‹ Histoire du palais épiscopal du QuébecChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Pension gratuite accordée par le séminaire à l’évêque de

Québec Revenus de ce dernier Mgr Turgeon veut

construire un évêché Mémoire à ce sujet. — Achat des

terrains Baby et Stayner.

Nous avons vu précédemment que depuis Mgr Briand, les évêques de Québec résidaient au Séminaire, qui leur donnait gratuitement le logement et la nourriture, et ce en vertu d’une résolution du conseil en date du 8 mai 1768, et signée par MM. Boiret, prêtre supérieur, Pressait, Jacrau, Gravé et Hubert. Le 1er mars 1769, ces messieurs décidèrent de fournir de plus la pension du secrétaire et du domestique de l’évêque.

Le coadjuteur ne demeura presque jamais au séminaire. C’est ainsi que Ton voit Mgr d’Esglis, rester curé de Saint-Pierre, Mgr Bailly à la Pointe-aux-Trembles, Mgr Denaut à Longueuil, Mgr Panet à la Rivière- Ouelle, Mgr Signay à la paroisse de Québec. Le séminaire donna cependant par exception l’hospitalité à deux évêques à la fois ; Mgr Briand et Mgr Hubert y vécurent ensemble pendant huit ans ; et à l’époque où

nous en sommes rendus dans cette histoire (1842),. l’on y trouve Mgr Signay et son coadjuteur Mgr Turgeon.

La rue du Parloir conduisait directement aux appartements de l’archevêque qui se trouvaient immédiatement à droite en entrant au séminaire. De son cabinet une porte ouvrait sur le secrétariat situé dans la vieille maison qui existe encore entre le séminaire et l’évêché actuel, et c’est là que travaillait l’abbé C. F. Cazeau, alors secrétaire ; une humble alcôve lui servait de chambre a coucher. Le coadjuteur avait son appartement au bout du corridor de la procure, et la chambre de M. l’abbe Belle-Isle, assistant-secrétaire, se trouvait à gauche de la porte d’entrée du séminaire et en face des appartements de l’archevêque. Pour terminer ajoutons qu’un petit réduit sous un escalier était mis à l’entière disposition du fidèle Antoine Blondeau, domestique de Mgr Signay.

Cependant les revenus de l’évêque de Québec, de nuis qu’ils étaient d’abord, étaient devenus assez considérables depuis que le gouvernement impérial lui payait chaque année la somme de mille louis sterling, et que pareille somme lui était donnée par le gouvernement canadien, pour la rente du terrain de l’ancien palais épiscopal. Aussi les messieurs du séminaire songeaientils — et, disous-le, avec grande raison — à se faire indemniser pour les dépenses que leur occasionnait la présence de l’évêque et de son personnel dans leur

maison. Ce fut en 1836 qu’ils demandèrent au prélat de vouloir bien payer tous les ans la somme de deux cent cinquante louis, sans comprendre la pension du domestique ni celle du cheval. Les affaires ne prenaient jamais l’épouvante avec Mgr Signa y, et il en fut ainsi de celle-là qui traîna en longueur jusqu’en 1840, où l’on voit le prélat s’exécuter de bonne grâce, pour continuer ensuite jusqu’à son départ du Séminaire en 1847.

On voit dans les comptes qu’il se trouvait à donner par année 6,000 francs, pour lui-même, et 1,020 francs pour son domestique et son cheval. Le coadjuteur payait 1,200 francs et les deux secrétaires 720 francs chacun.

Mgr Signay ne songeait nullement à quitter le Séminaire et ce n’est p^s lui qui procura à ses successeurs un palais épiscopal. Presque toutes ses épargnes étaient consacrées au collège de Nicolet, à l’établissement des Frères des Ecoles chrétiennes et à celui des Sœurs de la Congrégation à Saint-Koch. Aussi n’encouragea-t-il pas beaucoup son coadjuteur quand celui-ci lui parla de la construction d’une maison pour les évêques de Québec. Mgr Turgeon, lui, y pensait depuis longtemps et il écrivait le 2 mars 1842, aux messieurs du Séminaire pour leur faire part de ses vues et solliciter leur influence et leur concours : “ M. le supérieur et M. le procureur, disait-il, savent très bien que depuis de longues années j’ai désiré que l’évêché fît l’acquisition de la propriété Harkness. Je puis même avancer qu’à

l’époque de l’avant-dernière vente de cette maison (j’étais alors procureur du séminaire), j’allai à plusieurs reprises presser Mgr l’évêque de Québec actuel, alors coadjuteur, d’en faire l’acquisition pour s’y loger luimême, lorsque le temps en serait venu, ainsi que ses secrétaires et ses bureaux Après l’incendie de la maison en 1841, Mgr Turgeon renouvela ses instances auprès de Mgr Signay. “ Ces tentatives, continue-t-il, étant devenues inutiles auprès de mon évêque diocésain qui ne se croyait pas assez en fonds pour faire cette acquisition, je lui demandai s’il trouverait mauvais que je la fisse moi-même, et sur sa réponse qu’il ne le trouverait pas mauvais, je confiai ma négociation à un respectable citoyen qui vint bientôt me dire que la propriété était retenue parle gouvernement (1), et qu’assurément toutes mes démarches seraient inutiles.

“ J’en restai là jusqu’à la fin de janvier où M. le curé de Québec (2) me dit que dans une assemblée de marguilliers un des messieurs présents, M. Langevin, avait dit tout haut que madame veuve Harkness avait été lui offrir sa propriété comme pouvant être acquise pour l’usage du conseil de district avec lequel elle paraissait avoir l’espoir de terminer plus promptement qu’avec M. Stayner qui ne l’avait retenue que conditionnellement et en attendant l’approbation du gouvernement.

(1) Pour un bureau de poste.

(2) M. C.-F. Baillargeon, plus tard archevêque de Québec.

“ M. le curé de Québec ajouta (ce que je savais fort bien et depuis longtemps) que messieurs les marguilliers désiraient bien vivement, comme tous les catholiques de Québec, que l’évêque devînt le propriétaire de cette maison et me pressa de renouveler mes démarches auprès de qui de droit.

“ Vous savez. ..quel a été le résultat de mes dernières tentatives auprès de Mgr de Québec qui, après m’avoir dit qu’il ne refusait pas de faire des sacrifices pour le bien-être de ses successeurs, me fit entendre qu’il n’estimait cette masure qu’à environ £250 ou £300 et que ses moyens pécuniaires ne lui permettaient pas d’en donner davantage. C’est après cela que je me suis remis moi-même à l’œuvre et que le respectable citoyen qui s’employait pour moi auprès de Mm0 veuve Harkness vint me dire qu’au moment où il allait faire pour moi l’offre de £1,300, il n’y avait qu’une demi-heure que M. Stayner avait terminé avec cette dame pour la somme de £1,200. Alors je parlai au séminaire du droit de retrait comme pouvant être exercé, vu que l’évêque, prenant par la suite, son logement dans cette maison, les appartements qu’il occupe aujourd’hui deviendraient disponibles pour le séminaire. Sur la réponse qui me fut faite que ce droit de retrait était perdu et que, quand même il eût encore existé, on n’aurait pas cru pouvoir l’exercer en conscience, je n’insistai point.

“ Quelques jours après, M. le maire de Québec (1), auquel le séminaire avait nécessairement donné connaissance de mes démarches, en le consultant comme avocat, affligé, comme bien d’autres, de voir que cette propriété allait échapper pour toujours à la religion, vint me faire visite pour me dire que peut-être il serait possible de négocier avec M. Stayner en lui offrant un bénéfice sur lequel il me pressait de n’être pas regardant, malgré ma pénurie que je lui exposais. 11 m’offrit d’aller luimême faire les premières tentatives, ce qu’il fit en effet, et le résultat ne fut pas tout à fait décourageant. Ce fut après cela que me trouvant chez M. Caron avec M. P. Pelletier, désireux aussi de prendre part à cette bonne œuvre, il fut résolu dans notre petit conseil, que ce dernier irait faire des offres à M. Stayner en lui faisant connaître ouvertement l’objet de la négociation, que M. le maire n’avait pas cru devoir mettre au jour... M. Stayner donna pour réponse à M. Pelletier qu’il se ferait un vrai plaisir d’obliger les catholiques de Québec, en cédant sans aucun bénéfice quelconque, la propriété en question pour l’objet auquel on la destinait ; mais il ajouta que comme il était actuellement connu du public que le bureau de la poste devait être replacé dans ce quartier central, ce serait tromper ce public que de faire cette cession sans se pourvoir d’un autre local dans le

(1) M. R.-Ed. Caron, plus tard juge et lieutenant-gouverneur.

voisinage. Voilà pourquoi, il ajouta qu’il céderait le terrain par lui acquis si les messieurs du séminaire voulaient lui vendre cinquante pieds de terre derrière le terrain de Mm9 veuve Baby, sur la même largeur que ce dernier terrain. M. Stayner demandait de plus que le séminaire renonçât à son droit de retrait sur le terrain possédé par la dite dame Baby, dans le cas seulement où il (M. Stayner) en ferait l’acquisition pour l’ajouter à celui du bureau de la poste...

“ Quelque temps après ma consécration épiscopale, le lord Aylmer, alors gouverneur en chef me donna communication d’une dépêche 'du ministre des colonies (M. Price) par laquelle il lui était enjoint de me signifier qu’en conséquence d’une mesure parlementaire le salaire de £100t sterling ne serait plus accordé à l’évêque catholique de Québec, advenant la mort de l’évêque titulaire actuel. A la vérité, il est dit dans cette dépêche que l’on pourra s’adresser à la législature provinciale pour obtenir un salaire, mais je vous déclare que, depuis cette notification, je n’ai jamais pensé qu’il y eût la moindre convenance que l’évêque fût ainsi salarié... D’ailleurs la législature ne pourrait salarier l’évêque catholique de Québec qu’en salariant en même temps les évêques de Montréal et de Kingston, plus deux évêques protestants, ce qui ne se fera jamais.

“ Voilà donc l’évêque de Québec, réduit à l’avenir au loyer de £1,000 sterling qu’il retirera de son évêché ; vous savez jusqu’où il peut aller avec cette somme

pour ses œuvres, pour la pension et le salaire de ses secrétaires, pour les frais de bureaux, etc ...

“ Trouverait-on mauvais que l’évêque de Québec possédât un petit coin de terre de soixante pieds de front... et que ce petit coin de terre fût appelé l’évêché ? Trouverait-on mauvais qu’en vertu de lettres patentes que je me propose de solliciter en faveur de Mgr de Québec actuel, ce terrain fût transmis aux évêques successeurs avec droit de recevoir des legs ou dons au moyen desquels ils se feraient un revenu ? ... Il n’est pas nécessaire que j’ajoute, ce que tout le monde sait, que la propriété dont il est question est la seule et unique de toute la ville épiscopale qui soit convenablement située pour l’objet dont il s’agit ...

“ Quelques-uns ont regardé mon projet d’achat de la propriété en question et de construction d’une maison comme quelque chose d’à peu près chimérique, mais tous n’en jugent pas de la même manière ... Rien de plus facile pour moi que d’intéresser dans cette œuvre publique et diocésaine autant de souscripteurs qu’il en faudra pour réussir, sans fatiguer personne. J’ajoute que je pourrais proposer cette mesure au diocèse sans manquer aucunement aux convenances envers mon évêque diocésain, que je pourrais représenter avec raison comme chargé de plusieurs œuvres, (Nicolet, la maison des Sœurs à St-Roch, l’établissement des Frères des Ecoles Chrétiennes), et incapable de s’occuper de l’œuvre de l’évêché qui, au reste, me regarde plus qu’elle ne le

regarde lui-même, puisqu’il jouit d’un salaire dont son successeur immédiat doit être inévitablement privé.”

Le prélat parle ensuite de l’insuffisance du logement actuel de l’archevêque et de l’impossibilité où se trouve le séminaire de lui en offrir un autre. Il termine son intéressant mémoire en suppliant les messieurs du Séminaire d’accorder à M. Stayner les cinquante pieds qu’il voulait avoir dans leur jardin afin d’y placer son bureau de poste.

Les membres du conseil du séminaire ne crurent pas pouvoir accorder le terrain demandé, vu qu’ils se préparaient à bâtir prochainement pour donner à leur maison un agrandissement que le nombre croissant des élèves rendait absolument nécessaire. Ils pensaient comme Mgr de Sidyme que le logement de l’archevêque n’était pas ce qu’il devait être et regrettaient par conséquent avec lui que l’on n’eût pas profité de plusieurs occasions qui s’étaient présentées, par le passé, d’acquérir, à des conditions raisonnables, un terrain dont la possession aurait donné aux évêques de Québec la facilité de se loger très convenablement.

L’année 1842 fut employée ainsi par Mgr Turgeon en démarches incessantes pour arriver au but tant désiré. Il était puissamment aidé par l’intelligent secrétaire M. C.-F. Cazeau dont l’activité et le zèle ne lui firent jamais défaut. Leurs efforts réunis parvinrent à décider Mgr Signay à faire des sacrifices plus grands que ceux auxquels il s’était d’abord résigné. Ce n’était

plus deux cent cinquante à trois cents louis qu’il s’agissait de dépenser ! on lui demandait maintenant d’acheter la maison de Mme Baby afin d’empêcher M. Stayner d’en faire lui-même l’acquisition. Et après avoir reçu du gouvernement l’assurance qu’il n’était pas question pour lui d’acheter cette propriété pour en faire un bureau de poste, Mgr Signay se décida à passer le contrat d’achat le 7 mars 1343 pour la somme respectable de quatre mille deux cents louis (1) ! Il ne restait plus qu’à amener M. Stayner à céder son terrain pour que l’évêque eût un emplacement convenable à la construction de sou palais. Aucun effort ne fut épargné pour ■arriver à cet heureux résultat, mais ce ne fut pas sans peine que l’évêque de Sidyme remporta enfin la victoire. M. Stayner ne voulait pas en démordre.

Il fallut faire intervenir le gouverneur général qui lui fit savoir qu’il ne voyait aucune nécessité de s’opposer aux désirs de l’évêque de Québec, surtout maintenant que ce dernier avait acheté la propriété Baby. M. Stayner répondait que cela ne faisait rien à l’affaire, qu’il aurait voulu, sans doute, que les deux terrains fussent employés pour y bâtir un bureau de poste central, mais que s’il s’agissait d’un bureau pour la ville seulement la propriété Harkness suffirait à cet objet.

On lui avait offert de suite après son achat, disait-il, un profit considérable, s’il voulait céder son terrain, mais

(1) Greffe de A.-A. Parent.

il avait refusé, pour en assurer la jouissance au gouvernement. Si toutefois ce dernier ne voulait pas y placer le bureau de poste, il réclamait le droit de considérer comme sienne une propriété qu’il avait achetée et payée de ses deniers, et celui de la vendre lui-même à l’évêque movennant un profit raisonnable “ for a fait considération'". C’est ce qui eut lieu en effet le 19 octobre de la même année. M. Stayner avait payé douze cents louis ; Mgr Signay fut obligé de lui en donner dix-sept cents (1). De sorte que les deux propriétés réunies coûtèrent à l’évêque la jolie somme de vingt-trois mille six cents piastres !

(1) Greffe de Ed. Glackmeyer.

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