‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE PI^EMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PI^EMIER

Le Palais-Cardinal y depuis Palais-Royal ^ bâd et habité par

le cardimd de Richelieu.

Louis XIII était sur le troue, et Richelieu gouvernait la Frauce; ce prélat, tour à tour galant, politique et guerrier, soutenait des thèses

a mSTOlKK .

d'amour, écrivait des mandemens religieux , présidait le conseil y et dirigeait les armées. Haï de Marie de Médicîs, que son ingratitude laissa mourir dans l'exil ; redouté de son roi , menacé par les puissances étrangères dont il abaissa Torr gueil ; envié de tous les courtisans qu'il forçait à s'humilier devant lui; exposé sans cesse aux intrigues, aux poignards de ses ennemis, il triompha de toutes les haines, de tous les obstacles, de tous les dangers, par l'ascendant de son génie, l'inflexibilité de son caractère, et le sanguinaire abus d'un pouvoir sans mesure et sans frein ; et il balaya sans pitié sur les avenues du trône tout ce qui pouvait embarrasser sa marche, ou gêner son ambition.

Mais c'était peu de diriger les affaires du royaume , et de maîtriser les destinées de l'Europe; c'était peu de surpasser son prince en autorité , il voulut l'égaler en magnificence.

En 1629, il avait fait bâtir, par son architecte Jac-

DU PALAIS^ROTAL. 5

ques Lemercier (i ), un simple hôtel auquel il avait donné son nom, à Textrémité de Paris, au pied du mur d'enoeinte de la ville élevé par Charles Y, et sur l'emplacement des hôtels d'Armagnac et de Rambouillet , qu'il avait achetés et &it démolir (a). Bientôt il s'y trouva gêné ; la demeure du

(i) Natif de Pontoise : c'est aussi la patrie de M. Fontaine. Ce n'est pas une chose indigne de remarque , que la même ville ait produit les deux architectes célèbres qui ont , Fun commencé , Fautre achevé le Palais-Royal.

(a) Sauvai prétend qu'il fut bâti sur les ruines des hôtels de Luxembourg et de Rambouillet; Piganiol, qui vint après lui y croit plus exact de dire que ce fut sur l'emplacement des hôtels de Rambouillet et de Mercœur. Jaillot, discutant ces diverses opinions, ajoute : « U est constant que le connétable d'Armagnac possédait , rue Saint-Honoré, près les murs y un hôtel considérable , et qu'une partie du Palais- Royal en occupe l'emplacement. Le connétable ayant été sacrifié en i4iB à la haine du duc de Bourgogne, son hôtel (ut confisqué et donné au comte de Charolois. Au commencement du seizième siècle, cet hôtel appartenait aux ducs de Brabant et de Juliers de la maison de Bourgogne. Quant à l'hôtel de Rambouillet et l'hôtel de Mercœur , c'est le même

cardinal saitit le cours de sa fortune, elle s'agran-* dit avec sa puissance. Le mur d'enceinte de la ville fut abattu, le fossé comblé, le jardin prolongé; de nouvelles acquisitions faites tant du e6té *de la rue des Bonsp-Ëo&ns que de celui de la rue Richelieu (i), permirent d'étendre les bâtimens et leurs dépendances (2); enfin, en i636, rhôtel de Richelieu devint un palais, et fut appelé le PalaiS'CardinaL

édifice auquel ces deux noms furent successivement donnés , le duc de Mercœur Fayant acheté en 1602, pour agrandir celui qu'il avait dans la rue des Bons-Enfans. »

(i) Le cardinal avait fait percer cette rue, à laquelle il avait donné son nom , pour conduire à sa maison de campagne de la Grange-Batelière.

(a) Un relevé , fait aux archives du Palais-Royal , évalue les acquisitions faites par le cardinal , pour bâtir son palais ^ à S66fi 1 8 livres , somme considérable pour ce temps. Il faut ajouter à cette somme i5o,ooo livres, prix de Thôtel de Sillery, que le cardinal acheta pour l'abattre , afin d'avoir une place devant son palais ; mais il n'eut point le temps d'achever son projet. La démolition ne fut terminée qu'après sa mort, et par l'ordre de la reine régente, Anne d'Autriche.

Ce titre, écrit en lettres d-or au «-dessus de la grande porte , éveilla la critique des heaux-eaprits du temps. A leur tète, Balzac prétendit que cette insmptton iTétaitni greoque^ni latine^ ui française: les grammairieiis ne furent point de son a\ds; ils aetutinrent que c'était un gallicisme consacré par l'usage, comme môtel^Dieu, les Filles -Dieu, la PloQe Mauberlj mais si Balzac n'avait pas tout-à-fait Taison , ceux qui prétendirent que la vanité avait plus de part que la grammaire dans cette inscription , n'avaient pas tou.t-à-fait tort.

Le plan du Palais -Cktrdinal était fort irrégulier; cela tenait aux nombreuses transformations qu'il subissait à mesure des changemens qui survenaient dans la fortune du propriétaire.

La principale entrée du Palais^Cardinal était sur la rué Saint -Honoré. On avait construit dans l'aile droite une vaste salle de comédie. «Cette salle, dit Sauvai, pouvait contenir envi-

HfSTOIltB

« ron trois mille spectateurs (i); elle était réser- « yée pour les comédies de pompe et de parade , « quand la profondeur des perspectives ^ la variété « des décorations, la magnificence des machines « y attiraient leurs majestés et la cour. Malgré ses « petits défauts , c'est le théâtre de France le phis ce commode et le plus royal (2). Indépendamment <c de cette salle , le cardinal avait arrangé un sa- « Ion pour faire jouer les pièces que les comé- « diens représentaient ordinairement au Maraisce du -Temple. » Cest aussi là que, devant un parterre choisi, où les flatteurs ne manquaient pas , le ministre auteur, qui se croyait le rival de

(i).Oi], croit qu'il y a ici exagémtîpn, car cette s^iDe avait au plu$ trente-'sî^ pieds de largeun

(a) Louis XrV donna cette salle à Molière en 1660, et,^ apvès la mort de Fauteur du Misanthrope, elle fut destinée aux représentations de l'Opéra. Brûlée le 6avri) 1768 , réédîfiée aussitôt par Louis-Philippe , duc d'Orléans , occupée de nouveau par l'Opéra, elle fut consumée une seconde foi^ par l'incendie de 178t.

CSonneilley et qui n'était qu'envieux du Gdy faisait représenter son Europe et sa Myrame (i).

L'aile gauche du Palais-'Cardinal était oo cupée par une galerie : « La plus superbe parce tie de ce beau lieu était la voûte peinte et a conduite par Philippe de Champagne , le «peintre favori du cardinal. Des tableaux , des a rostres imités de l'antique , des chiffres du « cardinal entourés de lauriers y étaient répan- « dus dans cette voûte sur im grand fond d'or , cr peint en mosaïque avec autant d'ordre que ce d'esprit^ et composaient ensemble comme une « sorte de panégyrique à l'honneur du maître ce de la maison (2). » Cc^ peintures flattaient l'orgueil du cardinal ; c'étaient des allégories où ses grandes actions, ses victoires, le bonheur de la France étaient représentés sous les plus brillantes

(1) Pièces attribuées au cardinal de Richelieu. {%) Sauvai 9 Histoire et Antiquités de la ville de Paris, 17^4.

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éo^l€itîi^(f).Iia contrepartie de celte voûte ài^ldrique n'eut pas été'oQtoiiis rem^^uable : Marie ée Mëdîcis expirant daiïs la tnisère sur un sol étranger; Anne d'Autriche mandée au conseil, et contrainte d'avouer sa correspondance avec l'Espagne; Ornano périssant dans les fers à Yincennes ; lé

(z) C'est ainsi que le cardinal fit célébrer dans son palais , avec une pompe extraordinaire, les fiançailles, de sa nièce Claire-Clémence de Maillé, fille du maréchal de Brezé, avec le duc d'Enghien, depuis le grand Coodé. « On donna, le 17 février 1661, un ballet allégorique qui fut pour le ministi^e une espèce de triomphe. Ce ballet représentait la prospérité des armes de la France. Dans la première décoration on voyait la terre embellie de forêts, et V Harmonie portée sur un nuage et accompagnée d'oiseaux mélodieux; la seconde offrait une vue des Alpes couvertes de neige , avec l'Italie , sur une montagne; et dans divers lointains les villes d'Arras et de Casai ; la troisième représentait une mer environnée d'écueilsy et des vaisseaux au milieu desquels on distinguait trois syrènes. Un ciel ouvert , d'où descendaient les neuf muses y la terre ornée de fleurs et la Concorde sur un char brillant, formaient les^ deux dernières décorations. » ( Jay , Histoire du ministère du cardinal de Richelieu. )

duc de Vendôme dansiez icadiots de filois; Bâssompieire enfermé à la BâisrtiUe; la dacbeisse àe Chevreuse , le duc de la Valette , le duc de Guise ébligés de fmr sur des terres d'exfl ; Chalais,MarillaCy Montmorency, de Thou, Cinq-Mars, arrosant de leur sang les échafauds dressés par ordre du cardinal; une foule d'autres victimes sacrifiées au moindre soupçon d'un prélat qui disait de lui-même : u Je renverse tout , je fauche « tout , et ensuite je couvre tout de ma soutane

a rouge » Mais quel pinceau eut osé tracer ces

tableaux , dans un temps où la hache était levée sur tout imprudent qui se hasardait à inquiéter Richelieu dans sa grandeur , dans sa vanité ou dans sa gloire?

Dans l'aile gauche de la seconde cour était la galerie des hommes illustres y séparée de l'autre par la chambre du cardinal, devenue depuis la chambre de Louis XIV, sous la régence d'Anne d'Autriche, et sur l'emplacement de laquelle se

lO HISTOIRE

trouve aujourd'hui la salle du conseil. Richelieu , en désignant les personnages qui devaient flaire partie de cette galerie , ne s'était pas oublié luimême (i). Ces portraits avaient été peints par

(i) Voici les noms des personnages dont se composait la galerie des hommes illustres :

Suger, abbé de Saint-Denis»

Simon, comte de Monfort

Gaucher de Chatillon.

Bertrand Duguesclin.

Olivier de Ciisson.

Boucicaut

Dunob.

Jeanne-d'Arc.

Georges d'Amboise.

Louis de la Trimouille.

Gaston de Foix.

Bayard.

Charles de Cossé, duc de Brissac.

Anne de Montmorency.

François de Lorraine, duc de Guise. *

Le cardinal Charles de Lorraine.

Biaise de Montluc.

Champagne y Youet, Juste d'Ëgmont et Paerson.

Des bustes en marbre séparaien t les peintures ; des

distiques latins faits par Bourdon ^ le Santeuil

* du temps, accompagnaient les devises composées

en rhonneur des hommes illustres par Cuisse ,

interprète royal. Enfin , rien n'avait été épargné pour donner à cette galerie l'apparence de la grandeur et de la majesté royale. Le théâtre retentissait sans cesse des éloges dont tout Paris saluait la

Armand de Gontaut-Bîron.

Lesdiguières.

Henri IV.

Marie de Médicis, Louis XUL Anne d'Autriche.

Gaston y duc d'Orléans.

Le cardinal de Richelieu.

L'historique de cette galerie , avec la gravure^t les devises des portraits y a êtp fait par M. de Yulson , sieur de la C6lombière, gentilhomme ordinaire du roi, en i655. Cet ouvrage existe dans la bibliothèque du Palais-Royal.

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demefare du premier ministre, et on répétait avec

Corneille:

a Non , l'univers entier ne peut rien voir d'égal

« Aux superbes dehors du Palais-Cardinal :

« Toute une ville entière , avec pompe bâtie ,

c Semble d'un vieux fossé par mirade sortie,

« Et nous fait présumer, à ses superbes toits ,

« Que tous ses habitans sont des dieux ou des rois(i). »

Lorsque le cardinal eut achevé de décorer l'intérieur de son palais avec une magnificence inconnue jusqu'alors mais entachée du goût du temps, il crut ne pouvoir mieux faire éclater sa reconnaissance pour les faveurs extraordinaires qu'il avait reçues de Louis XIII, ou peut-être aussi ne pouvoir mieux apaiser la secrète jalousie du roi, qu'en lui cédant la propriété de cet édifice; et, le 6 juin i636, il en fit une donation entre-vifs à ce monarque (2) , donation qu'il re*

(i) Corneille, le Menteur^ acte II, scène V.

(2) Le roi fit expédier à Claude Bouthiiiicr, surintendant

DU PlLAIS-nOTAL. j3

nouTda par son testament, daté de Narbomie,

en 1642*

Cest de cette Tille qu'instruit de la conspiration de Cinq-Mars , il partit pour Tàràscon , où il reçut la visite du roi y qui venait se faire pardonner par son ministre d'avoir en secret souhaité le succès de l'entreprise de son jeune Ëivori. Après

des finances , un pouvoir pour accepter cette donation.. Ce pouvoir était conçu en ces termes :

« S. M. ayant très agréable la très humble supplication qui lui a été faite par M. le cardinal de Richelieu d'accepter la donation de la propriété de l'hôtel de Richelieu au pro^t de S. M. et de ses successeurs rois de France; ensemble sa chapelle de diamanSy son grand buifet d'argent ciselé et son grand diamant, à la réserve de l'usufruit et de ces choses la vie durant du sieur cardinal et à la réserve de la capitainerie et conciergerie dudit hôtel pour les successeurs ducs de Richelieu, même la propriété des rentes de bail d'héri-* tage constituées sur les places .iet maisons qui seront coustmites au dehors et autour du jardin dudit hôtel ; ladite majesté a commandé au sieur Bouthillier, son conseiller en son conseil d'état et surintendant de ses finances, d'accepter au nom de sadite majesté la donation*... a*

l4 HISTOIRE

cette entrevue y le roi regagna triplement Parts ^ et le cardinal remonta le Rhône jusqu'à Lyon, traînant à la remorque Cinq -Mars, son prisonnier , enchaîné dans une barque. Après avoir li* vré cet infortuné à Laubardemont , ministre de ses vengeances , il repartit pour la capitale. Son voyage ressemblait à une marche triomphale , ou plutôt à une pompe funèbre , car déjà la pâleur de la mort était sur son front, et la chambre ornée d'or et de fleurs (i), dans laquelle il se faisait porter sur les épaules de ses gardes (2) , allait se changer en tombeau. -

(i) On faisait abattre devant hii les portes des villes qui se trouvaient trop étroites pour laisser passer son fastueux équipage.

(^) A Texemple du cardinal Charles de Lorraine , frère du duc de Cuise ^ le cardinal de Richelieu avait obtenu du roi la faveur d'avoir des gardes , tdont l'ordre était de né « l'accompagner pas seulement jusque dans le Louvre , mais « même de ne le pas quitter à l'autel , et de mêler ainsi l'o- « deur de la poudre à canon et de la mèche parmi l'odeur « de l'encens et des autres parfums sacrés. » C'est ainsi qu'on

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En effet y dans la nuit du ûS novembre i642> le cardinal fut saisi d'une grave douleur de côté avec la fièvre : Bouvard , premier médecin du roi , veilla toute la nuit aupiqès du lit du malade avec madame d'Aiguillon, nièce du cardinal; le lendemain ) le roi ) accompagné de M. de Yillequier , capitaine des gardes, et de plusieurs autres seigneurs de sa cour , vint visiter le cardinal , lui fit prendre lui-même deux jaunes d'œufs, et lui promit d'avoir égard à ses dernières recommandations. Sorti de la chambre, il entra dans la galerie de tableaux , ce où l'on remarqua, dit Mon- « trésor, qu'en se promenant, il ne put s'empé- « cher de rire plusieurs fois. » C'était la joie et la faiblesse d'un captif heureux de voir briser par la nature une chaîne qu'il n'avait pas eu la force de

les voit dans le tableau de M. Delacroix ( Galerie historique du Paîais'-Rojral)^ oà le cardinal de Richelieu est représenté disant la messe dans sa chapelle au milieu de ses gardes.

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rompre lui-niêiiie. Yingt^quatre heures après , le cardinal expira : c'était le 4 décembre i64a (i).

Le plan ^ gra vé par Laboêssière en 1 679 , atteste que les éloges emphatiques donnés au Palais- Cardinal par les contemporains , s'adressaient plus à la puissance de Richelieu qu'à la beauté de sa demeure. Il faut, il est vrai, faire la part du temps ; mais , en examinant cette réunion de constructions irrégulières, placées au centre de la ville, entourées de bâtiroens, rattachées les unes aux autres sans goût, sans ordre ni méthode, on demeurera convaincu que cet édifice ne pouvait avoir rien de royal , ni paraître digne de la haute destination qui lui avait été assignée par l'orgueil du cardinal.

(i) Galerie historique du Palais-Royal, tableau de Droliogy Richelieu au lit dû mort.

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