CHAPITRE lY
Administration vénale d'Adalbert de Brème. — Progrès des passions de Henri. — Mécontentement général. — ftlort du comte Werner. — Adalbert chassé de la cour. — Assassinat du prélre Cunon par Déodoricde Trêves. — Mariage de Henri avec Berthe. — Ses projets contre la Saxe. — Ses dérèglements : il veut divorcer. — Soulèvement de la Thuringe. — Periidie du roi, qui ravage le pays maigre ses promesses. — Haine des Tliuringiens contre l'archevêque de Mayence. — Soumission de Didi et d'Albert de Saxe. — làrmentalion des esprits en Saxe et en Souabe. Diète de Mayence. — Ligue des évêques. — Othon de Nordheim dépouillé de ses Etats. — Son héroïque résistance. — Paix. — Aventures et usurpation de Uobert de Flandre. — Trafic des évêchés et des abbayes par Henri. — Etat des sciences et des arts au XI"' siècle. — Sentiments hostiles de Piodolphede Souabe. — L'impératrice Agnès quitte son couvent pour venir en Allemagne. — Rodolpe réconcilié avec Henri. — Attitude menaçante de la Saxe et des grands. — Alliance de Henri avec le roi de Danemark. — Annon de Cologne quitte l'administration des affaires. — Synode
d'Erfurth. — Evêques allemands appelés devant le pape.
Voyage de l'archevêque de Canterbery à Rome. — Henri IV sommé de comparaître devant le pontife. — Mort d'Alexandre II.
En Allemagne, le gouvernement du royaume était toujours entre les mains avides de l'archevêque de Brème. De concert avec plusieurs seigneurs, il cherchait à mettre à profit la jeunesse du roi. L'effronterie et la hcence augmentaient à mesure que la majesté royale perdait de son respect. Chacun voulait arriver plus haut; personne ne
respectait la loi; plusieurs s'agrandissaient par rinfaniie; tout se faisait au nom du roi, qui amassait ainsi sur sa tète une haine non méritée. Vers la fin de 1065, le prince atteignit sa quinzième année. Pendant qu'il passait à Worms les fêtes de Pâques, Adalbcrt lui permit de se revêtir pour la première fois d'une armure militaire'. A mesure que Henri croissait en âge, ses passions prirent un essor plus libre; l'envie et la jalousie qui régnaient entre les archevêques de Cologne et de Brème le laissèrent sans frein. Adalbert faisait plutôt des efforts pour renverser toute barrière qu'Annon pouvait opposer à ses passions par ses avis et ses enseignements '-. On sent bien que Henri profitait plus de la latitude que lui laissait Adalbert, que des conseils sévères que lui donnait Annon. D'ailleurs, le jeune prince avait toujours conservé un ressentiment secret contre l'archevêque de Cologne, depuis son enlèvement ^. Adalbert aigrit le jeune prince contre Annon à un tel point, qu'un jour il se jeta sur lui, l'épée à la main, et lui aurait fait mal si on ne l'avait retenu, et si le prélat n'eût pas été protégé par des moines \
* Lamb.,ann. 1065; Annal, saxon., eod. ann.
* Il agit de telle façon, « ut germina vitiormn adiilalionis aqiia rigarel, et si qiue virtulis friiges émergeront, amariludine perversi dogmalis enecaret.
^ Lamb., anii. 1065.
* C'est aiusi que le riipporle un moiue de Sigebergdont Bai'ooius (ann. 1065) cite les paroles.
Pour tout dire en abrégé, Henri ne connaissait pas d'obstacles à ses désirs; aucune instruction solide, aucune éducation convenable à son rang ne lui avait appris ce qu'étaient la vertu d'un régent et le devoir d'un prince. 11 ne montrait à l'extérieur ni mauvaise volonté, ni intention perfide, ni sentiment de haine et de vengeance; ce qu'il montrait, c'étaient des passions désordonnées, des désirs violents, pour l'accomplissement desquels il cherchait à renverser tous les obstacles. Ajoutez-y que déjà dans sa plus tendre jeunesse il faisait voir de l'irrésolution dans la volonté et de l'inconstance dans le caractère; défauts qui, entretenus en lui, devinrent la source de tous les malheurs de sa vie. Son âme était accessible à toutes les impressions ; on le portait au bien aussi facilement qu'au mal ; on trouvait en lui un* mélange bizarre de vices et de vertus'. C'est certainement dans sa jeunesse qu'il faut chercher le principe de sa vie déréglée et criminelle^. Henri n'avait jamais éprouvé ni frein ni entraves. L'au-
• Halm., dans son Histoire du royaume et det empire allemand, s'exprime ainsi, 3^ partie, p. 42 : « Je suis enfin trèsconvaincu que Henri était bien corrompu, surtout dans sa jeunesse; mais je suis persuadé aussi que ses ennemis ont parlé de lui avec exagération : plusieurs d'entre eux n'ont pu lui l'efuser la douceur, la grandeur d'âme, la bravoure et même une majesté extraordinaire.
• Bertold. Constant. ,ann. 1068. Henricus rex adolescentiae BUS errore seductus.
T. I. Jl
leur de sa Vie' nous dit que les grands, depuis qu'ils l'eurent enlevé aux soins de sa mère, le laissaient à lui-même, afin d'obtenir de lui ce qu'ils désiraient, et que, quand il fut parvenu à un âge plus mûr, il ne savait pas discerner ce qui était convenant, ce qui était honteux, utile ou nuisible.
Pendant que le pape marchait contre les Normands, que Guillaume le Conquérant, à la tête de la même nation , faisait la conquête glorieuse de l'Angleterre, et qu'Ariald combattait à Milan contre l'esprit pervers de son siècle (1066), les deux archevêques de Mayence et de Cologne, Sigefroi et Annon, unis à tous ceux qui avaient à cœur les intérêts du royaume, tenaient de fréquentes réunions pour délibérer sur le salut de l'Etat, et sur la conduite qu'on devait prescrire au jeune prince. Celui-ci passait depuis longtemps sa vie, à Goslar, dans les plus grands désordres, au milieu de dépenses excessives et d'une ruineuse prodigalité. Le trésor était loin de suffire à ses dépenses. C'est ce qui envenima la haine contre Adalbert, dont le gouvernement devenait déplus en plus tyrannique; car on voyait clairement qu'il retenait près de lui le roi pour ôter aux grands du royaume toute influence sur son esprit, et pour donner un libre cours à tous ses funestes
* Auclor Vilœ Henr., ap. Reub. veterum script.
[lOe?] DU PAPE GREGOIRE VIL 163
desseins'. On résolut donc la chute d'Adalbert; dans ce but, on indiqua une assemblée générale des nobles du royaume à Tribur. On voulait prendre des mesures énergiques contre l'archevêque, l'ennemi de tous, et signifier à Henri qu'il eût ou à déposer la couronne, ou à renvoyer Adalbert. Ayant reçu cette nouvelle, Henri, accompagné du comte Werner, quitta Goslar pour se rendre à Ingelheim, Son voyage fut signalé par toutes sortes d'excès^ car ceux qui étaient à sa suite se mirent à piller les habitants de la campagnej d'où il résulta une rixe violente"^. Werner vint au secours des siens ; mais un moine, ou une femme, lui asséna sur la tête un coup si violent, qu'il fut ramené au roi à demi mort. Les évêques l'exhortèrent à satisfaire promptement à Dieu, et à rendre, pour cet effet, les biens de l'Eglise dont il s'était si injustement emparé. Il ne voulait pas y consentir; mais, menacé d'être privé de la communion s'il ne déchargeait sa conscience d'un crime si énorme, il céda par honte plutôt que par religion, et expira aussitôt.
Le roi arriva à l'assemblée au jour indiqué. L'alternative qu'on lui laissait lui paraissait bien durej aussi remit-il à un autre moment la déciwoa de
« Lamb.,ann. 1066.
» Cette scène nous donne une idée des mœurs de la cour. Mais tel maître, tels serviteurs. ( Note du trad.)
104 riE ET PONTIFICAT [1007]
cette afl'aire. Adalbert lui conseilla de fuir la nuit suivante avec les insignes de la royauté, et de se rendre à Goslar ou en quelque autre lieu, jusqu'à ce que l'orage fut apaisé. En effet, vers le crépuscule, Henri fit enlever ses trésors par ses valets; mais le projet fut éventé, on courut aux armes, le palais fut entouré et étroitement bloqué jusqu'au jour. Tous les soupçons et toute la fureur populaire tombèrent sur l'archevêque. A peine put-on empêcher quelques mécontents d'en venirà des voies de fait : il fut chassé ignominieusement de la cour avec ses partisans : le roi fut obligé de lui donner une forte escorte pour la sûreté de sa personne. Le gouvernement fut confié dès lors aux autres archevêques, qui prirent avec un soin paternel les mesures les plus utiles à l'Etat et au prince lui-même ',
Ce fut à cette époque, peu avant les fêtes de Pâques, qu'il se prépara à Cologne un fait bien important, qui prouve jusqu'à quel point le peuple et le clergé étaient attachés aux anciens usages, et quelles difficultés avait à vaincre celui qui osait les attaquer. Le roi était à Utrecht, lorsque Eberhard, archevêque de Trêves, vint à mourir. Annon, avec l'autorisation du roi, nomma pour successeur
• D'après Lamb., c'était en 1066; d'antres placent cet événemeut plus tard.
Cunon ou Conrade, primicier de l'Eglise de Cologne ' . Mais les habitants de Trêves s'opposèrent à ce choix, ayant été fait sans leur participation. Cette Église avait alors pour protecteur ^ un certain comte Déodoric, jeune homme remuant et audacieux. Quand Cunon, accompagné d'une nombreuse suite, fut parti de Cologne pour se rendre à Trêves, le comte alla à sa rencontre avec des troupes bien armées, l'attaqua au point du jour, tua tous ceux qui faisaient résistance, mit le reste en fuite, et s'empara du prélat et de ses trésors. Les soldats du comte l'entraînèrent dans un bois, où, après lui avoir fait subir de longs tourments, ils le précipitèrent jusqu'à trois fois du haut d'un rocher, et comme il n'était que légèrement blessé, on l'acheva à coups d'épée. Son corps, trouvé par un paysan, fut enterré à Tholey, où pendant longtemps on lui attribuait des miracles. Le peuple et le clergé choisirent ensuite à l'unanimité Otton pour archevêque^. Déodoric, exilé par le roi, fit pénitence, et entreprit pour cet effet le voyage de la Terre-Sainte.
A Fritzlar, le roi fut attaqué d'une maladie tellement grave, que les grands du royaume son-
• Cono, Cuno, Conradus.
» Major domus Ecclesiae defensor, advocatus, sliftsvogt, comme on disait au moyen âge.
*Lambert,ann.l056; SigebertGembl.,ann. \^%T\ Annal, saxon. ^zxiVi. 1066; HerrmaD, Co«/rac/. ; son ouvrage se termine ici: Marian. Scot , ann. 1064,
i66 VIE ET PONTIFICAT [1067]
geaient déjà à un successeur ; guéri contre l'attente des médecins, il se rendit vers la Pentecôte à la résidence royale de Tribur pour y célébrer, en grande pompe, son mariage avec Berlhe '. Cette jeune princesse joignait un noble caractère à une grande beauté, mais Henri n'eut jamais pour elle un véritable et constant amour. Fiancé de bonne heure avec elle, il l'épousa seulement d'après le conseil des grands, dont l'intention était peut-être de mettre un terme à sa vie déréglée^. Le mariage ne fut pas heureux, la désunion
• Lamb. Schaffn. place le mariage en 1066; presque tous les autres, en 1067.
•Plusieurs auteurs ont raconté les débauches de Henri; mais surtout Bruno dans son Histoire de la guerre de Saxe. « Il avait souvent, dit-il, deux et trois concubines à la fois; non content de cela, entendait-il parler d'une belle femme, sur-le-champ il la faisait enlever. Etant une fois sorti avec deux confidents pour une expédition de cette nature, il fut presque tué par les parents et le fiancé de la jeune fille. » Bruno cherche h dessein à représenter Henri comme un voluptueux raffiné et comme un cruel tyran. Le lecteur curieux de connaître le Henri de Bruno peut consulter le commencement de sa Guerre de Saxe. Suivant lui, Adalbert était aussi un compagnon de débauche *.
* On voit que M. Voigt, d'ailleurs impartial, a une tendance à diminuer les torts de Henri ; mais de ce qu'il rapporte et de ce qu'il est obligé de nous rapporter, puisqu'il travaille sur des monuments contemporains, il ne résulte pas moins que Henri était un cruel tyran, qui n'avait rien de sacré et à» qui rien ne coûtait quand il s'agissait de satisfaire deux passions qui le dominaient, la cupiditcet la luxure. Détestalile au sein de sa famille, il ne l'était pas moins au dehors, puisqu'il ne respectait ni la personne, ni la propriété, ni la femme d'autrui. Sa fureur et sa vengeance étaient sans]bornes ; il sacrifiait tout à son cruel res-
se mit bientôt entre les époux et dégénéra en une telle haine, que l'un et l'autre soupiraient après une séparation \
' Ace sujetjvoici ce que raconte Bruno :« Le roi avait donnéà un de ses courtisansla mission de séduire la reine, pouravoir contre elle un légitime sujet de plainte. Pour prix de cette infamie, il lui promit les plus grandes récompenses. Le confident demanda donc un entretien secret à Berlhe,qui refusa d'abord, se doutant bien de ce qu'on voulait faire. Après plusieurs demandes réitérées, elle accorda au confident une entrevue. Celui-ci, plein de joie, en fit part au roi, et tous deux, pleins d'espoir, se rendirent la nuit à la chambre à coucher de la reine, car le prince voulait être lui-même témoin de sa honte. Quand elle ouvrit la porte, le roi se présenta d'abord masqué, et entra le premier; mais Berthe ne laissa point entrer le second, car elle avait reconnu son époux. Sur-le-champ elle appela ses valets qui tombèrent rudement sur l'homme masqué. Il avait beau crier : Je suis Henri, votre époux , les valets ne le ménagèrent point, et, après l'avoir maltraité, ils le mirent à la porte qu'ils refermèrent sur lui. Le roi en fit une maladie qui l'obligea à garderie lit pendant un mois entier, mais il ne raconta à personne ce qui lui était arrivé. «Fo/. aussi Annal. saxon. ^ ann. 1067 *.
seutiiuent : droit public, droit des gens, il foulait tout aux pieds ; ses volontés capricieuses, arl)itraîres et tyranniques, étaient les seules lois qui régissaient l'Empire. ( N. du Trad.)
* L'annaliste ajoute que Henri fit mourir son courtisan, et, pour sevenger deBerthe, il lui fit, après l'avoir accablée des injures les plus grossières, un outrage que la pudeur nous empêche de révéler. (Vid. Lcibnitz, scrip. Brunswi., t. 2, p. 1090, ann. 1089.) Cela ne doit pas nous étonner. Un homme, une femme n'était rien à ses yeux. Pour avoir les femmes qui lui plaisaient, il prenait le parti de se défaire de leurs maris, et quand il en avait abusé, il les faisait épouser à ses valets. « 11 devint cruel, dit Fleury, même » à ses plus confidents : les complices de ses crimes lui devenaient » suspects, et il suffisait, pour les perdre, qu'ils témoignassent » d'une parole ou d'un geste désapprouver ses desseins. Aussi «personne n'osait-il lui donner de conseil qui ne lui fût ■ agréable. Il savait cacher la colère, faire périr les gens, lorsqu'ils
Henri passa une grande partie de l'année 1067 en Saxe, presque toujours malade : ce qui ne l'cnipôcha pas de parcourir le pays, afin de choisir les lieux les plus propres à recevoir des fortifications, qui devaient servir de défense et d'ornement au royaume'.
Depuis plusieurs années Henri ne faisait qu'accroître la haine des Saxons contre lui ; il traitait les grands avec hauteur et avec mépris ; il se livrait sans cesse aux plaisirs de la chasse, au jeu et à d'autres occupations de ce genre; il fermait les yeux sur l'injustice et sur la violence qu'on exerçait à l'égard de ses sujets. Les nobles étaient éloignés de son conseil et des emplois publics; quelques sujets de basse condition composaient seuls son conseil, et parvenaient aux dignités. Les empereurs, ses prédécesseurs, avaient pour habitude d'admettre dans leur conseil privé ceux qui étaient employés dans l'administration des biens de la couronne; mais quand il s'agissait d'une affaire importante, qui concernait tout le royaume ou une province ; quand il était question de paix ou
' Annal, saxon., ano. I0G7.
p s'en 4<5fiaient le moins, et feindre d'être affligé de leur mort V jusqu'à répandre des larmes. Il donnait les évéchés à ceux qui » lui donnaient le plus d'ar{;ent, ou qui savaient le mieux flatter p ses vices ; et après avoir ainsi vendu un évéché, si un autre lui » en donnait plus, ou louait plus ses crimes, il faisait déposer le » preaiicr comme simoniaqucct ordonner l'autre à sa place ; d'où » il arrivait que plusieurs villes avaient deux évèques à la fois et » tous deux indignes. Tel était le roi Henri, et la suite de l'hisj toirc le fera cucore mieux connaître. » (A'. </" Trad.)
de guerre, ou de toute autre affaire qui regardait les princes, la noblesse et les autres états de l'Empire, ils réunissaient toujours les seigneurs, les princes et les états, délibéraient, décidaient avec eux, et prenaient, d'après leur conseil, les résolutions qui convenaient le mieux au bien de l'Etat, à la gloire et à la considération de l'Empire au dedans et au dehors. Pour remplir ce but, les empereurs n'avaient pas de résidences fixes ; ils transportaient leur cour tantôt dans une province, tantôt dans une autre, ayant soin de fi\ire annoncer qu'à une telle grande fête ils se trouveraient en tel endroit : de cette sorte, les princes, les comtes et les seigneurs qui étaient dans le voisinage se réunissaient autour de leur souverain et délibéraient, après le service divin, sur les affaires de l'Etat et sur ce qui convenait le mieux à la justice et à la gloire de FEmpire '. Henri se conforma d'abord à ces anciens usages ; il régla les affaires de l'Etat de concert avec les grands. Il paraît cependant qu'il n'entendait pas volontiers ceux qui étaient opposés à son opinion. C'est pourquoi il finit par exclure les grands de son conseil et de sa familiarité^. L'administration arbitraire
• Foy. Lehmann's Speyer C/iron., p. 372, sur les biens et les droils ilii royaume. Les détails de la guerre contre les Saxons sont bien racontés dans cette Chronique. Voy. poema de Bello saxon.
' Lehmann's Speyer Ctiron. ibid. Bruno, Hist. de Bello saxon. f p. 104, Lamb.
d'Adalbert avait aussi révolté les Saxons contre le roi. L'événement qui va suivre n'y contribua pas peu.
Olton d'Orlamonde, margrave de Thuringe, frère de Guillaume, revenait de la Hongrie lorsqu'il mourut subitement dans les bras de sa jeune épouse. Sa mort fut un sujet de joie pour ses sujets; car il n'avait pu obtenir le fief de l'archevêché de Mayence que sous condition qu'il paierait la dîme de toutes ses possessions de la Thuringe, et qu'il forcerait les Thuringiens à la payer également. Cet impôt , et l'anéantissement de plusieurs autres privilèges héréditaires', révoltèrent le peuple : car si le prince avait droit à la soumission de ses vassaux, ceux-ci avaient droit aussi au maintien de leurs institutions. Le roi donna le margraviat de Thuringe à Ecbert de Brunswich, neveu du margrave. En 1068, celui-ci célébrait avec Henri les fêtes de Noël, à Goslar, lorsqu'en retournant chez lui, il mourut en chemin, laissant pour héritier et successeur son fds Ecbert, encore en bas âge. Dès que les Thuringiens ne sentaient plus cette main ferme qui les forçait à payer la dîme, ils secouèrent tout frein ; car ce peuple libre, spirituel et remuant, savait fort bien qu'aucune loi divine ou humaine ne pouvait autoriser le siège de Mayence à lever des impôts dans son pays.
• Lamb.,anD. 1062, et ann. 1067; AnnaU J^axon.,ann.l063.
Henri, s'étant rendu, vers la Pentecôte, à la Dîète de Worms, découvrit secrètement à l'archevêque de Mayence le dessein qu'il avait de se séparer de Berthe son épouse, lui promettant que s'il l'aidait à faire réussir son projet, il le soutiendrait en toute occasion et forcerait les Thuringiens, par la voie des armes, s'il le fallait, à lui payer la dîme '. L'archevêque lui promit son appui, et dès lors le roi déclara publiquement qu'il ne pouvait consommer son mariage avec Berthe, qu'il priait les princes de consentir à un divorce et de lui ouvrir la voie à une union plus heureuse : qu'au reste, il pouvait jurer que Berthe était aussi pure qu'il l'avait reçue. Cette déclaration causa une grande surprise; elle paraissait honteuse à tous les assistants; cependant, sous prétexte de réfléchir plus mûrement sur ce sujet, on convoqua un concile à Mayence, pour le jour de la Saint-Michel. La reine se retira à l'abbaye royale de Lorscheim^. Cette nouvelle arriva à Bome et parvint aux oreilles du pape. Agnès, déjà si triste, en fut profondément émue ; car elle aimait trop son fils pour voir d'un œil indiffèrent qu'il s'attirait déplus en plus la haine des peuples, le mépris des grands, et qu'il déshonorait sa vie par un acte scandaleux'.
* Lamb., ann. 1069; Bruno, p. 102.
* Lorsch.,Laiiresh Lamb., ibid.
^ Chron. Hersaugieme^ éd. J. Trithem., ano. 1069. Celte Chronique et les Annales saxonnes rapportent que l'impé-
Le feu, qui avait longtemps couvé en Thuringe, éclata en un terrible incendie. Dedi ', margrave de Saxe, avait épousé Adèle, veuvedu margrave Otton, princesse active et courageuse, et voulait avoir les fiefs que son mari avait obtenus de différents souverains. Personne ne lui en donna l'investiture, et comme Dedi savait que la cause en résidait dans la mauvaise volonté du roi et de Sigefroi, il résolut de profiter de l'esprit remuant des Thuringiens , pour faire la guerre ; et sous prétexte de la dime, il poussa le peuple à une insurrection générale. Albert de Saxe se joignit à lui'. Comme il était en possession de Neubourg, il contraignit les habitants de cette ville à lui payer une contribution de guerre. A cette nouvelle, Henri, qui se trouvait alors à Ratisbonne, rassembla à la hâte une nombreuse armée, et franchit les frontières de la Thuringe. Sigefroi de Mayence inspira au prince toute la haine qu'il portait contre ce peuple rebelle, et s'empressa de mettre à sa disposition les trésors de l'archevêché pour l'aider au rétablissement des dîmes '". Les Thuringiens ne
ratrice quitta le gouvernement du duché de Bavière par dépit, et se retira en Ualie en 1069.
* Lamb. Theti, Chron. Hersaug.^ Theod., Aventin.
* C'est ainsi que l'appelle Aventin ; Otton de Bavière élait aussi de son parli ; mais il n'agissait pas ouvertement. Aventin, qui en général n'est pas favorable à Otton, en fait un de ses partisans. Il se trouva à cette guerre, mais seulement comme spectateur, et demeura ueulre.
* Aventio et Lambert.
[1068] DU PAPE GRÉGOIREVII. 173
l'ignoraient pas, ils connaissaient ceprêtre; c'était à lui, et non au roi, qu'ils en voulaient : aussi ils envoyèrent au roi une députation pour lui représenter qu'ils n'avaient pris les armes ni contre lui ni contre l'Empire; qu'au contraire, ayant toujours bien servi la patrie, ils étaient prêts à verser leur sang pour la défense du royaume ; mais que le roi ne devait point violer les lois que les monarques et les évêques avaient établies sur l'impôt, et les laisser devenir les jouets d'un prêtre orgueilleux et les victimes de sa cupidité. Ils y ajoutaient que si l'évêque voulait les contraindre à payer la dîme, ils avaient tous juré de se défendre ; et qu'ils aimaient mieux mourir les armes à la main que de se laisser enlever, contre leurs serments, les droits de leurs ancêtres '.Le roi les écouta avec bienveillance; car il aimait les Thuringiens^, peuple industrieux, fidèle, jovial; il les congédia amicalement en disant que, s'ils lui restaient fidèles, ils pourraient compter sur sa protection ^. Ils s'en retournèrent pleins d'assurance; mais Henri, contrairement à ses promesses, se mit à la tête de ses troupes, attaqua les places de Beich-
• Lamb. 1069 : « Salius sibi esse mori in bello, qiiam, amissis palrum legilimis, perjuros vivere. » Avenlin exprime la même pensée.
* Auserlesene Geschichte von der berùhmlen Landschaft Thuringen., p. 136,
^ Lamb., Avent.
lingen ' et de Scheidingen?. Le margrave y avait mis des garnisons; mais Henri se rendit maître de la première par capitulation ; pour la seconde, il la prit d'assaut, et rasa l'une et l'autre"'. Aussitôt après il se mit en mouvement pour s'emparer des autres places '. Le margrave et Albert, voyant qu'ils ne pouvaient résister à l'armée du roi, vinrent se jeter à ses pieds, lui demandant grâce et lui cédant leurs biens et leurs forteresses. Les Thuringiens promirent fidélité au roi; mais leur haine pour l'évêque était montée à un point extrême, car ses troupes ravageaient le pays, le livraient au pillage et à l'incendie. Ils se croyaient donc tout permis contre l'arclievêque : hostilité, insulte, affront, tout leur paraissait convenable. Ils tombèrent en masse sur ses hordes éparses, furieuses et indisciphnées ; ils tuèrent les unes
• Il n'esl pas vrai que les comtes de Beichlingeo résidassent dans ces lieux du temps de Jules Césav {RecueU historique du célèbre pays de Thuringe^ p. 234). Les Beichleingeois descendaient de Cuno ou Conrad, fils d'Otlon, comte de Nordheim; ils furent longtemps une grande famille de la Thuringe. En 1423, un d'entre eux, nommé Beiso, était rector magnificus à Erfordh. Avent. l'appelle urhs.
• Aveutin, qui suppose que cette dernière place avait seulement été gardée par Dedi, l'appelle une ville de Thuringe, dépendant de l'évêché deBamberg.
* Lamb.ScIi., anu. 1067 . Chron. Tiers., ann. 1070; Coor. Ursperg C^ro/?., ann. 1070.
* On voit encore ici la perfidie du roi et le peu de foi qu'on pouvait avoir en ses paroles. {Note du Trad.)
et dispersèrent les autres, sans même ménager les nobles de sa maison : car, quand ils les rencontraient à l'écart, loin de l'armée du roi, ils les saisissaient et leur infligeaient le dernier supplice'. Le roi, pour ne point irriter l'archevêque'-, recommanda aux habitants de payer la dîme, mais sans se mettre beaucoup en peine de l'exécution de ses ordres^. Dedi, retenu d'abord captif, fut remis en liberté. Il rentra dans une portion considérable
' Avent. : « In criicem tandem agunt. v
* Lamb. Aventin.
* Voigt laisse ici une lacune. Elle est peut-être volontaire, la cause du divorce gênait le ministre protestant. L'archevêque de Mayence, trompé dans son attente et s'étant peut-être brouillé avec le roi, écrivit à Rome une lettre dont voici la substance : « Henri, votre fils et notre » roi, a voulu, depuis peu de jours, quitter la reine, qu'il a » épousée légitimement et fait solennellement couronner; » il a voulu se séparer d'elle sans alléguer d'abord aucune «cause de divorce. Surpris de cette monstrueuse nou- » veauté, et dirigé par le conseil de tous les seigneurs qui » se trouvaient à la cour, nous avons résisté en face (in » faciem ei restitinius), et nous lui avons déclaré que s'il » ne nous exposait pas la cause de son divorce, nous re- » courrions à votre autorité pour le retrancher de la » communion de l'Eglise. Il nous a dit, pour cause de sé- «paratioD, qu'il ne pouvait consommer son mariage. La r> reine a fait le même aveu. Comme ce cas est rare dans » les affaires ecclésiastiques, et presque inouï quant aux » personnes royales, nous vous consultons comme l'oracle » divin, et nous prions Votre Sainteté de décider cette im- » portante affaire. Nos frères, qui étaient présents, ont in- » diqué pour ce sujet un concile dans notre \ille, où le ro
» et la reine doivent venir pour subir le jugement. Mais o nous avons résolu de ne rien faire sans votre autorité; » nous vous prions donc, si vous approuvez que nous ter-
de ses biens et de ses revenus. Les autres rebelles furent traites avec plus de ménagement encore, car le roi n'osait pas punir les nobles, ils étaient trop nombreux '. Mais le fdsde Dedi, jeune homme distingué par son esprit, mais plein d'ambition et oubliant facilement ses devoirs, traita son père avec plus de dureté que ne l'avaient fait ses ennemis. Dirigé sans doute par de mauvais conseils, il se révolta contre lui. Le roi l'estimait beaucoup. Mais peu de temps après on le trouva mort dans un lieu secret de la maison : il était percé de coups. Le bruit courait que sa bellemère l'avait fait périr. Quoi qu'il en soit, sa mort fut un sujet de joie pour un grand nombre. Bien que les Tluiringiens n'eussent pas atteint le but de leurs efforts, ils ne renonçaient pas à la résolution de mourir pour la défense de leurs libertés et des droits de leurs ancêtres.
Le signal de leur révolte n'avait pas été inutile, le même esprit se manifesta dans la Saxe. Ce peuple était encore rude et sauvage ', mais vi-
» minions celle affaire dans un concile, d'envoyer de votre » part des personnes capables pour assister à Texainen et » au jugement.» (Labb., Concil.^ t. ix, p. 1200.) Tel le est en substance la lettre de l'archevêque ; mais la cour de Rome, éclairée par les conseils de Hildebrand, n'en fut pas dtipe. L'archevêque de Mayence reçut une sévère leçon du légal, et il parait qu'il en reçut une plus sévère encore à Rome, où il fut appelé quelque temps après, puisqu'il voulait se démettre de son archevêché. ( Note du Trad.)
• Avenlin.
* Gens effera. Poe ma de Bello Saxon»
vement ému des senliments de sa liberté, prêt à la défendre au prix de son sang, et méprisant la mort pour conserver le plus grand bien de la vie, la patrie. Les Saxons souffraient avec peine qu'un souverain qui, à Worms, avait promis d'obéir à l'archevêque de Mayence, s'il favorisait ses désirs; qui s'était montré si docile à l'égard des seigneurs ecclésiastiques pour les faire consentir à son divorce, leur imposât ses volontés arbitraires et les traitât avec dureté. Et puis, le bruit se répandait aussi qu'un jour le roi se trouvant sur une montagne élevée de la Saxe, s'était écrié : « Oui, c'est »un beau pays, mais habité par de vils esclaves^ !» Les Saxons voyaient travailler journellement à des forteresses qui ne présageaient que malheur et servitude au pays. Ils avaient pris d'abord ces travaux pour des jeux d'enfants '^j ils n'en connaissaient pas le but, car, suivant la renommée, on les destinait à arrêter l'invasion des peuples barbares. Adalbert, poussé par une haine particulière contre les grands de la Saxe, avait convaincu le roi de l'avantage et de la nécessité de ces forts. Les Saxons eux-mêmes aidaient à les construire : c'est ainsi que s'élevèrent Wigantenstein, Mosebourg, dans le territoire de Lunebourg, détruit dans le
' Marian. Scot., ann. 1075,
^ Bruuo, de Bello Saxon. ^ 100. <v Nosll'alibiis puerilife indus videbatiir. »
xiv*" siècle; ^Sassestein, dans le comté de Hohenstein ; Spatciiberg, prèsdeSondcrshausen ; Ileimmeiibourg, près de Blaiikenbourg; Asenberg, dans la Thuringe; Ilohenbuig, près d'Unstrut; "Volklienrolh, qui appartenait au prince Frédéric palatin; et bien d'autres. Les forts situés au haut des montagnes étaient gardés par de nombreuses troupes qui épiaient le moment de piller les cultivateurs et de leur enlever le fruit de leurs travaux : ce qui était pour ces derniers une horrible oppression. On connut bientôt le but de ces forts; des plaintes retenlir^Mit dans tout le pays, on s'écriait partout que la liberté des anciens touchait à sa fin.
Des murmures du même genre s'élevèrent dans la Souabe ' ; quand on eut appris les souffrances et les mécontentements des Saxons, on députa secrètement vers eux pour concerter une ligue dans le but de défendre, par de communs efforts, les anciennes libertés. La Souabe gémissait aussi sous une dure oppression ; elle payait un tribut exorbitant, quoi(|ue Henri aimât les Souabiens, et les préférât à tous les autres, quand il s'agissait de nommer à de hauts emplois et à des places de confiance ^.
Le jour fixé pour l'assemblée de Mayence
•Annal. Saxo., ann. 1069; Bruno, de Beilo Saxon. ^p. 105. * Lanib., anu. 1073; Bruno, p. 105.
étant arrivé, le roi s'empressa de s'y rendrej mais il apprit en cliemin que Pierre Damien, ce zélé légat du saint Siège, l'attendait pour empêcher son divorce et pour menacer l'archevêque d'avoir lavorisé une séparation si criminelle. Le prince irrité voulait retourner en Saxe; mais, à la sollicitation d'un grand nombre de ses conlidents qui le conjuraient de ne point frustrer l'attente des grands de l'Empire, il se rendit à Franciort, où il manda l'assemblée. Les grands s'y rendirent en foule. Pierre Damien était à leur tête, muni d'instructions nettes etprécisesMl s'avança droit à l'assemblée; parla au nom du saint Père, qui seul avait le pouvoir de lier et de délier. « L'en- » treprise que le roi médite, dit-il, est très- » mauvaise et indigne, non-seulement d'un roi, » mais encore d'un chrétien; que s'il n'était » pas retenu par les lois et les canons, il épar- » gnât au moins sa réputation, et le scandale que » causerait l'exemple d'un acte aussi détestable; » qu'il ne convenait pas à son rang de se rendre » coupable d'un crime qu'il devait punir dans * les autres; que s'il n'y renonçait pas, il se » verrait obligé d'employer l'autorité de l'Église » et la sévérité des saints canons j que jamais
• Suivant Fiorenliui, Pierre était autorisé, si le roi refitsait d'écouter ses raisons, à l'excommunier.
» le souverain pontife ne couronnerait empereur » un prince qui aurait aussi honteusement trahi » la foi chrétienne '. » Tous les princes se levèrent, applaudissant aux conseils du pape, et suppliant Henri de ne pas ternir sa gloire et la majesté de son nom par un acte aussi honteux, et d'avoir égard à la paix de l'Empire^. Le prince répliqua : « Si tel est votre avis unanime, je me ferai » violence, et je porterai, comme je pourrai, un » fardeau dont je ne puis me décharger. » Puis, tout irrité, il autorisa la reine à venir partager les honneurs de la royauté ; mais, pour éviter sa rencontre, il se retira en Saxe, accompagné d'une quarantaine de chevaliers ^. Berthe l'y suivit; à peine put-on persuader au roi d'aller à sa rencon-
» Lamb., ann. 1069 ; Sigon., ann. 1069. Celui-ci ne diffère du premier que par quelques mots.
* M. Voigl passe légèrement sur la raison politique des princes : il parait n'en avoir pas senti toute l'importance; cependant c'est la raison qui a le plus influé sur la résignation de Henri. La voici, selon Lambert: «Ils représen- «tèrenl à Henri qu'il ne devait point fournir aux parents » de la reine une cause de défection et une occasion de «troubler la paix publique, parce que, comme ils sont » puissants, ils pourraient tirer une vengeance éclatante •a de l'injure faite à leur fille. » Prœterea ne parentibus reginœj causam defectionis, et justam lurbandœ reipublicw occasionem daret : qui si viri essent, cum armis et opibus plurimùm possent, tantani filiae suae contumeliam procul dubio insigni aliquo facinore expiaturi essent. {IVote du Trad.)
» Lamb., t^/V/.,- Sigon. ; Aventin.
tre; il la reçut avec honnêteté, mais revint bientôt à sa froideur ordinaire.
A l'exemple des princes temporels, les évoques faisaient aussi entendre de nombreuses plaintes contre le pouvoir arbitraire du roi qui détruisait tous les anciens usages. Mécontent d'avoir échoué dans son entreprise, Sigefroi de Mayence chercha à susciter de nouveaux troubles. Il écrivit àWerner, évêque de Magdebourg, et à Burchard de Halberstadt des lettres dans lesquelles il se plaignait de ces forts et de ces châteaux qu'on avait contruits pour favoriser le vol et le pillage des biens del'Éghse. Les deux prélats étaient parents d'Annonde Cologne', c'est pourquoi Sigefroi mit tout en œuvre pour les faire entrer dans la ligue; car, suivant lui, la sûreté de l'État exigeait qu'on se liguât ensemble contre l'insolent orgueil du roi.
Cependant ces murmures n'avaient pas encore d'éclat, tous gardaient un profond ressentiment de l'ignominie, de l'oppression et des autres maux qu'on éprouvait : chaque individu pressentait sa perte; mais il leur manquait un chef, un conducteur, un centre d'union^. Voici ce qui arriva.
• Lamb. (ann. 1075) appelle Bucco ou Burchard de Halbersbadt «Hannonis consobrinus et nepos.» Saxon. Annal. y ann. 1069. Bruno, de Bello Sax., p. 106, appelle l'évêque de Magdebourg son frère.
' Sans quoi une conspiration ne peut réussir. Machiav.
t«t VIE ET PONTIFICAT [1068]
L'impératrice Agnès, se trouvant h Mayence en i06i, flonnale dnchc de Bavière à Otton II, comte de Saxe, vaillant gnorricr, et issu de la maison de Nordheim et de Boinienboiirg. Elle voyait en lui un homme actif, puissant, capable de protéger l'Empire dans des moments oragenx^ Mais le comte perdit tonte espérance lors de l'enlèvement de Henri, Otton étaitbion pliisconsidéré dans sa patrie que dans la Bavière, pays auquel il n'était pas fort attaché. Le roi avait tout fait pour le gagner; car il le reconnaissait pour un homme résolu et prudent; mais il le redoutait maintenant, parce qu'il voyait en lui un ennemi dangereux dans les affaires de la Saxe ; et comme il voulait humilier, avant tout, ceux sur lesquels le peuple comptait ^, il sentait qu'il était nécessaire de commencer par Otton, qui était le premier obstacle à ses vues. L'Empire le reconnaissait pour un seigneur habile, expérimenté dans le métier des armes et honoré de tous les grands. Chaque fois que le roi pensait à lui, il tremblait pour son royaume; car il ne doutait pas qu'Otton ne réunît les intérêts de la Saxe et de la Bavière, car déjà il s'était fait un grand nombre de partisans. Cependant la gloire du duc avait des envieux qui
* Lamb., ann. 1061. « Videns enni virnm indnstriiim et jiivandis rp^ni negotiis salis opportuuuni. >» f^''ay. aussi Zchokke, Hist. de Bavière, t. i, p. 303.
• Bruno, de Bello Sax., p. 106.
désiraient sa perte; Henri les fit entrer dans ses vues ; il attira à lui un certain chevalier Egeno ', dont la seule vertu était l'audace. Celui-ci dit un jour au roi : «. Le duc m'a souvent parlé d'un at- » tentât contre la personne du roi, aujourd'hui il » cherche à ni'engager à ce forfait par l'appât de » grandes récompenses. » Pour preuve de ce qu'il disait, Egeno montra uneépée qu'Otton devait lui avoir donnée pour cet effet. « Si le duc nie lofait, » ajouta-t-il, je l'appellerai au jugement de Dieu » par un duel. »
Henri entra dans une profonde indignation, et indiqua au descendant de Nordheim un jour où il devait comparaître, à Mayence, devant les grands, afin de répondre à l'accusation. Le duc refusa de s'y rendre. Selon les lois de la chevalerie, le roi lui accorda un délai de six semaines après lequel il devait se rendre à Goslar pour se mesurer avec son adversaire. Il résolut d'y aller. Ses amis, les princes et les évêques cherchaient à le détourner d'un combat avec un homme indigne,
* Evenes, Eino, Egino, Hegino. On ignore s'il fut gagné par le roi ou bien par les ennemis d'Olion. Brnno admet la première et Lambert la seconde version. Avenlin place ce fait après rexp<''diiion glorieuse du roi conire les Luticiens. Henri avait encore près de lui son gouverneur, Conrad (educalorem atqne nutricium ) qu'Olton haïssait depuis longtemps. Il dormait dans l'antichambre royale, quand le prince se mita lui reprocher avec beaucoup d'emportement le secret de cette conspiration, ce qui amena la découverte de cet infâme complot.
criminel et effronté ' , lui représentant que s'il l'emportait sur lui, il ne pourrait échapper à la fureur du monarque. Otton n'écouta personne, il se rendit à Goslar, mais avec un corps de cavalerie. Il campa près de la ville et envoya demander à Henri paix, sûreté et protection. Son épéc, d'après le jugement de Dieu, devait prouver son innocence ^. La réponse du roi fut amère et dure; il repoussa sa proposition, le priant de venir se justifier en personne, autrement il le regarderait comme convaincu. Le duc ne jugea ni sûr ni convenable de se livrer à la discrétion du roi; il retourna donc chez lui, bien résolu de courir la chance des armes ^. Le lendemain Henri assembla tous les grands de la Saxe qui étaient ennemis du duc et leur demanda un jugement sur sa conduite. Ils le déclarèrent coupable de lèsemajesté, convaincu d'un grand crime etdigne de
* Qui, si'quid ingenuitatis a parentibus accepissel, id per flirta, per latrocinia, denique per omoia vitiorum probra jamdudum oblilerasset. Lamb.
* Ces combats formaient la jurisprudence de ces temps. Pendant que Henri III, en revenant de Rome, se trouvait à Brème, il se rendit à Lismona; là il fut traîtreusement attaqué par le comte Thiadmar (Ditmar), et soutenu par Adalbert de Brème, L'empereur provoqua le comle en duel; quelqu'un de sa suite le tua. Adam. Brem., Hist. eccle.f., lib. iiî, c. 9.
* Lamb., Aventin. D'après ce dernier, Henri voulait le faire poursuivre, mais les amis d'Otton le retinrent s» longtemps, que celui-ci put s'éloigner.
mort^ Les partisans du roi résolurent aussitôt de le poursuivre avec le fer et le feu. La plupart y étaient portés, non parce qu'ils voulaient montrer leur fidélité au roi, chercher le bien de l'Empire, ou venger une injure péronnelle; mais parce qu'ils voulaient piller les états d'Otton, et répandre au loin la dévastation et la mort, sans respecter la maison de Dieu et son sanctuaire.
On avait donc semé sur le sol de l'Allemagne le germe d'une infinité de maux. Otton, voyant que le roi faisait ses préparatifs et rassemblait une armée formidable, mit toute sa confiancedans la personne deMagnus, fils du duc Otton^ de Saxe, un ami fidèle. Ce jeune homme, sévère défenseur du droit et de la justice en temps de paix, était brave et habile sur le champ de bataille^. Otton l'appela à son secours. Henri se mit à la tête de son armée, et commença par exiger des grands qu'il savait être ou les parents ou les amis d'Otton, des otages, et le serment de ne point le soutenir ; et puis il s'empara de la forteresse de Hanenstein^, dont
* Aventia raconte bien cette histoire. 'i:C:^\ ■:'
* D'autres l'appellent Ordiilf.
* Lamb.
* Un des plus anciens châteaux, situé dans une forêt du canton de Girmermarck. Situé sur une montagne aride, il domine les environs; ses vénérables débris existent encore aujourd'hui. Hàt. des clidteaux et ^forteresses de V Allemagne , par Gollschalk, t. ii, p. 109.
le duc avait retire la garnison. Un autre corps d'armée se porta devant Dcscnberg', place imprenable, mais dont la garnison, quoique bien pourvue de tout, se rendit à discrétion. Le roi y plaça un fort détachement, et courut saccager les biens de la duchesse, femme d'Otlon, enlevant de grandes richesses, mettant le feu à des villes riches et magnifi(|nes, et se permettant des atrocités à l'égard des femmes et des enfants dont les maris ou les pères s'étaient enfuis dans la monta» gne. Sa haine et sa fureur lui faisaient commettre les plus horribles excès". Otton en conçut une douleur bien profonde ; s'étant mis à la tête de trois mille soldats d'élite, expérimentés dans le méfier des armes ^, il se jeta sur la Thuringe, sur les riches domaines du roi, où il mit tout à feu et à sang; il y fit un énorme butin, dont il contenta l'avidité de ses guerriers. Arrivé à Eschenweg ', il vit accourir à lui son peuple malheureux, ayant souffert d'horribles maux sous les dévastations de Henri. Ollon leur distribua une partie de son butin, et les engagea à lui demeurer fidèles et à prier pour lui. Le peuple de la Thuringe, se rappe-
' Dans le diocèse de P.iderborn, aujourd'hui la possession du due de Brunswick.
* On voit ici quel cas faisait Henri des droits de la guei're, ( Note ilu trad.)
» D'après Aventin, ce n'était qu'une troupe de brigands réduits à la niendicilé par le jeu et la débauche.
* Eschenewége, He5cheae\^ége
lant alors le serment et la promesse qu'il avait faits de ne point laisser dévaster son pays, et de hasarder sa vie contre l'ennemi de l'Etat, se leva en masse et vint attaquer Otton près d'Eschenweg. Une bataille s'engagea. Le comte Rudiger, qui commandait les Thuringiens, chargea mal à propos ; l'armée d'Otlon se battit vaillamment, et força l'ennemi, au premier choc, à s'enfuir dans la montagne et dans les forêts voisines. Cependant une partie des fuyards se rallièrent de nouveau, et, montés sur des chevaux légers, ils revinrent à la charge, mais sans succès. Rudiger, qui était le premier dans l'attaque, fut aussi le premier dans la fuite. Les Thuringiens laissèrent environ trois cents morts sur le champ de bataille : Otton eut un seul liomme de tué et deux blessés '. Il avait de la peine à retenir les siens, tant ils étaient enflammés par le succès. Il retourna cependant au camp, et le soir, il permit à plusieurs de ses chefs de se rendre dans leurs foyers. Il entra ensuite dans la Saxe, continua ses dévastations jusqu'à la fête de Noël ; il protégea, par ses troupes, les biens du comte Magnus, qui, fidèle à l'amilié, combattait pour venger son innocence. Le roi, ayant appris la défaite des Thuringiens, craignait pour Goslar^, qu'il aimait beaucoup; il s'y rendit
' Le 2 septembre. La scène du combat se nomme le pré de la bataille, près crEscheoweg, derrière Leichberge. * Tara caram, tamque acceptam sibi villam, quam pro
et y resta jusqu'à Noël; car Otton avait juré la ruine de cette résidence impériale'.
Là se trouvait aussi "Welf, fds d'Azzo, margrave d'Italie, homme hardi, intrépide et vaillant guerrier^; il était gendre d'Otton par le mariage avec sa fdie Ethelinde^. Welf avait prêté à son beau-père serment de fidélité; il remplit ses engagements, par amour pour sa femme; embrassa vivement la cause d'Otton, et la soutint par ses conseils et ses armes. Mais dès qu'il vit la sentence des grands, la colère du souverain, et ses préparatifs de guerre, il rompit avec le duc, plus soigneux de sa fortune que de son honneur. En renonçant à son parti , il lui renvoya ignominieusement sa fille \ et chercha, en prodiguant l'or et f argent, en engageant ses biens et ses revenus, à obtenir le duché de Bavière. Rodolphe, duc de Souabe, fut chargé de négocier celte affaire. Henri accorda à Welf l'objet de ses vœux.
Cependant les gens honnêtes ne voyaient pas avec plaisir qu'on avilît d'une manière si étrange les plus hautes dignités de l'État. Henri, pré-
patriaacpro lare domeslico Teulonicireges iocolere solUi erant.
* Lamb., aiin. 1070; Jnnal. saxon., 1069.
« Vir ilkistris, acer bellieosus. — Aveolia l'appelle Ly-
catius.
* Annal, saxon. ^ ann. 1071,
* Lamb., Aventin.
voyant le mécontentement des seigneurs bavarois, sachant qu'il avait violé toutes les règles de la justice, et qu'il avait agi sans leurconseil, se hâta de se rendre en Bavière, pour y étouffer les troubles naissants; mais il ne pouvait dégarnir Goslar sans danger : il y laissa donc quelques seigneurs saxons et partit.
Otton avait tout perdu, excepté son courage et sa fermeté. C'en était fait de ses forts, de ses biens et de son nom; il ne lui restait que son épée et une troupe d'élite qui l'aimait. Avec cela il voulut de nouveau tenter la fortune. La nature avait fait de Hasungen ' une place forte, il la fortifia encore davantage, et la conserva comme lieu de retraite. Le roi, sachant que le duc voulait se porter aux dernières extrémités, fit de nouveaux préparatifs , tira des troupes de la Saxe, de la Thuringe et de la Hesse, et ordonna aux princes éloignés de hâter leur marche. Henri avait alors près de lui le comte Ebérard, homme d'un caractère paisible et d'une grande expérience. Celui-ci n'ignorait pas qu'un guerrier réduit au désespoir, qui combat, non plus pour des intérêts terrestres, mais pour l'honneur et la gloire, est invincible; que du moins il ne succombe qu'en vendant chèrement sa vie. Voyant donc les désastres qui allaient se renouveler, Ebérard alla trouver le
* Eo Hesse, près deHabichtswald.
duc, et lui (lit avec confiance qu'il y avait encorede l'espoir pour lui; qu'il se chargeiail, s'il sortait de ses retranchements, d'obtenir son pardon du roi et la restitution de ce qu'il avait perdu par la guerre'. Ebérard, d'après le consentement d'Otton> retourna près du prince et le disposa à une réconciliation: ce que le roi accepta d'autant plus volontiers qu'il était las de la guerre. La paix fut conclue. La fête de Pâques était le terme où le duc devait se constituer prisonnier : c'est ainsi que l'avaient jugé convenable les grands de l'Empire. Otton licencia ses troupes.
Henri se rendit en Bavière, d'où, après avoir réglé les affaires d'état, il alla sur les bords du Rhin, releva la forteresse de Hammerstein, détruite par ses prédécesseurs; à Cologne, il prolongea jusqu'à la Pentecôte le terme fixé à Otton. Le roi passa cette fête à Halberstadt ; ce fut là que se rendirent le duc et les chefs qui avaient fait la guerre au roi. Celui-ci reçut la soumission d'Olton, et puis le confia, avec ses chefs, à la garde des grands de l'Empire, jusqu'au temps où ils devaient lui être présentés de nouveau ^
* Tel est le récit de Laniberl. D'après Avenlin, Ottou se sérail rendu près d'Adalbert de Brème, qui aurait été le négociateur de celle afltiire.
* Tel est le récit de LambSchaffn., de l'Annaliste saxon, de Bruno et d'Aventin. Ce dernier est très opposé à Otton; il l'appelle « hominem ingratissiuuim atque perfidum. " **
Le roi se trouvait à Liège lorsque Richildis, veuve de Baudouin de Flandre, vint se plaindre à lui de Robert ', son beau -frère, qui, après avoir défait son mari dans une bataille, voulait s'emparer de ses Etats par la force des armes. Un ancien usage de la Flandre voulait que le fils qui plaisait le plus au père portât son nom et lui succédât dans le gouvernement : ses frères, soumis à son pouvoir, passaient leur vie dans l'oisiveté et sans gloire, à moins qu'ils n'allassent chercher fortune dans des expéditions lointaines. De cette manière le pays n'était point partagé, ni un nom illustre éteint au sein de la pauvreté. Or, le père de Baudouin, en appelant son jeune fils à lui succéder, arma à grands frais des vaisseaux pour Robert, lui ordonna de faire voile, et de se créer quelquepart un empire par sa propre valeur. Robert, à la tête de forces considérables, partit pour la Gallicie, dans l'espérance d'en faire la conquête. Mais à peine eut-il mis pied à terre qu'il se vit assailli et attaqué de tous côtés par les Sarrasins, qui, après une lutte de quelques instants, le forcèrent à s'enfuir, etlui tuèrent beaucoup de monde dans le trajet qui le séparait de sa flotte. Il revint donc chez lui, tout confus, mais bien déterminé à chercher fortune ailleurs. Il mit de nouveau à la voile, et partit pour quelque pays éloigné où Dieu le
» Sigeb. Gembl., aun. 1071. Lamb., ann. 1071, l'appelle Rutlbert.
conduirait. Au bout de quelques jours, il fut assailli par une tempête. Un grand nombre de ses soldats lurent engloutis dans la mer ; lui, atteignit le rivage, mais non sans peine. 11 prit alors l'habit de pèlerin pour se rendre avec les pèlerins de la Terre-Sainte à Constantinople, où les Varangienslui avaient l'ait espérer la conquête de grands domaines ' ; mais l'empereur grec, en ayant été averti, le fit observer et donna l'ordre de le saisir. Robert effrayé renonça à son projet et pénétra •dans la Frise^, où il fut gravement compromis, ayant voulu s'emparer du pays après la mort du comte Florent ; il fut obligé de prendre la fuite. Cependant il n'abandonna pas la partie ; il revint sur ses pas, et ne cessa de combattre jusqu'à ce que le pays se rendît, et qu'il fût maître de la Hollande, en 4063. Baudouin, son frère, marcha contre lui pour lui disputer la possession de quelques districts. Robert lui envoya des députés, pour le prier de ne pas lui envier, après tant de travaux, ce petit coin déterre, et de l'en laisser jouir paisibleïnent. Baudouin nel'écouta pas, et fit avancer ses troupes ; Robert prit alors les armes, et marcha contre lui à la tête d'un corps d'élite. Le comte de Flandre fut battu , ses soldats mis en déroute ; voulant les rallier, il tomba lui-même entre les
« Lamb., anu. 1071 : « Tolius Grœche priacipatiun pollicebanlur. »
* La Hollande, dont Floreot fui le premier comte.
[1070] DU PAPE GRÉGOIRE Ylï. 193
mains de ses ennemis eL mourut en 1070. Robert entra alors dans la Flandre et s'en empara par droit de succession et de conquête. Arnulf, fUs de Baudouin^, encore très -jeune et incapable de se défendre, se réfugia près de Philippe, roi de France, le priant de venir à son secours et de venger son père, qui lui avait souvent rendu des services. Robert avait attaqué quelques villes françaises, ce qui fut pour Philippe un nouveau motif de marcher contre la Flandre. Mais les Flamands s'étant déclarés pour le conquérant, prirent les armes pour le soutenir, de sorte que son armée se trouva bien plus forte que le roi de France ne se l'était imaginé. Dès que Robert aperçut l'ennemi, il mit des troupes en embuscade, feignit de battre en retraite ; et puis, se retournant soudain, il attaqua l'armée de son adversaire avec tant d'impétuosité qu'il la mit en fuite -. Richildis se rendit alors avec son fils à Liège, près de Henri, et, pour l'engager dans ses intérêts, elle donna à l'église de Saint-Lambert, patron de Liège, les domaines du comte Reginer, et la place de Bergen, que sa mère avait eus en douaire d'un premier mariage. Henri députa
• Sigeb. Gembl., ann. 1072. D'autres l'appellent Arnold.
* D'après Sigeb. Gembl. (ann. 1072), Arnulf a péri; Richildis el Piobert furc:! pris et ensuite échangés. Le combat eut lieu près de Cassel. Un pacte en Ire Robert et Philippe reconnaît les tir. ils du premier (1071). GeneaL comit. l'idndr., apud Marlcnc.
vers Robert l'évêque de Liège, le duc Godefroi, et d'autres seigneurs de la Lorraine; mais ceux-ci ayant appris en chemin que Robert s'était réconcilié avec Philippe, et qu'il avait fait avec lui un traité d'alliance, revinrent sur leurs pas, et Robert resta en possession de la Flandre'.
Tout ce que lit Henri en 1071 et 1072 le rendit odieux à ses sujets. Déjà il s'était aliéné l'esprit des grands, il va indisposer encore contre lui le clergé, et surtout le clergé régulier. Les religieux du monastère de Malmedy vinrent lui demander avec de \ives instances l'abbaye qu'il leur avait enlevée, à l'instigation d'Adalbert de Brème, pour la donner à Annon de Cologne. Comme le roi ne se laissait émouvoir ni par leurs prières ni par leurs larmes, ils apportèrent sur la table les os de saint Remaclus. La table s'écroula; le roi, frappé d'un événement aussi extraordinaire, consentit à rendre le couvent ^. Hildebrand, qui observait la conduite de Henri, ne la voyait pas de bon œil : la manière dont le roi traita Mcinuard, abbé de Richenou, n'exerça pas peu d'influence sur ses relations ultérieures avec le souverain pontife. Le monastère était tellement épuisé par la prodigalité de ses précédents
' Lamb. et Sigeb. Genibl. - Allgeiu. Gesch. der verein. Nieclerl. i Th., p. 282-285.
* Lainb., anii. 1071.
abbés, que les moines pouvaient à peine vivre. Henri leur ordonna de pourvoir à la subsistance de ses troupes. L'abbé s'y refusa et se démit de sa charge. Henri s'adressa alors à Robert, abbé de Bamberg, qui ne cherchait qu'à s'enrichir \ Celui-ci versa dans les coffres du roi une somme considérable ^ et reçut l'abbaye. Cet homme n'avait rien de sacré, quand il s'agissait de satisfaire sa basse cupidité. Par ses immenses richesses, fruit du brigandage, il sut gagner les confidents du roi, et par eux le roi lui-même. Il n'eut pas honte de prier le prince de chasser Widerad, le pieux abbé de Fulde, et de lui donner son abbaye. Le roi y aurait consenti, si quelques personnes, qui avaient encore à cœur le maintien de la discipline ecclésiastique, ne s'étaient élevées avec force contre une pareille injustice. La cupidité de l'abbé devint contagieuse, et se conr muniqua même à quelques moines; les dignités devenaient le prix du plus offrant, et non la récompense du mérite. Aux degrés du trône, on vendait les abbayes à l'enchère. 11 faut avouer cependant qu'il y avait encore des âmes honnêtes qui s'opposaient avec vigueur à ces désordres. Ainsi, quand le curateur du monastère de Richenou eut appris que Robert venait prendre possession de son abbaye, il lui envoya dire « qu'un
' Sa passion lui avait fait donner le sobriquet de Nummularius.
* Lamb. dit : « Mille pondo argent! purisslmi. »
196 VIE ET POINTIFÏCAT [1072]
» vrai berger prenait les armes pour défendre ses » brebis contre le loup ravissant. » Uobert, effrayé et confondu, se retira dans les terres de son frère, pour attendre l'issue de cette affaire, car Tabbaye de Bamberg était déjà dans la possession d'Ecbert. C'est là qu'il reçut de Rome, quelque temps après, une sentence d'excommunication, avec la défense expresse de prendre possession de l'abbaye de Fulde ou de toute autre dignité ecclésiastique; parce qu'accusé de simonie, il n'a pas comparu devant le synode où il avait été invité par trois fois. Dans son dépit, il remit au roi le bâton pastoral '. Mais il resta le confident intime du roi; initié dans tous les secrets, il devint l'instigateur de bien des maux. Henri était disposé à l'élever en dignité, mais il trouvait toujours une vive résistance. Robert fut cependant promu, plus tard, à l'évêché de Bamberg, mais ni aimé ni estimé.
Henri ne fut pas plus heureux dans l'affaire de Charles, chanoine de Magdebourg, auquel il avait donné, après la mort de Rumold, l'évêché de Constance. Le nouveau prélat fit son entrée dans la ville aux applaudissements de tous; mais s'étant écarté bientôt des traditions anciennes, il déplut : il était accusé de simonie et d'un usage illégitime des biens de l'Eglise; on écrivit à Rome, en priant le saint Siège d'empêcher sa consécration. Alexandre confia la décision de cette
' Lamb., ann. 1071, 1072.
affaire à Sigefroi de Mayence, en lui enjoignant de ne point le consacrer s'il est coupable '. Au mois d'août l'archevêque convoqua un synode. Le roi était fort irrité de ce que Sigefroi n'eût pas procédé immédiatement à la consécration ^, sans faire attention aux remontrances du clergé : il désirait ardemment de voir Charles investi de sa dignité. Mais le prélat, se rappelant la réprimande sévère que lui avait faite Pierre Damien de la part du saint Père, à l'occasion du divorce de Henri, n'était point disposé à favoriser les vœux du roi. Alors le roi partit lui-même pour l'assemblée de Mayence, afin de se rendreladecisionfavorable.il passa par Hersfeld, château impérial, et se dirigea le lendemain par Ottenhausen ^, pour y déjeuner. Au moment où les seigneurs de sa suite reprenaient leurs chevaux, Luipold de Mersebourg, un de ses favoris qu'il aimait et qui avait une grande influence sur son esprit, tomba de cheval sur son épée, se perça le cœur et mourut aussitôt. Suivant des traditions populaires, c'est la même épée avec laquelle Attila, le roi des Huns, voulait soumettre le monde, et qui lui faisait don-
^ Il ne s'en chargea qu'à regret, ainsi que le prouve sa lellre à Alexandre, qui se trouve dans Coleti, Concil. sacras., t. XII, p. 188, et dansLabb., t. ix, p. 1205.
* Dans sa lettre à Alexandre, l'archevêque se plaint amèremeul de Henri.
'•" Aujourd'hui une ruine, quoique d'ailleurs offrant un bourg assez remarquable sous le château de Hutsberg, près de Meiningen.
les VIE ET POJNTIFICAT [1072]
ner le nom de fléau de Dieu. C'était, ajoutait-on, l'ouvrage du dieu Mars, qu'un paysan avait déterré, après plusieurs siècles, et porté à Attila. Les rois de Hongrie la gardèrent avec une profonde vénération, jusqu'à ce qu'une reine, mère du roi Salomon, en fit présent à Otton, duc de Bavière, parce que celui-ci avait rétabli son fils sur le trône de ses pères. Otton la donna comme un gage d'amitié au fils du margrave Dedi, à la mort duquel elle revint au roi Henri, qui en fit présent à Luipold. Ceux qui favorisaient Otton disaient que le juste jugement de Dieu avait fait périr Luipold par cette épée, parce qu'il avait conseillé au roi de perdre Otton '.
Le prince, en proie à une douleur profonde, se rendit à Mayence. Il y trouva Charles et un grand nombre d'habitants de Constance, qui apportaient de graves accusations contre leur évêque. Le synode était assemblé; Henri, en présence detantde hauts dignitaires de l'Eglise, parla avec adresse en faveur de son ami, cherchant à le justifier sur les différents chefs d'accusation "*. Quelquefois il tenait un langage dur et sévère, mais en général il s'exprimait avec modération, par égard pour les personnes auxquelles il s'adressait ^.
' Lamb., et d'après lui Herrman Cornerius.
* Les négociations sont dans Coleti, Coric. sacros, t. xii, p. 189-194.
* Lamb. et le récit de Coleti ne s'accordent pas complètement. Le premier tlil : « Plernmqiie et jam instantium ac perurgentium procacitalem verbis durioribus
Enfin, après quatre jours de négociations, le roi ne fut pas plus avancé, il ne put obtenir l'objet de ses vœux. Ciiarles lui rendit l'anneau et le bâton pastoral ', retourna à Magdebourg, et y mourut peu de temps après. Otton, chanoine de Goslar, obtint son évèché. Cependant la coutume de mettre à l'encan et d'acheter les dignités ecclésiastiques devenait plus générale; la contagion se communiquait aux ordres monastiques, qui perdaient par là beaucoup de leur ancienne gloire ; ils n'étaient plus occupés qu'à ramasser de l'or et de l'argent pour se mettre à même d'acheter des évêchés et des abbayes, et d'arriver aux dignités, non par une conduite régulière et par la pratique de la vertu, mais par l'or et l'argent. Souvent, pour des bénéfices insignifiants, ils promettaient des monts d'or, afin d'exclure les acheteurs laïcs : le vendeur n'avait qu'à demander pourrecevoir le prix qu'il voulait. Le monde était
corripiebat, ac frontis impudentiam opposita aiictoritalis siicT majestate, refringere tenlabat. » Voici les paroles du second : « lia temperavit aniiiium, et mitigavit eum ad \erha sanctae exhortalionis, ni niilla juvenili moveretur acerbilate, et qiiod in potestatibus difficile est, nulla sacei'doles insolenli Isederet responsione. » V. Labb., t. ix, p. 1208.
* Ce récit manque de clarté et d'exactitude. La séance des évêques s'était prolongée fort avant dans la nuit. Les instances du roi mellaienl les évêques dans le plus grand embarras. Charles, confondu dans le concile, fit de sérieuses réflexions pendant la nuit, et renonça le lendemain de lui-même à l'évêché, en rendant au roi l'anneau et le bâton pastoral. Les évêques en remercièrent Dieu. Voy. Labb., Concil., t. ix, p. 1210. {Note du Traduct.)
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scandalisé de voir d'immenses richesses entre les mains de ceux qui disaient profession de pauvreté et d'humilité, à l'exemple des apôtres '.
Au reste, cette soif de richesses était une passion dominante qui envahissait toutes les classes et engendrait des maux infinis. De là le vol et le brigandage étaient à l'ordre du jour. Les bons esprits cherchaient à mettre un terme à ces désordres par quelques sages règlements; c'est
ce que fit, entre autres, l'évéque de Liège, qui publia une trêve ^ renfermant cette injonction : « A
» certains jours désignés que personne ne porte des
» armes, à moins qu'il n'entreprenne un voyage;
» que personne ne se permette d'incendier, de piller
' Lamb., anu. 1071.
* Trêve de Dieu en 1071. Voy. Datt, de Pace publica, c. 1. A cette époque, on en rencontre de semblables dans beaucoup de pays. En voici quelques exemples : « Omni tempore teneatur ab omnibus chrisl.iauis ab occasu solis quartie ferite, id est Merchorisdie usque ad orlum solis secundœ ferise, id estLunis die. Item conlinuatim teneatur, a prima die adventus Domini, usque ad octavas Epiphaiiite Doniini, quando festivitas S. Hilarii agilur. Item simililer continuatim teneatur a die Lunis, qui antecedit caput jcjunii, usque ad dieni Lunis, qui est primus post diem dominicam octavarum Pentecosten, etc. » Si quelqu'un commet quelque délit pendant la trêve de Dieu, « in diiplum componat et postea per judicium aqute frigida^Trevam Domini emendet. » Datt en trouve les premières traces en 1032 ou 1034 ; de Pave puhlica, c. ii, p. 2 ; Sigeb. (îembl. en 1032. ) Les paix de Dieu furent renouvelées en IO(iO par Raimoud Béreiiger, comte de Barcelonne; par Henri, évèque de Liéj;e, eu 1071 ; et en Angleterre, par (iuillaumel", en 1080. In conc. Troj., 1093 ; Clanemont., 1095: Rotomag., 1096; Nordhus, 1105, etc.
» ou d'attaquer à main armée; que personne ne » maltraite son procliain par l'épée ou par toute » autre arme, jusqu'à l'estropier d'un membre ou » lui causer la mort. Si un homme libre se rend » coupable d'un pareil méfait, il perdra son héritage » et son fief {beneficimn ) , et sera chassé du diocèse ; » s'il est domestique, il perdra tout son bien et la » main droite. Quiconque sera accusé d'avoir con- » trevenu à ce règlement, se purgera par le serment » de douze témoins, s'il est libre; et s'il n'est pas » libre, il se justifiera par le jugement de Dieu, et » si l'épreuve laisse encore des doutes, il prouvera » son innocence par le témoignage de sept per- » sonnes. »
L'esprit pervers du siècle prenait une nouvelle vie à mesure que les troubles et les querelles des grands détruisaient l'ancienne discipline, et que les paisibles habitants des campagnes, arrachés à leurs travaux, étaient contraints de prendre les armes et de marcher à l'ennemi. Aussi Henri, se trouvant à Utrecht pendant les fêtes de Pâques, entendit de toutes parts des plaintes sur le malheur des temps, sur la spoliation des biens des veuves et des orphelins, sur le pillage des cloîtres et des églises, et sur tant d'autres infamies; car depuis quelque temps le gouvernement se trouvait de nouveau entre les mains d'Adalbert de Brème, qui, après avoir triomphé orgueilleusement de ses ennemis, parvint à s'emparer exclusivement de l'esprit du prince; mais attaqué bien-
tôt par une maladie cruelle, il descendit au tombeau, n'étant regretté de personne et liai de tous'. Les actes de sa courte administration attestent qu'il sacrifiait tout à son ambition et à sa prodigalité, et que tous ses efforts tendaient à ramasser des richesses et à satisfaire sa folle vanité '-. Souvent Adalbert se plaisait à dire qu'il ne reconnaissait sur la surface de la terre que deux maîtres, l'empereur et le pape. Il se croyait supérieur à tous, en sorte (jue, dans une nombreuse assemblée d'ecclésiastiques, il alla jusqu'à se plaindre de ce (ju'il ne restait plus dans le monde que deux hommes de bien, lui et le prince. Les flatteurs lui faisaient plaisir quand ils l'appelaient Adalbert le Grand ^. 11 pouvait à sa mort se rendre le témoignage d'avoir bien soigné les intérêts de son arche\èclié, puisque, soit par donation, soit par ses propres offrandes, il avait attaché à son église plus de deux mille arpents de terrée D'après le conseil des grands, Henri appela Annon de Cologne à la tète des aftaires ; mais celui-ci, otïensé de la conduite précédente du roi à son égard, ne voulut pas d'abord accepter. Cependant, à la prière des nobles, il reprit les rênes
' Lamb., aim. 1072.
* Chron. Mtigdeh., p. 288 : « Sic typo superbi;u tiirgidus, ut iiec in sœculari nol)ililale, nec in sancta conveisatione quemque pi.itaret sibi aîqnalem. »
^ I.a Chron. de Ma^debom'g; donne plusieurs exemples de son arrogance el de sa pauvreté d'esprit, qu'il cherchait h cacher. P. 239.
* Annal. Saxon., ann. 1072.
du gouvernement, fit rentrer dans de justes bornes ce qui en était sorti, et arrêta plus d'une fois les passions effrénées de l'époque. Le prince laissait tout à la direction de l'archevêque, qui cherchait consciencieusement le bien de l' État et le salu t de l'Église, sans acception de personnes. Le riche et le pauvre avaient un égal droit à sa justice; le premier recevait souvent de sa main une punition sévère, mais juste. Il fit démolir les châteaux de plusieurs nobles, et en jeta d'autres dans les fers. Ce fut sous lui que le chevalier Egeno "^ reçut le châtiment qu'il méritait. Comme on l'avait souvent accusé de vols et d'autres infamies, l'archevêque le fit arrêter, et le condamna à l'exposition. Le digne ministre gagna l'estime et le respect de tous, et l'affection d'un grand nombre. En voyant une telle administration, une telle activité, et l'estime générale dont ce prélat était honoré, on ne savait pas trop s'il n'était pas plus digne de la royauté que du sacerdoce '.
Le roi passa le commencement de l'été en Saxe. Se trouvant à Magdebourg le jour de la Pente-
' Lanib., ann. 1077. Celui-ci parle avec beaucoup d'éloges de l'arclievêque. Il en esl de même de Heiueccius, dans ses Scr. rer. Gernian. antiq., 1. i. Levold de Norlhof disait dans le xiii* siècle : « Annoflos et nova lex Germanise totius » La Chronique de Lauresheim, ap. Freher, p. 76 : « Vir in Dei nebus spectatissimus et inter ecclesige regnique principes incomparabilis et nominis et meriti. »
* Le même Egeno dont on a parlé plus haut. {N.dti Trad)
côte, il nomma pour succéder à Adalbert, Liéraar, homme dont tous les écrivains font le plus grand éloge ' , et qui s'est distingué pendant toute sa vie, et au milieu des plus grands dangers, par une constante fidélité au roi^. Il était versé dans tous les arts libéraux, et, malgré les devoirs de son état qu'il remplissait exactement, il ne manquait pasdes'y appliquer avec ardeur. Quelque faibleque fut à cette époque la lumière qui éclairait la région des arts et des sciences, il en échappait cependant parfois des rayons éclatants qu'on cherchait avec un vif empressement. C'est dans les couvents, ces asiles sacrés de la vertu, que les arts et les sciences s'étaient réfugiés. Tout dépendait du chef qui exerçait une grande intluence sur ses frères. Il en était un, entre autres, qui jetait un vif éclat; c'est Guillaume, abbé de Hirschau. Son monastère venait d'être nouvellement restauré, après avoir été désert pendant
' Lamb., ann. 1072 : « Oplimœ spei juveneui et omniiuu liberalium arliiini perilia acipiimc insigneni. i^J id. Adami Breniens. Epilug. ad Liemarum in Liridenbro};. .script, septentr., p. G7.
" Dans un (liplôine rajjporté par Liudeiibrog, p. 144, Henri l'appelle « Nominis noslri priecipiuimamaloreni, atque oplinie de nobis nierenlein, dignum, ut pro sua iu nos fide egregia ac perpétua devolione inaguo.... munere donaremus. » ('/est pouicpioi il lui donne l'abbaye d'Elten (Alten) sur le Kbin, « in pago Hamaland. » Ce diplôme est surtout important pour montrer les services (jue Liémar avait rendus au prince. Leukfeld, Script, rer. Geim.^ p. 86.
près de cinqiianle-huitans '. Guillaume lui donna une impulsion si extraordinaire qu'il devint un des plus célèbres de l'Allemagne. Guillaume faisait de profondes recherches sur la philosophie; il acquérait des connaissances de tout genre, de manière qu'il fut appelé l'homme le plus savant de son siècle '-. C'était un dialecticien habile, un musicien excellent : il laissa même quelques compositions et quelques écrits sur la musique. Ses connaissances en mathématiques et en astronomie n'étaient point superficielles; il faisait tirer des copies des livres divins et d'autres ouvrages profanes. Douze moines qui savaient le mieux écrire étaient journellement occupés à ce travail ; leur nombre n'était pas même limité. Un homme instruit présidait à leurs travaux, les examinait et les corrigeait "'. La bibliothèque du couvent était considérable, quoiqu'on n'y conservât qu'une petite partie des ouvrages copiés. L'abbé en faisait présent à des savants, surtout à ceux qui
' Deux cent vingt-neuf ans après sa fondation par le comte Erlafried. Le second fondateur fut le comle Adalbert de Galba, qui fit cette œuvre pie à la sollicitalion réitérée de sa pieuse épouse Willrude. Léon IX, qui était petit fils d'Adalbert, l'y avait aussi exhorté.
'^ Cliron. Hirsaus;., ann. 1071 : « In omni génère scientiaruni evasit doclissimus et brevi tempore prœceptoribus altior factus, omnes arles, quas libérales appellant, penetravit. »
'- Parceque souvent des moines paresseux s'endormaient, et, pour en finir plus tôt, passaient une partie de l'original, ou bien écrivaient mal.
étaient sortis de son couvent pour être à la tête d'une abbaye. Il en donnait également à des couvents qu'il avait réformés, etdont le nombre se portait à plus de cent, ou à d'autres qui étaient fondés par lui ou par quelqu'un de ses confrères. Parmi ces derniers figurait celui d'Erford, en l'honneur de saint Pierre, bâti sur une montagne du môme nom. Dans plusieurs de ces maisons religieuses on s'adonnait aux arts mécaniques, et on les portait à une rare perfection'. Des moines, pour orner l'église et le monastère, devenaient d'habiles statuaires, d'excellents ouvriers en bois, en fer et en maçonnerie; ils devenaient même artisans, suivant les besoins de l'établissement'^. La crainte de Dieu, la droiture du cœur, l'amour du prochain et l'hospitalité étaient les principales qualités de Guillaume; quiconque l'abordait, riche ou pauvre, était sûr d'être bien accueilli. 11 amusait ceux qui étaient dans la joie par le jeu et des cantiques, il consolait les affligés par des paroles affectueuses, aidait le nécessiteux par de riches présents , donnait à manger ta ceux qui avaient faim. En un mot.
' Operaloresperitissiriii.
* Chron. Hirsaitf^.: <^l^on f>isci\laves, non niercenarii, non servitores conducli, sed conversi vel nionachi harbati fuisse onines nienioranUir. Hune vero cnnversoi'um ordinem sanclus ipso Wilhelmus abbas in Germania primus insliUiil : quoriun iaboribus adjulus toi niouastfria fundavit et omnes monachoruiu nécessitâtes laudabiliter adimplevit. »
il servait de modèle jusque dans les contrées les plus éloignées : son nométait connu et béni partout. 11 était en tout un homme très-distingué', maintenant la discipline, l'obéissance et l'ordre parmi les deux cent cinquante moines de son monastère, qui l'aimaient et le respectaient tous.
Ainsi, malgré des obstacles de tout genre qu'on ne pouvait vaincre qu'avec une sorte de violence, malgré les troubles de ces temps malheureux qui empêchaient les arts de se développer, malgré le terrain aride que rencontrait la semence qu'on avait sauvée de l'antiquité, la science ne trouvait pas toujours des rochers et des sables stériles^. Hercand, abbé d'Iîsenbourg, qui devint ensuite évéque de Halberstatd, avait fondé une école pour toutes sortes d'arts libéraux, et y avait attiré un grand nombre de savants. Il était parvenu, à force de dépenses, à établir dans son couvent une bibliothèque magnifique qui, plus tard, fut dispersée. Là se trouvait un grand nombre d'écrits sur l'histoire ancienne; Hercand s'appliquait luimême à en réunir les matériaux^. Je passerai sous silence une foule d'autres religieux, à qui nous
* Le règlement de ses moines se trouve en délaii dans la Chron. Hi/saiig., ann. 1070.
* Foy. ce que dit Heeren dans son Histoire de l'étude de la littérature classique au moyen dge, p. 188-192.
* Dans les chroniques, on l'appelle souvent Stephanus, IVinnigstadii Chron. ^ Halberstatd.
'208 VIE ET POINTIFICAT [1072]
avons une élornolle reconnaissance de nous avoir conservé les événements de cette épo(|ue, tels que Lambert, Ilerrnian et d'autres; ils nous montrent qu'on savait alors écrire avec sagacité et discernement. Liémar, le nouvel archevêque de Brème, était étroitement lié avec la plupart de ces grands hommes'. Mais malheureusement le bruit des armes et l'agitation des grands de l'Etat viennent nous arracher à cette scène touchante et agréable.
Celte même année, aux fêtes de la Pentecôte , Otton, duc de Bavière, sortit de sa captivité et obtint les bonnes grâces du roi ; mais il fut obligé de donner une grande partie de ses biens au souverain et aux amis qui avaient intercédé pour lui. Magnus, ce fidèle et vaillant Saxon, ne reçut pas sa liberté, car le roi était plus irrité contre lui que contre Otton. Celui-ci en était vivement atfecté; il aurait facilement oublié son propre malheur, si celui de son ami n'avait pas été pour lui un sujet continuel d'irritation contre le roi. Son cœur, si
• On ne peut douler que tout cela ne soit l'ouvrage de Hildebrand. A force de lutter contre la vente et l'achat des dignités ecclésiastiques, il est parvenu à mettre à la tête des diocèses et des abbayes quelques hommes de mérite qui faisaient fleurir la science et la vertu. Au reste, il faut savoir gré à M. Voigt, ministre protestant, d'avoir déposé les préjugés de sa secte, pour rendre hommage à la vérité. Il sait mieux apprécier les institutions religieuses que ne le font la plupart de nos écrivains prétendus catholiques. {ISott' (lu Traducteur-.)
noble et si chevaleresque, était plongé dans la douleur, il ne pouvait se résoudre à acheter la faveur du prince par l'asservissement de son fidèle allié. Il songea donc à se venger, et à se faire des partisans pour cet effet; il les trouva bientôt, car le roi lui-même vint les lui fournir.
Rodolphe, duc deSouabe, était accusé, peut-être non sans raison, d'avoir formé des projets hostiles contre le roi et contre l'Etat '. Il connaissait le caractère du souverain, il savait mieux qu'aucun autre quelleétaitla véritable situation desaffaires; il voyait dans les Saxons des hommes qui détestaientHenri; dans Otton et Magnus, deux princes qui étaient profondément blessés; à Rome, un pape qui multipliait ses avertissements et ses menaces sans que le roi y fit la moindre attention. Peut-être voulait-il profiter de tout cela pour changer la situation de la Bavière vis-à-vis l'Empire. Henri l'invita plusieurs fois à venir se justifier sur les accusations portées contre lui; mais Rodolphe-, ayant devant les yeux le sort d' Otton et la conduite du roi à l'égard de plusieurs autres sujets qui, sans aucune formalité légale, avaient été condamnés par son autorité tyrannique, refusa de comparaître. Sachant que l'impératrice Agnès, actuellement une humble religieuse à Fructuaria, lui
' Ou ne pouvait rien lui reprocher, sinon qu'il était en bonne iuteiligeuce avec l'impératrice Agnès en Italie. Pfister, 2 part., p. 101. Alieni.
''■ «Licet a eiilpa remolissimiini se sciret, « dit Lanib. T. 1. 14
était (lévouée, parce qu'il avait épousé sa lille qui est morte peu de temps après son mariage, et qu'il lui avait rendu i)lusieurs services importants, il s'adressa à elle, et la supplia de venir en Allemagne pour conjurer l'orage qui commençait à gronder de tous côtés. Rodolphe, qui s'était toujours montré en héros, prit la résolution de chercher son salut dans les armes, s'il ne parvenait pas à se réconcilier avec le roi, plutôt que de se livrer entre ses mains.
Agnès consuUa plusieurs hommes sages, et quoiqu'elle eut rompu avec toutes les aiïaires de ce monde, pour ne s'occuper que de son salut, elle résolut, pour rétablir la paix qui est aussi une œuvre chrétienne', de faire le voyage d'Allemagne. Elle se rendit à Worms, où se trouvaient le roi , le duc et un grand nombre d'évêques, d'abbés et de moines, parmi lesquels figuraient Hugues, abbé de Cluny, Annon de Cologne et Sigefroi de Mayence, sur la protection desquels Rodolphe comptait beaucoup. Agnès le justifia si bien, que le roi lui rendit son amitié". Mais le duc savait que Henri n'oubliait pas facilement une offense, et qu'il n'attendait que l'occasion de se venger. Otton et Rodolphe, quoique ennemis
' JNec ab ecclesiastica fiinctione alienum fore judicavit.
* Ailles, après avoir Icriuiné l'affaire de Rodolphe, s'en retourna anssiiôt à Rome, où elle vécut encore cinq ans dans la plus grande sainteté. {Note du Traducteur.)
d'ailleurs, s'entendirent facilement'. Beitliold de Zaringen commençait également à remuer. Henri, voyant l'attitude menaçante des Saxons, et les dispositions peu favorables de plusieurs grands de l'Empire, envoya une ambassade à S^vcn 111, roi de Danemark, pour lui demander une entrevue à Bardewick, et pour s'assurer de ce côtélà. Swen était étroitement lié avec Henri HI, et n'était pas moins dévoué à son fds. Henri se rendit donc à Bardewick avec une suite peu nombreuse. Les deux souverains se firent un accueil cordial, et eurent une conférence secrète à laquelle l'évêque Adalbert, un des conseillers de Henri*, assista seul. S^Yen s'engagea par serment à soutenir le roi sur terre et sur mer contre ses ennemis, et notamment contre les Saxons. Henri promit, de son côté, de lui céder quelques grandes possessions sur la frontière. Quoique ces conditions dussent rester secrètes, les seigneurs saxons ne tardèrent pas à les apprendre par l'indiscrétion d'un des conseillers du roi-, ce qui
' Ces détails se trouvent dans un petit nombre d'auteurs, parmi lesquels est Lambert. D'apiès un acte de donation de quelques vignes au monastère de Saiut-Guibert, il paraît que Welf de Bavière et Otton de Saxe se trouvaient à Worms. (In Pezii Tbesaur., Anecdot., t. vi, p. 1, p. 258.)
* Bruno, de Bello Sax., p. 106; Chron. Magdeb., p. 293 ; Annaliste saxon, ann. 1073.
* Ce n'est pas l'archevêque de Brème, dont uous avons vu la mort. {N- <iu Trnd.)
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n'irrita pas peu l'cspiit rebelle dos Saxons. On était indigné de la conduite du roi. La guerre paraissait inévitable, car on faisait des préparatifs dans la résolution de prendre les armes , aussitôt que le roi ferait connaître la cession de la frontière.
De Bardc^^ick, Henri se rendit à Lunebourg. Cette forteresse construite par les ancêtres deMagnus, et transmise, par droit de succession, à Herrmann, son oncle paternel, était à la convenance du roi ^ Il espérait qu'une fois maître de celte place, il en ferait un point de ralliement d'où ses troupes s'étendraient sur les contrées voisines, et mettraient les seigneurs dans l'impossibilité de lui résister.
La ville, située sur les frontières des Saxons et des Luticiens (ces derniers possédaient tout le pays qui se trouve entre l'Elbe, TOder et la mer Baltique^), était de la plus haute importance pour les Saxons, qui, à chaque instant, étaient obligés de prendre les armes pour repousser les incursions des Luticiens^. Le roi, qui désirait vivement avoir Lunebourg, s'en empara, et y plaça une petite garnison de soixante-dix hommes sous les ordres d'Ebérard de Nellenbourg, qui devait observer de près Herrmann, parent du duc Otton. Pour colorer son injustice, Henri prétendait qu'à la
' L'AncalislesaxoD, ano. 1073, l'appelle un château appartenant à MagDus lui-même.
"L'empereur Henri leur avait déjà fait la guerre, comnae on l'a vu plus haut.
* Lamb., auD. 1073.
mort du duc Otton de Saxe, Lunebourg lui revenait, à titre de donation par Magnus, fils d' Otton, qu'il tenait encore en prison. Après cet exploit, il se retira ; mais Herrmann, à la tête de forces considérables, vint aussitôt assiéger la place'.
Le roi se trouvait, au commencement de l'année d073, à Bamberg, où, contre toute justice, il dépouilla le duc Berthold de Carinthiede ses Etats, quoiqu'il les lui eût solennellement garantis à lui et à son fils, qui portait le même nom, et les donna à un de ses parents nommé Marquard. On ne peut savoir ce qui a pu le porter à un acte aussi injuste et aussi révoltant; car il se créait par là un ennemi d'autant plus redoutable, que Berthold était un homme d'une prudence et d'une adresse consommées. Henri apprit dans le même moment (|ue Rodolphe se préparait à exciter de nouveaux troubles; cependant, à force de négociations, on arrêta encore l'explosion d'une guerre ouverte^. ', Les hommes sages qui pénétraient dans l'avenir voyaient devant eux de terribles orages ; tous ressentaient une profonde douleur en voyant qu'on violait toute règle de droit et de justice, qu'on brisait partout les limites des anciennes institutions, et qu'on foulait aux pieds ce qui était le chef-d'œuvre de sagesse et de prudence des précé-
' Brun, de Bello Sax., p. 106; Annalist. saxon, ann. 1073;
dents souverains. Cette douleur était dans Tâme d'Annon de Cologne, qui jusqu'à présent avait seul mis un frein aux passions déréglées du roi. Courbé sous le poids de l'âge, il se présenta au roi en le priant instamment de le décharger du fardeau de l'administration. Le roi accepta sa proposition avec plaisir, car il était souvent obligé de recevoir de lui des leçons sévères; plus d'une fois ses passions étaient contraintes de céder à la rigueur et à la fermeté du vieillard'. Ce qui causait le plus de peine à cet homme de bien, c'était le trafic qu'on faisait à la cour des abbayes et des évêchés; sa réputation même commençait à en soufTrir près du saint Siège-.
L'esprit turbulent se montrait de plus en plus dans la Saxe et dans la Thuringe. Ce qui doit devenir l'idée dominante de tout un peuple, doit entrer dans la tête de chaque individu ; il faut planter dans le cœur de tous une commune pensée pour que chacun sente la nécessité de la mettre à exécution. Rien ne réveille plus un homme et ne lui donne plus de vie que la détresse, le besoin et la résistance, surtout lorscpi'il voit dans l'esprit du peuple le souvenir de temps plus heureux. C'est pourquoi le malheur est aussi nécessaire h la vie que la tempête à la nature; le bonheur tue au sein
• Sigonius {de Regno ItaL, lib. ix, ann. 1072) appelle l'archevêque pœdogogum severissimum. Lamb., ann. 1078.
* Baron., ann. 1073.
d'un continuel repos; il faut à l'homme, pour vivre, une alternative de bonheur et de malheur. Le peuple de ces deux pays souffrait horriblement; plus il montrait de résistance, plus il manifestait la pensée de se soustraire à l'oppression, plus aussi son sort devenait malheureux. Les châteaux forts se multipliaient, les garnisons étaient renforcées, le pillage devenait plus aifreux. Henri craignait que les Thuringiens et les Saxons ne vinssent à comprendre que leurs intérêts étaient communs, et ne missent ensemble de grands obstacles à l'exécution de son plan contre la Saxe; c'est pourquoi , pour sauver les apparences de la justice, il voulait soumettre les Thuringiens à un joug qu'ils supporteraient avec moins de peine, celui du clergé'. Dans ce dessein, il mit de nouveau sur le tapis l'afiaire des dîmes; il s'adressa donc à l'archevêque de Mayence, l'assurant de son appui et de la punition des rebelles, s'il consentait à verser dans le trésor royal une partie de sa recette. Le roi avait un pressant besoin d'argent-; c'est pourquoi, au commencement de cette année, il envoya l'archevêque Annon, et Herrmann, évêque de Bamberg,
' «Ne manifestée tyrannidis notaretur, si conlra innocenles alqiie in regnum proprium lam barbaia crudelitale grassaretar, ut impietaletn suam qiiadam leligionis specie palliaret. »On doit pardonner à Lambert, lorsqu'on sa qualité de moine, il parle quelquefois de Henri avec aigreur.
' Les forts et les édifices construits sur les hauteurs avaient épuisé le trésor. Labb., Conc, t. ix, p. 1230. {Note du Traducteur.)
en Italie, pour y percevoir les impôts qui étaient dus au trésor'; mais les évêques en revinrent bientôt, comme nous le verrons, avec tout autre chose pour le monarque. Sur ces entrefaites, Sigefroi convoqua un synode à Erford^. Le sujet de la discussion était de savoir si les abbayes devaient renoncer à la dîme des terres qu'elles avaient cédées pour des constructions, et si l'archevêque pouvait exiger de sesarchiprêtrésplusdu quart de la dîme^. Le roi et l'archevêque y arrivèrent au jour désigné, et avec eux une nombreuse suite de savants ou de sophistes' qu'on avait fait venir de tous côtés, non pour expliquer les canons selon leur sens naturel, mais pour les faire plier aux caprices du prélat et pour soutenir sa cause par des subtilités, au défaut de la vérité. Dans cette réunion se trouvaient lïerrmann de Bamberg, récemment revenu de Rome; Hecel de Hildesheim, Epponde Ceits, conseillers du roi, et Bennon d'Osnabruc, qui tous devaient appuyer les intentions du prince et de l'archevêque^. Le synode était admirablement composé pour cet effet, car tous
' Herrman Corner, dit : •< Romammissi sunt causa colligendonim, quae régi Romaiiorum debebaolur. « Fioreiilini l'appelle il denaro regio.
« VI idus marlii. / . Labb., t. ix, p. 1230. Lambert dit de l'évêque : <> Episcopus vanissima spe aDimatus. «
' Mœser's Osnabr. Geschichte, 2' th., p. 103.
* Lamb. : « Magiio grege philosophoruin, imo sophislarun) . »
" Qtioiqu'au rapport de Lambert ils désapprouvassent
les évêques étaient amis du roi. Herrmann de Bamberg, qui avait fait le voyage de Jérusalem, mais sans en avoir rapporté l'esprit que ce temps malheureux demandait aux serviteurs du Christ, avait acheté son évêché à un prix exorbitant, et devait être favorable à Sigefroi et soutenir le roi, lorsque le pape proscrivait la simonie. Eppon se distinguait de tous les autres par son astuce et son habileté dans les procès ou dans toute autre affaire importante; il était sévère, mais aimant le luxe et les dépenses ' : qualité qui lui conciliait l'estime et l'attachement de Henri, qui, au reste, eut souvent à se louer de ses lumières. Quanta Bennon, il était intéressé à la perception de la dîme, ayant sur les bras une affaire du même genre ^. D'ailleurs, la force des armes devait suppléer, en cas de besoin, aux subtilités des savants; car le roi avait autour de lui des troupes nombreuses pour réprimer les efforts de quiconque voudrait s'opposer à son entreprise.
leur conduite; car Lambert dit : « Ne libère, quod senliebant, eloquerentur, et régis terrcre et privata archiepiscopi amicitia inliibebanlur. »
' Pauli Langii, Chron. Numhuregens. : « Prudens et facundissimus et in exequendis rébus causisque arduis peritus.... Henr. Episc. Epponeni propler singularem ipsius et induslriam et rerum experienliam valde dilexit, assumlum inter amicos suos et consiliarios prœcipuum et carissimum habuit. Qui vidons se honorari a rege, ei coraplacere gestiens eu m, quocumque pergebat, coniitabalur.
"^ Mœser's Osnabr. r.esch, 2" th., p. 103.
La principale espérance des Thuringiens était dans les doux abbés de Fiildc et de Hersfeld, parce qu'ils possédaient un grand nombre d'églises levant dîmes et une quantité de belles terres dans la Tliuringe. Les deux abbés étant interpellés de payer la dîme, commencèrent par prier l'archevêque de ne point porter atteinte aux anciens droits de leurs monastères, qui étaient fondés sur les privilèges de Charlemagne, sur les règlements des archevêques de Mayence, ses prédécesseurs, et sur des bulles de plusieurs souverains pontifes', et qui n'avaient jamais élé attaqués par aucun évèque de Mayence jusqu'à Luipold. L'archevêque entra en colère, et répondit que ses prédécesseurs avaient gouverné l'Eglise de Dieu en leur temps comme il leuravait plu; que, comme leurs diocésains étaient encore presque néophytes et faibles dans la foi ^, ils leur laissaient, par un sage ménagement, bien des choses qu'ils prétendaient que leurs successeurs retrancheraient avec le temps ; mais que, comme leur église est maintenant adulte et suffisamment afTermie^; comme il ne leur donnait plus le lait comme à des enfants, mais
' Sigon., Hist. de regno Ital.^ ann. 1073.
' Il faisait allusion sans doute à saint Boniface, l'apôtre des Allemands, car vuie composilion de 1061). a|). Scliœltgon et Kreisig, t. i, p. 25, dit : « Arcliiepiscopus sicnt de caeteris intra parochiam suain habilanlibiis, ita et de se/-' vis et colonis sancli Ronifacii décimas sibi vindicabat. »
' Jam adulte, vel polius senescente ecclesia. Lamb.
une nourriture plus solide, il prétendait exiger d'eux l'exécution des lois ecclésiastiques, 11 y ajouta qu'il fallait de deux choses l'une, ou se séparer de l'unité de l'Eglise, ou se soumettre à ces lois. Sur cela les Thuringiens conjurèrent l'archevêque que, si l'autorité du souverain pontife, les privilèges de Charlemagne, et l'indulgence de ses prédécesseurs ne pouvaient le fléchir, il laissât au moins partager les dîmes suivant les canons et l'usage universel de toutes les églises, et qu'il se contentât d'en prendre le quart et de laisser le reste aux autres églises. L'archevêque répondit qu'il n'avait pas pris tant de peine, ni remué cette affaire depuis près de dix ans, pour rien céder de ses droits et pour laisser partager la dîme à leur gré ' . Cette contestation dura deux jours entiers sans qu'on eût rien décidé. Les Thuringiens voulaient en appeler au saint Siège; mais le roi, prenant Dieu à témoin, protesta que, si quelqu'un osait le faire, il le punirait de mort, et ferait dans ses terres un tel ravage qu'on s'en souviendrait pendant des siècles. L'abbé de Hersfeld, effrayé du
' Cette réponse ne rappelle-t-elle pas celle que fil à un religieux de son ordi-e le célèbre Hardouin : « Croyez-vous » donc, disait-il, que je me serai levé toute ma vie à quatre » heures du matin, pour ne dire que ce que d'autres «avaient déjà dit avant moi? «Son ami lui répliqua: « Mais » il arrive quelquefois qu'en se levant si matin, on compose «sans être bien éveillé, et qu'on débile les rêveries d'une » mauvaise nuit pour des vérités démontrées. » (Aijdley.)
péril des siens, laissa au roi la décision de cette affaire, le priant de la terminer conformément aux règles de la justice. Après une longue délibération', on arrêta que dans dix églises où l'abbé recevait la dime, il en aurait les deux tiers, et l'archevêque le tiers, et que dans les autres églises ils partageraient par moitié; enfin que l'archevêque recevrait toute la dîme des églises de sa juridiction, et que ses domaines, en quelque diocèse qu'ils fussent, seraient affranchis de cet impôt.
Quand les Thuringiens virent l'abljé ainsi subjugué, ils se crurent perdus, parce qu'ils avaient compté principalement sur son habileté et sur son éloquence; ils promirent donc de payer la dîme. L'abbé de Fulde résista encore pendant quelques jours ; mais comme il ne pouvait obtenir la permission de s'en retourner chez lui sans avoir approuvé la décision du synode, il céda à la force, et consentit à partager les dîmes par moitié avec l'archevêque, à condition cependant que ses domaines en seraient exempts comme les siens. Le roi défendit aux deux abbés, sous peine de perdre ses bonnes grâces, de faire un appel au saint Siège, de quelque manière que ce fût'.
• Lambert donne ici des détails particuliers, tt il est probable qu'il les tenait de son propre abbé de Hersfeld. Cependant on ne peut décider si des légats du pape furent présents à ce synode,oul)it'u à celui (|ui lut tenu à Mayence en 1067 sur la question di s dime s. ]Nous avons encore deuv lettres de rarche\êque SigelVoi à Hildcbrandot à Alexan-
En quittant le synode, le roi se rendit â Ratisbonne pour y passer les fêtes de Pâques; il y fut accompagné par les grands de l'Empire, dont plusieurs reçurent des marques particulières d'amitié, entre autres ceux qui lui avaient montré un entier dévouement : de ce nombre était Rodolphe de Souabe. Mais le roi avait gravement offensé les Thuringiens , en faisant intervenir son autorité dans le synode. Leur mécontentement dégénéra en une haine amère : ils voyaient avec un extrême déplaisir qu'on ne faisait aucun cas de leurs droits, consacrés par une longue suite de siècles 5 ils sentaient qu'il était déshonorant pour eux d'être soumis aux caprices d'un prêtre, par un roi qui, méprisant leurs droits de justice et de liberté, était indigne du respect de ses sujets. Ainsi, au sein de l'Allemagne, tout était divisé et dans une horrible confusion. Le feu de la révolte
dre II. Dans la première, il remercie l'archidiacre: «Quod omnibus el legalioiiibus et rationibus nostris, quas ad sedem aposlolicam direximus, semper dexter stetistis el in omni disceptalione et negotio semper partes nostras, sapienliœ et bonœ voluntalis vestrae scuto defendistis. » Il le prie de faciliter l'accès du trône pontifical à la députation qu'il envoie, ajoutant qu'il ose compter sur son appui pour amener son œuvre à bonne fin, et porter le pontife à envoyer un légat au susdit synode. Dans la lettre au pape, il le prie d'envoyer un légat, pour tout rt'gler, ou d'approuver par écrit les actes du synode, et de menacer d'excommunication les Thuringiens rebelles. Foy. ces lettres dans Coleli, Conc. sacios.^y.. xii, p. 226, 227, etdansLabb., Conc, t. IX, p. 1232 et 1233.
222 VIE ET PONTIl iCAT [1073]
élail encore caché, mais il était embrasé dans tout l'inléiicur du pays; tous prévoyaient qu'il éclaterait bientôt avec un horrible fracas. L'épée était encore dans le fourreau, mais le dépit et la vengeance étaient dans tous les cœurs. Deux peuples qui avaient juré une haine éternelle au roi étaient disposés à de sanglants combats; blessés, humiliés, aigris, poussés à bout par la destruction de ce qu'ils avaient de plus sacré, de ce qu'ils avaient de plus fortement à cœur, leurs droits et leurs libertés ; exaspérés chaque jour par le pillage de leurs biens, par le déshonneur de leurs femmes et de leurs filles, par l'incendie de leurs demeures, ils ne pouvaient plus se contenir, surtout quand ils pensaient que tout cela venait d'un roi qui cherchait uniquement à les subjuguer, sans pouvoir dompter ses propres passions; qui commandait l'obéissance, lorsque lui-même n'observait aucune loi; qui punissait l'injustice et la violence, tandis que sous ses yeux on se livrait à toutes sortes d'infamies et de brigandages. Réduits à cette extrémité, les peuples de la Saxe et de la Thuringe regrettaient les anciens temps, où ils étaient plus heureux et plus libres, et se déterminaient à la guerre.
Si l'orage q ui était suspendu sur l' Allemagne était terrible, celui qui grondait du coté du midi était plus elfrayant encore. Depuis la victoire que l'autorité pontificale avait remportée sur le roi Henri,
à l'occasion de son divorce, elle faisait tous les jours un pas de plus. Ilildebrand s'occupait avec un soin particulier des affaires de Milan, et il parvint à extirper, au gré de ses désirs, la simonie. Le pape fit la guerre au même vice en Allemagne, comme on l'avait fait en Italie. 11 invita à comparaître devant son tribunal les évêquesde Mayence, de Cologne et de Bamberg. Il leur reprocha vivement de ne s'être pas opposés avec toute l'énergie de leur âme à la vente des dignités ecclésiastiques, de l'avoir encouragée, au contraire, en consacrant ceux qui les avaient achetées, et en entretenant avec eux des rapports d'amitié. Le pape leur parla avec tant de sévérité et d'une manière si menaçante, que Sigefroi voulut se démettre de son archevêché, afin de servir Dieu dans la retraite par une conduite plus régulière.
Mais le pape n'y consentit pas, ceux qui étaient présents le détournèrent de sa résolution. Herrmann de Bamberg, qui était accusé de simonie, n'ignorait pas les graves inculpations qui pesaient sur lui. Mais on dit qu'il avait eu la précaution d'apporter avec lui de riches présents pour le pape, et que par ce moyen il l'adoucit si bien, que non-seulement il lui pardonna, mais lui conféra le pallium et les autres honneurs archiépiscopaux '.
' Lamb.,aDn. 1070. Plusieurs auteurs combattent cette opinion. Baronius, ann. 1070, croit que l'indulgence du pape à l'égard de ce prélat suggéra à Lambert l'idée de la corruption. Fiorentini combat aussi celte accusation avec
Tous furent ol)lig(''s do promettre à Alexandre, sous la foi du serment, de ne plus se rendre coupables de pareilles fautes ; ils furent ensuite congédiés en paix. Annon reçut du pontife quelques reliques, entre autres le bras de saint Césaire martyr.
Peu de temps après arrivèrent de l'Angleterre à Rome des légats de la part de Lanfranc, archevêque de Cantorbéri, une des plus grandes lumières de son siècle; distingué par sa science et sa vertu, il avait dirigé pendant longtemps comme abbé plusieurs écoles savantes dont la renommée était parvenue aux contrées les plus lointaines ; ce ne fut pas sans regret qu'il accepta dans ces temps malheureux une dignité si importante, car il aimait mieux vivre dans la retraite et se livrer à l'étude ' ; c'est pourquoi il avait prié le pape de
beaucoup de vivacité, el Muralori la trouve peu vraisemblable.
' Lanlranc, qui a pris l'habit au monastère du Bec, était devenu abbé du couvent de Saint-Etienne, à Caen. 11 avait refusé rarchevêché de Rouen, malgré les vives sollicitations du clergé de celte ville. Guillaume le Conquérant, qui connaissait son mérite, voulait l'avoir en Angleterre ; il lui offrit donc l'archevêché de Cantorbéri : mais Lanlranc résista au roi, et n'accepta qu'après avoir reçu un ordre du saint Siège. On sait que Lanfranc était le plus terrible adversaire de Bérenger. La méthode dont il se servait pour le réfuter était celle de Terlullieu et de saint Vincent de Lérins. Le morceau suivant nous en fournil un modèle, en nous monlranl en même temps quelle était la croyance de l'Eglise à cette époque : >* Si ce que vous » croyez du corps de Jésus-Christ est vrai, il s'ensuit que
le décharger d'un si pesant fardeau, et de le renvoyer dans son couvent; mais le pape était loin d'y consentir. Lanfranc demanda donc par ses légats le pallium, que, d'après un ancien usage, les archevêques anglais allaient eux-mêmes demander à Rome, pour montrer par là leur dépendance du saint Siège; cependant, depuis Jean XX (1027), cela était tombé en désuétude. Hildebrand sentait toute l'importance d'une pareille coutume, pour
» tout ce que l'Eglise universelle répandue dans toutes les » nations eu croit est faux. En effet, tous ceux qui se glori- » fient d'êtrechréliens, de quelque pays qu'ils soient, seglo- » rifient aussi de recevoir dans l'Eucharistie la vraie chair » que Jésus-Christ a prise dans le sein de laVierge. Interrogez » tous les peuples de l'Occident qui ont quelque connais- » sance de la languelatine ; interrogez les Grecs ; demandez » aux Arméniens et à tous les autres chrétiens des diverses » nations du monde ; ils vous répondront tous unanime- • ment qu'ils professentla même foi.Or, silajfoi de l'Eglise » universelle peut être fausse, il faut dire, ou qu'il n'y a ja- » mais eu d'Eglise catholique, ou que l'Eglise a péri : blas- » phème dont tout catholique aura horreur..,. Vous ré- » pondrez : l'Eglise a été, elle s'est étendue dans tout le » monde ; mais, par l'ignorance de ceux qui ont mal en- » tendu l'Ecriture, elle est tombée dans l'erreur, elle a w péri. Proposition sacrilège dont l'Evangile, les prophètes I) et les saints Pères ont démontré la fausseté ! Le Seigneur » a promis à sa sainte Eglise qu'il ne l'abandonnerait ja- » mais ; Voici, lui a-l-il dit, que je suis avec vous tous les n) jours jusqu'à la consommation des siècles. » (Lanf. de £ucAamf.)— S.Auguslin s'était déjà servi du même raisonnement contre les Donatistes : « Ecclesia jam non est, periit. O impudenlem vocem! T. iv, p. 1105.» [Note du Trad.)
ne VIE ET PONTIFICAT [1073]
l'exécutioc de son plan, c'est pourquoi il écrivit à l'archevêque la lettre qui suit^ :
« Nous avons appris avec peine ce que vos députés nous ont annoncé de votre part, et il nous en coûte beaucoup de ne pouvoir satisfaire votre désir en vous envoyant, quoique absent, iepallium. Que cela ne vous cause aucune peine; car si nous avions vu que de notre temps on eût accordé cette faveur à un archevêque absent, nous vous aurions certainement fait partager cet honneur sans vous causer de fatigues. Mais nous regardons comme de la dernière importance que vous veniez vous-même au seuil des apôtres, afin que nous puissions conférer ensemble sur celte affaire et sur d'autres. Au reste, quand nos légats arriveront auprès de vous, recevez-les avec votre bienveillance accoutumée, et cherchez à faire ce qu'ils vous diront, avec la soumission qui convient à un fils de l'Eglise et à un saint prêtre.» L'année suivante Lanfrancvint se jeter aux pieds du pape, avec Thomas, archevêque d'York, pour recevoir le paUium. Le pontife les accueillit avec respect et affection, comme des prêtres du Seigneur. H rendit à Lanfranc des honneurs tout particuliers; car lorsqu'il fut présenté, Alexandre se leva de son siège, s'approcha de lui et dit qu'il ne lui donnait pas ces marques d'estime parce qu'il était ar-
• La lettre est dans Baron., Annal., ann. 1070.
chevêqiie, mais parce qu'il était son ami et son maître dans la science *. « Maintenant, continuat-il, que j'ai fait pour vous ce que demandaient l'honneur et l'estime, faites vous-même ce qu'exigent la justice et l'usage de tous les archevêques, prosternez-vous aux pieds du représentant de saint Pierre. » Lanfranc fit cet acte d'humilité, et reçut avec des marques d'affection ce qu'il était venu chercher ^
Ainsi en très-peu de temps on vit aux pieds du pape quatre archevêques, qui reconnaissaient leur infériorité et leur dépendance, et qui apprenaient que le pontife romain , comme le monde, pouvait les juger, les honorer ou les dégrader. Le pape les avait tous gagnés, car la cour de Rome savait parfaitement que quiconque veut gouverner la foule, doit d'abord gagner ses chefs qui sont la voix du peuple. En Allemagne, tout émanait désormais de Cologne et de Mayence ^;
* Que ces paroles soQt belles! elles sont un hommage éclatant rendu à la science, que la cour de Pvome a toujours si puissamment encouragée. {Note du Traduct.)
' Wilh. Malmesb., de Rébus ge.it. Pontifie. Anglicorum. Dans une lettre de Lanfranc au pape, il parle de deux^a/lium que celui-ci lui aurait accordés comme une faveur particulière : « Unum de allari ex more, alterum quo sanclitas vestra missas celebrare consueverat *. »
^ Témoin la conduite de Sigefroi dans l'affaire de Charles, évéque de Constance.
* On ne trouve dans l'tiistoire que deux autres exemples de ces deux pallinm; l'un pour Hincmare de Reims, 1 autre pour Brunon de Cologne. {Note du Trad.)
c'est là que les prélats pouvaient être jugés, déposés ou consacrés, au nom du saint Père. L'administration d'Annon mit l'Etat entre les mains du pontife romain. Le pape choisit Lanfranc pour son légat en Angleterre, et lui donna toute autorité dans les décisions ecclésiastiques'. L'année suivante, Lanfranc montra, dans la discussion avec Thomas, archevêque d'York, relativement à la prééminence du siège de Cantorbéri, quel digne champion la cour de Rome avait acquis en sa personne. Lanfranc parla du siège de saint Pierre dans des termes que peu d'écrivains avaient encore employés en Angleterre* : « Le Seigneur, notre rédempteur, dit-il, a adressé ces paroles à l'apôtre : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, je te donnerai les clefs du royaume
' Dans une lellre d'Alexandre à Guillaume le Conquérant, il s'exprime ainsi : « I» causis perlractandis et definiendis ita sibi noslrœ et apostolicœ auctoritalis vicem dedimus, ut quidquid iii eis, justitia dictante, determinaverit, quasi in nostra prœsentia defiuitun), deinceps firmum et indissolubile teneatur. « Fov. Labb., t. ix, p. 1124.
* Le langage de Lanfranc semble étonner M. Voigt ; cependant il n'a rien d'extraordinaire, car ce que dit Lanfranc au sujet du saint Siège a été dit par les évéques, les conciles, les Pères et les docteurs de tous les siècles. Les paroles de Lanfranc ne renferment rien de nouveau. Saint Augustin, pour ne citer qu'un seul, parle aussi clairement quand il dit : « In romana Ecclesia semper apostolicap cathedrœ viguit principatus (t. ii, p. 91). Duo concilia missa sunt ad sedem apostolicam, inde etiam rescripta venerunt, causa finita est, error ulinani finiatur. » T. iv, p. 410. {Note du traduct.)
des d'eux ! S'il l'avait voulu, il aurait ajouté : Et je veux donner le même pouvoir à les successeurs. Mais de ce qu'il ne l'a pas dit, il ne suit pas que les successeurs de Pierre n'aient pas droit au même pouvoir et au même respect. Car tous les chrétiens ont dans le cœur cette pensée qu'ils doivent trembler aux menaces du successeur de saint Pierre, et se réjouir quand son visage est serein. Car, en matières ecclésiastiques, tout est terminé dès qu'une sentence est approuvée par le jugement du saint Siège. L'Eglise romaine est supérieure à toutes les autres Eglises ; ce qui est approuvé par elle, doit l'être dans toutes les autres ; ce que le Christ dit à Pierre, il l'a dit par lui à tous ses successeurs ' . » Lanfranc gagna son procès sur la prééminence, il triompha, et se montra digne de son rang^. A partir de ce moment il agit conformément aux vues du saint Siège, faisant la guerre à la simonie et à l'incontinence des clercs'^, élevant et déposant des évêques. Lanfranc conserva pourHildebrand une estime et une affection sans bornes , il promit de lui témoigner la
* Ces paroles se trouvent dans Baron., Jnnal. ,ann. 1072. C'est avec plaisir et à dessein que je cite les paroles des contemporains qui ont joui de quelque importance, afin qu'on puisse apprendre dans ce livre à connaître non-seulement Grégoire, mais Grégoire et son siècle.
* Voy. Coleti, Collect. sacros.^ t. xii, p. 194; et Labb., t. IX, p. 12t6.
* Lanfr., Canon., epist. iv, in Colet. Coll. conc, xii, p. 202; cl Labb., I. ix, p. 1216.
reconnaissance qu'il lui devait, chaque fois qu'il en trouverait l'occasion'.
Ainsi raffermi par la considération des archevêques et d'une grande partie desévêques; ainsi soutenu par le glaive des Normands et par la puissante maison de Canosse, le pape résolut, à la fin de ses jours, de mettre à la vie déréglée du roi d'Allemagne quelques bornes qui semblaient nécessaires pour le salut de l'Eglise et le bien de toute la chrétienté. Depuis longtemps on avait reçu à Rome la nouvelle du mécontentement des Saxons contre le despotisme et l'inconduite du monarque. Le saint Siège pouvait compter sur la disposition des peuples, et tenir au chef de l'Etat un langage plus ferme et plus sévère, puisque ses avertissejnents doux et paternels n'avaient produit aucun effet. Lorsqu'au printemps le pape se trou vaità Lucques, Béatrix et Mathilde se rendirent près de lui ; on délibéra sur les moyens de ramener Henri à de meilleurs sentiments. On voulait d'abord le traiter avec ménagement, à cause de sa parenté avec ces deux princesses; mais on jugea par tout ce qui s'était passé que l'indulgence serait inutile^. Lorsdonc qu'Annon de Cologne et Herrmann de Bamberg voulaient quitter Rome pour s'en retourner en Allemagne, Alexandre leur donna des lettres pour
' La lettre est dans Barouius, an». lOVI.
« riorentini, aiin. 1072; Doininizon, f itaMathUdis.
fl073] DU PAPE GREGOIRE VII. 231
le roi, avec l'invitation de comparaître devant le siège de saint Pierre, afin de rendre compte de sa conduite et de sa vie passée, et de se justifier sur la simonie et sur d'autres méfaits non moins graves'.
C'est pour la première fois qu'on reçut en Allemagne une pareille nouvelle , de cette Italie sur laquelle les empereurs germains avaient régné si longtemps, de cette Italie qui si souvent a été forcée de se soumettre à leur glaive triomphateur, et de plier sous leur pouvoir arbitraire. Si, dans toute l'étendue de l'Allemagne, l'indignation des peuples n'avait pas été à son comble, si des populations entières n'avaient pas déjà appelé la vengeance du Ciel sur les injustices du roi, et qu'elles n'eussent pas formé le vœu de le voir puni par des malheurs semblables aux leurs, cette nouvelle aurait causé une surprise générale, elle aurait jeté tout le monde dans la consternation, et soulevé l'Empire contre le pontife de Rome. Car le peuple d'Allemagne était toujours attaché à ses princes, il les entourait avec joie dans la paix comme dans la guerre, leur restait fidèle dans le malheur, môme sous le poids d'une usurpation étrangère. Il soutenait leurs sceptres, combattait pour leurs couronnes et priait pour leurs familles, même sur le champ de bataille.
* Abbat. Urspei'g, C/iz-o/?., ann. 1073; Olto Frising, vi, p. 34.
Oui; si Henri avait possédé le cœur de ses sujets, les Allemands ne seraient pas restés indifférents dans cette circonstance ^; du moins ils n'auraient pas montré de joie à la réception d'un pareil avertissement.
Cependant cet acte ne produisit d'autre effet que celui de faire rentrer momentanément le prince en lui-même, et de lui faire prendre la résolution passagère de changer de conduite. Car Henri devait nécessairement faire de sérieuses réflexions sur sa position actuelle : il avait près de lui deux peuples extrêmement irrités et des seigneurs puissants dont la fidélité devenait de jour en jour plus chancelante; il avait autour de lui des évêques dévoués au siège de Rome, et dont le chef menaçant avait pour défense, non-seulement sa puissante parole, mais encore la force des armes.
Telle était la situation des affaires lorsqu'on apprit la mort d'Alexandre, qui a expiré le 22 mars^ 4073 ; il est probable que les résolutions de Henri s'évaporèrent aussitôt. Alexandre acquit aux yeux de la postérité la gloire d'avoir entrepris et exécuté ce que demandait son siècle; d'avoir posé la base du développement de la papauté; d'avoir
• Peu d'auteurs ont cru celle circonslance digne de leur altention , et on n'a pas même conservé la lettre d'Alexandre.
» D'après d'autres écrivains, le 23. Lambert n'en indique pas le jour.
ouvert un chemin que devait parcourir un grand homme, à l'étonnement de tout l'univers. Si on ne voulait reconnaître dans ce pontife qu'un bras vigoureux dont se servait un esprit plus puissant, ii mériterait encore l'éloge d'avoir eu la force de laisser faire K Mais Alexandre était plus qu'un instrument de Hildebrand ; il partageait sans doute ses idées, il était intimement convaincu qu'elles étaient utiles et nécessaires, quoique dans son esprit elle n'eussent pas encore la clarté, la perfection et la vivacité qu'on pouvait désirer, quoique dans sa conduite elles ne fussent pas encore en parfaite harmonie. Mais elles ne pouvaient pas avoir dans sa tête la même vivacité qu'elles avaient dans celle de Hildebrand, parce qu'il les avait empruntées; tandis que Hildebrand les avait conçues et pouvait seul les conduire à leur maturité; car les idées ne reçoivent leur vie, leur énergie, leur force invincible, et ne se produisent dans le monde, avec toutes leurs conséquences, que par celui qui les conçoit, qui les nourrit, qui les fortifie et leur donne toute l'impulsion nécessaire^.
' Le soldat ne partage-l-il pas la gloire d'avoir gagoé uoe bataille, quoique le général seul ait pu, par son génie, rendre utile la bravoure du guerrier?
* C'est pourquoi toute guerre contre les idées est inutile. L'idée ne meurt jamais, quoique le voile sous lequel elle est présentée puisse être détruit ; après avoir parcouru sa carrière, elle rentre dans l'éternité, où elle continue de vivre éternellement.