‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 38 sur 126 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

DUFOUR, les précédiuits, quatre autres membres du comité.

CATos. — Président nous sommes tous arrivés, tu peux ouvrir la séance.

ARISTIDE. — Allons citoyens, en place la séance est ouverte. [Tous les membres s'assoient autour de la table ronde et tous excepté Dufour rneltod gravement leur Iwnnet rouge).

CATON {d'un ton menaçant), — Dis donc, Dufour, as-tu peur que ton bonnet ne t'écorchc la peau ?

244 m:Slumi:: DU l'.Vl.AKS U(n.\l.

ABiitTiDK. ^ M. Dnfxur u'i-Ht pus laitii ilti nniu' do la IiIhtU-.

Dtroi a. — Non, dcpuiR qu)' voiiit vu avvx fnit un ■ikid' de taiiK.

AKitTiDR. — Nous foroti» eu faveur du «euitilili' bufuur dci n'ivoluliDD* à li-au 0- i<.^ . .M.n- lui-muiit Ci'la. — CitoviMi», avaat tl i-iilaiiD-r lei firnudH ohj<>U qui loiit Kouiuiit aujourd'hui k vuln< duciMnion, noulTri'/ <|U)> ji> vuuh rcprucba la niull)>»»o avuc laqucllu •'«x/-cuU* dnua cclli' coinuiuuc, lo loi nnluluirc du uiaxiniiiui ; tu vous couuaiHsii-x lu »nn*- vl profonde |iolilii|ur qui n dicl*' ccltf Im vraiment n'-vidutioiiiiairi', vou» m-ntiricz (|ue noui* n<' waiirioiii» un-Urf ano-z d<r rigueur <luiiii tou <•»* rutiou. Son objft l'ul d'aïu^aiitir Ifiiti-un-nl If coiniiierc»' (lui, par no nutiirr, e*t iurunipatible ovrc uni* lli^publiquo.

DiroiR. — Je voiii* arrMu ici, Préiiid<-nl. Le commerce, quand il cft •aK«nieiil cuniliiné av<-c l'auricuilure, enl U' vt-liiiiilf de l'iuiluslrie et de» arl« ; il ent lu forr.- tul<'-luir<- d.-n Itépuliliqufii. Il ciiipt'^i-lii- qu'un piMipli- libre deviniiic tributaire di- »<•!< voixins, il prupa>{<- uu Htm deH deux moiido» les inveulion» utile» h riiiinianiti-.

AHiSTiiiK. — Le coinnn-rce, les urts, la pliilosoplin- ; uvrc toiin ce» praiids moto, citoyen, on p«-rd lu liberté. Je ne conimii* moi que la force du |ieupli', voilà toute lu science qu'il faut lui a|iprendre. Qu.tous sacbjut qu'ils sont souverains et libres, qu ils u ont pus besoin dfs liimii'^res de leur voisin pour se diriger, puisque tous bsiiomines sont éfiuus. Chassi-z moi df vos admiiiislrntionn (•<• la* d«bt'uux parleurs, de brillants érrivaina dont l'arrogain-e et b-s talents sont l'uutra^i- 1- plus sen«ibl fait à régulilé. Melt.'Z y, morbleu! de bons sans-culottes; qu'ils sachent lire ou non, pourvu qu'iln'oublient pas qu'ils sont souverains.

Dcroi'B. — Les sauvages sont libres à votre manière.

ARISTIDE. — On me reproche ici mes pr^li-ndii'-s exanératiou? en politique : lllai^, si le savant et profond philosophe qui n'attaque avait calculé lu dépravation di- nos mœurs, il verrait fju'ii faut au peuple des secousses violentes et des lois terribles pour le ré(^énérer. Lu terreur i-i 1 1 mrli . du loiir c'est à nous qu'il appartient de l'y maintenir.

Toi'S. — Oui, oui ! nous maintiendrons la t<?rreur '.

ARISTIDE. — Dufour, cessons désormais des débats scandaleux qui compromettent la chose publique... J'aper(,ois sur le bureau une lettre de l'accusateur public; est-ce vous qui l'avez décachetée !

Di FOiR. — Oui, c'est moi.

AnisTibE. — Pourquoi ?

DiFOi R. — Four vous épargner uu assassinat.

ARisTiDt. — Dufour, vous comblez la mesure. Déjà lu voi.v publique te prononce.

DiKOiR. — Dites le hurlement des botes féroces. Vous voulez me perdre, je le sois.

ARISTIDE. — Au fait, avez-vous remisa l'accusateur public la pièce qu'il demande? •

DiKOiR. — J'ai servi l'innocence, sans nuire à la justice et sans manquer h mes devoirs.

ARISTIDE. — Mais encore, répondez.

DiKOCR. — Le secret de ma conscience m'appartient.

CATOS. — Président, je te demande la parole; ne vois-tu pa- qu'il a soustrait cette pièce pour sauver un conspirateur et que...

ARISTIDE. — Caton, tu n'as pas la parole. Dufour vous savez que votre fils aujourd'hui se présente pour obtenir un cerliûcal de civisme, et que vous n-* pouvez pas être présent à la discussion.

DCFOiR. — Je le sais et je me retire [il sort}.

SCKNK VI

CATCs. — Ai-j>' enfin la parole, Président .'

ARISTIDE. — Oui, parle.

CAT05 [élevant la voix). — Je ne m'amuserai pu? à combattre les principes contre-révolutionnaires de Dufour. Il me serait impossible de rien ajouter aux éloquentes paroles du Président. Il me suffira seulement, citoyens collègues, de vous répéter que, sans la terreur, ia liberté est perdue, la terreur, en comprimant les ennemis de la chose publique, fait respirer les patriotes... elle lient à un système économique bien combiné, car il est démontré que la France est trop resserrée pour le nombre de ses habitants, que son sol est iasuftisant pour les nourrir : or qui devons-nous sacrifier des pauvres ou des riches ?

TOfs. — Les riches ! A bus les riclies !

CATON. — Doue il faut uiaiuteuir la terreur.

ARISTIDE. — Caton, peruiels-iuoi de te dire que tu fais une dépense d'esprit bien inutile. Nous sommes tous convaincus de la nt^cessité d'être inexorables, mais l'avons-iious étt' suflisainmeut jusqu'à ce jour?

CATON. — Président, c'est précisément où je voulais en venir. Quoi! dans une commune de trente mille âmes comme la nôtre, nous n'avons encore que trois mille détenus 1 Lorsiju'une commune voisine, bien moins peuplée, on compte cinq mille ! Oubliez-vous, mes collègues, qu'il faut déblayer la République.

TORQUATUS. — Déblayous, ventrcdié ! déblayons; et si j'u'avous pas été pus vite, ce n'est mordié pas net' faute.

CATON. — Ni la mienne, mais bien celle de Dufour, je disais donc qu'il faut absolument... où en étais-je?

TORQ0ATUS. — Au déblaya ge.

CATON. — Ah ! j'y suis. Oui, mes collègues, si nous ne déblayons, nous serons déblayés ! Nous sommes responsables sur nos tètes. Je demande donc qu'il soit fait sur le champ lecture de la dénonciation qui existe contre Dufour et de suite pris à son égard toutes les mesures convenables.

TOUS. — Appuyé ! Aux voix, Président, aux voix !

ARISTIDE. — Maintenant, citoyens, tout en applaudissant aux mesures proposées par notre collègue Caton, je crois de mon devoir de vous observer qu'elles sont insuftîsautes. Je vous proposerai donc d'arrêter : !<> qu'immédiatement après les dénonciations faites, les portes de la ville seront fermées et défense sera faite à tous les citoyens de sortir de leurs maisons jusqu'à nouvel ordre.

CATON. — Fort bien appuyé.

TORQUATUS. — Ça fr'a j'dis qu' j'en carcellerons tout à notre aise.

ARISTIDE. — Qu'aussitôt après les arrestations faites, il sera créé une commission qui rassemblera les pièces de conviction contre les détenus, correspondra nuit et jour avec l'accusateur public et sera tenue sous sarcsponsabihté, d'envoyer au moins trente individus par jour au tribunal et s'ils leur manquent...

CATON. — Nous servirons de témoins.

ARISTIDE. — Ces deux propositions sont-elles appuyées?

TOUS. — Oui, oui. Aux voix !

ARISTIDE. — Il n'y a pas de réclamation?

TOUS. — Non, aux voix!

ARisTiDt. — Les propositions sont aodptées. Caton va rédiger larrêté et le transcrire sur le registr-. (Caton prend le registre et écrit).

TORQUATUS. — Maintenant quéq'j'allons faire?

BRUTUS. — Eh bien ! Si j'nons rien à délibérer, faisons des suspects.

scÉvoLA. — Avant de faire des suspects, je demande, moi, si le Président a rédigé la dénonciation qui constate que Dufour à détourné à son profit, des deniers appartenant à la Républi([ue et notamment une somme de 20,000 livres saisies dans la maison d'un détenu ?

TORQUATUS [avcc surprisc). — Bah! quoi ! c'est Dufour qui a volé les 20,000 livres!

SCÉVOLA. — Hélas! oui.

CATON. — Oui, citoyens collègues, c'est Dufour, Aristide, Scévola et moi, étions présents lorsque les 20,000 livres ont été soustraites. Voilà le carton qui les renfermait.

BRUTUS. — Oh ! sans voir, je suis sûr qu'il est vide.

CATON [ouvrant le carton). Voilà je crois, une preuve naturelle.

scÉvoLA. — Oh 1 très naturelle ; et je fais la motion qu'on oppose les scellés sur ce carton pour prouver comme quoi les assignats n'y sont plus.

ToisQUATus [bas à Scévola). — Scévola, j'ons cru, ma parole, que tu avais emprunté ces 20,000 livres du carton.

SCÉVOLA. — Je suis honnête et probe.

BuuTus. — Je demande la parole. Président.

ARISTIDE. — Tu as la parole.

BRUTUS. — C'est pour l'histoire des 20,000 Uvres, citoyens collègues : je puis attester sur ma conscience et mou honneur que les 20,000 livres étaient encore ce matin dans le carton et oùs qu'en arrivant ce matin, je ne les y ai plus trouvés, ce qui m'a singulièrement affligé... Je ne vous le cache pas, citoyens collègues...

ToiiQUATUS. — Moi aussi j'y étious et j'en ons eu le cœur gros quand j'avons tiouvé les assignats dénichés.

m HI8'l"ii:i. M i'\l.\l- li'i^ \i.

nkiutt. i'mivi' iltirK i|iio Itiifour n »<iii><lrnil li-» ju.uoo livre*.

«RiiiTiDi. — P«r«onno nVu «loulo; r'i>»l un fait «l^monlr* Jumiirh l'Aviilfucn.

•■■iTU(. — J«> iliMiinnJo niAiulitniiiil, frAimli-nt, <|ii<' In iiiHIm aux Toix \r nunilAt «t'nirAt roiitri* Itiifiiiir, M friiiiiir )>l HOU liU...

TtiRviTATi'i. — Oui. riUij'PUd rnlli'nuiH iiillr« / umi toiil rn.

T»K'* [rrcr/z/rf Afi^ttUe). — Api>uyA ; aux voix In iiiaiiilat-«l'niT*l.

4iii!tTiuB. — Ql4>)eu<l)'5 mandata KOut prAtH.

BKi'TUt. — Il faut l<-ii niKOcr.

MiUTUiK. — Ci'ln ««Ht fuit.

BRCTlt. — Ah! pardon, Pr^^iidpiil, lu <■* un hninun' «If pi .vnniirr. Ji- .l.-m m,!.- .i.h- !<• (■..u,,u. \t> vt»to i\o^ r«'uirrri«»uipnl«.

•ckvoLà. — El nifution riviquo dans lu pn>r^fi-vt>r!>al.

Tiii». — .Vppuyé.

ARiiiTiDK. — Citoji'U!», «au8 doulo il ful niilU'ur puur moi d«» ni/TilPrlapprobiition d<'ni»Mirolli-«u«« , uiai0 l'homme vertueux n'a pas besoin d'éloH«.>s. Souffrez que j' pr<*voqu<* uDii niAine la qn««lion préalable sur la propo^tilioii 'li- Brulua.

-• tvoLA. — Quelit! raoil«»!*lif ! L'est dhonn<'ur, un enfant dota Garouuf.

ARi»TiuK. — Vous voyez ii^nirlaul, ciloyi'u« collègues, ciunbion voue He» grniidii < l -uIiIiiikm >|Uiiiid le fiuuQe impur du roynlixuie n<* nouilli» pn<« vos dt^lib<-rntions. Il vous fallait l'ahoonri» de Dufour pour développer toute voire én*>rtfi<'. Jamais «éancn n*- fui plu* belle et plu» impowiiil<» que celle-ci ; elle doit faire époque dans la postérité.

scÉvoi.A. — Oh! il sera parlé «le uni».-*!

ARisTiKE. — Courage, ô mes collèj^ues ! pouitiuivcz voire généreuse carrière ; h son tonne, vnus recevrez K'9 bi^iiétliclioiis du peuple, et vous mériterez, dans n<i!> fantnnsje litre glorienx de fondateurs de la liberté '.. Dufour jeune va i)ariiitro : Je vous invite h conserver devant lui le Muiir-fruid et la dignité qui coQvieDQCut à l'augusto caractère dont vous êtes revêtus... Qu'on faose entrer Dufour jeuua

scLNi: vu

orfoun JH.NB. — Je me présente pour obtenir un certificat de civisme.

ARISTIDE {avec une morgue insolente). — Comment t'appellog-lu ?

lUFoi R. — Charles Dufour.

ARISTIDE. — Ton flge?

niFOCR. — Vingt deux an*.

ARISTIDE. — Ta profesî^ion ?

urrouR. — Lieutenaut au rinquième bataillon de la Cùte-d'Or.

ARISTIDE. — N'as-tu que cette profes?ion-là ?

orroiR. — Ne vous parait-elle point assez honorable 7

9c*voL\. — Ah ! je dis dé ces volontiires là, on sait ce que cela veut dire.

orForR. — Heureusement pour ma patrie qu'elle a trouvé plus d'enfants pour la défeuui- -ju-de scélérals pour la déchirer !

ARISTIDE. — As-tu la liste de tes téiii<»iii~ .'

DPFom. — La voici.

ARISTIDE. — Tu as donc trouvé des auiis assez couiplaisniilii pour...

DiTFoiR. — J'ai trouvé les amis de l'ordre et de la justice, ce sont les miens.

CAT05. — Présideut. paraphé cette liste en présence du pétitionnaire.

ARISTIDE. — Quels smil tes titres à un certiticat de civisme.

DUFOCR. — Cinq blessures dont j'ai les cicatrices.

scKVOLA. — V.'ilà dé belles preuves, par ma foi. Il n'est paà de minces ci-devant cadets de Gdicogue «[ui n'en montre autant.

orroiR. — Oui, mais les miennes sont sur la poitrine.

ARISTIDE. — Et qui nous dit que tu uas pas reçu les prétendues bleâsures en combattant les patriotes ?

Di ForR. — Une interpellation outrageante ne mérite pas de réponse.

AtiisTiDK. — Sais-tu bieu ijue lu avilis les maf^istrats?

ouFOUB. — Il est uu terme où certains hommes ue peuve it plus l'être.

AniSTiDE. — Il est uu terme où l'iusolence trouve sa juste punitiou.

ui Foun. — J'ai dit la vérité. Je plains et je méprise celle qu'elle outrage.

SCKV01.A. — Cette famille de Dufour est iufernale, ma parole d'honneur !

cATo.N. — Es-tu jacobin?

DUFouB. — J'aime la justice, je chéris l'humanité, je hais lu hri^'andage : faites maiutonant une répouse.

scÉvoLA. — Ah ! tu u'es pas jacobin et tu crois que l'on t'accordera ton certilicat de civisme ?

DUFOUR. — Le civisme est-il donc le patrimoine exclusif des jacobins ?

scÉvoLA. — Oui, monsieur, les jacobins sont la vase fondamentale de la liberté.

DUFOUR. — C'est-à-dire de la hberté, du pillage et de l'as.sassinat.

AKisTiDE. — Audacieux jeune homme, avec uu pareil langage espères-tu te concilier les suffrages (lu (iouiité ?

BHUTUs. — Que dis-tu de Alarat ?

Di FOUR. — Qu'il ne devait pas être assassiné, mais condamné.

AiuâTioE. — Tu oses ternir la mémoire d'un grand bomme.

scKvoLA. — Tiens note de tout cela.

TORQVATUS. — Discz douc, Monsieur le muscadin, lisez-vous queuque fois Vpère Dudiène?

AiusTiDE {bas à Torquatus). — Tu dois savoir que le père Duchène est tombé sous la glaive de la loi.

touquatus étonné. — Pas possible ! C'était pourtant un fier patriote que s'tila !

CATO.N. — Hélas ! je l'avais cru comme toi.

TORyuATLs. — I n' fait donc pu son journal? Quen dommage !

scKvoi.A. — Président, mais est ce que nous ue saurons pas ce qu'il a fût pour être condamné.

i>i;folr. — Quand les tyrans n'ont plus besoin d'un instrument, ils le brisent.

AiusTiDE. — Quelqu'un a-t-il encore des questions à faire au pétitionnaire? (à Dufour) Eu ce cas, reliie-toi, le Comité délibérera sur ta demande. [Du four sort).

SCEiNE Mil

ARISTIDE. — Maintenant citoyens vous ne doutez pas que la famille entière de Dufour ue .-uit un tauias iufâme de conspirateurs ; il faut donc sans délai nous occuper de leur arrestation. Je confie les trois mandats à lirutus et à Torquatus ils mettront les scellés partout, s'empareront de tous les papiers, et comme ils ne savent point écrire, l'un de nous se chargera demain de rédiger le procèsverbal d'arrestation. La séance est suspendue jusqu'à neuf heures. [Us se retirent tous excei't'' Aristide).

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