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Histoire du Palais-Royal

Une réputation d'avarice solidement établie, une humeur peu sociable et les infirmités d'un octogénaire avaient fait la solitude autour du marquis de Rambouillet. Sa fille elle-même, la beUe Julie, qui fut la reine de la société célèbre des précieuses, ne le voyait que très rarement et pendant l'hiver de 1623, lorsqu'il tomba malade, M. le cardinal de Richelieu fut la seule personne qui fit prendre chaque jour des nouvelles de sa santé.

Le marquis fut d'autant plus touché de cette marque d'intérêt qu'il était peu connu de Son Éminence et ignorait qu'elle guettait avec impatience son départ pour l'autre monde, afin de se bâtir un palais sur l'emplacement de son hôtel.

Déjà, dans ce dessein, Richelieu avait fait acheter plusieurs immeubles voisins de l'hôtel de Rambouillet, et avait fait faire indirectement des propositions au marquis ; mais celui-ci, comme tous les vieillards, tenait à ses quatre murs et aux offres les plus brillantes avait répondu par un refus formel.

La volonté du tout-puissant ministre ne pouvait tenir lieu de notre loi d'expropriation, sans violence et sans scandale, surtout à l'égard d'un vieux gentilhomme dont les jours étaient comptés. Le cardinal se résignait donc à attendre etM.de Rambouillet, sans se douter de rien, regrettait que la faiblesse de ses jambes le retint d'aller remercier le bienveillant prélat, lorsque son valet lui aimonça la visite d'un jeune homme de sa parenté.

Cette visite inattendue indisposa tout d'abord le vieillard.

msTOIKK hll l'AI.MS-HOYAL

Labbé Heiié delà Morli» ro. lil-il. Ou'est-<»» (|uo cela? Quelque i>etit neveu «jui en veut à ma bourse... 11 arrive de Doiinlaiis... pn-ndrail-il pa» mon hOU-i pour «in hùlollerie, et voudrait-il ôlre héber^;* ici?... Oui dal... Qu'on le...

Mai.s une quinte «le t.nix lui roup:i l:i parole, ot l'rtranger en prollla p(tur p<^nétrer jusqu'à lui.

A sa vue cependant il .se calma.

Il avait si bon air, cet abbù ; il était si élégant dans son modeste costume; il mit dans .son salut tant de grâce et de respect qu'il »Mlt fallu être un barbare, un Turc, pour lui faire mauvais accueil.

— Comtois, dit le manjuis à son valet, avancez un siège à M. de la Morlière.

— Monsieur le marquis, dit le jeune lionmie, nous avons appris à Dourdans, et tout à la fois, votre maladie et votre retour à la santé; à mon arrivée à Paris, je suis heureux de pouvoir vous féliciter.

— Si tel est on elYet l'unique but de votre visite, monsieur l'abbé, je vous remercie sincèrement.

— N'en doutez i>as, monsieur le marquis, ma famille vous a toujours gardé une profonde atTection.

— C'est beaucoup dire.

— Ne sommes-nous pas parents?...

Sans doute... sans doute... mais c'est la première fois que j'ai le jtlai^ii- <]o

vous voir.

Ce ne sera point la dernière ; j'ai l'intention de me lixer près de vous.

Le vieillard le regarda de travers, surpris et méfiant.

Mais l'abbé avait de si beaux yeux bleus, un visage imberbe d'une candeur SI uouce qu'on n'eût pas plus osé le rudoyer qu'une fille.

Jusqu'à présent, reprit le jeune la Morlière, j'ai été retenu dans ma famille

par le ii»auvais état de nos affaires; nous ne sommes pas riches, vous le savez peut-être... et j'ai dû amasser une petite somme pour venir tenter fortune à Paris.

— C'est agir prudemment, fit le bonhomme avec vivacité, car la vie est chère, très chère et l'argent très rare.

— Mais j'espérais aussi pouvoir compter sur vous.

— Sur moi? se récria l'avare. Ah ! déjà!...

— Mais, cher cousin?

— Je suis bien votre serviteur.

— Ma mère...

— Oui, oui, votre more, une digne et excellente personne, mais...

— Mou père en mourant...

— Vous a dit sans doute que j'étais riche, et que vous seriez au nombre de mes héritiers peut-être.

— Ah! permettez...

— Mais, s'il plaît au ciel, il vous faudra attendre.

— Oh ! monsieur le marquis, pouvez-vous à ce point vous méprendre ? s'écria l'abbé dont la honte rougit le front virginal. Ce n'est point de vos libéralité' j'ai besoin, mais seulement de votre appui.

fiiii

— Que voulez- vous donc de moi? Voyons, dites-moi vos projets?

— Un mot de vous, peut-être, suffirait à obtenir pour moi un emploi à la cour.

— N'êtes-vous pas abbé ?

— J'en porte l'habit, mais je n'ai pas prononcé de vœux ; je reste libre, et l'habit ne fait pas le bénéficiaire.

— Je comprends ; mais que puis-je à cela ?

— Je désirerais entrer dans la maison M. le cardinal. Je ne çpnnais personne au Luxembourg ; mais vous, monsieur le marquis?

— Il n'est pas impossible... murmura le vieillard, heureux de trouver à obliger sans bourse délier. Son Éminence tout récemment m'a marqué quelque bonté.

— Que vous seriez aimable de m'appuyer auprès du cardinal, de me donner un mot pour lui ! J'irais dès aujourd'hui.

— Justement, j'ai à le remercier d'avoir fait prendre des nouvelles de ma santé,

— Eh bien, en vous quittant, je vais au Luxembourg, et j'y suis votre interprète. Mais un mot, je vous en prie, qui me permette d'aborder M. de Richelieu. Ne refusez pas cette faveur à un de vos parents au début de la carrière... Je suis prêt à écrire sous votre dictée, et vous n'aurez que la peine de signer. Vous voulez remercier le cardinal; il fait froid, et vous ne pouvez sans imprudence vous rendre de l'autre côté de la Seine.

— Eh bien, fit le vieillard enfin persuadé, asseyez-vous à ce bureau et écrivez.

La Morlière ne se fit pas répéter l'invitation, et un quart d'heure plus tard il obtenait la signature de M. de Rambouillet au bas de la lettre suivante :

« Monseigneur,

« Touché jusques au fond de l'âme des marques de bonté dont Votre Éminence a daigné m'honorer, je dépose aux pieds de Votre Éminence l'hommage de ma profonde reconnaissance. Mon cousin bien-aimé, M. René de la Morlière, que je recommande particulièrement à votre bienveillance, se charge de vous saluer de ma part et de vous remettre la présente. »

Muni de cette lettre, sur laquelle M. de Rambouillet avait étalé un large sceau de cire rouge, il se dirigea vers la Seine, prit le bac et se rendit ensuite au Petit-Luxembourg.

Le jour touchait à sa fin... L'heure était sans doute trop avancée pour obtenir audience, mais quel bonheur pour lui si, avant de reposer la tète sur l'oreiller, il pouvait se dire : — C'en est fait !... ma destinée est fixée i...

Ce jeune homme (avait-il vingt ans?...), sous un air novice, cachait une imagination ardente, des appétits de moine en carême, des désirs aiguisés par toutes les privations et prêts à mordre à belles dents à tous les fruits défendus.

Paris!... ce nom magique, tintait depuis si longtemps à son oreille comme un bruit d'or, comme le rire frais et sonore d'une jolie fille. Vivre là dans un coin si petit, si humble qu'il fût du palais du grand cardinal, c'était sa folie.

Du reste, on ferait de lui ce que l'on voudrait, un prêtre ou un mousquetaire, peu lui importait, pourvu qu'on l'aidât à parvenir.

HISTOrRK UU l'AK\l:S-H()Y\L

Diins CCS *>xcellautu8 disposilioiis, il frauchil d'un pas l<mle la (grille du paluit.

— Où :illi!/.>vouii? cria un garde.

— l'oiir lo sorvict! de i^uii ËiniiiiMiro! rôpoiidil-il un monlraul Ha lettre.

FA, Kiias KOunill'T, il ptMié Ira dans un polit vustibulo dunt on avait fait la salit» des gardes.

Nouvelle iul»'i|>('ll;ilioii :

— (Jui demande/vous, inouuieur?

— Sou hlniinonce le cardinal, de la part de M. Ih marquis de Hambouillet.

— Son lùniueuce t'st à Saiut-Genuain.

— Ce contreteiupti est làcheux. Ne j)uis-je attendre?

— Vous feriez mieux de revenir ; nous ignorons ù quelle heure rentrera M. le cardinal.

La Moriière tint bon. 11 crut quo l'on voulait l'écarter.

— t^e n'est pas une audience que je sollicite, reprit-il. Je n'ai qu'à remettre à M. de liichelieu cette lettre de mon cousin, M. \*i niarquiK de Rambouillet.

l'^t il exhiba son talisman.

— .M. de Kielieliou est absent.

La Moriière, fort embarrassé, allait se retirer quand un bruit léger attira son attention vers la porte du fond ouverte sur le jardin.

C'était le craquement du sable sous un pied féminin, et presque aussitôt il vit [Kiraitre une jeune dame qui, plus heureuse que lui, allait pénétrer dans l'appartement.

L'ofticier de garde aalua la daiae, et, sapprocliaut d elle, lui lit part de la demande de l'étranger.

— Faites entrer M. de la Moriière, dit-elle à haute voix. — Puis plus bas : f .Te sais que M. le cardinal n'a rien à refuser à M. de Rambouillet. »

Klle salua d un léger signe de tète et disparut.

La Moriière fut donc introduit dans une salle du rez-de-chaussée qui servait J antichambre au grand appartement du ministre.

— Serais-je indiscret, demanda-t-ii à l'offlcier, en vous demandant le nom de la dame à qui je dois d'être admis ici ?

— C'est madame Marie Combalet, monsieur.

Madame Combalet? Il en avait entendu parler. Une nièce de Richelieu, d'une grande réputation de beauté et de galanterie. Lorsque dans sa famille, à Dourdans, on parlait d elle en chuchotant d'un air mystérieux. Elle avait été mariée toute jeune. Mais le beau mariage! L'époux choisi par le cardinal n'était qu'un répondant, et l'on n'osait prononcer le nom de Combalet en honnête société de crainte de faire rougir les femmes. Enlin, depuis un an, elle était veuve...

Pour lui, la Moriière. en ce moment, rétait bien la plus charmantes des femmes.

Mais il voyait avec inquiétude l'ombre envahir la salle froide et déserte où il se morfondait. Des valets, qui apportèrent des flambeaux, le considérèrent avec étonnement. Il se trouva ridicule et convaincu de l'inutilité de son obstination, il songea à se retirer.

HISTOIKE DU PALÂlS-HOY.Vr.

Il se levait déjà, étirant ses ineuibres engourdis. l()rs(|iio la tenture d'une porte s'écarta et livra passage à une femme de chambre.

— Monsieur de la Morlière? demanda-t-elle. Et sur sa réponse, elle reprit :

— Monsieur, uous sommes toujours sans nouvelles de M. de Richelieu, et nous ignorons s'il doit rentrer cette nuit. Madame Gombalet, ma maîtresse, m'envoie vous demander si votre intention est d'attendre plus longtemps Son Kminence. En ce cas, elle me charge de vous dire <[ue vous seriez plus commodément dans son salon, où du moins il y a du feu.

— Je suis très sensible, mademoiselle, à l'offre obligeante de madame Conibalet.

— Et vous l'acceptez?

— De grand cœur.

— Veuillez donc me suivre, monsieur.

L'appartement de la nièce du cardinal était à l'étage supérieur. La chambre où il fut introduit, luxueusement meublée, était ornée avec ce goût mi-parti dévot et galant qui convient aux femmes de prêtres. Un grand feu y répandait ses clartés mobiles.

Cette chambre offrait une disposition particulière à l'époque. Elle servait de petit salon et était prise dan"> une vaste pièce, dont le second compartiment, formé par un paravent très élevé, composait une chambre à coucher, ou, si l'on veut, une grande alcôve.

Au milieu de cette alcôve, sur une estrade était placé un lit carré à colonnes torses et baldaquin, entouré d'un balustre, laissant de chaque côté une largeruelle.

L'importante destination de ce compartiment fut tout d'abord indiquée au jeune homme par une lampe veilleuse qui, du plafond, palissait l'ombre environnante de sa lueur stellairo. Il y avait dans ce voisinage un caractère d'intimité qui flattait son amour-propre et lui chatouillait le cœur.

La dame l'avait remarqué dès son entrée au Luxembourg ; elle l'avait recommandé à l'officier; elle s'était inquiétée de son abandon dans le salon d'attente ; enfin elle lui faisait place à son foyer et pas très loin de son lit.

Et il se dit : Voilà la cour!... Voilà la civilisation à son degré le plus élevé. Gomme il se trouvait loin do la prude province !

A Paris, les dames au lit recevaient dans leur ruelle les hommages de leurs adorateurs.

Et quel lieu plus charmant et plus intime ?.. il n'en pouvait douter, il serait un jour au nombre des élus admis dans la ruelle de madame Gombalet.

Et doucement caressé par les flammes du foyer, grisé du luxe et des parfums féminins dont l'air était saturé, la Morlière se prélassait dans son large fauteuil, sans perdre de vue le paravent, — la clôture du sanctuaire.

Quelques pas l'en séparaient àpcinc. En se promenant, peut-être cùt-ilpu découvrir dans cette cloison de taffetas quelque fente indiscrète ?.. Mais il craignait d'être observé.

Il aurait bien voulu la voir!... Quand un tison, en s'écroulant dans lïitre,

IIISIOIUK DU l'ALAIS-KOYAL

pi'ujela buudaiii uiiu vivo cluilû sur iiiio toilr (|i> litiboiiH, une viorgo, qui Aius doute étnit 1«» portrait de la daiin>. Kii effet ri<Mi dr naniand (fiif lo k»'?"'** *1'» "i-'dtro, sa grasse et franclir ix'iutiire. l'etite, rondel<lte et brume, cette viergo aux grands yeux noirs, à la bouche étroite et vermeille avait un air /hpon à arrêter au vol tous les auges du paradis.

Les maius jointes, extasié devant la ravissante image de Marie :

— Avef s'écria-t-il, Ave Maria! Amoris rosa, porta rœlil...

Kt il aurait récité toutes les litanies de la Vierge, — qui sont très longues, — sil n'eût cru entendre, près de 1;\, comme un soupir... ou un rire étouffé...

La supposition dun soupir lui plut davantage.

Alors il s'approcha du paravent et écouta.

Mlle éUiil là, Marie, la rose d'amour, la jxtrle dii ciel. Il jtercevait le glissen»ont léger de son beau corps se roulant dans la batiste de Hollande, de son grand lit carré. Il retenait son souffle pour écouter le sien, et dans la crainte excessive qu'il avait de faire le moindre bruit, plusieurs fois il heurta le bois du paravent.

Tout à coup :

— Qui est-là? fit la dame un peu elîrayée. Est-ce vous monsieur de la Morlièi e?

— Oui, madame !

— Quoi I vous êtes encore ici !..

Il trembla. La dame reprit d'un ton adouci:

— Quelle heure est-il donc, je vous prie 1

— Minuit et demi, madame.

— Le cardinal ne rentrera pas.

— Vous pensez, madame?

— J'en suis certaine. '

— Alors... ( et il n'acheva pas sa pensée, mais elle la devina ).

— C'est impossible que vous sortiez d'ici à cette heure, dit-elle.

Pour voir l'heure au cadran, il s'était avancé au milieu de la chambre, puis il était revenu près de la cloison, afin de se tenir aux ordres de la dame, mais près de l'intervalle ménagé pour le passage de la chambre à l'alcôve.

— Monsieur de la Morlière ?

— Madame ?

— On vous a donc fait un feu à rôtir.

Il fait étoufl'ant ici, j'en suis incommodée :

— Ah! madame ! Combien je regrette...

— Si je pouvais l'éteindre.

— Mais vous gèleriez, vous.

— Qu'importe!...

— Fi ! Je ne veux pas de cela. Mais tenez, ayez l'obligeance de me donner un verre d'eau.

— Où le prendrai-je, madame ?...

— Là, sur la console, près de moi.

Tout palpitant, il pénétra dans l'alcôve.

Où allez-vous, cria vin garde?

Son regard troublé se portait de tous côtés, touchant à tout, sans s'arrêter à rien, craintif et hardi, afifolé comme une girouette par l'orage. La dame, qui se sentait menacée de suffocation, s'était haussée sur l'oreiller, délivrant sa poitrine du poids insupportable des couvertures. La tête incUnée, elle tournait vers la carafe d'eau ses yeux allanguis et sa bouche entr'ouverte où luisaient ses dents blanches. Quand il s'approcha tout près d'elle, et à genoux lui présenta son verre d eau et qu'elle se pencha pour le prendre, il vit descendre de son cadre la belle vierge de Rubens, et ce fut à son tour de se pâmer aux tièdes et vivantes effluves, (lotit il se sentit enveloppé.

Liv. 2.

A. Fayard, Éditeur.

HISTOIHK DU l'ALAIS-HOYM,

Il «MitiMidit lo cristal clifUirtiM* doiiromont ontre S0R|^vppR, il Biiivit Ift mnuvninoul (Ifl son brns ol la porle d'imo gmiltr» tl'pati /rhnppée Riirsa gorge roniio, oi ne reprit le vorro cpie «luno main trombbnfo.

— Mord, dlt-olle.

iMiis, avec une pudour d'une ravissante coquetterie, elle ramena un drap sur olle^ et ajouta:

— FiUfiii nous allons dormir.

— Dormir !.. soupira le jeune homme.

T/i bonne pl!iisant(M-ie ! Allait-il retourner sur ses pas et réintégrer son fauteuil au bout du salon. »

Kilo en parlait bien à son aise.

— Mais h propos, reprit-elle avec un brusque sursaut qui la roula et la moula dans la toile... Demain I... n'allez pas dire que vous avez pass*'- la nuit ici. Vous ne vttiidriez pas me compromettre...

— Moi, madame, j'aimerais mieux mourir.

— Si mon oncle se doutait de pareille aventure. non< serions perdus.

— Madame, je seraisle dernier desbomines si je disais un mot de vos bontés.

— Mais c'est qu'on en supposerait bien davantap[e.

— Oh I sans doute on croirait...

Il s'interrompit.

*■ — Mais ne craignez rien de moi! Mon cœui-, in.i vie sont ù vous...! Oh! n'en doute/ pas. Si vous saviez ce qui se passe en moi depuis que je vous ai vue... On m'avait dit que vous étiez bien belle; mni< oii" <nr.f 1p« élo/cs rf tout re que l'on peut rêver au prix de la réalité?

Elle l'écoutait les yeux mi-clos avec un malin sourire. Un de ses bras replié vers son front retomba mollement au bord de la couche.

L'abbé, dans la chaleur de son discours, y porta ses lèvres.

— Allons, dit la jeune femme, sans se fAcher. Soyons sage, mon ami, et couchons-nous.

ir

Se coucher?... Avait-il bien entendu? Mais où voulait-elle qu'il se couchât? A ses pieds, dans la ruelle, où là-bas de l'autre côté, bien loin dans un fauteuil ?...

Mais non, l'accent donné à ses paroles n'était pas celui d'un ordre d'exil.

Il revint donc bientôt d'un moment de surprise et avec toute la discrétion, toute la modestie que recommande une telle fortune à un cœur bien né, il passa derrière le chevet et s'y débarrassa des impedimenta de sa toilette de jour. Puis, profitant de ce que la dame, non moins discrète que lui. fermait les yeux, il se glissa et s'aUonfrea près d'elle.

HISTOIRE DU PALAIS-ROYAL li

Jnsque-là point de mal.

La veilleuse suspendue au plafond par une chaîne||j^ d'argent, le masquait de l'ombre ronde de son ventre de métal et n'avait de lumière que pour les ruelles. Se sachant à peine visible, il se sentit plus brave et hasarda quelques soupirs ; puis chercha le bout de son pied. Elle ne se déroba point à ce léger contact, mais demeura immobile, muette et coite comme une fauvette surprise au nid.

Elle n'était placée ni de face ni de profil, mais de trois quarts, un peu inclinée sur le côté du cœur. Sur sa hanche saillante, son bras droit étendu, repo^ sait mollement ; sa tète dont la cornette de dentelles contenait à peine la riche chevelure ramassée, s'enfouissait dans l'édredon de l'oreiller, bien profondément pour une tête si légère. Il eût dû se soulever pour la voir et se contenta d'en épier les mouvements. Il n'était point découragé. Le pied ne lui avait pas été refusé, mais que lui répondrait la main, cette main gardienne, s'iltentait de l'interroger?

Rien... La main demeura muette et somnolente.

Ainsi était-il arrivé au prince qui découvrit la Belle-au-bois-dormant, mais celui-ci possédait un talisman ; et lui, pauvre garçon, arrivé le matin de sa petite ville, que savait-il pour réveiller les grandes dames endormies ? Il profita du charme qui désarmait Marie. Il pressa doucement la main abandonnée, la porta à ses lèvres en se penchant un peu pour lui éviter la moitié du chemin...

Tout à coup un bruit se fit entendre dans le palais. Il l'entendit sans se rendre compte de sa cause, mais Marie tressaillit et brusquement se retourna vers lui.

— Qu'est-ce donc? fit-elle. Écoutez !...

Mais le silence se rétablit aussitôt. '■

— Je n'entends rien, dit-il. • •

— J'ai eu peur.

— Pourquoi ?... Que craignez-vous ? '* Elle ne répondit pas, mais il la sentit palpiter dans ses bras, et cela ne lui

déplut pas.

Sans doute, elle avait craint le retour de son oncle. Il lui avait semblé entendre la grille de la cour grincer sur ses gonds, et même comme un piétinement des gens de garde. Mais la nuit, et en certaines circonstances surtout, les moindres bruits ont un retentissement si singulier.

Puis son oncle, — ce qu'elle n'avait pas dit, mais ce qu'il est temps de vous dire, — ne devait pas rester à Paris cette nuit-là. Il l'en avait prévenue. Autrement....

Elle savait aussi, bien que le cardinal parlât peu de ses afiaires qu'il avait à débattre de graves intérêts politiques avec la reine mère et même le roi qu'il était allé rejoindre à Saint-Germain. Elle se remit donc assez vite d'une alerte, à laquelle avait gagné la Morlière, et que celui-ci s'empressa de lui faire oublier.

Le fantôme du cardinal s'évanouit.

C'est que, malgré sa tendresse, c'était un terrible homme M. de Richelieu.

Il n'est pas besoin, pour le savoir, de compter les forteresses qu'il a fait rasor et les gentilshommes qu'il a fait décapiter, il suffit de regarder son portrait.

mSTOIKE DU PALAIS-HOYAI.

Ce graïul K'»ill:>i*»i inainre et nerveux, pAI»' <t l.nin, ou pliitAt noir, avait alors trentolmit aii.s. Ijps roH^ftts ^'npr^îiqu^'^^ <'t soupirs do sa riche nature de «lominateur élaieul dans toute leur puissance. Il était uO pour agir, créer et commander. lU'î^ardez cv front ni trop yrand, conimo riiez les n>veurs, ni trop petit; voyez ce8 grands yeux orientaux qu'accentuent des sourcils fournis d'un arc jiiirfait: et ce ne/. a<iuilin. d'un dessin si correct, d'une structure si forte et si line ; puis, pour terminer l'ovale ]>ur du visa^'e, h; menton solide, typ« de volonté persévérante. Telle apparaît la figure «lu cardinal, à laquelle une raou.stacho élégante et une royale (on dit aujourd'hui impériale) prélent un air militaire.

De primo abord et vue d'ensemble, la physionomie de Hichelieu est peu avenante, peu sympathique. Il faut la fixer et la comprendre. Elle n'attire que la curiosité. On admire le lion sans éprouver le désir de passer la main dans sa crinière. Son caractère impérieux et aristocrate nous tient à di^tinhe II resj)ire une fermeté intelligente et inexorable.

Ija finesse et la correction des traits ne sont pas exempts de sécheresse et nous préviennent que si le grand cardinal a des passions, il n*a pas de cœur, c'est-à-dire de cette sentimentalité qui sert deliantauxrelationsnécessairesde lavie.Atrentehuit ans, il est arrivé aux tropiques de l'âge ; son regard a des flammes, mais il ne séduit pas, il brûle. On ne peut s'imaginer que ces grands yeux aient connu le bain des larmes.

11 a voulu la reine, parce qu'il lui fallait annexer l'alcôve royale à son domaine politique. Mais il achète Marion Delorme pour ses plaisirs, et garde la petite Marie, sa nièce, comme la tleur du salon, le sourire et la grâce qui embellissent les vulgarités monotones de son intérieur de vieux garçon, l'élément féminin sans lequel un homme se racornit, et enfin son en-cas de nuit.

Voilà ses passions, ses caprices, ses goûts de simple mortel. Il n'est pas leur esclave. Mais où est son amour?... Cherchez. Il n'a jamais aimé que lui-même. 11 ne s'est jamais sérieusement épris que de sa carrière et de ses vastes desseins politiques.

Moitié prêtre, moitié soldat, il va, il va, soulevant sa robe rouge du bout de ses bottes éperonnées, suivi par la reine et traînant par la main le bambino, royal, Louis XIII.

Combien cet enfant inintelligent et cette femme couronnée le gênent!... Comment soulever pour eux, pour obtenir leur signature, une coin du voile qui recouvre ses profondes conceptions? Que peuvent-ils comprendre?...

Il s'agit de dérober la France aux serres de l'aigle impériale, l'aigle à deux tètes, austro-espagnole, qui nous menace à la fois au nord, à l'est, au midi. Il s'agit de reprendre le grand dessein de Henri IV, anéanti par le couteau de Ravaillac au moment où il allait se réaliser : l'abaissement de la maison d'Autriche.

A l'époque où commence notre récit, Richelieu veut occuper la Valteline, une vallée des Alpes, afin de couper les communications militaires entre l'Italie et l'Autriclie. C'est pour cela qu'il est allé à Saint-Germain où la reine accompagne son fils, très occupé de la chasse aux hérons. Le roi partait de grand matin avec

sa meute, ses fauconniers, sa vénerie eti sa cour, pour les étangs de Versailles. (Ce sont les hérons qui ont attiré là les derniers rois de France. De quoi dépend une dynastiel...) Et le roi ne rentrait au château que fort tard.

Sa jeune Majesté arrivait exaltée comme un enfant par ses prouesses et affamée comme un Bourbon. La table prenait du temps... la fatigue venait ensuite. Et tandis que le ministre exposait au roi comment il fallait couper à la branche aînée ou espagnole d'Autriche la route de Milan, et à la branche cadette ou italienne la route de Vienne. ..le roi, les yeux lourds de sommeil, suivait en rêve le vol d'un héron prêt à disparaître dans les nues.

Se tournant vers Marie de Médicis, le ministre lui exposait que, pressée par ses réclamations, l'Espagne avait remis au pape Urbain, puissance neutre, les quatre forteresses de la Valteline, mais que la neutralité du pape était une fiction. — Et le cardinal ajoutait :

— J'ai donc écrit au saint-père cette lettre que je soumets à l'approbation de Votre Majesté :

« Le roi ne veut plus être amusé ; il a changé de ministère et le ministère de maxime. On enverra une armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain et les Espagnols plus traitables. » Alors la reine :

— Puisque vous couchez au château, cardinal, Sa Majesté signera demain.

— Mais, madame, pour la prompte expédition des affaires, il est préférable que je rentre ce soir à Paris.

— Y songez-vous I II est trop tard.

— Et demain Sa Majesté ne doit-elle pas partir de grand matin pour la chasse ?

— Le roi signera demain.

— Siref... implora le cardinal.

Sa Majesté se frotta les yeux et du regard interrogea sa mère qui, elle, ne voulait pas dormir, mais ne répondit point à son interrogation.

Louis XIII demeura donc un moment incertain sur la réponse qu'il devait faire. Enfin il se décida pour un moyen terme.

— Remettez-moi la lettre, cardinal, je l'emporte chez moi, et je vous la renverrai le plus tôt que je pourrai... je suis vraiment très fatigué... puis je veux la relire et y réfléchir.

Richelieu dut obéir et remit la lettre au roi. Marie de Médicis ne put réprimer une sourire de satisfaction, qui signifiait : Usera obligé de coucher ici. Quand le roi se fut retiré et qu'elle se trouva seule avec le ministre :

— Consolez-vous, monsieur de Richelieu, lui dit-elle, une mauvaise nuit est bientôt passée. Je sais que l'air de Saint-Germain, qui passe pour très sain, ne vous convient guère.

— Pourquoi donc, madame?

— Il est chargé d'ennui.

— Votre Majesté entend-elle par ennui le souci des affaires?

— Non, mais ce château est triste.

— I<;i piv.siMice (U' lu reine ne nio poriiP^ttraitpaH de m'en apercevoir.

— Mais vous aviv. liAt«» (l« nous qiiittor.

— Lo l»ii'n (11- ri<:tat*.

-• Sans doute... Ah I Kirhcliou! ^

b' cardinal païut pressentir le mouniil ou «'lit' pourrait l'uppi-lcr Armand ot prit un air coinp»>S('), son air (lt« minislre d Klat.

— Avouez, reprit la reine môro avec effort, que le bien du royaume n'est pus le seul souci cjui vous attiré à Paris... si tard... cette nuit ?...

— Madame, je ne le puis sans mamiuer à la vérité.

— Personne ne vous attend à Paris, cette nuit ?

— J'ai demain à voir, dès le matin, M. le marquis de Cœuvres qui part pour It' Piémont.

— Mais cette nuit?

Le cardinal eut un sourire aigre.

— Je crois deviner ce que sous-entend Votre Majesté.

— Ce n'est pas de ma faute, cardinal, s'il arrive jusqu'ici quelque méchant bruit.

M Vous savez ce <{ue l'on dit ?

— Je ne m'en préoccupe point, madame.

— Vous devriez y couper court.

— Gomment cela, madame ?

— En éloignant madame Combalet, votre nièce.

— Je vais donc la remarier.

— Quittera- trelle le Luxembourg?

— C'est moi. madame, qui vais le quitter.

— Ah ! lit la reine mère avec curiosité.

j Oîi iriez-vous donc, monsieur de Richelieu... à moins que ce ne soit aux Tuileries, ou au Louvre?...

— Mon ambition n'est pas si haute, madame. Je vais me faire construire un hôtel aux environs du Louvre. La maison du serviteur doit être placée près de la demeure du maître.

Enfin vous vous éloignez de nous, insista la reine avec l'accent de la

tristesse. Il n'en eût pas été ainsi peut-être si la cour n'eût été retenue ici par les plaisirs favoris du roi. Lorsque nous y rentrerons et que vous n'y serez plus, mon beau palais du Luxembourg va me paraître un désert...

j^lij madame! se récria Richelieu confus de tant de bonté, le Luxembourg

n'a pas cessé de m'ètre cher.

— Enfin vous nous restez cette nuit, Armand?

— Oui, madame.

11 prit la main de la reine Marie, qu'il porta afifectueusement à ses lèvres ex qui lui était abandonnée de grand cœur.

La Médicis souriait de ce regain retrouvé dans sa froide saison d'automne.... Elle approchait la cinquantaine... et le château de Saint-Germain était si tinste...

— Retirons-nous. Venez, mon ami, dit-elle.

Quand au même instant on frappa à la porte de la salle. Tous [deux s'entre-regardèrent avec surprise. Ils étaient seuls, et la reine, n'appelant personne pour ouvrir, M. de Richelieu dut s'acquitter de cet office.

C'était le premier gentilhomme de la chambre du roi. Il présenta au cardinal un pli scellé et lui dit :

— Sa Majesté me charge de remettre à M. le cardinal ces papiers signés et scellés de sa main, afin que les affaires de l'État ne souffrent aucun retard.

— Veuillez, monsieur, répondit le ministre, dire à Sa Majesté que je pars à l'instant pour Paris.

Puis, d'un air de résignation, à Marie de Médicis, stupéfaite de surprise :

— Il le faut, madame ! ajouta-t-il.

Elle ne répondit rien; mais un sourire contraint et son silence trahirent assez les sentiments qu'elle éprouvait. Elle ne pouvait rien objecter à un ordre du roi et encore moins laisser paraître qu'elle n'ignorait pas la satisfaction secrète de Richelieu. Mais elle n'était pas bonne, la veuve du grand Henri, elle était vindicative, et lorsque le gentilhomme se fut retiré et que son favori revint à elle pour prendre congé, — tout en lui donnant sa main à baiser.

— Eh bien, partez, Richelieu, lui dit-elle, nous nous reverrons bientôt au Luxembourg. A bientôt.

Le cardinal se demanda si une menace ne se cachait pas sous cette promesse. Quelques instants plus tard, son carrosse, précédé et suivi de quelques cavaliers, roulait vers la capitale.

Ce bruit qui avait ému Marie Gombalet et qui l'avait troublée au point de la jeter dans les bras de son nouvel ami provenait donc du retour inattendu de M. de Richelieu.

Un profond silence avait suivi, et la jeune femme s'était bientôt remise de ce premier mouvement d'effroi ; et cela pour la plus grande joie de la Morlière, dont la stratégie amoureuse était singulièrement abrégée.

« Sa flamme répond à sa flamme. »

Avec son appétit de vingt ans il pouvait dévorer et savourer ce régal de prélat.

Et Dieu sait s'il faisait la petite bouche ! Quand par un mouvement tout à fait incompréhensible, avec une inconcevable vivacité, Marie tout à coup se déroba à sa tendresse et se recula vers la ruelle du côté du mur.

Il allait protester, demander la raison de ce changement subit. Il n'en eut

pa» le teiiipH, elle avait fui. SeH braH, en la cherchant, trouvaient l'cHpaci; vi<lo. Kll«« avait disparu. Il »'rit»'ri(lit nii l/'^er frôl«'iiM'nl derri^r»' la l/?t»> du lit, puis, «-n iiu'nie («Mups, dos pas lourds qui lirenl traiiifr lu par(jin*( ilii siiIou <'t dont lo retentiHsement lui brisa le cœur.

Qui venait là?... Ehl parbleu 1 lui, le maître, Armand de Hicludicu. La Moriiôre fit le mort. Aussi bien il l't'tait à demi.

— Dors-tu, Marie? disait lo terrible homme. Tu ne m'attendais plu« sans doute. Parbleu I peu s'en fallut cpie je ne rentrasse point; je l'ai échappé belle. Pouhl la d»''tostable soirée. J'ai crevé mes chevaux pour arriver jiJuB vite. Ajoutons qu'il fait un brouillard glacial, et que mon cocher n'y voyait plus en arrivant au bac d'Asnières.

Tout en parlant, il allait, venait. La Morlière l'entendait jeter un vêtement ici, un autre là... ce qui l'édaira sur tout l'étendue du péril qu'il courait et lui inspira l'idée de fuir à son tour dans la ruelle.

— Ah ! çà, reprit Richelieu en s'approchant du paravent, dors-tu, ma belle, ou n'es-tu point là?

11 s'avança dans l'alcôve, et à la lueur de la veilleuse épuisée, entrevoyant ce qu'il croyiiit trouver :

— Elle dort! fit-il à demi-voix. Quel sommeil...

Mais il ne s'éloigna plus du lit. Ce n'était plus la peine. Il était déjà prêt à se coucher et achevait ses dernières dispositions.

Cependant, en voyageur fatigué, il mettait dans ses mouvements une certaine lenteur, qui eût permis au pauvre garçon de réfléchir et de prendre un parti, si la terreur ne l'eût paralysé et rendu stupide.

Puisqu'il n'avait pas su se dérober à temps, qu'avait- il de mieux à faire que de se montrer, de couper court à une affreuse méprise, et de se jeter aux pieds de celui qu'il avait oflFensé, sans le vouloir ?

En eut-il la pensée? Nous l'ignorons. En tout cas il n'en eut pas la force. Il demeura inerte, au fond du lit, la tète enfouie dans l'oreiller, anéanti, comme dans ces cauchemars où, pour échapper à la poursuite d'un monstre, on n'a plus de jambes ni d'haleine. H faut mourir, on le sent. Que la destinée s'accomplisse.

L'autre en s'accommodant de nuit, soupirait, mâchonnait dans sa moustache des paroles incohérentes dont le sens mystérieux faisait courir des frissons le long des reins de l'aventureux garçon.

Enfin il tira et souleva brusquement la couverture, puis monta au lit.

— Ah 1 qu'il fait chaud ici 1 fit-il en s'étendant. Quelle chaleur ! Ce lit est une fournaise !... En vérité, c'est à périr.

Puis bientôt opérant une conversion avec sa vivacité ordinaire :

— Mais qu'as-tu donc, Mariette ? dit-il tendrement. Tu fais la morte, ma mie. M'en voudrais-tu de mon absence, par hasard?.,. Ou bien de mon retour ?.. Eh !...

D se rapprocha tout à fait de la dormeuse.

' .. Il profita du charme qui désarmait Marie de Combalet.

— Tu ne sais pas que pour tes beaux yeux, mauvaise, j'ai dû remercier la reine, qui ne voulait pas me laisser partir.

Il se prit à rire.

Mais bientôt il changea d'humeur et s'irrita du silence o]).sliiié ((n'on lui opposait sans raison.

— Ah ! mais, voyons, Marie, me parleras-tu à la fin? Un gémissement lui répondit.

— Mais qu'as-tu donc?

La Morlière étouffait.

LlV. 3 . A. Fayabd, Éditeur

18 HISTOlIlK M I'\LA1S-U()Y.\I.

T/autr«' <Ii* s<*s lotii^s bra» nerveux le HaÏMil à Ih ceinture et l'attira vers lui, |tnl :i lui |M»»lixu«M- l«'.s couKoliitioîiH les plus tendres. Mon hieu!... soupira l'abbé.

— Hein ! nii^^unnne?... interroK«'a le ^rand Armand, dont la voix Apre «avait prendre les inflexions dune caresse. — Voyons, ma petite Mariette.

Mais... mais... fil-il encore avec l'accent de l'étonnement.

Mais que sij?nilie ?...

Kt en même temps, d'une main inquiète, il cherchait à éclaircir les doutes étranges que certaines particularités de costume et de formes éveillaient dans son (>sprit.

— Ah ! pour le coup! s'écria-t-il d'une voix colère.

— Grâce 1... ^émit la M«)rlière, qui rassembla pour fuir un reste d'énerj^'ie. Mais l'autre s'était déjà levé et, le saisissant par le Ijras, le secouant avec

fureur :

— Ah I c'en est trop !.. Mais qui es-tu donc misérable?... D'où sors-tu? I>vftoi ! Vas-tu parler à la tin ? Allons, debout! debout!...

Et il arracha du lit Ip" pauvre diable, qui tomba sur ses pieds, privé de sentiment.

En le considérant étendu, inerte, sur l'estrade du lit, pâle et défait comme un assassiné, l'amant de la («ombalet sentit le dépit s'ajouter à la colère.

11 ne pourrait donc pas tirer un mot d'explication de cet intrus? Fallait-il maintenant qu'il s'abaissât à lui donner des soins?

D lui jeta un verre d'eau sur le visage, mais le jeune homme ne boii<,'ea pas plus qu'un mort.

Il le laissa et, tout en s'habillant à la hâte, se démena contre sa maîtresse, auteur de tout le mal. La coquine avait reconnu son pas sans doute et avait fui, avec la prudence de l'autruche (jui se fourre la tète sous son aile et se croit cachée.

Il sonna la femme de chambre.

— Votre maîtresse ?

— Monseigneur, faut-iU'éveiller ?

— Dites-lui que je l'attends ici.

Il s'écoula encore quelques minutes, très longues pour un homme de si mauvaise humeur et de si peu de patience. L'inconnu ne donnait encore aucun signe de vie.

Enfin la Combalet accourut tout effarée, en jupe courte, en camisole blanche, avec les cheveux ébouriffés qu'elle avait pris le temps de mettre dans un désordre galant, jolie, et comme il l'aimait sans doute.

Mais, au lieu de son amant, elle trouva le ministre, un homme sec et dur, qui arpentait le salon par quatre enjambées et qui lui dit brusquement:

— Ah !.. çà, nie prenez-vous pour un oncle de comédie?

— Comment?... Que voulez- vous dire ?

Il lui saisit le bras Je sa main de fer et l'entraîna à l'entrée de l'alcôve :

— Voyons, qu'est-ce que cela? fit-il. Et comment cela était-il dans ce lit ?...

— Ah! mon Dieu, gémit-elle défaillante.

HISTOIUE DU PALAIS-KOYAL 19

— Ilépoiulez !... Allez-vous vous trouver mal à votre tour? Par la sauiblcu 1 je ne vous y engage point. D'où sort ce garçon? Où l'avez-vous pris?

— Mais, monsieur, ce garçon je ne le connais pas, répondit-elle.

— C'est encore possible. Et vous êtes bien capable d'attirer ici le premier venu. Mais souffrirai -je que vous fassiez de mon palais un mauvais lieu ?

— Ah ! mon oncle, puis-je oublier que cette chambre est celle où je vous reçois ?

— Pas de raillerie !

— Non, mais point d'injuste reproche^!

— J'attends que vous me répondiez.

Soudain la Gombalet, qui attachait son regard au visage blême de la Morlière, fut prise d'un tremblement nerveux.

Se dégageant de la main qui l'étreignait, elle s'élança vers son pauvre amoureux, tomba à genoux près de lui :

— Oh I monsieur I s'écria-t-elle, vous l'avez tué.

— Non, non; remettez-vous : je ne l'ai point frappé, il n'est qu'évanoui. Mais je vous en préviens, Marie, je n'ai pas le temps de m'arrêter à des enfantillages. Il faut que je sache tout de suite à quoi m'en tenir. Que vous me trompiez, peu m'importe! Je le savais en vous prenant chez moi: le nom de la femme est fragilité, et d'ailleurs je n'ai jamais eu de goût pour les femmes vertueuses. Ne craignez donc de ma part aucun reproche vulgaire. Mais où vous ne voyez sans doute qu'une aventure galante, je vois autre chose, moi.

Ceci est très fâcheux et peut être très grave. Je [ne vous demanderai même pas de dire comment vous l'avez connu et amené chez vous...

— Mais si, au contraire, interrompit la jeune femme avec vivacité, c'est même tout ce que j'ai à vous dire.

— Ah I comment?...

— Ce jeune homme s'est présenté au palais dans la soirée afin de vous parler. Le capitaine des gardes lui avait répondu que vous étiez absent, je rentrais du jardin, je m'informai, et je dis à l'officier de le faire attendre, que peut-être vous rentreriez de bonne heure.

— Mais je vous avais dit...

— Je ne vous croyais pas, fit Marie avec un sourire. Enfin des heures s'écou. lèrent, et je ne pensais plus à cet étranger, quand ma femme de chambre vit de la lumière dans la salle d'attente et m'en fit la remarque, en ajoutant que ce gentilhomme devait avoir bien froid.

— C'est un gentilhomme ?

— Certes I

— Tant pis. Comment se nomme-t-il?

— 11 se nomme René de... René?.. Je ne me rappelle plus son nom;mai^^ lui-même va vous le dire. Voyez : ses joues reprennent leurs couleurs, ses yeux s'entr'ouvrent.

- — C'est bien ; éloignons-nous. Venez. Elle se releva et le suivit au salon.

»> inSTOIIU-: hl- l'AlwMS-UOYAL

— (itnitimipz, (lit Hu'holhMi.

Ln Coiiibalel rrpril ses explications, fri /'levant la voix afin que la Morliôre ptlt r«'nt«Midre :

— J'ai donc irpondu h ma tVniine do chanibr*», qucjo iio comptais pluH guère sur votre retour, et que si cet étranger s'entêtait à vous attendre, elle l'invitât à secliaullor au salon.

C'était une imprudence, je l'avoue.

— Une première folie, madame, et qui vous entraîna ù en commettre une plus grave, à le faire ensuite coucher avec vous,

— Moi !.. Mais je sors de mon Ht.

— Pas de mensonge I

— Je vous jure...

— Inutile de jurer; je soM /ou/.

A ces mots, elle le regarda avec méfiance.

— Gomme j'entrais ici, reprit Richelieu, vous vous esquiviez ; ne le niez pasi

— Oh I monsieur I

Mais sa protestation manquait d'énergie. Elle craignit que la Morlière eût pai-lé. Un trouble visible s'empara d'elle, et toute son assurance acheva de s'évanouir à la vue de l'irritation que son redoutable amant ne se donnait plus la peine de contenir.

— Ce que vous avez fait là, madame, dit-il d'une voix dure, est plus qu'une folie. Votre trahison peut avoir des conséquences terribles. Vous m'avez mêlé à une farce italienne, à une aventure burlesque, vous avez souillé ma maison, vous avez livré un des secrets de ma vie intime à un inconnu, à un passant. Que sais-je ? à un ennemi peut-être. Et ce n'est pas tout! Avant d'entrer dans cette alcôve, j'ai parlé... je croyais n'être entendu que de vous... j'ai parlé de lareine !...

Et il ajouta d'une voix étoullée :

— L'avez-vous entendu? Non?... Mais il a pu m'entendre, lui! Qu'ai-je dit? Je ne me rappelle pas les paroles précises, mais enfin cet inconnu possède deux de mes secrets. C'est malheureux pour lui, croyez-le, et pour vous. Je ne l'ai pas lue ; mais le laisserai-je vivre et courir les rues? Oh I vous ne le pensez-pas. Je ne sais pas son nom, mais fût-il duc ou prince, je saurai m'assurer de son silence.

— Monsieur de Richelieu! implora la jeune femme effrayée.

— C'est bien.

.4' — Ne me marchandez pas sa grâce.

— Je ne lui en veux pas, et vous vous en doutez bien. L'homme outragé ici pourrait pardonner, mais le ministre compromis doit être impitoyable.

— Ah! monsieur de Richelieu, vous enflez les choses à plaisir. Au fond vous n'êtes pas si fâché de l'aventure que vous le faites voir, car vous y trouvez l'occasion attendue de vous débarrasser de votre nièce. Je sais pourquoi, monsieur de Richelieu ; moi aussi je sais tout.

— Que signifie?

— Ce n'est pas de Saint- Germain que vous arrivez. A d'autres qu'à moi vos histoires d'intérêt public, je sais d'où vous venez, cette nuit.

— Vraiment I

— Voulez- vous que je vous le dise?

— Oui, j'en suis curieux.

— Vous venez de la place Royale, de chez M"" Delorme.

Richelieu haussa les épaules, fatigué du poids de tant de sottises, et continua à se promener parla chambre, tandis que sa nièce, l'œil en feu, debout, ses petites mains cramponnées au dos d'un fauteuil, faisait tête à l'orage et bravait l'homme qu'elle ne pouvait fléchir.

— Voilà la vérité, criait-elle. Je la connais depuis longtemps, et cette nuit, — à ne vous rien celer, et que ce malheureux gentilhomme me le pardonne! — je voulais ma vengeance. Frappez donci Vous êtes ministre et cardinal, depuis un an vous avez des gardes, des geôliers, des bourreaux. Vous êtes tout-puissant, mais ne frappez que moi, et que vos coups ne s'égarent pas sur un innocent !

Lorsqu'elle eut fini sa tirade, Richelieu lui dit froidement :

— Écoutez, Marie, cet homme doit avoir repris ses sens : appelez-le. Voici tout ce que j'ai à vous répondre et à lui dire : Ou il vous épousera dans les vingt-quatre heures, ou il sera pendu, car il ne peut s'être introduit ici que comme votre amant, ou comme un voleur.

— Monsieur 1 voulut protester la Gombalet. ^

— Allez ; c'est ma volonté. "7

Elle obéit. Elle savait qu'il ne revenait jamais sur une résolution arrêtée.

Ou marié, ou pendu... L'arrêt était sévère surtout pour la Morlière, carde la veuve Gombalet ou de celle de la potence (comme on dit en argot) je ne sais laquelle était la plus décriée. Mais cette sentence tranchait toutes les difficultés. Par le mariage, aussi bien que par la corde, il s'assurait du silence de l'intrus qui avait pénétré nuitamment dans sa vie privée et de plus se débarrassait de sa nièce, ce qu'il désirait depuis quelque temps déjà.

La Gombalet pénétra donc dans l'alcôve, puis en revint presque aussitôt toute effarée.

— Eh bien? interrogea Richelieu.

— Il n'est plus là, dit-elle.

— Parti !.. fit le cardinal d'une voix altérée par la colère. Ahl prenez garde... Mais, je l'aurai, il ne peut être bien loin.

Et parlant ainsi, il sortit en courant et descendit à la salle des gardes.

— Monsieur d'Argentan ! appela-t-il.

L'officier de ce nom se présenta aussitôt.

— Quelqu'un ne vient-il pas de sortir du palais?

— ( )Mi, monseigneur.

— Il y a Ittiigtomps tléjà?

N<il), innnsei;;iiniir, hViw I ml iip tiKV VA «inollo est rvWr jiersoniio?

— Tu jeune j^entillioniine t|iii a altmlii \'olre lOiniiU'ncp pondant toute la nuit rtqui, m'a-t-il dit, a été favor:d)lcnienl aceneilli de vouk.

— C'est cela. Mais il a ouhlir de nie laisser son nom par érrit et je l'ai onl)li<-. Vous lo rappelez- vous V

— Oui, n)Ouseip[neur, ce ^îenlillninjuie est paront de M. le nianpiis de Rambouillet et se nomme Heu»'- de la M.irlière,

— Très bien.

Ahl c'est un parent du mari|uis de Hamhouillet, se dit le cardinal en remontant che/, sa inèce. C'est à morvoille. Avant midi il sera à la Conciergerie, ou à la Bastille. Mais qjie venait-il faire au Ijixend)Ourg? Quel intérêt si j)ressant l'oMij^'eait à m'attendro? Venait-il de son propre mouvement, ou bien étaitil envoyé par lo marquis? Questions qu'il s'empressa d'adresser à sa nièce.

Cello-oi lui répondit :

— Oui, il venait de la part de M. de lianjbouillet, et il était porteur dune lettre de recommandation, mais c'est tout ce qu'il m'a dit.

La nuit s'était presque écoulée; le cardinal se retira pour prendre quelques heures d'un repos nécessaire, remettant au lendemain la capture du coupable. Un personnage puissant avait à cette époque mille moyens de se débarrasser de qui lui faisait obstacle ou lui portait ombrage. II pouvait le faire jeter en prison, l'ensevelir vivant dans un trou à rats du Châtelet, ou quelque autre basse-fosse ; ou, s'il était peu délicat, se contenter de le faire assassiner par quelque spadassin. Les gens de cette sorte ne manquaient point dans une grande ville dont les rues appartenaient la nuit aux bandits et qui possédait des repaires où l'on apprenait à tuer les gens à cinq sous le cachet.

Richelieu n'avait qu'un mot à dire, et le pauvre la Morlière disparaissait du monde des vivants. Userait-il de ce procédé expeditif?... Le penser serait lui faire une injure. Il ne pouvait recourir à un tel moyen que pour son propre salut, et si plus tard il donna de la besogne au bourreau, ce fut dans un intérêt politique, et jamais il n'eut à couvrir un assassinat de sa robe rouge. Il lui suffisait de faire enlever et de faire disparaître l'imprudent, et ce fut à cette dernière mesure qu'il dut s'arrêter.

Cepondant Marie Combalet n'était pas tranquille et ne songeait pas à chercher un repos qui la fuyait.

Rentrée chez elle, elle attendit le jour avec impatience, et dès que laube eut montré sa face pâle aux vitres du palais, elle s'halnlla et commanda sa chaise à porteur. Elle voulait devancer la justice du cardinal. Elle était épouvantée de l'arrêt à double tranchant qu'il avait prononcé.

Serait-elle cause de la mort de ce malheureux?

Et s'il tendait vers elle des mains suppliantes, accepterait-elle pour mai-i ce

jeune homme, qui avait dix ans de moins qu'elle, cet enfant qui, pour fuir le bourreau, se réfugierait dans ses bras?

Mais, après un semblable mariage, il lui faudrait quitter la cour et Paris même. Pour elle c'était l'exil, une autre forme de la mort.

Il fallait donc rejoindre la Morlière, l'instruire du double péril qu'il courait, l'aider à se cacher ou à fuir. Le marquis de Rambouillet unirait ses efforts aux siens pour sauver son jeune parent. Elle n'en pouvait douter. Elle s'enveloppa de la mante de sa femme de chambre, sortit du palais par le jardin et, frissonnante de fatigue, un peu pâlie, mais toujours belle, elle alla prendre sa chaise qui l'attendait hors des murs.

— A l'hôtel de Rambouillet, dit-elle aux porteurs.

Deux vigoureux gaillards enlevèrent la boîte élégante et capitonnée où, bercée doucement par leur pas cadencé, Marie Gombalet s'achemina vers la rue Saint-Honoré.

La visite était matinale, mais le sujet qui l'amenait était si grave !

Lorsque les porteurs se furent arrêtés devant l'hôtel, un d'eux alla frapper à la fenêtre du suisse, qui s'empressa d'ouvrir. La dame, sans quitter sa chaise, s'informa si elle pouvait parler à M. René de la Morlière.

— Matame, ré^jondit le concierge, che ne gonnai pas la bersonne dont fous barlez.

— C'est bien ici l'hôtel de Rambouillet.

— Oui, matame.

— M. de La Morlière est un jeune parent de votre maître qui est venu le voir hier.

— Ah! foui une cheunhomnie... Mais il est sorti hier soir et nous ne l'affons bas revu.

— Vous en êtes sûr?

— Barfaitement.

Marie, vivement contrariée, réfléchit un instant :

— Eh bien, fit-elle, je veux voir M. le manjuis. Informez-le qu'une dame du Luxembourg désire lui parler au sujet d'une affaire très sérieuse.

Le suisse transmit cette demande à un valet de chambre, qui revint un instant après pour introduire la dame inconnue.

Le vieillard, heureusement, était matinal et déjà se disposait à prendre le premier de ses quatre repas, lorsque la Gombalet se présenta dans la salle délabrée et sombre qui servait aux réceptions.

Ni ses beaux yeux ni son teint de lis ne purent conjurer la mauvaise humeur du vieillard. Mais elle devina tout de suite à quel être peu sociable elle allait s'adresser.

— Monsieur le marquis, lui dit-elle, vous avez chargé hier d'un message pour M. le cardinal un de vos parents, M. René de la Morlière.

— Oui et non, madame.

— Que voulez-vous dire?...

— Vous parlez d'un message, c'est d'une lettre que vous voulez dire.

24 HlSTolllI.; DU J'ALAIS-HOYAL

— - Uno l«'ltro... je no Buis pas au courant dm motifs do la visito do votre jeune parent au Lnx»'nil)Our>(. Tout oo que je sais, inonsi.'ur lo marquis, ot ce dont ji' veux vous prévenir, c'est que ce gentilhomme, — iiiti''n"<sant à tant de titres. — court à oetto houre un ^rand dan^;er.

— Ahl flt froidement le vieillard. J'en suis fAché; mais (jm- voulez-vous que j'y fasse"? Serail-il touibé subitement malade /

— Non, monsieur, H lui est arrivé pire que cela. M. dr la Morlière venait, je crois, au palais pour y solliciter la bienveillance de M. de Hichelieu?

— Oui, madame.

— Et bien, dans son ignorance de la cour et à vrai dire je ne sais comment, il a cruellement olTensé le cardinal, A qui j'ai entendu s'écrier : Qu'on l'emprisonne, ou (lu'on le pende!

— Ahl le coquin ! s'écria M. de Rambouillet. Il a insulté le cardinal! Voyezvous cela. Mais oui, M. de Hichelieu a bien raison, qu'on le pende !... qu'on le pemlel

— Oh ! monsieur, un jeune homme...

— Qu'importe l'Age I...

— Votre parent...

— Je le renie. Et ce serait mon frère, mon fils, «jue je ne lui pardonnerai.-» pas. Otïenser le cardinal, c'est un crime digne du dernier supplice. Mais vous ne savez pas, madame, combien je vénère et j'aime M. de Richelieu!...

— Ah! monsieur le marquis! fit la Gombalet d'un air pénétré, si son Éminence pouvait vous entendre! Comment! vous l'aimez à ce point?

— Eh ! sans doute, repartit le vieillard avec inquiétude. Et plus que je ne le saurais le dire. Mais son Éminence douterait-elle de mes sentiments?

Madame Gombalet hocha la tète d'un air aftligé !

— Dois-je vous l'avouer, monsieur, M. le cardinal, après ce qui s'est i issé, vous considère comme son pire ennemi.

— Moi?... Mais ma lettre.

11 n'a point voulu la lire, et à sa vue sa fureur s'est aussitôt tournée contre

vous, t Ah ! s'est-il écrié, je devais m'y attendre, et je reconnais bien là les sentiments de ce gentilhomme qui s'est toujours opposé à la réalisation de mes désirs les plus chers. »

— Moi, reprit le vieillard. Comment cela?

— € J'ai acheté, continua-t-il, tous les immeubles et les terrains qui entourent son hôtel afin de faire construire mon palais, et il a refusé de me céder une bicoque sans laquelle tous mes desseins sont entravés. Lui seul me tient en échec. Enfin aujourd'hui il me fait insulter par un des siens. C'en est trop !... »

— Mais, madame, je renie ce la Morlière.

— On ne saurait renier un parent et l'abandonner dans le malheur.

— Je l'abandonne.

— ouant à votre hôtel, vous le gardez?

— Certes, madame ; j'entends mourir en paix où j'ai vécu.

— L:t vous dites aimer le cardinal 1 Ne comprenez-vous pas que l'ofifense qu'il

Il prit la main de la reine Marie.

a reçue du parent que vous lui iMivoye/ exige quelque réparation?... Me permet trez-vous de vous adresser un conseil, une prière, monsieur de Rambouillet.

— Parlez, madame.

— Eh bien, je sais l'ardent désir que M. de Richelieu a de posséder votre hôtel. Vous êtes certain de reconquérir son amitié en le lui cédant.

— Jamais, madame.

— Et de sauver la vie à votre jeune parent, qui autrement sera perdu.

— De grâce I...

Elle se jeta à ses pieds éplorée.

A. Fayard, Editeur

•>♦« HIST<»||t|.; hi l'\IAk>-I{"N \I

— Non, r»''pondil lo vitMllaiti, (\n'ou le pciKli' !

OiU'Ilt" la^o clir/ ce buiiiionunu «lui, en rxpcclorant son arrùt, lr«''i»iKniiit oomino nii enfant rolôro et serrait les bra.s de hou fauteuil do och luugs (loij{tsdt''cliarn(^s.

Inutile (le le su|)plit'r, et la jeune leninie y renonça aussitôt.

Se relevant de sa posture humiliée :

— Eh ! monsieur, lit-elle, je cesse de, vous implorer. Voua allez vous faire du mal, et je me reprocherais, si vous vonio/, :'i trépasser, d'ùlre cause que vous soyez arrivé en tel élat dans le vestibule du paradis.

Le vieillard la considéra avec étonnement.

— (Jue voulez-vous dire, madame?

— (Ju'il ne tiendrait (ju'à moi do vous mettre dans une l)onne colère, qui vengerait votre jeune p.ircnt et M. le cardinal, du même coup.

— Mais cette pensée est abominable !

— Aussi ne m'y arrôterai-jo i>oint. 11 m ..un -nfli de von>s «lue, M<»iisi< urde Hambouillet...

Et tout en parlant, Marie Combalet se retirait à reculons vers la porte.

— Il m'aura sulTi de vous dire <iu'il sied mal ù (jui va entrer dans les splendeurs de l'autre monde de tenir tant à (jualrc vieilles murailles de ce monde-ci, et (juand on a soi-même un pied dans la tombe d envoyer à la mort les jeunes gens.

— Mais, madame ....

— Allez, c'est peu chrétien, monsieur le marquis, je me retire édiflée...

— Mais qui 6tes vous donc, madame, vous qui me parle/, ainsi?

— Oui j<î suis...

— Oui, d'où vous vient tant de zèle ? Et ne serait-ce point mon cousin qui vous dépèche ici ?

— " Non, monsieur.

— On ne ma pas même annoncé votre nom.

— Vous tenez à le connaître ?

— Je voudrais savoir à quelle charitable personne je suis redevable de si sages avis.

— Eh bien, monsieur le marquis, c'est à M"" Combalet, nièce de M. de liichelieu. Et je vais de ce pas dire à mon oncle le cas ({ue vous faites du parent que vous lui avez recommandé et de l'insuite qui lui a été fiiite.

Gomiilez, monsieur', sur la satisfaction de M. de Richelieu...

— Un instant, madame...

— Adieu, monsieur...

Mais comme elle gagnait la porte, un bruit extraordinaire de pas et de voix se fit entendre à l'entrée de l'appartement ; elle sarrèta et d'un regard inquiet interrogea le vieillard.

Il ouvrait de grands yeux alarmés et écoulait comme elle.

En même temps retentissaient sur le pavé de la cour les fers de nombreux chevaux.

— Voyez donc, dit-il, à la fenêtre, ce qui se passe dans la cour. Elle alla écarter les rideaux.

— Qu'est-ce donc ? demanda-t-il.

— C'est une compagnie des gardes à cheval de M. le cardinal, dit-elle.

— Des gardes I Que me veut-on?

Mais à l'entrée du salon apparut le valet tremblant qui s'effaçait pour livrer passage à un officier de mousquetaires.

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