Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originaux
Grégoire VU a eu le sort de tous les grands hommes, il a été diversement jugé et presque toujours avec passion. Le défaut de la plupart des écrivains qui en ont parlé est de l'avoir représenté indépendamment des circonstances où il s'est trouvé et de l'époque où il a vécu. On nous a montré Grégoire armé de rigueur et de sévérité, lançant la foudre contre les rois et les empereurs ; mais on nous a laissé ignorer les causes qui avaient provoqué de si grandes mesures. On Ta supposé ambitieux, voulant s'emparer de tous les trônes ; mais on nous a caché ses vraies vues et la droiture de ses intentions. Enfin, on a considéré en lui l'honmie politique, et jamais l'homme religieux et le véritable pontife. Tel est le défaut de nos écrivains français, et nos auteurs ecclésiastiques eux-mêmes n'en sont pas exempts.
Il appartenait à la savante Allemagne de nous
II IIVTKODIICTION.
donner une Vie de Grégoire Vli, à cette Allemagne qui se place aujourd'hui si haut dans les sciences et les letties; car, pour peindre une de ces grandes figuies du moyen âge, il faut de profondes études, de longues et de pénibles recherches, choses dont nous ne sommes pas capables ; la légèreté de notre caractère semble s'y opposer. Nous aimons les livres superficiels, des ouvrages légers et futiles, fruits de nos préjugés ou de notre imagination vagabonde. Pour des ouvrages solides qui demandent du savoir, du courage et de la patience, ceux-là ne sont pas de notre goût; c'est à d'autres de nous les fournir. L'A^Uemagne semble s'être chargée de ce soin. Chaque jour voit accroître le nombre de ses étonnantes productions; elle a embrassé toutes les branches des connaissances humaines : histoire, littérature ancienne, philosophie, controverse, sciences physiques, etc., rien n'est négligé. L'étude sérieuse de l'histoire ecclésiastique est aussi tombée dans ses domaines.Dans ce dernier genre, deux hommes se sont placés au premier rang : Voigt et Hurter^ Repoussant le principal préjugé de
■ Auteur de la Vie d'Innocent [H, ouvrage colossal, fruit de vingt ans de travaux. Quand nous parlons ainsi de l' Allemagne,
IMMlODUCTlON. iir
leur secte, ils ont débuté par des chefs-d'œuvre, ils ont élevé deux monuments à la gloire du saint Siège : chose surprenante sans doute ; car lorsque, chez nous, la science ecclésiastique est presque anéantie, et qu'elle se trouve sans encouragement et sans protection, ce sont des protestants qui se lèvent pour rendre hommage à la papauté. M. Voigt, pour donner la Vie de Grégoire VII, n'a pas suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Il a commencé par faire une sérieuse étude de l'histoire de son pays, principal théâtre des actions de Grégoire ; il a fait marcher le pontife de pair avec ses adversaires et avec son siècle, et il est arrivé où l'on arrive nécessairement quand on part du même point de vue, il est arrivé, dis-je, à l'admiration, à l'éloge, où les autres n'avaient trouvé que du blâme. Mais avant de présenter son œuvre, quelques réflexions préliminaires sont indispensables; nous les donnerons avec toute la brièveté que comportera la gravité du sujet.
nous sommes loin d'approuver tout ce qui en vient. Les auteurs que nous venons de citer ne sont pas non plus sans défauts : nous signalerons dans nos notes ceux de M. Voigt; nous voulons dire qu'il y a en Allemagne travail, érudition et science, et c'est sous ce rapport que nous l'envisageons.
IV INTRODUCTIOIN.
L'Eglise, dans ses différents âges, a eu successivement trois ennemis à combattre, la persécution, riiérésie et la corruption de ses enfants. Elle avait résisté à la persécution, elle avait vaincu l'hérésie. Le temps était venu où elle se trouvait aux prises avec son troisième ennemi, la corruption; et celle-là était hideuse; elle était montée à un point incroyable, d'autant plus funeste qu'elle avait gagné le clergé, et même l'épiscopat, dont la conduite doit être une leçon vivante pour les peuples. Mais il ne faut pas s'en scandaliser; car outre que la Providence avait ménagé de nombreux exemples de vertus, et même d'éminente sainteté, il faut observer que le monde avait envahi le sanctuaire, et qu'il y avait jeté tous ses vices et toutes ses habitudes criminelles. Nous ne voulons pas parler du changement de mœurs qu'a produit, dès le vii*^ siècle, le mélange des Barbares. Après avoir bouleversé tout l'univers, ils reçurent la loi des vaincus, et fournirent à l'Eglise des pasteurs qui, pour la plupart, conservèrent leurs anciennes habitudes, qui, n'ayant aucune idée des convenances de leur état, restèrent chasseurs et guerriers. Mais n'entrons pas dans ce sujet qui nous mènerait trop loin. La
INTRODUCTION. v
plaie de ri!glise, à l'époque dont nous parlons, venait des investitures. Au x^ siècle, le régime léodal avait envahi la société ; la guerre ne se soutenait qu'au moyen des vassaux, à qui les princes avaient accordé des terres titrées à la charge du service militaire ; et les prélats, déjà avant le xe siècle, furent compris dans ces séduisantes gratifications. De grands fiefs étaient attachés à leur dignité ; mais fiefs qui les tenaient soumis à toutes les lois de la féodalité, et les obligeaient, en temps de guerre, à fournir tant d'hommes et tant de chevaux, qu'ils conduisaient eux-mêmes à l'armée, dès qu'ils en avaient reçu l'ordre. Mais ce n'était pas encore le plus grand mal ; ce qui mettait le comble au scandale de l'Eglise, c'est que les princes et les seigneurs, surtout en Allemagne, nommaient sans l'intervention de l'autorité ecclésiastique, à toutes les dignités sacerdotales qui étaient dans les domaines de leurs vassaux. Ils nommaient le plus souvent, non des hommes exemplaires, mais des créatures, des courtisans qui flattaient leurs passions, ou quipouvaientmieux remplir leurs vues; et comme ils avaient besoin d'argent, soit pour soutenir leur luxe et leur prodigalité, soit pour
vj INTRODUCTION,
l'aire la guerre, ils mettaient les évêcdés etlesabbayes à l'enclière, et les donnaient an plus offrant.Une conduite régulièreet ecclésiastique était la moindre de leurs considérations. De là, des maux innombrables dans TÉglise. Les dignités ne pouvant être obtenues qu'à force d'argent, cbacun chercbait à en ramasser; une cupidité honteuse, la dilapidation des biens des pauvres, des vexations odieuses exercées sur le peuple, en furent les suites. Les évéques et les abbés ainsi entrés^par voie de simonie, n'avaient plus aucune autorité sur leurs inférieurs. Ceux-ci, séduits par le mauvais exemple de leurs chefs, se Hvraient à leurs penchants; de là, plus de discipline ecclésiastique.D'ailleurs les évèques, pour la plupart, étaient presque continuellement absents de leurs diocèses. Ils étaient à la guerre, qui, dans ces temps debarbarie,ne finissait pas, ou, quand il y avait un peu de repos, ils prenaient part à l'administration de l'Etat, assistaient aux assemblées générales de la nation, où ils étaient convoqués, comme seigneurs et comme premiers corps d'État. Ils suivaient la cour, et, comme celle-ci n'avait pas de résidence fixe, ils étaient continuellementen roule. Les désordres du clergé pro-
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venaient donc du régime de l'époque, el principalement des investitures. C'était là le vice radical, et la source des maux de l'Église. Un auteur contemporain de Grégoire les expose avec beaucoup de vivacité, et leur assigne la même origine que nous.
« Qui ne voit, dit-il, que c'est la source de la » simonie et la destruction de toute la religion ? » Car, quand on espère obtenir du prince la di- » gnité épiscopale, les clercs méprisent leurs évéw ques et abandonnent l'Eglise : les uns répan- » dent beaucoup d'argent parmi les courtisans » pour acheter leurs recommandations; les au- 30 ires font de grandes dépenses, pour servir à la » cour pendant plus de dix années, souffrant avec » patience le froid et le chaud, la pluie et les au- « très incommodités du voyage. Ils souhaitent la » mort de celui dont ils briguent la place, et sont «jaloux de ceux par lesquels ils craignent d'être » supplantés. Quelquefois le mauvais choix va » jusqu'à donner la dignité épiscopale à des serfs » et à des débauchés, parce qu'on sait bien que » de telles gens étant en place n'oseront repren- » dre les péchés des grands qui les y ont élevés ; M et c'est pour cela même qu'on les y met. Cr
Mit IiNTuODUCTION.
» faux pasteurs ne songent qu'à s'engraisser aux «dépens du troupeau, dont ils négligent ahso- » lunient le salut. D'autres donnent dans toutes » les vanités du siècle, entretenant des chiens et » des oiseaux pour la chasse, et portant des four- » rures précieuses. Ils quittent leurs églises pour » suivre les empereurs, quoique les canons dé- )) fendent aux évèques d'aller à la cour, leur per- » mettant seulement d'y envoyer leurs diacres, » s'ils y ont quelques affaires. Et tandis que les » canons défendent à un évêque de s'absenter » de sa cathédrale pendant trois dimanches, quel- » ques-uns n'y vont que trois ou quatre fois l'an- » née ; d'autres à peine une fois, donnant au » clergé l'exemple d'abandonner leurs églises '. » Tels sont les maux qu'ont entrainés les investitures, que quelques auteurs n'ont pas craint de traiter comme une affaire de pure cérémonie. Une immoralité profonde avait infecté la société ; la simonie etl'incontinence s'étaient introduites dans l'Eglise. « Les temps ne sont plus, s'écriait Pierre » Damien, où la pudeur, la vie austère et la pureté » ecclésiastiqueétaient en honneur.. .La discipline
' Saint Anselme, deuxième discours.
liNTRODLCTÎON. is
» ecclésiastique est presque univeisclleiuent né- » gligée, les prêtres ne reçoivent plus le respect rt qui leur est dû, les saints canons sont foulés » aux pieds, on ne s'applique qu'à suivre ses pas- » sions... Qui a honte d'une vie déréglée ou d'un » vol sacrilège ? Qui craint de commettre des cri- » mes dont le Ciel demande vengeance? La cor- » ruplion déborde partout'. »
On sent bien que le clergé ne donnant plus l'exemple, le vice devait se propager dans toutes les classes. Aussi les peintures que font les auteurs contemporains des mœurs de cette époque sont horribles. Jamais la société chrétienne n'avait été affligée de si grands maux. Une anarchie'^affreuse régnait partout. « Le monde, dit » encore Pierre Damien, n'est plus qu'un gouf- » fre d'envie et d'impudicité. La cupidité les as- » servit tous, depuis les plus petits jusqu'aux plus » grands... Un mauvais esprit précipite violem- » ment le genre humain dans un abime de for- « faits, et fait naître en tous lieux l'envie, la haine, » l'hypocrisie. Déjà nous sommes comme à la fin » du monde, comme sur les bords de la mer bat- » tus par les vagues furieuses du schisme et de la
• EpisL, II.