LA COMÉDIE DE LA. MORT
Grand émoi du pauvre valétudinaire, à l'aspect rébarbatif de pet officier. Il fit un effort pour se lever et retomba accablé sur son siège.
— Monsieur le marquis de Rambouillet, dit le mousquetaire, je viens de la part de M. le cardinal-ministre réclamer, pour être livré à la justice du lieutenant criminel, le sieur René de la Morlière, votre parent, qui s'est réfugié chez-vous.
— Ce monsieur n'est pas chez moi, monsieur.
— J'ai ordre de m'en assurer.
— .Je ne m'y oppose point ; et je vous prie de croire, monsieur, que si M. de la Morlière était ici je m'empresserais de vous le livrer, car je ne suis pour rien dans ce qui lui arrive.
— Pardonnez -moi, monsieur, vous avez votre part de responsabilité, car c'est sur votre recommandation que le coupable a été reçu au Luxembourg.
— Mais qu'a donc fait ce malheureux ?
— Je l'ignore. Ce que je sais du moins, c'est que son affaire est très grave, car j"ai l'ordre, si je ne le trouve pas ici, d'établir dans la maison des exempts de police pour la surveiller.
— Quoi I se récria M. de Rambouillet, ma demeure serait surveillée, envahie !.. . On y met garnison !...
— Oui, monsieur, jusqu'à ce que le coupable soit entre nos mains.
— Mais c'est me faire moi-môme prisonnier, et je n'ai pas mérité pareille injure.
L'officier salua en s'inclinant et s'éloigna pour procéder à une perquisition.
M'"^ Gombalet avait profité du trouble jeté dans la maison pour s'esquiver. — « Les mousquetaires seront plus éloquents que moi », se dit-elle.
Pendant un moment, qu'il trouva fort long, le vieillard demeura seul dans sa chambre, bouleverse par les assauts qu'il vouait de soutenir, étourdi de ces attaques dont seulement il reconnaissait le but. et terrifié par le retcntissemnnt des bottes, des éperons, des armes, dans les escaliers, sur les plafonds, partout
HISTOlKK 1)1 1AIAIS-KUYA.L
autour do lui. (V^n «'iMil trop pour sosforrps «IrfaillHiitcH. OttcHoniinntion brutul»* ^^luaulait st's norfs «'t l'i'xasprrait, ««l bii'ntol pris <l«' spasmes violnils, il s'a^ilu dniiH son fauteuil et perdit rounaissance.
A lu vur du pauvii» liounn»', la tr-lo ppiiclu'-i' i-t itlciiK*, Ifs yriix i(>iivcrs«^K ot sans r«>^Mnl, Ir pitMiiit-r valet ipii rentra, lut »'|><)uvant(' et crut sou uialtre mort. Il appela à l'aide, d'aulros accoururent, et M. (!•• Itambouillel fut emporté Hur Hon lit, ou K>':'U(les lamentations.
Ou courut au médecin et mémo à l'apotliicaire, — Mst-il mort? Hespiro-t-il encore?... On ])arla de chercher un prêtre. Helas I l'ilme et le corps étaient à la fois on péril.
« Ah ! misérable hôtesse} Ah ! jilus misérable hôte ! »
Ouebprun pensa aussi h M"* do Hambouillet, la belle Julio, (|ui (l'avons-nous dit?) demeurait aux environs, tout prés du Louvre. Si une femme n'était toujours empètiée par les détails coinpliqués de sa toilette, elle serait certainemrmt arrivée la première, mais elle fut devancée par le médecin.
Ce compère de la Mort s'en vint à pas comptés au chevet du malade, lui tAta le pouls, lovant les yeux au plafond ; puis, les abaissant sur la face moribonde, fit la moue, hocha trois fois sa docte tète, comme pour en secouer le latin et y déterminer une pensée, finalement constata une syncope. En conséquence, il prescrivit de léfrères lotions d'eau fraîche acidulée aux tempes et au-dessus de la lèvre supérieure. Le bonhomme commençait à reprendie connaissance quand survint M. Glystorel. Le docteur fit signe à l'exécuteur des basses œuvres et l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Trop tard, lui dit-il à voix basse, plus d'espoir.
— Mais docteur, il respire encore; tant qu'il a un souille de vie, il y a pour nous un remède. Où est votre ordonnance?
— Inutile.
— Pour lui... Mais quelque bon cordial, bien énorràque?
— Experimentum pei'iculostim.
— Pour lui... Mais que diriez-vous, docteur d'un joli petit lavement rémollient et détersif?
— Encore une fois, maître Glystorel. votre art et vos drogues sont ici inutiles, /nutilissimum /
— Eh ! docteur, je suis apothicaire et je me charge de lui administrer un remède avant qu'il soit tout à fait mort.
Le médecin allait répliquer au porte-seringue par quelque mot latin qui brave l'honnêteté, lorsque se présenta M"^ Julie.
11 fut à elle, la complimenta et sans trop de détours lui avoua que la science était désormais impuissante à prolonger les jours du meilleur des pères.
— J'ai été prévenue bien tard, dit-nllo nvec l'accent du reproche. Mon père est-il si bas?
— 11 ne passera pas la journée. Il tombe d'atonie en apoplexie et d'apoplexie en paralysie.
— Ne pourriez-vous, docteur, soutenir pendant quelques heures ses forces mourantes afin qu'il reçoive les secours de la religion?
~ Sans doute, mademoiselle. La science possède des cordiaux assez énergiques pour répondre aux vœux de votre piété.
Il fit un signe à Clystorel, qui accourut avec empressement, VA un instant après l'apothicaire partit joyeux d'une commande inespérée.
M'"" de Rambouillet s'approcha alors de son père, lui donna au front un baiser, sous lequel roula une larme, et le vieillard lui dit à l'oreille, d'une voix défaillante, qu'il désirait un notaire à qui il pût dicter ses dernières volontés.
Après lui avoir répondu quelques paroles affectueuses elle le quitta pour donner des ordres et s'informer de la cause de l'invasion des mousquetaires. Ou ne put lui dire autre chose, si ce n'est que l'on cherchait, de la part du cardinal, un jeune abbé son parent, nommé René de la Morlière, coupable de quelque escapade au Luxembourg.
L'événement resta donc pour elle une énigme. Presque en même temps, après des recherches infructueuses, les gardes de Son Éminence remontèrent à cheval, cédant la place à quelques exempts qui s'installèrent chez le suisse.
Le silence qui suivit, plus encore que le cordial, améliora l'état du malade menacé d'une congestion ; son pouls s'accentua, sa parole devint moins difficile. En quelques heures l'espérance était revenue au cœur de M"^ Julie et des gens de la maison.
On ne regardait plus le cadran en s'impatientant de la lenteur du curé et du notaire.
Enfin ce dernier venait d'être annoncé à M"* de Rambouillet quand, après quelques chuchotements dans l'antichambre, la porte s'ouvrit et livra passage à un moine franciscain,
M"" Julie le reconnut aussitôt, se leva et courba la tète pour recevoir au pas sage sa bénédiction.
— Laissez-nous, ma fille, dit celui-ci.
Elle obéit, et le moine se dirigea vers le lit. Cet homme qui portait la robe grossière des capucins avait un air imposant et dominateur. Ses traits àprement dessinés, son teint olivâtre, son œil creux, sa barbe noire et fournie, ofifraient la physionomie d'un ascète fanatique. En religion on le nommait le père Joseph, et les Parisiens l'appelaient Y Éminence grise.
C'était l'âme damnée de Richelieu, son conseiller intime, l'exécuteur de ses arrêts secrets, de sa politique ténél)reuse ; l'homme qu'il appelait à son aide dans les circonstances critiques et pour dénouer les fils d'une intrigue où il ne voulait pas laisser voir sa main. La pourpre romaine lui était promise ; mais elle devait longtemps se faire attendre et ne pouvait être que la récompense d'une longue carrière de dévouement. Un prélat ambitieux et mondain, un moine dévot et sans entrailles, tels étaient alors les maîtres de la France. Il était dans la destinée de ce pays d'être toujours gouverné par des prêtres.
En quittant son père, en le laissant avec cet oiseau de proie, M"" de Rambouillet se demandait ce que l'on voulait de ce malhe ureux vieillard
do HisTomp: m imais-hoval
ijiirlli' r.italitn H'urhnrniiit h lui, et si l'on un le InisHnr.iit pns iiutiirir en paix.
Ell«» rtail allée rojoindro lo iinlnire ot rni^u^'enll h altoiuln? iiatictiurumt ifl tl^pail «lu iMU'i' .loscpli, loi'Hi|u'ils fiiii'iit iiiaiiil'''^ l«»iis deux pri'sdii iiioriliond.
Ils le Irouyùri'iil assis sur sou srant, ji' hiisti- soiilenii par pliiNioiirM oipillors. l'ne lueur plus vivo l»rùlait «lans sns yeux |>lnH caves, ses joues avaient aux poMiiiu'Itos uni' i()ii;^tiir «l«' t(»iif.haiil. I,o iiininr so louait <luliout au piod du lit. iiuinobilo et siluiifitMix, Ifs uiains jointes dans los inan<'lii>s.
M'" Julio tira d'un piMit niiuhii; tout co (|u'il lallail pnin* ôrrire «t In dispona sur uno table liovant la«{uelle lo notaire s'assit.
— Monsieur, dit-ollo, mon ])èrc dôsiro vous dicter si?i «Irruiints voIcmU-s, viMiilli'/. ôrrire les formules d'usaj^o, on lui (''parquant la poinn i\e vous les dire. Vous connaissez tous les noms, javiionis, titn's «d rpialilôs de M. do Hainbouillt't.
— Oui. mademoiselle, répondit le tiihollion en n!'di}^'eaiil : • Aujourd'hui, pardevant maître un tel... etc., puis il nlut à liauto voix co préambule obligé et pria lo manpiisde lui diidor ses volontés
M. «lo Kambouillot institua sa lillo .Julie léf,'ataire universollo, à cliar^^o par elle de cédor en toute propriété l'hôtel de Rambouillet à Son Kininence le cardinil ministre de Uitdioliou, ainsi (jue los jardins attenant à l'Iiôtol.
i> legs, exprimé avec l'accent d'une vive émotion, causa chez la léjTataire et le notaire une impression non moins profonde, mais dont ils ne laiss.-rent rien paraître. L'Éminence grise ne les quittait pas des yeux.
En achevant ses dispositions testamentaires envers st-s st'rvilrms, !<• malade seuîblait avoir épuisé toutes ses forces. Sa parole sifllante, ses lèvres desséchées, annonçaient «}uil était temps do présenter l'acte à sa signature. A peine eut-il sijiié (ju'il entra dans ce délire des mourants, dernière convulsion d'un osprit (ini va s'éteindre e! ietle. coiiune une lanipo épuisée, des lumières intermittoïdes
et fugitives.
Ma maison, disait-il, une maison honnête... un palais trop près du roi. mauvais voisin pour les Tuileries... Palais d'ambition, de convoitise, do tr;diisrin... Palais do Combalet. de la Morlière, de tilles, d intrigants...
Ses paroles saceîfdoes semblaient celles d'un rêve ; son regard vague se perdait dans les visions de l'avenir.
Les assistants écoutaient attentifs et recueillis ces mots dont le sens devait rester pour eux un mystère. — Il dit encore :
— Palais d orgie... Infâme... Le peui»le... Ah!... mon Dieu!... Et il expira.
LE PALAJS-CARDISA.L.
Une demi-heure plus tard, le p-re .Joseph avait rendu compte de sa mission, et la mauvaise humeur du cardinal avait fait place à une satisfaction sans nuage,
Il allait donc pouvoir donner des ordres à son architecte et réaliser lo projet d'un palais digne de sa puissance. Il monta chez sa nièce, et celle-ci, à sa vue, parut tout effrayée.
— Qu'avez-vous donc, la belle? fit-il.
— Ah ! monsieur, je crois lire sur votre visage qu'un grand malheur est arrivé. Ce pauvre la Morlière est pris, et votre air joyeux me l'annonce.
— Mon Dieu, non. Il s'agit bien de ce drôle; je venais vous apprendre que ce bon seigneur de Rambouillet m'a légué sa bico(iue et vient de partir pour l'autre monde.
— Le Ciel en soit loué! Mais j'espère, mon oncle, que vous allez abandonner vos cruels projets de pendaison et de mariage.
— Non point; l'impertinent sera pendu, et ma nièce sera mariée, mais à quelqu'un dont la naissance et la fortune fassent honneur à ma famille.
Puis il parla de son palais, dont les travaux allaient commencer aussitôt qu'il serait mis en possession de l'hôtel du défunt. Le lendemain, en effet, Tarchitecto Mercier était mandé au Petit-Luxembourg. Mais tandis que le cardinal s'entretenait avec lui, la reine-mère arrivait de Saint-Germain. Richelieu sortit pour la saluer au passage. La voiture de Marie de Médicis allait au pas, précédée et suivie de soldats, de valets et de pages.
Quel ne fut pas son étonnement en apercevant parmi les pages de la reine le jeune homme qu'il destinait à la place de Grève. Sous cette livrée, il était inviolable, et le ministre n'eût osé le réclamer.
Après les pages de Marie chevauchaient quelques gentilshommes et le frère du roi, Gaston d'Orléans. Ce jeune prince, qui n'aimait pas Richelieu, affecta de passer sans le regarder.
— C'est bien, mon prince, se dit le cardinal, c'est sur vous que je me vengerai. Ma nièce épousera Gaston.
Il rentra près de son architecte. Quelques jours plus tard, les hôtels de Mercœur,*d'Estrées et de Rambouillet tombaient sous le pic des maçons. Les travaux furent poussés avec l'activité que le cardinal exigeait en toute entreprise. Arrêtons-nous un instant devant ce somptueux édifice dont nous avons entrepris l'histoire.
Ce premier palais, auquel a succédé celui ({ue nous voyons aujourd'hui, était plus remarquable par sa richesse et son étendue que par le style de son architecture. Mercier y avait déployé plus de faste que de goût, et il inspirait plus d'étonnement que d'admiration.
La façade prin(;ipale, sur la rue Saint-Honoré, offrait au premier étage une longue suite d'arcades d'un aspect sévère mais monotone. Elles étaient ornées d'ancres et de proues de navire sculptées, rappelant la dignité de surintendant de la marine dont Richelieu était revêtu.
A ce corps de bâtiment, où se trouvaient les grands appartements, les salles do fêtes et de réception, se reliaient deux ailes du môme stylo. L'une ne renformait qu'une galerie, l'autre était entièrement occupée par la grande salle do spectacle (car il y en avait aussi une petite).
I^es (lispositionR intt''ri«Min»s ♦'•taiont vrjiinwiil iiiaj^nifi.iueH; 1rs plus nrmuU artislcs avai«Mit concouru à la décoration <I<'h salh's «le hal, dis saloiiK. <1«'h chambres i\ couchiM- cl (h>s boudoirs... On connaît I«?s j^oûts do l'orj^Ufilb'UJt et voluptueux pn'^lat. Los plafonds étaifint peints par dos maltrcH français et iUlienH. Un lux«> rafllnr avait prcsid»'" aux aMirublcni«'nls. Tables d'ébènc, d»- marbre, de bronze, de porphyre, tables incrustées da«ate, de nacre , d'ivoire, de lapiH, d aniéthistes; armoires d écaille enrichie do pierres fines, tapis turcs et perKans, tentures de velours, de damas, de brocart d'or et d'ar^ienl ; tapisseries couvertes lie riches emprunts faits à Kaphael, Jules Romain, Uubens, l»ierre de Corlone; lits en damas, en gaze <lo Chine, en satin lamé, ou brodé d'or et d'argent, vases d'or et de cristal,., tout le luxe qu'un prince absolu pouvait emprunter au trésor de la Franco était accumulé dans ce palais, rival du Louvre et des Tuileries.
Kntre l'aile gauche, — la grande galerie, — et le corps principal de bâtiment se trouvait une chapelle opulente. Dans l'aile droite, la grande salle de spectacle, (jui mérite une description détaillée.
Il semblait, a-t-on dit, (ju'en donnant le plan de cette construction, Richelieu eilt mesuré son siècle, tel qu'il le lit, sur les plus brillantes périodes de la Grèce et de Rome.
Otto salle formait un vaste parallélogramme, à l'extrémité duquel s'élevait lu scène. Elle était occupée par vingt-sept degrés de pierre, disposés à la manière des théâtres antiques, et que terminaient huit grandes arcades. Au moment de la représentation, les degrés recevaient un revêtement de bois sur lequel les spectateurs s'asseyaient, sauf en trois endroits où les marches restaient pour servir d'escaliers.
Deux balcons dorés s'élevaient l'un au-dessus de l'autre sur les côtés du vaisseau. Ces places étaient réservées aux personnages de la cour; ils y faisaient apporter les sièges de leur goût avant laj*eprésentation.
Au plafond, une grisaille figurait une colonnade corinthienne dont la perspective élevait la voûte, un peu basse pour la hauteur des gradins. Trois mille personnes pouvaient prendre place dans ce cirque imité des Romains.
Richelieu destinait cette salle aux représentations des tragédies, tragi-comédies et comédies héroïques dues aux poètes Rotrou, Boisrobert, Desmarets, de l'Etoile, Golletet, précurseurs encore barbares du grand Corneille.
Il avait encore un autre dessein. Il réservait au monde lettré et à la cour la révélation dun poète qui, dans sa pensée, devait éclipser tous les demi-dieux du Parnasse : Richelieu lui-même.
Lui encore! Lui partout. Il lui fallait tous les triomphes et toutes les gloires, et au génie de César il joignait les vanités de Néron. Le grand ministre occupait les loisirs que lui laissaient la politique et Marion Delorme à aligner des alexandrins sous forme de tragédie. Sa pièce en cinq actes était intitulée Mirame. On l'a trouvée fort mauvaise et avec raison ; mais sauf Rotrou, qui eût été le premier 1 oète du monde si la langue française et l'esprit de son temps eussent été à la hauteur de son caractère,— sauf le grand Rotrou, précurseur du grand Corneille, les poètes tragiques de 1630 n'avaient rien produit de supérieur à Mirame. Riche-
Grand émoi à l'aspect rébarbatif de cet officier.
lieu, en se relisant, pouvait se dire : Ce n'est pas plus ennuyeux que les productions de mes confrères en Apollon.
Pendant un certain temps, l'originalité française dans les 'arts devait être étouffée par l'influence italienne sous les Valois-Médicis, en peinture, en sculpture et en architecture; et, sous l'auguste époux de l'Espagnole Anne d'Autriche, elle devait en littérature disparaître devant l'imitation de l'art dramatique espagnol. Corneille est un Espagnol et le grand-père d'Hernani.
L'auteur du Cid n'a pas inventé sa tragédie; en art comme en science, on
LiV. 5 A. Fayard, éditeur
M inSTOIltK I)i; l'MAIS-llOYAI,
n iuvi'nte pus; on niO(lilit', on |>«MlVrli<)iiii<' Ii"\ iitioii ost \r ]u'riun>r nrnin il»- Huble du rocher quo nous ndiniron».
(lola (lit pourntNjiiil iU> notre cnnscif^iice viH-à-visdocepauvnr tiinlinal, à qui l'on vient toujours jeter sos vers au noz, nt «iik" nous allons bèrher sans \n\'\fi tout j\ l'heure.
^ robe prise dans h's broussailles d'un tas de nullités orpueilleuses, autant (|U(' ri'Spoctt't's, touli's h«''risst'fs de préh-nlions àoxiiloilpr et gouverner le inalht'ureux peuple fianrais, toutes ciubrouilitV's d'in''xtri('ables intrigues, le cardinal î\ travers roi, reine, reine m«''re, frère du roi. favoris et favorites, coupejarrets et courtisanes, Bassoinpierre et C.hevreuse, avait grand'pelne à se frayer son cboniin.
II était le maître par droit do conquête et de génie, et il fallait qu'il se courbiU, comme un premier serviteur, devant les maîtres par droit de naissance.
Aussi avec quelle joie il voyait sortir <le terre les murs de son |>alais. Là il serait chez lui. On verrait bien si, lorsqu'il serait là, les adorateurs du soleil levant se tourneraient vers le Luxembourg et le Louvre, ou vers le Palais-Cardinal. Il avait des f;ardes; il aurait sa cour. On apprendrait les rues nouvelles (|iii conduisent aux favtnirs et où se donne le mot donlre du pouvoir.
Il lui était surtout pénible de loger chez la reine mère. Celle-ci avait prétendu le ravaler au rôle d'un Coneini et f^ouverner à l'ombre de sa robe rouge. Tous deux, elle et lui. s'étaient rencontrés au carrefour de la même illusion : U s'était imaginé qu'en faisant la conquête de la femme il subjuguerait la reine, et elle avait cru qu'en sacrifiant l'ombre du grand Henri à Richelieu elle enchaînerait celui-ci à ses volontés.
Ils étaient sortis de cette rencontre également désabusés et se reprochant une ingratitude réciproque.
Seulement Richelieu, encore jeune, avait vite oublié d'avoir sacrifié à des charmes déjà historiques, tandis que Marie de Médicis s'en voulait d'avoir usé d'un argument, qui restait sans réplique et sans conclusion. L'ingrat courait le soir chez la Marion Delorme... et bien mieux, sans courir, faisait hommage à madame Comballet des loisirs que lui laissait la politique. Voilà pourquoi la Morlière trouva tout de suite une protectrice en la reine mère. Et il ne manqua point sans doutp de lui répéter certains propos tenus par le galant prélat à son retour de Saint-Germain.
Bientôt après, la guerre sourde entre les deux puissances rivales éclata ouver tement. La reine mère fut la première à convoquer le ban et l'arrière-ban de ses amis : elle eut d'abord le garde des sceaux, le vieux et honnête Marillac, qui usait ses lunettes à taire le compte des dépenses, dilapidations, concussions de M. le cardinal.
— Mais, madame, voyez donc s'élever ce palais!... C'est un luxe royal. Où prend-il tant d'argent ? Ah I je vais vous le dire.
Et il étalait ses calculs. Il montrait le ministre puisant aux caisses de l'État, ruinant la reine, en qualité de surintendant de ses biens, menaçant d'éclipser le luxe de ses maîtres.
Le comte de Bassompierre, Gascon de Lorraine, qui nous a laissé de si curieux mémoires, soutenait la cause de la noblesse en lardant d'épigrammes la politique de Richelieu, Il était, depuis la mort tragique d'Ornano, le chef accepté des aversionnaires, parmi lesquels il faut citer Puylaurens et le président Lecoigneux.
Gaston d'Orléans, frère du roi, jeune prince turbulent et lâche, était de tous leurs complots, sauf aies trahir et les abandonner lorsqu'ils s'étaient compionas.
La reine enfin, Anne d'Autriche, apportait aussi contre le ministre son contingent d'averswn.
Après plusieurs tentatives qui avaient échoué, les coalisés avaient renoncé à faire assassiner le cardinal, et la reine mère, pendant une courte maladie que Louis XIII avait faite à Lyon, avait espéré reconquérir l'amour de son fils et même obtenir la disgrâce de Richelieu.
On était arrivé à la fin de l'année 1630, le nouveau palais n'avait plus afl'aire qu'aux doreurs et aux tapissiers
— Vous verrez, disait la reine mère, que le cardinal ne s'y installera pas. Louis XIII, de retour à Versailles depuis peu, lui avait annoncé sa visite.
Le 10 novembre, elle l'attendait au Luxembourg, décidée à lui rappeler ses promesses de Lyon. Le roi arriva vers midi, et Marie de Médicis s'enferma avec lui, en donnant l'ordre de repousser quiconque se présenterait pendant scn entretien secret.
A peine le roi se fut-il assis :
— Sire, lui dit-elle, avez-vous vu le palais qu'avec notre argent se construit Son Éminence ?
— Non, dit Louis XIII, je n'en suis point curieux.
— Vous auriez le droit d'en être offens;', car cet édifice insulte à la grandeur royale par l'insolence de son faste. Mais je compte bien que ce seigneur n'y tiendra pas sa cour; ce serait trop d'humiliation; l'état de sujétion où il nous tient deviendrait trop évident aux yeux des Parisiens et des étrangers.
« Sire, aurez-vous pitié des larmes de votre mère, êtes-vous las d'être esclave? Voulez-vous être roi enfin, souvenez-vous de votre promesse de Lyon.
— Oui, madame, cette promesse je la tiendrai; mais laissez-moi le temps de mettre ordre aux afl"aires courantes. 11 me faut deux ou trois mois... Il ne me faut que deux mois.
— C'est une éternité!
— Un mois seulement, reprit Louis XIII.
— C'est encore un mois d'exil pour Gaston, votre frère, réduit à fuir l'échafaud de Chalais ou le poison qui rongea les entrailles du duc de Vendôme.
— De grâce, madame, ne me refusez pas quelques semaines.
— Ce n'est pas moi seule, Louis, qui vous supplie, c'est votre noblesse que cet homme a soulevée contre vous; c'est votre mère, c'est votre femme qu'il a calomniée et éloignée de vous... si bien que la couronne est san^ héritier.
— Je vous jure, madame, de renvoyer le cardinal, dit le roi avec un mouvement de colère qu'il prenait pour de l'énergie.
88 UrsrOIHK DIT PALAIR-ROYAL
— Ffiites-le donc snn» plu« tarder, car l'ornRrt p;rondo do tonlos p.irtR.
— J'ai donné ma parole royale, no voussufflt-ollo point?
— !I/'las! Sir«\ je connais trop l'cmpiro do cot homme hwv vous, la sorte de fascination (|u'il t'X«»rce. Voulcz-voua mo donner toute HÔcurit*!'? Si^noz dès aujourd'hui l'ordre do faire arrêter le cardinal.
VA Marie présenta k son fila l'ordre d'arrestation auquel il ne manquait que sa signature.
Louis paraissait en proie ;\ un combat intériour. Lui non plus n'aimait pas lecardinal. Il ne subissait pas sans révolte la supériorité du génie; mai», déi>ourvu d'énergie morale, il demeurait inc «p:il)ln do prendre une résolution.
Enfin il s'écria en saisissant la idunic :
— Eh bien, je signe I
Mais tout à coup on frappa à lune des portes du cabinet. La mère et le fils s'entre-regardèrent avec iniiuiélude.
C'était Richelieu qui, trouvant cette porte fermée, se dirigea aussitôt par une autre qui s'ouvrait dans l'oratoire de la reine.
— Le voici ! lit Louis XIII éperdu.
Et la plume s'échappa de ses mains.
Le cardinal entra en même temps.
— Vous parliez de moi, dit-il.
Il s'approcha de la table, où s'étalait sur une feuille de vélin aux armes de France l'ordre d'arrestation; il parcourut cet acte d'un regard rapide et pénétrant et dit d'un ton calme :
— Vous ;Uliez signer, Sire? Que ma présence ne vous retienne point. Signez, et à trente ans redevenu mineur, vous retomberez sous la tutelle de votre mère et d'un garde des sceaux vendu à votre frère. Signez, et la guerre civile étouJlée par moi se relèvera, et les grands vous disputeront la France et, comme Vendôme en Bretagne, se déclareront indépendants. L'étranger n'espère plus qu'en ma disgrâce... mais vous aurez satisfait à la haine de la reine mère et à son ambition. Signez pour assurer le règne de votre mère...
— C'en est assez, monsieur! dit enfin le roi; et je sais ce que j'ai à faire. Et sur ces mots il sortit du cabinet.
— Vous l'emportez, dit Richelieu en se tournant vers Marie de Médicis. Adieu donc, madame, je quitte la cour dès aujourd'hui, et je me retire au Havre de Grâce. Il faut que l'expérience se fasse et que Louis XIII ait enfin la démonstration certaine de ce que l'État vaut sans moi.
Marie de Médicis, qui parlait si haut en son absence, n'osa lui répondre et le laissa partir sans pouvoir surmonter la crainte qu'il lui inspirait. Si, moins habituée elle-même à subir le joug quelle reprochait aux autres d'accepter, elle avait couru à Versailles, si elle y avait conduit Marillac qui avait relevé en chiffres authentiques les concussions du cardinal, elle eût sans doute soulevé l'indignation du roi et décidé la victoire en sa faveur. Mais elle demeura inactive et comme paralysée par la pensée qu'elle avait fait à Richelieu une injure mor-" telle, et que son ennemi était toujours debout.
Cependant, chose étrange, jamais la partie n'avait été aussi belle pour les aversionnaires. Soit dépit, soit calcul, le cardinal en quittant le Grand-Luxembourg était décidé à se démettre du pouvoir et à dire à son maître incapable: Tirez-vous de là comme vous le pourrez.
Depuis plusieurs jours, averti de la tentative de la reine mère il avait tout préparé pour son départ.
Adieu palais!... Le diable allait se faire ermite. Depuis deux jours ses meubles les plus précieux étaient emballés et dirigés vers la Normandie, et le 10 novembre ' il lit partir pour le Havre, vingt-cinq charges de mulet d'or monnayé... le fruit de ses économies.
Enlin il allait lui-même se mettre en route lorsque le cardinal la Valette, son lieutenant général aux armées, entra chez lui et le retint.
— Gomment, lui dit-il, vous désertez le champ de bataille? Et que redoutezvous si fort de cette vieille princesse?
— Son titre .de mère.
— Il y a longtemps que son fils ne le respecte plus. Et ne vous reste-t-il donc aucune espérance?
— Une encore, je l'avoue.
-^ Laquelle ?
— Son ambition du pouvoir et son incapacité à le garder. Louis XIII en sera bientôt las.
— Et il vous rappellera.
— Que pourrait-il faire autrement?
— Mais, monsieur le cardinal, il pourrait sefier à d'autres incapables. Permettez-moi de vous soumettre humblement mon avis. Ne quittez point la place, ou vous risquez delà perdre, et vous sacrifiez à une aventure le fruit d'une glorieuse carrière.
— J'ai dit que je me retirais.
— Reprenez votre parole.
— Dois-je attendre que l'on m'arrête, comme un maréchal d'Ancre?...
— Non, mais rendez-vous à Versailles.
— Je n'y suis point mandé.
— Iriez-vous, si vous l'étiez? Ah! je serais le premier à vous en dissuader, car j'y soupçonnerais un guet-apens. Mais surprenez le roi par votre visite. Usez alors de tout votre ascendant sur cette âme faible. Vous n'aurez pas à lui demander miséricorde; vous l'accorderez. Voici M. de Chûteauneuf, ajouta la Valette en se tournant vers un gentilhomme qui venait d'entrer ; je suis certain qu'il partage mon opinion.
Le cardinal fut au-devant du nouveau venu et en quelques mots le mit au courant de la discussion.
— Que Votre Éminence parte pour Versailles, répondit Chàteauneuf; clic n'a plus un instant à perdre.
Sans doute le cardinal était dans cette disposition où notre esprit flottant n'attend plus que le moindre choc pour se décider.
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Voua «Mes du l'urleinoat, munHioiir; ijuu peiiHcrail !•• l^arlciiiciil d un roi majeur s»- souinettuul aux ordres de sa mèro et «'en romellunt à «îllo dugouver neniunt do Ihital?
— Lo Parlemiiil protesterait roiilro cett«; conduite où il \.ri.iif mu- norte d abdication, lies rois majeurs n'obcisKeul «ju au Ciel.
— Vous laites-vous tort de ranger vos collègues à votre avis?
— .l'en réponds.
— Keudez-vous donc au rarlonionl. et les sceaux vous seront reni s si je reste aux allaires... Et vous, monsieur de la Valette, accompaguezmoi à Versailles.