‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 94 sur 126 · PAUVRE VIEUX · texte numérisé non relu

PAUVRE VIEUX

« Ça ne vas, hein ? Ça t'agace ? « Ricord est toujours là.

• Ce serait bien bon pourtant d'enfourcher un beau cheval, sabre au côté, le képi de campagne sur l'oreille, un cigare aux lèvres; ce serait bien bon de con-

duire sa troupe sur les boulevards, entouré d'un état-major caparaçonné; ce serait bien bon de commander le feu, campé fièrement sur ta selle comme dans les tableaux d'Adolpiie Yvon : Ce serait bien bon !

« Mais Ricord est toujours là! Toujours 1 II te faut rester avachi dans un fauteuil, au coin du feu, comme un petit bourgeois qui n'a rien à se reprocher.

« Pauvre vieux I

« Et tu te plais à repasser ton histoire.

« Il faisait bon jadis quand tu n'avais pas le sou.

« Il faisait bon jadis à Boulogne, quand, alerte, bien râblé, joyeux vivant, tu sifflais le Champagne sur le bateau à vapeur et que tu trinquais avec la bande de chienlits déguisés en généraux et en colonels. Oh ! le petit chapeau plein de charogne au-dessus duquel planait ton aigle, un fil à la patte, hanneton de l'empire !

« Il faisait bon aussi à Strasbourg. Et tu te prends à rire en pensant au fort de Ham.

« Tu revois encore les petites bourgeoises picardes qui t'apportaient des bouquets de violettes ; elles étaient fraîches et leurs beaux yeux mouillés de larmes t'attendrissaient.

« Et l'évasion: la blouse du plâtrier, la planche, la ruelle aboutissant à la route de Saint-Quentin, les chevaux de Mathilde.

« Oh ! le bon temps !

(( Tu ne peux plus te reposer aujourd'hui, pauvre vieux ! L'oncle était plus heureux à Sainte-Hélène. Il rêvassait à son aise en regardant la mer d'un œil bête.

« Tu t'ennuies, n'est-ce pas?

« Pauvre vieux !

« Pas même un attentat pour te distraire ; Mazzini compte sur Ricord.

« Et puis, c'est navrant d'avoir un pauvre être souffrant à côté de soi. Celte petite dynastie, on ne peut pas la fonder?

« On remue autour de ton fauteuil. Ils sont là qui se disputent rageusement des morceaux de portefeuille comme des loups acharnés sur un âne pourri.

« Les complices sont morts: Mocquart, Saint-Arnaud, Morny, Billaud, Troplong; ils t'ont laissé Rouher-Mange-Tout, Forcade et Ollivier. Piétri seul te reste. Il t'amuse comme un enfant malade à qui l'on fait voir les soldats dorés à deux sous la feuille. Il te les fait passer et repasser sous les yeux, il imite le tambour avec ses doigts sur les vitres de la chambre, et te dit ente faisant écouter le murmure du jet d'eau des Tuileries :

« Sire, l'émeute ! »

« Pauvre vieux !

« Et quand tu te regardes dans la glace tu t'épouvantes, n'est-ce pas ? Quels ravages I Blanches sont tes moustaches à crocs cirés et pointues comijie des aiguilles, tes cheveux sont rares, à ton nez scintille comme un diamant la roupie, tes yeux sont plus morts que jamais, tes yeux voilés qu'on croirait couverts d'una taie.

« Pauvre vieux !

n Qu'on «omit blnn. loin <!«• Hoiihor, fin Foivndo et <r()llivlpr. h Saitito-IViiiie on :»iix Inv:ilitlos| »

pr.r.F

« C'«»st toujours oll»', mais coininr «'llcosl vicillo.

« Toujours l'œil i^'rand, i-nrit-nx. vrlonté, ({iii rcspiro ci i\\uHr h» plaisir, uvùh l'amande andalouse s'érailloen patte d'oio. La voilA toujours crttu lèvro orinntalc toute prt^te :\ suçonnor l'ambre d'nn narghil*^, mais la bouche s'est us/îo h tant d'ieuvres profanes, quelle boude, elle bonde ;\ présent. Le menton replot indique la femme exigeante en amour, mais il s'enfonce dépité dans l'avenir.

« Ces joues ovales, épanouies, voluptueuses, insatiables de caresses, on les reconnaît ;\ première vue; mais voyez-les bouffies rotombi-r en fanons des deux côtés, ratatinées de bai.^ers, brûlées de cosmétiques, elles ne s'occupent jilus <pi'à mâcher, mAcher encore et toujours.

« Que c'est hideux une femme qui mange le pain des autres, gagné comme on .sait. Que c'est hideux !

«Mange et bois, gonfle-toi, vieille lille, puisque ton amant eu titre ramolli d'épine, bourrelé de remords de vessie, est impuissant lui-même à satisfaire les convoitises i\ jamais assouvies de ta chair.

« Tu le dégoiites ! Qui voudrait de toi? Mange, bois et va à la messe. Rebut des soudards eux-mêmes, te voilà mrtre :\ point pour les prêtres.

« C'est toujours elle, la vieille fille. Mais comme elle est vieille '. »

Telles sont les jolies ordures écloses spontanément au premier rayon de la liberté de la presse. On peut juger, d'après cet échantillon, des autres journaux^populaires qui avaient moins de style. Le désordre dans les idées était bien remar- (piable dans les régions ofticielles; mais dans la bourgeoisie il n'était pas moins grand, et pour se débrouiller possédait moins de renseignements. Dans le peuple, chez les ouvriers et, à Paris, chez les petits marchands, qui prennent aujourd'hui par le nombre et le vote une influence prépondérante, le désordre dans les idées était plus étonnant encore. On sentait l'empire crouler, et, au pressentiment anxieux de désastres inconnus, se mêlait la satisfaction d'en finir avec un régime qui ne savait plus ni vivre, ni mourir.

. Il faut en finir avec l'empire » était la seule pensée fixe et raisonnable. Malheureusement, la république, le seul gouvernement possible, ne se dégageait point nettement des nuages de l'utopie, des imaginations baroques de 1848 combinées avec les parodies des légendes historiques de 92 et 93.

11 n'est pas toujours vrai que les leçons du passé nous profitent.

Si l'empire, sans préparation, s'en allait à la guerre et à l'abîme, c'était aussi sans préparation que nous allions à la république.

En sentretenant de cette situation avec le prince Napoléon, M. de Girardin,

« Le Père Duchéne, a* 5, 1869. Les articles de ce numéro soûl de .Marolleau. .Vax. VulHaame, Georges Puissant.

qui resta jusqu'à la dernière heure parmi les optimistes, prétendait que l'orgie d'insanités qui agitait Paris s'éteindrait d'elle-même devant la fatigue d'un public blasé ; que la presse avait besoin de faire l'apprentissage de la liberté ; que le public bientôt se montrerait exigeant envers elle et, au lieu de déclamations et de critiques répétées, lui demanderait des études, des renseignements sérieux, et enfin le langage digne d'écrivains qui respectent leurs lecteurs. La presse ainsi en possession d'une fonction utile, ajoutait-il, cessera d'être un ferment d'agitation. L'habile publiciste reprenait sa théorie favorite : l'impuissance de la presse démontrée par la liberté.

Quant aux réunions publiques, il croyait que les Parisiens, après s'en être amusés, comme de toute nouveauté, feraient justice de provocations suspectes et de théories vides.

Selon lui, l'empire libéral ne pouvait se fonder sans causer un profond ébran lement. Il s'agissait de savoir supporter un trouble inévitable.

. Le prince, qui n'avait jamais cru que le régime de 185'3 pût s'éterniser et qui réclamait sa transformation, craignait la prolongation d'une crise ruineuse pour les intérêts du pays et le prestige de l'empire.

Après s'être longuement entretenu des questions à l'ordre du jour avec M. de Girardin, il résolut de prendre la parole au sénat, et dans un discours manifeste, — si l'on peut dire, — après avoir affirmé son dévouement à l'empereur et à son fils, ferait l'apologie du gouvernement parlementaire, approuverait la transformation de l'empire autoritaire en empire libéral, déterminerait la part qui pouvait être faite aux libertés dans un gouvernement né du suffrage universel et soutenu par lui. Il ne se proposait qu'une critique, celle des plébiscites, expédients dangereux, selon lui, dernières étapes avant une révolution.

Le discours du l*"" septembre 1869 devait être écouté, môme au milieu du fapage général. Ce devait être le testament politique du fils du roi Jérôme, le dernier programme où, en face du César fourbu des Tuileries, le peuple français pût voir plein de verdeur le César déclassé du Palais-Royal.

Vers une heure de l'après-midi, il y avait sur la place du Palais un rassemblement plus considérable et plus agité que de coutume, que la police s'efforçait de maintenir dans les bornes du respect, sans avoir à craindre cependant que les limites fussent dépassées par des élans d'enthousiasme.

La curiosité qui attirait tout ce monde, composé en majorité d'étrangers et de provinciaux, avait pour cause la ressemblance bien connue du fils de Jérôme avec Napoléon l'^'', ressemblance étonnante qui eût été facilement explifjuée, si elle eut appartenu à un fils d'Hortense.

L'apparition de la voiture du sénateur fut accueillie par des murmures (pii n'étaient pas d'heureux présage. Pour le peuple Jérôme Napoléon restait le cousin de l'homme de décembre et pour le sénat il était trop démocrate et on l'y traitait pres(iue de factieux.

En effet, au Luxembourg il souleva à droite une véritable tempête. M. Ségur d'Aguesseau traita son discours de scandaleux, et le ministre de l'intérieur, M; Forcade de la Roquette, s'attacha à le réfuter.

m) llIsT(»ll:i: hi l'\f.\IS.HOYAI,

Quoiqu'il on soit, advcisairo déclarr do M. Hoiihor, le priiire Napol«''oii ronliil>ii,i à I avt'iioincnl du r.diinot du *J janvier où HK^raient deux de He« amis,

MM. nlliviiT «•( M:iiiri.-o l!irli:ir<l.

18/(1. — I i: l!«>l !•: l'i- IIUNCE NAI'uLKON I-KNDANT LK GUKIUlE

Il n'est pas facile de raconter clairement l'histoire des derniers Jionaparte, elle est pleine d'étrangetés inconcevables. Comment expliquer par exemple qu'au moment le plus critique pour l'empire, au dernier moment, le prince Napoléon soit allé se promener en Norvège?...

On ne peut dire ni ({u'il était en disgrâce, ni que la composition du cabinet lui déplaisait. En juin 1870, (juand le pays haletait palpitant sous le cauchemar de la guerre, comment, d'un cœur léger comme son ami Ollivier, allait-il se promener au loin?

Cependant il se trouvait à Bergen (Norvège) le 8 juillet, lorsqu'il apprit les complications politiques auxijuclles donnaient lieu la candidature au trône d'Espagne du prince de Hohenzollern. Le 13, il reçut à Tromsoé une^dépèche qui le rappelait à Paris, la guerre étant jugée inévitable, le 21 il arrivait au Palais- Royal.

Alors entre lui et son cousin se passa cette scène burlesque:

L'empereur lui olîrit le commandement d'un corps de débarquement destiné à agir dans le Nord.

Ce corps n'existait pas et sa création n'était même pas à l'étude. Il n'existait même pas sur le papier.

L'empereur lui offrit sérieusement ce fantôme, et lui fit comme s'il prenait cette hallucination pour une réalité, et il accepta et demanda que l'on mit sous ses ordres le général Trochu, commandant les troupes de terre, et l'amiral Bouët- Willaumez, chargé de commander l'escadre. Sans études préliminaires, sans avoir obtenu le consentement du Danemark, les deux cousins tombèrent d'accord pour opérer une diversion sur les cotes de t^chleswig.

S'enfonçaut dans leur rêve d'ariïiée de débarquement et d'alliance danoise, ils soumirent leur projet au conseil des ministres et celui-ci prit les décisions dont nous informe la lettre suivante adressée par l'empereur au prince Jérôme :

u Mon cher cousin,

« Nous avons parlé eu conseil des ministres de ce qui te regarde; voici ce qui a été décidé :

« Le prince Napoléon commandera en chef les troupes de débarquement et les troupes alliées si le roi y consent.

HISTOIRE DU PAIvAIS.HOYAL

M. Claude se forma mie o[uiiion sur soa comble.

« La marine sera indépendante sous les ordres de l'amiral-Boiiët Villaiiinez, lequel cependant aura ordre de s'entendre avec le prince pour suivre les opérations.

« D'ici là tu pourras venir avec moi. Je compte partir mercredi ou jeudi.

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