LOUIS-PHILIPPE, M. THIERS, LE RÉN'ÉGAT DEUTZ ET LA. DUCHESSE DE BERRY
En 1831, le gouvernement fit proposer aux Chambres que tout membre de la branche ainée des Bourbons fût déclai'é banni, à perpétuité, du territoire français; que celte loi eût pour sanction la peine de mori, et que la vente des biens appai'tenant à la famille proscrite fût rendue obligatoire dans un laps de temps déterminé.
Les orléanistes, remarquons-le en passant, ont eu bonne grâcô de se sCan» daliser du décret de 185'3.
Cette proposition mal accueillie du public, fut éloquement combattue â la
chambre. Martignac, le dernier ministre nommé par Charles X, quoique très malade, voulut prendre la parole. Entre autres choses très sensées et très remarquables, il disait :
« Un de vos orateurs disait naguère à cette tribune : « en France, la proscription absout, j Eh bien, ce mot profond et vrai a jugé votre loi ! Ainsi un prétendant arrivera en France, on avertira l'autorité du danger que peut courir la sécurité publique. Mais qu'un proscrit condamné d'avance y vienne où trouverez-vous un homme qui ira frapper sur l'épaule du bourreau en lui disant: «Regarde cette tête royale, reconnais-la et fais-la tomber ? » Ce n'est pas en France que vous trouverez cet homme. »
Patriotique illusion!...
Cet homme était dans l'enceinte même. On le verra bientôt à l'œuvre; il se nommait Adolphe Thiers.
La loi fut votée, mais on écarta la sanction pénale.
Cependant la duchesse de Berry, qui habitait alors à Massa, n'avait pas abandonné Tespoir de reconquérir la couronne de son fils. Au lieu de compter sur la volonté nationale régulièrement exprimée ou l'intervention étrangère, elle était décidée à se jeter en France et à y allumer la guerre civile.
Entreprise difficile, elle le savait, à laquelle elle ne pouvait rallier qu'un petit nombre de partisans.
L'Europe diplomatique lui était manifestement hostile, et le roi de Naples son frère, lui interdit le séjour de ses états.
Elle ne rencontrait de sympathie que chez le prince royal de Hollande.
Enfin en France, le Midi, la Vendée, se montraient peu disposés à une prise d'armes. Malgré tout, impatiente d'agir, Marie-Caroline de Berry, revêtue -du titre de régente, fixa au 24 avril son départ pour la France.
A cette date elle s'embarqua la nuit, secrètement, à bord d'un petit bateau à vapeur le Carlo- Alberto. Elle était accompagnée du maréchal de Bourmont, et de ses fils, de MM. de Saint-Priest, de Mesnard, de Brissac, de Kergolay de Lhuy. Elle était heureuse non seulement de l'espoir d'un trône à conquérir, mais d'une affaire d'honneur à vider : elle n'avait pas oublié la lettre ou Charette, après Quiberon, traitait de lâche le comte d'Artois.
Ce fut le 28 seulement, à minuit, que le Carlo-Alberto arriva près du Phare de Planier, où il avait rendez- vous.
La nuit était noire, la mer afi"reuseet démontée, et le débarquement au milieu des récifs ne fut pas sans dangers. Un abri avait été préparé à la duchesse dans une chaumière du voisinage.
Déguisée en pêcheur, ainsi que ses compagnons, elle s'y rendit en suivant des sentiers de chèvre ou de contrebandiers.
Une première tentative devait être faite à Marseille, mais l'indiscrétion d'un conspirateur y avait donné l'éveil à la police et Marie -Caroline se décida à partir pour la Vendée.
Son mari luiétait apparu en songe etlui avait dit : j'approuve vos projets mais vous ne réussirez pas dans le midi ; vous n'aurez de succès que dans la Vendée.
440 IIISTOIHF: du I'AI.AI«.H0YAL
Elle partit. Gopontlanl lu police inell^iit la main sur lo Carlo-Alberto et le bruit 80 n'pamluit partout que la mère de Henri V était priBe. L'amiral Hosamcl envoya un oflUicr pour s'assurer d.» la réalité et celui-ci prenant M"' Lobeschu pour la duchesse, conllrma la nouvelle do sa capture. Le Carlo-Alberto fut dirigé sur Ajaccio; ses passagers faits prisonniers furent transférés ensuite à Marseille.
Enfin la myslificalion allait être complète et la fausse duchesse embarquée pour l 'Angleterre, (juand un aide de camp du roi, accouru fie l'.ni'^, reconnut la méprise et sauva le gouvernement du ridicule.
Pendant ce temps Marie-Caroline, on chaise do poste, traversait une partie de la Franco et arrivait aux environs de Saintes, au château de Plassac. Elle y rédigea Tordre qui réglait la prise d'armes pour le 24 juin et partit pour le château de la Reuille prés do Moutaigu.
Quelques jours plus tard elle montait en croupo de M. d« La Roche-Saint- André, et se rendait ;\ la métairie dos Mesliers.
Elle portait le costume des jeunes gars vendéens et cachait ses cheveux blonds sous une perruque noire. Elle avait pris le nom de Petit-Pierre.
Le 21 mai conseil fut tenu aux Mesliers par tous les chefs vendéens ; mais ceux-ci déclarèrent que la Vendée ne devait point se soulever à moins d'être soutenue par une insurrection dans le midi.
Dientùt Berryer accourut de Paris pour la supplier de renoncer à une prise d'armes.
De Baumont, qui était à Nantes, joignit ses instances aux siennes. Mais la duchesse persista dans sa résolution. Il en résulta une échauffourée sanglante et promptement étouffée malgré l'héroïsme de quelques insurgés.
Alors la duchesse n'eut plus qu'à fuir.
Traquée d'asile en asile, elle se dirigea vers Nantes, déguisée en paysanne, à pied, à travers bois et marécages, passant des nuits cachée dans un buisson ou un fossé.
Nantes lui était hostile, mais la maison Duguigny lui offrait un asile sûr ; elle s'y réfugia. Là, protégée par la fidélité la plus vigilante et la plus discrète, elle reprit avec ses partisans une correspondance active.
Un grand nombre de ces derniers ayant été traduits devant les tribuneaux militaires, elle intervint en leur faveur et s'adressant à Marie-Amélie, dont elle appréciait le bon cœur, elle lui écrivit la lettre hautaine et touchante que voici :
« Quelles que soient les conséquences qui peuvent résulter pour moi de la position dans laquelle je me suis mise en remplissant mes devoirs de mère, je ne vous parlerai jamais de mon intérêt, Madame. Mais des braves gens se sont compromis pour la cause de mon fils, je ne saurais me refuser à tenter pour les sauver ce qui peut honorablement se faire.
« Je prie donc ma tante (son bon cœur et sa religion me sont connus), d'employer tout son crédit pour intéresser en leur faveur. Le porteur de cette lettre donnera des détails sur leur situation. Il dira que les juges qu'on leur donne sont des hommes contre lesquels ils se sont battus.
Elle vit encore!... — Allons donc!... firent les enterreurs.
« Malgré la différence actuelle de nos situations, un volcan est aussi sous vos pas, madame; vous le savez, j'ai connu vos terreurs à une époque où j'étais en sûreté et je n'y ai pas été insensible. Dieu seul connait ce qu'il nous destine et peut-être un jour me saurez- vous gré d'avoir pris conliance en votre bonté et de vous avoir fourni l'occasion d'en faire usage envers mes amis malheureux. Croyez à ma reconnaissance,
« Je vous souhaite le bonheur, madame, car j'ai trop bonne opinion de vous pour croire que vous soyez heureuse dans votre situation. »
Marie- Caroline.
LlV. 56. A. Fayabd, Édite-jr.
U3 IIISTOIIIK DU PAIwMS-IloVM.
Un ofliciiM' porta colla lellro àSuiiit-(Uuti<l etl:i remit clôcachotée à M. <le Mon»
lalivol.
Mais ce ininislro iivini im in ,i ml ii,ir> ivi <• l.i I.ttroot répondit <|uu la reine avait rofUBt'» do la lin».
Depuis plusieurs uiuts M. du MutiUilivul était .'sollicité par un traître qui le pressait d'utiliser ses serviees. (le misérable était un juif renégat nommé Deit/.
Appuyé do la recommandation du pape, il était parvenu \ force d'hypocrisie à gagner la conllanco de M"» de Beaumont (juil avait accompagnée de Londres en Italie, à Massa, où il avait été présenté ù. la duchesse. C'est de là qu'il écrivait à M. de Montalivct.
11 répugnait A celui-ci iremployor un tel instrument, mais lorsqu'il remit son portefeuille j\ M. Thiers, sans doute il ne supposa point à ce dernier les mêmes scrupules et il lui parla de Deutz.
• M. Thiers s'était élevé d'une condition fort obscure et jusque dans ses k^'Udeurs nouvelles il était poursuivi par la fatalité de certaines circonstances de famille, «jui, sans atteindre sa con.^idcration porsonnello, pouvaient néanmoins jeter plus d'un obstacle dans sa carrière. M. de Talleyrand pensa qu'il ne serait que plus propre à remplir en sous-ordre les fonctions de premier ministre. »
Daniel Stern ne tient pas en plus haute estime la moralité de M. 'l'hiers :
« U se pénétra sans peine de ladoralion du succès qui tenait lieu à son auguste patron(Talleyrand) de principes et de conscience. Le respect du droit se suhordonnachez luià l'importance du fait. Il apprécia plus volontiers les hommes et les choses dans leurs rapports avec les nécessités du moment que selon les rendes du juste et de l'injuste. »
M. Thiers ne devait reculer devant l'emploi d'aucun moyen pour arriver à l'arrestation de la duchesse et en s'adressant à lui, le traître était certain dètre écouté.
Voici comment se rencontrèrent ces deux hommes séparés par une si grande inégalité de situation et quels furent leurs premiers rapports.
M. Thiers reçut un jour une lettre par laquelle un inconnu le priait de se rendre, dans la soirée, aux Champs-Elysées, lui promettant des communications de la plus haute importance.
M. Thiers manda le chef de la police, lui montra la lettre et lui demanda conseil.
Celui-ci lit observer au ministre qu'un tel rendez-vous était trop bizarre pour ne pas cacher un piège et qu'il ferait sagement de s'abstenir.
Mais piqué de curiosité, obéissant aussi à un besoin d'aventure, ou peut-être encore craignant que la police ne fît son profit d'un secret qui lui était ofTert, ^I. Thiers ne tint aucun compte de ces conseils de prudence, et, à l'heure dite, mit des pistolets dans ses poches et se rendit aux Champs-Elysées.
Arrivé à l'endroit désigné il reconnut l'auteur de la lettre anonyme au trouble visiiile qui s'était emparé de lui.
Il l'aborda, et Deutz le fit alors le confident du crime qu'il méditait.
La nuit suivante, et grâce à quelques mesures ordonnées par le chef de la police, Dentz fut secrètement introduit au ministère de l'intérieur.
Deutz, invité à faire son prix, demanda un million. C'était la moindre indemnité à laquelle il eût droit, disait-il, pour le sacrifice de ses belles relations et de l'avenir qui s'était ouvert à lui. Après quelques débats, M. Thiers consentit.
— Vous allez avoir une grande fortune, lui dit-il.
A ces mots, le traître éprouva une émotion si forte que ses jambes tremblèrent et que son visage s'altéra profondément.
Il fut d'ailleurs si satisfait de ce premier marché avec le ministre de l'intérieur qu'il lui proposa quelque temps après de lui livrer M. de Beaumont. Mais M. Thiers refusa, non parce qu'il trouvait cette offre honteuse, mais parce que le gouvernement eût été fort contrarié d'avoir à faire fusiller un maréchal de France. Il savait ce que l'exécution de Ney avait fait de tort aux Bourbons.
Deutz partit pour Nantes, en compagnie du commissaire Joly, celui qui avait arrêté Louvel. Ils devaient se mettre en rapport avec M. Carlied, chef de la contrepolice de Louis-Philippe. Cet agent avait déjà émis l'opinion que la duchesse devait être cachée à Nantes.
Arrivé dans cette ville Deutz se présenta chez plusieurs carlistes et sollicita d'eux les moyens de voir Marie-Caroline à qui il avait à faire les communications les plus importantes. Mais on se méfia d'abord de lui et on réconduisit poliment. A tous égards il devait paraître dangereux, car la police filait alors tous les étrangers nouvellement arrivés à Nantes et il était à craindre qu'en le suivant elle ne parvînt à connaître la retraite de la duchesse. Mais à force de démarches et d'instances, il obtint ce qu'il désirait. Marie-Caroline prévenue de ces demandes finit par les écouter. Le 30 octobre elle dit au frère des demoiselles Duguigny, chez qui elle était :
— Demain au soir, à six heures, vous vous rendrez à Y Hôtel de France; vous y demanderez M. Gonzague. Vous l'aborderez par ces mots : — Monsieur, vous arrivez d'Espagne. » Voici la moitié d'une carte découpée ; M. Gonzague a l'autre moitié. Vous le reconnaîtrez à ce signe et me l'amènerez.
M. Duguigny se conforma à ces instructions et descendit ensuite avec Deutz la rue Saint-Jacques, puis entra dans la rue Haute-du-Château.
— Où allons-nous donc? demanda Deutz avec inquiétude.
— Nous allons, répondit son guide, dans une maison où Madame ne se rend que pour vous donner audience et qu'elle quittera aussitôt après.
A quelques pas de la maison :
— - Madame, reprit Duguigny, a près d'elle deux domestiques, dont une, Marie Boissy, n'est pas très discrète, je dois vous en prévenir. ■
A la vue de la domestique qui vint ouvrir la porte, Deutz s'empressa de demander :
— Est-ce de celle-là que vous m'avez- parlé ?
— Justement.
— Et l'autre, est-ce qu'elle est discrète?
Dans la chambre où il fut introduit se trouvaient M"« Stylite de Kersabicc, les deux demoiselles Duguigny et l'abbé Guibourg.
— Madame n'est-elle pas encore arrivée ? affecta de demander Duguigny.
444 UrSTOIRE DU PALATR ïïnyvT,
— Jo or.iis i|iK' si, répondit sa sœur. Il mo semble avoir entendu du bruit dans la chambre voisine.
Sur CCS entrefaites entra M. de Mosnard. A sa vue Deulz se troubla et murmura :
— Mais qu'oslco donc? Où suis-je?...
La tluchosse parut alors.
p]lle s'adressa tout d'abord à lui, s'informa de sa santé, et le pria de la suivre. Accompa;^née de M. do Mesnard elle lo conduisit dans une pièce mansardée «lue plus tard il désigna i\ la police sous le nom de salon do réception. L'entretien s'y prolongea deux heures environ. Deulz s'y ménagea des prétextes pour obtenir une nouvelle entrevue. Il se croyait dans uno maison tierce et en fut tout i fait convaincu lorsipi'il vit la duchesse chercher son chàle et son chapeau comme pour sortir.
M. Duguigny lui dit :
— Si vous avez quehiuc chose ^l faire parvenir à S. A. R., je m'en charge. Vous me trouverez place de la Préfecture, n<» 2, au troisième étage. Mais auparavant et pour qu'il n'y ait pas de méprise, tâchons de nous bien reconnaître.
En parlant ainsi, il fixa Deutz, qui se troubla.
Alin d'obtenir une nouvelle entrevue, il capta la confiance d'une religieuse qui voyait souvent la duchesse, et un second rendez-vous, au même endroit, fut lixé au 6 novembre.
C-erlain alors de pouvoir livrer aux agents de M. Thiers celle «{u'il avait vendue, il prévint lo général Dermancourt, et celui-ci prend en personne le commandement des troupes avec lesquelles il investit le quartier de la rue Haute-du- Ghâtean.
Introduit près de Madame de Berry, cette fois Deutz parait sans inquiétude, mais, comme il se confond en protestations de dévouement et de respect, un jeune homme entre et remet à la duchesse une lettre où on l'avertit quelle est trahie-
Alors, se tournant vers lui :
— On m'annonce, dit-elle en souriant, que le secret de ma retraite est trahi et que des troupes entourent cette maison. Je dois vous avertir, monsieur, du danger que vous courez près de moi.
— Ah ! madame, s'il était vrai, je suis prêt à me faire tuer aux pieds de Votre Altesse Royale.
— Votre dévouement ne saurait me sauver; éloignez-vous donc, monsieur, s'il en est temps encore.
Et, comme il paraissait hésiter, elle ajouta :
— Je le veux !
Deulz s'inclina et sortit.
Mais, comme il s'éloignait, les soldats paraissent dans la rue. Les commissaires, le pistolet au poing, se précipitent dans la maison. Ils se trouvent en présence de quatre femmes : les demoiselles Duguigny, M"« Céleste de Kersabiec et M"*' Gharette. Sous la direction du préfet, M. Maurice Duval, on procèdf aux recherches avec une violence inouïe. Des maçons et des sapeurs sont appelé*:
pour forcer les meubles et sonder les murailles à coups de merlin et de hache.
Cependant la duchesse avait eu le temps, avec M"« Stylite de Kersabiec, MM. de Mesnard et Guibourg, de se réfugier dans une étroite cachette pratiquée à l'extrémité de la chambre de la duchesse, cachette formée par l'angle du mur et dont la plaque de la cheminée masquait l'entrée. Dans l'étroit espace qui leur était mesuré, les fugitifs n'avaient pour respirer qu'une mince ouverture à laquelle il fallait que chacun d'eux vînt successivement coller sa bouche. La nuit était venue ; ils entendaient démolir autour d'eux. Obligés de se tenir debout, privés d'air, ils ressentaient une fatigue extrême.
Un poste de gendarmes avait été établi dans leur chambre. Il faisait froid ; ils entassèrent des mottes dans la cheminée et firent du feu. La cachette se transforma en fournaise.
Tout en séchant leurs bottes au foyer, les soldats causaient, et M. Guibourg entendit l'un d'eux dire que la maison serait occupée militairement jusquà ce que l'on eût découvert la duchesse, parce qu'on était sûr qu'elle n'avait pu réussir à s'en échapper.
Cette révélation acheva de désespérer la duchesse et ses compagnons. II y avait seize heures qu'ils étaient dans cette situation affreuse lorsqu'ils se décidèrent à se rendre.
M"" de Kersabiec cria :
— Otez le feu, nous allons sortir.
Et d'un coup de pied M. Guibourg fit tomber la plaque devenue rouge.
Les gendarmes s'empressèrent de retirer le feu, et la duchesse de Berry, pâle, épuisée, posa un pied chancelant sur l'âtre brûlant encore.
Le général Dermancourt accourait suivi de quelques officiers et de M. Baudot, substitut du procureur du roi.
— Général, dit la duchesse, je me remets à votre loyauté.
— Madame, répondit M. Dermancourt, vous êtes sous la sauvegarde de l'honneur français.
Le général se montra courtois et respectueux, mais le préfet — à qui probablement il fallait de l'avancement, — affecta la grossièreté et garda son chapeau sur la tête.
Pendant ce temps, Deutz, gardé à vue par le commissaire Lenormand, jouait la comédie du désespoir et parlait de se suicider.
Le 8 novembre 1832, la duchesse de Berry fut embarquée, avec M. de Mesnard et M"" de Kersabiec, sur un brick de guerre et conduite à la citadelle de Blaye. Elle y arriva dans le plus complet dénuement et ne dut qu'à la compassion d'une dame étrangère de pouvoir changer de linge.
On n'épargna à la malheureuse ni privations, ni humiliations. Ainsi triomphait M. Thiers !... Ainsi Louis-Philippe traitait la bru de son bon cousin Charles. Marie- Amélie le savait- elle?
Mais le châtiment de Marie-Caroline ne devait pas se borner à une dure captivité; sous l'inspiration du roi, M. Thiers entreprit de déshonorer la famille de Bourbon dans la personne de la mère de Henri V.
446 HISTOIKK DU l^AI.AIS-HOYAL
SUITK DE r/AVKNTl'UK VK M"* D\ù UKIlllY. —LE TKLÈPHONE DI' COMMISSAim: JOI.Y
liJi tentative de Mnric-Caroline fut Rt«n<^ralement considénV coiiim<) une échatiffoiin'e et, en elM, elle n'était ^»nère autre chose; cependant elle n'avait pw» été entreprise on dehors do toute combinaison pratique et avait un appui sérieux dans le roi de Hollande .jui, tu j^ticrre avec les Belr,'e8, avait besoin d'une diversion en Vendée et d'un allié aux Tuileries, puis dans le banquier Ouvrard. Ce dernier avait dressé le plan liuancier ilo la troisième Ueslauration. 11 avait proposé d'onvrir. en Angleterre, par une maison rivale des Rothschild, un emprunt au nom de Henri V. Il aurait émis f; millions de rente 8 0/0 (pii auraient produit 120 millions. Le roi de Hollande offrait la résidence de Venloo -X la famille royale exilée.
Ces faits étaient généralement ignorés et l'entreprise de M*» de Berry, regardée comme une aventure, une équipée, fut jugée sévèrement. Mai** ce qu'elle avait perdu j)ar sa témérité, elle le regagna bientôt par l'odieuse liabileté du ministre Thiers, par la perfidie cruelle de Louis-Philippe. En France, les vaincus n'ont pas toujours tort et le gouvernement pouvait être embarrassé de sa viftoire. Qu'allait-il faire de la prisonnière de Blaye? Pouvaitril la traduire devant un tribunal?... La duchesse, mère du roi légitime, n'était pas, vis-à-vis de Louis- Philippe, en état de révolte, mais en état de guerre.
L'embarras du gouvernement faisait la joie des carlistes lorsque, tout à coup, se répandirent des rumeurs étranges. On parlait d'un amour mystérieux, d'une imprudence inexcusable de la duchesse, d'un inévitable scandale.
Ces bruits sont propagés sur un mot d'ordre parti des Tuileries... et de la préfecture
A la cour, on le? répète à mots couverts et qui veut plaire doit s'y montrer crédule.
La reine... oui, la reine elle-même, s'est échappée parfois en plaintes tour à tour sévères et affectueuses sur la légèreté de sa nièce. Le roi tolère volontiers autour de lui des traits mordants, des critiqpjes qui sont des injures contre les mœurs de la prisonnière de Blaye.
Cependant on n'avait encore que des soupçons lorsque la duchesse ayant été indisposée, le gouvernement en profita pour s'éclairer complètement sur l'état de sa saute et envoya près d'elle les docteurs Orfila et Auvety.
Le choix de M. Orfila ressuscita naturellement les accusations d'empoisonnement que, depuis la mort d'Henriette, on avait prodiguées aux ducs d'Orléans. (. Les médecins revinrent de Dlaye avec un rapport destiné au Moniteur et un secret qu'ils ne communiquèrent qu'au ministre de l'intérieur.
Le rapport disait que la princesse, née de parents phtisiques, présentait les symptômes dun mal héréditaire et que le séjour de Blaye lui était funeste. Il
fournissait ainsi au ministre une raison pour faire reconduire à la frontière M'"'= de Berry. Le ministre ne voulut pas en profiter et, convaincu que la duchesse était enceinte, il préféra les bénéfices d'un scandale.
D'autre part, les républicains pétitionnaient pour que la prisonnière lût mise en jugement.
Le gouvernement redoubla de rigueur envers cette dernière. Il donna le commandement du fort au général Bugeaud et chargea le commissaire Joly d'espionner la mère d'Henri V.
« Il fut logé au-dessus de son appartement. — Plus tard on découvrit, creusés, dans le plafond de la chambre assignée à ce commissaire de police, deux sortes d'entonnoirs revêtus de plâtre et allant s'appuyer à une plaque de tôle -fort mince, placée un peu en avant du salon dans lequel avait coutume de se tenir la princesse, M^^ d'Hautefort et M. de Brissac. Le gouvernement ne tarda point à obtenir les renseignements les plus précis. »
Ainsi aucun procédé ignoble ne fut épargné.
Marie -Caroline, voyant sa situation connue de l'ennemi et comprenant que celui-ci voulait en profiter pour la perdre dans l'opinion publique, alla au devant du danger et se résigna : le 23 févrer 1833^ elle déposait entre les mains du général Bugeaud la déclaration suivante ;
t Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j'eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même, ainsi qu'à mes enfants, de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon voyage en Italie.
« Marie-Caroline. »
D'autre part, la princesse écrivait à M. de Mesnard :
« Je crois que je vais mourir en vous écrivant ce qui suit; mais il le faut : des vexations, l'ordre de me laisser seule avec des espions, la certitude de ne sortir qu'au mois de septembre ont pu seuls me décider à la déclaration de mon mariage secret.»
La publication du document ne se fit pas attendre, la déclaration de la princesse parut le 26 au Moniteur.
Quel empressement à jeter en pâture à la curiosité et à la malveillance publique un fait qui en soi n'avait rien que de très naturel et très moral, mais que le mystère dont on l'avait enveloppé jusque-là et les convenances politiques rendaient suspect et d'un caractère douteux.
Ainsi donc agissait celui que Marie-Amélie appelait le plus honnête homme du royaume, le prince que l'on citait dans la bourgeoisie comme le modèle des chefs de famille, les parents dont la duchesse de Berry avait dit naguère : — J'ai toujours aimé ces bons d'Orléans.
Si le comte de Chambord possède une galerie de portraits de famille, je doute qu'il y ait placé le portrait du roi Louis-Philippe.
U8 IIISTOIIIE DU PALAIS-UOYAL
Ccpiuilant la priHoiinlùro do Ulayo n'était pas au bout do soh misères. On ne voulait point la nu-ttro en lib.rtr- avant d'avoir fait légalomonl constater son aci'ouchtMnont.
Le docteur Doncux demanda à se rendre près d'elle, pensant que, si sa demande était rcjcli'c, lo fait do la grossesse serait dérnonti et que, si elle était acceptée, sa mission équivaudrait à un désaveu do la protestation publiée à Londres et à Paris contre la légitimité du duc de Bordeaux.
Sa demande fut agréée. Il se rendit près de la princcs.se et lui dit que, si elle consentait à ce que sa grossesse fût constatée par plusieurs médecins-accoucbeur.s, choisis en nombre égal, par elle et par le gouvernement, elle serait mise en liberté, sans attendre plus longtemps.
La duihesse lui répondit ;
— J'aime mieux accoucher :\ Blaye que consentir à la constatation qu'on me demande Si je fais constater mon état, on ne manquera pas de publier le résultat dans les journaux ; et je resterai ici tandis que la déclaration, faite au moment de l'accouchement, ne sera pas rendue publicjue.
— Oh I pour cela, j'ose afiimer que Madame se trompe.
— Comment, monsieur Deneux, vous croyez que les ministres oseraient la publier?
— Je ne le mets pas en doute, Madame.
— Mais ce serait une infamie qui n'aurait pas de nom.
— Ils le feront, Madame, soyez-en sûre.
— Eh bien, s'ils lo font, je divulguerai ce qui devait rester caché, je dirai le nom de mon époux; mais, comme les lois françaises m'y obligent pour légitimer mon enfant, l'odieux de cette révélation retombera tout entier sur mes ennemis; tandis que, si je faisais constater ma grossesse, c'est moi seule qu'on accuserait, et l'on ne manquerait pas de dire que j'ai voulu obtenir ma liberté avant d'accoucher, l'obtenir à tout prix parce que mon enfant n'était pas légitime.
Sur ces entrefaites quelques royalistes formaient le projet de faire évader la duchesse. Ils chargèrent M. de Ghaulot de se rendre à Blaye. Celui-ci, non sans peine, parvint à obtenir de voir Marie-Caroline pendant dix minutes. Avant de la quitter, il lui demanda un objet qui pût être un signe de reconnaissance entre les mains de la personne qu'il aurait peut-être à lui envoyer.
La duchesse tira alors du fond d'un tiroir une chainette qu'elle lui remit :
— Tenez, lui dit-elle, voici les joyaux de la couronne.
En se retirant, M. de Chaulot n'espérait plus de faire évader la duchesse par force ou par ruse, à moins que le roi lui-même ne consentit à faciliter l'exécution de ce dessein
11 sollicita une audience de Louis-Philippe.
B devait être pénible pour ce dernier de se retrouver en face de l'ami intime du prince de Condé, il y consentit donc avec peine.
— J'ai obtenu du général Bugeaud, dit-il, la faveur d'une entrevue de quelques minutes avec Son Altesse Royale Madame la duchesse de Berry. J'arrive de Blaye le cœur navré de l'état déplorable où se trouve la mère de mon roi, car je
Otez le feu, uous alluus sortir.
croirais indigne de Votre Majesté et de moi de vous dissimuler les sentiments indestructibles d"amouret de lidclité qui me lient à Henri V.
— C'est là, monsieur, répondit Louis -Philippe, un langage que peut entendre un monarque-citoyen.
Cette entrée en matière avait vivement ému M. de Cliaulot, et comme, dans son agitation, il maniait la canne qu'une ancienne blessure reçue à la chasse lui rendait indispensable, il s'aperçut que le roi suivait ses mouvements avec inquiétude.
LiV. 57. A. Fayard, Éditeur.
460 HlblUUiK DU PAlwVlS-UuVAL
Il sourit et so tl»''s:irma. — Itrpronniit oijsiiiln d'un ton calino ;
— Siro, (lit-il, v»'iiill»«/, roiisidiMor hik; la saiilt'' ^h• MaMa'iit' la (liicli<'ss«' de Hevry est profoiitléuwMit allùrée, quo les brouillards do la Oirondc, lo vont do louost, qui soufilo prcsiiuo coiistaunuent, sont p.irticullèroment dangurûux pour ollo, et sonj^cz i\ ce (jui jidviendralt si votre royale prisonnière succombait h des maux dont la cause, i^;iiorée de l'Kuropo, s'associerait aux plus noirs HOUprons.
— Lu santé do Madame la ducliPsse, répondit Louis Philippe, est l'obiet de mes plus vives ol de mes plus pt'nibles piéoccupations. Oblig»'^ d'ac<'«'pter inoimèmo cette triste situation que jo n'ai point créée, je crois avoir tout fait pour l'adoucir dans la mesure que mo permet l' intérêt de l'État. Car enQn, j'ai la responsabilité du pouvoir «[ui ma été confié et la stabilité de ce pouvoir exij^e des garanties. Je dois donc concilier certaines exigences avec mes sentiments personnels. Gela m'est d'autant plus pénible que je n'ignore pas que la duchesse de Berry venant à mourir à lilaye, on pourrait tirer contre moi, de co funeste événement, le môme parti qu'un a tiré de la mort du duc de Bourbon.
— l'uisquil on ost ainsi, Sire, vous ne sauriez regretter un concours de circonstances qui éloignerait de vous le danger imminent d'une semblable calomnie. Si, par exemple, Madame la duchesse tentait de s'évader, j'aime à croire que vous fermeriez los yeux:'...
Louis-Philippe comprit aussitôt :
— Me prêter à l'évasion de Madame la duchesse, monsieur do Cliaulot, serait trahir mou mandat, tromper la conûance du peuple français, travailler au renversement de ma dynastie. Il faut, au contraire, je vous le répèle, des garanties à mon gouvernement.
— J'ai parlé au roi avec franchise.
— Et vous pouvez compter sur.ma loyauté. Que Madame la duchesse et ses amis tentent une évasion, je veux oublier qu'elle est dans votre espoir et je n'ajouterai rien aux mesures déjà dictées par la prudence de mon gouvernement. Mais j'attends des nouvelles de Blaye; demeurez donc à Paris pendant linéiques jours et venez me voir. Peut-être serai-je assez heureux, monsieur de Chaulot, pour achever de dissiper bien des préventions de votre esprit.
— J'ignore de quelles préventions veut parier Votre Majesté.
— Nous nous connaissons depuis longtemps, monsieur de Chaulot, et, pour la première fois, je vous revois depuis la mort du duc de Bourbon.
M. de Chaulot s'inclina en signe d'assentiment.
— Vous ne sauriez croire coniLien j'ai soullert des déplorables affaires qui en ont été la conséquence. Beaucoup de personnes osent prétendre que j'ai trouvé à tant de peine une large indemnité dans la succession. Eh I mon Dieu, cette malheureuse succession, nous n'en avons pas encore touché un sou !
Enfin, en levant l'audience, le roi engagea encore l'ami de la duchesse à attendre. M. de Chaulot suivit son conseil, sans se douter que le retard paralyserait les eliets de son dévout-ment.
Si Ion n augmenta point, à Blaye, le nombre des sentinelles, on redoubla lefifort de la pression morale que l'on exerçait sui' la prisonnière. Ou lui disait
qu'à Prague, près de Charles X, tout le monde était déchaîné contre elle; que les bruits les plus odieux s'accréditaient dans son parti. On s'appuyait du témoignage de dépèches officielles que l'on avait soin de lui communiquer.
Dans le trouble où la jetaient ces calomnies, elle demanda à prendre conseil de MM. Chateaubriand et Hennequin (l'avocat des Rohaii), on y consentit, mais à la condition que ces messieurs s'engageraient à constater sa grossesse !
Elle refusa et sa demande fut rejetée.
On alla plus loin, on descendit plus bas. Dans la crainte qu'elle ne recourût à un avortement et n'en fît disparaître les traces, on l'entoura d'une surveillance de tous les instants ; on ajouta un treillis de fer aux barreaux de ses fenêtres, déjà garnies, à leur partie inférieure, de demi-persiennes solidement fixées. Le génie de l'espionnage la suivit dans les détails les plus intimes de son existence.
Après l'avoir humiliée jusque dans sa pudeur, on employa, à son égard, des exigences brutales.
Le 24 avril, Bugeaud lui signifia les mesures arrêtées en vue de son prochain accoufchement. On avait désigné, pour y assister, le sous-préfet, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le commandant de la garde nationale. Ces témoins entreraient dans la chambre à coucher au début du travail de l'enfantement, ils constateraient l'identité de la duchesse, l'interrogeraient sur l'état de sa santé, visiteraient ensuite sa chambre, ses meubles, son lit même, afin de s'assurer qu'il n'y avait pas d"enfant nouveauné dans l'appartement. Ces messieurs auraient également à s'assurer s'il n'y avait auprès de laduchesse aucune femme grosse et enfin, dans leur procès-verbal, mentionneraientlescrisdelamère pendant sa délivranceetles vagissements del'enfant.
Marie-Caroline écoutait tout cela stupéfaite.
Était-ce tout enfin ?...
Non; l'étrange général continua impassible :
— Afin d'être instruit du début du travail, M. le gouverneur de la citadelle de Rlayeseratenudeplacerdeuxgardiensdanslesaloncontiguàlachambreàcoucher.
— Ah! c'en est trop!... s'écria la duchesse, pâle d'indignation et de colère. Retirez -vous, monsieur !
Et, comme Bugeaud demeurait planté devant elle, elle se leva et, du salon, se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte.
Le docteur Deneux, appelé près d'elle, la trouva couchée, agitée" d'un tremblement convulsif, dans un tel état qu'il s'attendit à une fausse couche.
FIN nu DR\MR DR BLAYK. — DERNII>:RE DÉCLARATION DE MARIE-CAROLINE
Si nous nous arrêtons à rapporter tous ces détails, c'est parce que, ayant eu à raconter l'histoire du duc d'Orléans, nous sommes obligés de suivre ce prince jusqu'à la fin de son existence.
SI nous .sommes parvenu h inti'resscr le locleur h l'élèvfi do M"* <le GumIih, ru gén«^rnl I^^;alitt'', monibro ilu rluh «les .laoohiiiM, à l'exiN'! (\o la Convention pasm') au sorvico d»» IK'^pa^jne contre la l*'ran<'o, au duc populaire «lu Palais-ituyal «mitln, le lecteur, croyons-nous, sera curieux de connaître la conduite de ce prince parvenu au trùno.
La Ruorro onlm l(»s doux dynasties a jiris orixitio au l'iii n-iv-il <•», ^ ce t'tre, nVlamc ici quelques pa^jes.
Après une lonj^'ue résistance, Mario-Haroline dut capituler aux condilions suivantes : oUo ferait prévenir le j^énéral lorsqu'elle nîssentirait les premières douleurs et recevrait les témoins après raccouehonient ; elN' st-rait rendue à la liberté aussitôt que M. Deneux le jugerait possible.
Le pénéral resserra ensuite le blocus de lu chambre fi couclicr. 11 s'rt;»i»lit dans la pièce située au-dessous de colle-ci et y dressa une échelle sous l'emplac*nient du lit. Dans le salon, il fit coucher, — avec les portes de communications ouvertes, — deux {gardiens, auxipiels furent plus tard substitués deux docteurs.
Enfin l'événement prévu s'accomplit dans la nuit du 9 mai
A peine M. Deneux était-il auprès de la duchesse, que le général, ses officiers emplissaient le salon. Trois coups de canon avertissaient les autres témoins.
Dès qu'elle fut délivrée, la duchesse dit que le général pouvait entrer.
— Général, dit-elle, vous avez deux filles; eh bien, en voici une troisième. Bientôt les témoins se pressèrent ;\ la porte et furent autorisés à entrer. Le
président du tribunal adressa ;\ la duchesse les questions relatives à son identité. Elle y répondit et l'on se retira dans le salon pour dresser le procès-verbal.
Cette formalité remplie, M. Deneux fut sommé par le président de dire quelle était la personne qu'il venait d'accoueher. Et, au milieu de l'îittente d'une curiosité avide, le docteur fit la déclaration suivante :
— Je viens d'accoucher Madame la duchesse de Berry, ici présente, épouse en légitime mariage du comte Hector Luchesi Palli, des princes del Campo Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. »
L'enregistrement de cette déclaration ne suffit point au gouvernement.
M. Deneux ayant, le jour même, écrit à sa femme une relation de l'événement, sa lettre, remise ouverte au général Bugeaud et fermée par lui, fut décachetée par la police de Paris. Le gouvernement en remit copie à M"'« Deneux et conserva l'original, qu'il fit circuler sans vergogne dans les deux Chambres.
Le 8 juin, Marie-Caroline quitta enfin sa prison; un bateau à vapeur, mouillé près de la citadelle, devait la conduire en rade à bord de la corvette l'Agate. Une foule considérable assistait à ce départ, mais dans le plus profond silence. Le docteur Deneux, le général Bugeaud et son aide de camp étaient au nombre des personnes qui devaient accompagner la duchesse jusqu'à Palerme.
Marie-Caroline était libre, mais elle ne touchait pas au terme de ses maux.
« Bien fous, dit un de ses historiens, sont les princes qui s'imaginent qu'on adore en eux autre chose que leur fortune. Tel qui lui aurait pardonné un crime heureux la jugea impardonnable parce qu'elle avait commis une faiblesse compromettante. »
Nous ne la suivrons pas plus loin.
Tandis que s'accomplissaient ces événements, des insurrections sanglantes, réprimées avec sauvagerie, des attentats commis contre la vie du roi, ébranlèrent le trône mal étayé de Juillet. Mais rien ne fit plus de tortàLouis-Pliilippe que les déplorables rigueurs exercées contre sa parente devenue sa prisonnière, que le scandale de Blaye, le déshonneur jeté par Louis-Philippe sur la mère de Henri V.
Et Victor Hugo flétrit de ses vers indignés la lâche trahison de Nantes, le renégat Deutz et le ministre son complice.
xxvm
RÉSUMÉ SUCCINCT DES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DE 18-32 A 1836. — LE BARON DE
MATRIMORNOFF.
Nous allons rappeler aussi rapidement que possible les événements politiques les plus importants de la première partie du règne de Louis-Philippe.
L'amour de la paix chez le roi ne mériterait que des éloges, si en sacrifiant la dignité du pays et en s'exagérant les périls extérieurs il n'eût afïaibli notre prestige militaire et augmenté les exigences de l'étranger. Par crainte de l'Angleterre, ou pour sacrifier à la chimère de l'alliance anglo-française, on hésita à s'établir en Algérie et on rejeta les offres de la Belgique. On trahit d'autre part la confiance des réfugiés espagnols et on les livra. Cependant la sûreté de nos nationaux en Portugal détermina une intervention armée assez vigoureuse.
A l'intérieur, la paix publique fut incessamment troublée.
La misère, qui s'étendait avec une rapidité épidémiqae, provoqua des insurrections formidables, qui furent réprimées, non seulement avec une implacable rigueur, mais avec férocité. Nous rappellerons les massacres de Lyon en 183"2, ceux du Gloître-Saint-Méry et de la rue Transnonain à Paris K
Au sujet de ces égorgoments on s'étonne d'entendre de la bouche de Louis- Philippe ce mot malheureux :
« Tous les monarques de l'Europe ont aujourd'hui à combattre les républicains, mais tous n'ont pas l'étoffe d'un duc d'Orléans ! »
En massacrant des femmes, des enfants, des vieillards, des gens désarmés, inotïensifs, les soldats ont dit qu'ils avaient exécuté des ordres. — Le roi cependant aurait dû abandonner à son ministre, M. Thiers, la gloire de ces sanglantes journées; mais non, le roi estimait ce carnage dans les droits de la guerre.
Le maréchal Gérard ayant ensuite demandé l'amnistie, son opinion fut vivement combattue par M. Thiers qui voulait faire prévaloir l'opinion du roi.
1. On trouvera l'iiistoire anecdotique de ces sanglantes journées dans notre Histoire des
Tuileries.
4M HISTOrilK 1)1- l'M.AIS-nOYAT,
Opondant (1«mix niillo porsomies avaient ôln nrrM^*eH, qiiatr« mille Intorro- R»Vs... on no recula poinl devant <l<'s prorès «pil, par lo nombro clos l(r<^vonuH, •Maiont sans prérédontH dans notro histoire.
Dans cotte Rnerre civile Hnns trêve, où rctablissemont de la royauté Hemblait nne cause de perpôtueU dj^sordres, les ntlentats contre la vie du roi se multiplièrent.
l",n IS.'iT un jeune homme nommé Her^^tion tira sur le roi qtii sortait i\ cheval pour se rendre à la Chambre. Traduit devant la cour d'assises, Ber(?eron, après huit jours de débats passionnés, fut acquitté. Son attitude avait été très l'-rme et le président lui ayant demandé :
— Avez-vous dit que le roi méritait d'être fusillé? 11 avait répondu froiiltMnciit :
— Je ne me rappt'lif jias 1 avoir dit. mais je le pense.
Deux ans plus tard dfs fanatiques politiques armaient le bras d'un scélérat nommé Fieschi. F.e*2S juillet 1S:{.') le roi s'était rendu sur les boulevards pour y passer en revue la ^'arde nationale.
Il était accompa}j[né des princes d'Orléans, de Nemours et de Fonvielle. des maréchaux Lobau et Mortier et d'une suite nombreuse.
Au moment où le cortè;,'c arrivait sur le boulevard du Temple, le roi s'étant arrêté pour recevoir une pétition, une détonation senililable à celle d'une mitrailleuse se tit entendre, une grêle de balles frappa le cortège royal. En un instant le sol fut jonché de morts et de blessés. Le maréchal Mortier, quatre officiers supérieurs étaient au nombre des victimes. Les blessés étaient nombreux. (Cependant le roi et les princes n'avaient pas été atteints.
L'instrument du crime consistait en une machine composée de vingt-cinq canons de fusils dont les lumières étaient ranj^îées sur la même ligne de manière à sentlammer toutes en même temps par une traînée de poudre.
Le gouvernement <;rut pouvoir s'autoriser «le ce crime pour attenter à la liberté des citoyens. Avant même d'envoyer à la guillotine, Fieschi et ses deux «oraplices Morey et Pépin, il lit voter des lois qui dépassèrent les fameuses ordonnances de (Charles X.
Cinq mois plus tard, le '25 juin 18^3(5, au moment où le roi sortait des Tuileries pour se rendre à Xeuilly, un jeune homme déchargea sur lui un fusil canne. Comme Bergeron, ce troisième régicide, nommé Alibaud n'avait rien de vulgaire; il avait raisonné et froidement médité son crime. Dégoûté de la vie, il avait cru rendre son suicide utile au peuple en tuant le roi. « Son règne, dit-il, est un règne de sang, un règne infâme. J'avais contre lui le droit de Brutus contre César • . »
Il fut condamné à mort et exécuté.
Pendant ce temps, le philosophe Cousin visitait les cours de Berlin et de Vienne avec la mission secrète de chercher une épouse au jeune duc d Orléans. M. Thiers fut mis ensuite dans le secret de ce projet matrimonial et s'enquit
1. Il «'aulorisQit aussi de cette phrase de M. Thiers, au sujet du 18 brumaire : — <• Les répulilicains qui croyaient voir un nonveati Cosar, pouvaient s'armer du fer de Brutus snni élre dex assassin.^. »
près des ambassadeurs de l'accueil qui serait fait au prince dans un voyage en Allemagne. Gomme il devait s'y attendre, la réponse fut favoraljle.
Le voyage fut décidé et le duc de Nemours fut désigné pour accompagner son frère.
Après avoir reçu à Berlin l'accueil le plus gracieux, les princes se rendirent à Vienne où ils ne furent point reçus avec moins de courtoisie.
Suivant peut-être en cela les indications de M. Cousin, le duc d'Orléans remarqua l'archiducliesse Thérèse.
Mais deux barrières s'élevaient entre la princesse et lui : L'origine de la souveraineté de Louis-Philippe ; les sympathies du parti militaire français pour le duc, enfin l'avenir incertain de la dynastie nouvelle.
— Est-il possible, dit l'archiduchesse Sophie, d'exposer une princesse à monter dans une voiture à travers laquelle passent des coups de pistolet?
La négociation n'aboutit point, et le duc partit pour l'Italie.
Le 18 août 1837, le comte Mole fit connaître à la Chambre la conclusion du mariage du duc d'Orléans avec la duchesse Hélène de Mecklembourg-Schewrin. Grâce à l'habileté diplomatique de M. Bresson et à l'intervention du roi de Prusse l'affaire avait été menée à bien.
Cette princesse était une blonde assez jolie, gracieuse et d'une grande digrùté naturelle. Elle passait en Allemagne pour une femme de beaucoup de mérite. Elle était d'ailleurs d'un esprit sérieux cultivé et plus ouvert aux idées libérales (|ue la famille royale dans laquelle elle entrait.
Elle appartenait au culte luthérien, ce qui chagrinait fort la dévote Marie- Amélie.
Le mariage civil fut célébré à Fontainebleau et après plusieurs jours de fêtes, la famille royale rentra aux Tuileries. Elle fut accueillie par une foule nombreuse et sympathique.
A ce sujet nous trouvons l'amusante saynette suivante que M. de Beauniont Vassy cite comme spécimen des écrits satiriques de l'époque * :
SCKNE i
Un salon aux Tuileries. — Vhuissier. — M. de Matrimorno/f.
l'uuissieh
— .Monsieur u une ;iudicuec du prluce?
MAIUIMOUNOFF
— Mais appareinuieut.
L'uUlSSUili
— Je prendrai la liberté de demander le nom de monficur.
MATimiOllNOFl''
— Le baron de MalriiuoruolT.