deux fils de Germanicus, une troisième l'empereur Claude. Nous possédons encore un magnifique autel de marbre gris dédié à Auguste et au génie de la cité de Bordeaux. Ce monument extrêmement précieux en ce qu'il indique le rang que cette ville tenait dans les Gaules, du temps d'Auguste, et les véritables noms des peuples de cette contrée (Bituriges, Vivici) avait autrefois été élevé dans le beau Temple de Tutelle.

» A cela près, nous sommes sans ressources. Pour établir le Muséum, nous n'avons à peu près qu'un tableau et une §ravure dignes d'y occuper une place ; mais autant il est facile au ministre de destiner à notre Muséum une partie du superflu qui doit se trouver à Paris et ailleurs, autant aussi il jugera convenable qu'une des villes de la République qui attirent le plus grand concours d'étrangers, présente à leur curiosité un monument satisfaisant de la culture de nos arts, et à une population nombreuse, des moyens d'émulation et d'étude.

» Bordeaux, le 6 messidor de l'an IX.

» Signé : Monbalon. »

Ce rapport était provoqué par une circulaire du Ministre de

(*) Extrait d'un rapport de M. Monbalon, bibliothécaire, sur l'état des collections de livres et sur le Muséum, conservés dans l'ancien Hôtel de l'Académie.

l'Intérieur Chaptal, qui demandait des renseignements sur < la Bibliothèque, le Cabinet de physique et d'histoire naturelle, les ressources en bosses, dessins, tableaux, gravures de la classe de dessin que renferme l'École Centrale >. Cette circulaire, reçue par Monbalon à la fin du mois de mai 1801, insistait sur l'urgence de l'enquête demandée : « Il s'agit de mesures commandées par la nécessité de mieux organiser l'instruction publique, d'empêcher que les objets de sciences et d'art ne dépérissent et d'en tirer le parti le plus profitable à l'enseignement. > Nous ignorons si la juste requête de Monbalon influa sur la décision des Consuls. Mais, ce qui est certain, c'est que, plus de vingt et un mois après le rapport présenté par Heurtault de Lamerville au Conseil des Cinq-Cents et moins de deux mois et demi après le rapport de Monbalon, le 13 fructidor an IX, le ministre Chaptal présentait aux Consuls un rapport qui demandait la formation dans quinze villes importantes de la République — au nombre desquelles était Bordeaux — de quinze grands dépôts de tableaux. Le lendemain, le 14 fructidor an IX (31 août 1801), le Premier Consul Bonaparte signait l'arrêté « qui est l'acte de naissance des collections départementales*1)», à l'exception, bien entendu, de celles de Rouen, de Toulouse, de Tours, de Dijon, de Nancy, d'Angers, de Grenoble et du Mans, dont la naissance a déjà été racontée.

C'est à l'arrêté du 14 fructidor que Bordeaux doit son Musée. En 1801, Bordeaux, qui avait eu successivement, de 1691 à 1709 et de 1768 à 1793, deux Académies de Peinture, et qui allait fonder, le 8 novembre 1804, son École Municipale de Dessin, Bordeaux ne possédait que la gravure et le tableau conservés par Monbalon à l'Académie, et les rares œuvres d'art, épaves de l'ancienne Académie et des anciennes collections de l'Hôtel de Ville, arrachées par Lacour au vandalisme brutal ou intéressé des

f1) Clément de Ris : Les Musées de Province, tome I, p. 4. — Clément de Ris s'obstine a dater cet arrêté du 14 fructidor, an VIII, chaque fois qu'il a l'occasion de le citer dans les deux volumes de son ouvrage. Cette erreur lui a été empruntée par les rédacteurs des Notices historiques qui préoèdent les catalogues de plusieurs Musées de province.

Terroristes. C'est à l'initiative du pouvoir central que Bordeaux doit la fondation d'un Musée dont aucune Municipalité bordelaise n'avait eu l'idée depuis l'an 1594.

Aussi semble-t-il utile de reproduire ici le rapport présenté aux Consuls de la République par le Ministre de l'Intérieur Chaptal et l'arrêté des Consuls, qui est réellement pour notre ville « l'acte de naissance de son Musée >.

€ Rapport présenté aux Consuls de la République par le Ministre

de l'Intérieur le 13 fructidor an IX (*).

» Le Muséum des Arts présente, en ce moment, la plus riche collection de tableaux et de statues antiques qu'il y ait en Europe. Là se trouvent toutes les richesses qui existaient éparses avant la Révolution. On y compte aujourd'hui 1,390 tableaux des écoles étrangères; 270 de l'ancienne école française et plus de 1,000 de l'école moderne. Il possède 20,000 dessins de différentes écoles; 4,000 planches gravées et 30,000 estampes. Il présente 150 statues antiques et les objets les plus précieux en vases étrusques, tables de porphire, etc., etc.

» L'immense galerie ouverte au public ne peut pas recevoir la moitié des chefs d'œuvre dont la nation est propriétaire. Plus de 1,000 tableaux sont déposés à Versailles, et 0 à 700 existent dans les magasins du Louvre, en attendant une place qui puisse les recevoir, ou la restauration qui leur est nécessaire.

» La réunion de ces chefs-d'œuvre a été sans doute un avantage dans ces momens de crise où le souffle du vandalisme dévorait impitoyablement les œuvres du génie. Elle fut encore un besoin lorsque nos armées victorieuses ont apporté parmi nous les nombreuses richesses de l'Italie. Mais ces tems ne sont plus et nous devons chercher aujourd'hui à concilier le plus grand avantage des arts avec les devoirs que nous avons à remplir envers les Départemens dont quelques uns nous ont

{}) Le Rapport du 13 fructidor an IX et l'arrêté du 14 se trouvent dans le numéro de la Gazette Nationale ou Moniteur Universel qui porte la date du 15 fructidor an IX.

enrichi de leurs dépouilles et qui tous ont concouru à nous approprier les riches monumens des nations vaincues.

» Sans doute, Paris doit se réserver les chefs-d'œuvre dans tous les genres ; Paris doit posséder dans sa collection les œuvres qui tiennent le plus essentiellement à l'histoire de l'art, qui marquent ses progrès, caractérisent les genres, et permettent à l'artiste de lire sur les tableaux toutes les révolutions et les périodes de la peinture. Paris mérite à tous égards cette honorable distinction; mais l'habitant des Départemens a aussi une part sacrée dans nos conquêtes et dans l'héritage des œuvres des artistes français.

» Cette considération seule ne permettrait pas, sans doute, au Gouvernement d'hésiter sur le parti qu'il a à prendre; mais cette détermination qui naît d'un sentiment de justice, doit encore se fortifier de l'idée qu'elle est conforme aux véritables intérêts de l'art.

» En effet, la vue du beau, bien mieux que les leçons, développe le talent et inspire l'artiste . Le tableau précieux qui, pour être à côté d'un plus précieux encore n'arrête plus les regards, reconqueira ses droits à l'admiration, lorsqu'il sera isolé et rendu, pour ainsi dire, à lui-même. Quelques uns même, reportés dans le pays qui les vit naître y prendront un nouvel intérêt par les traditions et le récit des circonstances qui s'attachent toujours aux productions de quelque mérite. Les habitans d'Anvers, de Montpellier, des Andelys s'enorgueilliront de montrer à l'étranger les chefs d'œuvres de leurs compatriotes, Rubens, Bourdon et Poussin, et le voyageur ne pourra porter ses pas sur aucun point de la République, qui ne lui offre ou une riche collection de tableaux ou l'œuvre de quelque homme de génie qui a illustré son pays.

Cependant les monumens de la peinture ne peuvent pas être disséminés au hasard sur les divers points de la France. Pour que ces collections soient profitables à l'art, il faut ne les former que là où des connaissances déjà acquises pourront leur donner de la valeur et où une population nombreuse et des dispositions naturelles feront présager des succès dans la formation des élèves. C'est d'après cela que je propose de choisir, pour former quinze grands dépôts de tableaux, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon, Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes, Nancy.

> Mais c'est peu que d'avoir déterminé le lieu où doit être le dépôt. Il s'agit sur-tout de faire des choix qui soient tels que chaque collection présente une suite intéressante de tableaux de tous les maîtres, de tous les genres, de toutes les écoles; et je pense qu'il est nécessaire de

42 HI£TO«E WT MT3ÉE &C K-fc&EarX

nommer une commisrâo q-â se eâarse de ce travail, et prépare pour chacune des quinze ville* désignées cî-ies*Gf. la eoLIeetâoii qui lui convient. C'est d'après ces eo&^iîeraâoas je vous propose l'arréié soi Tant :

» Salât et respect.

> Signe : Chaptal. >

AJUtÊrt DC 14 FRCVTIDO&

4 Le» Consuls de la Répabïi^ie» sur le rapport du Ministre de

L'Ti'Krîerir. arrêtent ce qui suit :

p AiT- I** : — II sera nosimê ua.e eoaLnissioa pour former quinze ïr.uwiics «ie lableaux qui seront =iis a La dl>p»>*r;ioa »ies villes *ie Lvon. Eu.cfeanx. Stras.,>>-ir£. Bruxelies, Marseille, Rxien. Nantes, Dijon, T:u-i;iis*. ♦>ea*Te. Caen. Lille. Mavenee. Renne*. Xanev.

► El. — Ce-* 'at Leaux servct pris ian* le Muséum da Louvre et dans wî-l. i* Versailles.

* ZI. — L'esar. de ces tableaux sera arrête par le Ministre de Jlir^rwir- et, ecv^ve aux ville* aux-t lelles îL- seront destiné*.

> IT. — Le* *.i">.irix ne seront envjvé* qu'après qu'il aura été ti:«v.*^- *.ix £nl* ie la commune, une paierie convenable pour les

* T. — L* MLii*rre de l'Inférieur est chars* de l'exécution du présent

> L« Presoer C*xscl. Siynè : Bosapjlhxe.

> Par le Premier Consul.

* Le Seitretairi: d'état. Siyn* : H. B. Marit. *

Lt-h ~7~a.erïi-n,\s rirent Ajourner pendant près de deux ans ►'fX-fs.'i-.a i-r ^e1: -irr^v. C'e^t seulement en Tan XI. quand les <*' i', t*-vH de Lt R-ru'" Lis'i»* eurent en«*onibré le Louvre de '\>-tVd"-puTre em-v^s à routes les villes artistiques de l'Europe. q >• Le ' j».i;>:>nr4ra'; se d-«:i«ia enîin à procéder à une répartition • .•i Bor'îéîi.ix d«-TiIr av«"dr son lo*. à « destiner — comme disait M a :il«.a en I" m IX — à n«.»t:e M'i^nm une partie du superflu qui dois se trouver a Paris et ailleurs >.

Le premier envoi fut reçu à Bordeaux en l'an XI ; le second, en prairial et en messidor an XIII. Déposés dans une des salles île l'hôtel que Jean-Jacques Bel avait légué à l'ancienne Académie des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux, et où la Bibliothèque était installée, les tableaux qui venaient du Musée Central de Paris, réunis aux œuvres d'art que la ville de Bordeaux possédait alors, allaient former le Musée Municipal.

vant de faire l'historique des envois de Paris, il convient de rechercher quels tableaux, quelles statues, Bordeaux pouvait placer à côté des œuvres que le Gouvernement lui donnait. Bien petit était le nombre des tableaux que le zèle courageux de Lacour avait sauvés et qui, avec la gravure et le tableau conservés par Monbalon<1>, formaient toute la richesse artistique d'une grande ville. C'est, en effet, une dizaine d'œuvres seulement qui, dans le nouveau Musée, allaient représenter le fonds bordelais.

A . — D'abord huit tableaux, dont six — ou plutôt quatre — avaient été sauvés de la collection de l'ancienne Académie, dispersée après le décret du 8 août 1793 :

1° TAILLASSON (Jean-Joseph). — Le tombeau d'Elisée <2>.

Fils de Jean-Joseph Taillasson, négociant, et de Marie Sermensan, le peintre Jean-Joseph Taillasson — dont il a déjà été parlé à propos de son amitié avec Lacour — naquit à Bordeaux,

I1) Ce tableau et cette gravure, que Monbalon ne décrit pas, durent rester à lu Bibliothèque. Rien n'indique qu'ils aient jamais passé au Musée. {>) Catalogue Valljst, édition de 1894, n« 789.

dans la paroisse Saint-Siméon, le 6 juillet 1745 (1). Auguste La Boubée, érudit bordelais très abondant et très inexact, prétend que Taillasson « était fils d'un nommé Le Blond, peintre bordelais, assez distingué de son temps >^. Nous ne connaissons d'autres peintres bordelais du nom de Le Blond qu'Antoine Le Blond de La Tour, premier professeur de l'Académie bordelaise de peinture, en 1691, et son fils Marc, peintre de l'Hôtel de Ville depuis 1690 et agrégé de l'Académie bordelaise en 1692 (3) : né en 1745, Jean-Jacques Taillasson ne peut être le fils ni d'Antoine, ni de Marc Le Blond. L'erreur de La Boubée vient, sans doute, de ce que le futur peintre avait pour marraine « demoiselle Charlotte Renard, veuve Le Blond ». Fille d'un maître orfèvre, employé par la Ville, Charlotte Renard avait épousé, le 14 février 1703, Marc Le Blond de La Tour. La sœur de Marc, Marie-Madeleine Le Blond, avait épousé un orfèvre nommé Sermensan : de ce mariage naquit Marie Sermensan qui fut la mère du peintre Taillasson. Celui-ci était donc, non pas le fils, mais bien le petit-neveu de Marc Le Blond de La Tour<4).

Malgré le désir de sa famille qui voulait faire de lui un commerçant, Taillasson entra à l'atelier de Lavau; puis, il fut, à Paris, l'élève de Vien avec son ami Lacour. C'est encore avec Lacour qu'il fit le voyage d'Italie. A son retour, il fut nommé agréé de l'Académie de Bordeaux. C'est à ce titre qu'il exposa, en 1774, son Tombeau d'Elisée ainsi décrit dans 1' « Explication des peintures, sculptures et plans d'architecture de Messieurs de

(*) Cette date a été établie par Marionneau (Salons, p. 307), qui cite l'acte de baptême du peintre (Archives Municipales de Bordeaux, registre de Saint- André, n° 87, acte n° 322). — Voir « Jean-Joseph Taillasson, de l'ancienne Académie de Peinture et de Sculpture, homme de lettres et historien d'art (1745-1809) », par Charles Marionneau, correspondant de l'Institut (Mémoire lu à la réunion des Sociétés des Beaux-Arts des Départements, dans la session de mai 1891). Bordeaux, 1892.

(*) Bibliothèque municipale de Bordeaux : Collection La Boubée (n° 712 des Manuscrits, catalogue Couderc, 1894), vol. XII, p. 6. La collection comprend vingt volumes de manuscrits donnés a la Bibliothèque, en 1869, par M»e veuve Lapeyre, fille de La Boubée.

(*) Voir plus haut, pages 7 et 8.

{*) Voir Ch. Braquehaye : Les Peintres de V Hôtel de Ville de Bordeaux. Bordeaux, Feret, 1898, p. 178 et 180.

l'Académie de Bordeaux, exposés dans la galerie de l'Hôtel de la Bourse > : « Des voleurs Moabites, ayant massacré un Israélite, le jettèrent dans un sépulcre voisin; c'était celui du Prophète Elizée : dès que le corps eut touché les os du Prophète, il ressuscita : les voleurs, saisis d'effroi, s'enfuient en abandonnant leur dépouille. (V. le 4° Liv. des Rois, et Flav. Joseph) ^ > En même temps que ce tableau, le peintre exposait « Le Dieu Mars terrassé par la Déesse Pallas et secouru par Vénus >. Ces deux morceaux — dit l'Explication du Salon de 1774 — appartiennent à l'auteur.

Il est permis de supposer que le Tombeau d'Elisée avait été donné à Lacour, qui s'empressa de le réserver pour le futur Musée où il représente seul l'œuvre de Taillasson.

Membre de l'Académie Royale de Peinture de Paris depuis 1784, le condisciple de Lacour avait quitté définitivement sa ville natale. Il mourut à Paris le 11 novembre 1809. « M. Taillasson excellait principalement dans la partie de l'expression, il ne recherchait guère que les sujets qui en étaient susceptibles. Bordeaux doit s'honorer de l'avoir vu naître; il y est cependant peu connu, parce qu'il a toujours habité la capitale. Un esprit sage, des mœurs simples et un caractère aimable rendaient cet artiste cher à tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître, il ne fut cependant pas heureux, il est mort dégoûté de la vie; ses talens et son travail n'avaient pu la lui rendre agréable; son excessive timidité nuisit beaucoup à sa réputation. M. Taillasson cultivait les lettres; elles étaient son seul délassement. On a de lui plusieurs morceaux de poésie, parmi lesquels on remarque un poème sur le Danger des règles dans les arls (2). Son dernier ouvrage, intitulé : Observations sur quelques grands peintres <8), occupe une place distinguée dans la

I1) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 154.

{*) Le Danger des règles dans Vart, poème suivi d'une traduction libre en vers d'un morceau du XVI* chant de VIliade et d'une Elégie sur la nuit. Paris et Venise, 1785.

(s) Observations sur quelques grands peintres avec un précis de leur vie. Paris, 1807. — En 1802, Taillasson avait publié, à Paris, une traduction en vers de quelques poèmes d'Ossian .

bibliothèque de tous les artistes et dans celle des amis des arts W. »

29 GEDAM. — Saint-Jérôme «.

Ce tableau n'est pas mentionné dans les Notices de 1821 et de 1824. Il porte le n° 318 dans la Notice de 1832. Dans son « Catalogue des tableaux, statues, bustes, bas-reliefs et fragments d'architecture composant la portion artistique des meubles meublant la galerie des , tableaux de la ville de Bordeaux > — catalogue manuscrit terminé le 31 décembre 1846 — Lacour fils place le Saint-Jérôme lisant, tableau peint par Gedam en 1613, au nombre de ceux qui proviennent de l'ancienne Académie de peinture de Bordeaux.

Nous ne savons absolument rien sur Gedam, dont le nom ne se trouve nulle part<3>. Au premier abord, son Saint-Jérôme semble bizarre : il est vêtu de rouge et, au-dessus de sa tête, on voit suspendu à la muraille son chapeau de cardinal. Mais c'est une tradition : l'Eglise Saint-Bruno possède un tableau représentant Saint-Jérôme vêtu de rouge, un chapeau de cardinal déposé auprès de lui (4), et M. Marionneau rappelle que, d'après les auteurs ecclésiastiques, ce père de l'Eglise est un cardinal de l'ordre des prêtres que les peintres se sont plu à revêtir du costume que les cardinaux portaient pendant le Moyen-Age et la Renaissance. Il serait plus vraisemblable d'admettre que le Saint-Jérôme, peint par Gedam en 1613, provient d'une Eglise que de l'attribuer à la collection de l'ancienne Académie. D'autre part, d'après M. Vallet, le tableau de Gedam « a un aspect archaïque qui lui donne un

(i) Notice de 1821, p. 67-69.

(*) Catalogue Vallet, édition de 1894, n* 227. — Ce catalogue attribue à tort la provenance du tableau de Gedam à la collection Lacaze, acquise par la Ville en 1829.

(•) Ne pourrait-on pas lire Ge. Dam.... := Ge. Damas, Datnel, Damer, ou tout autre nom de famille commençant par Dam'f

(4) Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art qui décorent les édifices publics de la Ville de Bordeaux. Bordeaux, 1861, p. 165.

certain intérêt, abstraction faite (ta la peinture, qui est médiocre. Il paraît de beaucoup antérieur à la date de 1613 qui accompagne la signature. La figure du Saint est empreinte d'une étrange té qui me porte à croire que cette composition est une satire peinte, une charge d'un personnage de l'époque où vivait l'artiste qui l'a signée*1*. »

.'*o THOMIRE. — Portraits.

Ce tableau n'est pas mentionné dans les Notices de 1821 et de 1824. Dans la Notice de 1832, il porte le n° 414 et cette désignation : « Portrait que l'auteur a peint pour sa réception à l'Académie de Bordeaux*3*. » Dans son catalogue manuscrit de 1840, Lacour fils désignait ainsi ce tableau : « Thomir (sic), peintre bordelais. Son portrait; provient de l'ancienne Académie de Bordeaux. » Les catalogues imprimés de 1850, de 1855 et de 1862 ont répété que l'œuvre de Thomire est à la fois le portrait de l'auteur et son morceau de réception à l'Académie. M. Marionneau^ a fait remarquer, avec raison, l'inexactitude de cette indication.

En effet, le peintre Thomire — dont nous ignorons le prénom et la date de naissance — avait présenté pour morceau de réception les portraits à mi-corps de deux de ses confrères : l'avocat- général à la Cour des Aydes, Douât — c'est le tableau que le Musée possède encore aujourd'hui — et le peintre Batanchon, qui furent tous deux les véritables fondateurs de la seconde Académie de Peinture en 1768.

4° THOMIRE. — Portrait de Batanchon, Académicien.

Ce portrait , qui n'est pas mentionné dans la Notice de 1821, fut rendu, au mois d'avril 1822, à la famille de Batanchon.

(*) E. Vallkt : Le Musée de Bordeaux (2e article) dans la Gironde littéraire et scientifique du 12 mars 1882.

(*) Catalogue Vallct, édition de 1894, n° 796.

(•) Même numéro et même indication dans les Notices de 1839, d<* 1843 et de 1S45. (4) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, p. 312.

Le Musée ne possède aucune œuvre de ce peintre bordelais (1738-1814), qui exposa onze tableaux aux Salons de l'Académie. Son Annonciation de la Vierge se trouve dans l'église Saint- Michel ; et plusieurs de ses œuvres, portraits, études ou copies, sont conservées par la famille de Sarrau qui descend de lui(1î.

5° Portrait d'un Juge par un Inconnue.

6° Portrait d'un homme qui écrit*3).

Omis dans les Notices de 1821 et 1824W, ces deux portraits ont les numéros 391 et 392 dans les Notices de 1832, de 1839, de 1843 et de 1845. Le catalogue manuscrit de Lacour dit qu'ils « proviennent de l'ancienne Académie de Peinture de Bordeaux ». Cette indication est reproduite dans le catalogue de 1850 où ils portent les numéros 11 et 12. Le catalogue de 1855 dit du Portrait d'un homme qui écrit (n° 453) : « Ce tableau vient de l'ancienne Académie des Beaux-Arts de Bordeaux et représente un de ses membres, ainsi que l'indique le manuscrit ouvert devant lui. > Quant au Portrait d'un juge, il l'intitule : Portrait de Jacques d'Augeard. «Messire Jacques d'Augeard, conseiller d'Etat et président de la Chambre de l'édit de Guyenne en 1642, est représenté en buste dans le costume de sa charge, à l'âge de quarante-quatre ans, ainsi qu'il est constaté par une inscription placée à droite du tableau. Vient de l'ancienne Académie de Peinture de Bordeaux. > L'identification du juge anonyme avec le président d'Augeard est incontestable, car on peut lire à droite du tableau les lignes suivantes : Messire Jacques d'Augeard, Conseille?* d'État et Président de VÉdit de Guyenne, âgé de 44 ans, 1642. Quant

j1) Ch. Marionnkau : Les Salons Bordelais, p. 244.

(*) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 872.

(•) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 874.

(4) Il est permis de supposer que ces six tableaux qui provenaient, ou paraissaient provenir, de l'ancienne Académie étaient conservés dans le local de l'École municipale de dessin.

à la provenance indiquée par le catalogue, elle parait inexacte ; peint en 1642, ce portrait ne peut être évidemment l'œuvre d'un artiste de l'Académie de 1768, ni même de celle de 1691. Il provient beaucoup plus probablement de la collection du Parlement que de celle de l'Académie.

7° et 8° Le Christ au Calvaire W.

Œuvre de Franck le jeune, d'Anvers (1580-1642), le plus grand de ces tableaux sur bois (lm02 de hauteur sur l«n40 de largeur) a longtemps décoré l'Eglise Saint-Bruno, à laquelle il avait été donné par le cardinal de Sourdis <2>. Il en fut enlevé en 1793. Le plus petit (0m73 de hauteur sur lm06 de largeur) est composé comme le premier, mais semble en être une simple copie réduite, travail d'un élève; il provient aussi d'une église.

2?. — Ensuite un buste de marbre :

Le Cardinal de Sourdis.

Placé dans la pharmacie de l'Hôpital Saint - Charles qui dépendait du monastère des Chartreux, le buste du Cardinal fut jeté dans un puits pendant la Révolution. C'est seulement vers le milieu de l'année 1804 que ce buste fut transféré à l'Hôtel de Jean-Jacques Bel où le Musée de peinture devait être établi. On lit, en effet, dans le Bulletin Polymathique du 15 thermidor an XII (3 août 1804) : « On vient de trouver dans un puits, dépendant de la maison des ci-devant Chartreux de Bordeaux, le buste en marbre du Cardinal de Sourdis; il a été déposé dans une des salles de la ci-devant Académie de Bordeaux. » Compté plus tard au nombre des sculptures du Musée, ce buste fut rendu par l'Administration Municipale à l'Église Saint-Bruno, le 9 mai 1826 <3>.

(i) Catalogue Vallet, édition de 1894, n°» 222 et 223.

(*) Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art% etc., p. 165.

(•) Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art, etc., p. 161.

On le voit donc, au moment où les deux envois successifs du Gouvernement allaient former le Musée de Bordeaux, le fonds bordelais, conservé par Lacour pendant la Révolution, se composait en tout de huit tableaux dont un, le portrait de Batanchon, devait être, au mois d'avril 1822, rendu à la famille de ce peintre, et d'un buste* en marbre, celui du Cardinal de Sourdis, qui devait être, au mois de mai 1826, restitué à l'Eglise Saint-Bruno.

ependant, à partir du jour où les toiles envoyées de Paris furent déposées avec ces huit tableaux et ce buste provenant des anciennes collections locales dans

une des salles de la Bibliothèque, à l'Académie des Sciences

et Belles-Lettres, rue de l'Eglise- Saint- Dominique (aujourd'hui rue Jean-Jacques-Bel), l'ancien fonds bordelais se reconstitua peu à peu — en de très faibles proportions, il faut le confesser — grâce à des legs, des dons et des achats.

C'est ainsi que le Musée possède aujourd'hui quelques œuvres provenant :

a Des Couvents et des Églises ;

b Des salles du Parlement, de l'Intendance, du Palais du Gouverneur de Guyenne, de l'Hôtel de Ville ;

c Des <c morceaux de réception » agréés par l'Académie de peinture ;

d Des collections particulières où figuraient des tableaux faits à Bordeaux avant la Révolution.

A. — Couvents et Églises.

Sans parler de la Trinité^ de Duclaircq, dont il a déjà été question (2), plusieurs tableaux religieux sont sortis des Églises

(M Catalogue Vallbt, édition de 1894, n' 536. (*) Voir plus haut, page 7.

de Bordeaux pour venir rejoindre au Musée les deux Christ au Calvaire, œuvres de Franck le jeune et d'un de ses imitateurs.

En 1838, la Fabrique de l'Église Sainte-Croix donnait une Pieta^ qui se trouvait depuis longtemps dans la chapelle des fonts baptismaux. « Il est opportun — dit Marionneau <2> — de rappeler que dans cette chapelle, était autrefois une Pieta du xvc siècle. Ce tableau donné au Musée de la Ville par la Fabrique de l'Eglise Sainte-Croix, en 1838, portant la date de son exécution et le nom assez illisible de son auteur, excite vivement l'intérêt des archéologues, mais beaucoup moins celui des artistes. > Voici la notice qui accompagne la description de ce tableau dans le catalogue de 1855 où il porte le n° 449 : « Il est entouré d'un cadre de bois uni et peint, sur lequel on voit diverses inscriptions en lettres dorées. Sur la traverse supérieure on lit Haec pic/ura fada fuit anno Domini ab incarnatione millesimo quadringentesimo savagesimo iiono et fecit eam fieri Guillermus Nicolla Cuslum de Lentade in Dei genetricis Mariœ ac ejus ftlii honorem pro ejus... Le montant de droite sur lequel se trouvait, sans doute, la fin de cette inscription n'existe plus. Sur la traverse inférieure on lit les noms des différents personnages du tableau : Sancla Barbara, Sanctus Symon, Sanctus Sebastianus, Jésus, Maria, Sanctus Andi^eas, Sancta Catharina. Le montant de gauche, sur lequel on distingue à peine quelques fragments de lettres dorées mêlées à des fleurs, contenait probablement le nom de l'auteur. Il nous semble y distinguer encore : Hans... Clôt... fecit. La date authentique d'une si ancienne peinture en fait un monument précieux pour l'histoire de l'art et celle de nos contrées. >

En 1876, la Fabrique de l'Eglise Saint-Louis donnait au Musée un grand tableau de Lacour, la Visitation^, daté de 1777. « Dans cet ouvrage — dit Marionneau W — l'artiste parait s'être éloigné de ses souvenirs d'Italie; il est ici beaucoup

(*) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 857.

(2) Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art, etc., p. 200.

(3) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 1526.

(*; Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art, etc., p. 239.

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LEMOYNE (Jean-Baptiste).

'ironie de la sUilue de Louis XV, qui exisl. place 'Royale, et qui fui détruite eu ;;<

£>fi HISTOIRE DU MUSÉE DE BORDEAUX

général du Parlement de Bordeaux^, œuvre de Guillaume Cureau. Ce peintre bordelais, qui mourut dans sa ville natale en 1648, avait été chargé, à partir de 1624, de faire les portraits des Jurats. Il avait peint aussi une Sainfe-Vicrge pour la chapelle de l'Hôtel de Ville (2>.

La Réduction en bronze de la statue de Louis XV qui existait autrefois sur la place Royale et gui fut détruite en 1793^, œuvre du sculpteur parisien Jean-Baptiste Lemoyne (1704-1778), a sans doute appartenu à l'Hôtel de Ville, avant de passer au Musée<4). La galerie municipale possède aussi, depuis 1879, un buste de Montesquieu (5> que le prince de Beauvau, lieutenant général de Bordeaux de 1766 à 1775, et membre de l'Académie des Sciences et Belles -Lettres dès 1766, avait commandé au même sculpteur. Offert à l'Académie en 1767 par le lieutenant général, ce buste en marbre, de grandeur naturelle, est longtemps resté dans la grande salle de la Bibliothèque Municipale, avant d'entrer au Musée.

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