‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 11 sur 26 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

2 VIE ET PONTIFICAT [lOiH]

un honnête charpentier : son nom était Bonizo '; il eut, je ne sais pas précisément dans quelle année, un fils, qu'il nomma Ilildebrand ^.

Ce fils montra de bonne heure des dispositions remarquables, qui portèrent peut-être son père à cultiver son esprit. Un hasard, qu'on regarda comme un pronostic de sa grandeur future, \int confirmer et soutenir ces intentions. Hildebrand ne connaissait pas encore les lettres, quand un jour, dans l'atelier de son père, il réussit à former, avec des rognures de bois, ces prophétiques paroles de David : « 11 régnera d'une mer

Platina, Mansi, Collect. Conc.^ t. xx, p. 55. Quelques écrivains la nomment Seni. Hugo Flaviac, in Chronic. Virdun., s'exprime ainsi : « Il était fils d'un bourgeois de Rome *. » ' Bonizus ou Bonicus {Paul Bernr.), Bonicius, Bonato, Bonito. Des auteurs plus modernes rapportent qu'il était ISSU de l'illustre famille des Aldobrandini, présomption fondée sans doute sur la similitude des noms. Papebroch a aussi cru pouvoir prouver la naissance distinguée de Hildebrand.

" Son nom a donné lieu à une foule de contes et d'explicalions. Paul Bernried est peut-être l'inventeur d'un grand nombre, car il en a rempli les l*^ in* et i\* chapitres de son ouvrage. « Hiltebramlus teutonise linguie \ernacula nuncupalione perustionem signifîcat cupiditalis terrenge. » Puis viennent ensuite une foule de merveilles que Grégoire opéra par le feu. Ainsi, par exemple, on vit, dit gravement notre auteur, des étincelles de feu jaillir des habits de l'enfant, »ad pnenotandum sine dubio sancti zeli fervorem, quo et ipse ignieudus erat, contra gravissimàâ insolentias Henriciaua? vesaniir, etc. »

* C'est la petite ville de Saonc ou Soano en Toscane, à 16 lieues de Sienne, {.-tu (dry.)

» à l'autre.» Bonizo le confia donc à l'abbé du monastère de Notre-Dame de Saint- Aventin ^ pour l'instruire dans les arts libéraux et en même temps pour former son caractère. Le jeune homme eut encore pour maître l'archiprétre Jean Gratien, qui porta plus tard la tiare, sous le nom de Grégoire VI. Peu de temps après, la chrétienté fut divisée en trois fractions ; car trois souverains pontifes^, Benoît IX, Silvestre III et Grégoire VI, se disputaient le gouvernement de l'Eglise. Un tel schisme exerçait sur les esprits et sur les événements une influence extraordinaire. Pour ne rien dire de la discorde qui régnait parmi les évêques, qui s'attachaient tantôt à l'un, tantôt à l'autre des compétiteurs, les belles et consolantes idées de Tunité et de l'immutabilité del'Eghse, ainsi que la foi à la sainteté du pasteur suprême, étaient ébranlées et détruites ; en même temps que la vie ascétique, l'esprit monastique et la discipline religieuse perdaient de leur pureté, de leur considération et de leur prix. En voyant les représentants de Jésus- Christ, livrés à des passions haineuses, se disputer le pouvoir, les honneurs et les richesses, qui pou* vait se croire lié par des idées de devoir et d'équité? Aussi la conduite des autres prêtres se ressentait

* D'après Paul Bernr., c. ix, cet abbé était son oncle; il possédait en outre Tévêché d'Amalphi et s'appelait Laii' rentius. Pierre Damien nous le donne pour l'homme le plus saint de son temps.

* Platina les appelle tria teterrima monstra.

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de ce qui se passait à Rome; les maux de l'Eglise romaine étaient les mêmes que ceux de toutes les églises particulières; partout une foule toujours renaissante achetait à prix d'or les dignités supérieures,et) par l'augmentation des richesses ainsi acquises, stimulait encore la convoitise d'autrui, A la vue de pareils désordres, il n'était personne qui ne demeurât convaincu de la nécessité d'une réforme dans l'Eglise; maison sentait aussi que, pour être utile et salutaire, elle devait provenir du saint Siège lui-même ' . Ce fut dans ce but que l'empereur Henri III vint en Italie en l'an 1046; il déposa d'abord les trois papes, ce qu'il regarda comme un premier pas vers le bien*. Sa seconde démarche fut de placer sur le trône pontifical Surger, évêque de Bamberg, qui prit le nom de Clément II. Le jour de Noël, Henri se fit couronner avec sa femme ; mais en même temps il exigea de Clément une promesse, et du peuple romain le serment

* Jean de Muller, Hist. de Suisse, t. m, p. 99. « Pour les hiérarchies comme pour les républiques, il n'existe point de remède plus certain que d'opérer leurs réformes par elles-mêmes, et non par l'étranger, qui communément se laisse guider par la passion plutôt que par le zèle du bien.» Machiavel, Discors.^ t. m, c. 1.

* On ne peut dire que Henri le Noir ait déposé les trois papes. Grégoire II se rendit au concile de Sulri dans l'espoir d'être reconnu seul pontife légitime ; mais quelques doutes ayant été élevés sur la manière dont il était parvenu au saint Siège, Grégoire renonça de lui-même à la tiare, se dépouilla des ornements pontiûcaux et remit le bâton pastoral, rpj-. Baron., an. 1046. {Audley.)

de ne jamais procéder à l'élection d*un nouveau pontife sans l'ordre de l'empereur, attribuant à l'ancien mode d'élection tous les maux que le monde venait d'éprouver ^ Bientôt après, Henri retourna en Allemagne en traversant la Fouille.

Grégoire avait renoncé plus volontiers que les autres à la dignité papale, et l'empereur l'emmena avec lui en Allemagne. Il est probable que Hildebrand demeurait en Italie auprès de son ancien précepteur, et que celui-ci voulut qu'il le suivît en Allemagne. 11 partit donc à regret^ et se rendit avec Grégoire à Cluny, où il fut initié à la vie du cloître^. Ce monastère se faisait remarquer entre tous par une discipline et une piété exemplaires ; sa position magnifique tendait à rendre la vie douce et agréable ^ Une situation si nouvelle,

* Platina, Vita Clementls; Waltram Numburg., Tract, de invest. in Goldast. Apolog. pro Henrico., p, 232.

* « Invitus ultra montes cum D. papa Gregorio abii, » dit-il lui-même. Voyez Collecta Conc, t. x. Olto Frising. Chron.w.^ 32, lui attribue les mêmes paroles.

' Amalaricus Angorius l'appelle puer claustralis mbnasterii. De Biterbis, Rist. rom. pontif.

* Pierre Damien dans ses lettres (lib. vi), et particulièrement dans la quatrième, parle de ce cloître en termes magnifiques; il l'appelle un paradis, hortum deliciarum diversas rosarum ac liliorum grattas germinantem ; et quid aliud Cluniacense monasterium nisi agrum Domini plénum dixerim, uhivelut acervus est cœlestium. Dans sa cinquième lettre il dit, en parlant de la règle, que, dans toutle jour, les frères pouvaient à peine se livrer au plaisir de causer ensemble pendant une demi-heure.

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cette sévérité, cette uniformité , cette précision de la règle monastique, enfin cette constante direction de l'esprit vers un seul but , le salut , tout xiela dut faire sur la jeune âme de Hildebrand une impression profonde, et y jeter des germes qui devinrent féconds dans la suite de sa vie ' . Du moins est-il certain que sa prédilection constante pour une vie religieuse, austère et réglée, prit naissance dans ces lieux. Ce fut là qu'il apprit à modérer la fougue de la jeunesse, et à acquérir sur lui-même un empire extraordinaire". D'après le sévère règlement de l'ordre, il fit vœu de pénitence et de chasteté ^, sans toutefois cesser de donner une attention assidue à la culture de son esprit. Hugon, alors abbé, lui accorda son amitié, et sous Odilon ou Majolus ^ il marcha à grands pas dans la vie spirituelle, en sorte que cet abbé fondait sur Hildebrand de brillantes espérances ^ Peu après, il se rendit à Rome, d'où il ne tarda pas à revenir à Cluny, dont il fut élu prieur. Il paraît aussi qu'il passa quelque temps à la cour de l'empereur,

» Paul. Bernr.; Orderic Vilal, surtout au liv. yii.

* Adolescenliam, assumpto sancUialis proposito inter mundi coulemplores, non sine magnis perfectionis indiciis, perdomuit, HugoFla\iac, in Chron. Virdun.

'•" In ecclesiaslico rigore conslantissiraus. OtloFrising. Chron. ^ 1. vi,c. 32.

* Paul Bernried lui donne ce nom, mais d'une manière dubitative.

" Il lui appliquait ces. mots de saint Jean-Baptiste : «Iste puer magnus erit eoram Domino. »

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en qualité de précepteur de son fils Henri '; mais il est impossible de déterminer si ce fut avant ou après sa nomination au prieurat. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'empereur remarqua bientôt les dispositions peu communes de Hildebrand, et faisait le plus grand cas de sa confiance en Dieu^. Henri eut un jour un songe assez bizarre. Hildebrand était assis à table avec son fils, mais il avait des cornes qui s'élevaient jusqu'au ciel, et il roulait le jeune prince dans la boue. L'impératrice prétendait trouver dans ce songe une indication que l'héritier de la couronne devait être un jour détrôné par Hildebrand, et l'empereur le jeta dans un cachot pour l'y faire mourir de faim. Mais Agnès ayant intercédé pour lui, Henri lui rendit la liberté '.

Cependant le nouveau pape prouva qu'il entrait dans les vues du monarque allemand pour une

* Du moins, Theodoricus Engelhusiiis l'appelle « paedagogum Henrici filii ejus. » Canonici Hildesheim, in Fitis imperat. ex domo Brunsiv. oriundorum.

*L'empereur disait qu'il n'avait jamais entendu quelqu'uu prêcher la parole de Dieu avec autant d'assurance : « Nunquam se audissehominem cum lanta fiducia verbum Dei praedicantem. » C'est ce qu'on peut voir surtout dans Paul Bernried.c. x et xi.

' VoirlaVie de GrégoireVII, par Paul Bernried. L'anonyme saxon {Histor. imper., an. 1040) raconte que l'empereur donna l'ordre de l'enfermer dans le château d'Hamerslein. Mais l'impératrice lui ayant représenté qu'il était indigne de lui d'emprisonner un clerc sur la foi d'un vaia songe, il le fit relâcher au bout d'une année. In Menkên., Script, rer. Germ..,t. m, p. 88.

réforme, et cet empereur eut le bonlieur d'accomplir ce que ses prédécesseurs n'avaient pu obtenir et ce que ses descendants ne surent point conserver ' . Peu après son avènement, Clément convoqua un concile pour la répression de la simonie^. L'importance que mettait Henri à détruire ce vice du clergé, on la vit bientôt par l'aigreur de ses paroles dans un autre concile qu'il ouvrit lui-même à Constance en 1047 : «Vous, qui devriez répandre » des bénédictions, s'écria-t-il, corrompus que vous » êtes par l'avarice et la cupidité, vous vous rendez » dignes d'anathèmes , soit en donnant , soit en » recevant. Hélas! mon père, pour l'âme duquel » je ne crains que trop, mon père se livra bien aveu- » glément à ce funeste vice ^. Quiconque parmi » vous est souillé d'une pareille infamie doit être » exclu des fonctions sacrées. Car ce sont de sem-

* <i Utvidelicel, dit Pierre Damien, adejusnutum*sancta romanaEcclesia nunc ordinetur, ac prœter ejiis auctoritatem apostolicae sedi nemo prorsuseligatsacerdotem. » Glaber, Histor.^ v, 5; Hugo Flaviac, Chron. Virdun. D'après la chronique de saint Bénigne, an. 1046, les Romains vendirent leurs droits pour de l'argent. Sigeberl, Gemblac, Chron., an. 1046.

' Pierre Damien en parle, mais les Actes en sont perdus.

' Voyez Wippo, de Vita Conrad.., pag. 431, sur l'installation d'Uldaric, évêque de Bâle.

*A quel degré fallait-il que le mal fût arrivé, pour qu'un caprice de l'empereur {nutus) décidât de la nomination du père des fidèles? Sous un pareil régime était-il étounant que la simonie fût à l'ordre du jour, et que les vices les plus honteux déshonorassent le «lergéPSi Jésus-Christ voulait sauver son Église, il fallait nécessairement que l'influence de l'empereur fût affaiblie. (Àudley.)

» blables méfaits qui attirent sur les hommes h » famine, la mort et la peste.» Les Pères anéantis demandaient grâce, mais Henri donna cet ordre : « Aucune fonction sainte ne doit être le prix de » l'or, et celui qui la recherche de cette façon » doit être privé de ses honneurs. » La plupart des Romains regardaient l'élévation du nouveau pontife comme irrégulière, parce que l'empereur seul y avait contribué; quoi qu'il en soit, il ne régna que neuf mois et huit jours, et quelques-uns croient, non sans fondement, qu'ail a été empoisonné'.

Le jour de Noël de l'année 1047, des ambassadeurs vinrent trouver l'empereur à Poletha, pour lui annoncer la mort du saint Père, et lui demander un successeur ^. Le prince avait déjà appris qu'il pouvait placer sur le trône pontifical un homme qui lui fût dévoué par reconnaissance pour son élévation. Son plan de réforme avait déjà un heureux commencement, et il lui fallait maintenant plus que jamais, un pontife habile, pour continuer l'œuvre, car Benoît s'était de nouveau introduit dans Rome. Dans cette vue, Henri jeta les yeux sur Poppo, évêque de Brixa^, qui prit le nom de Damase IL

'Romani pontificem injussu suo creatum,\eneuo e medio sustulere. Platina. — Clementi, ut putatiir, per iiitoxicum expedilo. — D'aulres, tels que Léou d'Ostie (I. ii, 81 ) , disent que Clément mourut au delà des monts.

' Lamb. Schaffn., an. 1048, et Mascou, Comment, de rébus imper. ^ \. v, p. 330, n, 3.

'Platina lui donne le surnom de Bagniai*ius,et ajoute ; Il était Bavarois. Au contraire, suivant Herman Cornerius,

Les Romains approuvèrent ce choix \ quoique quelques auteurs disent le contraire^. Il n'occupa le siège pontifical que \ingt-lrois jours, et son influence sur les projets de Henri ne put être que très-insignifiante.

L'empereur se trouvait à Freisingen quand les députés arrivèrent encore une fois de Rome, avec la nouvelle de la mort du pape et la demande d'un nouveau pontife'. Il assembla tous les évoques et les grands de l'Empire, pour prendre leur avis sur le meilleur choix à faire 5 tous se déclarèrent à l'unanimité pour Bruno, évêque de Toul. C'était un cousin de l'empereur Conrad \ originaire de l'Alsace, où il possédait le domaine d'Egisheim^; d'ailleurs un homme pieux, zélé, prudent et versé dans les sciences ''. Henri ne pouvait nommer un Allemand', dans la crainte de déplaire aux Romains; aussi Hildebrand, connaissant

il était Syrien, tandis que d'autres assurent qu'il était patriarche d'Aquilée. Annal, saxon.

1 Pour se conformer à l'usage, les Romains l'élurent et le consacrèrent: «Suffragiis omnium electus et comprobatus etconsecratus.wTelleestaussiropinionde Herman Cornerius.

* Pontificatiira per vim occupât, nullo cleri populique consensu. Platina.

'Larnb. Schaffn., an. 1049, Anselm. Remensis, /r//icr. Leonis papœ^ dans Baron., Annal., t. xi, p. 176.

* Jnnal saxon., an. 1048. « Consobrinus. »

•» Engeneheim. Corn, dit natione Allemanus. « Le pape Victor III en parle dans ce sens. Victor, Dialog. , lib. m.

' llerman Corn.

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leurs dispositions, résolut d'en profiler, et fit les premiers pas importants vers l'exécution du plan qu'il avait conçu. C'était de séparer l'Eglise de l'Etat, le pouvoir spirituel de la puissance temporelle, d'élever l'un au-dessus de l'autre, de rendre le pape indépendant de l'empereur, d'assurer même au premier la supériorité sur le dernier, et, par cette indépendance, faire naître l'unité et développer dans l'Eglise une réforme qui s'étendît sur toute la chrétienté et procurât le salut du genre humain \ Certes personne ne pourra révoquer en doute ce qu'il y avait de grand, de sublime et de saint dans un pareil projet. On peut même expliquer comment Hildebrand eut l'idée que l'Eglise était au-dessus de l'Etat, et que le pape devait s'élever au-dessus de l'empereur. En recherchant dans le passé, qu'il connaissait si bien, il voyait toujours l'esprit prévaloir sur le glaive, les choses d'en haut prédominer sur les sens et sur les choses de la terre. En général, Hildebrand était d'accord avec son temps. Pour comprendre la pensée de cet homme, il faut, comme toujours, regarder la vie humaine comme un grand tout, comme un jour sans fin; car la marche qui s'est manifestée, en tout temps, dans la transformation de cette vie , s'est manifestée également dans la religion.

*0n verra plus bas que telles étaient ses iutenlions.

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Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître la manière dont l'Eglise s'enrichit; comment elle obtint son pouvoir et ses droits; comment les papes acquirent leur considération; ni enfin, comment se forma la hiérarchie telle que l'histoire nous la représente \ Il est certain que les empereurs contribuèrent à l'élévation des papes, et que le temps les a faits ce qu'ils sont^. Déjà depuis longtemps les hommes pieux avaient doté l'Eglise, parce qu'ils étaient convaincus qu'elle avait besoin de posséder'. Déjà depuis longtemps on avait immiscé les prêtres dans les affaires du monde, parce qu'on avait besoin d'eux et de leur raison mieux cultivée ; on leur avait donné des richesses, de l'influence et du pouvoir, la décision dans les affaires ecclésiastiques et même dans les tribunaux laïques ; on avait élevé lesévêques ou permis leur élévation ; ils se considérèrent comme des barons spirituels et prirent les seigneurs temporels pour modèles de leur conduite. Ils cherchèrent donc à rendre leurs dignités et leurs fiefs héréditaires; les évêchés furent regardés comme des fiefs, parce que les fiefs y étaient attachés. Le résultat de cet état <ie choses fut que les prélats dégénérèrent, qu'ils s'occupèrent de querelles et de guerres : ainsi les Pères de l'Eglise, qui auraient

' Voyez sur ce sujet MuUer, Hist. des Suisses, vol. m.

* L'auteur parle de la puissance temporelle des pape^

(.V. (lu trad.)

* CliarlemagQc et ses successeurs.

dû être les apôtres de la paix, prenaient part à des dissensions et à des luttes qui la troublaient. Aussi, dans la nomination d'un évêque, on finit par considérer, non pas tant l'homme qui pouvait accomplir efficacement l'œuvre de Dieu, que celui qui savait manier l'épée et commander habilement une armée. Comme d'ailleurs les gens d'Eglise se livraient, dans ce but, à la chasse et à d'autres exercices de ce genre, le relâchement de la discipline et la négligence dans les fonctions sacrées s'ensuivirent naturellement; en sorte que le prêtre se distinguait par son habit, et non par sa façon de penser et ses actions \ Plus les églises et les charges ecclésiastiques étaient riches, plus ceux qui les possédaient ou en disposaient voulaient s'enrichir ; le commerce et le trafic des bénéfices étaient à l'ordre du jour ^.

* Voici les paroles remarquables de Pierre Damien sur ce point ( Epist. 1, 15 } :

« Tanlo muodanse vertiginis quotidie rotanUir impulsu ut eos (clericos) a ssecularibus barbirasium quidem dividat, sed aclio non discernât, nec sacrarum meditenlur eloquia scripturarum, sed scita legum, et foreuse litigium. Multitudini sacerdotum non sufficiunt tribunalia judicum et aulae regiœ, dum clericorum ac monachorum evomunt turbas, brevitatis sua conqueruntur angustias. Claustra vacant, Evangelium claudilur, et per ora ecclesiastici ordinis forensia jura decurrunt.--^rma/?o?/«j, arma corripimus^ vihrantia telis tela conserimus , et non verbo, sed ferro contra nostri ordinis regulam dimicamus. »

* Voici quelques strophes de Pierre Damien sur ce sujet:

Cédant equi phalerati, Cédant caeci rabulœ,

il élait impossible de réprimer tous ces abus tant que le clergé était dépendant du pouvoir temporel, l'évêque subordonné au baron, l'Eglise confondue avec l'État, le pape choisi par l'empereur, car un seul mal engendrait tous les autres. Une réformation était donc indispensable, et chacun en sentait la nécessité '. Hildebrand fit le premier pas pour l'obtenir, lorsque Bruno, évéque de Toul, fut choisi pape sous le nom de Léon IX, par Henri dans un synode à Worms. Ce choix montra à Hildebrand qu'il avait deux obstacles à vaincre. 11 lui fallait d'abord rompre une fois pour toujours le lien qui jusque-là avait tenu l'évêque attaché à l'empereur, parce que son alliance avec ce dernier lui donnait une telle considération à la cour, qu'on n'y faisait rien d'important sans le consulter^; ensuite représenter comme non valide et irrégulier le choix qu'avait fait Henri sans l'as-

Cedant canes venatores Ac mimorura fabulœ, Et accipitrices rapaces Nec non aves garrulœ.

Dat hiec Simonis leprosam Execrate hseresin ; Sacerdotuni simul atque Scelus adulterii ; Laicorum dominatus Cedat ab ecclesiis.

» Il est impossible de déterminer quels changements projetait Henri III.

"Muratori nous fait connaître dans son Histoire d'Italie (V.an. 1049) diflérenles preuves de celle parenlé.

sentiment du peuple et du clergé de Rome ^ Hildebrand accomplit ces deux choses de la manière suivante. En quittant Worms, Bruno repassa par Toul, et de là se rendit en trois jours à Cluny ^, où il arriva, en habits pontificaux, le jourdeNoëP. Le prieur Hildebrand et l'abbé de Cluny allèrent au-devant de lui, et lui firent l'accueil le plus cordial. Bruno ne tarda pas à apprécier de plus en plus les qualités du prieur ^ : aussi se laissa-t-il persuader par lui de se dépouiller de la pompe papale ' pour revêtir l'habit de pèlerin et se rendre ainsi à Rome, où il déclarerait luimême que le choix de l'empereur ne lui donnait aucun droit au siège de saint Pierre. L'abbé et Hildebrand soutenaient devant Bruno que l'empereur n'avait aucun pouvoir dans l'élection des souverains pontifes, ce droit appartenant essentiellement au peuple et au clergé de Rome ^ il

* ut liberlas Ecclesiœ in eleclione canonica renovelur. Olto Frising., loc. cit.

* Mansî.

* Les opinions diffèrent à cet égard. « Eumque adsumpta purpurea, ditOlhon deFrisingue (vi, c. 33), pontificali per Galliasiter ageret, contigit eum Ckiniacuui venire, etc.» Platina^ pag. 160, dit : «Leoni pontificio habitu petenti. b

* Paul Bernried, c. xiii.

" Pagi in Baron., Annal, ad an. 1049, n. 5. Olhon de Frisingue, cb. i, dit : «HildebrandusLeonemadiens..,cortstanter eum de incepto redarguit, illicitura esse inquiens, per manum laicam summum pontificem ad gubernationem lolius Ecclesiœ violenter introire. »

* Plalina, p. 160. D'après la vie de Léon, ce pontife aurait commencé par refuser d'accepter sa dignité après sa nomi-

est probable que, pour mieux réussir dans son grand projet , le prieur accompagna Bruno à Rome, après l'avoir convaincu complètement de ses idées et obtenu de lui la promesse de se laisser en tout guider par ses conseils '. A son arrivée, Bruno traversa la ville nu -pieds, et comme il trouva le peuple et le clergé rassemblés chantant des hymnes et poussant des cris de joie, il s'avança et dit : « Le choix du » peuple et du clergé, ainsi que l'autorité des ca- » nous, l'emportent sur toute nomination supé- » rieure ; je suis donc prêt à retourner dans ma » patrie, si mon élection n'a pas le suffrage de » tous. » D'après le conseil d'Hildebrand ^, on observa les anciens usages; il prit le nom de Léon IX ^, fut consacré le 2 février, et le i 2 du

nation à Worms, et il aurait dit : « Vado Romani, ibique, si clerus et populus sua sponte me sibi in pontificem elegerit, faciamquodrogalis. « Mais, suivant Platina, il s'était accusé lui-même, « quod imperatori maluerit quam Dec obtemperare. » Les envoyés romains approuvèrent l'explication de Bruno.

* Léo, nalura simplex atque mitissimus, patienter ei satisfecit, reddita de omnibus, sicut il!e voluerat, ratione, Bruno, in Fita Léon.; Wiberl, in Fita Leon.;heo Ostiens.»

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