‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 68 sur 126 · LE PRINCE · texte numérisé non relu

LE PRINCE

— J'ai reçu tout à l'heure le maquignon qu'il m'a envoyé. C'est un fou que j'ai fait mettre à la porte.

GALOPÉUS

— Mais non, prince, il y a erreur.

LE PRINCE, regardant les deux lettres.

— Comment se fait-il que ces deux lettres?

GALOPÉUS

— Je vois ce que c'est, nous avons fait route ensemble avec M. de Matrimornoff, et à l'auberge, nous nous serons trompés de portefeuille.

LE PHINCE

— Ainsi j'aurai pris le diplomate pour le maquignon et le maquignoa pour un diplomate. Oh ! mon Dieu, que faire?

LES LOIS D'âI\\.NAGES ET LA MISÈRE PUBLIQUE. — LES l'AMPHLETS DE GOllMENlX.

lia misère était très grande; ce n'était pas de la faute du gouvernement, mais (le la crise politique et sociale que nous traversions. Nous pourrions citer vingt départements où l'on souffrait de la faim et dans quelques grands centres industriels, Lyon, Rouen, entre autres, c'était horrible.

460 IIISTOIRK nu PALAI8-H0YAI.

Nous MO ilonnoroiiH de co lamentablo concert de plaintes que la noteaij^uë. On écrivait «li» I.yon :

« .\ijj<)unl'lini plus (pic jaiu;iis l.i niisèro est ici à son comble. Le gouverneiniMit croit-il que le spectacle récent de cotte pauvre mère qui se traîne sur la place de Fîellecour pour y rendre le dernier soupir soit do nature h conseiller l.i rt'si^nation ? I*endaiil sixJDurs celte ni:ilheiircuse <p»i n'avait rien à mang'^r a nourri son enfant. Si's forces épuisées, son lait s'est tari. Alors rassemblant le peu de forces qui lui restaient, elle s'est traînée sur lo i»avé où elle est morte en roconiniandant son (ils ;\ la pitié dos passants. »

Paris n'était guère moins malheureux ; ce fut pourtant ce triste moment (jue le gouvernement choisit |)our présenter la loi d'apanage.

€ Dieu bénit les familles nombreuses » dit un pieux proverbe. i^iiiii>,-l*hilipp<' cependant gémissait sous le poids dos charges de sa noml)rcuse famille. Il demandait à la nation de l'aider; il se recommandait aux Ch.imbres afin d'obtenir pour sa lillo ainée, mariée au roi des IJelgos. une dot d'un million pour le duc d'Orléans, un accroissement de revenu d'un million; pour son second lils de Nemours le domaine de Rambouillet, les forêts de Sénonches, de (Jhateauncuf, de Montécaut.

Comment, se récrient les esprits mal faits, nous lui avons donné 12 millions de liste civile; au lieu d'apporter à l'État à son avènement, comme il le devait, son domaine privé il l'a conservé; il est le plus riche des souverains de l'Europe et il demande...

— Le roi, répondait-on, veut tout tenir de la générosité des Français. Puis celte fortune, dont on parle avec aigreur, pouvait suffire à un duc d'Orléans, mais non à un roi. Avait-il accepté la couronne à litre onéreux? Enliu, son fils aine n'avait pas fait un mariage riche; et s'il demandait pour le duc de Nemours, il ne réclamait rien pour le duc d'Aumale...

Il n'y avait que la Chambre capable d'accueillir sans murmure pareille proposition. Dans le public elle souleva l'indignation générale. M. de Cormenin qui avait succédé dans son œuvre à Paul-Louis Courrier fut l'interprète de l'irritation des esprits.

Dans un mordant pamphlet, en s'adressant au duc de Nemours, il disait :

« Avouez, Monseigneur, que c'est une bien généreuse nation que la nation française et que votre famille lui doit une reconnaissance sans bornes pour les aises, profits et grands biens dont elle a été de tout temps emplie et remplie, comblée et recomblée, chargée et surchargée... Tout d'abord, Monseigneur, les édits de 1661, 1672 et 1692 prirent à l'État et donnèrent à votre a'ieul un apanage composé de tant de fiefs, de terres, de manoirs, de villes, de palais, de châteaux, de fermes, de gouvernements, de principautés, de duchés, de marquisats, de comtés et de baronies, d'aïeux, de champai'ts, de redevances féodales, de prés, de canaux, de bois et de forêts que je me fatiguerais dans cent pages à vous les énumérer.

» Votre maison, Monseigneur, passait en 178'J pour la maison princière régnante la plus riche de l'Europe, puisqu'on évaluait à 112 raillions

somme énorme qui représente 200 millions de nos jours, somme trop grande do toute manière entre les mains et à la disposition d'un seul homme, quelque prince qu'il soit, et selon les temps menaçante, tantôt pour la liberté, tantôt pour le pouvoir lui- môme.

« Car l'histoire ne sera que juste, Monseigneur, quand elle dira que l'emploi révolutionnaire que votre aïeul fit de sa prodigieuse fortune contribua plus que toute autre chose au renversement du trône de Louis XVI, son parent et son roi.

« Cette fatalité de bonheur pécuniaire qui s'attache obstinément à ses pas poursuivit votre famille jusque dans l'exil. Car tandis que les autres émigrés mouraient de faim à l'étranger, la duchesse d'Orléans, votre grand'mère, recevait une grosse pension de la République française et vers le même temps le trésor payait, à la décharge de votre père émigré, plus de 58 millions:

« Quelle brillante anticipation de liste civile !

t Ce n'est pas tout :

« Louis XVIII, à peine débarqué d'Angleterre, vous remit, sur vos vives prières, par une ordonnance de bon plaisir, ce qui restait entre les mains de la nation des biens non vendus de l'apanage d'Orléans, apanage irrévocablement aboli, non par les lois de 1793 sur l'émigration, mais par l'article 2 de la loi du 21 décembre 1790 sur les apanages.

« Pour excuser cette insigne violation des lois on a prétendu que Louis XVIII était alors omnipotent... Mais avec ce beau raisonnement on aurait pu dépouiller le premier citoyen venu comme on dépouillait l'État...

« La loi sur l'indemnité des émigrés qui semble avoir été faite pour votre heureuse famille vint augmenter encore ses bons points, aises et profits en lui fournissant l'occasion de répudier la succession maternelle qui rayonnait d'or et d'argent, ce qui lui valut un boni de 12 millions d'écus bien pesants, bien comptés et bien encoifrés.

« Enfin, indépendamment du joyau delà couronne de France, le plus éclatant joyau de l'univers, les Chambres voulant goniler d'or votre famille, comme elles la gonflaient de pouvoir, ajoutèrent aux immenses richesses de votre père les meubles et immeubles de la dotation royale de Charles X.

«J'ai trop fait de fois votre compte. Monseigneur, pour que j'aie encore ici besoin de vous rappeler que vous et les vôtres jouissez du Louvre, des Tuileries et de l'Élysée-Bo'urbon ainsi que de leurs dépendances; des châteaux de Marly, Saint-Gloud, Meudon, Saint-Germain, Compiègne, Fontainebleau, et Pau, ainsi que des maisons, fabriques, terres, prés, corps de fermes, bois et forêts qui les composent; des bois de Boulogne et de Vincennes et de la forêt de Sénart; des diamants, pierreries, statues, tableaux, musées, bibliothèques et autres monuments des arts ainsi que des meubles meublants contenus dans l'hôtel du gardemeuble et les divers palais et établissements royaux. »

Et les détenteurs de cette fortune féodale, immense, menaçante demandaient à la nation des secours, des dots, de nouveaux apanages ?

Mais rien qu'avec ce que l'on demandait pour le duc de Nemours quels bienfaits ne pouvait-on répandre I

HISTOÏKK lii: PAL.MS-HOYAL

• Avec l.'s 'lO milli<;iis do Uuiulioiallul vouh duiiiiortez do« bibliottiotjues populuires aux IrriUo-huii luillccoinmuuoHdo Franco;

Vous iiislilucrlez douze mille écoles de coulure pour loi* pauvre» feniiutK do la cauipa^iie;

Vous ouvririez dans trois cent ciii'iManto villes dt-s refuges lil»roH pour les vieillards des ileux sexes ;

Vous ompùchericz do mourir de laiui i)eudaul deux luois de la saison d'hiver Irento mille ouvriers sans ouvra^^l>.

Vous fourniriez pemlant ciiuj ans, une pension do cent francs u cin<| mille soldats blessés, estropiés ou enfermés. »

Et tout le monde se disait : c'est vrai. Pourquoi porter l'eau à la rivière lorsqu'on est entouré dej^ens qui meurent de soif.'

La brochure de Cormcnin, traduites dans toutes les langues était lue partout : on en faisait des lectures publi(iues dans lo jardin du Palais-Royal. La police n'avait rien à dire. Le critique n'allait pas jus<[u'à l'injure; il n'avait pas outrepassé ses droits.

Cependant la cour maintint ses exigences.

Les Chambres lui accordèrent pour le duc dOiléans une dotation aiinutlle de deux millions, un million pour les frais de son mariage et un douaire de 300,0(X) francs pour la duchesse; le roi ne se tint pas pour satisfait. En apprenant qu'on refusait l'apanage réclamé pour le duc de Nemours, il s'écria avec tristesse :

— Nemours est pauvre : la Ch;inil)!o lui refuse une dotation; ce garçon-l."i va nous rester sur le dos 1

Kt il insista pour obtenir la dol de la reine des Belges.

Il eut raison; co que le pays eût refusé, la Chambre l'accorda prcsc^ue sans discussion.

DÉC.VDKS'CK Df r\L\IS-ROY\L. — PKTrrHiN l'OUR l'kxpULSIOX DES FILLES PUBLIQUES ET L'iNTEaDICriON DES JEUX. — lUEN NE V.V PLUS. — LE SOMMEIL DE LA VERTU.

On a vu que sous les marronniers du Palais-Royal on lisait à haute voix les brochures de Cormenin ; il ne faudrait pas en conclure que les habitants de l'endroit étaient ouvertement hostiles à la dynastie de Juillet ; bien au contraire.

Le boutiquier de Paris croit de sa dignité de fronder le gouvernement; il doit s'estimer plus fort ([ue lui ; ill'a fait; et sur un cœur tjui ne bat (jne d'amour pour lui, par coquetterie il met la fleur d'opposition à sa boutonnière.

Le Palais-Royal était lier d'avoir donné le jour à son roi, d'être le berceau « de la belle famille », de posséder en ses murs M"*' la princesse Adélaïde. C'était autrement chic que le tribunal ou un restaurateur quelconque.

Le Palais-Royal s'était enrichi, était devenu très comme il faut, et ses marchands qui se croyaient plus moraux, parce qu'ils étaient plus riches, — nous

sommes ainsi faits... — soupiraient en songeant aux mœurs relâchées de leurs pères et se demandaient s'ils ne pourraient pas jouir de leur fortune et assurer la prospérité de leur commerce, tout en purgeant le Palais-Royal de ses impuretés.

Depuis 1828 les galeries de bois étaient disparues. La marchande du Palais- Royal n'était plus cette femme au minois fripon, à l'œillade provocante, au geste libre, au langage pittoresque qui, de tous les passants faisait des clients ; c'était une belle dame respectable et respectée. Sa mère la grisette enrichie, l'avait mise en pension. Là, la jeune héritière s'était formée aux belles manières et rougissait un peu de sa clientèle débraillée.

Les filles commençaient à être mal vues des marchands des galeries.

Ingratitude et inconséquence!... Ils oubliaient qu'ils devaient leur fortune aux drôlesses, à ce bon gros vice affronté, numéroté et tarifié, ce vice bon entant, grossier plus que perfide, qui gagnait à la sueur de son front la moitié de ce qui entrait d'or chez les modistes, les bijoutiers, les cafetiers et les restaurateurs.

Ingrats donc et inconséquents aussi, car en renonçant à vendre aux filles publiques, ils espéraient bien continuer à vivre du vice élégant de la prostitution clandestine, qui à Paris est toujours la plus nombreuse, de l'adultère et de la coquetterie son entremetteuse.

Ils pétitionnèrent donc un beau jour pour que la police exclût les filles publiques du Palais-Royal.

0 Ghaumette, ton ombre dut tressaillir de joie!

Et malheureusement pour eux, la pétition fut favorablement accueillie.

Ils disaient que la présence des filles éloignaient des galeries les honnêtes gens. — Ils ne connaissaient pas les honnêtes gens, autrement, ils auraient su qu'ils ne feraient pas aller leur commerce. Qui veut la fin veut les moyen;?.

Les filles furent donc expulsées ; et en dépit de la morale, il faut bien l'avouer la décadence commerciale du Palais-Royal commença.

Cette réforme n'était que le premier symptôme d'une vertu prête à sévir avec rigueur.

Il fallait en finir tout à fait avec les mœurs ignobles, sources impures de tant de fortunes scandaleuses. Il fallait fermer les maisons de jeu. N'avait-on pas assez des tripots clandestins, des cercles, et des casinos de bains?

Ingratitude, encore une fois ! N'était-ce pas le jeu qui, môme de nos calamités publiques, avait tiré pour eux de prodigieuses richesses? C'était de 1815 que dataient la plupart des fortunes du Palais-Royal. On ne peut s'imaginer les dépenses des chefs des armées coalisées : Le grand duc Constantin et son frère, laissèrent 1,500,000 roubles en l'espace de quarante jours.

Biilcher, le rapace Blûcher, qui reçut trois millions du gouvernement français, engagea ses terres et partit ruiné par les maisons de jeu '.

Oh ! que la vertu est belle! que ses attraits purs et modestes ont de charme et de puissance!... Quel progrès moral accompli depuis le commencement de ce siècle!... Et qui oserait le nier? Quel plus touchant exemple que celui do

Page 1