‹ Histoire du Pape Alexandre VI, et de César BorgiaChapitre 6 sur 7 · I» SM · texte numérisé non relu

I» SM

Mais pbrce que le duo de Yalentinoi» etaigciàit qu'une fois ses engageaient rémpliB, on Hé voulût plus le laisser maître de ses actions , il fit deknailder à GpùKalve un sauf-conduit et deux galères pour se rendre à Nuples. Cette d^etnande fut faite* aiee le consentement du gardien qu*oli lui avait donné ^ let par rentretniso dés card!^ QâuxBorgia et Raniolino, qui , étant des pai^éùs, n'airaient pas t^rli voir beaucoiiip de sûreté pour eux à Aomev et s'étaient retJ^ défà daii^ la «file où il comptait tti^uter uh refuge.-

Dèfr que le saufHtoijduit fût anrivé, il û'atteti-^ dit pas les galères ) et se rendit secrètement à lïeftuno ; le cardinal de Sainte-Croix lé lui pet*mit : de là . sur une petite bàrt{iie , il se dirigea yfers JNa^kfs^ où rattendait le prix de ses anciennes trainisCMis. Car^ apiès avoir été reçu pbt Gonzal Vé aTéb les plus éclatantes m arqiié( d'hoti^ iieur i après qu'on l'eut encouragé à repretadl-e seà grands desseipSy et autoriisé à le^er dés hothmëà dans le royatxnie, ce en quoi il aviift tiétiësi à cause de la multitude de ses vieux partisans et sdidatsqui&'y trouvaient, après même qii'én lui eut dovmé des jgatèreb pour tdetieir isà trbupe àHii secourk dé'Pîse, qu'il devait mettre ensuite au pouvoir de Sa Majesté Catholique ; au morticnl

4e s'f^mbarqu^r ^ et en sortant du château où il venait de dire adieu à Gonzalye, it fut arrêté par Nugnio Gampejo , qui le déclara prisonnier du roi «on joQaiti'e.

A ces paroles , César poussa un profond soupir» indM^it )a fortune qui Tayait titoonpé A brusqi^eoiei^t^ se pl(^igi)it d^avojr été tirahi $ou0 la foi de^ tr^ijt^a» pvkis esbaya de pifendre la. fuite ; ïm^\9 ce fut e|i y^iH; et, çaos qu'aucuai dôs siens pOt Yepir à ^pn siidle ^ il fnt cbnduit en pirison.

• Vies lor^) ,çet i>pmmi3, qui Uvait fait tant de bruit, ne fut plus ri^ii absqlument^danB le rn^u-* de ; et le 'poète S^nnan^ar put avec iaisai> fairb sur lui ce distique :

Omnia vincebas, sperabas omnia, Cœsar ; Omnia deftclunt, incipls esse nihil.

GpDfealvte envoya aussitôt à H i^naisôn que son prJsonnijer avait babîtée; c'était pdur enlever et anéantir le sauf-conduit. Ne pouvant empêcher; toutefois, que le public eût connaissance de cet iicte> tl niîjt en avant. et. ât valoir pour te discnl> {1^ p^fiaieurs rdis<)bs , et surtout l'exprès corn**

mandement du rai, qui devait * Remporter sur un sauf«*condi]it.

La vérité est qu'il avait demandé lui-même cet exprès commandement.

Le Pape lui avait adressé de si vives instances pour se rendre maître* d'un homme si inquiet et si dangereux , bien que désarn^ , qu'au lieu de porter le roi d'Espagne à le dégager de la parole donnée , ou de s'en dégager lui-même en fai-> sant avertir secrètement César» il écrivit de manière à recevoir Tordre de le retenir prisonnier ; et jusqu'à la réception de cet ordre , il employa

divers artifices pour empêcher César de partir.

Quand ce même Gonzalve fut tombé un jour dans la disgrâce de son maître, il confessa à ses amis que , pour le service de ce prince ingrat , il avait fait deux choses dont il se repentirait jusqu'à la fin de ses jours ; c'étaient deux manquemens à la foi jurée; l'un envers Ferdinand, fils du roi Frédéric , et l'autre envers' César Borgia.

L'ordre du roi portait non-seulement d'arrêter le duc, mais de l'envoyer en Espagne, pour plùa

de sûreté. En conséquence, il fut èfpbarqué sur la flotte de Liscano ; et Prosï>er Colonne raccompagna avec plusieurs vaisseaux de guerre , dans la erainte qu'il ne fût enlevé par les Français, nonobstant la trêve faite entre les deux, couronnes. ' » .m •

La flotte arriva beureu^émeat en Espagne.

Césat fut meùé prisonnier d'abord à Concilia, ensuite au 'château de Mediria del Cacni^o^^

Pour donner un prétexte à son emprisonnemont, et pour répondre à Louis XII, qui aurait pu le réclamer comme capitaine de ses gardes et Pair de France, on s'avisa de mettre le fils du Pape Alexandre aux prises avec l'Inquisition. Ce tribunal ^ dans ses poursuites , l'accusa d'avoir proféié dea blasphèmes hérétiques ^ et lui reprocha d'être athée et matérialiste.

Il resta en prison l'espace de deux ans. Mais, étant parvenu à s'évader au moyen d'qne corde et de chevaux q«e lui fournit le comte de Bé— navente, il se rendit ert Navarre auprès du roi Jean , son beau-frère.

De là , il lui eût été bie^ agréable de passer

en Firan^e ^ pour tenter d» remettre $ur )md sd fortune ; mais l>oiii3 XII qe Tovlut {las le Juî permettre, parce qu'ayant déjà fait la paix et coqcJq udQ alliani^e de famiUé aTec k roi d'Aragon^ au tnoyiea de ({Moî ce^ dtu^i;: (anciens rivaux s'étaient mutuellement engagés à opprimer ^ à perdre le roi de Navarre, il ne lui parut pas conven^Jl^ de receFoir de npuvfeau S0us laa proUc-tioo Uu homme qtii était pareût de Tua et énoemi de l'aiitr^i on le vit mêMe, paur flôreiplaiiiF.à Ferdinand , confisquer le duché de Valence et toutm h^ pen/»iopt précédemmept asaigDé^ à Céaar sur le trésor* Cfeliiiriîi fut dooc contraint de rçBtjer en Navarire.

Quelque teoips après^ il suivit sdn heaii-frèrê ddJis Une guerre contre un vassal puissant qui s'était itéTolté; il. combattit arec coJuBa^« et fut tué auprès de Vianâ, le $2 mard t5o^, dank un fait d'armes où son parti resta vainqueur.

Aiï3si périt cet homme , après, avoir perdu tout ce qu'il avait acquis par tant de crimeè et par uhe iaiplivité d'ambition bi grande, si effrénée. Son corps, n'ayant pas été r^onjbu, €utd«M pouillé par les Navarroîs eux-mêmes; mais un de MA écuy^ais, qui le retvouva , le mit éhr un

m» âre^i ici cliéval ^ d(s laf thème maDièpe que son frère , \t 4luo d^ Gftfifdie, atrait été placé autrefois, et le meha à Patdpeluue , 6Ù il fut énâe^èli ds^ns là même église dont il avait été areheiféqtië en sôii eiifâfîïfce: ' ' ' '■ ^' - -

H laissa, de son mariage Lçuise de Bdr^iai du* ohesQf^ de Valentîaôis^ ibaviée, en 1 617, à Loiiift de La Trémouille, pair de Franca, et, ea iSSg^ à Philippe de Bourbon-Busset, de la maison royale de France, et petit-fils de Louis de Boiirïon , ëvéque de Liège.

Tel fut Thomme que Nicolas Machiavel ose présenter comme un modèle aux princes improvisés par la force ou la ruse, et qui ont à se maïut^tiir en des Étais dont la poiJSéSsion leuy pourrait èiré disputée. Mais t6Ut ce qu'eâstèigne uii pareil modète së réi^Ufnferàit en eefci, ijue les morts ne reviennent point ; majiitiine qui fermât de tout temps, rlt>tis le savoris, là' seule poHtique dès scélérats.

Le duc de Valentinois n'en eut point d'autre ) .

«ap 302 «i

et le secrétaire de Floreoce, historien si habile de sa patrie, commentateur si profond de la grandeur romaine, pouvait , sans rappeler tant d'actions criminelles die Thomme qu'il semble avoir plus expressément choisi pour son héjros, établir, sous une formule à peu près ainsi réduite et simplifiée, les principes d'après lesquels le fils ambitieux d'Alexandre VI, inspiré, aidé par son père , agissait.

Nous n'avons pas vu, comme Voltaire, que César Borgia ait fait valoir , pour envahir huit ou dix petites villes et pour se défaire de quelques petits seigneurs, plus d'art et de talent que n'en mirent les Alexandre, les Gengis, les Tamerlan , les Mahomet à subjuguer une grande partie de la terre.

En Appréciant à leur valeur véritable le mérite de tous ces fiers conquérans , on pourra seulement reconnaître que, si César Borgia les surpassa en quelque chose , c'est bien certainement en ceci : Il montra, de même que son père , la plus incroyable audace , la plus perverse aptitude à tout se permettre , qu'on eût , encore vue.

Bn eff^t , jaûiais on ne se joua plus amptinément des choses saintes; on ne profana jatniRis avec une impudence aussi marquée l'usage des pouvoirs confiés à TÉglîse ;^ jatnais^on n*affecta plus de cnépris pour tout ce qu'on appelle ici-bas verluft humaines,; jamai^i le sang ne fut phis traîtreusement versé, jamais le poison ne se glissa avec plus de, perfidie dans les veines de rhoiDme qui embarrassait par sa présence , qui entravait des pas ambitieux, et dont enfin là mort pouvait, n'importe en quoi, être utile»

Jamais, non plus, on ne vit les crimes les plus odieux , les plus atroces > avec autant d'in^ différence que dans cet abominable siècle, par qui furent précédés lès temps de la réforme , que dàos cette cour papale, pius abominable encore, à laquelle donnaient le ton Alexandre et César Borgiai, deux des hommes, sans contredît, qui ont le plus déshonoré notre espèce.

Mais comment donc était-il arrivé à une corruption si profonde el si étrange, ce siècle, dont 1^ premières années avaient vu le clergé luimême demander, poursuivre une réforme légale, qui aurait épargné de grands maux à l'Église? Quels funestes antécédèns l'avaient fait

aboutir là? Par qqels degrés de succession , des ^tres tout-*à*fait dénattirés afateut^-ils donc pu recueillir l'héritage des saints Apôtreai?

Ne serait-ce point qu^auparavant déjà, et biea aiipaf atanty d'autres héritiers de Pierre n'avaieût pu se contenter d'un sî^iple patrimoine de pré*dications et de vertus, d'un touchant pou?oir de bénédictions et de prières ^ d'un empire de larmes versées pour les hommes coupables et avec eux?

Qu9ind la capitale du monde était devenue un va^tc goqtfre, et, si Ton peut dire^ un insatiable cloaque^ où non moins que l'or des peuples affluaient de toutes parts lès vices les plus infâmes; quand 9 de leurs mains ensanglantées, Ic(s cQuquérans de l'univers ne savaient plus arracher des trésors que pour salarier des forfaits nouveaux , pour demander au génie d^s a&aiichis, des esclaves ^ l'invention, de quelques voliipté$ monstrueuses, pour se vautrer avec raff^uemeot dans les plus dégoûtantes, les plus avilissantes débauches; quand l'empire ronpidin allait SQ noircissant de crimi^s, bien plu» encorô qu'il n'éclatait de gloire , de cetle gloire , coctt-? pafne $ouvenit tbùte honteuse des triomphe^

lab 505 «^

guerriers, parce que dans ces triomphes, jpaur l'ordinaire, vainqueurs et vaincus voient également se perdre leurs institutions et leur bonheur; quand Tibère épouvantait les peuples du bruit de ses sombres proscriptions , de ses fureurs si lâchement étudiées, et des infamies plutôt 'soupçon nées que «connues de son séfour à Caprée ; quand lliomme , ce semblable des puissans et des riches, était si peu respecté que, pour mettre ^ur leur table des chairs plus délicates, plus au gré de leur appétit, on engraissait publiquement des murènes avec ce quelque chose qui avait eu des membres, un visage, une pensée comme nous; alors, disons-^nous, à cette même époque où , avec les derniers triomphes , était entrée à Rome la plus extrême corruption, ne vit-on pas naître et s'élever dans un coin de la Syrie une religion de mansuétude et de paix, qui brisa ce qu'il y avait de plus honteux dans l'esclavage des nations ; qui réfréna les extravagances de ces grands parvenus, de ces généraux^ de ces empereurs que la fortune, dans toute son ivresse, créait tout à coup et faisait apparaître, parmi la soldatesque émue, comme les rois des festins an milieu des orgies; qui, par des reproches tantôt pleins de douceur, tantôt âpres et sévères comme la vertu indignée, commença

«a» 806 «a( d'^apaisçr les ternpêtes de l'ambttit^n , lesbouil* lanoeinens de cette fièvre du pouvoir si prompte à eooauiper, d'ordinaire, tout honneur , toute Fçrtu ; puis vint^ par les exemples d'une charité infatigable et san$ bornes, par l'exposition sim-^ pie et touchante d'une morale pure , rappeler aux homaies qu'ils étaient tous £rères, et les tira des w\eé d'ignominie et de désordre où ils épient depuis si long-temps engagés?

En ces temps qui précédèrent la réforme , et ^ont p<^us avons essayé de retracer quelques aq^ nw^i cette o^ême religion de mansuétude et de pî^ix, ce culte d'ordrç et d'amour avait-il été répudia par les hommes? L'Évangile avait-il perdu sa douce piiissance? Avait^on abjuré ses précep*^ tes si populaires et si sublimes?

Lç divin fondateur du christianisme ^vait dit que son royaume n'était pas de ce tnonde; ceuX qu'on vit successivement à la tête du troupeau chrétien ne se montrèrent-ils jam^vis oublieux de ees paroles expresses de renoncement, de ces promqs^es formelle,s de garantie adressée? auji; puissances dq la terxe, et par lesquelles la voix aaiate qui les proféra avait bien certaiaement lié tous Cjei^x qui seraient appelés un jour à con-

■» $07 «ef ^iiuier son œtiTre, l'œuvre de la rédeCQption^ pour qui seule ua être céleste avait pu descendre au milieu des hommes ^ toutes les œu¥res de la, politique ayant été laissées^ depuis rorigine des ;€hoses, à leur libre et pleine disposition^

En œnsultant les annales mêmes de rÉglise^ ^ous pourrons voir Tesprit d^ mansuétude et de ^aix n'aller pas plus Joîn que les persécutions dont un culte encore nouveau et des pratiques -saintes d'égalité , des principes religieux de U~ berté plus ou moins visdy:>leiDent hostiles envers Tempire avaient été atteints; nous trouvions cette Église inquiète à son tour, et persécutrice dès l'instant qu'elle fut libre ; nous la suivrons auK pieds du pouvoir impérial , sollicitant son entremise pour punir , et se disposant de bonne heure à faire brûler dans ses t^riomphes ceux qui ne marchaient pas tout-à*iait avec elle, {Rongeant ainsi i imiter, Néron qui, dans les jeux du cirque, ordonnait qu'on brûlât, en guise de flam^ beaux, quelques-uns de ces chrétiens humbles encore , dont la main n'avait point voulu j6ter quelques grains d'encens aux dieux de l'empire; dominée par un instinct irrésistible d'énvahisser ment , elle nous apparaîtra^ comme un fleUVe turbulent et superbe, <Jui semble frémir le long

de ses rires naturelles et cherche à les débiurder sans cesse ; nous « apprendrons alors à distinguer l'Église de la religion qu'elle est appelée à servir, et dont trop souvent elle altère le principe; nous oserons ne pas la confondre avec cette religion toujours une, toujours uniforme dans ses vues, qui ne sont que pour le ciel , toujours liée par les paroles de celui qui Ta fondée.

Voilà cornaient^ et Ton est bien forcé de le reconnaître plus d'une fois , deut choses ayant le même principe ne se ressemblent pas toujours; c'est ainsi, pour en citer un autre exemple, que, dans nos considérations, dans nos retours sur les choses d'ici-bas, sur les choses dont la.con* duite nous est livrée , nous sommes amenés par ]*aison , par amour de l'ordre , à ne pas faire un seul bloc et des ministres qui doivent aider à la marche du gouvernement, et du roi qui les nomme, et de la notion qui les paie et qu'ils ne refusent pas toujours d'outrager.

Tant que l'Église, pour se rendre chère au peuple non moins qu'aux empereurs, s'était seulement glissée dans les fonctions municipales, dédaignées, redoutées depuis long -temps par les laïques, à qui les lois de l'empire les déférait,

et pour qui elles n'étaient plus qu'un assujettissement, un fardeau 9 on put', en la voyant ainsi embrasser, une charge souvent : peu légère , sp<^ plaudir à ce zèle, qui, bien qu'au fond asses^ intéressé, était néanmoins utile auxpopulations, de plus en plus malheureuses, accablées.

Plus d'une fois l'antique clergé intervint dans la cause délaissée des peuples, dont il s'était établi le tuteur; plus d'une fois, il se mit à là tête du pays pour le défendre , et , s'armant de l'Évangile, arrêta, par ses supplications ou par ses menaces, les coups d'un pouvoir irrité ; plus d'une fois, quand les barbares, entrés dans leur carrière d'invasion , et poussés par leur nature sombre et féroce, songeaient, envieux qu'ils étaient encore de la civilisation et de toutes lea apparences d'un bonheur qu'ils ne pouvaient comprendre^ à poursuivre sans repos et sansi trêve les hommes plus policés, mais amollis, à leur donner la chasse comme aux animaux des.

forêts dont leur^ bandes dévastatrices étaient naguère sorties, plus d'une fois, quand ils levaient leur framée pour détruire, égorger, anéan* tir tout ce qu'ils allaient trouver sur leurs pas ^ un vénérable prêtre se présentait à eux,; dans toute la dignité de'ses fonctions religieuses, leui;:

«a» 810 «d j^riail ftu Qom d'un Dieu qui leur éttit eiicorr ioconnu^ mais qu'il promettait de leur faire coûDattre; jetait ainsi dans leur âme une de ces impressions mystérieuses, si puissantes sur l^omme sauvage, et les voyait, à saroix, se calmer, s'arrêter tout à^ coup , comme ces^eaux bondissantes d'un torrent immense et soudain, qui njenaçaiéni naguère d'engloutix toute une dté alarmée ^ mais qui , détouruéesâ propos part un barrage, une digue ^ une saignée, vont se sépandrr en nappes tranquilles et majestueuses^ au sein d'un fleure ou de la met*

Dans cet exercice utile des fbnctkms municipales , adroitement partagées avec les chefsdu peuple les moins paresseux, les moins atteints dn dégoût politique , d;ans ee crédit qœ lui reconnaissaient les maîtres tempordls dir mondé, dans cet empire que, par son aspect et par ses paroles, elle obtenait sur l'âme dure et revéche des barbares, TÉgltse put comprendre pleinement toute sa force, toute la capacité de pouvoirr tonte la grandeur firtuie qui était ea. elle.

Mais à un individu , par modestie, par bon n&ù»y par insouciance et nonchaloir philosopbi-

I» 311 oeK que» se résout quelquefois à ne pas faire tout ce qu'il peut, quel corps^ quelle agrégjttiaû d'hom-^ mes, d'autant plus puissante qu'elle seva jpilus eompacte, eut jamais dans les règles qui la di-« rigefat et la maintieDuent un tel principe de modération ?

Quand on est en nombre et en force , peuton se résigner à remettre bien loin , à ne tenter pas d'abord tout ce qu'on se croit appelé à faire? Peut -on laisser fuir ce qui vient à nous^ ne pas prendre tout ce qu'on trouve sous sa main, ne pas user d'un droit, en un mot, qui, pour les forts, n'ffet circoîiscrit , limité que par le pouvoir?

Le pôuroîr est tout pour la plupart des hoto- • ities; il est tout, et sans restriction , poùt toutes leis masses préalablement et suffisamment orga<^ nîsées. '

Et comme l'Église, bien qu'instituée par te ciel, ne se compose que d'hommes vivant, agissant par les mêmes lois de mouvement qui agitent tout ce qui porté face humaine , il ne faut pas s'^tonnèr sans doute de ce qu'elle a fait } il ne faut pas lui en vouloir^ politiqucfttiet^t

i» 3tS iCf

parlant , car elle a obéi à sa nature terrestre ^ bien distincte des pouvoirs qu'elle tient d'enr haut ; mais il est bien permis toutefois de porter un œil impartial, quoique austère, sur les résultats où elle fut entraînée^ du moment qu'elle franchit les limites de sa constitution primitife,. si pure et si nette de tout engagement temporel.

li'Églîse , en suivant Hnstinct de toutes Tes agrégations qui veulent durer, avait acquis déjà* Tes deux conditions indispensables pour arriver à une grande puissance : Tunité et le nombre^

L'unité était dans son sein, toujours plus vaste,, toujours soulevé, toujours tumultueux et bouillonnant ,. mais retenu sans cesse dans les transports ,. dans les élans qui pouvaient nuire. Toute dissension naissante- était sur-le-champ réprimée ; tous les germes de discorde étaient sévèirement étouffés ; toutes les hérésies ou séparations de croyance les plus subtiles .étaient anéanties aussitôt qu'elles venaient à poindre.

Quand la controverse et ses aigreurs irritante» ttt funestes ne suffisaient point, la perséeutioa accourait, ralliant avec sa verge sévère, inflexi-

ble, les membres du troupeau qui auraient bieavoulu s'écarter et suivre d'autres pasteurs.

Un centre d'influence, de pouvoir, s'était établi , s'était maintenu*. La ville à bon droit éter-neNe, qui, de ses murs, vit s'élancer jadis ceux qui soumirent le monde par l'épée , devait être égialement le point de départ des hommes diversement saints qui aspiraient à le conquérir par la parole.

Mais l'empire romain tombait de toutes parts; en dissolution, lentement, toutefois, et comme un cbéne antique où quelque portion de feuil* lage se montre encore, non pour parer le tronc,, mais par pudeur, si l'on peut dire , et pour ne pas cesser tout à coup d'opposer une couleur de vie au spectacle repoussant de ruines qui s'a«grandissent chaque jour, se poussent et s'engendrent. Sur quelqu'un de ces débris d'empire venait s'asseoir yiolemm.ent une domination nouvelle,^ fondée par des barbares, et que d'autres barbares renversaient à leur tour. Puis, du pur sentiment de l'indépendance personnelle, semédans le monde par les hordes germaniques, et dont probablement plus d'jun Gaulois, plus d'un» Romain »'était imbu , on vit éclore ces milliers

de souverainetés iftolée»^ solitaires , fragmeDs désormais complets d*une soureraîneté plu» vaste , qui n'avait trouvé qu'un Charlemagne pour la tenir dépendante , serrée , et dont les successeurs d'un grand homme avaient laissé le pouvoir de cohésion s'échapper de leurs^mainsr Peu à peu^ tout ce qui possédait voulut être fort afin de n'avoir plus de cooipte à rendre ; on s'abri-* ta , on s'entoura de fossés, de murailles, et sur toutes les hauteurs qui dominaient les vallée^ ou les plaines , puis sur celles qui étaient à portée des chemins publics, des rifières navigables, des bords de la mer, d'innombrables châteaux s'élevèrent où quelques compagnons de fortune, que l'habitude, Timpuissance de se faire uti ^rt par soi-même ou l'incurie soumettaient à un ami plutôt qu'à un chef, vivaient avec le maître et 'sa famille^ et où ce maître, despote absolu, qui n'avait d'autre loi que sa volonté, se retran-^ chait dans son petit empire ex^ùitè par des serfs, agens de culture, et, dân» Toceasion ^ instrumensde guerre. Au souverain uDiquedel'ancienme Rome ^. aux souverainetés plus resserrées qui avaient été le prix des invasioDs suoeessites^ se trouvait substituée, qu'on nous perocietté oette expression , la petite, monnaie des souver^ains féodaux; petite monnaie qui, €la0):s le» lieux oji

UN 31:^ «en

elle ayatt cours , jouissait d'une Taleui" intriol-^ sèque beaucoup plus forte , peut-^étre, que ne l'avait jamais été, dans ses plus beaux fours ^ l'autorité disparue des empereurs.

Eh bien 1 au milieu de tous ces brisemens ^ de toutes ces transformations ^ de toutes ceis phases du pouvoir, l'Église, gardant son unité de croyance et d'action, l'Église, toujours fidèle à ses vœux d'agrandissement/ à son besoin d'universalité, prenait place, autant qu'elle le pou** vait, au banquet féodal, devenant elle-même guseraine temporelle 9 au centre du vaste terri;;* toire qu'elle embrassait par le culte ; pui^, se montrant tout à la fois vassale et suzeraine dans mille cantons divers où des évêques, des abbés, des curés possédaient des serfs, rendaient ou exigecuent rhommage ; ainsi depuis ^ dans ksi terres du Nouveau^Monde, le clergé catholique a^tu des esclav<fcs et en a encorejr ne dédaignant pas plus, quaud l'occasion s'en présente^ k possession des sueurs du fidèle que l'assujettis*sèment de son esprit et de sa voLoa4;é.

Féodale à la campagne et dans certaines ville» ou parties de ville, l'Église, au milieu des grandes« associations bourgeoises où quelque ombrer

m» si6 «d de liberté s'étendait encore , dans celles même où éclatait un premier essor d'indépendance , trop souvent mal dirigé, se jetait arec ardeur sur autant de parcelles du pouvoir qu'elle pou* vait en atteindre ; car elles étaient toutes à sa convenance; c'était toujours un moyen de multiplier ses réseaux.

Elle les multipliait aussi par les missions qu'elle se faisait un devoir d'envoyer dans les pays encore payens, et où croissaient bientôt pour elle, avec des vertus privées qu'elle faisait naître, avec une foi, une soumission toute jeune, des instrumens nouveaux de puissance.

Elle nourrissait avec une persistance admirable et toujours encouragée le désir de se substituer un jour à cet empire romain , dont le démembrement était si long et témoignait d'une organisation si puissante ; de cet empire qu'elle avait servi avec zèle et sincérité , du moment qu'il l'eut protégée, adoptée; de cet empire, qui avait été d'abord son ennemi, son persécuteur^ mais qui ensuite l'avait aidée elle-même à persécuter.

C'était dans le moule impérial qu'elle avait

la» 317 iC!(

)eXé ses pensées de dominatioa , tout en se promettant d'être plus compacte encore et plus forte ; c'était d'après un modèle éprouvé jusqu'à certain point parles accidens même qui Tavaient enfin détruit qu'elle avait conçu l'art merveilleux qui s'occupe de rallier et d'unir, sous une même et unique volonté, des multitudes éparses.

L'Église 9 se donnant ainsi une hiérarchie analogue à la hiérarchie impériale, avait pu voir, chaque Jour, s'étendre davantage les chaînons respectés et toujours plus fermes de son pouvoir.

Cependant un homme avait paru dans l'Asie, ce herceau de toutes les religions , de tous les grands mouvemens de l'intelligence humaine, hors, peut-être, celui d'où sort la liberté. Cet homme avait aussi fondé une religion sur le ■modèle des forces politiques qui se mouvaient -en Asie depuis un temps immém(ftîal : il avait fait davantage; sa religion était le gouvernement même ; Dieu gouvernait immédiatement les peuples, il n'était, lui, que l'intermédiaire de Dieu, son prophète, son vicaire. Ses successeurs furent , à son exemple , vicaires de Dieu. A ce titre , ils avaient obtenu un grand empire

«» Si8 mt

sur la volonté des hommes ; ils étendaient sur eux un double sceptre , ou plutôt le sacerdoce et la royauté s étaient infusés l'un dans Tautre , et avaient formé cette verge de fer avec laquelle, suivant certain conseil , on doit gouverner les peuples (*).

Hildebrand se présenta en Italie pour répéter ce rôle audacieux, auquel TOrient n'avait jamais été étranger. Hildebrand se développa comme l'expression naïve de la société ecclésiastique tout entière. 11 se montra le plus capable , sans eontredit, de fonder cette monarchie universelle vers laquelle s'étaient, depuis si long-temps, dirigés et les vœux et les pas du sacerdoce chrétien. Il fut un moment où l'Europe allait voir se fonder un autre Kalifat, rival de celui, qui soumettait l'Orient à ses lois.

Mais, n'ayant pas en main le sabre de Mahomet, Grégoire VII ne put accomplir qu'une <Buvre imparfaite. Pour régner matériellement :sur les hommes ^ 11 faut autre chose que des homélies; Hildebrand, qui ne pouvait envahir et

{*) Et regts êoê in vlrgà fBrr9éU

)9» Sl^ 0^

souDfijQttfe h monde que par dés parole3 , parla trop.

Les peuples tenaient à Romç, sap3 canteatartion ; ils étaient généralepaept $î np^gilheureux > ils avaiept tant d'antipathie poqr cç régime (éQ^ dal, qui succédait au dé3ordr« précédent et n'était pas moins intolérable, que le pouvoir de l'Église apparaissait à leurs yeu^ comme un pouvoir de liberté.

D'autre paît, leg grands suzerains auraient aimé probablei^ent à faire avec Rome une alliance plus étroite, au moyen dç laïquelle ils m^ raient cru asservir leurs vassaux, et qui las aurait asservis eux-mêmes.

Mais les suzerains intermédiaires, ces innombrables châtelains, qui tenaient de leurs aïeux, issus pour la plupart de la Germanie , cette fier-» té, cette ardeur d'indépendance personnelle, mise sous la garde et la protection de Tépée; ces orgueilleux seigneurs , qui , pour la plupart, n'auraient pas connu de prêtre, sans ce chape^ lain, espèce de commensal dépourvu de savoir et de dignité, qui, dans une petite chapelle, souvent inaperçue au milieu des tours du château , di-

«ait la messe pour le despote et les sujets ; ces souveraiDs , aussi superbes et plus absolus que les maîtres d'un grand empire , opposèrent de toutesparts, sans former d'association, et comme par une suite de leur manière d'être , une résistance sourde,. mais constante, aux envahissemens nouveaux de la papauté.

La pensée impérieuse de.Grégoire VII échoua donc en partie contre ces petites souverainetés temporelles , dont l'Europe se hérissait alors , et qui semblaient menacer déjà de fournir un jour à la réforme ces bras de guerre , ces épées qui doivent toujours seconder la parole et qui seuls peuvent la faire régner en même temps sur l'esprit et sur le corps.

Les successeurs d'Hildebrand , tout en dominant les peuples chrétiens, tout en voyant se prostei?ner à leurs pieds les princes de la terre , essayèrent en vain de reprendre l'œuvte hardie par laquelle il avait voulu effacer entièrement de cette liste toujours si bigarrée des pouvoirs établis en Europe ceux qui rie seraient point octroyés par des bulles. Les fils les plus importans de la trame que Grégoire avait achevé d'ourdir, s'étaient rompus dans ses mains.

En désespoir de cause , la papftuté , forcée de renoncer au domaine sans partage de la terre , crut devoir ouvrir avec une libéralité nouvelle , ou du moins avec plus de .complaisance et de fac^ité , les portes du Ciel. Le droit d'asile était un héritage de Tantique paganisme. Mais les indulgences furent uqe invention de l'Église. C 'était un jùioyen trouvé pour gagner les peuples^ des pien^e^ d'attente pour cet avenir auquel est promis sans cesse l'édifice toujours renversé de la domination tiniverseUe. > . ;

Mais c'était en même temps un exemple de ces gouvernemens paternels , si indulgens pour les critjéies privés, tant que le pouvoir public n'est pas mis en contestation; de ces gouvernemens tels que celui de Yenise, de l'Espagne sous rinqutsitton , du royaume de Naples, gouver*^ nemens très-iniques avec leur bonté, leur douceur apparenté, et qui se rendent certainement coupables dé tant de méfaits particuliers qu'ils ne punissent pas ; gouvernemens qui seifiblent s^étre mis plus spécialement sous l'égide de la catholicité 9 et qui sont au nombre des torts qu'une philosophie rigide lui attribue.

- ' C'était en même temps une source de riches*

ses- ajoutée à tant d'autres; et la papauté, à di" verses époques, y puisa avec trop peu de mesure.

Maintenant, pour qui connaît la nature de lliomme, et celte force de contagion et d'entraînement qu'exercent dans leur atmosphère ]es actions hardime^nt criminelles^ pour qui n'i* gnore point avec quelle facilité xléplofiable se prend Thabilude de verser du sang ou de le voir couler, il sera aisé de çompreiidrc où devait aboutir cet abus des indulgences, des pardons, cette exemption des supplices de l'enfer achetée à prix d'or ; il sera aisé de suivi^e, dans sa croissance et sa fureur, le torrent d'abominalî^n qui déborde sur l'histoire, à la fin du moyen âge.

Sans doute , il est quelquefois bon et souverainement sage d'empêcher que, la violence des remprds n'entraîne au désespoir; le désespoir est un abîme sans fond ; il i^e faut pas .s'y jeter, puisque nous avons ^ vivre , à; remplir sur la terre notre carrière d'homme;. mais, certes, il est bien différent de relever celui que la honte de ses actions a fait se prosterner à te^re, ou de. ramener vers le Ciel, sans autre transition que * quelques paroles légèrement prononcées, les re-

^^aïds audacieux d'un scélérat qui vient de commettre un crime, et qui, trop proraptement absous et lavé, cherche déjà peut-être en sa pensée comment il pourra se souiller encpre.

L'excès de la puissance terrestre, l'ivresse du pouvoir humain, avaient perverti l'antique Rome; l'abus des indulgences, des pardons, pervertit à son tour, n'en doutons pas, la Rome des Papes.

VîtelloMO Yitellî, ce condûttiere^ espèce de l]Tigand comme tous ses confrères, qui fut étran- ;glé à Sinigaglia, pria son bourreau de demander au Pontife, instigateur, peut-être, mais évidemment complice de l'infâme trahison dont il périssait victime, l'absolution de ses péchés. Si Césaf Borgia avait empoisonné son père, ce quî^ n*eût pas été fort étranger à ses façons d'agir, il est probable qu'après avoir consommé son crî- » me, il aurait osé lui en demander la rémission; et, en immolant le Pontife , il aurait eu bien humblement recours au pouvoir qu'il reconnaissait en lui de faire descendre du haut des ci€ux le pardon sur la terre.

« Lés peuples chez qui l'influence des clés a été

plus immédiate^ plus active , plus prolongée, se montrent encore, de nos jours, les plus sanguinaire^ , les plus corrompus de débauche parmi tous les sectateurs du Christ, abstraction faite de ce qu'ils peuvent devoir à ce climat, à ce soleil qu'on amène s^ns cesse à tort ou à droit , quand il .s'agit d'a.signer des causes aux mœurs des nations, de ces nations sur qui tant de ressorts divers peuvent agir, et dont aucune, sur le même sol , sous les mêmes cieux , ne fut peut-être jamais la même dans tous les temps. Les rochers seuls sont immobiles, invariables ; encore voitK)n qu'un long âge les mine et les ronge.

C'est encore en Espagne et en Italie, dans ces pays de papauté exclusive, .qu'il se donne le plus de coups de poignard , et que les plus ignobles habitudes de débauche sont le plus répandues.

Rome s'infecta donc elle-même des crimes qu'une indulgence trop souvent intempestive fécondait. Est^il étonnant que des absolutions prodiguées sans mesure, mais non pas sans profit , soient devenues pour elle de véritables poisons? Est- il étonnant que des poisons ainsi jetés sur le monde, nuisent à ceux-mémes qui les

^a» 325 <e$ répandent P Le premier qui fît usage de Fantimoine ne fut-il pas, à ce qu'on raconte, un abbjé qui s'empoisonna sans le vouloir, lui et tout son couvent?

Oui, di8ons4e sans détour, et sans qu'on nous puisse accuser d'injustice, ptfisqu'aussi-^bien la multiplicité des crimes et la prodigalité des indulgences frappent simultanément nos yeux; cette Église, qui fut long -temps si sévère pour les mœurs, qui fit rentrer dans les âmes romaines ces idées de justice et d'honnêteté qui en étaient sorties , alors que les corruptions de la fortune y firent une si vaste et si profonde invasion ; cette Église qui , dans ces temps de triomphes fondés sur la vertu, osa soumettre des princes de la terre à des punitions publiques, exemplaires ; cette Église, qui inspira aux barbares des sentimens de modération et de paix, qui enchaîna plus ou moins leur turbulente existence, et fit passer sous le joug de l'Évangile leur fierté jusqu'alors indomptable; cette même Église, pour caresser les peuples sur qui elle se flatta toujours d'obtenir une autorité sans contrôle et sans partage, devint accommodante à ce point d'aliéner tout-à-fait dû bien, par ses pardons, les hommes qu'elle au-

»> 326 <e$ rait dû redresser, sinon par les châtîmens dir fer, par ceux au moins du remords.

A mesure qu'on la voit s'élancer vers ce trône, qui ne serait que terrestre, et dont pourtant elle est si jalouse , il semble que tout désir de guider les peuples yers les demeures célestes qu'elle leur montrait auparavant, lui échappe et s'évanouisse. Il ne s'agit plus guère» dans ses dis* cours les plus solennels^ de ce séjour d'un bonheur ineffable et sans fin qu'elle présentait comme le prix des vertus laborieuses, comme l'indemnité des souffrances passagères , contre lesquelles l'homme de bien a moins de ressources que le méchant. Mais on ne perd pas de vue l'enfer; car il convient plus que jamais d'en faire peur, de le rendre même plus formidable qu'auparavant, afin qu'elles soient plus précieuses en- . core et plus recherchées , les immunités qu'oa offre aux hommes dépouillés du remords , les indulgences qui tiennent lieu des antiques expiations.

Il est certain que les images de 1 enfer et du

purgatoire étaient devenues plus familières, ap-^

paraissaient plus souvent dans les instructions^

religieuses, depuis que les mœurs étaient deve-

iiûes pires, et les facilités pour échapper aux peines à venir plus grandes et plus multipliées^ car, au besoin de caresser les peuples pour se les mieux- attacher, se joignit en même temps celui de les effrayer davantage pour en tirer plus d'argetît ; tv ce besoin d'argent qui en-traîne avec soi tant de dangers pour la vertu devenait plus impérieux , plus pressant chaque jour, depuis' qu\)n s'occupait plus sérieuse-ment d'établir cette théocratie , qqi n'était pas , sans doute , dans les idées de la primitive Église, simpIe-Jégation spirituelle envoyée aux honcimes pour redresser leur esprit et toucher leur cœur; depuis que, par h. pompe des arts, on cherchait à effacer les splendeurs de la Rome païenne, et que la ville des Papes, le centre de la domination pontificale, paraissait faite pour acquérir dans l'imagination des peuples autant et plus d'importance et d'empire que la cité des Césars , que le centre de la monarchie romaine. C'était , hélas ! trop souvent , qu'on nous pardonne cette comparaison , comme si rînsccte industrieux dé Minerve, qui, avec tant d'art et de subtilité, étend ses innombrables et immenses réseaux , songeait à éclater de gloire au lieu même d'où il imprime tous ses mouvemens et veille à toutes ses conquêtes.

Tabt que TÉglise avait été le point d'appui d'une noble opposition contre les crimes des maîtres du monde^ contre les excès de leur tyrannie ; tant que , de son sein généreux , était parti, comme un sou£Qle de yertu qui allait frapper les vices du temps, les frivolités bâties suir le sang et la boue, elle avait répandu autour d'elle les bonnes mœurs, elle en avait été le respectable séminaire : du monre'nt que son ambition se tourna vers les choses de ce monde» si corrompu dans ses voies » un souffle empesté s'étendit au contraire sur tout ce qui était autour d'elle ; songeant à autre chose qu'à corriger les peuples, elle contribua bien malheureusement à les corrompre.

Cette corruption ne fut jamais plus grande que sous le pontificat d'Alexandre YL L'histoire de ce temps suscite plus d'ude réflexion sérieuse dans l'esprit du philosophe qui^ pour la suivre, peut un moment se détourner de la contemplation des choses actuelles, des évènemens contemporains.

Un des traits les plus remarquables de cette hideusjB époque» et de quelques années moins si^

nistres sans doute, mais aussi étranges, qui n'en sont pas fort éloignées , c'est que les historiens à qui Ton doit d'en avoir une connaissance plus ou moins complète, rapportent tous ces crimes avec autant de sang-^froid qu'ils furent commis. Et les peuples, qu'en pensaient-ils? Les peuples les ignoraient ou n'y prenaient point garde : tout cela était devenu si commun ! Le moral des peuples avait été presque détruit par des pratiques minutieuses partout substituées aux sentimens religieux ;^ l'abus des indulgences avait, comme nous l'avons déjà fait entendre, étouffe, anéanti le remords; les empoisonnemens, les meurtres n'étaient plus que des f^its , qui pouvaient être utiles dans le monde^. et qu'on avait l'espoir de se faire pardonner dans l'autre; la conscience était devenue fort légère, fort oublieuse ; on^se flattait que Dieu le serait autant.

Du reste, il n'y avait pas alors de police pas^ sablement faite ; ce qu'on appelait , par gentillesse aristocratique, la canaille, était peu inquiété par l'autorité; et les grands, qui partout et toujours rencontrent beaucoup de liberté dans leurs actes, sans alarmes pour -l'autre monde 9 n'avaient d'autre crainte que d'être prévenus dans celui-ci.

C'est dans un tel siècle qu'il faut se représenter César Borgia pour bien apprécier cet homme.. Les trésors d'un pontife pervers,' qui battait également moùnaie avec des absolutions et avec des empoisonnemens, lui servirent à soudoyer des troupes bien meilleures que celles dont il avait à vaincre la résistance; outre une élite d'Espagnols, scélérats autant que, braves, il eut presque toujours auprès de lui, 6u du moins à portée convenable , des troupes françaises que la complaisance ou la politique d'un roi, justement nommé par nous, et à cause de la rareté, Père du peuple ^ laissait au service lointain d'un pape et de son bâtard , jadis archevêque et cardinal, qui l'un et l'autre souillaient l'Italie de tous les crimes.

Il faut avouer pourtant que César ne manquait pas de bravoure, et qu'un ambitieux, av^c cette qualité, et sans aucun sentiment de vertu, de cette vertu qui gêne et retient, peut aller loin , quand des adversaires, ï)eut-être aussi braves que lui, sont un peu moins méchans, un peu moins adroits, et plus mal servis.

La terreur qu'il parvint à répandre nfe fut pas non plus étrangère à ses succèis. Il n'était pas ,

&b 331 ee!$

dit le cardinal Bernbo, de citoyen honnête dans une ville faisant partie du p^ys possédé par Ce- 3ar Borgia , de petit particulier dans un boufg , dans un village^ dans un hameau , de simple paysan dans les campagnes qui se fût présenté à lui sans y être forcé, et qui n'évitât sa rencontre comme celle de la bête la plus féroce. Ces hommes qui le craignaient ainsi ne lui résistaient point j car malheureusement la terreur est ut^e grande puissance. Elle sert merveilleusement ceux qui la savent inspirer !

Pourquoi donc exhumer des gémonies de rhistoire cet homme que , malgré des succès à la guerre, on ne saurait appeler grand? Pourquoi? parce que ce n'est pas une médiocre kçon pour les peuples et pour ceux qui les gouvernent, que de soulever parfois ces ossemens qui jadis furent recouverts de la pourpre, c.es débris de couronnes ensanglantées, de sceptres criminels que la foudre a brisés. On obtient par là* que le peuple mêle à son respect cet utile discernement, qui exerce sur l'esprit des chefs une influence inévitable, et les empêche à leur tour de dépasser les bornes légitimes du pouvoir; on éprend aux princes, par d'efifrayans exemples, 'le peu que valent en elles-mêmes

«» 332 <e$ ces grandeurs dont ils sont si jaloux et si fiers ; quelques-uns d'entre eux peuvent même sïnstruire à les estimer par le bien seulement qu'elles permettent de faire . aux. hommes.

Au reste, Voltaire ne pensait pas que la mort d'Alexandre VI , cette mort qui amena la ruine des grandeurs et des espérances' de César Borgia , fût arrivée ainsi que nous l'avons dit d'après les historiens contemporains. Cet admirable narrateur, ce philosophe ingénieux, toujours plus malin que méchant, n'avait pas osé percer dans toutes les profondeurs de la perversité humaine; il refusait d'ajouter foi aux grands crimes; les accusations d'empoisonnement le trouvaient surtout incrédule. Ces dispositioi^s de son esprit devraient peut-être lui servir d'excuse auprès de Ceux qui signalent en lui, avec tant d'anijertume, le tort réel d'avoir brisé trop légèrement quelques-uns de ces liens qui servent à retenir l'homme, à prévenir ses écarts.

Nous nous faisons un devoir de rappeler en cette occasion les propres paroles de cet écrivain supérieur, qui se montra presque toujours un appréciateur si habile du «passé/, uA juge

IB» 333 ack

plus consciencieux et plus intègre que ses habitudes malicieuses ne porteraient à le croire :

« Tous les historiens 9 dit -il, se plaisent à » transmettre à la postérité que ce pape mourut » du poison qu'il avait destiné dans uï\ festin à •plusieurs cardinaux , trépas dign^ en effet, 4e 9 sa fie; mais le fait est bien peu yraisemblable. » On prétend que, dans un besoin pressant çl'ar- »gent, il voulut hériter de ces cardinaux; mais

• il est prouvé que César Borgia emporta cent » mille ducats d'or du trésor de son père après » sa mort .: le besoin n'était donc pas réel. D'ail- 9 leurs, comment se méprit -on à cette bouteille »de vin empoisonné, qui, dit-on, donna la »mort au Pape, et mit son fils au bord du tom- » beau? Des hommes qui ont une si longue ex- «périence du crime, ne laissent pas lieu à jme » telle méprise. On ne cite personne qui en ait »^ait l'aveu ; il parait bien difficile qu'on en fût 9 informé. Si, quand le Pape mourut, cette «cause de sa mort avait été sue, elle l'eût été

• par ceux-là même qu'on avait voulu empoî- 9 sonner. Ils n'eussent point laissé un tel crime «impuni; ils n'eussent point souffert que César

• Borgia s'emparât paisiblement des trésors de » son père. Le peuple, qui hait souvent ses maî-

»tres, et qui a de tels maîtres en exécration, 1» tenu dans Tesdavage sous Alexandre , eut > éclaté à sa mort; il eût troublé la pompe fanèbre de ce monstre ; il eût déchiré son abo- » minable fils. Enfin, le journal de la maison de n Borgîa porte que le Pape , âgé de soixante et »douse ans, fut attaqué d'une fièvre tierce qui » bientôt devînt continue et mortelle. Ce n'est « pas là l'effet du poison. On ajoute que le duc » de Borgia se fit enfermer dans le ventre d'une » mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le • ventre d'une mule est l'antidote? Et comment »ce Borgia, moribond, serait-il allé au Vatican » prendre cent mille ducats d'or?

» lî est vrai , qu'après la mort du pape, il y eut %d\i tumulte dans Rome. Les Colonnes et les «Ursins y rentrèrent en armes. Mais c'était dans » ce tumulte même qu'on eût dû accuser solenncl- » lement le père et le fils de ce crime. Enfin , le »pape Jules II, mortel ennemi de cette maison, »et qui eut long-temps le duc en sa puissance , » ne lui impute point ce que la voix publique lui » attribue.

» Mais, d'un autre côté , pourquoi le cardinal »Bembo, Guichardin , Paul Jove , Tomasi et

Digitiz.edbyQ00gle

# tant de contemporains s'accordent-ils dans cette

* étrange accusation ? D'où viennent tant de cir- » constances détaillées? Pourquoi nomme-t-on » l'espèce de poison dont on se servit, qui s'ap- » pelait Cantarella ? On peut répondre qu'il n'est

• pas difficile d'inventer quand on accuse, et » qu'il fallait colorer de quelques vraisemblances » une accusatiqp si horrible » que ces écrivains » ne se faisaient pas scrupule de cjiarger Alexan^ » dre d'un forfait de plus , et qu'on pouvait soup-

• çonner cette dernière scélératesse , lorsque tant 3» d'autres étaient avérées. »

On peut opposer plusieurs considérations d'importance diverse à ce scrupule historique ; nous sommes portés à le respecter; nous essaie-rons toutefois de le combattre.

Et d'abord, ce besoin d'argent qu'on met en doute était réel ; de nouvelles entreprises se préparaient, pour lesquelles il en fallait beaucoup : les cent mille ducats d'or pouvaient bien èXx§ dans les coffres d'Alexandre, sans quç ceite somme parût suCSre aux dépenses présumées.

César ne mourut point, il est vrai , du poison qui tua son père ; mais il alla au bord du tom-

beau ; et c'est justement parce qu'il était malade à la mort , que ne furent point prises par lui , dans un moment décisif, telles mesures qui auraient pu rasseoir , le maintenir dans ses possessions.

D*un autre côté, cette maladie n'était pas un obstacle qui s jopposàt à ce que , daps un instant lucide , il fit prendre le trésor de son père. On connaît de reste l'empressée et effrayante cupidité des. familles papales. Il n'avait pas besoin d'aller lui-même au Vatican ; il y enroyason fidèle Michelotto, et la commission fut bien remplie.

Il y a sans doute quelque chose d'étonnant dans cette aventure d'Alexandre et de César qui s'empoisonnent eux-mêmes en voulant empoisonner ceux dont ils convoitent le bien ; mais n'arriva-t-il jamais de mécomptes semblables dans les combinaisons du crime, dans cellesmêmes qu'on était fondé à croire le mieux ourdies? Quel scélérat a pu jamais tout prévoir dans ses spéculations infernales ? Quelque subtil projet qui nous occupe , si notre tête va , la tête de ceux qui nous entourent et qui peuvent nous contrecarrer, ne va-t-elle pas aussi ? et ne suffitil pas quelquefois de l'acte le plus irréfléchi , le

^ 337 ee$

pliis sot même dans Fétranger qui l'exécute , et par conséquent le moins prévu par celuîqui aurait aie redouter, pour renverser d'un seul coup le plus habile échafaudage , Tédifice de penséeis dont on croyait avoir le plus solidement posé les assises?

Si personne ne fit l'aveu solennel de ce qui s'était passé à la vigne du jcardînal Adrien , c'est qu'il n'y eut point d'enquête : et devait-il y en avoir? On ne devait pas s'attendre non plus à «ne accusation publique ; Jules II, tout ennemi <ju'on le suppose des Borgia ,- eût-il osé soutenir une telle accusation? N'avait-il pas à respecter la chaire de Saint Pierre , ^ur laquelle il venait de s'asseoir?

C'était ici un de ces crimes domestiquais qu'on se garde bien de livrer à k justice, pour ne pas perdre l'honneur d'une maison. Il était bien convenu à la cour de Rome, comme il l'est à peu près dans toutes les cours , qu'on saurait ne point voir tout ce qui viendrait à frapper les yeux.

Jules Ild'ailleurs, quelque ancien ressentiment qu'ilpût avoir, sentait biqn pourtant que lesBorgia

avaient agi plus d'une fois avec fruit dans les intérêts temporels du Saint-Siège ; songeant dès l'abord à tirer parti de ce qu'ils avaient fait , il éprouvait à leur égard une sorte d'obligation politique, dont on aperçoit les marques dans la longanimité de ses preaiières dispositions envers le fils d'Alexandre; il «se trahit pourtant à la fm, mais seulement quand il vit bien que le moment était venu.

On peut donc avoir été informé de cette pensée criminelle, si étrangement punie ayant l'exécution, sans qu'une autorité quelconque ait son* gé à poursuivre le complice qui restait. Ce complice, d'ailleurs, était encore en forces; et c'est pour cela qu'il put faire prendre par son fidèle Michclotto le trésor de son père. Il avait pour lui toute la noblesse moyenne et petite de Rome ; probablement une grande partie de cette populace , que, l'éclat des armes éblouit toujours, ne le haïssait pas non plus.

11 ne faut pas supposa, comme le fait Voltaire, que le peuple de Rome, sous AlexandreVI^ fût malheureux et tenu eu esclavage. Il circulait à Rome beaucoup d'argent, et le peuple avait par conséquent du pain : quant à l'escla-

Page 1