CCI
Tage , la supposition n'est pas moins gratuite. Dans un gouvernement tel que celui des papes, on laissait faire à peu près au peuple, comme nous l'ayons dit, tout ce qu'il roulait, pour*vu qu'il eût la foi. Il a'était donc pas à craindre pour César Borgia ; il ne devait point le déchir xer, ni troubler la pompe funèbre de cet autre monstre qui était mort.
Tant que le peuple a du pain, il s'inquiète peu ^e ce que font les personnes qui gouvernent ; à ses yeux , gouverner c*est lui permettre de vivre. Ce n'est jamais de lui-même qu'il se porte à des actes nationaux de vengeance, qu'il inflige de ees punitions solennelles, qui retentissent dans la postérité. Il n'y a de révoltas spontanées qu'avec des hommes mourans de faim. Le peuple, toujours et partout , f ut , à cause du nombre et des volontés nécessairement diverses, une masse non pas inerte, mais en équilibre : la faim seule ou des instigateurs peuvent l'ébranler, la faire mouvoir.
Si le journal de la maison Borgia porte qu'Alexandre fut attaqué d'une fièvre tierce qui, bientôt , devint continue et mortelle , cette ver*
version est assez naturelle pour un journal de famille , pour un journal de cour.
Nou^ ne savons pas plus que Voltaire de quel venin le ventre d'une mule est l'antidote; mais si véritablement César Borgia se fit mettre dans une couche si dégoûtante , qu'est-ce que cela prouve? qu'on avait alors en médecine de sottes idées comme on peut en avoir encore de nos jours. L'application d'un remède absurde ne veut point dire que la maladie le soit.
Il est possible \ au reste , que le cardinal Berabo, Guîchardin, PaulJove, Tomasiettant d'autres contemporains ne se soient accordés dans cette étrange accusation que par l'instinct d'une haine commune envers deux hommes abominables qui la méritaient si bien. On leur aura imputé tous les crimes qu'ils pouvaient commettre ; on n'aura pas fait scrupule de les charger d'un forfait de plus ; et l'on a bien pu soupçonner cette dernière scélératesse, lorsque tant d'autres étaient avérées. Mais cela n'empêche point que les raisons alléguées contre la possibilité du fait soient assez peu concluantes.
Nous reconnaissons aussi avec Voltaire qu'il
^o 341 om n'est pas difficile d'inventer, quand on accuse. Les faits auxquels on donne le plus dé vraisemblance ne sont pas toujours les plus vrais. Il s'en trouve même dans l'histoire qui, après un certain temps , ne paraissent plus avoir d'explication. Ils étaient néanmoins certains pour les premiers chroniqueurs qui en parlèrent; mais 9 jetés dans l'avenir sans entourage, sans cette escorte de motifs qu'on ne manque pas de donner à ce qu'on invente , ils étonnent trop , et la brusquerie de leur apparition les fait paraître invraisemblables.
On aura vu, par exemple, dans le cours de notre récit , qu'une fille de Frédéric , roi de Na* pies, était à la cour de France. Les deux cours, ayant des prétentions rivales , pouvaient passer, même en temps de paix, pour mal disposées l'une envers l'autre. Comment donc et à quel titre cette princesse Charlotte était-elle auprès de Louis XII? Était-ce pour y recevoir une éducation plus brillante ? Y était-elle venue après la 'conclusion de la paix? Y avait-il dans le père confiance chevaleresque? et si les Borgia crurent Louis XII capable de trahir cette confiance, de forcer la princesse napolitaine à accepter la main de César , quand le roi son père hésitait et crai-
gnait, ne fauMl voir^daos la présomption du Pape et de son fils qu'une assurance de parvenus, qu'une de ces idées de prêtre moins imprégnées des délicatesses du monde?.
Les auteurs que j'ai consultés ne m'ont rien appris à cet égard , et je n'ai rien dû imaginer, parce que je n'ai pas touIu faire de ceci un roman , ni une œuvre dramatique. Quelques autres circonstances non expliquées , et aussi peu im-. portantes sans doute, auront peut-être frappé les lecteurs attentifs. Je ne m'inquiète point de cette nudité. L'histoire doit prendre les faits eomme elle les trouve, avec de riches habits, avec des haillons , avec rien ; elle doit discuter, quand les témoignages sont nombreu:^ et divers; mais il lui est défendu d'imaginer. L'insignifiance même des détails qu'on ajoute ne saurait justifier le tort d'avoir paru les trouver où ils n'étaient pas.
Une question hiën naturelle se présente à l'esprit, quand les actions d'un pontife tel qu'A-* lexandre VI viennent à passer devant nous, plus ou moins complètement retracées. Si l'athéisme épouvante, c'est surtout lorsqu'on voit la possibilité qu'il pénètre et s'établisse dans l'âme de
lae 343 at^
ceux qui mènent les peuples ou qui sont a la tête de la religion.
Mais Alexandre était-H athée? Il est permis d'en douter. \\ ne l'était pas du moins à la inamère de quelques personnages que le Dante, dans son terrible poème, a cru devoir punir comme n'ayant pas cru en Dieu , et qui pour-^ tant nt passaient pas , mêipe auprès du poète ^ pour les plus mépris^We» hommes et les plus méchans de leur siècle : mais peut-être l'était-il à là manière de Louis XI , toujours couvert de reliques, demandant pardon à sa Notre-^Dame des actes de cruauté qu'il allait commettre et auxquels il prenait plaisir, donnant par. contrat le comté de Boulogne à la Sainte-Vierge, et, par un ca-t price bisarre, qui n'était riuUemeàt de la piété, faisant de la reine des cieux une comtesse vî^ssale ; îl Tétait peut-être cQmme cet Alphonse de Naples, qui avait pris part à tous les axâtes çruel^ de son père Ferdinand P% et qui , à l'approche des Français , alla sq faire moine à Messine, chez les Olivetains; il l'était comme tant d'autres âmes ^erverseç, dont )a religion, toute matérielle, n'est que le manteau du plus hideux égoïsme, et qui i plus coupables encore que des athées de bonne foi, si de tels fous pouvaient
«e rencontrer, renient bien certainement de toute la profondeur de leur scélératesse la divinité qu en apparence elles adorent.
Alexandre VI probablement croyait comme ces pèlerins du temps des guerres saintes, qui, pour avoir pris la route de Jérusalem avec une croix d'étoffe cousue à leurs habits, pensaient être autorisés à commettre tous les crimes, àsesouil* 1er d'horreurs que l'histoifê n'oserait pas nommer, et qui, chargés de dépouilles arrachées aux pays, même chrétiens, qu'ils trouvaient sur leur passage, poursuivaient leur route en répétant ce proverbe de Salomon : «Le bien du pécheur »est réservé à l'homme juste»; il croyait, comme croient encore de nos jours ces effrontés brigands des montagnes voisines de Rome, ces bandits des Abruzzes, de la Calabre, de la Sicile, qui consacrent à la Madone le poignard avec lequel doit être commis par vengeance ou par soif de l'or quelque notable assassinat; il croyait comme ces assassins à gages qu'on trouve en certaines localités d'Italie ou d'Espagne^ qui d'avance se font absoudre d'un meurtre pour lequel on les a payés, et qu'ils regardent, en conséquence, comme une obligation, comme la condition d'un contrat qui sera ainsi exé»-
cuté de leur part a\ec toute sécurité de conscience.
C'était pourtant à cette extrême dégradation-, des esprits qu'avait abouti la croyance populaire; ainsi était arrivée à son expression dernière cette foi imposée d'autorité et qui repoussait tout examen.
' Uiïe religion si pure dans son origine, une religion établie par les plus touchantes persuasions , par de simples ressorts moraux, après avoir tend long-temps les esprits élevés vers le ciel s'était, à peu de chose près, perdue au milieu des intérêts et des besoins terrestres.
Depuis que l'Église avait voulu saisir la société civile tout entière ; depuis qu'elle avait voulu régner sur les rois, au lieu d'aider les peuples à supporter les maux que la nature inflige, et ceux non moins grands, peut-être, qui sont l'œuvre des agrégations sociales, la croyance s'était matérialisée, pour ainsi dire.
Cette même religion, qui n'était plus pour ses^ chefs ambitieux qu'un moyen d'arriver au pou-^ voir temporel, à un pouvoir respectable dans
ceux qui s'en trouvent investis par le cours des choses humaines, mais qui ne peut se mêler aux choses saintes sans y porter le trouble et la confusion ; cette religion, qui doit semer la morale évangélique, et n^avoir pas d'autre source de fécondité, n'offrit plus au peuple qu'une voie tracée pour obtenir les faveurs de la Fortune , la réussite dans les affaires, dans les projets de vengeance, dans tout ce qui flattait les passions. On demandait, par des prières, la mort d'un ennemi comme la naissance d'un enfant, l'entrée en jouissance d'un héritage, et l'heureux résultat d'une tentative de vol.
Tout porte à croire qu'à cet égard Alexandre était peuple. Il priait le ciel de le favoriser dans ses perfidies , ainsi qu'un autre pontife aurait pu demander le succès d'une croisade contre les Sarrasins ou contre les Albigeois. Et ces perfidies se multipliaient, parce que son âme, à qui elles coûtaient peu , était coutinuellement excitée par le désir d'enlever de nouvelles dépouilles.
Une prérogative ancienne, qu'il sut faire re^i vivre, lui donnait des droits sur les biens dé»
laissés en mourant par les cardinaux; une prérogative semblable apportait au domaine de révêque les successions des prêtres diocésains. Alexandre VI, comme les sultans de Constantiiiople, qui ne laissent pas de croire en Dieu et d'être dévots à leur manière, hâtait, quand la chose en valait la peine, le trépas de ceux dont il devait hériter ; et, comme il craignait pour luimême de mourir, il se croyait perdu si , par hasard , il avait oublié l'hostie consacrée , qui , suivant une prédiction 9 pouvait seule garantir ses jours.
En rappelant l'état d'épuisement où la religion chrétienne, d'abord si féconde en vertus, était malheureusement tombée, nous avons signalé à la douleur, au ressentiment de ceux, à qui la foi est toujours chère , l'abus profondément corrupteur des indulgences et des pardons; nous avons trouvé dans ce fatal abus, sinon l'unique origine de ces perversités progressives où des peuples malheureux , tout en ne cessant pas de prendre à honneur le titre de chrétien, s'étaient laissés aller, du moins et sans aucun doute, le fait principal, la cause évidente autour de laquelle viennent se grouper bien des causes jsecondaîres de dissolution et
de ruine, que le laps des siècles a mêlées, confondues, obscurcies.
Mais quand les peuples sont corrompus, les hommes qui sont à leur tête ne sauraient être sains, et nous avons laissé entrevoir que le clergé lui-même avait bien pu s'infecter de ce qui , entre ses mains, était devenu pour les autres un levain de contagion si puissant, un poison si sûr et si terrible.
11 y avait pour les scandales, si révoltans à nos yeux , que laissait échapper la conduite d'un trop grand nombre de prêtres en ces temps-là, un autre foyer principal d'infection qui se rencontre.de nos jours au sein de notre clergé, de cette Église de France généralement si pure, il y a quarante ans, malgré les vices et les ridicules bien connus des prélats et abbés de cour.
Au moyen âge, on n'apportait aucun choix dans .les ordinations. On élev.ait au sacerdoce quiconque se présentait. Le nombre des individus à qui les ordres sacrés étaient conférés inconsidérément , se multipliait de telle sorte , il dépassait tellement toute proportion avec les
&> 349 ock
besoins réels du culte, que, ne pouvant plus même s'entasser dans les couvens et monastères, une infinité de prêtres se mettaient à courir le pays, exerçant, pour ne pas mourir de faim , les plus vils métiers ; tantôt mendians ,' devins, astrologues, ou marchands de reliques et faiseurs de miracles; allant à la suite des charlatans de foire pour faire tours et gambades; se joignant aux soldats congédiés pour avoir part à la maraude ; aux chevaliers d'industrie pour vivre subtilement de la confiance et bénignité d'autrui. Les lieux de pèlerinage les voyaient apparaître en disposition d'amuser grossièrement le peuple , non de l'instruire et de l'édifier; ils se présentaient en piteux équipage au pont-levis des châteaux, qu'embellissait la présence des nobles dames, et on les accueillait , comme on peut croire > avec bien moins de considération que les troubadours et les jongleurs.
Jean de Vitry, qui était prêtre Jui-même, dit qu'on regardait comme vertueux ses confrères qui n'avaient que des concubines. L'autorité civile cherchait à repousser cette sorte de peste , cette contagion de mauvaises mœurs, communiquée aux peuples par une fraction si grande
|»> SdO e^
<le la classe d'hommes qu'on avait instituée autrefois pour donner de bons conseils et de salutaire^ exemples* La lutte entre la magistrature qui songeait à punir les crimes, sans considérer de quelle main ils étaient l'œuvre» et le clergé, qui se croyait en droit d'empêcher qu'on jugeât ses membres à raison de leurs impudicités ou violences, arrivait quelquefois à un tel degré' d'exaspération , que dans la ville d'Âugsbourg ^n eut la barbarie d'enfermer quatre prêtres coupables dans des cages de fer pour les y laisser mourir de faim.
Avant la révolution, le jeune aspirant à la prêtrise apportait une petite dot qui devait le mettre à l'abri des premiers besoins, et qui témoignait en même temps que le futur ministre des autels ne sortait pas d'une famiHe où la faim, tnalesuada famés ^ eût quelque habitude à donner de mauvaises inspirations. J'ignore pourtant si cet usage était général ; car, dans notre Provence littorale, il nous venait du pays de montagnes une quantité d 'ecclésiastiques dont l'extérieur n'annonçait guère qu'ils eus- :$ent jamais reçu de dot.
Ceux, par exemple, qui, tous les ans, le jour
des rois, se rendaient au lieu dit Forcalqueiret, espèce de marché aux prêtres où les curés, prébendiers et bénéficiers, venaient se pourvoir de vicaires économiquement rétribués, appartenaient sans doute à des familles qui avaient bien peu de ressources. On peut dire toutefois que, s'ils n'étaient pas en général très - doctes , ils ne démentaient pas du moins la bonne renommée qui suivait partout l'habitant des Al*»pes françaises, attaché à l'argent dont il nç vit jamais faire abus dans son pays, mais constam^ inent probe et honnête.
Aujourd'hui les familles qui seraient en état de constituer une dot à ceux de leurs jeunes membres qui se destineraient à Tétot ecclésiastique, n'envoient plus personne à l'autel du Seigneur; ou, si quelque exception a lieu, c'est toujours le moins capable, le plus débile des enfans de la maison qui en^est ainsi détaché. Mais une infinité de familles obscures, généra*lement vicieuses, et que ronge et dévore fuftout cette ambition de bas étage, cette envie du voisin qui, en d'autres temps, anima les clubs des voix les plus dangereuses, font tous leurs efforts, ont recours à toute sorte d'intrigues pour se donner un prêtre qui puisse les soute-
Dig^tized by VjOOQ IC
^0 352 «a nir un jour et leur procurer une aisance que le travail ne leur fournit point , ou qu'elles répugnent à y chercher.
Les jeunes prêtres qui sortent de là, sont autant d'ambitieux démagogues, ou, pour mieux dire, de Jasons qui vont à la recherche d'une nouvelle toison d'or. Jaloux des riches comme le sont leurs pères, et, pour certains pauvres, quiconque ne meurt pas de faim est riche ; fidèles à suivre les recommandations paternelles^ plus que les préceptes de l'Évangile, ils ne portent que trop souvent dans l'exercice de leurs fonctions religieuses un esprit de rapacité, une morgue hautaine , qu'on pourrait à bon droit qualifier de révolutionnaires.
Eh! comment, à défaut même des recommandations domestiques, le désir d'amasser, qui est au reste si' général dans notre siècle, ne leur viendrait-il pas? L'exemple des thésaurisations indécentes, déjà si dangereux quand il est donné par des égaux, n'est-il pas plus funeste encore, quand il part de ces hauteurs qui dominent la foule et qu'on doit considérer comme autant de phares par qui sa marche est éclairée? Depuis quelque temps, en Prance, on voit
tomber des successions énormes dans les bienheureuses familles d'où sont sortis des personnages ëminens de l'Église, Les séminaires restent dans le besoin, ou sont à la charge du pu-^ blic, tandis qu'on met un prix exorbitant i tout ce que distribuent certaines mains, et qu'une bénédiction nuptiale, par exemple,. est payée^ jusqu'à vingt-cinq louis par des gens riches, dont la vanité, adroitement excUée, ne compte plus ce qu'elle donne; tandis que, pour faire légaliser la signature d'un curé il faut débourser trente sous, lorsque celle d'un juge de paix, ou de tel autre fonctionnaire civil, n'occasione qu'une dépense de vingt-^cinq centimes (*).
€'est pourtaat ce clergé, qui, sur un tel point, marche bien éfîdemment ayec le siècle, qu'on voit se livrer, dans ses mandemens et dans ses sermons, à de si virulentes objurgations contre nos façons d'être actuelles ! On conçoit néan^ moins qu'il y ait pour lui de fréquens sujets
{*) L'antenr mt parle ici'qtte de ce qu*il sait; chaqae kctev peut avoir, à ce sujet , ses connaissances locales. Au reste « on ^est prié de ne pas trop s^elTaroucher de tous ces petits détails^ le goût de notre époque pour la statistique doit leur servir de passeport et dVscuse.
«sa» 3&& «e( irirritutipD. Les talens n'abondent pas dans son sein 4 ses plus fameux prédicateurs n'ont qu'une éloquence de poumons, propre, si l'on veut , à remuer les masses, mais trop incohérente pour agir sur des esprits accoutumés à quelque exercice de la pensée. Quelques uns attirent la foule par des tableaux grotesques de mœurs auxquels les petites maîtresses de province ne peuvent pas manquer d'applaudir ; mais de la bonne et vieille morale, peu de chose; rien, ou presque rien, contre les usuriers, dont la race incessamment pullule ; la plupart sont dévots ou font semblant de Tétre : la charité, les devoirs des enfans, la modération dans les désirs , tout cela est fort légèrement traité ; mais on n'épargne pas les phrases^ on n'épargne pas les peintures, même indiscrètes, lorsqu'il s'agit de commenter le sixième commandement ; on n'attaque le luxe qu'avec des ménagemens inouïs ; car, dit-on, chacun doit aller selon son rang, comme si, en fait de rang, chacun ne se donnait pas le sien.' On s'abouche avec des marguilliers, ou tels autres habitué?, pouvant donner desco&naissances locales, d'après lesquelles on fera des allusions , dont les bonnes femmes seront enchantées, et qui les feront s'écrier que le saint homme sait tout, que c'est un prodige de lumiè-
res, un esprit sublime, un génie universel, et que messieurs tel et tel, qui passent pour les plus beaux esprits de l'endroit, ne sauraient aller jtisque*là ! On se dépite contre ceux qui restent impassibles , quand la foule est entraînée , et qui , bien certains d'être désignés par un titre rague, dont on a fait une injure, se gardent de paraître à une ^ludience où ils seraient le but d'attaques audacieuses, auxquelles il est interdit d'opposer aucune réplique. Puis on porte des défis solennels sur des matières de dogme ; on invite à venir faire des objections dans la solitude du cabinet ; et si quelque niais du pays , quelqu'un de ces demi-beaux esprits, sans étude et sans consistance , dont l'espèce s'est si fort multipliée de nos jours, est asscK sot pour relever le gant, pour adresser quelque épître bien travaillée et bien mal faite, pour demander quelque entretien , où des hommes habitués à la parole doivent, à coup sûr, l'étouffer sous le poids des preuves, on se hâte de signaler, avec la plus singulière outrecuidance, ce facile triomphe, on en fait gloire, comme si l'on avait ré^ duit au silence un d'Alembert, un Diderot, un Voltaire. Puis, quelquefois, on livre au jour perfide de la presse toutes ces im|)rbvisations , plus ou moins factices , avec les historiettes ,
I» S56aC4
les allusioDsau pays, à des temps orageux, les paroles de mépris , les acceus de triomphe , les preuves nouvelles, qu'où aurait pu généralement choisir mieux, et Ton fait Yendre ces recueils à la porte des églises avec les autres objets de dé- TOtion> sur lesquels, sans doute, les marchands spéculent tout seuls ; mais les bonnes femmes même n'en veulent pas, tant il y a peu d'onction et de talent véritable dans les œuvres de ces hommes qui, s'il faut en juger par les éloges dont ils s'accablent réciproquement dads le même volume, ne donneraient peut-être pas leur réputation pour celle de Bourdaloue ou de Massillon.
Heureux encore les vrais fidèles , quand , au milieu des effervescences d'un lèle où ne se glisse que trop de personnalité , ils n'entendent pas ce que nous avons entendu : que le bonheur des peuples serait trop grand si les prêtres les gouvernaient; que, si Ton venait à rencontrer en même temps dans la rue un ange et un prêtre, îl faudrait d'abord saluer celui-ci de préférence à l'autre ; quand ils n'entendent pas ce que nous avons entendu : que les prêtres sont plus que Dieu, puisque Dieu^esceiid sur la terre à leur voixl.,.. Et puis ,' quand toutes ces^choses auxquelles ne nous avaient pas accoutumé
^D 357 o(ek
les vénérablç» ecclésiastiques dont J es soins formèrent notre enfance viennent de frapper nog oreilles, nous apprenons cogp sur coup d'épouvantables crimes , qui , dans ceux auxquels ils imposent une hideuse renommée, sont la punition d'un indicible orgueil , la conséquence de cette fièvre d'ambition , de ces prétentions à la puissance que l'Évangile, certes, n'inspire point, et nous faisons des vœux pour que les chefs se rappellent du moins les inévitables dangers des mauvais choix.
Et qu'on ne croie point que les journaux, dont certaines personnes blâment l'indiscrétion, dont elles accusent même la malice, disent tout. Sans faire de recherches , sans aller au-devant des bruits publics, il est venu à notre connaissance un nombre effrayant de crimes , constatés par jugemens et commis dans un ressort assez borné , par des hommes que leur caractère n'a point soustraits à une condamnation, s'il a contribué peut-être à leur faire éviter la peine. Dans la dernière sécheresse qui affligea la Provence, un recteur, fatigué du bruit que faisaient chaque jour les paysans du voisinage en venant prendre de Teau pour eux et leurs bêtes à la seule source qui n'eût point tari, et
qui était à côté de son presbytère, Tcmpoisonna. Condamné à mort aux assises de Draguîgnaa, où il a été vu sur la sellette , il n'a jamais paru sur réchafaud, et le public ignore ce qu'il est devenu.....
Mais n'entrons pas dans une énumération trop odieuse ; nous n'avons été conduits à cette digression, trop longue peut-être, que par ces retours involontaires , irrésistibles auxquels entraînent des considérations prolongées sur le passé qui n'est point à nous, qu'on veut connaître quelquefois par consolation, et qui nous rejette toujours sur les temps qui nous appartiennent. Revenons à Cette époque déplorable où des excès dont les causes éloîjgnées n^ont pas cessé d'exister, quoique plus enveloppées, se présentèrent au monde avec une arrogance dont la postérité devait être plus épouvantée encore que ne le furent les contemporains.
Au milieu de ces saturnales de Rome chrétienne , pendant ces jours de lâche silence et d'affreuse dissolution , durant ce spectacle de mœurs impures et sanguinaires offert au monde par ceux-là même de qui les peuples ont à recevoir des conseils pour marcher dans la route
du bien, quelques évènemens surnorent, qui devaient opérer dans les esprits de grandes transformations : ce fut, d'une part, la prise de Gonstantinople par les Turcs ; de l'autre , la découverte de TAmérique.
Déjà aux premiers rayons de cette lumière antique, dont les reflets inégaux, mais toujours purs, s'étaient portés sur le Dante, Pétrarque, Boccace et Rienzi, Tltalie avait senti dans ce qu'elle enfermait d'âmes plus nobles et plus généreuses je ne sais quel tressaillement d'indignation qui ne devait rien, ou peu de chose, aux arguties théologîques, ne fut point traité dlîérésie, et valut seulement à quelques-uns des hommes distingués qu'on voyait s'élancer en avant de leur siècle la qualification vague d'athées, dont on s'avisa, moins peut-être dans le pays des Papes que chez nous, de faire un titre de proscription, un arrêt de mort.
Ces athées, ou semi-philosophes, comme on voudra les appeler, se montraient à peu près tous dans les haut^ rangs de la science, de la société, des charges et emplois. Tout ce qui s'élevait dans le sein de lltalie avait une part
^lus ou moins grande aux trésors que, par une foule d'abus, on extorquait aux diferses partie» du monde chrétien. Aussi, lorsque Arnaud de Brescia , prêchant de Tille en ville contre les im« menses richesses des ecclésiastiques et contre leur luxe, voulut, Ixvangîle à la main, ramener Rome si puissante et si*riche aux temps de }a primitive Église, réformer les Papes comme il Fentendaît , et contribuer à une nouvelle liberté romaine , écouté d'abord avec avidité par cette multitude , dont les impressions sont plus généreuses ou que ses intérêts propres ne réveillent que plus tard, il eut bientôt la destinée ordinaire de ces réformateurs en qui se trouve plus d'indiscrétion que de puissance , et la promptitude avec laquelle , pour fruit de ses sermons, il fut^ brûlé à Rome , sous Adrien IV , l'acharnement qu'on mit à poursuivre ses adhérens et à les immoler aux craintes de tout ce qui était puissant et riche en Italie, quelle que fut, au reste, l'opinion qu'on eût du Pape, du pauvre Arnaud de Brescia et desFraticelli^ celte implacable promptitude, cette vigueur cruelle au milieu de tant de mollesse dut suffisamment annoncer au monde que le pays où les premières idées de réforme venaient de naître ne les verrait jamais s'étendre et se propager dans son sein^
i0» 361 oel
Quand d'illustres Grecs, se dérobant au glaive des Osnianlis ou à leurs propositions humiliantes d'arrangement et de paix, se présentèrent sur les rives de Tltalie , apportant, pour prix de l'hospitalité qu'ils devaient recevoir, une connaissance plus intime de Tesprit et de la philosophie antiques , le^nombre de ceux qu'on appelait athées augmenta ; mais il n'y eut point d'hérétiques.
Des gens de lettres attachés aux Papes traçaient en vers assez Kbres des anecdotes liccneieuses avec la même plume dont ils rédigeaient des brefs dans un latin recherché qui se piquait d'être toutcicéronien. Des cardinaux eux-mêmes s'associaient avec gloire à un mouvement littéraire, toujours plus étranger à la scôlastique; et l'on vit même un de ces princes de l'Église marquer impunément le peu de compte qu'il faisait de la Bible, dont le style ne ressemblait point à celui des auteurs grecs et latins qu'il chérissait tant!
II faut avouer que les hommes,.. dont la philosophie de Platon enchantait alors les esprits r avaient quelque raison de s'attacher par la pen<^ sée, par les tiens de l'imagination, à un ordre
de choses qui les tirât un peu de la fange où croupissait le monde. C'était mie grande consolation pour eux de pouvoir se )eter ainsi dans les rêves de la Grèce antique, de se glisser dans la conversation ingénieuse de ces sages pour qur la politique ne fut jamais qu'une partie, une dépendance de la morale , tandis que dans l'état présent de l'Europe chrétienne , et surtout en Italie, ce n'était plus qu'une ambition dépravée, sans mesure dans les espérances comme sans réserve dans les moyens. Ils admiraient, dans la république de Platon , ce qu'on pourrait appeler une sublime incarnation de la justice. Quelques idées bizarres ne pouvaient les dégoûter de leur douce CM)ntemplation. Qu'auraient-ils vu en détournant leurs yeux , en portant autour d'eux leurs regards?
A cette époque, le génie dominant de la cour de Rome était celui des extorsions diverses.
Tous les moyens d'acquérir de l'argent, d'arriver aux honneurs , étaient bons et plausibles, pourvu que le succès vînt couvrir ce qu'ils pouvaient avoir d'ignoble ou de méchant. Aux yeux de Platon et même d'Aristote, mais toutefois avec plus de ménagement en celui-ci pour nos faiblesses, la politique n'était que le sommet de
^»> 363 oe$
rédifice, dont la morale privée formait la base et disposait les ornemens ; et dans les actes publics de ce moyen âge qui finissait, dans ce qui émanait surtout de la cour papale, même quand on voulait bien prendre le soin d'y adapter ces formes religieuses, si propres à féconder les champs qu'elle ensemençait, quel juge assez facile aurait pu reconnaître l'application constante d'une morale pure et dégagée de tout limon d'intérêt!
Mais tous ces illustres platoniciens, que de hautes pensées faisaient planer ainsi au-dessus de leur temps, ne puisaient guère d'énergie dans ces spéculations qui les charmaient. Ils vivaient au contraire dans une incurie calculée, nonseulement sur le besoin du repos, mais encore sur la jouissance des avantages que, pour la plupart, ils avaient dans le monde.
On pouvait bien voir de ses propres yeux ce qui se passait à la cour de Rome, elle se gênait si peu; on pouvait bien même se mêler à ce qui paraissait être moins impur; mais il était convenu qu'on serait discret, et, comine dit Machis^vel , on ne devait point oublier corne egli è maie a dif
toi 564 «en
maie del maie (*) ; ou si parfoîs.on se hasardait à déchirer quelque peu le voile 5 il fallait bien se garder de toute indignation violente, qui eut été prise pour hérétique. C'était seulement avec une indîff érence religieuse bien entière qu'on pouvait parler de la cour de Rome et de ses vices : autrement le bûcher d'Arnaud de Brescia, le stilet qui, plus tard, coupa la pa«role à Fra-Paolo Sarpi, vous attendait
Il est à croire, au reste, que cette îndiflférence religieuse , qui faisait le caractère de presque tous les grands , soit séculiers , soit ecclésiastiques, aurait amené enfin quelque chose de semblable dans le peuple, malgré tout le soin qu'on prenait encore de l'attacher au culte par la pompe des fêtes et la profusion des indulgences, si deux milices uouv elles n'étaient venues quelques temps auparavant offrir leurs services. La religion était entièrement perdue, au dire de l'illustre secrétaire de Florence, lorsqu'elle fut ramenée à son principe par saint François et saint Dominique ; la pauvreté dont ils faisaient gloire, et l'exemple qu'ils présentaient de
{*) Combien il est mal de parler mal de ce qui est mal.
rhumble vie du Christ, surent ranimer la foi dans l'esprit des hommes où elle allait chaque jour s'éteîgnant davantage. Ces deux ordres furent sipuissans, ajoute-»t-il, que même aujourd'hui ils empêchent encore cette ruine totale de la religion ^ dont nous menacent sans cesse les mauvaises mœurs des prélats et des chefs de rÉglise, Vivant toujours dans cette même pauvreté qui leur fut prescrite , ils ont , par la confession et par la prédication, assez de crédit sur le peuple pour lui persuader qu'il ne faut point parler de ce qui est mal, qu'il est bien de continuer à vivre sous l'obéissance de ces prélats, de ces chefs dissolus, et que, pour ce qui est de leurs torts, de leurs mœurs scandaleuses, on doit en laisser à Dieu le châtiment.
, Toutefois ces mêmes milices se corrompirent à leur tour , ou devinrent ridicuks ; et dans certains pays éloignés de Rome, où les yeux étaient moins accoutumés au scandale, elles finirent par nuire à la cause qu'elles prétendaient servir. On vit même s'élever dans leuj sein des esprits réformateurs qui voulaient infliger aux prélats altiers cette pauvreté qu'ils avaient choisie pour eux-mêmes, cette humilité
^» a66 «d dont ils portaîeût avec ostentation les marques
extérieures (*).
'Gepen<)ant, tous les honfmes de savoir et de sens^ dans ceux des États italiens surtout où Ton se brouillait quelquefois avec la cour de Rome, ne gardaient pas cet absolu silence, qui aurait moins accusé, sans doute, leur lâcheté que le désir , assez naturel , de ne pas se voir arracher les jouissances d'une vie à laquelle , d'après le toUr de leurs pensées, ils n'étaient pas habitués à donner un but religieux. 11 se trouva des hommes assez peu favorisés des biens de la fortune, ou tombés dans la disgrâce, comme Guichardin et Machiavel, qui osèrent laisser connaître ce qu'ils avaient vu , et Bacon dit de
[*) Llkérésie des FratieeUi, condamnée par le pape Jean XXI, avait pénétré en France. Le 7 mai 1 5 18, à la poorsoite da frère Michel le Moine , inquisiteur , quatre religieux de Tordre de Saint-François furent brûlés à Marseille dans le cimetière de rÉglise des Accoules, comme appartenant à cette classe réprouvée de religieux mendiaùB qui voulaient qu'on fût conséquent aux précités les plus rigoureux de FÉvangile , préceptes qui , aux yeux de leurs adversaires , ne passaient que pour de simples conseils. L*évêque de Marseille les exhorta en vain k ne pas penser plus fortement que lui ; ils persistèrent avec une constance admirable dans leurs opinions exagérées.
^ 367 ces c<î dernier, qn\>n lui devait des remereimens pour avoir montré avec franciiîse, et sans détour» ce que les hommes font ordinairement , et non ce qu'ils doivent faire.
Les divers récits de ce qui se passait au centre de rÉglise se répandirent en beau style dans le reste du monde chrétiien, avec les connaissances qui étaient venues de l'Orient, et dont l'Italie ne QQ^td^ pas le parfum pour elle seule. Us con«* tribuèrent aux progrès > sinon à la naissance , d'une réforme que la philosophie ne devait point opérer, et tjui, en grande partie du moins, devait être l'œuvre de la Bible commentée par Luther. Député autrefois à Rome pour les affaires de son ordre, le professeur de Wittemberg avait probablement assez vu et entendu. Il put comme Machiavel, mais avec des intentions plus prononcées, dire aux peuples que les coupables excès it l2i Babylone nouvelle avaient détruit en Italie toute piété, toute religion; il put avancer que les Italiens avaient à l'Église et aux prêtres cette première obligation d'être devenus irréligieux et méchans ; dans son éloignement pour Rome , il put se croire en droit d'alléguer que là n'était plus la religion pure et sublime du Christ.
Sans doute, il est daos notre nature de répugner à tous les jougs et principalement à celui qu'on voudrait imposer à notre pensée. Tant que rhomme ne s'aperçoit pas qu'on cherche à le dompter, qu'on est même déjà parvenu à changer son allure, il marche avec autant d'assurance que s'il jouissait encore de sa liberté pleine et entière ; mais pour les peuples dont le sens moral n'est pas oblitéré ^ n'est pas per?»^]^ quel moyen plus puissant et plus facile de re-^ connaître qu'on veut sul^uguer leur pensée^ que de suivre , quand il existe , le contraste de brillantes paroles et de sale conduite, présenté par <!eux qui les endoctrinent et prétendent ki mener.
lies peuples du midi s'étaient fait au milieii 4e la mobilité de leurs impressions qui , trop souvent, s'exagèrent aux dépens de la raison, toujours calme et réfléchie, une habitude sérieuse non des préceptes de la religion , mais des pompes du culte, de ces merveilles tout ex* ^érieures qu'un firmament pur et serein favorisait dans leur développement le plus majestueux. Chez les peuples du Nord, au contraire^ les fêtes le plus solennellement préparées n'étaient pas les plus heureusement servies par le ciel, quand
la» 369 «0$ k grand jour était venu. Aussi s'occupaient^ils beaucoup moins de tout ce qui n'était qu'èxté-^ rieur; moins distraite par l'éclat des cérémonies, Tâme se pénétrait davantage des leçons qui lui étaient données ; la vie intérieure devenait d -autant plus active qu'un dur climat, une nature âpre et peu expansive , contribuaient à la concentrer. On s'ocôupait avec réflexion des choses de Dieu; mais en même temps il y avait des dispositions fort grandes à s'occuper des hommes par qui leur venait la connaissance de ces choses.
Les peuples du Midi, avec une âme toujours entraînée , se prennent si facilement à tout ce qui Jes frappe, qu'en sachant les amuser on le» tient. Leurs réflexions n'amènent tout au plus que des moqueries. Quand ils sont en colère, ils se porteront aux révoltes , aux séditions ; faire une révolution systématique et durable, une révohition , dont la pensée soit la principale puissance, n'est guère en leur pouvoir. On pourra, chez eux, tourner les moines en ridicule; et qui l'a fait avec plus de verve que les conteur^ italiens? Oh pourra y médire du curé, de l'évêque, des cardinaux et du Pape; les bons mots.de Pasquin les plus acérés voleront de bouche en
)» 370 <ef
bbuche; mais ces paroles, quelquefois plud sanglantes que les plus cruelles objurgations de Luther, ne réveilleront aucun désir d'innovafion ; ces moines, doM on a ri le matin, don-» nent le soir des fêtes magnifiques, où l'opinion les absout; ils multiplient dans leur courent les madones et les saints, ouvrant ainsi la car-^ rièfe aux arts, cette seconde existence des Italiens ; les curés, quelque esprit de complaisance qu'on remarque eu eux potir les puissans et les riches , quelques torts secrets qu'on suppose à leur conduite , exercent une série de fonctions qui rassemblent le peuple, qui occupent beaucoup ses jeux et un peu son esprit : il ne lui en faut pas davantage; Il en est de lui comme de ces philosophes italiens dont nous avons parlée qui laissaient faire, pourvu qu'on les laissât philosopher en tout repos et tranquillité d'é8{)rit dans les jardins Rucetlai, ou dans telle autre réunion de sages.
Ainsi là grande renaissance des lettres, celle qui Suivît lès temps du- Dante, de Bbccace, de Pétrarque, et qiii fut principalement l'œuvre de la transifaigration grecque; n'opéra point la réfdrmlî, mais elle y contribua en répandant hors de l'Italie, avec les produits littéraires modernes^
avetles richesses de Taûtiquité ao.ayclleai£ot acquises, certain» tableaux de mœura, étiangemeot dUaoIueSy qui excitèrent des soupçons, des scru*» pule6< dans les âmes que la puieté sicaple de rÉyangile avait le plus intiixierxieiit pénétrées ^ et que des novateurs hardis trouvèrent dans utie émotion toute récente , et mexveilleuseosieat disposées à les écouter.
Maîsi de même que lea firè^es de saint Fran*? çcis et de saint Dominique étaient venus au secours de l'Église dans le moyen âge, une troi* sième milice s'offrit pour combattre la réforme, ^es institutions étaieqt un no^odèle d'babileté politique ; Qn avait tout prévu pour assurer le succès. Toutefois en se jetant dans la mêlée, en ûiauiant leurs armés, en les étudiant^ ces âuxi)iaii?es nouveaux ne pouvaient pas empêcher que leurs adversaires les étudiassent aussi ; ils employaient pour la défense tout ce 4ui était à leur portée, mais sans pouvoir déro- , bel aux autres toutce qui allait à l'attaque, et cette lutte, où les deux partis semblèrent d^abord garder leur terrain , ne pouvait pourw tant que devenir funeste à celui des deux pour qui elle donnait lieu à des divulgations nourvelles, qu'il prenait pour des ressources^
«a» 372 «ef Les Franciscains et les frères Prêcheurs ayaient mieux réussi : ils ne furent pas tentés d'ouyrir une guerre de plume. Les foudres qu'ils lançaient du haut des chaires ne pouvaient point leur être renvoyées ; ils n'avaient qu'un auditoire , et les autres cherchaient des lecteurs. La différence est grande.
D'un autre côté, un monde nouveau avait tout à coup apparu , n'offrant aucune trace de tout ce qu'on croyait le plus nécessaire au monde qu'on habitait. Des hommes venaient de se montrer à l'Europe, qui faisaient encore leurs premiers pas dans la carrière du genre humain. Des nations, auparavant ignorées, après avoir d'abord étonné le monde par l'étrangeté de leurs habitudes, et quelques-unes mcme)>Qr celle de leurs arts, donnaient matière à penser par la similitude de leurs besoins avec lesnôtres.Les combinaisons de la pensée humaine prirent un essor . inattendu. Le monde qu'on venait de découvrir fit accroître les relations commerciales, même entre peuples voisins. La liberté d'esprit, que la réforme encouragea, s'étendit à tout; des matières religieuses elle passa triomphante, et toujours plus hardie , à tous les objets que peut embrasser, explorer la raison.
Les sciences, qui naissaient, ne tardèrent pas à paraître redoutables. On crut un moment que ceux, dont les traits acérés, autant qu'ils pou-r vaient l'être, .n'avaient , pu cependant entamer la réforme, seraient plus heureux dans une autre entreprise , dont le besoin se faisait sentir, et parviendraient à diriger l'essor scientifique de manière à l'étouffer.
Les Jésuites, en s'occupant des sciences et des lettres, ne paraissent pas avoir eu d'autre but. La médiocrité constante des œuvres que les plus habiles d'entre eux nous ont laisisées le prouverait au besoin.
Mais cette entreprise n'était pas moins insensée que celle de l'ardent Savonarole, lorsque, dans les fêtes du carnaval, entouré d'enfans dont il faisait les ministres de ses fureurs politiques et pieuses, il donnait pour spectacle aux Piagnoni ou : pleureurs , ses partisans , des auto-da-fé solennels de livres rares, de tableaux et d'autres productions des arts, enlevés à leurs propriétaires, qu'il, avait alors le plaisir si doux d'appeler Arrabiati^ enragés.
Les conflagrations du fanatisme pourraient à^
to» S74 «I
fou-te IwcedevenilTsi TÎ^ente»5 que tout ibabument du génie disparût, qu'ancim modète ne Fe»tàt ; tnaîs tie voaloir yefser <fue gmitte à goutte ees eaux de la science, icpi, loin d'^tancher la aoif, ne font que la rendve inextinguible , c^st ae montrer seulemènt^capable de yolonté ^avantage bien atéritie ici ; car , que peut la volooté la plus forte contre le cours ordinaire deâs choses ? Que peut opposer une société d'hommes plus ou moins adroits à ce torrent de curiosité que les siècles enflent sans cesse et se transmettent toujdufs plus Imrge et plus itnpé-* tueoxî^
On doit pourtant savoir quelque gré à ces^ bommes qui voulaient nous mesurer la science, et qui, par cela seul qu'ils l-ooit mise dans leur petit vase, ont été cause qu'elle a i^sé àipleins bords.
Pour se consoler dé ses efforts infructueux en Europe, on vit la même société envoyer une partie de ses membres à la conquête des âmes dans les terres nouvelles^ Tandis que ses projets de civilisation n'aboutissaient qu'à faire des espèces de congréganistes , au milieu desdéserts, la culture des sciences amenait dans
im 375 «G( cette Europe , où 1^ liberté d'espdrit sjétaU accrue par )e4 soins «xuêmes qu*0Q avait, pris pour arrêter soq essor, une philosophie hiea3 plUs frondeuae que cejile 4efi Italiens, au tei[ups du cardinal Bembo , bien pljiisi pénétrante et plus vQSte dans le présent , mais .non moins in^our ciante de Tayenir i ,et que la pojOlitique , qui est une de ses b|:aaches, devait prendre dans toute sa studieuse et noncbaLante incurie, poureniaire un instrwmeokt actif de révolution.
La secousse qne TÉglifte jreçuj: en Ifrs^nce iiit l;errible ; on eût dit qu'elle ne pourJ:ait pluSjSe relever. Bientôt cependant çn ta v^t se dégager des ruiner entassées autoyr d'eUe ^ semb^Uble au papjUon qui se dépouille peu à peu de sa chrysalide et s'envole; pqis, quand elle pe remontra aux yeux , belle d^ persécutions qui i'avaient épurée, toute resplendissante desiblq^-* 4iires qui avaient ranîmé ses forces loin de l'épuiser, qui, de caduque et de débile qu'elle était auparavant, l'avait rendue jeune et d'espérance et d'ardeur^ des philo^opbes,se;surpriçent .applaudissant ànon triompha, et partageant de bon -cour toutes ses;JQÎe3. A quoi a-t-il tenu q^e cette auroreupuvelle ait annoncé ,un jour pipips nua^eutY et^moin^ sombre? .i quoi a^t^il tpnu
^igitized by VjOOQIC
que ce principe religieux, qui, à son réyeil, penéira tant de cœurs, n'ait traversé notre époque dans toute sa pureté native ? A quoi a-t-il tenu aussi que cet autre principe , si précieux pour les peuples, et qui, par une alliance sagement opérée, avait retrouvé tant de force et promis tant de bonheur, ait été rencontré, si non combattu, par tant d'intérêts ignobtes, de cupidités éhontées, d'ambitions puériles, de grandeurs retentissantes , mais creuses, de petitesses politiques, de ridicules laidement productifs, de bas^ sesses étrangement heureuses? par quelle dbu^ ble fatalité un siècle que bientôt nous n'oserons pins appeler des lumières^ depuis que tant d'obscurités, réelles ou factices, s'y multiplient, depuis que tant de mensonges le défigurent, est-il devenu , par un inconcevable mélange d'hypocrites de toutes les couleurs, de niais de toutes les façons, d'exaltés sans force, de beaux parleurs sans génie, l'époque ta plus bizarre peutêtre qui ait jamais défié le burin de l'histoire P
Il n'est pas probable que le troisième ban , levé au service de l'Église, obtienne des succès de quelque durée. Il n'y a là ni l'humilité extérieure des enfans de saint François, ni leur lèle pour les intérêts du petit peuple ; il n'y a pas,
non plus l'ardeur théologique des disciples de saint Dominique, bien que le désir des auto-dafé n'y manque pas, et qu'il y soit même assez vif. Quelque nom que se donne la milice nouvelle, on ne trouve pas même dans ses rangs des hommes qui rappellent de loin ceux dont l'ancienne société pouvait s'honorer. On y voit bien une certaine ardeur démocratique , nécessaire pour remuer les masses; ce principe serait assez puissant, si des idées de finance, idées toujours antipathiques au peuple, n'en affaiblissaient la force : trop imbu de l'esprit matériel du siècle, tout cela ne peut aller qu'avec lui : mais ce siècle, où ira-t-il? que deviendront et la religion et la liberté, ces deux cultes qui ont eu leur temps d'ineffable grandeur, devant cet autre culte si fervent , qui ne reconnaît au fond que le budget pour idole? Question immense, que chacun peut résoudre à sa manière , mais que le temps ne résoudra certes que d'une façon.
Quoi qu'il en puisse être, et en attendant que les actes divers dont nous sommes témoins deviennent de l'histoire à leur tour, occuponsnous un moment encore d'Alexandre VI, non pour rappeler quelques crimes oubliés , mais
pour combattre uuede ces idées .qu*on pourra appeler criminelles y tant elles moutient 4%^ ceux qui les conçpiFent et les e:q>dinent u^ oubli profond d^s intérêts de rtMioMioité I
Quand un de ces méchans hommes , qui ce montrent parfois à la tête des sociétés, parvient à ses mauvaises fins par des moyens qui, dans un pays de bonne justice, conduiraient droit à l'échafaud le simple particulier dont ils animaient fait la force, il se trouve toujours dans la suite des temps quelqu'un de ces rhéteurs, dont l'habitude est de s'échauffer à froid , et de donner à l'objet de leur caprice des proportions boursoufflées, pensant toujours qu'il leur en restera quelque chose à eux-mêmes ; il se trouve toujours, disons-nous, quelqu'un de ces plats amplificateurs qui appelle le prince pervers , mais heureux, une forte tête^ un grand homme. Et le vulgaire insensé d'applaudir , de répéter cet extravagant éloge, cette infâme calomnie dirigée' sur tout ce qui fut vraiment digne du nom de grand !
Si , pour arriver à cette grandeur qui étonne les hommes, il faut avoir -fait quelquie chose .de
» yé9 KOI difiàcile et d'îaaocaytumé 9 qu'y a^tnl dèiic de plus difficile , de plus ÎDaccoatumé que le Wen ? Mille voies mènent au mal , mais la voie du bien est unique comme celle de la vérité ; elle e«tunique et rude 5 des obstacles sans nombre s'y rencontrent, qui découragent dès Tabord les âmes communes. Gardons-nous donc d'appelej: grand quiconque n'a pas fait au moins un peu de bien aux hommes, un peu de ce bien qui échappe et se dérobe quelquefois aux intentions les plus droites , quand elles ne sont pas appuyées de celte fermeté d'âme, par qui seule sont distingués lés individus de notre espèce qu'on voil élever une forte tête au-dessus du troupeau. Mais réser^ vous notre indignation pour tous ceux qui ont fait le mal, de quelque apparence de talent que ce mal ait été enveloppé ; et qu'ils trouvent sans cesse un écho dans nos cœurs ces beaux vers d'un poète italien, qui, s'adressant à la cité de Florence ,. la félicite d'avoir donné le jour à Machiavel, à ce hardi révélateur des crimes da ppuvoir, et s'écrie :
Te heata, gridai,
. Quando il monuineuto
Vidi ove posa il corpo di quel grande Ghe, temprando lo scettro a' regnatoid ,.
)» SftO«| Gli all^r ne sfrcmda , ed aile genti srela Di che lagrime grondi , e di che sangtie (*) !
(*) Foscolo, dan» GU SepoUtri
Heureuse Florence , m*écriai-je » quand je tîs le monument ' où repose ce puissant génie » qui , reforgeant le sceptre des rob, en arrache les lauriers , et montre aux peuples combien de larmes en découlent , et quels torrens de sang !
1*VWVW%W*WVW*WWWVVWWWVW»^