‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 12 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

* Suadenle Hildebrando : consiho Hildebrandi. Otto

Fris.

» On raconte là-dessus plus d'une merveille. Ainsi, avant qu'on eût encore pensé à son nouveau nom, un coq s'écria : Léo papa ! Léo papa ! voilà ce que dit une chronique; une autre ajoute que, lorsqu'il se rendait à Rome, on entendait le chant des anges. On lui attribua aussi plusieurs guérisons. Platina, Annal. Saxo.

même mois intronisé. Il demeura donc constaté que l'empereur n'avait pas un pouvoir absolu sur l'élection des pontifes \ Peu après Léon ouvrit un synode dans lequel on s'éleva avec force contre la simonie ^. 11 s'y montra reconnaissant pour les services de Ilildebrand, en le nommant cardinal sous-diacre do l'Église romaine, en même temps qu'administrateur du couvent de Saint-Paul; en sorte que Léon et Hildehrand paraissaient simultanément les protecteurs, l'un de l'église de Saint-Pierro, l'autre de celle de Saint-Paul.

Après avoir réussi dans celte démarche, le nouveau cardinal devint, pour ainsi dire, l'âme de tout ce qui se faisait d'important à la cour du pape. Il étudia et approfondit plus que jamais l'art de gouverner les hommes, tout en leur laissant croire qu'ils se gouvernaient eux-mêmes. Aussi les pontifes ne furent plus que les instruments de sa prodigieuse activité^. Au bout de quelque temps,

*Platina, p. 160, in Fita Leonis.

* Quelles en furent les décisions ? Wibert, in Fita Leonis II, c. III, en cite plusieurs.

' Ut quasi consors pontificis muneris secum videretur*.

* Les pontifes que Hildebrand contribua à faire élire étaient des hommes non moins éclairés que religieux, ainsi que l'auteur a soin de nous le dire plus tard : ils entrèrent donc dans les vues du moine de Cluny sans devenir ses instruments, et leurs efforts communs, soutenus pendant si longtemps, finirent par triompher du mal. Les papes comprenaient les besoins de l'époque du xi*" au xn® siècle, ils ont sauvé le christianisme en sauvant TK^Iise. (Aiidley.)

18 >FE ET PONTIllCAT [1049J

le pape se rendit auprès de rcmpcrciir, qui se trouvait alors en Belgi(|ue ', à l'occasion de sa querelle avec Godefroi le Barbu, concernant la haute Lorraine. Cette lutte intéressait tellement l'Eglise et l'Etat, qu'il est nécessaire d'en dire quelques mots. Cette portion de la Belgique Gauloise, qui, jusqu'alors, avait fait partie de l'Austrasie, portait le nom de Lorraine, et était divisée en deux parties : la basse Lorraine, qui s'étendait jusqu'à la mer, et la haute Lorraine, ou Mosellanie, dont le territoire touchait à la Bourgogne et allait jusqu'à Bâle; l'une et l'autre étaient gouvernées par des ducs. Après les contestations qui avaient éclaté pour la possession de ce pays, en 92 1 , entre Henri I" et Charles le Simple, les Lorrains s'étaientdonné d'eux-mêmes, pour seigneur, Giselbert, qui n'avait jamais aimé les rois des Francs occidentaux, étant attaché à la maison d'Autriche par plusieurs liens étroits ^. La vigoureuse main d'Othon le Grand sut conserver la suprématie sur le duché, et il confia la tutelle de Henri, fils de Giselbert, à Odon, comte de Yçrdun ^.

Après la mort de l'un et de l'autre, Othon donna ce gouvernement à Conrad le Roux, comte français, dont il sut se faire un partisan en lui accor-

«lïerrman., (.onfr., a nn. 1048;OltoFrising., C^ro/ï.,vi, 33; et siniout Adam Breui., Hi\t. Eccles., m, 31.

* Gerberg, sa femme, élail (ille tie Henri T', el il se monli-a toujours fidèle vassal de Teuipercur.

■■ l'iorenlini.

[1049] DU PAPE GRÉGOIRE Yll. 19

dant la main de Luisgarde. Le duché passa ensuite à Bruno, archevêque de Cologne et frère de l'em^ pereur Conrad. Sous Othon II, la possession de la Lorraine se consolida encore par la guerre contre Lothaire, roi de France, qui n'avait pas voulu consentir à ce qu' Othon donnât à Charles, frère de Lothaire, l'investiture de la basse Lorraine; mais Othon s'avança rapidement jusqu'aux portes de Paris, où il lui arracha son consentement. A Charles succéda (991) Othon, son fds. La haute Lorraine échut, par droits héréditaires, à Thierrî, fils de Godefroi, comte de Verdun, sous Othon III. L'an 1005 succéda à Othon, Godefroi, fils de Godefroi, comte des Ardennes, et à Thierri, le duc Frédéric, son fils. Après la mort de Godefroi (1019) Gozzeb, son frère, gouverna la basse Lorraine jusqu'à l'an 1044, et reçut plus tard (1033), de l'empereur Conrad , le gouvernement de la haute Lorraine, à la mort de Frédéric, le dernier descendant de la famille des Borr. Cette réunion déplut à l'empereur Henri III ' . Il restait à Gozzelo mourant, un fils, nommé Godefroi le Roux, jeune homme d'un caractère actif, élevé, et qui s'était distingué dans le métier des armes ^. L'empereur lui laissa la possession de la basse Lcrs-

* Sigebert de Gemblour (ann. 1033) raconte ainsi comment cela était arrivé : « Quia (Fredericus) mares filios non habebat, quibus ducalus competeret.y

2 Lamb. Schafn., ann. 1044.

20 VIE ET POINTIFICAT [1Ô49]

raine, qu'il avait déjà administrée du vivant do son père sous le titre de duc; mais il lui refusa la haute Lorraine, qu'il donna à Adalbert d'Alsace, parent de l'empereur Conrad '. Le fier et bouillant Godefroi dédaigna la portion qu'on lui avait laissée, et,en prenant possession de l'une, il ne voulut pas raître renoncer à l'autre. Plein de confiance en sa propre valeur et dans les ressources que son père lui avait laissées, il se rendit auprès de Baudouin, comte de Flandre, lui mit sous les yeux l'injustice <Ie l'empereur, l'entraîna dans son parti avec quelques autres hommes remuants, et se déclara enfin ennemi de l'Empire. Henri était occupé d'une expédition contre la Hongrie, lorsque Godefroi, avec ses confédérés, attaqua Adalbert et le tua dans le combat -. Le fer, le feu et le pillage dévastèrent les bords du Rhin; en peu de temps, tout ce que de bonnes murailles ou de fortes rançons ne protégeaient point fut réduit en cendres^. Gérard d'Alsace s'empara du duché d'Adalbert, dont il était le neveu ; tandis <pie Firdéric de Luxembourg prit la basse Lorraine, dont Godefroi venait d'être dépouillé comme ennemi de l'Empire '. Ce dernier, cédant aux conseils de quelques hommes fidèles et honnêtes, changea de plan ; et l'empereur ayant forcé son château

* Sigebei't. Genibl., ann. 1044.

' Sigebert place sa mort après la prise de Verdun. 1048. ' Lamb. Schafn., aon. 1044.

* Sigeb. Gembl., ann. 1048.

[1049] DU PAPE GREGOIRE VII. 2t

de Begellieim , il vint demander grâce. Mais sa soumission et sa démarche humiliante ne furent pas couronnées du succès qu'il en attendait. Henri le fit garder étroitement à Gibichenstein, sur la Saal ', et donna par là quelque repos à l'Empire ^. A la prière des princes, l'empereur, qui se trouvait à Aix-la-Chapelle pour la Pentecôte, le relâcha à condition qu'il laisserait son flls en otage ^. Mais son duché ne lui fut pas rendu. L'amour que le duc portait à son fils put à peine retenir sa vengeance; aussitôt que ce fds fut mort, il renoua une nouvelle ligue avec Baudouin de Flandre, et recommença la guerre *. Bientôt Godefroi marche contre Nimègue, j^arce qu'il savait que Henri aimait cette ville , et livre aux flammes un magnifique édifice dont il avait fait son palais ^. De là il tourne ses armes contre Verdun, où ses troupes mettent le feu à la belle église de Notre-Dame ^j mais bientôt touché de re-

* Lamb. Schafn., en 1045 ; Herrm., Contr., en 1044, 1045. 2 D'après Sigebert, en 1045: d'après Lambert, en 1046. ^ Herrman Corneri Chron., ann. 1047.

* Prœlextebat comitatum Verdunensem quem à majoribus suis possessum sibi deberi conlendebat, imperator autem Richardo episcopo nuper eoncesserat. Mascou, I, c, p. 325.

** Domum regiam miri et incomparabilis operis. Lamb. (Caroli-Magni opus).

* Sigebert. Gembl., an. 1047, dit : «Urbem quoque Clabrorum, quae Virdunusdicitur, cum majori Sanctœ Marise Ecclesiâ incendit. Lambert confirme le même fait pour l'année 1046.

22 VIE ET PONTIFICAT [I049j

pentir, il la rebâtit avec splendeur, faisant souvent, pour sa pénitence, la besogne de simple ouvrier \ Dès lors les progrès de Godefroi devinrent de plus en plus importants; car Tliierri, comte de Hollande^, s'était aussi joint à lui. Henri, ci'ùignant des événements fâcheux , se hâta de faire quitter l'Italie à ses troupes et de les transporter dans la Frise ', en les embarquant sur le Rhin; il prit lui-même deux fortes places, Rheinsbourg et Blaarding ^ C'était précisément au moment où le pape Léon arrivait en Allemagne pour rendre la paix à l'Église et à l'Etat^, et pour informer l'empereur des dispositions de l'Italie et de Rome. Il avait convoqué un synode à Mayence. Il y trouva quarante-deux prélats réunis, et avec eux l'empereur, Bardo, archevêque de Mayence, Eberhard de Trêves, Hermann de Cologne, et enfin Engelhard, évêque de Magdebourg, qui honorèrent le synode de leur présence". On s'occupa beau*

* Lamb. Scliafn.; Herrm. Corner. Chron.

^ C'est probablemenl celui-ci, car Lamb. ne dit point quel élait ce Tliierri. La Chronique de Herrman Cornerius l'appelle comte de Hollande. Herrm., Co/?^/,, Marchio de Phladirtinga.

' Qui s'élendait alors jusqu'à la Moselle.

* Reinesbourg, Rynsbourg, Flerdingen, Fleerdingen. Le premier est aujourd'hui un village, le second un bourg. Au lieu de Reinesbourg, quelques-uns veulent lire Keenebourg.

« Lamb., Sigeberl Gembl.

•D'après lesAnnalessaxonnes(ann. 1051, et AdamBreni., iH, 31), tous ces personnages s'y trouvaient; mais la

coup des besoins de l'Église ^, particulièrement do la simonie et du mariage des prêtres ^. Pendant que le synode durait encore, les sollicitations du saint Père et des princes réussirent à obtenir la grâce de Godefroi de Lorraine^. L'empereur marcha ensuite contre Baudouin de Flandre, qui résistait toujours avec opiniâtreté; mais en voyant la dévastation de ses domaines, il offrit.de donner satisfaction à Henri, à Aix-la-Chapelle ^; puis ayant fourni des otages, un traité fut conclu entre les deux partis ^. Thierri, comte de Hollande, fut assassiné peu de temps après ^ à Dordrecht, et comme il était sans enfants, son frère Florentins lui succéda.

Chronique de saint Pantaléon assure qu'il n'y avait que Herrman de Cologne. Les chroniqueurs ne sont pas non plus d'accord sur la date de ce synode. Lambert le place en 1050, l'abbé de Sfade(abbas Sladensis) en 1051, etHerrman, Contract., ainsi que Baronius et Mansi, en 1049.

* Les actes en sont perdus. Mansi {Cojicil. collect.^ t. xix, p. 750) n'a fait que répéter ce qu'en dit Adam de Brème.

- Simoniaca hœresis, et nefanda sacerdotum conjugia holographa synodi manu perpeluo damnata est.

' SuivantHerrman,6brtfrac^. (ann. 1050), Godefroi et Baudouin étaient au ban de l'empire, et ils vinrent d'abord à Aix-la-Chapelle, pour rentrer en grâce avec l'empereur, à la sollicitation du pape, qui ensuite alla à Mayence. Herrman paraît ici en contradiction avec la chronologie. On sait positivement qu'au concile de Reims le pape défendit à Baudouin de donner sa fille en mariage à Guillaume le Normand. Mansi, Co//. xix, p. 742.

*Sigebert Oembl.,ann. 1049.

* Herrman, Contract., ann. 1050.

* Herrman Corner. Chron., donne l'année 1048.

24 VIE ET POJNTIFICAT [lO^OJ

Avant que Godefroi eût opéré sa réconciliation par rentrcmise du pape, celui-ci avait déjà présidé un concile nombreux à Heinis en l'année 1049 '. Les délibérations roulèrent pendant trois jours sur le salut de l'Eglise; on parla contre les abus qui s'étaient glissés dans son sein, contre la simonie et les empiétements multipliés des laïques sur la juridiction spirituelle ^; on s'éleva encore contre les unions illégitimes, contre le divorce, contre le relâchement et la conduite irrégulière des moines; enfin on proscrivit à la fois le service militaire des clercs, la spoliation et l'oppression des pauvres, le crime de sodomie et d'autres méfaits honteux qu'on peut à peine nommer. Mais les actes du concile prouvent que la simonie était un vice général. On fit douze canons pour la réformation de l'Eglise, et tous sont contre des vices dont Hildebrand avait juré d'être l'éternel ennemi ^.

A Noël, le souverain pontife se trouvait encore avec l'empereur à Worms, d'où il retourna à Rome, en traversant Augsbourg dans la compagnie de Godefroi et de son frère Frédéric '. Quand Henri

' Mansi, dans sa préface à ce concile (xix, 730, 735), raconte eu détail quels obstacles et quelle opposition ou eut à vaincre de la part du roi de France, Cet écrit montre combien étaient brillantes de pareilles assemblées.

^ De ministeriis ecclesiaslicis, et allaribus, qua^ à laïcis tencbantur, de pravis cousuetudiuibus, quœ ab eis in alriis ecclesiarum lenebantur.

^InlMansi CoU , Conc. xix, p. 742.

^ Qui lut ensuite le pape Victor II.

vit combien le pape agissait dans ses vues, il oublia volontiers tout ce qui s'était fait à Rome, contre son autorité, dans la nouvelle élection ; et comme Léon se conduisait toujours d'après les idées et les intentions de Hildebrand, celui-ci resta son conseiller intime. Cependant , après tout, ce que ce pontife fit pour l'Eglise ne fut, pour ainsi dire, qu'une disposition préliminaire de ce qu'on devait faire dans la suite.

A partir de cette époque, Léon fut plutôt guerrier que pacificateur dans les affaires de l'Eglise. Depuis le commencementdu xi^ siècle, la basse Italie était menacée d'un ennemi qui, par son accroissement et ses progrès rapides, influa d'une manière extraordinaire sur ces temps et sur ceux qui les suivent^ : c'étaient les Normands. Leurs établissements étaient faibles dans l'origine : on avait demandé leur appui contre les Sarrasins. La beauté du ciel en attira un grand nombre. Ils avaient fait la guerre aux Grecs et s'étaient enrôlés sous les drapeaux de l'empereur Henri IL Puis, s'étant soumis au commandement de l'habile et vaillant Rainolf, ils se rendirent maîtres de la petite forteresse d'A versa, que Raynolf reçut ensuite, avec ses dépendances, comme fief et comté, de Pandolphe IV, seigneur de Capoue, en récompense des

' Voyez sur ce sujet Sismondi, Histoire des républiques d'Jtalic, 1*"^ volume, p. 343 et suiv.; aussi Annal. Sax.^ ao. 1053, et surtout Giannone, V parlie.

26 Mi: ET POJNTIFICAT [llo:,-2]

secours qu'il lui avait prêtés dans ses démêlésavec Sergius. En 1035, sur une invitation amicale de Rainolf, arrivèrent, de Normandie en Italie, les fds aînés de Tancrède de Hauteville. Guaimar IV, prince de Salerne, fit un heureux usage de leurs armes pour étendre ses conquêtes. Pour reconnaître leurs services, il détermina l'empereur Conrad, alors en Italie, à ériger le nouveau comté deRainoH' en fief de l'empire. Après la mort de Guaimar les Normands se mirent au service de l'empereur Michel, et bientôt Maniaces, patricien delà Grèce, les prit à sa solde. Mais plus les Normands apprenaient à compter sur leur force et sur leur vaillante épée, plus ils méprisaient ce Grec lâche et énervé. Ayant donné leur confiance à un noble Lombard, nommé Ardouin, que Maniaces avait offensé, ils résolurent de faire la guerre aux Grecs, et de leur enlever leurs possessions en Italie, la Pouille et la Calabre. Ardouin fut mis à la tête de leur armée : la Pouille leur coûta seulement deux campagnes. Amalfi (Melfie) était leur capitale en 1043, et Guillaume Bras-de-fer leur chef. Mais le vol, le pillage et des incursions continuelles sur les domaines de leurs voisins, formèrent bientôt leur occupation journalière ' ; ils ne respectaient ni le sacré ni le'profane, tout leur était indifférent. Léon IX crut qu'il était de son devoir de réprimer

m^i roycz surtout |Leo Osliens.,^ii, c. G7. Herrmau, Vont., ann. 1052, el Giannone, 21). -.—'—

[1052] DU PAPE GREGOIRE VIL ^f

cette audace sans frein. On lui avait d'ailleurs adressé de la Fouille de nombreuses plaintes con-^ tre les Normands. Cependant il n'osa pas engager la lutte tout seul, et il tourna ses penséesvers l'empereur Henri. Celui-ci se trouvaitalors en Pannonie à la tète de son armée ; Léon s'y rendit. De là ils allèrent ensemble à Ratisbonne, à Bamberg ', et enlin descendirent le Rhin jusqu'à Worms, d'où le pape revint à Rome, accompagné de cinq cents guerriers allemands, qu'il avait obtenus du monarque. Léon avait même demandé aux Grecs de concourir à la délivrance de l'Eglise^ et ils y avaient consenti. D'un autre côté, les Apuliens, les Campaniens, les habitants d'Ancôneet des Etats de l'Eglise vinrent aussi se ranger sous ses étendarts. L'ennemi n'était pas supérieur en nombre ; mais il l'était en habileté, en discipline, en cavalerie, en soldats et en chefs, auxquels ceux du pape ne pouvaient être comparés. Robert Guiscard, fils aîné d'un second mariage de Tancrède ^, avait récemment abordé en

1 Annal. Sax., ann. 1052. «Papa ejusdemloci privilégia a cancellario suo Frederico... perspici, et coram iniperatore populoque proniinliari mandavit, suaque aucloritate illa confirmavit.» — Platina raconte que Henri avait élevé en l'honneur de saint Grégoire une église qu'il voulait voir consacrée comme une cathédrale. Benoît VIII yconsentil^ mais l'Eglise fut.tenue de payer chaque année au saint Siège cent marcs d'argent (census nomine) et un cheval blanc caparaçonné. Léon prit Bénévent à la place et abandonna le tribut de l'église de Bamberg.

2 Olto Frising., \i, 33,duce Roberto, humili condilionis viro, sed strenuissimo.

28 VIE ET POISTlllCAT [i053]

Italie avec de nouvelles troupes, et s'était joint aii\ siens. Le ponlile, guidé par sa piété, eomptait principalement sur une heureuse intervention du Ciel '. Les Normands eux-mêmes avaient conçu quel(|ue frayeur en apprenant qu'il se trouvait dans l'armée du pape des troupes allemandes pleines de zèle, d'ardenr et d'expérience. Léon rejeta un accommodement amiable qui lui fut offert, et exigea, comme dernière condition, que les hommes du Nord évacuassent l'Italie. La bataille se livra près de Civitella'-, et elle n'aurait pas même mérité le nom de bataille, si les Allemands n'eussent opposé une résistance désespérée aux Normands, dont ils méprisaient la petite taille. Mais bientôt l'audace et le courage germains échouèrent contre le glaive normand qui les lit périr tous. En effet, pendant que tout le reste fuyait avec le saint Père, les Allemands combattaient comme des héros et mouraient ensemble^. Les Normands se saisirent du

* Zeliun quidem Dei habens, sed nonforlasse scientiam. Bruiio.

~ Lamb. prope Beneventnm. Giannone (p. 4C) l'appelle Civitade, dans la province Capilauala, au milieu d'une grande plaine.

^ Guil. Apul., 1. ii; Lamb. : « Teutouici omnes pêne ad unum inlerfecli sunt. » OUo Frising., I, c, rapporte que, de sou temps, on voyait les os de ceux qui avaient péri. Gotefridi. Viterb. Chron.; Muralori {Stona d'Italia) (an 1053; raconte, d'après Léon dOstie, qu'à la suggestion de Gebhard, évêque d'Eichstadt, l'empereur avait rappelé la majeure partie de ses troupes, en sorte qu'il n'en restait qu'un petit nombre ù la solde ilupape.

pontife même, qui contemplait le combat àquelque distance, et se jetèrentà ses genoux %lui demandant de leur pardonner et de les bénir; mais ils ne l'emmenèrent pas moins captif dans leur camp.

Au bout de quelque temps il se vit réduit à leur proposer une réconciliation, et pour prix de sa liberté, il accorda ce qu'ils lui demandèrent, c'est-à-dire l'investiture, au nom de saint Pierre et comme fief de l'Église , de toutes les conquêtes déjà faites ou à faire dans la Pouille, la Calabre et la Sicile ^. Ceci fut pour le Siège de Rome d'une importance bien plus grande que s'il eût gagné la plus belle victoire •', car il acquit ainsi un droit de suzeraineté sur des

* Sismondi, i, p. 359.

2 Sismondi, p. 3G0.- Gaiifred. Mnîaterra, t. n, 14: <■ Omiiem terram, quam perverserant, et quam ulteriiis adversus Calabriam et Siciliam lucrari possent de S. Pelro iwereditali Feudo sibi et hœredibus suis possidendain concessit. »

' On pourrait révoquer en doute que le pape ait re'ellement regretlé cette défaite sa vie durant, « cunctos dies, quibus supervixit tanlœ calamitalis, in luctu et niœrore egit, » parce qu'il ne passait plus pour un grand général, ainsi qu'il croyait l'être à la tête de son armée. Mais plusieurs personnes le blâmaient de ce qu'il ne pouvait accorder sa conduite avec ce qu'il avait lui-même décrété peu de temps auparavant à Reims dans le sixième canon du Concile: « Ne quis clericorum arma mililaria gestaret, aut mundanfe militi?e deservirel; » c'est pourquoi il fit appeler cette guerre, du nom de guerre sacrée. Ce qui n'empêche pas Pierre Damien, dans sa lettre à l'évêque Firmin, de le lui reprocher: « Cumhâc de re, quasi malam rem, et ecclesiastico ordioi inconvonicnlem egerit. reprehendit ac sugillat. »

terres au\(iiielles il ne pouvait prétendre, et les Normands demeurèrent satisfaits, parce que leurs conquêtes et leurs possessions devenaient sacrées aux yeux des peuples.

Dans le courant de cette même année (1053) le pape envoya à Constantinople, en qualité de légat apostolique, Frédéric *, qu'il avait nommé ar» chidiacre et chancelier de l'Eglise romaine. Godefroi résolut de l'accompagner. Les deux autres légats étaient Humbert, cardinal-évêque de Silvacandida, et Pierre, archevêque d' Amalfi ^. Ils firent connaître, en arrivant, l'objet de leur mission ; ils voulaient savoir, disaient-ils, ce qu'il en était de ce cri qui s'élevait depuis leur église jusqu'à Rome, et si les opinions hérétiques attribuées au patriarche et à ses partisans étaient vraies'^. Le saint Père avait lui-même écrit une longue lettre au patriarche Michel. S'appuyant avec force sur des

» Qui, d'après Fiorentini, p. 52, « pregatone aoca da Leone, in compagnia del fralello Godofredo per aiulo délia Chiesa contra i Normanni in Ilalia si condusse. «

2 Corame la supériorité imposante qu'affecta l'Église romaine vis-à-vis de celle d'Orient ressort surtout dans cette occasion, j'ai cru devoir citer les documents fournis par Mausi à ce sujet.

' Dans la bulle d'excommunication contre Michel, on trouve énoncées toutes les opinions erronées da Michel et de sa secte, savoir : « Sicut Donatista) affirmant, excepta Gnecoruni Ecclesiâ, Kcclesiam Christi, et verum sacrificiuni alquc baplismuui ex loto nunido periisse : sicul Nicolail;e, carualcs uu|)lias conceduut et defendunt sacri al-

[1053] DU PAPE GRÉGOIRE Yll. 31

passages de l'Ecriture, il lui prouvait que la paix et la concorde doivent régner parmi les vrais chrétiens; que l'orgueil et la présomption sont les avant-coureurs de l'Antéchrist; que malheureusement l'Église d'Orient a été la mère féconde d'une foule d'hérésies que l'Église romaine a toujours étouffées et anéanties. Car, puisque l'Église romaine a conservé constamment purs et sans tache les enseignements de INotre-Seigneur, elle est juge de toutes les autres Églises; et ce qui le prouve, c'est que quatre concilesgénéraux inspirés par l'Esprit saint ont établi, comme article de foi, qu'après le Seigneur Jésus le saint Siège de Rome est le chef de toute l'Eglise '. C'est pourquoi les fidèles de l'Eglise grecque doivent cesser d'appeler, dans leur arrogance, Azymites^ les vrais catholiques attachés au siège de Pierre '% puisque de longtemps cette Église ne peut montrer cette obéissance simple et pure, dont celle de Rome a hérité. Enfin ils doivent faire un retour sur eux-mêmes

taris ministrls : siciil Valerii,hospiles suos castrant, et non solum ad clericatum, sed insuper ad episcopatnm promovent. » Trois opinions qui alors trouvaient des partisans.

' Mansi, Collect. Conc, xix, p. 635-656.

* Sanctam Romanam et apostolicam sedem post dominum Jesum capul esse omnium ecclesiarum Dei.

•* Azymitas; nom que les Grecs donnent aux Latins, parce que, pour la consécration de l'hostie sainte, ceux-ci font usage de pain sans levain.

ot reconnaître la poutre qui est dans leur propre œil ' .

Mais le patriarche ne voulut ni rétracter ses écrits, ni avoir une entrevue avec les légats; et en consé(iuence ceux-ci prononcèrent une sentence d'excommunication^ contre lui et contre tous ceux qui recevraient la sainte communion de sa main. Ils la mirent sur l'autel en présence du clergé et du peuple. Puis, avec la permission de l'empereur, ils repartirent : sortis de la ville, ils secouèrent la poussière de leurs souliers, à la manière des apùti'es ^. Cependant le peuple se souleva, et bientôt Michel se montra disposé à un accommodement, en sorte qu'à la prière de l'empereur, les légats consentirent à revenir de Selymbrie. A leur retour, le patriarche voulut tenir une assemblée générale et les faire maltraiter par le peuple irrité; mais l'empereur, en ayant été informé, défendit toute réunion à laquelle il ne serait pas présent,

1 Dans celte lettre, le pape parle beaucoup des écrits d'un certain moine, Nicélas de Constanlinople, qui avait parlé contre le siège apostolique et l'Église de Rome, sur le mariage des prêtres et le pain sans levain ; mais à l'arrivée des légats, ces libelles furent brûlés en présence de l'empereur.

* Cliartam excommunicationis super principale altare posuerunt sub oculis pra\sentis cleri et populi. / q> . Mansi, Collect. Conc, xix, p. 678.

' Lambert attribue tout aux manœuvres de Frédéric, et donne comme motif au départ des légats que l'empereur cl le \^^U•\7^\'c\\\i primatus sui majcstatcm virhticantcs, (ficio obtemperarc dctiigruurntur.

et congédia encore une fois les envoyés. Micliel, irrité, soulevala populace; dès lors l'empereur fit faire une enquête, dévoila les honteuses menées de ce prêtre, bannit ses amis et ses parents qui occupaient des emplois, et voua une haine profonde au patriarche lui-même'.

Mais Léon IX ne vécut pas jusqu'au retour de ses légats, car il est mort au mois de mai ^. H est assez probable que Godefroi de Lorraine était revenu en Italie à l'époque du départ des envoyés pontificaux^, afin de faire ratifier son mariage avec Béatrix de Toscane ^ . Béatrix était fille de Frédéric, duc de la haute Lorraine. Son premier époux, Boniface, avait été assassiné en 1053, en allant en pc'lerinage au Saint-Sépulcre \ Les riches domaines de cette maison relevèrent la puissance de Godefroi, qui conçut le projet de conquérir non-

1 Lambert et Fiorentini font jouer au patriarche un rôle bien plus paisible : ainsi, il fit pénitence avec l'empereur, revêtus tous deux d'un sac et couverts de cendres ; puis, dans cet état, ils allèrent au-devant des légats, et, prosternés à terre, ils adorèrent l'autorité apostolique dans la personne du frère de Godefroi. L'annaliste saxon (ann. 1051) ne rapporte pas les faits de cette façon.

■^ Lamb., 13 calendas maii.

^ D'après le Commemoratio brevis rerum a legatis apostolicœ sedis, etc., qui est dans Mansi, ce retour eut lieu vraisemblablement vers la fin d'août 1054.

* Fiorentini, i, p. 53.

» F. Contelorio, Genealog. Mathildis comitis. T. I. 3

34 VIE ET POJNTIFICAT [1053J

seulement la Lorraine, mais encore une grande partie de l'Italie '. Une pareille tentative déplaisait souverainement à l'empereur ; car celui qu'il voyait naguère suppliant et humilié, cependant jusque dans le malheur l'ennemi implacable de sa famille, était devenu encore une fois puissant et redoutable. H résolut sa perte, et fit tous ses prèparatifs pour cet effet.

Cependant Hildebrand, qui n'était encore que simple sous-diacre de l'Église de Rome, fut envoyé, par le clergé et le peuple de cette ville, en Allemagne, afin d'obtenir de l'empereur la permission de choisir, au nom des Romains, celui qu'il jugerait le plus digne de la papauté, parce qu'à Rome il ne se trouvait personne qui méritât cet honneur^.

Hildebrand fit avec prudence et à pas lents, tout en suivant ses vues, ce que le peuple et le clergé voulaient, parce que tous deux craignaient le pouvoir et l'œil pénétrant de l'empereur^, et qu'il savait lui-même que celui qui veut tout, ne doit pas vouloir tout à la fois. On doit bien penser qu'il mit en œuvre toute son habileté ^

* Lamb^, aun. 1053. « Mai'chiam et cèleras ejiis possessiones,coojugii prœlextu, sibi vindicavit. »

» Léo Osliens., Chron. caxin., u, 89.

* Verebatui* enim clerus populusque romanus Henrici pcrtenliam, quem iu creaudis iiovis pontificibus aiiquando laissant. {Piatina.)

* L'auleur de la Fie de Grégoire^ un ennemi déguisé de

Pour ne pas offenser l'empereur ni aller contre le serment qu'il avait prêté, il lui proposa pour pape Gebhard, évêque d'Eichstadt, et se rendit à Mayence, où Henri avait convoqué un concile ' .

Hildebrand eut certainement une grande part dans l'élection du nouveau pape. Le désaccord même des écrivains sur ce sujet le prouve : car, selon quelques-uns^, il le nomma tout seul; selon d'autres, ce fut de concert avec les évêques^. 11 est certain que Hildebrand a proposé Gebhard, homme d'une prudence consommée, conseiller estimé à la cour, et qui d'ailleurs ne paraissait pas avoir un grand désir de s'asseoir sur le trône pontifical '*; aussi l'empereur présenta d'au-

Hildebrand, dit : « Intérim Hildeb., not>us Proteus novis praesumens tergiversationibus, de Roma ad imperatorem, de imperatore ad Romam, absque consilio romanœ Ecclesiae, discurrebat. » Cependant Plalina et Fiorentini assurent que Hildebrand était parmi les légats. Le premier dit : « Gui (Hildebrandus) omnia ex sententia romani cleri imperatorisque perfecit. »

^ Herrm. Corneri. Chron.

2 Hildebrandus Gebehardura Victoris nomen imponens, romanum papam cunctorum assensu constituit. Léo Os~ tiensis.—JJne biographie de Vicier, qui se trouve dans la collection de Mansi, dit : « Jussu cleri romani per Hildebrandum Ecclesiœ romanae subdiaconum ab imperatore postulatus. »

^ Herrman, Contr., anu. 1054.

'» Quelques auteurs disent : « Ab Hildebrando invitus in pontificem electus ; » suivant Léon d'Ostie, « propter quod utique post modum dictus est monachos non amasse. >;

36 VIK ilT PONTIFICAT [1054]

nos noms. Uildcbraiid persista dans son choix'; Henri, de concert avec le clergé, l'approuva, espérant influer par là plus eflicacement sur les adaires de l'Italie. Bientôt Gebhard se mit en route pour Rome avec les légats. Sa réception dans la ville éternelle fut brillante j mais il fut de nouveau élu et confirmé par le peuple et le clergé, et cela, sans aucun doute, à l'instigation de Hildebrand. Le nouveau pontife prit le nom de Victor 11. Dans tout cela on voit que le cardinal sous-diacre travaillait sans relâche à faire regarder la nomination impériale comme une pure formalité, et le choix du clergé et du peuple comme l'acte constitutif de la véritable élection, soutenant déjà de fait ce que plus tard sa bouche devait proclamer.

Peu de temps après, le nouveau pontife envoya Hildebrand en France pour déraciner la simonie, qui y étendait de plus en plus ses ravages^. Le légat se hâta d'assembler un concile. H s'y trouvait un archevêque, homme savant d'ailleurs, auquel on reprochait ce crime, mais qui,

* Ce ne fut certainement pas autant par égard pour la personue que pour la forme dans laquelle on le demanda à l'enipereur. Car si Benzo, sans doute mauvais critique, dit vrai, Hildebrand ne fut jamais en bonne intelligence avec Victor, f oy. Benzo, in Paneg. Henr., vu, 2.

2 11 est probable que ce fut en l'année 1055. Foy. Victor, Dialog. m, p. 896, et Petrus Damian., Epist. i, U. Il devait aussi aijiener Bérenger à rétracter ses doctrines hérétiques.

en donnant l'or, s'était fait des amis de ses accusateurs. Le lendemain de l'ouverture du synode, le prélat se présenta hardiment devant les Pères réunis et dit : « Où sont ceux qui m'ac- » cusent? Qu'il se présente, celui qui veut me » condamner! » Tous se taisaient, lorsque Hildebrand se tournant vers lui : « Crois-tu, lui dit-il, » que le Saint-Esprit soit de la même substance » que le Père et le Fils? — Je le crois. — Eh bien! » prononce ces mots : Gloire au Père, au Fils et au » Saint-Esprit, » reprit le légat. Mais le prélat neput jamais dire au Saint-Esprit, quoiqu'il l'essayât à diverses reprises. Un pareil événement fut regardé comme un jugement du ciel : le criminel se jeta aux pieds du sous-diacre, se reconnut coupable de simonie, et on le déposa de ses dignités ecclésiastiques \ Après cette démarche il prononça sans difficulté les mots qu'on lui avait indiqués. L'impression fut si profonde, que vingt-sept autres dignitaires de l'Eglise, outre quarante-cinq évêques, confessèrent le même crime, et se démirent de leurs fonctions, sans qu'on eût besoin de les poursuivre ^.

Dans la même année (1055), le cardinal réunit encore un synode à Tours, où Bérenger, après

* Suivant Pierre Damieo, il en avait déjà déposé six.

- Tel est le récit de Paul Bernried, de Desiderius, abbé du Mont-Cassin, de Willielm. Malmesbur., Pierre Damiea et Baronius.

avoir anathcmatisc et abjuré ses erreurs, fit une profession de foi catholique '. Si par là Ilildebrand ne gagna rien pour l'exécution de son grand projet, il fit néanmoins un second pas bien important vers son but.

En effet, Ferdinand le Grand, roi de Castille et de Léon, fils de Sanchez le Grand , avait refusé l'hommage qu'il devait à Henri, et avait été même jusqu'à usurper le titre d'empereur. Celui-ci dénonça le coupable par les députés qu'il avait envoyés au synode'^.

Hildebrand avait réussi sans peine à persuader l'empereur que sa dignité, la première de la chrétienté, était compromise par cette usurpation, et de plus, qu'il serait plus facile de faire rentrer Ferdinand dans les bornes de son devoir par la persuasion de l'Eglise, que par la guerre, toujours bien coûteuse. Henri demanda donc au concile que si le roi de Castille ne renonçait pas à son titre,

1 C'est ainsi qu'en parle Guitniand, évêque d'Aversa, et contemporain dont Coletus cite les paroles, si toutefois ce synode n'est pas le même que le précédent. Tout ceci est incertain.

2 Mariana, dans son Histoire (VEspagnc, 1. ix, c. v, représente Hildebrand comme un homme « cujus magna erat opinio probilatis et ingenii dexteritate ad versaudos hominum animos valebat maxime; » et ensuite indique en ces termes le point principal de la plainte : » Regem Fcrdinandum contra majorum morem et leguni prujscripta facere, qui se imperii romani jure exemptum ferret, et incredibili arrogantia ac levitate in ipsuni imperii nomen invaderet.

l'Eglise l'excommuniât et mît son royaume en interdit ^ Les Pères, avec l'autorisation du pape, reconnurent la justice de la cause de l'empereur, et députèrent vers Ferdinand des légats pour lui faire des menaces, et en même temps pour lui sïgnifier qu'il devait, d'après la décision du saint Père et du concile, donner satisfaction et renoncer à son titre usurpé; qu'autrement les peines les plus sévères de l'Eglise pèseraient sur lui et sur l'Espagne. Le roi assembla sur-le-champ les évêques et les grands de l'Etat, pour les consulter sur la réponse qu'il devait donner. La majorité déclarant qu'il fallait obéir au saint Siège, Ferdinand annonça aux légats qu'il était prêt à accomplir ce qu'ordonnait la cour de Rome ^.

Par cet acte , Henri III reconnaissait , ou du moins laissait mettre en principe que le pape seul pouvait faire un empereur, lui accorder ou lui enlever ce titre. Si les conséquences de ce principe ne se manifestèrent pas encore d'une manière visible, la cause en résidait dans les événements qui vont suivre.

Henri craignait tellement la puissance et l'influence de Godefroi sur les atfaires d'Italie,

' L'empereur regardait lui-même ce commencement comme très-fàclieux pour l'Église. Foj. les lettres de l'empereur au synode, dans Mariana.

* Foy. surtout Mariana et Baronius, ann. 1055.

(m'il donna au pape, lorsque celui-ci s'en retourna à Rome avec Hiklebrand, des lettres secrètes pour tous les princes de celte contrée, afin de s'assurer de leur fidélité, et de se les attacher, par la promesse qu'il leur fit de passer bientôt lui-même les Alpes à la tête d'une armée, dans le but de s'opposer au\ projets de Godefroi'. Il fit donc ses préparatifs, après avoir fait couronner roi son fils Henri, à Aix-la-Chapelle, par Hermann de Cologne. 11 venait de passer les fêtes de Noël à Goslar, lorsqu'il arriva de Rome un message qui l'exhortait à hîîter sa marche, parce que la puissance toujours croissante de Godefroi rendait l'exécution de ses projets plus facile et compromettait de plus en plus la tranquillité de l'Empire. Henri rassembla ses troupes à la hâte et partit pour l'Italie. Le duc de Lorraine envoya des ambassadeurs au-devant de lui^; car, déguisant ses intentions hostiles, il alla jusqu'à inviter l'empereur à passer les Alpes : « Il savait, disait-il, ce dont on l'accusait ; mais » il ne pensait à rien moins qu'à troubler l'Etat. » Depuis qu'il a obtenu son pardon, il a tou- » jours gardé une fidélité inviolable à l'empe- » reur, ne désirant, ne voulant que la prospé- » rite de son règne. L'unique vœu de son cœur » est de se conformer au serment qu'il avait prêté; » d'ailleurs il sera toujours prêt à verser son sang

• Fiorenlini, p. .'",4 ; Lanib. Schalfn., ann. t0ô4. ^ Herrman. Corner, prétend qu'il élail lui-même parmi |es envoyés, mais ceci n'est guère vraisemblable.

» pour son souverain. Dans cette vue, il ou- » bliait volontiers qu'il a été banni de sa pa- » trie et privé de ses biens héréditaires, qu'il » se voyait réduit à vivre, chez l'étranger, sur les » biens de sa femme; enfin, il a épousé Béatrix » sans arriére -pensée, sans violence, et de son » libre consentement ' . » Bientôt arriva Béatrix elle-même, parente de l'empereur^, accompagnée de sa mère Mathilde ; elle venait sans crainte et feignant pour Henri les dispositions les plus loyales et les plus sincères. Son fils Boniface, qui mourut quelques jours après, n'osa pas suivre sa mère, car celle-ci pressentait ce qui devait lui arriver. Béatrix, ayant obtenu audience, parla avec hardiesse, disant « qu'elle n'était coupable » d'aucun crime, qu'elle n'avait rien fait contre » ses droits et la dignité de son rang; que l'agi- » tation de l'Italie , et les armes victorieuses » des INormands, demandaient un homme dans » chaque maison ; que la mort l'avait privée de » son premier époux, et que ce qui était accordé à » toute femme noble du royaume, devait aussi lui » être permis au sein de la paix, et suivant tou-

' Lambert et Fiorentini.

2 Henri III était petit-fils de Gisela, femme de Conrad II et sœisr de Mathilde, qui fut veuve du duc Conrad, puis femme du duc Frédéric de Lorraine, et enfin mère de Mathilde. Gisela descendait de Cliarlen.agne et Frédéric de Lothaire, et deOthon I" du côté de sa mère. De Genealog. MatliiLâis, etc., et Pozzo, Maravigtie heroiche délia duchés. MathiUL, p. 107.

» tes les idées de droit et de justice'. » Telle fut sa justification. L'empereur posa tous ces motifs, et trouva que les raisons de Mathilde pouvaient avoir quelque fondement; il était d'ailleurs à craindre que Godefroi ne formât une ligue contre lui avec les Normands , et ne jetât l'Italie dans de nouveaux troubles. Henri assembla donc les grands du royaume, et déchargea Godefroi des accusations portées contre lui ^; mais comme il savait bien que celui-ci n'avait pas l'intention d'accomplir ses promesses, afin d'arrêter désorjnais ses funestes projets, il garda Béatrix comme prisonnière de guerre, sous prétexte qu'elle avait donné, sans permission, sa main et ses biens à un ennemi de l'Etat''. Toutes les mesures de Henri, en Italie, tendaient à humilier Godefroi et à le priver des domaines de sa femme; plusieurs princes lombards reçurent l'invitation de se liguer contre lui '; d'autres, voyant leur salut dans son abaissement, se réunirent d'eux-mêmes à l'empereur. Cependant Godefroi, révolté del'oirense faite à sa femme, était parti pour l'Allemagne, afin d'y exciter des troubles, et Henri fut obligé de songer au retour. Il se rendit donc de Piseà Florence, où le pape venait de défendre l'aliénation des biens de l'Eglise \ L'em-

» Lambert, et, d'après lui, Fiorenlini.

* Lamb., ann. 1055.

* Lambert dit : « Hosli publicollaliam prodidisset. »

* Léo Ostiens., ii, c. 88.

•* LcoOst.;PetrusDamiaii.,Epist. \\,\2\Hist.tl'Itatie,\i.

pereur chercha à s'assurer de Frédéric, frère de Godefroi, qui était revenu de Constaiitinople et (jui lui paraissait un ennemi dangereux en Italie'; mais celui-ci se déroba, fit à l'Eglise romaine les magnifiques présents qu'il avait reçus de l'empereur d'Orient, et, profondément affligé du sort de son frère'^, il se retira dans le monastère du Mont-Cassin, avec une santé déjà délabrée. A son arrivée en Lorraine, Godefroi ne pensa plus qu'à sa vengeance, et Baudouin, comte deFlandrc, tiraencore une fois l'épéepour sa cause, car depuis ce temps il n'avait presque jamais déposé les armes ^. Bientôt ils marchèrent à la tête d'une armée vers Anvers, où ils assiégèrent Frédéric, duc de la basse Lorraine; mais une insurrection en Lorraine ne tarda pas à les forcer de lever le siège '^.

Ces circonstances, jointes à d'autres encore, obligèrent l'empereur à hâter son retour ; il emmena avec lui Béatrix et sa mère. A son passage à Zurich, vers Noël, il fiança son fils Henri à Berthe, fille d'Othon, margrave de Sure, qui avait un peu plus de cinq ans \ Suivi de toute sa cour, il conti-

* Parce que l'empereur croyait (Murât., p. 308) qu'il avait fait une ligue contre l'Etat avec l'empereur grec,

^ Lambert dit que c'était à cause de la mort du pape Léon el de l'élection du nouveau pontife,- Fiorenlini, pour éviter la persécution de Henri.

'• Sigeb. Gembl., ann. 1053.

* Sigebert donne 1055; Baronius et Fiorentini s'accordent sur l'année 1052.

» Uerrm&o, Contract., ann. 1055; Tschudi, ad ann. 1056.

nua sa route, au temps de Pàcjues, pai- Paderborn, siège cpiscopal '. De là il se rendit à (loslar, où il passa quelque temps, puis à Pérois "*, résidence royale, sur les frontières de France et d'Allemagne. Dans ce lieu il eut une vive contestation avec Henri V de France^, qu'il provoqua même en duel; mais le prudent monarque jugea à propos de se retirer sans bruit à la faveur des ténèbres ^. Bientôt l'empereur revint à Goslar pour y célébrer la nativité de la sainte Vierge. Là se trouvaient réunis presque tous les grands de l'Empire, pour recevoir le pape Victor '; ils lui li-

Celui-ci, ainsi que Lamberl (ann. 1066), appellent Olhon, margrave (.rilalie.

' Padelbrunna, Lamb.

* C'est ainsi que l'appelle Lamberl ; d'autres disent Ivois, Ipsch, Yvoix.

" Lambert (ann. 1056) en rapporte la cause : « A rege Francorum contunieliose alque hosliliter objurgatus (imperator) quod multa ScTpe sibi mentitus fuisset, et qnod partem maximam regni Francorum dolo a patribus cjus occupatam, reddere tamdiu dislulisset. »

* Proxima nocte fuga lapsus.

^ Ce voyage du pa|>e a été conlesté. Platina {de fitis PontiJ. roman. ^ p. 161) dit : « Sunt qui scribant, Yiclorem ad Henricum profectum : sed ego solum Hildebrandum eo profectum pulo, qui auctoritale legationis frétas, Henricum tertium(IV),Henrici filium, Cœsarem créât. « Lambert (ann. 1056) dit, au contraire : « ImperatorNativitalemS. Mari;e Goslariae celebravit, ibique Victorem papam, qui et Gebehart, magnifico apparatu suscepit hospitio, collectis scilicet ad ornandam tanla' diei solemnilatem cunclis pêne regni opibus et principibus. » H en est do même de l'annaliste saxon,ann. 1057. A o^. aussi Chron. Hitsaug., txnn. 1056 ; Tschudi, ann. 1056. G'ûlait vers raulomue, et l'em-

rent une réception brillante, et raccompagnèrent ensuite avec l'empereur, jusqu'à Botfeld^ Henri se livrait là au plaisir de la chasse, qu'il aimait beaucoup, lorsqu'il reçut la nouvelle qu'une puissante armée qu'il avait confiée à Guillaume, margrave de Saxe, et au comte Thierri, pour repousser les Luticiens, peuple barbare qui habitait la Saxe septentrionale, venait d'essuyer un grand échec '^. Les temps étaient bien malheureux : une épidémie violente enleva une foule de princes et répandit le deuil dans tout le pays^; la sécheresse des années précédentes fit naître une famine cruelle dans les provinces, et causa une misère générale. Ces malheurs réunis pesaient de tout leur poids sur l'âme de Henri ; une maladie subile le réduisit bientôt à l'extrémité *. 11 repassa alors avec un sérieux repentir tout le cours de sa vie, demanda pardon à ceux qu'il avait lésés à son insu, et restitua toutes les terres qu'il avait enlevées injustement. En présence du pape et de tous les

pereur désirait que le pontife consacrât la cathédrale de Saint-Simon et de Saint-Jude à Goslar.

' Bourg impérial, entre Harz et Boda; aujourd'hui Quedlinbourg. Les empereurs saxons y allaient souvent à la chasse du cerf.

^Herrm., Contr., ann. 1056. — Citron. Ursperg., p. 167, attribue la victoire aux Saxons, en sorte que les Luticiens payèrent un tribut, et livrèrent des otages. Le margï'ave périt dans le combat.

'"Annal. 5'axo«/î, ann. 10^%\Chronogr.fFurtzburg.;AnnaL Hildesheim.

* Correptus molestia corporis.Lamb.

46 VIE ET POINTIFICAT [1056]

grands de l'Eglise et de l'Etat, il désigna son fils pour lui succéder'; la tutelle du jeune prince de vait être confiée à l'impératrice et au pape Victor. Sept jours après^ ces dispositions prises, la mort vint l'enlever, au grand regret du pape, dupatriarche d'Aquilée, son oncle, frère du dernier empereur, de l'évêque de Ratisbonne, et d'une foule d'autres seigneurs temporels et ecclésiastiques qui entouraient son lit. Jamais empereur, disait-on, n'était mort au milieu d'une réunion aussi illustre ''; jamais perte n'avait causé une douleur si profonde et de maux plus funestes. Son corps fut transporté à Spire, et enterré, avec les honneurs accoutumés, le jour de la fête de saint Simon et de saint Jude.

* Baron,, ^n«., ann. 1056 : " Electione regem conslituit.» Bruno, Hist., de saxon. Bello : « Eleclione commuui. »

^ Le 5 octobre. Tschudi.

'" NuUa rétro majorummemoria, sine publica indictione, toi illustres personas in ununi confluxisse. Lamh.

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