‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 39 sur 126 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

ARISTIDE seul. — Moi, sans perdre de temps, je vais trouver l'accusateur public, lui remettre les procès-verbaux et les pièces, et préparerions les matériaux de ce célèbre procès... Que vois-je? La femme de Dufour! Dissimulons, le moment u'est pas encore venu et trop de précipitation nous eulè-verait les fruits d'une si bonne journée.

!SCE>iE X

Mwc DUFOLK, AHI^TIDE

MADAME DUFOUR pâle et épluréc. — Citoyeu, je m'adresse à vous comme à un consolateur. La hberté de mon époux est, dit-on, menacée, ses jours sont en péril, des monstres ont tramé ce cu;plot infâme.

AhtRTiitr. — Dufdiir rut mcnniè? F.t qui donc n pu U' l'nppri'iKlrf 7

■•* M ini't. — C'i'Kt hii-mènio, citoyen, c'cxt mon flU. Toiin di'iii \e» ytax eo pii-unt, «ont n»mi» me préparer h co roiip tr<rril>l«.

AtiHTihi. — Ramiiirr-tni, ntoyonnn, ton époux n'nut pao iii/^iiii* (l/'oonré.

«•• mior». — Qu'n t on h lui n'prorlipr, ni ro n'i-nt jx'nt-Atrr ««'i» vertu»? Malt rnHn, ritoycn, p<>iir(|uoi ilour mon ^ppux )>xigp-l il <|(i)' je i|uilli- xiir I*- rliaiiip r<ili- <-i>mmuii<;7

AiitHTipr:. — Dufour veut le forcer à partir 7

M"' piFoi «. — Oui, ritoyon, il ii." veut, maiit il ikî m'y ili';l«Tmin<'ra jnmui». C« lera la prrmièrr fiim que j'aurai contrnriA le» désir». Moi, qiiitl< r la plu» rlii-re moiln'; de moini/^inf !.. Eh ! qu*ilovirndrni» je »an» mon l'-poux?.. Non, U- môme coup iu)us frappera (ou» les deux.

ARisTinB — J'ndmire ton courage, citoyenne. (Mii rente nvcc ton époux et cc»»e de t'alarmei »iir »on sort. Si jnmai» on l'armaait je serais le premier à prendre o.i .léfeime; je nai» qu'il a île» enuemis.

■*• Pi'rot'R, — Et (|iiel lionnéte liomme n'a pna len «iens !

AMisTiOB. — Mais (|u'il méprise ces vaints clameur». La vertu est inattaquable. Retourne paisiblement chez toi, aimable citoyenne.

M— rxToi'R. — Citoyen, vous me rendez l'espérance. Je puis donc rassurer mon époux...

ARisTiDB. — Oui, tu peux lui dire qu'il soit tranquille et que, malgré nos petits déhot». il n'a pu» d'ami plus sincère (|u'.\ristMlo.

»"• KiFor». — J'emporte avec plai.^ir celle agréable assurance. ,à part) Si ood langoge eKl celui de l'imposture, cet homme est bien atroce.

ARISTIDE à part). — Le lempR presse, allons faire jouer Dos batteries. (// suit Madame Dufour et ttii offre la main).

FIS Dt SECOM) ACTE.

ACTK TROISIEME SCÈNE I "

SCÉVOL.\, M"" DUFOUR, BRUTUS, TORQUATUS. — Torquatus portant soxi% son hras un carton rempli de papiers, et une grande boite ou sont plusieurs bouteilles de liqueurs. Bmtus tient .Vme Dufour par le bras.

BHnis à .V"» Dufuur. — Et ton Ois? ton mari? Pourquoi u'étaient-iU pas chez toi?

^me DiTOun. — Vous deviez, monsieur, les prévenir d'une si agréable visite.

TORQiATUs. — Elle les aura fait émigrer, j'en réponds.

j^me DrFOi'R. — ÉmigrcF ! Il serait peut-être permis à la vertu persécutée de fuir des lieux infectés par le brigandage; mais si moi, qui ne <ui6 qu'une femme, j'ai pu braver vosfurean», croyezvous que mou fils et mon époux auront le même courage ? Ce sont des hommes. !

TORQUATis '^as à Scévola. — Ah 1 te v'ia Scévole. Vivat ! Mon ami, j'onslà du vin, j'dis stila n'est murdié pas farlité. Tiens mets ça de côté, et pis le carton que v'ia.

3CÉV0LA. — Oui, mais maladroit que tu es, tu as laissé échapper les deux plus importante personnages, Dufour et son fils.

une DiFOUR. — Calmez vous, monsieur, vous aurez votre proie tout entière. Ils sont à la municipalité ; mais à leur retour, quand ils apprendront que je suis dans les fers, lnlas ! je suis sûre qu'ils accourront pour le partager.

[Scévoln ouvre le carton et parcourt les lettres qu'il renferme ; i7 en met quelques-unes à part. Il ouvre ensuite la boite aux liqueurs).

9CBV0L.V. — Il te convient bieu diusulter à tes magistrats quaud ils ont en main des pièces t<.rribles qui le condamnent.

M™" DiForR. — Vous avez des pièces contre moi, dites-vous?

Henriot et les filles des Galeries de bois.

scÉvoLA. — Dis le contraire, si tu l'oses. Tiens, écoute {il lit une lettre qu'il a sortie du carton). Moutauban, ce etc.. (à Brutus et à Torquatus). Vous saurez, mes collègues, que Moutauban est en Espagne.

TORQUATUà. — C'cst douc ça qu'cUc à fune femme de chambre espagnole ?

SCÉVOLA lit : — « MoQtauban, ce etc. J'ai reçu, mon cher oncle, les fonds que vous m avez fait passer. »

BRCTrs. — Ah! lu fais passer des fonds aux émigrés, ton compte est bon.

TORQU.ATus. — Et Ça s'dit patriote, veutredié I

9CÉV0LA lit : — « Et ils m'étaient bien utiles, mes braves compagnons d'armes et moi nous pommes privés des choses les plus nécessaires. Mais toute l'armée souffre sans se plaindre » {A ses collègues) Vous entendez de quelle armée il est ici question?

L V. ''^■?. A. Fayard,

éditeur.

••U1M. — (..'•'•l il'- I nriut'o de Cuiidi!*. •(UmM,\. — Juiti'incnl.

toiior^Tin. — Ku'n f\n'rn I

m KVoi.A ht : — • Noui» ronibnllon» pour no» foyi't*... •

■Ki-Ttm. — C*«iilA<lir<' |")nr h'iu i-liAlfAux. n'fnt-cr pn« T

m.ÉTOia. — • Noui» <li''r<'iiilon<« <li'« lilrc» <|iii non» tioiil lii«»ii rhem. • - Von» enlrinlei, *1«-" l'H .le ii..|i|f»i«o. (// hli. • Kl <le» tIroiU »ncn''i» <|nl nou» ionl KnrnntI» par la nature. Il «•♦l iloux «I- •.>!?frir pour une »i belle cuuho. •

iiHi'Ti» fitrieux. — Scévoln! j« t'en prie, n'cnli» pin* iluvantAge, car j'nuraUpeineh cool«iiir n

iiiili;.'niituin.

-. . v.ii A <) .!#■• Oufour. — Eh bien ! qu'on-ln A n^pomlrr .'

M "• Kirot'a. — Von< njipelei coin '.ne pièce «le ronviriionf

srtvouA. — Non, ecllc leUre esil ri'lW' dnn palrlole, n'i-st-ra pa»?

M"»» Purot'R. — Oui rerle». d'un pnlriotc, cl je uj'en fain kIoiii-.

suAroi.A. — Un pntriole, eu Kspn^ne ! quelle andac** ! Tieno, mullieurenite, e»l-r«' encore une l.llr.' de palrude. c«lle-ci. Ecoule. Il Ut . Den avant-pDale» d.- ItJ r.i.l. , ir.

ii>«oiATi'!«. — Que <|u" ce»l, ce pays-là?

Hi.KVuiJk. — C'est la capituli- dé Hongrie-Autriche.

BRirrct. — A]» ! niadauie f>l anlrichienne !..

si.bvoLA tu : — " Vous connaîtrez incessamment mon ami, It-niploi îles fonds que Ton* nous nviZ prêtés à ronslilution. <>

BRiTis. — Oh! oh! Il est question de la roniititulinn.

scÉvoLA. — Eh l)iea, cet-ce clair ?

urne Di'roo. — On vous été? des forcnic-i fii «Idire, on vouh êtes \r^ jilii-i ineptei< 'h-s lionmn-s.

:t<lvoLA. — Crois tu, perfide, par des iiijuns .htruirc les nooTelles preuves» que je vais te produire? Tieas, vois. Jl tire 1rs bouteilles de liqueur fl lui présente les étiquettes). Comment y a l ii li :*

M™» orroii. — Vin d'Espagne.

S'^OLA. — Et lu d'cs pas» en correspondance avec le* Enpagnids? Ce n'est jias tout ; tien-», vois enci^ire celle-ci et li* l'étiquette : « Vin de Hongrie. •> Et tu ne ron-pires pas avec les Autrichiens I

M»* DCFOiT». — Est-ce sur de pareilles pièces que vous égorgez chaque jour tant de viclimeB an nom do la liberté?

>.i-.tvou\. — Je lé lé démande : cela ne suffit lias k ton avis? Tu envoies des fonds aux .Vutrichi. IIS qui, en revanche, le font passer des liqueurs.

M n» DiTOU». — O ma patrie ! Voilà doue tes tyrans !

RRm-s. — Scévola, je demande que les deux lellr.s soient parafées.

ToRQiTATis. — Palaralfe aussi les bouteilles hormis ce qui est. dedans.

s< KVOI.A à .W"'' Du four. — Tu reconnais ces deux lettres et ces bouteilles?

^ae DiFora. — Oui, je les reconnais.

TonorATis. — C'est bon, m^rdié ! ion procès ne sera pas long.

sci:.m: h

Les précéd.ul*. .MUSTIDE. CATON, DUFOLK FILS pseorlo de deux agenU du Comité.

atnr DiFoiR à soTt fils. — Vou5 uie viivi'z. mon (ils, au milieu de mes bourr*"aui et d»"s vôtres.

DCFOi-R FiLS. — Rassurez-vous, ma mère, ils cesseront bientôt de lélre. — .Messieurs, comme je ne suis pas parfaileiueut au courant de vos forni"- rév.,liiti..îri-.ii ••- v.uill.-? m.' ,iir, -il , -i \rni nue vous m'ayez mis en étal darrestatiou?

ARisTiDK. — Que signifie cette question?

BRCTi's. — Oui, jeune homme, tu es en arrestation, j'ai le mandat dans ma poche.

DCFOUR. — Ce mandat est sans doute la réponse an certificat de civisme que je vous ai demandé ?

ARisnoE. — Tu n'as pas ici le droit de nous interpeller. La loi parle ; c'est à toi d'obéir.

DiTOiR. — Certes, messieurs, c'est bien mon iutention ; surtout quand la loi parle p>ar des organes aussi purs.

cATo». — Président, je demaade la parole. Il est de fait que, pour punir l'exécrable famille Dufour nous avons usé de trop de mollesse. Vous voyez avec quelle audace on vient vous insulter jusque (SOUS le bonnet rouge. Je demande qu'il soit fait perquisition dans la maison Dufour pour y arrêter out ce qui portera figure liuuiuine. Point de quartier, mes collègues, point do demi-mesure, ou la liberté est perdue.

ARISTIDE. — La proposition est adoptée.

DUFOUu FILS. — Maintenant, messieurs, que je suis témoin oculaire des principes de justice et d'bumanité qui vous dirigent vous m'encouragez moi-même à vous faire une dénonciation de la plus baute importance.

jjme DUFOUR. — Qu'euteuds-je, mou lils?

CATON. — Silence I Tu n'as pas la parole, citoyenne, apprends que la délation est une vertu civique.

scÉvoLA. — Le drôle veut filer dou.x et faire patte de velours.

ARISTIDE. — Tu as la parole pour une dénonciation. Suitout ne cberche pas à te justifier ou je t'impose silence.

DUFOUR. — Je sais que je prendrais une peine inutile. 11 s'agit, messieurs, d'une conspiration effroyable, dont les ramifications doivent s'étendre sur toute la surface de la République, elle est dirigée par une classe d'bommes à qui vous avez voué uue baiue irréconciliable.

scÉvOLA. — C'est-à-dire les aristocrates.

DUFOUB. — Point du tout ; je vuux parler, au contraire, des vertueux, et sages patriotes. Ce complot affreux a pour but d'écraser et d'anéantir les révolutionnaires énergiques qui, comme vous, encouragent le commerce, pratiquent les beaux-arts, respectent les propriétés, sont avares du sang de leurs frères, reçoivent enfin journellement les bénédictions du peuple.

ARISTIDE. — Sans doute, tu n'as pas l'outrageante prétention de nous persifler.

DUFOUR. — Moi, messieurs, je sens trop l'énorme distance qui nous sépare. Mais veuillez m'entendre. Voici le tableau de l'affreuse conspiration que je vous dénonce, et qui vient malbeureusemcnt d'éclater. (// lit). Extrait du bulletin de correspondance de la Conventio7i 7iati(nnle. Séanca des 9 et 10 thermidor an second : — « Nos infâmes triumvirs sont enfin abattus ; Robespierre, Couthou, Saint-Just, mis bors la loi, viennent d'expirer comme des lâcbes sur cette place où ils ont fait massacrer tant d'innocentes victimes. »

[Tous les membres du Comité doneurent anéantis, stupéfaits).

M™« DUFOUR. — 0 éternelle justice !

CATOK soupirant. — Le vertueux, l'incorruptible Robespierre !

SCÉVOLA. — Ce petit Saint-Just qui donnait de si belles espérances !

CATO». — Et Couthou l'immortel rapporteur de la loi du 22 prairial!..

^UFOUR lit : — « Le tribunal révolutionnaire de Paris, cette horrible boucherie de chair humaine, est suspendu : La horde d'assassins ([ui le composait est arrêtée et va bientôt monter sur le siège sanglant où tant de fois elle insultait à la vertu malheureuse. Tous les. tribunaux révolutionnaires, les commissions temporaires et populaires institués dans la République sont supprimés. »

CATON pleurant. — Mes amis la contre-révolution est faite.

ARISTIDE. — Est-ce bien le bulletin de correspondance que tu lis ?

DUFOUR. — Vous le voyez.

SCÉVOLA. — Hélas I oui c'est bien le bulletin !

DUFOUR. — Ce n'est pas tout. Écoutez-moi ! Car enfin votre abattement me fait peine, il faut vous donner quelque consolation. {// lit). « Toutes les autorités constituées seront incessamment renouvelées, les partisans de la terreur et les buveurs de sang poursuivis, la conduite des Comités révolutionnaires sévèrement examinée. »

SCÉVOLA. — Nous sommes perdus ! Quelle ingratitude !

DUFOUR. — Telle est, messieurs, la dénonciation que j'avais à vous faire.

ARISTIDE. — Citoyens collègues, ces évéuementssont terribles, ils pourraient déconcerter des âmes pu^illanimes, mais non pas des répubhcaius de notre trempe ; si nos frères de Paris sont morts, victimes des royalistes, nous vengerons à Dijon, au sein de notre société populaire, la mémoire de ces généreux martyrs de la liberté. Soyons toujours révolutionnaires ; bravons les poignards da l'aristocratie et les stylets du feuillantisme ; et, s'il faut périr, péi'issons 1

HISTOIHK hlJ PAI.AlS-nnVM,

l)rKt>ril l'i:llK, un orii'-iiT niuiii'-iiinl, rinq geinUniiei

Dt mu* rtm. — Mnitirtnitii liu |icii|il(<, jo vous ai priéfi de iii'accuinpagnor parce i|ut' J« ii« roonain i|irniic inaoièrc l/-((itima de d^nuiiciT le* xcAléralH. CVmI de Irt acciucr m tnn^ et du hoiiI «oat Vu» \eii\.

l'ornciK» Ml nioiPAi.. — Diirour, vim» m'avez U)\i{D\t\<h*J Aur Linf} memfjiri}. An U'im de la loi, ]«• ▼ou» couslitue titun on arrcslation >•{ jo vous ordonne do rculiliKT loi 20,000 livre» «m» a»«iKuati qu<' vous iiv«-z (li^|>o8éf( hier dan» c ciirlon et i|up, pour vous ronfondii-, Diifour a parofô» «le mi ntain. Vous pird«-z l«« «ilence I Au nom do la loi, je vous ordonno <lo ropré»ontor Un ansiRnat» «pii •ont stir vou». {Cnton, Aristide, Scévoia ifttrnt ememhlf, lirutus et Toniuatus ïemfn-eisenl île montifi- les assignats (f H ils ont sur eux. L'officirr te^ examine, /luit ^'mlresse uur dois autres';. Eh! biou TOUS restez immobiles?

scÊvoLA. — Hè eandi»! pour <|iii nous pn-nez vou»?

LurriciBl. — Si vous résiislez & la loi, jo vais donner l'ordre de vous fouilli-r

9civoL.\. — Cela u'eu vaut pas la peine ; citoyen, je mé soumetx. (// lire son pai/uct d'assufntiti de la poche et veut le dérober. Il offre rnsuile ses poihes). Vous le voyez... Cherchez bien.

LOfTiciER (saisissant le paquet). Quel est oo paquet cach'-lé ?

scivoLA. — Ah 1 c'est un petit paipn-t.

l'okkicieb. — Les assignats sont tou!> marqués du môme parufo.

KifoiR. — Coi^t le mien.

scfvoLA. — Vous plaii^antez, ça n'e?t pas possible! f.'est quelque inalvfillant -im ^nira L'll^M• <e paquet dans ma jioche.

BRiTis. — .•\u moins vous voyez (|ue je suis innocent.

DEscHAMPS lui rftirnnt il<f sa poche une montre d'or et sa chaîne). Citoyens, vcici la preuve de «ou innocence. C'est la montre de la ciloycnuo IJnfour. j'ai vu ce calant homme la décrocher ce soir, on apposant bs scellés.

KAXiiiETTE, derrière Torquatus.— Et vous, mon? Torquatus aux belles moustaches, votre conicicoce esl-ellf tranquille ?

ToiiQiATis. - Ma conscience air n' bouge ventredié pas, citoyenne; j'ons de la probité, sans que ^-a paraisse.

FANCiiETTE. {Elle montre une tabatière ifor qu'elle retire de In poche île Torquatus). En voici la preuve : c'e>t la tabatière «le la citoyonne Dufour que Torquatus a escamotée ce soir sur la^ toilette.

l'officier. — (jeudarmes, ?ai8issez ce» misérables, et conduisez- les, affubléâ de leurs bonnets rouges, à la maison d'arrêt, où nous allons tous les rejoindre. Qu'ils traversent à pied et au milieu des imprécations du peuple, une comnmnc qu'ils ont baignée de sang L-t couverte de brigandage jusqu'à ce que le glaive de la loi en ait purgé la terre. (A Dufour). Généreux Dufour, le règne de» brigands est anéanti, la justice et l'humanité les rcmpluceut. Oubliez les persécutions dont vous et votre famille avez failli être les victimes. Employez ce courage qui vous faisait braver la mort, à poursuivre la destruction totale des vampires qui ont dévasté notre patrie, et la postérité, en pleurant sur les cendres de citoyens innocents, bénira leurs vengeurs.

Fi:« DES COMITÉS llLVOI.rTIO:<XAISES.

La moralité des comités révolutionnaires n'est plus ;\ défendre, mais les exa- •iérations portent surtout ici sur les vertus des thermidoriens. Les Dufour sont trop beaux pour être des types, et le plus grand crime desterrorristes est d'avoir fait assez de mal pour les ramener au pouvoir.

Ainsi, au théâtre Montansier. on applaudit la vertu, le patt iotisme, la tolérance, l'amour de loreli'e. de l'humanité, et, dans le jardin et ailleurs, on exécute les jacobins.

L'orgie ne rougit plus les vitres du Palais-Royal, mais insulte partout à la détresse publique, au pavillon de Hanovre, àFrascati, à Tivoli, à Mousseau, à Cloblentz, rendez-vous royaliste situé entre les rues Le Pelletier et du Mont- Blanc et au Luxembourg.

Le grand Luxembourg était la résidence officielle du Directoire, le petit Luxembourg était l'habitation des cinq directeurs. Barras y étalait un luxe fastueux : — nombreux domestiques, valets insolents,, équipages princiers, une meute...

Par ses goûts, ses mœurs, ses vices, Barras rappelait les roués de la Régence.

Cet épicurien sans principes protégeait secrètement les nobles, patronnait les agents et les fournisseurs qui l'enrichissaient ; ce régicide qui avait prononcé l'éloge du divin Marat, se rendait à sa terre de Grosbois, assis sur les coussins gris-perle d'un landau attelé de six chevaux soupe-au-lait, enharnachés d'or.

En un an ou deux, on était loin de la carmagnole.

L'amour du luxe était une frénésie d'autant plus étrange que le commerce ne se relevait pas et que tout le monde était ruiné. De là les contrastes les plus piquants entre les prétentions et la réalité, les expédients pour se procurer de largent et la prodigalité avec laquelle on le dépensait.

« Chacun voulait avoir et nul ne possédait. Ruiné, privé de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à l'époque terrible se trouvait manquant de tout et voulant tout avoir. Et, pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés employaient tous les moyens. »

Ou faisait tratic de tout, et jamais les loteries et les jeux n'avaient été en si grande faveur. Des tripots s'établic~-aient dans presque toutes les maisons. Rien qu'au Palais-Royal, on comptait cinq grands établissements consacrés à la roulette et au biribi. En sortant de la Montansier, il fallait donc hâter le pas, si l'on aimait le jeu et si l'on voulait résister à la tentation.

ni

LES MAISONS DE JEU. — LE 113. — LA CHAMBRE DES CHAPEAU'X. — LA ROU- LETTE ET LE BIRIBI. — .MAISON DE PRÊT POUR JOUEUR. — LA CHAMBRE DES BLESSÉS.

En sortant du théâtre :

— Pressons le pas, dis-je à l'ami qui m'avait accompagné et qui demeurait comme moi de l'autre côté de la Seine.

Nous descendîmes la galerie de Valois d'un pas rapide, mais, à chaque instant, ralenti par quelque obstacle galant; des îlots de femmes à demi-niaes. Ces belles sauvages, parées de plumes et de verroteries, stationnaient au milieu de l'allée, il fallait contourner ces blocs d'épaules de neige, de gorges provoquantes, où de plus libertins que nous commettaient des vols à l'étalage. Une de ces

'264 lllSl'OiUfc: DU l'AI.AIS.UoVAL

uyiiiphuti, dont |)ar iih^K'^i'^^^' j'avais licurlc- Iva cUanuuH Ich plu.'» hailluiiU, He retourna vivement vetâ tnoi, d'un air intcrrugateur, jo ru^iu en plein 1 •'■claii' de seii i^rands yeux d'un bleu noir, el nt i-lui^nai.

— Ce sont deux décuvé-s, iU-elle.

— ïu entends? dis-je à uiou ami.

— Oui. c'est l'améla, une bien b<;ile créature.

— Des décavés !.. Avons nous l'air si misérables?

— \ù\\o loge près du 113, elle a cru «pie nous en sortions.

— Tu la connais ?

— lV»ur ni'avoir refusé des ussignaLs. La belle ne reçoit que des louis d'or.

— Teste !... Tu es déjà allé au 113.

— Souvent. Et toi ".'

— .lamais.

— C'est incroyable !

— Je n'ai pas d'argent à peitire.

— Mais il y en a à gaguer. D ailleurs c'est très curieux. Veux- tu y faire un tour pour voir ?

— Pour voir, alluii», iéi>uiKlib jf.

C'était curieux, et aussi n'étais-je pas fâché de repasser devant cette Païuéla dont le regard me restait dans la tète. Elle nous remarqua et chuchota quelque chose ijui lit rire la compagnie.

— C'est ici, me dit mon ami, en abordant à un couloir, d'où s'élançait en cet instant un jeune homme débraillé et pâle comme un fou.

J'eus un serrement de cœur.

Le couloir a deux issues, l'une sur la rue, l'autre sur la galerie: au milieu pn'inl un large escalier. Il y avait le même va-et-vient que dans une maison où il y a une vente; on se serrait aux murs pour passer.

Nous voilà sur le palier, où une double porte donne accès dans un vestibule long et étroit.

Une boulTée de vapeur tiède, d une odeur spéciale, nous saisit à la gorge; c'est une odeur qui participe du Mont-de-Piété et du poste de police, une émanation des choses et des g-'us. des lo (ues et des émotions.

Une esj>èce de goujat nous demande uos chapeaux. Comme j hésitais :

— C'est le règlement, me dit mon ami.

Monsieur de la Chambre (c'est le nom «le 1 individu), armé d'une longue perche semblable au croc d un batelier, suspend nos chapeaux à la muraille et nous remet à chacun un numéro de reconnaissance.

Pendant cette opération, des individus nous examinaient d'un air de policiers.

— Qu'est-ce que ces personnages ? demandai-je.

— Ce sont les ôûM/erfo^ues. Us sont chargés d'interdire l'entrée aux joueurs qui ont eu maille à partir avec l'administration. Mais viens, entrons.

11 passa la grande porte du salon. Il y avait foule. Au milieu de l'aii- épais, où les lampes des murs et les bougies des lustres semblaient mourir, je ne distinguai d'abord qu'une multitude houleuse et confuse, dont la masse semblai .

impénétrable. Un murmure sourd emplissait la salle qui voulait être silencieuse, et l'on n'entendait d'autres voix que celle des croupiers.

— C'est le salon principal, me dit mon compagnon, il n'y a pas de luxe.

En effet, des tentures sordides, des tapis usés, mis en lambeaux par des souliers boueux ; pas de glaces, rien qui pût offrir satisfaction à la colère d'un joueur malheureux. Tout le monde était debout, sauf le long du pourtour, où des banquettes étaient occupées par des marchandes d'amour. Le public était très mêlé ; parmi les gens de toutes les classes, s'en trouvaient d'autres n'appartenant à aucune.

— Attention à tes poches ! me dit mon compagnon. Approchons-nous de la roulette.

— Il y avait deux roulettes établies au milieu du salon. Nous fûmes assez habiles pour nous frayer un passage jusqu'à l'une d'elles, du moins au troisième rang des joueurs.

Je ne connaissais rien du mécanisme de ce jeu de hasard et, comme il est possible que vous l'ignoriez également, en voici l'explication.

Sur un tapis d'une grande table sont inscrits à droite et à gauche trente-six numéros, depuis un jusqu'à trente-six, marqués moitié en rouge, moitié en noir, placés en trois colonnes verticales et séparés par des lignes. Au-dessus de ces numéros se trouvent un zéro rouge et un double zéro noir. A droite et à gauche sont trois côtes marqués d'un côté : Rouge, impair, manque, et de l'autre : Noir, pair, passe.

Un cylindre est placé au milieu de la banque : les banquiers ou tailleurs, ou croupiers, c'est-à-dire ceux qui tiennent les fonds et dirigent le jeu, le font tourner.

A sa partie supérieure, il porte une espèce de plateau qui contient les trentesix numéros, plus le zéro et le double zéro, mélangés et inscrits dans de petites cases. Une boule d'ivoire que le tailleur, ou croupier, lance et fait tourner dans la partie supérieure, en même temps qu'il fait tourner le cylindre, va retomber dans l'une de ces petites cases.

C'est le numéro de cette case qui est le numéro gagnant pour les joueurs.

Supposons (jue la boule se soit arrêtée sur cinq, qui est rouge, tous les joueurs qui ont placé dessus, ou sur la couleur rouge, ou sur le man^we (les 18 premiers numéros sont poiu' le manque, les 18 derniers pour passe), ont gagné et les autres ont perdu.

Il y a au reste diverses manières de perdre son argent à la roulette : on n'a que l'embarras du choix.

Ainsi, l'on peut placer son argent : en plein sur un seul numéro et s'il vient à tomber, on reçoit trente-six fois sa mise ; sur deux numéros voisins et quand l'un tombe le gain est dix-huit fois la mise; sur un carré, et, si l'on gagne, on a neuf fois, sur un sixain et l'on reçoit six fois. On peut encore jouer sur le zéro, ou sur le double-zéro ; en ce cas il y a pour le joueur dix-huit chances et vingt contre ; les zéros étant en bénéfice pour la banque. Enfin, on joue encore sur les numéros d'une ou de deux colonnes. Les combinaisons, comme on le voit, sont nombreuses et variées.

C'est cette variété et la rapide succession des coups qui font l'attrait de la rou-

a% nisTomr. m i-vi ms-hoyai.

Iptie. C'est la ruine ou rcnricliissemeiit en un clin d'œil, qui vous éblouit, voub niïole.

.Vulour d'cUi-, ivRiio le silence de l'anxiété.

On n'entend que le croupier et h\ machine. Il dit : t lUru nr va plus. »

Puis il lance la Mlle et imprime au cylindre son moJivement circulaire. Le son mat de la bille se heurtant aux cases do cuivre a son écho vibrant dans le» poitrines des joueurs dont l'œil, agrandi par l'anxiété ne (juitte pas le cylindre.

Le croupier dit : t /{nuge gagne, » ou bien « .Yo/»e gagne. »

VA, du bout d'un petit râteau, il fait son compte et celui de chaque joueur et pirtage l'or, l'argent, les billets.

L'or produit en roulant sous le râteau sa fascination ordinaire. On ne voit «pie lui, on ne voit i>lus ses voisins et c'est dommage car ils sont bien curieux à voir. Ouolle variété dexpressions!... Depui^^ le i»assanl comme moi jusqu'au maniaque qui ne quitte pas le jeu de la première heure à la dernière, prenant à peine le temps de manger et de dormir. A cùté du Grésus «pii vient par passetemps perdre quebiues milliers de livres et qui, l'oreille rou{j;e, le teint lleuri, un sourire béat sur les lèvres, les regarde ratler par le râteau du croupier, sur le même rang, un homme blême, le front humide, vient de poser sur le tapis sa dernière pièce de monnaie. le pain du lendemain, le j»ain de sa femme et de ses enfants. C'est un suprême appel à la destinée. La bille s'arrête, tac, et son écu de six livres va rejoindre les mille livres de son voisin.

Tout est fini pour lui. Car de ses vêtements, il n'y a rien à vendre. Ses yeux égarés se tournent vers un joueur heureux qui s'éloigne. Va-t-il lui tendre la main?... Va-t-il se jeter sur lui? Mais l'enrichi se dérobe. Allons va-t-en, pauvre homme. La pitié est bannie d'ici et la misère est suspecte. Un bouledogue déjî\ te surveille. Allons, va retrouver ta femme qui t'attend dans la rue.

— C'est inouï, murmure un citoyen à mon ami, voici vingt et une fois que la rouge passe, jouez à la noire, monsieur... A la noire !

Ce citoyen tient ;\ la main une carte marquée de deux couleurs et pointe les coups avec une épingle. On m'a déjà ofïert de me vendre une de ces cartes qui permettent de calculer les chances.

Je mets cinq livres à la noire.

La rouge passe.

— Inouï! fait notre voisin, cela fait vingt-deux fois, je ne l'ai pas vu depuis cinq jours. A la noire! La chance est mûre.

Je suis son conseil et la rouge passe encore, j'en suis déconcerté.

— Tant pis, mais la rouge ne vaut plus rien. La prendre eût été absurde. Doublez votre mise pour vous rattraper.

Jhéï^itai, puis je mis à la noire vingt livres. Je perdis.

— Bravo, me souffla mon voisin, courage!

— Je ne joue plus.

— Pourquoi?

— J'ai assez perdu.

Sur la planche, elle dit au bourreau : suis-je bien comme çà?

Et la noire passai...

— Eh bien? reprit le marqueur.

Mais je fis la sourde oreille et, indigné, souffrant comme d'une trahison, je vis onze fois de suite la noire passer. A la douzième je n'y tins plus et je vidai ma bourse. — Ce fut la rouge qui reparut. Un joueur, qui était resté près de moi, changea de place; il prétendit que je lui portais malheur. Il y avait bien de quoi rendre superstitieux.

Au même instant je me sentis frapper doucement sur l'épaule, je me retournai

LiV. 33. A. Fayard, éditeur.

358 HISTOmE Dtl PALAl.S-UOYAL

ot ino trouvai face à face avec uu iiiuiir>icur chauve, blôuiu, au Mounru Taux, qui iiic (lit :

— Pardon, je vous observe, jouno honiino, je suis sAr (jue vous jouez i^iur la prtMiiière fois de votre vie... n'est-ce pa»? Vous avez du sang-froid, du coup d'œil, iiiiis vous niaiit(Ut'/ (!»« uu'-tliodo, île principo, écoutez-uioi...

I il iii'attini [Kir l:i boutonnière do mon habit).

— Vous ignorez ce que c'est ([u'une progression, une progression «jui ne peut pus saulor. Moi voilà co «jue j'ai truuv(''!... Iiiutilo de protliguer l'or... avec la iiioitiô, oui la moitié seulement de co *nw vous venez do perdre je fais s!iiiI«t l;i banque.

— Faites donc, dis-je.

— Je ne joue pas pour moi, mais a.ssocions-nous, avancez l'argent et moi l'idée...

— Je n'ai plus un sou.

— Ah!... lit le ])ruressour do jeu, il est lachoux quejo ne vous ai pas ixiicuntiv un quart d'heure plus tùt,

l'^t il se retira.

— C'est vrai, (|ue tu es à sec? me demanda mon ami.

— Complètement. Mais toi?

— Moi, dit-il, j'ai de quoi prendre la revanche. Viens, je vais me procurer de l'arj^'ont.

Nous sortîmes et je le suivis sans savoir ce (juil entendait faire.

A la porte ouverte sur la rue, le passage nous fut barré par un attroupement. Au milieu d'un demi-cercle de curieux, un jeune homme, débraillé, furieux, maltraitait une femme, en hurlant : — « Ah! voleuse, ah! tu dis que tu n'as plus d'argent!...

— Grâce 1 grâce !

— L'argent.

— Tue-moi plutôt.

D'une main il saisit rinfortunée à la gorge et de l'autre lui déchira son corsage.

Indigné, j'allais intervenir; un des tt'-iaoins ni arrêta :

— Laissez donc! Cela ne nous regarde pas; il est bien libre; c'est sa femme. 11 sort du jeu où il a perdu et il prétend que sa femme cache un louis dans sou corsage.

— Ah ! ah! lit le forcené, je savais bien. Le voilà donc!

II montra le louis et s'élança dans l'allée du 113, tandis que sa femme accablée, honteuse, se relevait péniblement rajustant sa robe décliirée. De grosses larmes roulaient sur ses joues piUes; elle sanglotait : Mes enfants... Mon Dieu, mes pauvres enfants!...

Et nous n'avions pas uu soa pour lui rendre le morceau de pain qu elle pleurait.

— Suis-moi, me dit mon compagnon.

Puis s'avançant près de la femme :

— Nous allons chercher de l'argent, lui dit-il, attendez-nous, nous vous en donnerons.

Mais elle ne parut pas comprendre.

A quelques pas de là, nous entrons chez un fripier dont la boutique était close et semblait dormir, mais où l'on veillait toujours, pour faire, pendant la nuit, une concurrence aux nombreux monts-de-piété des galeries.

Quel intérieur étrange! Il y avait de tout dans ce dock de la déveine. Des vêtements accrochés ou disposés par piles ; des gilets surtout, énormément de gilets puis des manteaux, des parapluies d'envergure fabuleuse et de couleurs éclatantes comme on n'en voit plus même en Chine, des châles, des ombrelles, des cannes, (autres chefs-d'œuvre de l'époque) des perruques... toute une rangée, des blondes et des brunes et des châtaines aussi!... La folie était aux perruques et les deux sexes rivalisaient de luxe dans cette coiffure. Une femme brune devait avoir une perruque blonde; une femme blonde, une perruque brune. Il y en avait de très chères; les prix variaient de soixante à cent cinquante et même deux cents francs en argent.

Deux ou trois décavés sortirent, comme nous entrions.

— Bonsoir, père David, dit mon ami à un affreux juif assis au comptoir. — Voici une montre d'or excellente, combien prêtez-vous là-dessus pour vingt-quatre heures?

David examina l'objet.

— Voulez-vous des assignats ou de l'or?

— De l'or.

— Deux louis.

Ce n'était pas le poids de la boîte.

— Non; cinquante francs, dit mon ami qui voulait une petite somme pour l'inconnue.

Le juif refusa.

— Avec la clef et les breloques, reprit mon ami.

David prit dans son tiroir deux louis et un assignat de dix livres qu'il remit à l'emprunteur, avec une reconnaissance valable jusqu'au surlendemain.

Il prêtait beaucoup pour un usurier, mais, neuf fois sur dix, l'objet lui était abandonné, même par les joueurs heureux.

Il y avait des prêteurs qui avançaient des sommes considérables. Gomme il n'y avait pas de maximum au jeu, des fous hasardaient de cinquante à cent mille francs. Le juif que nous venons de voir avançait depuis quarante sous jusque mille francs.

D'autres dans les petites rues des environs, ouverts également pendant la nuit, achetaient aux joueurs leurs dernières loques, leurs chemises, pour quelques sous; de quoi arroser d'un verre d'eau-de-vie une croûte de pain, pour réparer les forces épuisées par une nuit d'émotions.

Que de ressources, sans compter les quarante-cinq monts-de-piété des galeries!...

Mais revenons à nos aventures.

^ HISTOIIIK J)i; l'ALALS-IiOVAL

Noua no revîmes pliis (l.ins In nio la femme, objet do notre compassion. Dans In salle du li;l, au nioiuent «lo ru)tn< rftoiii- irnuait uin' agitation oxlr^m*".

Un homtuo, depuis une heure h la roulette et qtii avait perdu son dernier sou, s'i''Uiit jet»^ tout à coup sur lo tapis couvert d'or en a'écriant avec rage.

— Rendez-moi mon argent!

Deux houledoj^uos «Haient aussitôt accourus pour le mettre ù la raison,

— H«Midez-lo! hurlait-il. Il n'est pas h moi. On parvint à lui faire lAcher prise.

— .Il' vous (lis (jue je l'ai vol(''I

— Ail! lit un surveillant, appelez la police.

A ces mots le joueur se dégagea brusquement, tira de sa poche un pistolet et se brûla la cervelle.

C'était un garçon do recette qui venait de vider sa sacoche.

Comme on épongeait le sang près do la roulette, nous nous dirIgeAmes vers le biribi.

Ce jeu qui commençait à passer de mode est d'origine italienne, le l/inbisso. Sous Louis XV il était très en vogue. En une seule puit trois hommes se pendirent sur le quai de la Verrerie en sortant d'un tripot appelé le Diribi des vertus.

Ce jeu se composait d'une table de soixante-dix cases numérotées. On plaçait son argent sur ces cases et le banquier plongeant la main dans un sac qui contenait soixante-dix boules en tirait une d'où il extrayait le billet du numéro gagnant.

Le joueur heureux recevait soixante-quatre fois sa mise; soixante-qiiatre, disons-nous, et non soixante-dix. Gela ressemblait au loto et à la roulette.

Ce jeu était aimé des femmes. Comme nous prenions place près de la table une jolie blonde, — à la brune chevelure, — tenant i\ la main un petit flacon de cristal, demanda à mon compagnon son mouchoir. Il se prêta à sa fantaisie et elle tacha le mouchoir d'une goutte du liquide rouge de son flacon.

— Que faites-vous? demandai-je.

— C'est du sang de pigeon ; cela porte chance.

— Ah!... nous allons bien voir. Si je gagne... En effet, la chance nous favorise.

Soixante-quatre louis d'un coup!... C'est éblouissant, nous voilà riche.

— Jouez pour moi I dit la belle au porte-chance. Et mon ami lui donne un louis en s'éloignant.

— Tu ne joues plus?

— Pas si bête. Allons décrocher ma montre et puis souper, cela vaudra mieux que de finir la nuit dans la chambre des blessés.

— Que veux-tu dire?

Justement nous passions devant la porte de cette chambre singulière: c'était une retraite, un asile otTert par la maison aux joueurs malheureux et éreintés. En y jetant un coup d'oeil, j'y vis une douzaine de ces infortunés vautrés sur des canapés dans les attitudes les plus variées, sommeillant et rêvant pour le lendemain une meilleure fortune.

Tableau touchant et qui m'édifia sur les sentiments charitables de l'administration du 113.

MÊME sujet; le jeu et les joueurs. — LES ENTREMETTEURS ET LES MENDIANTS. — ENCORE LES CAVES. — LE CAVEAU DES AVEUGLES.

Tous les décavés ne se brûlaient pas la cervelle. Les suicides n'étaient point rares, mais le jeu n'en était que la cause finale... ils avaient d'autres causes, par exemple, le déshonneur et la crainte des lois, comme chez le garçon de recette; l'amour d'une femme que l'on ne pouvait plus entretenir ou que l'on ne pouvait acheter, le désespoir d'un commerçant qui se ruine.

Enfin, avant d'allumer un réchaud, ou d'aller se jeter à la Seine, en vendant ses dernières nippes, si on arrivait à obtenir quarante sous, on tentait une dernière fois la chance au Palais-Royal.

Plus d'un s'est sauvé ainsi.

Ce n'est pas à dire que la roulette soit une institution utile et un instrument de salut, mais on en a, je crois, exagéré le mal.

A notre avis, le grand mal des maisons de jeu était de créer des joueurs, de propager la passion du jeu, la paresse, l'espoir de vivre sans rien faire.

Il y avait au Palais-Royal une population qui ne vivait que du jeu et pour lui.

Nous laissons de côté les professeurs, les marchands de systèmes infaillibles et les filous... nous voulons parler de gens qui habitaient aux galeries ou dans les petites rues voisines, qui se contentaient d'un cabinet, d'un grenier, d'une niche, et passaient leur temps à la roulette, aussi indifférents au reste du monde que je puis l'être à ce qui se passe en Chine.

Ces habitués étaient de divers tempéraments : les uns étaient des maniaques, des joueurs, qui, eussent-ils gagné un million, n'auraient pas quitté la salle avant de l'avoir perdu, des ensorcelés de la roulette; — d'autres étaient de simples paresseux qui se disaient : A Paris, au Palais-Royal, dans sa journée, on parvient toujours à ramasser 2 francs.

Avec 2 francs on risque de gagner 128 francs, c'est-à-dire (à cette époque-là) de quoi vivre un mois. En fréquentant les salles de jeu, on finit par faire des connaissances : on s'intéresse à la partie d'un ami pour 40 sous. S'il perd, tant pis, on passe à un autre; si ce dernier gagne, on joue. En tentant la fortune cinq ou six fois par jour, on peut toujours espérer de dîner. Enfin, quand on a gagné de quoi vivre pendant quinze jours, on est sage et l'on se retire.

On nous a parlé d'un établissement de jeu au Mexique ainsi organisé.

Il y avait quatre salles, dont une salle d'attente et trois salles de jeu : la salle de cuivre, la salle d'argent et la salle d'or.

Dans Iii proinièrft so tonniont dos |i;iiivi»'h ou «Ios <iéc;iv^H. Kn Rortant fin J«'ii, lo joiHMir houroiix «levait fairp l'aiimôno à ces inalhoiiroiix.

S'il no leur jetait (jiio <lii hillon. ils passaiont dans la Kallo <l« ruivro. I*<;rdaiont-ils?... ils icprenaitM)t lour plare dans la rhambn^ d'altonte. Gajfnaientlls? il» entraient dans la salle (rar},çent. S'étaiont-ils enricliiH dans la «aile dor en sortant, ils socniir.ni^nt ceux dmit iino Iwiiro ntiparavant. ils /-taiont les compagnons d'infortnîic.

An Palais-Hoyal, lo jardin et les galeries servaient de salle daltente aux aniouriMix transis do la fortnno.

En sortant dnno maison do jou, los porhos ^jarnies, on «''tait en hutte aux sollicitations les plus diverses Quelques-uns s'adressaient simplement k votre générosité; de moins optimistes vous offraient leurs services.

— Voulez- vous un bon restaurant?

— Désirez-vous un p^uide pour Cythére?

— Voulez-vous dos billets de la loterie de Frascati?

Mais vous avez l'air sentimental et bon enfant, érotitez ee monsieur qui veut vous intéresser à une bonne œuvre.

f Vu liou d'aller vous faire écorcher chez le traiteur, et vous achever chez des filles, poui(|uoi no pas faire lo bonheur d'une honnête famille tout en vous amusant?

A deux pas de \h, disait-il. dans un modeste loprement, la veuve d'une victime de !>;{ ou du 113, se mourait de faim avec trois jeunes tilles charmantes, dont la plus âgée n'avait pas seize ans.

Ouelle joie dans cette honnête famille, en voyant entrer deux beaux et honnêtes jeunes gens (^ou un vertimix vieillard, ou un homme comme il faut et sensihle), munis d'un poulet rôti, d'un gâteau et de quelques bouteilles de choix!...

Ou faisait une bonne œuvre et l'on s'amusait en famille, sans remords et sans dangers !...

Mais vous passiez, vous n'aviez pas le temps d'entendre ce lioiiimeiit: du moins, vous ne refusiez pas un prospectus... quelques adresses...

Si : vous les refusiez. — Alors, on les glissait dans votre poche.

Ce procédé me rappelle Artaud, (jrii tenait un café et une maison de jeu au n* 59. Artaud, ancien censeur royal, faisait toujours un peu de police secrète, mais h tant de branches de commerce joignait celle de la vente des pamphlets. Il se chargeait de vous procurer tous les écrits qui ne se vendent que sou« le manteau. Il en fabriquait même. Il en avait toujours dans ses poches.

Après le 59, les maisons de jeu qui méritent d'être citées, étaient le 9 avec deux roulettes et un trente-et-un: le 164, où le biribi était particulièrement en faveur. De vieilles marquises ruinées par les principes de 89, des hommes déclassés, ruinés soi-disant par l'émigration, des filles, en compo.saient la clientèle.

Au 150, on ne jouait que de gro.sses parties; on jetait sur le tapis vert cinquante mille francs dun coup.

Le 129. n'avait qu'une roulette et un trente-et-un; c'était la maison des petits joueurs paisibles; on ne s'y brûlait pas la cervelle.

Les autres maisons de jeu étaient indignes de laisser leur numéro à la postérité. Véritables repaires, on y recevait des individus qui, sur lamine, auraient été refusés par les bouledogues du 113.

Un grec, qui avait du linge et le respect de lui-même, eût rougi d'y mettre les pieds.

M Ainsi que la vertu, le vice à ses degrés. »

Vous vous imaginez (juel monde ce pouvait être? De véritables bandits y entraînaient, pour achever de les griser et pour les dépouiller, des étrangers, des imprudents déjà étourdis par la boisson. De semblables repaires sont communs à toutes les grandes villes, et nous n'en parlons que pour ne rien omettre. Ils ne manquent pas aujourd'hui à Paris, malgré une police des jeux très active et très sévère, mais les tripots du Palais-Royal se distinguaient des modernes par la tolérance dont ils jouissaient et par leur situation même.

Nous avons déjà eu plusieurs fois à parler des caves du Palais-Royal.

C'est dans les caves que se réfugiaient en 1793, les chevaliers du poignt).rd, les émigrés rentrés clandestinement.

Los mêmes sous-sols étaient utilisés par des restaurateurs confortables, tels que Février, ou des sociétés honnêtes, telles ques, la société du Caveau, dont nous parlerons bientôt; mais beaucoup de caves n'étaient aussi que de véritables tapis-francs et des repaires de malfaiteurs.

Sous prétexte de spectacle que n'a-t-on pas exhibé dans ces établissements souterrains, depuis les Amours de l'Illinois et de l'Algonquine, obscénité du plus révoltant cynisme, jusqu'aux poses plastiques, et tableaux vivants?

Ici, la Vénus géante; plus loin, la femme-poisson; à côté un café-concert ou une goguette; mieux encore un petit théâtre, où l'on joue la comédie et même des tragédies de Voltaire. Les premiers artistes avaient trente sous et une bouteille de bière; les artistes secondaires n'avaient droit qu'au rafraîchissement.

Dans ces établissements circulaient des colporteurs de foulards, de savon, de bretelles, et aussi de cartes transparentes, de chansons, de saletés et de préservatifs contre des accidents trop fréquents chez les « nymphes n du Palais-Royal. Des marchandes de parfumerie et des bouquetières y servaient de traits-d'union galants. De tous ces caveaux, celui dont l'existence se prolongea le plus longtemps est celui des aveugles. Il était situé en face de Corcellet. Un invalide (lui se tenait à l'entrée lui servait d'enseigne vivante. La porte toujours ouverte laissait entendre un charivari composé de tambours, de violons et de clarinettes. Cela suffisait pour arrêter les passants qui, à cette époque, n'étaient pas encore familiarisés avec la musique tunisienne.

— Que font-ils donc là? se disaient-ils. Puis à l'invalide :

— Monsieur, qu'est-ce qu'on montre là-dedans?

— Monsieur, c'est un sauvage qui bat du tambour.

— C'est lui aussi qui joue de la clarinette?

— Non, l'orchestre est tenu par des aveugles. Entrez, monsieur, c'est l'instant; la vue n'en coûte rien.

ÎBtt HISTOIHK DI l'AI.AlS-HOYAL

Cette aasociution bizano tli- smivat,'tjs vi *[>• <jiMnze-vinKta, et la gratuité do r.MiIroe alltMliauMil Immucoiii» do porsontiPH qui n'ôlaioiit pas ultonduos ailleurs; l.i luilittvsso (K- 1 invalide ailievail df les décider.

Douze iiiarchoH à descendre souleiiienl, et Un se trouvaient dans une petite fc>allo voûtée, sans fenêtre ou soupirail, ornée do trois glaces de proportions modestes, nionblée de rliaisos et do tablos.

A une extrémité de la salle et près de l'entrée, un comptoir de limonadier tenu par une grosse dame bien conservée; à l'autre, une estrade garnie d'avcu- Kles musiciens, en diMui -cercle, et un peu au-dessous d'eux, à la place qu'occupe d'ordinaire le soullleur, un ma;,Miili(iue sauva;,'el

11 était réellement beau ce sauvage, la fleur des Savannes, — et Batignolles devrait être lier de lui avoir donné le jour.

Comment ne pas s'asseoir et ne pas dem.mder un verre? 11 eut fallu être bien peu curieux pour résister à l'attrait d'un pareil spectacle, et être d'une force singulière pour résister sans boire à l'atmosphère ardente du caveau. On s'asseyait donc en face des musiciens qui soufllaient et raclaient avec une gravité cocasse, les uns les yeux fermés, les autres roulant des prunelles blanches entre des paupières rouges. Comme à la noce de M"« Gibou :

•> Le violou et lu cluriiutte N'avaient jamais pu s'accorder, (juaiid l'un vous jouait RouC ta bosse, L'aut' jouait ça vous vn-t-il bien.

Mais, sauf cela... Dieu! Qu' c'était bienl

Quant au sauvage c'était un bruyant déii à la civilisation, sans doute, mais surtout c'était un bel homme. Le maillot de soie rose, dont la température élevée du caveau lui permettait de faire son unique vêtement, moulait un corps de proportions régulières et de formes aussi élégantes que robustes.

Sa physionomie n'avait rien de farouche : rose et fraîche, comme une tranche de jambon d'York, elle était encadrée dune bai'be longue et soyeuse d'un châtain roux, ou d'un roux passé au peigne de plomb. Son regard exprimait la satisfaction de soi-même. Enfin, sous sa couronne de plumes multicolores, son coifïeur avait accompli un gracieux sacrifice au goût européen, en passant un fer chaud dans les boucles longues et soyeuses de sa chevelure.

Quelques colliers de perles et de coquillages étaient toutes ses parures. Pas d'anneaux sous le nez; pas même de boucles d'oreilles... à une époque où les civilisés ne s'en privaient guère.

Tel était ce sauvage qui rappelait par ses charmes les beaux Natchez, que la banque de Law faisait dessiner pour séduire les émigrants au Mississipi. Celuici, s'il l'eût voulu, eût emmené du caveau bien des émigrantes !.. 0 puissance de la beauté!.. D n'avait qu'à paraître et venir s'asseoir au-dessous du cercle sombre des aveugles, et il avait conquis tous les cœurs. On entendait des femmes soupirer entre elles : — On en mangerait!..

[l||ljl|i|||||||||||i,i^a«a^

^i:'S"i'"iiii:ii;Ki;|:ij!ii!iiii;|ii!i|||

Le 9 Thermidor.

Et tel citoyen, entré avec un sourire sceptique ou dédaigneux, se rendait vite à l'évidence et restait bouche béante et se pâmait... ohl!.. quand, prenant de chaque main une baguette d'ébène, sans regarder ni à droite ni à gauche, fixe, immobile, le sauvage exécutait sur deux tambours deux roulements simultanés.

Quel lapin !

Les bouquetières étaient assaillies de questions par les dames au sujet du beau sauvage :

— Est-ce que c'est vraiment un sauvage?

LiV. 34. A. Fayard, éditeur.

SM ITIfîTOmE D.* PAT.ATS-nOYAL

— Mais oui, inailame.

— I)«» ([UpI pays?

— Drs lies.

— Il parlofranrais?

— Tn''s l)i(>n. foinme vous ot moi. Ostlo fils fl'im roi do .son pays... dos pnns très coinmo il faut.

— Kt poiinjuoi joiio-t-il du tambour?

— Paroo qu'il a bosoiu de K"iKn<*r sa vie, et qu'un autre emploi serait In^lipne do son ran>ï. Kn venant \ Paris il avait un gros sac de diamants, les corsaires je le lui ont pris et c'était son tini(|ue fortune. Les diamants servent de monnaie dans son pays.

— Ça vaut bien les assij»nats.

— Kien sûr !

— Est-il marié?

La bouquetière en l'iant :

— Est-ce (jue les sauvages se marient. Ils ne sont pas sibctcs

— Qu'est-ce qu'il mange?..

L«S HEURES nv PALAIS-ROYAL. — LES CASTORS, LES DEMT-CASTORS ET LES CAS- TORS FINS. — INCENDIE UU CIHQUE.

Un chroniqueur de la fin du directoire, Prud'homme, nous a conservé la physionomie mouvante et changeante du Palais-Royal, heure par heure, dans le tableau que voici :

«Le jardin, dit-il, compte 486 arbres dont un mort. Dans la belle saison il est embelli par beaucoup d'orangers.

Vers neuf heures, les employés de la Trésorerie le traversent sans s'arrêter excepté les chefs de division et de bureau, qui, non pressés, prennent la bavaroise au café de Foy.

De neuf à onze heures les désœuvrés s'y promènent : ensuite les joueurs, au linge sale, l'œil hagard, le teint livide, rêvant à pas lents, les mains derrière le dos aux moyens de se procurer de l'argent.

A la mèuie heure, les femmes galantes qui ont passé la nuit en ville prennent, avant de rentrer chez elles, la carafe de groseille au Pavillon de la Paix. On reconnaît ces femmes au désordre de leur toilette et à leur air fatigué. On remarque qu'elles changent toujours dix francs ; elles vont ensuite acheter un chapeau de vingt-quatre francs, qui en vaut douze, et donnent les deux tiers comptant et payent le restant par tempérament.

Vers midi paraissent sur la terrasse du Caveau des négociants, des gens d'aff.iires qui proposent des marchandises, des elïets à négocier, des prêts à hypothè-

itU^

ques et des emprunts à usure. A l'heure de la Bourse ils envoient des émissaires relever les cours afin de régler leurs aflaires en conséquence.

Pendant ce temps de très honnêtes gens font leurs achats sous les galeries de pierre. On résiste très difficilement aux minauderies et aux paroles mielleuses des nymphes delà boutique.

De trois à quatre heures et demie vous rencontrez beaucoup de jeunes gens qui ont donné rendez-vous à leurs belles, mises en bourgeoises, pour de là aller dîner aux Champs-Elysées chez Doyen, ou chez Amayile , au Moulin Rouge, Allée des Veuves.

On voit ensuite des parasites qui attendent l'heure de diner chez des fonctionnaires et qui se promènent pour se donner de l'appétit.

C'est de cinq à huit heures que tous ceux qui ont dîné au Palais ci-devant Royal prennent la demi-tasse et le petit verre. A cette heure les nuances disparaissent, tout est confondu, vous ne voyez plus qu'hommes, femmes de tous états, bonnes, enfants, militaires, négociants, c'est une macédoine universelle.

Enfin< huit heures sonnent. Alors toutes les nymphes .descendent de leurs demeures et se précipitent dans le jardin au nombre de plusieurs centaines divisées en trois classes ;

Celles qui se promènent sous les galeries de bois et dans les petites allé es s'appellent des demi-castors ;

Celles des galeries sont des castors ;

Celles de la terrasse du caveau sont des castors fins.

Dans cet instant l'affluence du monde est immense.

Ce sont : 1° les étrangers et autres amenés par curiosité ; 2° les gardes-ducorps de nos nymphes que l'on appelle messieurs les joueurs ; 3° les employés des jeux ; 4° les jeunes gens ; 5° les vieux libertins ; 6° les militaires ; 7° les calculateurs de martingales ; 8° les marchands de mouchoirs ; 9" les marchands de montres d'occasion ; 10'' et enfin les filous. »

On aura pu remarquer que dans cette description il n'est pas question du cirque. Cet établissement n'existait plus il avait été détruit par un incendie. On ne le regrette point, malgré l'élégance de sa construction. Il était encombrant ; le jardin n'est pas trop grand pour le quartier populeux au milieu duquel il est situé.

A peine cependant les ruines de cet édifice furent-elles déblayées que l'on émit force projets de constructions nouvelles. Conserver le jardin avec des arbres, des fleurs, des eaux, c'était trop simple. On propose de le transformer en jardin d'hiver, en café-concert, en établissement de bains...

Jusqu'à présent il a échappé aux entreprises, mais de temps en temps on voit revenir un projet de transformation et la spéculation finira un jour par s'en emparer. Il est déjà bien étonnant que les galeries et le Palais existent encore après tout ce que l'on fit pour les détruire.

L\ FIN DO DIUECTOIRE. — RAPPKL DE UONAPAUTK ; SON RETOUR. — LK DIX-UflT DHlMMliK.— LE CONSULAT — Lli TlUliUiNAT AU TALAIS-ROYAL. — LK T1I^:ATHE DE LA RÉI'UULIOUE.

En août 1799, lo directoire était désuni, impuissant et méprisé. Rattue, au dehors, contrainte do reculer devant la coalition, déchirée au dedans par les partis, la Héi)nl)li({ue semblait menacée d"une chute procliaiiio. Aucune sécurité à l'intérieur, aucune aux frontières ; les finances ruinées ; le désordre partout ; ledé^'oilt et la lassitude dans les Ames... La nation paraissait épuisée d'efTorts, de peines et d'espérances déçues, t 11 fallait qu'une force 8urf,'lt quelque part, soit pour dompter les factions, soit pour résister aux étrangers. Cette force «n ne pouvait l'espérer d'un parti vaiiKjueur, car ils étaient tous également discrédités. Elle ne pouvait naître que du sein des armées. » (Thiers.) On y cherchait un chef et parmi les généraux, Jourdan, Masséna, Moreau, Augereau, Bernadotte, celui qui attirait le plus les regards était le général Bonaparte. La flotte qui l'avait débarqué en Egypte semblait avoir emporté avec lui la fortune de la France.

Le directoire lui écrivit et pressa son retour, l'autorisant à laisser en Egypte une partie de ses forces et à en confier le commandement à qui il jugerait convenable.

Bonaparte s'embarqua le 23 août 1799 et le 9 octobre arriva à Fréjus. Il ramenait avec lui : Lannes, Murât, Marmont, Berthier , et les savants Denon et Monge.

Son retour fut salué comme la promesse d'un nouveau gouvernement. Son voyage de Fréjus à Paris ne fut qu'une longue ovation.

Le coup d'État du 18 brumaire n'était plus qu'une question d'opportunité.

Talleyrand avait prévenu Fouché, ministre de la police. Lucien, président des Cinq-Cents, répondait de la plupart des membres du conseil. Le banquier Callot avait fait les fonds nécessaires. Moreau s'offrait comme geôlier des seuls opposants du directoire, Gohier et Moulins. Bernadette restait neutre, et Jourdan, républicain, était malade. Enfin un décret confiait le commandemant de la force armée au général Bonaparte, et un autre décret transportait la résidence des représentants à Saint-Cloud ; il ne restait plus au dictateur qu'à vouloir s'affirmer. — Il ne semblait pas qu'il eût à rencontrer une résistance sérieuse.

On sait comment s'accomplit le 18 Brumaire, je n'ai pas à le raconter ici.

A partir du 20 brumaire ou 11 novembre 1799 nous entrons dans la période transitoire du consulat, qui doit nous préparer à l'empire. Comme on n'a pas encore connu le régime de la liberté on ne s'aperçoit pas trop du changement de maître. D'ailleurs, le gouvernement conserve le même nom depuis 1792. On est toujours en république puisqu'on a des consuls, des tribuns, des préfets, des sénateurs. Les modes grecques et latines régnent toujours. Seulement, aupara-

vant ie pouvoir exécutif avait été subordonné au pouvoir législatif, et depuis le coup d'État c'est le contraire.

Les consuls proposait les lois ; les conseillers d'État nommés parles consulsles préparaient ; le tribunat, assemblée de cent membres, les discutait, et le corps législatif composé de 300 députés, les votait ou les rejetait, mais dans cette dernière opération, l'influence do l'exécutif, du consulat se faisait sentir.

Quand une loi était portée au corps législatif, où trois conseillers d'Etat, orateurs du gouvernement devaient la défendre, trois orateurs du tribunat venaient ou la soutenir ou la combattre. Aucun membre du corps législatif n'avait le droit d'intervenir au débat. On votait en silence.

Enfin, entre les deux pouvoirs, exécutif et législatif, était institué le sénat conservateur, composé de 80 membres nommés à vie, chargés de choisir les membres du corps législatif et du tribunat dans les listes des élus du peuple, nommés eux-mêmes par un suffrage à quatre degrés.

Voilà une machine bien compliquée pour un moteur unique, — le premier consul, — pardonnez-nous de l'avoir décrite ; nous ne pouvions parler du tribunat sans dire ce qu'il était, et nous devons vous le présenter, puisqu'il s'installa au Palais -Égalité, qui prit le nom de

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