‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Vojage de Grégoire en Italie. — II cherche à rétablir la pureté de la foi dans la Sardaigne et à se créer des appuis dans l'Italie supérieure. — Lettre du pape à Philippe I", roi de France. — A la prière de Rodolphe de Souahe, il intervient dans les affaires d'Allemagne. — Conférence de Corvey. — iNaissance de Conrad. — Traité de la Werra. — Henri cherche à l'éluder. — Destruction de Harzbourg. — Le pape prêche une croisade. — Insurrection à Cologne. — Concile de Rome. — Grégoire envoie des légats en Allemagne. — Mauvaises dispositions du clergé allemand. — Lettres de Grégoire à Henri. — Résistance du clergé de France et fermeté du pape.— Ses sentiments pour Guillaume le Conquérant. — Guerres civiles de Hongrie. — Henri se prépare à faire la guerre aux Saxons.

Le roi était revenu à Worms; il invita les archevêques de Cologne et de Mayence à une conférence, dans laquelle il les pria de négocier avec les Saxons pour les engager à lever les sièges des forts, ou du moins à accorder un armistice. Les évoques ne se chargèrent pas volontiers de cette mission, prévoyant l'inutilité de leur démarche ; cependant ils invitérentles princes saxons à une réunion à Corvey, pour la première semaine après l'Epiphanie '.

Los Saxons et les Thuringiens croyaient avoir

• Lanib.. in fine ^ arin. 1073.

complètement secoué lejougetpouvoir jouir d'une entière liberté '. Il n'était plus question de dîmes dans la Thuringe ; ce qui causait partout une grande joie. On restait volontiers sous les armes pour conserver ses droits et ses libertés, et quelque pénible que fût la situation présente, et quelque sombre que fut l'avenir, on ne comptait pour rien les sacrifices qu'on était obligé de faire pour la liberté et l'honneur, pourvu qu'on se rendît digne de la vertu des ancêtres.

Vers la fin de cette année, le pape commença aussi à exercer quelque influence dans la guerre des deux peuples contre leur souverain. Il entreprit un petit voyage en automne^. De Rome il se rendit à Laurent; là il écrivit une lettre à Wratislas, duc de Bohême. Le pape lui avait envoyé précédemment des légats pour terminer une affaire qui avait causé de grands troubles dans le pays. Jaromir, frère de Wratislas, avait élevé des prétentions sur une partie du duché, à la mort d'un autre frère, Spitignew (duc de Bohême depuis 1055); mais comme son père l'avait destiné à l'état ecclésiastique, Wratislas s'opposait à ses désirs. De dépit, Jaromir se retira en Pologne et prit du service dans l'armée de Boleslas II, et lorsqu'en 10G7 l'é-

• Aven lin.

* Sa dernière lettre, datée de Rome (lib. i, 16), est de« calendes de juin. Il faut placer son voyage après l'époque de ces lettres, comme l'a fait Baron., Annal., ann. 1073.

\êquede Prague vint à mourir, Jaromir changea l'épce contre l'habit ecclcsiaslique dans le dessein de devenir évoque de Prague. Mais il avait pour conipéliteur Lanzo, un savant et noble Saxon, qui était Aivorisé par Wratislas. Jaromir intéressa en sa faveur Otton et Conrad, ses frères, et toute la noblesse bohémienne; de sorte que Wratislas fut contraint, dans une assemblée, de consentir à l'élection de son frère.

Ceci devint la cause d'une éternelle dissension entre les deux frères : Jaromir, qui avait pris le nom de Gérard, voulait aussi exercer sa juridiction sur le diocèse d'Olmutz, et trouvant de la résistance, il voulait la rompre par la force des armes ^. L'évêque d'Olmutz s'en plaignit au pape '. Des légats furent chargés d'examiner l'affaire et de la décider. Le duc les reçut avec beaucoup de

* Ce récit manque de clarlé. Pour comprendre M. Voigt, il faut se rapi)ek'r que l'évêché d'Olmutz, uni depuis quatre-vingt-dix ans à celui de Prague, en fut séparé sous Wratislas, et du consentement de Sévère, évêque de Prague et prédécesseur de Jaromir, et qu'il fut donné à Jean. Jaromir, se voyant en possession de l'évêclié de Prague, ne voulut pas approuver celle séparation, qui nuisait à ses intérêts, et prélendit que Sévère n'avait pas le pouvoir de faire ce préjudice à ses successeurs. Mais le duc Wratislas voulait la soutenir, parce qu'elle était son œuvre ; il se déclara donc pour l'évêque Jean contre sou frère. Jaromir ne s'en tint pas là, il en vint à la violence, et fit maltraiter l'évêque Jean et ses serviteurs. Ce fut alors que l'évêque Jean recourut à Rome. {Note du tracl.)

• Histoire de la Bohême, par Pelzel, p. 66.

bienveillance'. Mais les partisans de Jaromir, regardant comme une chose nouvelle que le saint Siège se mêlât d'une telle affaire *, ne firent aucune attention à la décision des légats. Le pape exhorta donc le duc Wratislas à inspirer à son frère de meilleurs sentiments et à le faire obéir aux légats-. « Si Jaromir ne se laisse pas persua- » der, nous confirmerons, dit-il, la sentence d'in-

* Epist., I, 17.

* Grégoire en donne la raison : c'est que depuis longtemps, par la négligence de ses prédécesseurs, on n'avait vu dans ce pays des légats du saint Siège, Les paroles adressées à V.'ralislas sont remarquables : « Qiioniam enim antecessoi'um nostrorum negligenlia, et patrum veslrorum, qui hoc fieri postulasse debuissent, agente incuria, aposlolicse sedis nuntit ad parles vestras raro missi sunt, quidam vestrorum, hoc quasi novum aliquid existimantes, et non considérantes sententiaiu Domini dicentis -.Qui -vos recipit^ me lecipit^ et qui vos spernit^ me spernit (Luc, x), legatos nostros contemptui habent, ac proinde dum nullam debilam reverentiam exhibent, non eos, sed ipsara veritatis senlenliam spernunt. » {£pist., i, 17.) Grégoire indique ici, comme il le fait encore ailleurs, la vraie cause du mauvais état de l'Eglise : c'est la négligence de ses prédécesseurs. Les papes prédécents avaient fait les plus sages règlements contre la simonie, l'invesliture et l'incontinence des clercs; mais ils manquaient de fermeté dans l'exécution, et les règlements ne furent point observés. C'est pourquoi Grégoire éprouva tant de difficultés. {Note du traduct.)

* Grégoire mit tout en oeuvre pour assurer à ses légats ime haute considération ; c'est là le but d'un grand nombre de ses lettres. Il les appelle les fils et les envoyés de Dieu et de S. Pierre (i, 8}. On peut voir dans la deuxième lettre, lib. 11, quel langage il tenait à ceux qui ne recevaient pas bien ses légats. Il s'appuyait souvent sur ces paroles de l'Evangile : Qui vos recipit, me recipit, et qui vos sper-

» terdit prononcée par les légats, nous le traiterons » plus durement en tirant, pour sa perte, le glaive » de l'indignation apostolique, afin que lui et les » autres apprennent combien est grande la puis- » sancedu saint Siège*. « Le pape pouvait compter dans cette afftiire sur le dévouement de ^Vratislas^ Il évoqua donc la cause à son propre tribunal, manda à Rome Jaromir et Jean, évoque de la Moravie ^. Mais Jaromir répondit au pape que ses revenus lui ayant été enlevés par son frère, il lui était impossible de fournir aux frais du voyage. Alors Grégoire pria le duc de lui rendre ses biens et de l'envoyer à Rome avec l'évéque de la Moravie et avec quelques autres hommes dignes de foi ^.

nit^ me spernit (i, 17; ii, 73). Il donna à un légat envoyé dans la Corse le pouvoir « ut ea, quae ad ordinem sacra* religionis perlinent rite exsequens, juxla i)rophelœ dictum, evellat et destruat, aedificet et planlet (v, 2, 4}. » La lettre 2, lib. vi, est bien remarquable sur ce sujet.

* Si vero neutrum horum facere acquieverit, et senlentiam legatorum nostrorum de suspensione sui officii in eum promulgalam firmabiraus, et durius conlra eum, scilicet usque ad interneciem, gladium apostolicae indignalionis evagiuabimus, sicque fiet ut ipse et per eum plures alii experianlur, quantum hujus sedis auctorilas valeat. (I, 17.) {Note du traiL)

* C'est ce que prouvent les lettres 1, 17, 38. Dans cette dernière lettre, Grégoire cherche à attacher VVralislas entièrement à son parti. AVralislas avait reçu de son prédécesseur une mitre, faveur qu'Alexandre n'a accordée à aucun autre laïc (i, 61).

« Epis t., I, 44 et 45.

* Ceci arriva au commencement de l'an 1074, lorsque Grégoire était de retour à Rome.

Dans cet intervalle, Sigefroi de Mayence s'avisa de se constituer juge de ce différend, enqualitédc métropolitain. Mais il reçut de Grégoire nne lettre bien sévère '. « Vous ne devez pas entreprendre, » lui dit le pape, d'appeler à votre tribunal une » cause qui ne concerne que le siège de Rome; » ne commettez plus une pareille faute, pensez » plutôt que le jugement du saint Siège ne peut » être récusé ni par vous ni par aucun patriarche; » qu'il ne vous est pas permis de vous attribuer » ou d'entreprendre quelque chose contre l'Église » romaine, sans la grâce de laquelle vous nepour- » riez pas même rester à votre place; et que, le » pape est seul juge de ce différend. »

Les évêques comparurent devant le pape. Jaromir reconnut une partie de ses fautes; mais il nia qu'il eût frappé l'évêque Jean, ou qu'il eût fait raser les cheveux et la barbe à ses serviteurs. Mathilde de Toscane se trouvait alors à Rome. Le pape avait déjà prononcé la déposition de Jaromir; mais sur la prière de Mathilde, qui était une de ses parentes, il obtint son pardon et la restitution de son èvêché ^. Le pape le renvoya donc à Wratislas avec une lettre de recommandalion, mais il remit le jugement définitif de l'affaire

' Epist., I, 60 el Gl. Il dit au duc : « Sigefridam... duri- 1er increpavimus. »

* Fiorenlini, p. 117, où se trouve un passage extrait des Annales polonaises de Dugloscli. Le pape dit dans sa lettre à AVralislas (i, 78) : « Congruam salisfactionem dedil. »

à un prochain concile, il pria le duc de laisser cnlrc los mains de l'évcque d'Ohnulz les terres conlcslécs, de ne pas entrer en discussion avec son frère sur les plaintes qu'il avait laites contre lui et de vivre en bonne intelligence '.

Grégoire se rendit de Laurent à Albano. Là il reçut deux moines de Constantinople avec une lettre qui lui était adressée. L'empereur de l'empire d'Orient, Michel VIII (Parapinaces, qui était parvenu au trône en 1071), ayant appris l'élection de Grégoire, lui envoya une lettre de félicitation. Le pape crut l'occasion favorable pour remplir un vœu formé depuis longtemps, qui était de réunir les Églises d'Orient et d'Occident. Il envoya donc à l'empereur, Dominique, patriarche de Venise, avec une lettre dont voici la substance : « Nous dési- » rons ardemment rétablir, entre l'Église romaine » et l'Église de Constantinople, sa fdle chérie, l'u- » nion qui existait dans les anciens temps. Vous » savez que du temps de nos prédécesseurs cette » union a été aussi utile au siège de Rome et à la » tranquillité de l'empire (lue le refroidissement » de la charité leur a été nuisible. Vous pouvez » ajouter foi à tout ce que vous dira notre envoyé, » et lui confier tout ce (pi'il plaira à Votre Majesté » de nous communiquer ". » Soumettre l'Église de Constantinople à celle de Kome, telle était

• Epist., I, 78.

• Epis t. ^ 1, 18.

la pensée fixe de Grégoire pendant toute sa vie.

Le pontife alla ensuite visiter le Mont-Gassin; là il amena avec lui jusqu'à Bénévent l'abbé Didier, homme très-savant et d'une grande expérience dans les affaires. Au mois d'août, il conclut avec Landolphe VI, prince de Bénévent, un traité par lequel celui-ci consentit à perdre sa dignité s'il devenait infidèle à l'Église de Rome, au pape ou à ses successeurs ; s'il accordait à quelqu'un une investiture sans la permission et sans l'agrément du souverain pontife de Rome; si, par quelque voie que ce fût, il changeait la constitution de Bénévent ou nuisait à quelque membre de l'Église, sans pouvoir se justifier devant le tribunal du siège apostolique \

Après avoir terminé cette importante affaire, il continua sa route jusqu'à Capoue ^. Richard F"" gouvernait alors cette ville; il était auparavant comte d'Aversa, de la race des Normands, beaufrère de Robert Guiscard (par Nicolas II), chef de la principauté de Capoue qu'il avait reçue du pape à titre de fief, et prince de la ville de Gaëte dont il tirait son titre de duc ^ de sorte que toute sa

' Ce traité se trouve dans le recueil des lettres de Grégoire après la IS*" du livre i'"' ; Léo Osliens., m, 35; Labb., ConciL, t. X, p. 20.

* D'où il a écrit à Rodolphe de Souabe, à Rainald et à Anselme. Voy. Epùt., Jib. t, 19, 20, 21.

* Comparez VHistoire (VJtalie, par Muratori, vi^ part., p. 332, 334, 415, elc.

puissance venait du siège de Rome. Grégoire avait alors besoin du secours des puissances temporelles. C'est pourquoi il exigea du prince la promesse et le serment de secourir l'Église de Rome par ses conseils et l'appui de son bras, au risque de sa vie et de sa liberté ; d'aider l'Église romaine à reconquérir, à conserver et à défendre, contre tous ses ennemis, les biens de S. Pierre ' ; de contribuer de tout son pouvoir à raffermir le pape dans la possession de sa dignité et de ses domaines; de lui rendre toutes les églises qui se trouvent sur son territoire avec leurs dépendances, et de les défendre en cas de besoin. 11 s'engageait également à prêter serment de fidélité entre les mains de l'empereur Henri s'il y était requis par le pape actuel ou par ses successeurs, et si ceux-ci meurent avant lui, à prendre l'avis des cardinaux, des prêtres et des laïques, et à élire avec eux un successeur digne du souverain pontificat. 11 termine en prenant l'engagement formel d'observer tout cela envers le pape actuel et ses successeurs, si toutefois ils lui confirment l'investiture qu'il a reçue du saint Siège.

Ces assurances d'un dévouement sans bornes, cette soumission des princes à la suprématie du pape étaient de la plus haute importance pour le

• S. Rom. Ecclesise libi adjutor ero ad leiiendum et acquirendum, el defeodeDdiim rcgalia S. Pelri. Labb.^ t. x. pag. 23. :

plan de Grégoire. Il avait l'espérance fondée que ses ordres seraient reçus et exécu tés sans obstacles ; car il avait, contre ceux qui n'étaient pas encore soumis, non-seulement la parole, mais encore une épée dont il devait menacer l'année suivante Robert Guiscard. En un mot, il trouvait dans les princes une ancre contre l'orage qu'il voyait dans le lointain.

Il resta à Gapoue j usqu'au milieu de décembre ' . Ce fut de là qu'il écrivit à Rodolphe pour l'exhorter à travailler de tout son pouvoir à la conservalion de la paix en Ire l'Empire et le siège de Rome. Le même jour il commença à mettre quelques bornes à l'influence de Henri sur les affaires ecclésiastiques. Anselme, un homme pieux et savant, nommé par le pape Alexandre à l'évêché de Luc- ({iies, avait reçu du roi l'anneau et le bâton pastoral en lui prêtant serment de fidélité. Grégoire lui en fit de vifs reproches. Anselme, se repentant de sa faute, quitta secrètement son évêché et se retira à Cluny pour faire pénitence sous l'habit de moine. Mais Grégoire le rappela bientôt, et le rétablit dans sa dignité. Anselme remit entre les mains (*lu pape tout ce qu'il avait reçu du roi'^. Ayant prié Grégoire de lui tracer un plan de conduite, celui-

' La dernière letlre écrite de Capoiie est la 30' du liv. i'. Elle est datée du 17 des calendes de décembre.

* Extrait de la l'elation d'un prêtre d'Anselme, dans Baron., Jnnal.^ ann. 1073. — Voy. aussi Greg., Epist., i, ii, et Eiorenlini, à la (in de 1073.

ci lui répondit de Capouc qu'il ne devait point recevoir de la main du roi l'investiture de son évôché, jusqu'à ce que le prince, ayant satisfait à Dieu pour la faute d'avoir entretenu des rapports avec des excommuniés, ait fait sa paix avec le siège de Rome, paix à laquelle travaillaient l'impératrice Agnès, la comtesse Béalrix avec sa fille, et Rodolphe, duc de Souabe '. Grégoire réussit parfaitement dans cette affaire, personne ne le contredit, pas même le roi. Ces petits succès devaient le conduire plus loin et le mener à l'accomplissement de son chefd'œuvre qu'il tenait encore caché.

Le motif du long séjour de Grégoire à Capoue était l'inquiétude que lui donnaient les Normands'^.

« Epist., 1, 21, el Epist., i, 20. On peut voir dans celle dernière lettre combien vivement Grégoire désirait alors la paix : « Tu et dilectissima filia noslra Agnes imperatrix, quod eum et S. Romanam ecclesiam diligeretis, et nos pro ea ex longo experti sumus, sic novistis quid de rege sealiam,quid eliam de eo velim, ut nemo eo niundanis ditiorem vobis melius. Novistis enim,... qiiam sa'pe uliique dixerim, quod eo religioue sancliorem uuUum vellem vivere ; hoc scilicet menti mecuui versans : si cnjuspiam privati et alicujus principis boni mores, vila et religio honorisanctœecclesiœ existant, el augnienlo; quidillius, qui laicorum caputest,qui rex est, et Roma;(I)eo annuente) luturus imperator? Quod religioneni scilicet diligere, bonos ex dilectione vera sibi adhibere, res ecclesiariun augnientare el defenderc, testis mihi Deus sil, eum vellem, et ex toto corde optareni, quod eum velle aliter non speramus, nisi malorum consilia, utvenenum vitel, bonorum vero.... acquiesçât, etc., etc. »

* Comme il le dit lui-même dans la 25' lettre du I" livre.

Car plus Robert Guiscard faisait de progrès par ses armes et s'agrandissait, moins il respectait le lien féodal qui l'allachait au siège de Rome. Grégoire veillait avec grand soin aux intérêts de l'Eglise; mais malgré tous ses efforts pour maintenir la paix, il n'y réussit pas. Robert montrait par son exemple que plus on a, plus on veut avoir ; il ne laissa de repos à ses soldats vainqueurs que quand l'année suivante le pape rompit entièrement avec lui, après s'être assuré de l'appui des princes de Bénévent et de Capoue. Car ce qu'on admirait le plus dans Grégoire, c'est qu'il préparait ses plans avec une extrême prévoyance ; il étendait ses réseaux en secret ; son tissu devenait si solide, que, quand il le mettait au jour, il était impossible de le rompre.

Grégoire porta aussi ses regards en Afrique, pour prendre sous sa protection Cyriac, archevêque de Carthage, que son clergé avait accusé devant un émir arabe, qui le fit fouetter publiquement. Grégoire adressa des remontrances au peuple et au clergé, les exhorta avec les plus vives instances à rétablir la paix, à rentrer en euxmêmes, et à faire pénitence de leur faute commise envers l'archevêque; il écrivit également à Cyriac pour le prier de ne pas se laisser décourager et de vaincre avec fermeté toutes les difficultés que peut présenter son ministère'. Il tour-

• Epist., I, 22, 23.

na ensuite ses regards vers l'île de Sardaigne. Le pape avait nommé Constantin à l'archevêché de Turris dans la Sardaigne, et l'avait consacré à Capoue. Il lui donna des lettres pour ceux qu'on nommait les juges de l'île ', afin de les atlaclier à l'Église de Rome, car la négligence de ses prédécesseurs avait refroidi l'affection du peuple sarde pour le saint Siège et nui à la foi chrétienne. H les exhorta à reconnaître l'Eglise romaine comme leur mère et à lui témoigner le respect qui lui est du. 11 promit de leur envoyer bientôt un légat qui leur fera connaître ses volontés ultérieures'-. L'archevêque avait reçu la mission de gagner les juges et les disposer à reconnaître la Sardaigne, comme une propriété de saint Pierre. Mais les juges s'opposèrent à cette prétention, et chargèrent un de leurs collègues, nommé Orzocco, de traiter cette question avec le pape^. Grégoire lui

• Ces juges, y«^//cej, étaient alors les seigneurs souverains de l'île. Muralori, clans son Hist. (tltalie, les appelle rois, et cherche à prouver {in Jntiq. Ital., dissert, v et \xxii) que les juges de Sardaigne ne reçurent pas précisément dans les siècles suivants le tilre,jde roi, quoiqu'il soit bien certain qu'en 11G3 le roi Frédéric I" nomma pour la première fois le juge Bariso roi de l'île.

•^ Epis t., I, 29.

"• Une constitution de Louis le Débonnaire (817), en con- (irmanl les donations faites à l'Eglise romaine, range la Sardaigne au nombre de ces domaines; il peut se faire que Grégoire eût en vue cet acte pour fonder ses prétentions sur celte île. Sigonius rapporte la constitution d'une manière fautive ; Baronius l'a corrigé d'après les archives du

répondit qu'il devait s'entendre d'abord avec les autres juges et lui communiquer leur décision ^ Mais qu'il leur faisait savoir à tous que si, dans le courant de l'année, ils ne lui répondaient pas d'une manière satisfaisante, il n'attendrait plus leur réponse, et qu'il saurait, par d'autres moyens, faire respecter les droits et l'honneur de saint Pierre^. En effet, en 1080 l'évêque de Populonia se rendit en Sardaigne, chez Orzocco, juge de Calaris, qui l'accueillit avec beaucoup de distinction. Le juge fit ce que le pontife voulait et alors Grégoire déclara que déjà plusieurs fois les Normands, les Toscans et les Lombards, et d'autres peuplades d'au delà des monts, avaient demandé au siège de Rome la permission de faire la conquête de leur pays, promettant en retour les services les plus signalés; qu'il n'avait pas voulu y consentir avant d'avoir connu leurs intentions par ses légats ; mais qu'aujourd'hui il ne permettrait à personne delesattaquer,et qu'il s'opposerait de tout son pouvoir spirituel et temporel à ceux qui oseraient l'entreprendre^.

Vatican. Voici la disposition qui concerne la Sardaigne : « Et insulas Corsicam, Sardiniam et Siciliam sub integrilate, ac cum omnibus adjaceiitibus, ac lerriloriis, ac marilimis littoribus, et supradiclas civitates et insulas perlinenlibus. (Audley.)

* Epis t., i, 29.

2 £pist., I, 41, déjà en 1074. Les lettres ne fournissent pas la suite des négociations jusqu'en 1080.

" £pist.y \ni , 10. Dans celle lettre, il prescrit à rarcUe- T. I. 23

35i VIE ET PONTIFICAT [1073]

La puissance qu'il s'était créée dans le midi de l'Italie, il voulait également l'établir dans le nord, afin de se mettre à même de braver toutes les tempêtes. La maison de Canosse n'avait pas besoin d'être encouragée, Grégoire pouvait compter sur son allachement et son secours'. La puissance d'Hcrlembaud, de ce pieux chevalier de Milan, était à sa disposition. Plusieurs évêqucs de la Lombardie lui étaient dévoués. Grégoire chercha à réunir étroitement ces diverses affections individuelles; c'est pourquoi il adressa de Capoue à Herlembaud deux lettres, l'une pour l'évoque Albert d'Aix, l'autre pour Guillaume de Pavie^

Les dissensions de Milan s'étaient terminées

par la nomination d'Otton qui était légitimement

élu et reconnu de tous. Aussitôt que celui-ci eut

appris l'avènement de Grégoire, il reprit courage

contre son rival, et se rendit à Rome. Godefroi fut

excommunié de nouveau^, le pape fit connaître

cet anathème à tous les fidèles de la Lombardie^,

Ainsi sans la participation de Henri, sans l'élection

\ôque Jacob de Calaris de se raser la barbe, suivant l'usafïe de toute l'Eglise d'Occident, d'engager lout le reste du clergé à en faire autant,

« Voyez-en plusieurs preuves dans Fiorenlini.

• Epist., I, 25, 28.

' Piuicellus, IV, c. 41; Muratori, Hist. d'Italie, vi ; Arniiir, lib. IV, c. 4. D'après qiulqiies auteurs, il le reçut parmi les prélats de sa maison. Voir Hist. univ., t. iv, p. 101. C'est peut être ce que signili«'nl ces paroles d'Arnulf : « Ollo illius se subderet conlubernio. »

* Epist.^ 1, 15. On n'y trouve pas un mot sur l'archevêque

du clergé et du peuple de Milan, Olton se trouvait archevêque : ce qui pour le ponlife de Rome était un pas bien important vers l'exécution de son plan'.

Le roi n'était pas content de cette démarche, il travailla même pendant longtemps à l'empêcher; mais il céda enfin^, en priant le pape de réformer à Milan tout ce qu'il y avait fait. Mais son parti entretenu par Godefroi n'était pas éteint, sa cause était défendue avec beaucoup d'ardeur. Grégoire écrivit donc deCapoueàHerlembaud une lettre danslaquellcill' exhorta à persister dans son entreprise, et à défendre avec zèle le salut de l'Eglise; il lui recommanda d'user d'indulgence envers ceux qui voulaient rentrer dans le sein de l'Église, et de diminuer ainsi le parti de Godefroi. Il lui dit encore de ne pas craindre, parce qu'il pouvait compter sur l'appui de Béatrix et de Mathilde, et qu'on avait l'espoir de réconcilier Henri avec lui, et de l'amener à l'exécution de tous les règlements ecclésiastiques. Il termina en lui recommandant d'attirer dans son parti Grégoire de

nouvellement confirmé ; cependant Grégoire y fait beaucoup valoir la supériorilé de l'Eglise romaine sur celle de Milan.

• Coram omni cœtu praesentem laudavit Altonem (Gregor.) abscjiie niilu regio, absente quoqiie Ambrosiano (saint Ambroise est le patron de l'église de Milan) clero et populo.

* Dans sa lettre pleine de soumission qu'il adressa au ponlife.

Verceil, chancelier du roi en Italie, qui avait protesté de son obéissance à toutes les mesures de la cour romaine. Grégoire exhorta l'évêque Albert à s'armer du bouclier delà foi et du casque du salut pour combattre les hordes de Simon le Magicien, pour prêter une main secourable au vaillant champion du Christ, à Herlembaud, et pour ramener le clergé dégénéré à une conduite plus régulière: il termina par le prier de consoler par sa fidélité l'Église universelle. Il demanda le même service à l'évêque de Pavie'. Ce secours pouvait procurer à l'Église deux avantages : l'un de détruire le pouvoir et l'influence impériale; l'autre de rétablir l'autorité du saint Siège dans cette partie de l'Italie où elle avait été si longtemps méconnue.

Grégoire reprit au milieu de l'hiver le chemin de Rome. Il passa successivement par le Monl- Cassin ^ par Villa Argentea ^j par Terracine et Pi-

• £pist.,\\h. I, 15, 16, 17 et 18.

* Il écrivit de ce monastère à Lanfranc, archevêque de Canloibéry {£pist., i, 31), touchant l'évêque Arfasl, qui voulait s'approprier l'abbaye de Sainl-Evremond, placée sous la proteclion spéciale du siège apostolique. On devrait savoir, dit-il, «Sanclam Romanam ecclesiamjurea Deodato sibi defendere ecclesiarum, sacerdoluni, episcoporum consecraliones, et a nullo sunipla liceulia debere et posse celebrare, suis et prœbuisse, et Deo annuente prœbituram fermissimam eliam in bac defeosionem, qui Romani veueriat , et sedis apostolicae consilium et auxilium pelierint, ■■*

s E/)ist., I, 32, 33. Argentea, entre le Mont-Cassin et Terracine.

perno'. Ce fut dans celte dernière ville qu'il reçut des plaintes contre Philippe I", roi de France, qui était accusé de simonie : car l'année précédente était mort Drogon, évêque de Mâcon ; le clergé et le peuple lui choisirent pour successeur Landri, archidiacre d'Autun : le roi approuva ce choix, mais il ne voulut pas donner gratuitement l'investiture. Grégoire profita de cette occasion pour rappeler au roi la promesse qu'il lui avait faite de renoncer à toute simonie, et pour l'engager à la remplir. Sachant que RocHn ou Roderic jouissait de la confiance du roi, il s'adressa à lui en ces termes* : « De tous les princes » de notre temps qui ont vendu, par une vile cu- » pidité, les dignités ecclésiastiques, et qui ont » déshonoré l'Église, leur mère, à qui, d'après le » précepte du Seigneur, ils doivent l'honneur et le » respect, il n'en est pas qui se soit rendu plus » coupable en ce point que le roi de France, » comme nous l'avons appris par des rapports » non suspects. La sollicitude que nous avons pour » toutes les églises, et la peine que nous cause leur

' Epist.^ I, 35.Piperniim, Pivernum ou Piperno, au pied du mont Volsque. Voy. la carie de Rome par Sickler.

* Inter cseleros nostri hujiis temporis principes, quiEcclesiam Dei perversa cupiditale venumdando dissipaverunl, et matrem suam, cui ex dominico prœcepto honorem et reverentiam debuerant, ancillari subjeclione penitus conculcarunt,Philippum regem Franconim, Gallicanas ecclesias in tanlum oppressisse cerla relalione didicinius. Et DOS quidam tam generalis nostrœ cura sollicitudini^,

» destruction, nous avaient d'abord tellement en- » flammé de zèle, que nous croyions devoir répri- » mer avec sévérité de semblables excès. Mais » comme le roi nous a envoyé, il y a peudejcnrs, » son chambellan Alberic pour nous promettr3de » se corriger et de laisser les églises se pourvoir » de pasteurs, nous avons difl'éré d'employer la » rigueur canonique. Qu'il montre la sincérité de » sa promesse dans l'Église de Mâcon presque » anéantie, qu'il laisse aller gratuitement à son » siège, comme il convient, l'évoque élu du con- » sentement du clergé et du peuple, et dont il a » approuvé lui-même le choix. S'il refuse de le » faire, qu'il sache alors que nous ne souff'rirons » pas plus longtemps le veuvage de cette Église, » et que nous emploierons l'autorité des apôtres » saint Pierre et saint Paul, pour réduire sa dés- » obéissance par la rigueur canonique. Car, ou le » roi, renonçant au crime honteux de la simonie,

quam ipsarum destruclio ecclesiarum, vehementer accendiiat, iil in tam audaces sanclœ religionis excessus severiiis animadveitere deberemiis. Sed qnouiam anteaclis diebiis, per familiarem suum cubiciilarium, videlicel Albeiicum, ad nostram censuram judicii etvilam corrigere el eccl»'sias ordinare firmiter nobis respondil, rigorem canonicum intérim exercera distulimus. Hujusergo proniissionis fidem in Malisconensi ecclesia pastoris regimine diu desolala et ad nihiUini pêne redacta, in primis voliimus experiri; ut scilicet Augustodunensem archidiaconuin unaninii cleri et populi consensu, ipsius eliam, ut audivimiis, régis assensu, eleclum, episcopatu dono gratis, ut dect't, coocesso, ecclesiae pra^fici paliatur. Quod si facere noluerit, indubitanter noverit nos hanc ecclesiaD rui-

» permettra qu'on élève à l'épiscopat de clignes » sujets, ou les Français, frappes d'un anatliène » général, refuseront de lui obéir, s'ils n'aiment » mieux renoncer au christianisme. Nous vous » prions d'employer tous les moyens,rinsinualion, » les aivs les, prières, pour engager le roi à per- > mettre de pourvoir canoniquement les églises.»

Il écrivit le même jour à Humbert, archevêque de Lyon, pour lui recommander de ne se laisser ébranler ni par la haine, ni par la faveur, et d'ordonner l'évêque deMâcon ; ilajoute que si Landri refusait l'épiscopat, lui et l'évêque d'Autun doivent le contraindre de l'accepter 5 car, puisque les choses en sont à ce point, il faut qu'il soit évéque^

Grégoire retourna à Rome par Setia^. On ne peut guère douter que Rodolphe n'eût concerté secrètement quelque plan aveclui.Lasituationdecedernier à l'égard de l'empereur d'Allemagne n'était pas as-

nam nequaquam diulius loleraturos, et ex auctori!ate bealoriim aposloloruin Pclri el Pauli diiram inobedienliae conlumaciam caiionica aiisteritate coercituros. Nanti aut rex ipse, repudialo tiirpi simoniae hœresis mercimonio, idoneas ad saci'um regimen personas promoveri periiiiltel, aul Franci pro cerlo, nisi fidem christianam abjicere maluei-int, generalis analherualis mucrone percussi, illi ulteriiis obtemperare recusabunt. Hœc ideo, frater carissiine, vigilaiiiiœ Uiœ inlimare ciiravimus, quateniis ea prsediclo legi insiriuare, et exhortando, et rogando, modisqwe omnibus inculcare studeat, ut et praefatam Matisconensem, aliasqiie ecclesias canonice concédât ordinari. Epist., lib. I. 35. {Note du trad.)

« Epis t., I, 36.

• Id., I, 37.

sez satisfaisante pour qu'il pût désirer une guerre ouverte. On croit que vers la fin de celte année il écrivit au pape pour le prier de se constituer médiateur et d'empêcher une plus grande effusion de sang. C'est pourquoi au commencement de 1074, au mois de janvier, Grégoire adressa une lettre à Wccel, archevêque de Magdebourg, à Burchard, évêque de Halbersladt, et à plusieurs autres seigneurs de la Saxe'. 11 leur dit qu'il a accepté avec beaucoup de peine le gouvernement de toutes les Églises, mais qu'il n'a pu résister à la volonté de Dieu; «qu'il croyait de son devoir d'annoncer et de faire tout ce qui peut contribuer au progrès de la religion et au salut du peuple chrétien ; qu'il y était poussé, d'un côté par la crainte d'être accusé un jour de négligence au tribunal de Dieu, de l'autre par le respect dû à saint Pierre qui l'a

* C'est ici que Grégoire commence à se mêler direclemeot des affaires d'Allemagne; car jusqu'à présent aucun monument ne nous laisse une trace de son intervention. Celle première démarche a donné lieu à bien des déclamations ; mais quel plus beau rôle pouvait jouer Grégoire que celui de médiateur? Il n'y avait plus de lois publiques, plus de droits de guerre; le meurtre, le pillage, l'incendie, étaient à l'ordre du jour. Le pape pouvait-ii faire un plus noble usage de la papaulé que de se constituer médiateur, que de se mettre entre Henri et son peuple, que de rétablir l'union et la concorde, et de mettre i'nx aux désastres affreux qui désolaient tout l'Empire? N'y a t-il pas mauvaise foi, je dis plus, n'y a-t-il pas ingralilude à méconnaître de pareilles intentions? Citons les paroles édifiantes de Grégoire : « Unde mihi sollicite vigilandum atque pensandura est, qualiler ca quije ad profeclum ec-

pris sous ses ailes depuis son enfance, et l'a réchauffé au sein de sa clémence ; que de toutes les angoisses qu'il éprouve, rien neletourmcntaitplus que la dissension et la haine qui ont éclaté entre eux et Henri, leur roi et leur seigneur, et qui ont déjà produit de funestes maux : meurtres, incendies, pillage des églises, misère des pauvres, ravage et ruine de la patrie ; qu'il a envoyé vers le roi pour lui parler de cet état de choses, et pour le prier, de la part de saint Pierre et de saint Paul, de suspendre les hostilités jusqu'à l'arrivée des légats qu'il a choisis pour prendre connaissance de la cause, et pour rétablir la paix et l'union; qu'il les priait également de déposer les armes, de garder l'armistice, et de ne mettre aucun obstacle à la paix qu'il cherche à établir moyennant les secours de Dieu ; que personne ne devait douter

clesiasticœ religionis, et salulem dominici gregis atlinent, adjuvante Deo, aiinuntiare et fideliler adminislrare valeam; urgente me prœ omnibus, tum eo timoré, ne susceplse me apud supernum judicem negligentia dispensationis accuset ; tum débite amore apostolorum principis, qui me ab infantia mea sub alis suis singulati quadam pielale nutrivit, et in gremio suae clementiaj fovit. Verum inler cjcteras curarum anxietates ea nos maxime sollicitudo coarctat, quod inter vos et Henricum regem, vestrum videlicet dominum, tantam discordiam et tam inimica studia exorta esse cognoviuius, ut exinde muUa homicidia, incendia, deprœdaliones ecclesiarum et pauperum, ac miserabilem patriaî vaslilatem fieri audiamus. Qua de re régi misimus exhortantes, et ex parte apostolorum Pétri et PauH eum admonentes, ul intérim sese ab armis et omni bellorum infestatione conlineat, dooec taies

qu'il n'examinai les choses avec la plus stricte impartialité, et qu'il n'accordât la protection du siège apostolique à ceux qui sont lésés, sans se laisser influencer par la crainte ou par le respect de qui que ce soit. »

Mais la guerre ne prit pas la tournure que Grégoire voulait lui donner. On se sentait encore de part et d'autre assez fort pour terminer la querelle par la voie des armes, et pour ne pas s'arrêter à la décision du pape *. Henri faisait de grands

ad euni ah apostolica sede uuntios dirigamus, qui lanlae dissensionis causas et diligenler inquirere et, aiinuenle Deo, ad pacem el concordiani sequa valeaul delerniinalione perducere. Atque ilidem vos exoralos el apostolica aucloritale commouitos esse volumus, ut, ex vestra parte omni motione sopita, easdem pacis inducias observetis, nec aliqua occasione nobis cura Dei adjulorio adstrueudae pacis impedimenlura opponalis. Cuni elenim (ut scilis), nobis menliri., sacrilegiiim; deserere jiistiliam,'aoimœ sit naufragiuni; neminem veslruni dubitare volumus, quin super liac re veritate discussa, quidquid tequum videbitur, provideute Deo, decernere et stabili paclione studeamus efficere; el quamcumque parteui iujurias el conculcatae jusliti;e violeuliani pati cognoveiimus, illi procul dubio onini limoie et respectti personalis graliae posthabito, favorem et aposlolicac auctoritatis prœsidia conferemus. » 'Epist., I, 39.) {Note du Trad.)

* La lettre de Grégoire n'eut aucune suite, comme le fait observer fort bien M. Voigt. La voix du ponlife était trop faible pour se faire entendre au milieu du bruit des armes et des cris d'un peuple réduit au désespoir. Il en eut sans doute des regrets; mais une lottre de Malhilde de Toscane, protestant de son inviolable attachement au saint Siège, vint le consoler. Grégoire en ressentit une joir immense, comme il le dit Eplst., i, 40. Ce sentiment était bien naturel. D'après ces réflexions, il n'est personne qui ne seule le vide de ces phrases creuses et iuuores de l'auteur

préparatifs, et dirigeait tous ses efforts vers la guerre '. Les princes qui étaient autour de lui étaient froids et indifférents ; ils ne faisaient pas de préparatifs, et n'avaient que peu d'hommes sous les armes 5 ils semblaient seulement venir près du roi pour dissiper, par leur présence, le soupçon qu'il pouvait avoir de leur infidélité.

Cependant les archevêques de Mayence et de Cologne se rendirent à Corvey, et prièrent les

de la Vie de Grégoire Vil, qui, après avoir donné la substance de la lellre à l'archevêque de Magdebourg, parle ainsi : « Grégoire était donc parvenu, dil-il, à se faire l'ar- » bitre enlie le roi, de qui dépendit le premier jour de sa » destinée, et les seigneurs révoltés peut-être par ses pro- <» près insligalions. C'est de la part de Dieu qu'il leur or- » donnait d'attendre son jugement, et il promettait à la » soumission les secours de l'autorité apostolique. Quel » triomphe après si peu de temps ! Quelle joie au cœur » du pontife ! Naguère il n'écrivait que dans sa douleur « amère : il se plaignait de ses devoirs, il redoutait les dan- » gers de sa diguilé ou les excès de son zèle. Aujourd'hui, » c'est en se livrant à l'immensité de sa joie qu'il engage la )> comtesse Malhilde et sa mère Béatrix à venir à Rome *. » Son esprit est libre de contrainte et d'arrière-pensée; ses » amis doivent partager son bonheur et célébrer son «triomphe avec lui.» Ce sont des déclamations, et rien de plus. {Note du trad.)

' Peut-être est-ce là la raison de ces paroles de Lambert, ann. 1074 : « AVormatiœ longe aliter ibi victitans, quam regiam inagnificentiam deoeret. » Cependant il a pu également dire que les revenus du roi étaient beaucoup diminués, en sorte que « neque ex fiscis regalibus quicquam servilii ei exhibel)atur, neque episcopi aut abbates, vel aliaepublicœ dignilates consueta et obsequia praebebant, » et par consécjuent « in sumptus quolidianos uecessaria ei \ili pretio coemebaiitur. »

* ...Gaudii replet! inimensitate. {Epist.., i, 40.)

364 VIE ET PONTinCAT [1074]

Saxons, de la part du roi, de retirer leurs troupes qu'ils avaient devant les forteresses. Mais les Saxons s'y refusèrent expressément, fort mécontents de ce que les archevêques cherchaient à les amuser par des négociations, par des armistices et des entretiens inutiles, et à rendre ainsi le roi encore plus intraitable : « C'est par les armes, » disaient-ils, et non pas par des pourparlers qu'il » faut sauver la liberté. » Cependant le parti le plus modéré des Saxons parvint à faire décider à l'unanimité que les grands se réuniraient à Fritzlar, la première semaine après la Purification de la sainte Vierge , et qu'on y délibérerait sur l'élection d'un souverain, qui réunît le suffrage de tous les partis, et qui pût soutenir l'État chancelant; ils invitèrent le roi à y venir défendre sa cause en personne, s'il le jugeait à propos, et à mettre de côté les ambassades et les négociations qui n'aboutissaient à rien. Sur cela ils se séparèrent '.

Troisjoursaprès,lagarnisond'Asenbourg se rendit aux Thuringiens, et d'une manière honorable, car la famine seule avait pu fléchir le courage des soldats et les porter à la capitulation ; c'est pourquoi on leur laissa la liberté, mais on mit le feu au château. Les assiégeants allèrent investir ensuite la place de Spatcnberg, près de Sondershausen, et celle de Vokenrode, où se trouvait la reine, qui était enceinte. Le roi y envoya l'abbé

' Lamb., ann. 1074,

de Hersfeld pour demander sa liberté, et pour la faire conduire à Hersfeld. Les Thuringiens acceptèrent cette proposition sans difficulté, car dans les plus grands troubles politiques les peuples n'ont jamais oublié le respect qu'on doit aux femmes. Elle accoucha au mois de février de cette même année d'un fds, nommé Conrad, qui fut baptisé par l'évêque d'Altenbourg qui se trouvait alors à Hersfeld. L'abbé et les moines lui servirent deparrains, en l'absence des grands de ^Empire^ Le roi, réduit à des extrémités fâcheuses par la défection et la mauvaise volonté de ses vassaux, et par la fureur toujours croissante des Saxons ^, résolut de tenter le sort des armes, aimant mieux perdre la vie avec honneur que la couronne avec ignominie^ 5 car il savait que les garnisons des forts murmuraient de son inaction àWorms. Il prit donc la résolution de délivrer les forts à quelque prix que ce fût, et pour cet effet il envoya des hérauts vers tous les princes de l'Empire, les pressant de venir le rejoindre, leur rappelant ses bienfaits passés, et leur faisant de magnifiques promesses pour l'avenir. Plusieurs évêques arrivèrent, mais sans troupes', ils les avaient laissées dans leurs foyers.

' Lainb., auu. 1074.

* t'iiror Saxoniciis, ferocitas hoslium.

•■ Magis oligens vitam honesle quam regnurn per dedecus amiUere. Lamb.

* Sed hi consiliis praebendis paraliores, quam stipendii faciendis.

Us venaient s'excuser de n'avoir point fourni leur contingent, par la raison que celte guerre était réprouvée de tous. Un grand nombre d'autres seigneurs, tels que lesarchevôquos de Cologne et de Mayence, l'évêquc de Strasbourg et celui qu'on avait chassé de Woinis, les ducs de Bavière, de Souabe, de Lorraine et de Carinihie, et les hommes d'armes des abbés de Fulde et de Hersfeld, déclarèrent ouvertement (lu'iis ne voulaient pas faire la guerre pour opprimer des innocents '.

Alors Henri sortit de Worms ^ à la tôle de son armée. Pour exciter l'enthousiasme des soldats, on avait représenté sur leurs boucliers les faits d'armes de leurs ancêtres ^. Il faisait un froid sec et glacial, les rivières étaient gelées, l'armée manquait de pain, car les moulins ne pouvaient plus moudre. Il faut y ajouter (ju'on apercevait dans le ciel des signes extraordinaires : on voyait à l'aurore deux colonnes de feu qui s'élevaient avec le soleil, et jetaient le même éclat; d'aulrcs avaient vu la nuit précédente au firmament un arc miraculeux"'. Ce fut sous ces sinistrés présages que le roi partit pour Hersfeld.

' Lamb., ann. 1074.

^ Le poëme de Belh> saxon, (lib. ii) appelle sr^n armée petite, mais dislingiiée par sa répulalinn de l>ra\oure. Bruno, p. 110, dil : Il est vrai qu'il avait ré^olll de lever une armée nombreuse.

* Tel est le récit du poëme.

* Nous appelons cela de la superstition; mais le siècle le croyait, et c'est une des choses qui le cai aclérisenl.

Cependant, avant d'y arriver, Henri envoya Hartwich, abbé de HersTeld, vers les Saxons qui l'attendaient déjà aux bords de h Werra; car aussitôt que les Saxons eurent appris l'approche de Henri, ils appelèrent le peuple aux armes et à la défense de la pairie, et retirèrent une partie des troupes qui assiégeaient les forteresses ^ De toutes parts accoururent de nombreux combattants à pied et à cheval, une armée de quarante mille hommes se trouva bientôt rassemblée et campée près de Vach ^. L'abbé fit demander aux Saxons si les envoyés pourraient arriver jusqu'à eux sans danger. Les troupes du roi se trouvaient dispersées dans les villages voisins; le prince attendait des renforts, trouvant son armée trop faible pour attaquer. H savait que l'armée saxonne était beaucoup plus forte que la sienne, et qu'on avait résolu de lui fermer l'entrée de la Thuringe, en lui livrant bataille sur les bords de la rivière qui sépare ce pays de la Hessc, caria rivière, étant gelée, ne mettait aucun obstacle au passage. Les deux camps se trouvaient rapprochés. Henri était très-inquiet, car, voyant son armée insuffisante, il craignait d'être surpris par l'ennemi avant d'avoir reçu ses renforts ; aussi il fit sentir toute sa mauvaise humeur à ceux qui lui avaient conseillé de

* Aventin.

* Laviib. — Carmen de Bello saxon. Bruno, p. 110. — Avenlin,u^««â/. itfjio«., Bachan, NachaD, Vach (dans la Hesse).

quiltcr Worms, et qui l'avaient mis dans cette fâcheuse position'. La supériorité des Saxons en nombre et en préparatifs jeta , dès qu'elle fut connue, le découragement dans l'armée royale. Henri avait parlé d'eux d'un ton de mépris, il avait dit que l'armée des Saxons était composée de paysans inexpérimentés dans la guerre, n'ayant ni cavalerie ni armes. Comme on voyait tout le contraire, on n'osait pas s'exposer à une bataille \

Pendant ces négociations, les troupes du roi livrèrent au pillage tous les environs d'IIersfeld, et ne laissèrent aux habitants qu'une misérable existence. Le roi, vu le mauvais esprit du soldat, ne pouvait mettre aucun obstacle à ces sortes de déprédations '\ Les abbayes de Fulde et d'Hersfeld furent tellement ravagées que les moines, réduits par la faim, avaient mille peines à conserver la vie. Les Saxons souffraient des maux non moins cruels; car, levés précipitamment, ils n'avaient pas eu le temps de faire leurs provisions. Us renvoyèrent onze mille hommes dans leurs foyers, ne croyant pas en avoir besoin pour com-

' Le meilleur guide à suivre ici est Lambert, qui était près de ces lieux.

• Bruno, p. 110. Avenlin dit que l'empereur avait environ six mille hommes, mais Lambert les appelle « exercitus prauho quam pugna* avidior. »

' « Ut mililem hoc pretio redemplun» devoliorem sibi lacerel. » C'est ce qu'on a vu dans tous les temps.

[1074] DU PAPE GRÉGOIRE YIl. 369

battre la petite armée du roi K Un grand nombre périrent de froid.

L'abbé revint de son ambassade, et rapporta au roi que, contre toute attente, les Saxons étaient disposés à la paix, et qu'ils lui avaient donné une réponse fort modérée; qu'ils respectaient les droits des gens , sachant que dans les temps les plus malheureux les ambassadeurs étaient inviolables; qu'ils avaient pris les armes contre leur gré, non pour offenser quelqu'un, mais pour se défendre contre l'injustice; qu'ils n'avaient pas d'autre but ; et que, si on leur ôtait le motif qui les a forcés à se soulever, ils feraient volontiers la paix, et remettraient l'épée dans le fourreau ^. Le roi, ayant entendu cette réponse, envoya surie-champ, d'après le conseil des princes , quatre

* Lamb.

* Le poëme parle autrement des Saxons :

Régis ut instructos videt adyentare cohortes,

Cernit et erectis acies accedere signis : Horribili^stupet aspectu, furit igneus ardor.

Le poëme dit encore que les Saxons vinrent les premiers au camp impérial et se soumirent; Aventin est d'accord avec le poëte, et va même un peu plus loin : d'après lui, l'empereur chercha quelques détours pour venir les surprendre dans leur camp. Dès que les Saxonss'en aperçurent, soudain « abjectis armis, excalcealique supplices in castra Cîesaris veniunt,veniam pelunt, se peccasse confitentur, se cunctaque absque ulla pacatione infidem Cœsaris tradunt.» ' L'Annaliste saxon dit : « Ut principes jubebant. » Lambert : « Grala admodum erat his, qui cum rege erant, responsio. »

évêques vers les Saxons pour traiter de la paix et pour promettre au nom du roi qu'il se soumettrait à toutes les conditions que prescriraient des arbitres choisis de deux côtés, pourvu qu'elles fussent justes ', et qu'on lui conservât la dignité qu'il avait reçue de ses pères, et dont il s'était sans doute rendu indigne par les désordres de sa jeunesse ■-. Otlon de Nordheim, qui était au camp, et plusieurs autres princes à qui le roi avait déjà fait auparavant de magnifiques promesses , furent d'avis d'accepter la paix ; mais à condition que les forts seraient détruits immédiatement et ne seraient plus reconstruits; que le pillage cesserait à l'instant; qu'on restituerait à chacun les biens enlevés par violence ou par calomnie ; qu'Otton rentrerait en possession delà Bavière; qu'une amnistie pleine et entière serait accordée aux archevêques de Mayence et de Cologne, à Rodolphe de Souabe, et à tous ceux qui avaient quitté le parti du roi ou qui l'avaient offensé; que les droits et les libertés du peuple saxon resteraient intacts et inviolables, tels qu'ils les avaient reçus de leurs ancêtres; que les affaires de la Saxe seraient réglées par ses propres princes, et non par un conseil composé d'étrangers; que le roi ne tiendrait pas toujours sa cour dans la Saxe, à Goslar, mais qu'il séjournerait aussi dans les autres provinces

' Lamb., ann. 1074.

" Annal. Saxon. ^ ann. 1074.

de l'Empire; qu'il rendrait justice aux églises, aux monastères, aux veuves et aux orphelins, et à tous ceux qui avaient été calomniés , et surtout qu'il honorerait le trône par des mœurs plus convenables et par des faits plus glorieux '.

On envoya ce traité à Henri, en lui déclarant que s'il acceptait les conditions, et qu'il donnât les places fortes comme gages de sa foi, les seigneurs déposeraient les armes et se mettraient de son côté; sinon, ils combattraient jusqu'à la dernière extrémité pour la défense de leur liberté, de leurs lois et de leur patrie. Ces conditions parurent au roi inadmissibles. Il supplia les princes de lui rester fidèles, et de ne pas le forcer à se soumettre à des conditions aussi honteuses pour tous. La démolition des forteresses le peinait surtout. Il rejeta donc la paix, annonça qu'il ferait le lendemain la revue de son armée, et donna ordre à tous les chefs féodaux d'y venir à la tête de leurs guerriers. Tous dirent qu'ils obéiraient, mais pas un ne sortit de son camp, car ils regardaient comme un acte d'impiété de combattre des gens qui avaient pour eux le droit de la justice. C'est ce qui mit le comble aux embarras de Henri.

' Telles sont les paroles de Lambert et des Annal. Sax. Selon LehmannSpeyers(G^rort., p. 381), on mettait encore pour condition que les évêques et les ecclésiastiques rendraient tous les biens de l'Etat, qu'ils s'étaient appropriés pendant la jeunesse du roi.

Mais la situation des Saxons n'était pas meilleure. La masse, fatiguée de tant d'incommodités, était en rébellion ouverte contre ses chefs. Elle demandait à grands cris la paix ou la bataille ; elle alla même jusqu'à offrir la couronne à Otton.

Alors quelques affidés du roi se rendirent près de lui dans son camp, et lui dirent qu'il ne lui restait que l'alternative ou d'accepter la paix, ou de perdre la couronne au risque de sa vie; qu'il ne pouvait pas compter sur la fidélité chancelante des princes qui ne le soutenaient que de paroles, et qui au premier choc se mettront du côté de l'ennemi; qu'il devait bien se garder de mettre leur fidélité à l'épreuve; qu'il ne lui restait qu'un moyen de se tirer d'embarras, c'est d'accepter les conditions; qu'ainsi il échapperait au danger, conserverait la couronne, éteindrait les dissensions et cesserait d'être la risée de ses ennemis. Le roi se laissa persuader, vaincu par la nécessité plutôt que par la raison. 11 appela les princes au conseil, et leur déclara qu'il voulait rétablir la tranquillité et consentira tout ce qu'ils lui demanderaient pour mettre un terme à de si grands embarras. Les Saxons répondirent qu'il fallait accepter la bataille ou les conditions de la paix. Le roi prit ce dernier parti. Alors quinze évêques et tous les princes qui étaient au camp allèrent aussitôt porter cette nouvelle aux Saxons ; mais ceux-ci hési-

tèrent, ne se fiant pas à la parole du roi '. Enfin, après de longues négociations, les chefs de l'armée royale jurèrent que, si jamais le roi manquait à ses promesses, et qu'il révoquât ce qu'il accordait dans la détresse, ils se joindraient tous à eux contre lui, pour défendre les droits de la justice, et pour le détrôner comme un parjure. Sur cette assurance, les chefs saxons qui avaient négocié la paix accompagnèrent les ambassadeurs vers le roi, qui les reçut fort bien, leur donna le baiser de paix, et leur confirma de bouche et à haute voix toutes les promesses faites en son nom. Après avoir fait de riches présents à ceux qui lui étaient restés fidèles, il les renvoya chez eux, et se rendit à Goslar accompagné d'une troupe de Saxons ^.

Henri fit une entrée triomphante dans cette ville, au milieu des cris de joie de toute la population j il rendit aux habitants leurs anciens privilèges, et

' Propter suspectam régis ferocitatem et ssepenumero spectaiam fidem nuUa Saxonibus \iderentur satis tuta consilia. Lamb.

' La Chronique de Lehmann, p. 382, a conservé un poëme sur la paix qui est très-partial pour l'empereur; les vers suivants en sont un échantillon :

Vix modo victores devictos addecimabant.

Millia sex vîncunt, decies tôt TÎcta fuere.

Rex igitur facta Saxonum deditione, More Iconino substratis hostibus iram Justam dcposuit, commissaque cuncta rcmisit.

On peut juger par là de l'eusemble du poëme.

leur en accorda de nouveaux; il y tint des assemblées, envoya des messagers vers les forts pour annoncer la paix et pour les faire évacuer, donna des récompenses aux garnisons, fit l'éloge de leur bravoure et de leur fidélité. Les forteresses devaient être livrées aux Saxons pour être détruites '. Les intrépides chevaliers de Harzbourg, que le roi estimait plus que tous les autres, se rendirent près de lui à Goslar, lui exprimèrent leur mécontentement sur cette paix, et lui promirent de nouvelles preuves de leur valeur. Dans les champs, entre Goslar et le château, ils lui montrèrent les tombeaux de leurs ennemis, lui racontèrent leurs exploits et leurs victoires. Ce récit releva le courage de Henri, et lui donna de nouvelles espérances pour l'avenir. En voyant le dévouement de tant de serviteurs, il regrettait amèrement le passé; c'est pourquoi il différa de remplir les conditions du traité, donnant des réponses équivoques à ceux qui le questionnaient, et remettant tout à la décision d'une assemblée générale où l'on devait régler, d'après leurs avis, tout ce qui intéresserait l'honneur et le salut de l'Etal.

Cette assemblée fut convoquée à Goslar, et tous les seigneurs devaient y assister ; mais, lorsque le jour arriva, on n'y trouva que les princesdelaSaxe et de la Thuringe ', et cela à la tète de leurs guer-

• Annal. Saxon. Carmen de Bello saxon. Lambert. Aventio.

* Lambert. D'autres, t«ls que les Antiq. de Goslar, dans

riers qu'ils avaient laissés aux portes de la ville. Ils demandèrent au roi quelleétait sa résolution. Pendant trois jours entiers ils insistèrent avecdes prières et des menaces, mais ils ne purent obtenir que des réponses évasives. Le roi leur disait tantôt que les seigneurs sur lesquels il comptait le plus n'étaient pas encorearrivés ; tantôt qu'il avait construit à grands frais les forteresses pour la sûreté du royaume, et qu'on ne devait pas les démolir. Il est certain que les forts étaient pour le roi un solide appui. Quelques seigneurs saxons, qui voulaient lui plaire et paraître attachés à sa personne, lui indiquèrent un moyen deconserverHarzbourg. Us s'offraient eux-mêmes à sauver cette place, pourvu que le prince la livrât entre leurs mains, jusqu'à ce que la fureur populaire fût apaisée. De cette manière elle serait conservée, tandis que maintenant on avait tout à craindre du peuple. Mais Henri se méliait des princes saxons; il craignait qu'une fois maîtres de la place, ils ne la rendissent plus ' . Cependant il laissa encore pendant quelque temps les seigneurs se bercer de cet espoir ^. Ce fut alors qu'eut lieu, comme on le prétend, l'événement qui va suivre.

Dans le pays d'Oldenbourg, il y avait à Rastedt

Heineccii Scr. rer. Germ., lib. i, disent que peu de personnes s'y trouvaient.

• Annal. Saxon., awvi.xQl A.^v\mo,de Bello Saxon. ,\>.\\l.

* Lamb,, ann. 1074.

376 VIE ET POJNTIFICAT [1074]

un certain comte Hiino déjà avancé en âge, et livré entièrement à la piété et à la pratique de la vertu. Une seule chose retenait encore ses regards sur la terre, c'était l'intérêt de son fils, ieune homme actif et entreprenant. Or Huno avait aussi été mandé à Goslar pour le jour désigné, mais son grand âge et sa persévérance dans la prièrel'avaient empêché des'y rendre. Ses ennemis en tirèrent un sujet d'accusation, parce qu'il avait toujours mieux servi Dieu que son roi. On lui donna donc Tordre de se rendre à Goslar, et le conseil d'amener avec lui quelqu'un qui pût se battre en duel, à la manière des habitants de la Frise, avec un champion du roi qu'on lui présenterait. Le comte Huno partit avec son fils et une nombreuse suite, et se rendit plein de courage à Goslar. Lorsqu'il parut devant Henri, celui-ci lui annonça que son fils Frédéric allait prouver l'innocence de son père, en combattant contre un énorme lion qui était le champion du roi. Cette nouvelle jeta presque le pieux vieillard à la renverse; cependant il leva son esprit vers Dieu, invoqua son secours, et se rappelant le sacrifice d'Abraham, il promit à Dieu que, si son fils sortait victorieux du combat, il construirait avec lui un couvent en l'honneur de la Mère de Dieu. Le père priait encore, lorsque son fils entra en lice. Animé d'un noble courage, il voulut tromper l'animal, et pour cet ellet il lui présenta un mannequin tout

armé. Pendant que le lion furieux se jeta dessus, le jeune homme le perça avec son épée, et resta triomphant sur l'arène. Le roi le reçut à bras ouverts, lui fit présent d'un baudrier, d'un anneau, et lui donna à perpétuité une grande quantité de terres situées prés de Soist ^ avec leurs dépendances, et puis déclara son comté, qui était un fief de l'Empire, afïi'anchi de toute obligation féodale ^.

Le roi différait toujours de satisfaire aux demandes des princes, lorsque tout à coup il reçut la nouvelle que les Saxons marchaient à main armée vers son palais, non pour obtenir l'accomplissement de ses promesses, mais pour attenter à ses jours, et pour choisir ensuite un nouvel empereur. Aussitôt Liémar, archevêque de Brème, les évêques de Ceits et d'Osnabruc, et plusieurs autres qui , pour la cause du roi , avaient quitté leur pays, au sacrifice de leurs biens, se rendirent près du roi et le prièrent instamment

' C'est ainsi que l'appelle la Chronique de Rastedt.

* Tel est le récit de laChron. deRastedl,dansiS'cri/?f. rer. Germ.^ ii, p. 90, et dans Heineccii Script, rer. Germ., p. 88. On trouve celte histoire dans Schephower, Chron. Oldenb.^ Haramelmann, Giscecke et Winckelmann. M. de Halem, dans son Histoire du duché d'Oldenbourg, en fait un récit brillant, mais il en combat la vérité par beaucoup de raisons. On pourrait y ajouter que Henri, dans sa position, ne devait pas songer à un tel acte, et même ne pas le permettre. Mais la tradition en est restée longtemps dans l'esprit du peuple.

d'avoir pitié d'eux, de mettre un terme aux larmes de ses sujets et aux malheurs du royaume, de penser à son sort à venir, et de consulter ses plus chers intérêts. Pendant cet entretien, la cour du palais se remplit de soldats armés qui, jetant de grands cris, se montraient disposés à se porter aux excès les plus violents; le roi les voyait de ses propres yeux. Pressé par un double danger, il promit d'accomplir ponctuellement les conventions de Gerstungen; de donnera Otton de Nordheim, dans le terme d'un an, un dédommagement pour la perte de la Bavière ; et de laisser démolir immédiatement les forts, à condition cependant que les Saxons et les Thuringiens démoliraient aussi ceux qu'ils avaient construits sous son règne. Tout devait s'accomplir à l'instant même '. Cette nouvelle fut publiée aussitôt dans tout le pays : les châteaux de Yokenrode et de Spatenberg furent abattus sur-le-champ; tous les forts qui avaient nui aux habitants du pays furent livrés aux flammes, ou renversés par la fureur du peuple "^

Pour conserver le riche et magnifique château de Harzbourg, le roi recommanda à quelquesuns de ses amis de détruire seulement les remparts, et de se servir de quelque prétexte pour

' Nec iinprobitasSaxoDiim ullas indulsitinducias. Lamb. » Lanjbert.

arrêter le peuple s'il voulait aller plus loin; il espérait pouvoir rétablir aisément les murs. Le roi fut obéi. On se contenta de détruire les murailles extérieures, mais on conserva le château et la magnifique église.

Déjà, à la fin de mars, le roi avait quitté Goslar pour visiter les provinces rhénanes; mais il regrettaitbienvivementla destruction desforteresses. Onprétend qu'il a dit aux frontières de la Saxe, qu'il ne reverra plus ce peuple jusqu'à ce qu'il soit à la têted'unearmée puissante, avec laquelleille gouvernera selon sa volonté'. Les habitants des environs de Hartzbourg se rappelaient toujours les injustices qu'ils avaient souffertes par la proximité de cette forteresse, et lorsqu'ils comparaient leur pays dévasté, avec ce qu'il était autrefois, et qu'ils voyaient encore des choses si magnifiques sur cette montagne, ils entraient en fureur. De plus, on répandait le bruit que le roi, sous prétexte de conserver le temple de Dieu, méditait de nouvelles cruautés, de sorte que si la guerre se renouvelait, il se servirait de ce point d'appui pour les subjuguer. Ces propos volèrent de bouche en bouche, et excitèrent une irritation extrême. Aussi, à peine le roi fut-il à trois journées de leurs fron-

• Tel esl le récit de Bruno, p. lit. Il place le départ du roi après la destruction de Harzbourg ; Lambert, avant le départ. Ce dernier est trop clair et trop précis, pour que nous ne le suivions pas.

tières, que les paysans, à l'insu et sans le conseil de leurs princes, se précipitèrent sur le château, renversèrent de fond en comble les murailles, dispersèrent au loin les pierres dans la campagne, détruisirent tous les édifices, mirent le feu à l'église, qui, quoique construite en bois, était magnifique ' ; ils pillèrent aussi le trésor de l'église, brisèrent l'autel, enlevèrent tout ce qui était d'or et d'argent, et mirent les cloches en pièces ; ils ne ménagèrent pas même la sépulture royale, ils ouvrirent les tombeaux où étaient un frère et un fils du roi, en jetèrent les ossements dans les flammes; ils arrachèrent également les reliques, qui furent à peine sauvées par un abbé d'un couvent voisin ^5 les prêtres même furent maltraités^ : les édifices du couvent n'étaient plus qu'un tas de pierres \ Les amis du roi, qui étaient présents, n'osaient ouvrir la bouche, car on les avait menacés de mort. Tout fut détruit, tellement que la montagne était nue et ne semblait jamais avoir

' Cette église, fondée par Charlemagne, agrandie par Conrad P% puis transportée à Goslar par Henri III, avait été replacée par son fils au milieu du fort.

* Mabillon {Annal. BeneJ., t. v, p. 72) dit: « Ë\ vicino cœnobio, an Fritislariensi. »

' Le poëme de Bello sfuron. les fait crucifier.

* Il y avait un « naonasierium et elaustruni canonicorum. Abb. tirsperg., in C/i/vn-, p. 221. Lanib. l'appelle « cauonicoruni congregulioni iustilueudir locus. »

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porté ni église ni citadelle ' ; on fit de même de toutes les forteresses qui n'étaient point gardées.

La nouvelle de ce désastre pénétra Henri d'une douleur vive et profonde. Les seigneurs saxons étaient eux-mêmes effrayés de cette fureur populaire ; craignant que le roi n'en tirât vengeance, ils lui envoyèrent des messagers à Worms pour lui assurer qu'ils n'y avaient pris aucune part, qu'ils n'avaient pas rompu le traité de paix, qu'ils allaient prendre des informations et punir tous les coupables. Mais le roi ne laissa pas fléchir sa colère ; il déclara que, puisque les lois humaines étaient impuissantes à contenir la violence des Saxons, il allait recourir aux tribunaux ecclésiastiques et invoquer le secours de Dieu.

En même temps il envoya des ambassadeurs à Rome pour porter plainte devant le tribunal du siège apostolique et pour exposer l'indigne cond uite de ce peuple qui avait porté une main sacrilège sur les choses saintes, qui avait brûléla maison de Dieu , brisé ses autels, profané les tombeaux et exercé sa fureur jusque sur les cendres de sa famille ^.

Un grand nombre de seigneurs, mécontents de la conduite des Saxons, se séparèrent d'eux. Les Souabes s'étaient engagés seulement à ne pas sou-

' Lamb. Brixno^Jnnal. Saxon. etCavmende Bello Saxon. ^ lib. m. Abb. Ursperg, Chr on. kwcior Vitœ Henrici. AnnaL Hildesheim^ ann. 1073.

'^ Lambert.

38t VIE ET PONTIFICAT [1074]

tenir le roi, lorsqu'il marcherait contre eux. Rodolplieayant donc appris que les Saxons avaient conclu la paix sans sa participation et qu'ils n'avaient eu aucun égard au traité fait avec eux, renonça à leur parti ' et se mit du côté du prince. Le duc de Carinthie, l'archevêque de May ence, et beaucoup d'autres, firent de môme. Un grand nombre d'entre eux célébrèrent avec Henri la fête de Pâques à Bamberg. Le roi leur raconta l'action infâme des Saxons et les supplia ardemment de venir à son secours pour qu'il pût tirer vengeance de ce peuple. Mais il devait se passer un long espace de temps, avant que les grands fussent disposés à combattre de nouveau.

Grégoire ne crut pas devoir laisser passer le temps de détresse où se trouvait Henri, sans en profiter. 11 le voyait dépouillé de toute puissance, presque entièrement abandonné et profondément humilié ; son salut dépendait desgrands qui étaient tous dévoués au siège de Rome. Le prince avait contre lui un peuple que le pontife pouvait gagner facilement; les évêques de l'Empire avaient tous l'esprit absorbé par ce différend, et ceux qui pouvaient offrir quelque résistance à ses ordres appartenaient à un parti faible et désarmé. Pour rendre les circonstances encore plus favorables à l'accom-

• Bruno, p. 110 : « Hujus fœderis inconsulta ooiupositio Saxonibus maximoruni lualuruni fuit origo. » A partir de ce moment, ces deux peuples devinrent des ennemis acharnés.

plissement de ses plans, Grégoire se mit à disposer les esprits à une croisade'.

La situation des chrétiens en Orient devenait plus critique à mesure que la puissance des Turcs s'augmentait. A la tête d'une armée nombreuse, Togrul-Beck, delà tribu desSeldjouckes, avait assiégé Bagdad, renversé le pouvoir du calife Bujah, et conduit ses hordes victorieuses jusqu'aux bords de l'Euphrate. Son neveu Alp Arslan pénétra jusqu'à Cogni dans l' Asie-Mineure, fit prisonnier l'empereur Romain Diogène, et répandit la terreur jusque dans Constantinople. Sous le régne de Michel YIII, Soliman, parent du grand Malekschah, envahit la Romanieet étabht sa résidence à Nicée. Les Grecs n'avaient plus dans l'Asie-Mineure que les côtes et quelques places fortes. Une autre horde se jeta sur la Syrie et étendit ses conquêtes jusqu'aux frontières de l'Egypte.

Alors l'empereur de Constantinople s'adressa aux chrétiens de l'Occident ^ ; Grégoire était en bonne intelligence avec lui. Il espérait gagner par le moyen d'une croisade l'affection des Grecs, et parvenir à la réunion des deux Eglises. Il écrivit donc, au mois de février, à Guillaume, comte de Bourgogne, pour lui rappeler la promesse qu'il

* La grandeur d'un génie supérieur consiste principalement à observer et à saisir le moment favorable pour l'accomplissement de ses desseins.

* Foy. Wilken, Histoire des Croisades, tom. ii, pages 41-43.

avait faite précédemment à Alexandre de contribuer au salut de l'Église, et pour le prier d'exciter le zèle des autres princes dévoués au saint Siège *. Au mois de mars il adressa une autre épîtrcà tous les chrétiens, pour leur annoncer « que les troupes des infidèles avaient dévasté tout le pays jusqu'aux murs de Constantinople, et que plusieurs milliers de chrétiens avaient été égorgés comme de vils troupeaux. Or, comme le Sauveur du monde a donné sa vie pour les siens, les hommes devaient aussi se sacrifier pour leurs frères. Excités par les blessures et le sang des chrétiens, ils doivent voler à leur secours et soutenir un empire ébranlée » Mais ces paroles ne firent aucune impression sensible, on était trop occupé de ses propres malheurs pour songer de longtemps à l'Orient. En Allemagne les affaires étaient dans une telle situation que personne ne pouvait s'éloigner de son pays. Cependant, au mois de janvier de l'année suivante, il s'adressa encore une fois à tous les fidèles '; il supplia, au nom de saint Pierre, tous

• Epist.^ 1, 46. Guillaume avait déjà promis à Alexandre II d'aider le saint Siège contre les Normands, de concert avec le comte de Saint-Gilles et quelques autres.

> Epist., I, 49.

' Epist.^ II, 37. Comme il écrit : « Invitamus, ut quidam vestrum veniant, qui christianam fulem vultis defendere et cœlesti régi militare, ul cum eis viam (favente Deo) pra,'paremus omnibus qui cœleslem nobilitatom dcfendeudo per nos ultra marevolunt trausire; » on ne saurait dire au

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ceux qui voulaient défendre la foi du Christ attaquée en Orient par un mauvais esprit, de se réunir à lui pour entreprendre cette guerre sacrée, €t pour prouver qu'ils étaient de vrais enfants de Dieu. Il promit des récompenses éternelles à leurs travaux passagers. Cet appel fut encore sans succès, Grégoire lui-même était trop occupé de l'accomplissement de ses vues pour se mêler efficacement des affaires d'Orient.

Mais avant que Grégoire fît ce pas important auquel l'avaient invité les circonstances, il se passa à Cologne un événement bien extraordinaire '. Le dévouement des habitants de Worms était connu et avait trouvé partout des approbateurs. La ville de Cologne n'était pas moins bien disposée à l'égard de Henri, quoique son arche* vêque fût contre lui. L'évêque de Mimigardenfurth,en Westphalie, était venu célébrer les fêtes de Pâques à Cologne. Après qu'elles furent terminées, l'archevêque de Cologne ordonna aux officiers de sa maison de se procurer un vaisseau pour reconduire son hôte. Les officiers s'emparèrent d'un bâtiment qui appartenait à un des plus

juste si Grégoire n'avait pas l'intention d'aller avec les croisés. AVilken, i, p. 43 *.

• Qui nous donne une peinture bien fidèle de l'époque. C'est Lambert qui rapporte cette histoire, et d'après lui Mabillon. Annal. Bened.^ lib. lxiv, c. 51.

* Une phrase de sa lettre à Guillaume semblerait indiquer que Grégoire voulait faire partie de la croisade, car il dit : « Speramus etiam ut, pacatisNormannis, transcamus Constantioopolim în adjutoriuni Ghristianorum. {Àudley.)

riches négociants delà ville, et jetèrent dehors les marchandises. Les mariniers en donnèrent avis à leur maître. Sans plus de réflexions, le fils du négociant, jeune homme vif, hardi, connu et aimé dans toute la ville, réunit à la hâte les serviteurs de la maison paternelle et quelques amis dévoués, courut avec eux au bâtiment, et pria instamment les gens de l'archevêque de rendre ce qu'ils avaient pris. Il repoussa avec la même fermeté l'avocat de la ville' qui était venu avec des gens armés pour faire exécuter les ordres de l'archevêque. Des deux côtés on reçut des renforts disposés à en venir aux mains. L'archevêque, ayant appris cette nouvelle, envoya des messagers pour calmer le tumulte et pour faire dire au peuple qu'il saurait, à la prochaine session de la cour de justice, faire châtier une jeunesse séditieuse. Cette menace était intempestive ; le peuple était mal disposé à l'égard de son archevêque; car, malgré toutes les autres vertus d'Annon, malgré la droiture et l'intégrité qu'il avait montrées dans l'administration de l'EgUse et de l'Etat, il avait le défaut de ne pas se borner, dans ses moments d'irritation, à de simples réprimandes, mais de proférer des menaces et des paroles offensantes.

Le fils du négociant se mit à parcourir la ville, excita le peuple en lui rappelant l'orgueil et la

• « Advocatum urbis. »0n sait qu'au mojen âge chaque ville avait son défenseur, avocat d'orfice.

dureté d'Annon, et ses propos injurieux envers les plus honnêtes bourgeois. Le peuple se laissa entraîner facilement' ; le souvenir de la conduite des habitants de Worms, qui avaient chassé leur évéque, enflamma tous les esprits ; ils pensaient qu'étant plus nombreux, plus riches et mieux armés, il serait honteux pour eux de supporter plus longtemps le faste tyrannique de leur archevêque. Le peuple courut aux armes, et bientôt il y eut une insurrection générale ; on ne voulait plus le bannissement du prêtre, mais sa mort. Annon eut l'imprudence de tenir encore quelques propos oflensantsj alors, vers le soir, des gens armés sortirent de tous les quartiers, et se réunirent devant le palais épiscopal. L'archevêque était à souper avec l'évêque de Mimigardenfurth ; des pierres et des flèches, lancées dans la salle, tuèrent quelques-uns des convives, et en blessèrent d'autres L'auteur de la sédition, le jeune homme, couvert d'un casque et d'une cotte de maille, était à la tête delà multitude, l'encourageant par son exemple ; mais il disparut au moment où l'on se précipitait sur le palais pour en enfoncer les portes. L'archevêque eut de la peine à se .sauver avec ses

• Lâmb. : « Quippe qui ab ineunle œtate înler urbanas delicias educati, nullam in bellicis rébus experientiam habebant, quique post vendilas merces, inter vina et epulas, de re militari disputare soliti, omoia, quœ anirao occurrissent, tam facilia factu quam dictu putabant, exitus rerum metiri nesciebant. »

serviteurs dans l'église de Saint- Pierre dont il fit fermer et barricader les portes. La foule révoltée entra précipitamment dans le palais épiscopal, en brisa les portes, et pilla les trésors; une partie descendit dans la cave ', enfonça les tonneaux avec tant de fureur que les flots du vin faillirent noyer les pillards; d'autres se précipitèrent dans la chapelle, brisèrent les autels, profanèrent les vases sacrés et les ornements sacerdotaux. En bouleversant tout ce qui était dans le sanctuaire, ils découvrirent un homme qui s'y était caché, ils le prirent pour l'archevêque et le massacrèrent aussitôt; mais lorsqu'on eut appris qu'Annon s'était réfugié dans l'église de Saint-Pierre, on se réunit en foule devant cette église. On n'avait plus de respect pour le lieu saint : le temple fut bloqué, on tenta même d'en abattre les murs, du moins on menaça d'y mettre le feu, à moins qu'on ne livrât l'archevêque. Ceux qui étaient auprès du prélat lui conseillèrent de se sauver sous un habit déguisé, et démettre ainsi le temple de Dieu à l'abri du meurtre et de l'incendie. La sédition dura jusqu'à minuit. L'église n'était pas éloignée des murs de la ville. Annon se retira du temple dans une maison voisine, où l'on avait fait, depuis

» Dum vina in diutiuos usus summa ope coogesta praecipitaotius effiindiint, repletum subilo cellariuni, ipsos (quocl diclu quoque ridiculuin sit) iDopinis fliiclibus periclitatos, pêne suffocaveral .

quelques jours, une porte de communication. De là il se sauva avec quelques-uns de ses serviteurs à la faveur de la nuit, et ne tarda pas à rejoindre l'évêque de Mimigardenfurth et ses compagnons, avec lesquels il se rendit à Nuys', sur les bords du Rhin. Pendant ce temps on avait percé le mur de l'église de Cologne au milieu de cris furieux, chacun disait que l'archevêque neleur échapperait pas, quand même il se cacherait, comme un ver, dans la profondeur de la terre. Ceux qui étaient enfermés dans l'église promirent de livrer l'archevêque s'ils le trouvaient ; lorsqu'ils le présumèrent hors de danger, ils ouvrirent les portes, disant qu'ils ne pouvaient le découvrir et qu'il s'était sauvé par un autre côté. Comme on ne le trouvait pas, on pensait qu'il reviendrait bientôt avec des gens armés, on prit donc des mesures pour défendre la ville, et, pour cet effet, on plaça des soldats aux avantpostes. Bien des meurtres furent commis, les moines de Saint-Pantaléon coururent de grands dangers. Les rebelles convinrent d'envoyer à la hâte quelques jeunes gens au roi, pour l'informer de ce qui s'était passé, pour le prier de prendre possession de la ville et de tirer vengeance des injustices de l'archevêque.

La sédition dura trois jours entiers, après lesquels les choses changèrent de face. Annon était

' Nussen, INuiss.

beaucoup plus aimé et vénéré au dehors qu'au dedans de la ville. Quand on eut appris dans la campagne la manière dont le prélat avait été traité, il y eut un mécontentement général; on vantait ses vertus, ses services, et on rougissait de l'infâme conduite des habitants de Cologne. Un pareil avilissement de la dignité sacerdotale était regardé comme un crime qui demandait vengeance au Ciel. L'indignation élait au comble ; on se réunit, on prit les armes : de quatre à cinq milles à la ronde, le peuple se leva en masse pour venger l'injure faite à son pasteur. L'archevêque se vit donc à la tête de nombreuses troupes disposées à tout entreprendre pour soumettre la ville. Le fer et le feu devaient être leurs moyens, si toutefois les habitants de Cologne ne se soumettaient pas volontairement. Le quatrième jour après sa fuite, Annon s'approcha de la ville avec ses troupes. Les bourgeois furent effrayés à la vue de cette multitude de gens armés, contre lesquels ni leurs forts ni leurs remparts ne pouvaient les garantir; ils envoyèrent donc des députés au prélat pour reconnaître leur faute et pour lui dire qu'ils étaient prêts à se soumettre à toute pénitence qu'il leur imposerait. Le prélat se laissa toucher ; mais il excommunia ceux qui avaient pris part aux profanations des choses saintes, etles exhorta à la pénitence.Alors les habitants sortirent de la ville, allèrent au-devant de l'archevêque pieds nus et en habits de lin ; on avait de la

peine à les défendre contre la fureur du peuple de la campagne, qui était fort mécontent de l'indulgence du pasteur. C'est pourquoi celui-ci ne voulait pas entrer dans la ville, avant qu'il eût congédié cette foule indisciplinée dont il redoutait les excès; il y fit entrer seulement ses soldats. Dans cette nuit, six cents des plus riches négociants s'enfuirent de Cologne et allèrent implorer la protection du roi '. Le lendemain, l'archevêque fit son entrée dans la ville, et attendit pendant trois jours ceux qui devaient faire pénitence. Le quatrième jour, les troupes archiépiscopales (on dit que ce fut à l'insu de leur maître) pénétrèrent dans les maisons pour les piller ; ils y exercèrent toute leur fureur et enchaînèrent un grand nombre de citoyens. L'auteur de la sédition et plusieurs autres de ses compagnons eurent les yeux crevés. D'autres furent frappés de verges; tous furent condamnés à une amende exorbitante, et forcés ensuite à s'engager par serment à défendre l'archevêque contre tous ses ennemis, et à regarder comme tels ceux qui s'étaient sauvés de la ville. On rapporte que pendant longtemps on vit régner dans cette

' yoy. sur le commerce de Cologne VHistoire du commerce allem., par Fischer, 1""^ 'vol., p. 639. A Pâques, il venait à Cologne, des bords du Rhin et des villes maritimes, une foule innombrable de monde pour assister aux offices divins ; « Plateae vix capiebant slipata viautium examina. »

cité, autrefois si populeuse et si florissante, la solitude, l'horreur et le silence '.

Cependant Grégoire ouvrit à Rome son premier concile, dont les délibérations étaient de la plus haute importance. Il avait pris toutes ses mesures contre l'orage, il s'était armé pour le combat. Après avoir longtemps médité et mûrement réfléchi, il se mit à l'œuvre, et montra enfin dans l'exécution de son plan une sagesse et une prévoyance dignes d'éloges et d'admiration. Il avait bien choisi son temps pour découvrir ses projets au monde, et il n'avait pas moins bien choisi la partie de sa grande pensée qu'il voulait mettre au jour par le moyen du synode. Grégoire y avait invité les évêques de la Lombardie par une lettre spéciale ^. Les évêques arrivèrent de toutes les parties de l'Italie; car le pontife avait annoncé ce synode comme devant être général ', conformément aux

' «Ita civitas paiilo anle civibus frequenlissinia, el post Moguntiam capul et prioceps Gallicarum urbiuin, subito pêne redacta est in soliludinem. » Lamh.

' Epist., I, 42, 43. Il s'y plaint de l'horrible situation du clergé : «■ Sacerdotes el qui regimen Ecclesitc accepisse videntur, legem Dei fere penilus postponentes et officii sui debitum Deo et conimissis sibi ovibus subtrahentes, per ecclesiaslicas dignitales ad niundanam tantum nituntur gloriam et quic speciali dispensationi niultorum utilitatibus et saluti proficere debuissent, ea aut negligunt, aut infeliciter iti pompa superbife et superfluis suniptibus consumunt. »

'■ 11 ne s'agit pas cependant ici d'un concile œcuménique, mais d'une l'cuuion de tous les évêques de l'Italie; les ca-

anciens canons qui prescrivaient d'en tenir un tous les ans pour l'honneur et l'intérêt de l' Eglise. La comtesse Mathilde, le margrave Azzo, Gifulf, prince de Salerne et d'autres y arrivèrent également ^ Quatre canons furent rédigés contre la simonie et l'incontinence des clercs, vices combattus depuis si longtemps ^.

I. Qu'aucun clerc n'obtienne une dignité ou un emploi ecclésiastique par voie de simonie, c'est-àdire par le moyen de l'argent.

II. Que personne ne conserve une église acquise avec de l'argent; que personne ne se permette d'acheter ou de vendre les droits d'une église. L'Ecriture sainte, les décrets des conciles et les sentences des Pères condamnent les vendeurs et les acheteurs de dignités ecclésiastiques ^; les entremetteurs de ce commerce ne peuvent pas même éviter l'anathème.

m. Que toute fonction de l'autel soit interdite aux clercs incontinents ; qu'aucun prêtre n'épouse une femme, et s'il en a une, qu'il la renvoie sous peine de déposition ; que personne ne soit élevé au sacerdoce sans avoir promis solennellement

nons des pontifes voulaient qu'elle eût lieu tous les ans, et on lui donnait le nom de concile général, pour le distinguer des synodes diocésains. {Audley.)

' Cardin. Aragon.

"^ Les canons de ce concile se trouvent dans Coleli, Coll. sacros. Conc, t. xii, p. 547-580, ou dans Mansi, Coll. Conc, t. XX, p. 402 et seq.

* /^o/. Capitul. VII, VIII, IX, X.

qu'il gardera la continence perpétuelle. Tel est le décret des plus saints et des plus anciens conciles *.

IV, Que le peuple n'assiste pas aux offices d'un clerc qu'il voit fouler aux pieds les décrets apostoliques. Tel est le décret de tous les conciles *.

On ajouta à ces canons une apologétique qui est comme une pièce de conviction nécessaire à l'époque où l'on vivait **. « Tout ce qui est arrêté ici, » y est-il dit, est conforme à la décision des saints » Pères ; ceux donc qui méprisent ces canons mé- » prisent les Pères mêmes. Le pape peut con-

' f^^oj., cap. XI., les décrets des conciles el des papes. Aux chap. XII, XIII, on trouve rassemblé tout ce que dit l'Ecriture sur ce sujet.

* Ce fut dans ce synode que Guillaume, évêque de Beauvais, offrit un bel exemple de générosité chrétienne. Il avait été cruellement persécuté par ses diocésains, tant clercs que laïques, et le pape les avait excommuniés. Le |)rélat écrivit au pape en le priant de lever Texcommunication. La lettre était tellement édifiante, qu'elle fut lue au concile, el le pape s'empressa de lever les censures par une lettre adressée aux habitants de Beauvais. Epixt., I, 74. [Note du trad.)

** Celte apologétique, qui fut adressée à tous les évoques, est un véritable chef-d'œuvre de sagesse el d'érudition; on voit que Grégoire ne se contentait pas d'ordonner, il voulait convaincre l'esprit et entraîner le coeur. On ne sait pas précisément quel en est l'auteur; mais quand on en compare le style avec celui des lettres de Grégoire, on ne peut guère douter qu'elle n'ait élé écrite sous sa dictée ou sous sa direction. Nous regrettons de ne pouvoir pas reproduire ici cette belle défense; le lecteur trouvera dans noire ouvrage sur /eCriibtit ecclf'wiastique la partie qui est relative à la cootineûce des clercs. {Note du traJ.)

» damner non-seulement les évêques, mais encore » leurs subalternes; chaque chrétien doit au pape » nne obéissance plus étendue qu'à son évêque » particulier ^ »

Dans ce concile, Grégoire avait pour principal but de fixer l'attention du clergé sur le célibat ou sur la rupture des liens du mariage, afin qu'il pût parvenir plus facilement à l'entier accomplissement de ses vues ^

Le pontife fit publier immédiatement ces canons dans toute l'Italie. Il les envoya également aux évêques d'Allemagne et des autres pays, en les exhortant vivement à les faire exécuter. Pour parvenir

' Capilul. XXI, XXIII, XXIV.

* Aussi la plupart des auteurs n'ont-ils guère parlé que de ce canon. Lamb., ann. 1074; Mariau., Scoti Chron., ann. 1074. Sigeb. Gembl., Chron , ann. 1074. Ce dernier dit : « Uxoratos sacerdotes a divino officio reniovit, et laicis missam eorum audire interdixit, novo extniplo, et (ut multis visum est) inconsiderato prœjudicio, contra sanctorum Patruin sententiam, qui scripserunt, quod sacramenta, quœ in Ecclesia fumt... Spiritu sancto latenler opérante eorumdem sacramentorum effectum, seu per bonos, seu per malos intra Dei Ecclesiam dispensentur *. »

*Lc raisonnement de Sigcbert de^Geniblour est tout à fait faux, on serait même tenté de dire absurde: le pontife ne dit pas un mot de la valeur des sacrements administrés par les prêtres simoniaques,ou incontinents ; il se contente de leur interdire les fonctions saintes et prescrit aux fidèles de ne point assister aux offices célébrés pareux, voulant parce moyen ramener lesclercs à leurs devoirs. Au reste, j'ai été heureux de trou ver que Baronius avait déjà fait la même observation. Le fait est que le bon Sigebert avait luimême de bonnes raisons pour trouver mauvais cette mesure de Grégoire, car il embrassa plus tard (ipserefractarius) avec ardeur le parti de Henri IV. On ne peut ajouter aucune foi à ce qu'il raconte des papes de cette époque. ///«, dit Vatère André, non tam fada quam a Sigiberto conficta, (Audley.)

plus promptement à son but, cl pour connaître la vérité des plaintes qu'on avait exposées sur l'abus que Henri faisait des investitures, et aussi pour gagner le roi par la voie de la douceur, il envoya une légation solennelle en Allemagne. Il avait supplié la pieuse impératrice Agnès de partir avec les évoques d'Ostie, de Palestrine, de Coire et de Côme '. Le roi ayant été informé à Bamberg de leur arrivée, alla au-devant d'eux jusqu'à Nurnberg, les reçut avec honneur, et s'entretint avec eux pendant plusieurs jours ®. Le pape avait recommandé à ses

• Les auteurs parlent diversement du but de cette ambassade. Grégoire lui-même dit {£piit., ii, 28) : « Ut, quœ corrigenda essent, quae religioni addenda essent, adderent. » Lambert : « Componere, si possent, multo jam lempore vacillantem statum Galliarum. » Mabillon, Jnnal. Bened., L, lxiv, c. 48, en parlant d'Agnès, dit : « Ut filiiim ad oblemperandum ponlificis decrelis inflecleret. » Pandulph. Pisan {in Murât. Scr. ter. Ital., m) : « Ut nintri suœ sanctaî Romana* Ecclesi;e se devotum et subjectum filium exhiberet, atque ab episcopaluum et ecclesiarum vendilione omnino quiesceret. « L'auteur de la Vie de S. Anselme, dansMabill.j^c/rt jtf«(^,tom. ix, p. 476, donne à entendre que le pape avait pour but de séparer l'Eglise de l'Etat. Foy. aussi Domnizo, Vita Comit. Mathild. Hugo Vlaviniœ, p. 213. Lambert ne suit ici aucun ordre : d'abord il lait passer les légats en Allemagne et parle ensuite du concile et de ses décrets. Baronius l'a suivi dans ses Annales. La plupart des autres écrivains, tels que Mabillon , Marianus Scott, dans sa Chronique, e\c., placent avec plus de raison l'ambassade après le concile. Celui-ci fut convoqué « prima hebdomada quadragesimaî » (Greg., £pist., I, 42), c'esl-à-dire au dimanche invocavit. Or, les légats n'arrivèrent à Nurnberg ((u'après PAques, qui tombait cette année le 23 avril.

- Lambert dit : « Nec tamen cum rege sermonem cou»-

légats de représenter au roi l'abîme qu'il s'ouvrirait à lui et à son empire, s'il désobéissait, et qu'il n'accomplît pas ses promesses'. L'impératrice Agnès surtout ne négligea aucun moyen de fléchir son fils, de le détourner de la voie qu'il avait suivie jusqu'à présent^, et de délivrer son royaume des périls dont il était menacé. On lui conseilla d'éloigner de sa cour certains hommes qui exerçaient une funeste influence, et qu'Alexandre II avait déjà excommuniés. Le roi le fit, mais non sans regrets ^. Les légats lui demandèrent ensuite l'autorisation de convoquer un synode en Allemagne pour déposer, au nom du saint Père, les évêques et les abbés qui étaient parvenus par voie de simonie. Mais cette autorisation ne fut point accordée, parce que tous les évêques allemands s'y étaient opposés. Le roi fit donc dire aux légats, par Liémar, archevêque de Brème, que le droit qu'ils sollicitaient n'appartenait qu'au pape lui-même ou à son représentant en Allemagne, qui est l'archevêque de Mayence. A quoi les légats répondirent que les privilèges canoniques accordés à un siège

muoicare, saepius rogati conseoserunt, donec secundum ecclesiasticas leges, pœnitenliam professus, per judicium eorum anathemate absolverelur, pro eo, quod propter venditas ecclesiasticas dignitates simoniacae hœreseos insimulatus fuisset apud sedem aposlolicam. »

• Paul Bernried, c. 65.

* Le pape la remercia plus tard dans une lettre bien affectueuse. Epist.^ i, 85.

' Paudulph. Pisan., dans une note tirée du card. Aragon.

ne s'étendaient pas au delà de la vie de celui qui les avait donnés. Mais après tout, le synode ne put avoir lieu. Comme l'archevêque de Brème s'y était le plus opposé, les légats, pour punir sa désobéissance et sa rébellion, le suspendirent de ses fonctions} après quoi, ils déposèrent Hermann, évêque de Bamberg, et plusieurs autres qui étaient convaincus de simonie, jusqu'à qu'ils vinssent à Rome sepurger au tribunaldu saint Siège Mlenri ne vit pas ces châtiments avec déplaisir, car il se rappelait la manière dont il avait été traité par les évoques dans la guerre de la Saxe. Mais comme les légats n'avaient pu prendre aucune mesure définitive, toutes les affaires furent portées au tribunal du pape. Henri promit aux légats d'accéder aux désirs du saint Père, de se conformera ses décrets et de lui prêter main forte, chaque fois qu'il s'agirait de déposer les simoniaques. Les officiers de sa maison furent obligés de s'engager sous serment à rendre tous les biens ecclésiastiques qu'ils avaient injustement acquis^. Sur cela, le roi congédia les légats en leur faisant de riches présents. Ceux-ci rendirent compte au pape de leur mission.

Si les légats n'avaient pas atteint le but de leur ambassade, ils avaient du'moins sondé le terrain, et excité l'attention des esprits. Ils avaient fait tout

* Cardin. Aragon, et Lambert.

* Bertold., Const., ann. 1074. Le roi « in manus (legatorum) se ipse, sub oorreclionis ^ponsione, conimisit. »

ce qu'il était possible de faire pour le moment \ Nous avons quelques rapports détaillés sur l'esprit qui animait une partie du clergé d'Allemagne; on peut en déduire bien des conséquences. La menace du pape de déposer et de frapper d'anathème les clercs, et principalement les prêtres, qui ne se sépareraient pas de leurs femmes, causa un grand mécontentement en Allemagne. La faction nombreuse des clercs concubinaires se récria contre les décrets du pape, l'accusant d'hérésie et de doctrine insensée, puisqu'il avait oublié les paroles de Jésus-Christ : « Tous ne comprennent pas » cette parole, que celui qui peut la comprendre » la comprenne ; » et les paroles de l'Apôtre : « Que » celui qui ne peut vivre dans la continence se ma- » rie; car il vaut mieux se marier que de brûler.» Ils lui reprochaient de vouloir contraindre les hommes à vivre comme des anges, et de causer la débauche, en voulant arrêter le cours ordinaire de la nature. Que si, disaient-ils, il voulait presser l'exécution de son décret, ils aimaient mieux quitter le sacerdoce que le mariage, et qu'alors le pape verrait s'il peut trouver des anges pour gouverner les Églises, puisque les hommes

• Marian. Scot. dit : « Legati universali synodo, coram rege, communi omnium episcoporum inlerdictu, fœminas separarunt a clericis et maxime a presbyteris ; » mais il a pris la volonté pour le fait. Aucune autorité ne rapporte que la cliose ait eu véritablement lieu.

lui déplaisent *. Grégoire voyait cet orage avec le plus grand calme et le laissait gronder; mais il ne continua pas moins d'envoyer de nombreuses légations, et d'écrire aux évêques pour les accuser de faiblesse et de négligence, et pour les menacer de censure, s'ils n'exécutaient pas promptemenl ses ordres **.

Parmi les évêques qui s'opposaient le plus aux décrets du pape se trouvait Othon, évêque de Constance. Le pape lui avait fait connaître, immédiatement après le concile, les mesures qu'on y avait prises ***, et l'avait prié instamment de venir

* Ces clameurs étaient universelles, dit l'auteur de la Vie de Grègmre Fil, déjà cité. Non, ces clameurs n'étaient point universelles, car il y avait encore à cette époque bien des prêtres vertueux. Ces clameurs étaient celles d'une faction, nombreuse, si l'on veut, mais seulement d'une faction, comme le montre le texte de Lambert : « Adversiis hoc decretum protinus vehementer infremuit \.oidL factio clericorum, liominem plane herelicum et vesani dogmalis esse clamitans : qui, oblitus sermonis Domini, quo ait : « ]Non omnes capiunt hoc verbum, qui potest capere ca- » piat ; et apostolus : qui se non continet, nubat : melius est » enim nubere quam un, » violenta exaclione homines vivere cogeret, ritu angelorum, et, dum consuetum cursum naturœ negaret, fornicalioni et immunditiei frena laxaret; quod si pergeret sententiam confirmare, malle se sacerdolium quam conjugium deserere, et tune visurum eura oui homines sorderent, unde gubernandis pei- Ecclosiam Dei plebibus angelos comparaturus,esset. » {Note du trad.)

** INihilominus ille instabat et assiduis legationibus episcopos omnes socordiie ac desidiœ arguebat, et, nisi ocius injunctum sibi negotium exsequerentur, aposiolica se censura in eos animadversurum comminabatur.

{Note du trad.)

*** Cette lettre, où le pontife rend compte des mesures

[1074] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 40i

à son secours pour les faire observer dans le cercle de sa juridiction; mais Othon s'y opposa fortement, et se permit même, à ce qu'il paraît, quelques propos du haut de la chaire. Le pape lui écrivit une seconde lettre conçue en termes fort durs ' : « Nous avons appris sur votre compte bien des choses qui nous font de la peine, et si c'eût été un autre que vous, nous l'aurions puni avec sévérité. Armés de l'autorité apostolique, et guidés par la doctrine des Pères, nous avons résolu,

qu'on a prises dans le concile, est trop importante pour que nous n'en donnions pas ici le texte : « Inslanlia nuntiorum tuorum feslinanter redire voientium non permisit nos fralernitati tuae quae in romana synodo constituta sunt seriatim intinjare : haec tamen necessaria tibi scribenda fore arbitrât! suraus : nos juxta auctoritatem sanctorum Patrum in eadem synodo sententiam dédisse, ut hi qui per simoniacam hseresim, hoc est, interventu prfetii,ad aliquem sacrorum ordinum gradum et officium promoli sunt, nuUum in sancta Ecclesia ullerius ministrandi locum habeant. Illi quoque qui ecclesias datione pecuniie obtinent, omnino eas perdant, nec deinceps vendere vel emere alicui liceat. Sed nec illi, qui in crimine fornicationis jacent, missas celebrare, aut secundum inferiores ordines ministrare altari debeant. Statuimus eliam ut si ipsi conteraplores fueriut noslrarum iuio sanctorum Patrum constitutionum, populus nullo modo eorum officia recipiat, ut qui pro amore Dei et officii digoitate non corriguutur, verecundia sseculi et objurgatione populi resipiscant. Studeat ergo fraternitas tua sic se in his nobis cooperatricem exhibere, sic crimina ista de ecclesiis tuis radicitus evellere, quateuus boni pasloris meritum apud Dominum valeas obtinere,ut Romana Ecclesia de te, sicut de carissimo fratre et sludioso cooperatore, debeat gaudere. >• Labb., ConciL, t. 10, p. 316. {Note du trad.) « Paul Bernr., c. 37.

comme le demandent les devoirs de notre dignité, de bannir la simonie et de rappeler les clercs à la continence. Nous avons, en conséquence, imposé à l'archevêque de Mayence, notre confrère, qui exerce une juridiction étendue, l'obligation de faire exécuter ces décrets de l'Église romaine par lui et par tous ceux qui lui sont soumis, et de les faire regarder comme irrévocables ^ A vous aussi, à qui la plus grande partie du clergé et du peuple du diocèse de Constance est soumise, nous avons fait connaître ces décrets par une lettre particulière, pour qu'appuyé sur notre autorité, vous mettiez plus de zèle à les suivre vous-même, et à éloigner du sanctuaire l'hérésie simonienne et la souillure honteuse de l'incontinence. Nous avons confié tout cela à vos soins. Mais nous sommes informés que vous avez lâché la bride aux passions des clercs, et que vous leur avez permis de garder leurs femmes, ou d'en prendre s'ils n'en ont pas encore. 0 impudence! o singulière audace! un évêque mépriser les décrets du siège apostolique, fouler aux pieds les décisions des saints Pères, et prêcher dans la chaire de vérité ce qui est essentiellement opposé à la foi chrétienne'M C'est pourquoi, en vertu de l'autorité

' Stiidiosius inculcaret et inviolabiliter tenendura ppopoDeret.

* Grégoire s'appuie toujours sur « Evangelict^ et apostolicae iitlerai, authenticaruui sjiiodorum décréta et exiinioruui docloruui pracepla. » Grégoire était bien fondé à se servir de telles expressioQs,

apostolique, nous vous ordonnons de comparaître au prochain synode, pour y rendre compte de votre désobéissance, et du mépris de l'autorité du saint Siège, et pour répondre à toutes les autres accusations canoniques qui pèsent sur vous. »

Grégoire écrivit en même temps à tous les fidèles de l'évêché de Constance ', et leur manda que l'évéque s'était gravement compromis par sa désobéissance envers l'Église; qu'il avait même cherché à semer des troubles; que, contrairement aux ordres précis du pape et de saint Pierre, il avait permis à ses clercs de garder leurs femmes, ou d'en prendre s'ils n'en ont pas encore; que, s'il continuait à s'opposer aussi effrontément aux décrets de saint Pierre et du Siège apostolique, ils devaient lui refuser toute soumission ; qu'il les déliait, en conséquence, de leur serment de fidélité envers ce prélat. Car, ajoutait-il, celui qui est rebelle à Dieu et au Siège de Rome n'a plus droit de demander l'obéissance à qui que ce soit ^.

Grégoire agit d'une manière plus énergique encore par l'intermédiaire de Sigefroi , archevêque de Mayence. Celui-ci, après avoir reçu

» Ces deux lettres ne se trouvent pas dans le recueil ordinaire ; elles sont dans Mabillon, Acta SS., sect. vi, p. 420.

* Quanti enim pericuU, quantaeque a christiana lege sit alienationis, ohedientiam^ maxime apostolicœ Sedi, non exhibere, ex dictis beati Samuelis prophetœ potestis cognoscere .

les ordres du pontife, crul devoir procéder avec beaucoup de prudence, car il prévoyait l'orage que soulèverait une trop grande précipitation. Il donna donc à son clergé six mois pour réfléchir, l'exhortant à faire volontairement ce dont il ne pouvait se dispenser, et à ne pas réduire le pape à la nécessité de prendre des mesures fâcheuses. Mais le pape n'approuva pas sa lenteur; il le pressa vivement, sachant bien que, quand il s'agit d'une grande mesure, il faut en venir à l'œuvre, sans laisser le temps à la réflexion. L'archevêque convoqua donc un synode à Erford au mois d'octobre, pour presser l'exécution des décrets du saint Siège. Là il donna, sans aucun détour, à ses clercs l'alternative de renoncer ou à leurs femmes ou au service des autels '.Ces canons furent combattus par toutes sortes de raisons, et l'on résolut enfin de les regarder comme non avenus. L'archevêque opposa l'autorité pontificale, aussi bien que sa propre conviction. Mais, arguments et prières, tout fut inutile, et les évêques, s'étant retirés, comme pour délibérer, convinrent de ne plus rentrer au synode. Toute la ville se mit en rumeur ; on criait dans les rues qu'avant que l'évêque prononçât une sentence fâcheuse contre eux, il fallait l'arracher de son siège, le mettre à mort, pour donner un exemple à la postérité, et

• Lamb.,ann. 1074.Mabillon, Jnnal. Bened., t. S,]. lxi\, c. 48.

pour empêcher qu'aucun de ses successeurs ne s'avisât de traiter aussi ignominieusement son clergé. L'arclievêque fut obligé d'employer la douceur pour faire revenir les évêques au synode; il promit d'envoyer des légats à Rome, aussitôt qu'il en trouverait l'occasion, pour demander au pape de modifier ses décrets. Si les esprits étaient déjà irrités, ils le furent encore bien davantage par les vieilles plaintes relatives aux dîmes de la Tliuringe, que l'archevêque eut l'imprudence de mettre de nouveau sur le tapis; car le peuple s'était refusé, depuis le commencement de la guerre, à payer la dîme : le malheur l'avait rendu encore plus intraitable. Ce fut en vain qu'on opposa à Sigefroi les conventions de Gerstungen, qui les avaient exemptés de la dîme et leur avaient assuré tous leurs anciens privilèges; l'archevêque persista dans sa demande. Le peuple sortit en fureur et courut aux armes; bientôt une multitude innombrable se trouva devant la salle du synode, et elle aurait certainement maltraité l'archevêque, si ses vassaux ne l'eussent pas retenue. Tout était dans une horrible confusion; l'archevêque avait de la peine à se soustraire à la fureur populaire et à se retirer à Heiligensladt, en Eichsfeld, où il excommunia tous ceux qui avaient troublé le synode. Comme il y resta jusqu'à la fin de l'année, il reçut de Grégoire une lettre fort dure\

' Epist., II, 29.

Le pontife lui dit qu'il avait trompé son attente, qu'il n'avait pas trouvé en lui ce qu'il espérait, et que sa confiance était bien diminuée. Il termina en lui ordonnant de se rendre au prochain sy node, où illui parlera plus longuement decesujct.

A la même éj^que, le pape écrivit à Annon de Cologne*, et le pressa vivement de ramener à la continence les prêtres, les diacres et les sous-diacres, non-seulement dans son diocèse, mais encore dans les diocèses de ses suff'ragants, parce que toutes les vertus sans chasteté ne sont rien aux yeux de Dieu.

Cependant Grégoire sentait bien que, pour l'accomplissement de son œuvre, il avait besoin d'un bras plus puissant; car il avait eu la douleur d'apprendre que, dans plusieurs villes, ses décrets avaient occasionné des troubles ; que çà et là les moines s'étaient unis aux évêques désobéissants, et causaient du scandale; que les ecclésiastiques bravaient hautement les censures et la déposition ; qu'ils ne voulaient pas se séparer de leurs femmes, s' appuyant sur ce texte de l'Ecriture : « Tu abandonneras ton père et ta mère, pour

* Praeterea sollicitudinem tuam ex parle beati Pétri communis palris et domini instanler admonemus, ul non solum in ecclesia; tua; diœcesi, sedeliamin omnibus suffraganeoruni tuoruin parochiis, presbytères, diaconos elsubdiaconos, admonilionibus tuis caste vivere facias : quoniam, ul fralernilas tua novit, ca'leia» virlutes apud Deum sine caslitale nihil valent, sicut nec sine cicleris virlulibus castilas. Epist., 26, 1. ii, [Note du trad.)

» l'attacher à ton épouse \ » Les légats étaient revenus de l'Allemagne avec de bonnes nouvelles sur les dispositions de Henri. Le pape saisit cette occasion pour lui écrire une lettre pleine d'amitié et d'affection*.

« Nous avons appris avec une grande joie et une » vive reconnaissance, dit-il, que vous avez fait un B bon accueil à nos légats; que vous avez remédié, » par leur intervention, à plusieurs abus de l'É- » glise, et que vous les avez chargés de nous as- » surer de votre respect et de votre dévouement. » Mais ce qui nous a fait plaisir surtout, c'est » que votre mère Agnès nous a attesté, ainsi que » nos légats, que vous avez pris la ferme réso- «lution d'extirper de votre royaume l'hérésie des » simoniaques, et la plaie honteuse et invétérée » du concubinage des clercs. Nous avons éprouvé » également une grande joie de ce que la comtesse

* Sigou., de Regno ItaL, ann. 1074 *,

* Quia legatis noslris te benevolum tractabilemque praebuisti, eorumque intervenlu quasdam res ecclesiasticas laudabiliter correxisli, nobis quoque per eos congruse salulalionis et devotse servitulis exhibilionem transmisisti, gratantei* accepimus. Sed et illiid quod piœ mémorise Agnes mater tua imperatrix Augusla apud nos constanter lestificala est, iidemque legati episcopi attestât! sunt, simoniacam scilicet hœresim funditus de regno tuo exUrpare et inveleralum morbum fornicatiMniscIericorum toto annisu corrigere velle, vehementer nos hilaravit.Filiie quoque nostraî (idelissimœ vestrae Beatrix comitissa et

* Clericoruci factio, dit cet auteur, consternata subito Gregorîum turpibus figerc maledictis cœpit. ( Audley.)

408 VIE ET PONTIFICAT [i074]

» Béalrix et sa fille Malhilde nous ont écrit sur » votre amitié et votre sincère affection. C'est » par leur conseil et par la persuasion de l'impé- » ratrice, votre auguste mère, que nous vous écri- » vous cette lettre. C'est pourquoi, quoique pé- » cheur, nous faisons mémoire de vous à la messe » sur les corps des saints apôtres, priant Dieu de » vous raffermir dans ces bonnes résolutions, et de » vous en inspirer de plus grandes encore pour » le bien de l'Église. Je vous conseille, mon très- » excellent fils, et mon conseil est dicté par une » sincère amitié, de n'écouter que les avis des » personnes qui vous aiment pour vous et non » pour vos richesses, qui songent plus à votre sa- » lut qu'à leur propre intérêt... Quant à l'Église

filia ejns Malhildis, non modice nos Ifelificavere, scribentes nobis de amicitia et sincera dilectione vestra, quod libenlissime accepimus; quariim oonsilio, scd et persuasu dilectissimae matris vestrœ Augustae, ad hoc inducli siimus, ut bas vobis litteras scriberemus. Quaniobrem, licet peccalor, memoriam lui inlermissarum solemnia super corpora apostolorum et habui et habebo, suppliciler deprecans, ut Deus omnipolens et hœc tibi bona slabiliat, et ad profectum ecclesicC sua? ampliora concédât. Moneo autcm te, fili excellenlissirae, et sincera carilale exhorlor, ut in iliis rébus taies tibi consiliarios adhibeas, qui non tua, sed te diligant, et saluti tuœ, non lucro suo, consulant : quibus si obtempéra verisjDominum Deuni, cujus caiisam tibi suggerunl, protectorein propitiunique habebis. Porro de ecclesia Mediolanensi, quaniquam causam hujus ecclesiae non ita coniposueris, quemadniodum litlerarum ad nos missaruni séries pollicitatioque continebat..., si viros religiosos et prudentes ad nos iniseris, quorum ralione et auclorilate clarescat sanctie Romanaî Ecclesi;r bis synodali judicio (irmatum posse aul del)ere mutare tiecretum, jus-

» (le Milan ', quoique vous n'ayez pas rempli exac- » tement vos promesses à ce sujet, nous vous » prions de nous envoyer des hommes sages et éclai- » rés, qui puissent examiner avec nous si nouspou- » vons ou devons réformer la sentence deux fois » portée par un synode... Si cela est impossible, » nous prions et nous supplions votre sublimité » de restituer, pour l'amour de Dieu et le respect » dû à saint Pierre, à cette Église ses privilèges ; » car vous posséderez seulement avec droit lacou- » ronne, quand vous emploierez votre pouvoir à » rendre hommage au Roi des rois, au Christ, en » restaurant et en défendant ses Églises. »

Ces dernières paroles, se trouvant encore dans une seconde lettre du même jour, pouvaient cho-

lis eorum consiliis non gravabimur acquiescere, el animum ad recliora inclinare : sin aiitem irapossibile esse consliterit, rogabo et obsecrabo sublimitatem tiiam, ut pro araore Deiet reverentia sancli Pétri eidem Ecclesic-e suum jus libère restituas : et tune demum regiani poteslalem recte obtinere cognoscas, si Régi regum Christo,ad restaurationem defensionemqueEcclesiarum suarum facieiidam dominationis lUcC alliludinem inclinas. Epist.^ ii, 30. « Celle » lettre, dit M. "Vidaillan, était véritablement celle d'un » sage pontife à un jeune prince, disposé à recevoir et à » suivre les conseils dictés par l'expérience et par le dé- « vouement. Le pape était dans son rôle suprême de paix » et de douceur, de reproches spirituels et de bons con- «seils. C'était le christianisme primitif et la voix d'un » apôtre véritable. » {Note du trnduct.)

' Les légats avaient donc aussi pour mission d'arranger les affaires de l\Tilan; mais Henri refusa d'y revenir après l'élection de Godefroi. Ici le pape se montre indulgent, pour gagner le roi par la douceur.

410 VIE ET POJNTIFICAT [1074J

quer l'empereur; car à la cour il ne manquait pas d'hommes qui interprétaient mal les vues de Grégoire, et les représentaient comme dangereuses. Aussi, en homme habile et adroit, le pontife détourne la pensée du roi, en jetant ses regards sur d'autres affaires tout à fait étrangères *. La situation deschrétiensenOrient se présente merveilleusement sous sa plume. Il revient sur son projet de croisade ; mais, pour y engager l'empereur, il commence par lui témoigner la plus vive et la plus sincère affection. « Si Dieu permettait, par un » moyen quelconque de sa bonté, que vous pussiez » découvrir les sentiments de mon cœur, alors per- » sonne, j'en suis sûr, ne seraitassez puissant pour

* Ces deux lettres à Henri, écrites le même jour, sont un chef-d'œuvre d'adresse, de sagesse et de prudence. M. Voigt les regarde comme les plus belles de la collection. C'est pourquoi nous mettons le texte sous les yeux du lecteur : « Si Deus modo aliquo suae pietatis concederet, ut mens mea tibi paleret, induliitanter scio sua largienle gralia uullus te a mea dileclioue posset separare. Attamen de illius confido niisericordia, quia quandoque clarebit, quod te sincera caiitale diligam.... Sed quia die nocteque in vinea Domini laborare per multa pericula t tiam usque ad mortem desidero, non solum tibi, quem Deus in summo culmine rerum posuit, per quem muiti possunt aut a recto Iramite abrrrare, aul^ chrislianam rdigionem observare; sed etiam miuimo christiano, adjuvante Deo, semper sludebo sanctam et condignam caritatem custodire... Heu, proli dolorihaec vigilanti animo non attendunt, qui discordiam seniinare inter nos quolidie disponuiit, ut his retibus (liabolico inslinctu praparalis sua possint captare comnioda, sua palliare vitia, quibus iram Dei et gladium sancti Pelri contra se insana mente provocant. Moneo itaque le, el liorlor, carissime (ili, ab his aures tuas averle....

[1074] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 4il

» vous séparer de mon affection. J'espère que, par la » divine miséricorde, vous connaîtrez un jour quel » est mon attachement pour vous. Mais comme je » veux travailler nuit et jour dans la vigne du » Seigneur, même au péril de ma vie, je cher- » cherai à manifester ma charité au moindre » chrétien, à plus forte raison à vous, qui êtes » placé si haut, qui avez le pouvoir d'écarter de )> la voie droite un grand nombre de chrétiens, » ou de leur faire observer la religion. Malheur à » ceux qui ne font pas attention à cela, et qui » cherchent à mettre la division entre nous, vou- » lant, par ces pièges du démon, se procurer des y> avantages et cacher les vices par lesquels ils pro-

Prœterea indico tuœ magnitudini, quia christiani ex parti- Ijiis ullramarinis, quoriuu maxima pars apaganis inaudila clade deslruitur, et more pecudum quotidie occiditur, gensque chrisliana ad nihilum redigilur, ad me humiliter iniserunt, nimia compulsi miseria implorantes, ut modis quibus possem eisdem fialribus nostris succurrerem, ne chrisliana religio nostris lemporibus, quod absit, omnino deperirel. Ego autem nimio dolore taclus et usque ad mortis desideriuni ductus, magis enim vellem prohis animam meam ponere, quam eos negligens universo orbi ad libitum caruis imperare, procuravi chrislianos quosque ad hoc provocare, ad hoc inipellere, ut appelant, defendeodo legemChrisli,animam suam pro fralribus ponere, et nobilitatem filiorum Dei luce clarius ostentare. Quam admonitiouem Italici et Lllramontani, Deo inspirante, ut reor, imo etiam omnino affirmo libenter acceperunt, et jam ultra quinquaginta millia ad hoc se praeparant, ut si me possunt in expedilione pro duce et ponlifice habere, armata manu contra inimicos Dei volunt insurgere, et usque ad sepulcrum Domini, ipso ducente, pervenire. lUud etiam me ad hoc opus permaxime instigat, quod Cooslantinopoli-

» voqucnt la eolùre de Dieu et le glaive de saint )' Pierre! Jevoiisexhorte donc, mon très-cher fils, à » ne pas les écouter. » Le pontife met ensuite sous les yeux du prince la triste situation des chrétiens de l'Orient, et la ruine presque certaine de la foi chrétienne dans celte partie du monde. « Je vous avertis que les chrétiens d'outre-mer, » persécutés par les païens et pressés parla mi- » sère qui les accable, ont envoyé me prier humy blement de les secourir de la manière que je ). pourrais, et d'empêcher que de notre temps la » religion chrétienne ne périsse chez eux entiè- ). rement. J'en suis pénétré de douleur, jusqu'à » désirer la mort et exposer ma vie pour eux, >■ plutôt que de commander à toute la terre, en » négligeant de les secourir. C'est pourquoi j'ai » travaillé à y exciter tous les chrétiens, et à leur » persuader de donner leur vie pour leurs frères, » endéfendantla loi de Jésus-Christ, etdemontrer, ^> par cette preuve éclatante, la noblesse des en- » fanls de Dieu. Les Italiens et les habitants d'au-

tana Ecclesia de Smcto Spirilu a nobis dissideos, coiuor. "diam apostolica' Sedis expectal. Armcni eliarii Icre omnes a calholica fide aberraiil, el pêne miiversi Orientales prtestolanlur qnid fides aposloli Felri inler diversas opiniones corum décernât.... Et quia patres nosti'i, quoriun vestigia licet iiidii;çni sequi optaniiis, partes illas pro (ide catliulica confirmanda s;ppe adiernnt, nos etiam adjuli precihus omnium chrislianorum, si Clirihto duce via paluerit, quia non est via honiinis in niauu ejus, el a Domino gressus hoininis diriguntur, illuo trausire pio eadeni (ide el clirislianoruin delensiou'j ounipelliinui'. Si'd i[Wii inagua res ma-

» delà des monls, inspirés de Dieu, je n'en doute

» pas, ont reçu de bon cœur cette exhortation. Il y

» a déjà plus de cinquante mille hommes qui se prc-

» parent à cette expédition, s'ils peuvent m'y avoir

» pour chef, résolus de marcher à main armée

» contre les ennemis de Dieu, et d'aller jusqu'au

» sépulcre de Notre-Seigneur. Ce qui m'excite

» encore puissamment à cette entreprise, c'est

» que l'Eglise de Constantinople, séparée de nous

» au sujet du Saint-Esprit, demande à se réunir

» au saint Siège. Presque tous les Arméniens se

» sont écartés de la foi catholique, et presque tous

» les Orientaux attendent que la foi de saint Pierre

» décide entre leurs diverses opinions. Et parce

» que nos pères, dont nous désirons suivre les

» traces, ont souvent passé en ce pays-là pour

» confirmer la foi, nous sommes aussi obligés d'y

» passer, si Dieu nous en ouvre le chemin. Mais,

» comme un si grand dessein a besoin de sérieux

» conseils et de puissants secours, je vous demande

gno indiget consilio, et magnorum auxilio, si hoc Deus me permisei'it incipere, alequsero consilium, et, utlibi placet, auxiliuni : quia si illuc favenle Deo ivero, post Deum tibi Romanam Ecclesiam relinquo, ut eam et sicut sanctam matrem custodias, et ejus honorem defendas. Quid tibi super his placeat et quid prudentia tua divioitus aspirata décernai, mihi quauto ocius potes remittas. Nam si de te plus quam plurimi paient non sperarem, verba hœc frustra proferrem. Sed quia forsan non est homo, oui de sinceritate dilectionis mese adhuc indubitanter credas, Spiritui Sancto, qui omniapotest, commilto, ut menli tuae

» les uns et les autres, parce que, si je fais ce » voyage avec l'aide de Dieu, ce sera à vous, après » Dieu, que je confierai l'Eglise romaine, pour » que vous la gardiez comme votre mère et que » vous la défendiez. Faites-moi connaître au plus » tôt ce que vous pensez de ce projet, et ce que » les inspirations du Ciel dicteront à votre pru- » dence; car, si mon espoir en vous n'était pas plus » grand qu'on ne pense, ce serait en vain que je vous » adresseraisces paroles. Je laisse au Saint-Esprit, » qui peut tout, le soin de vous faire connaître » ce que je désire pour vous et combien je vous » aime, et de disposer votre esprit envers moi, de » manière à déjouer le complot des méchants et à » faire accroître le désir des bons. »

Grégoire, pour arriver plus promptement à l'accomplissement de son œuvre, écrivit peu de temps après à plusieurs princes de l'empire d'Allemagne, notamment à Rodolphe, duc de Souabe, et à Ber-

suo more indicel quicl libi cupiam, quantumve te diligam, et eodein modo circa me tnam menlem coinponat, ut impiorum desiderium depereat et bonorum accreseat. « Epist., II, 31. Quand nous lisons allentivenient ces lellres, nous restons convaincus que la plupart des auteurs n'ont pas saisi la pensée tout entière de Grégoire, dont le but, ce nous semble, était aussi politique que religieux. Grégoire voulait envoyer les peuples en Orient, et terminer ainsi leurs querelles domestiques. C'est pourquoi il tente le coHir du jeune Henri: il veut lui inspirer le désir de passer les mers, de s'illiislrxîr dans une guerre lointaine, plus honorable que celle qu'il faisait à ses vassaux. C'est là une des grandes conceptions du génie de Grégoire. ( Note du trad,)

Ihold, de Carinthie, dont il connaissait l'influence dans lesaflaires du royaume, et sur lesquels ilcomptait beaucoup. Il les exhorta aussi d'une manière presante à déraciner le mal qui entraînait le monde dans sa ruine, à se servir de tous les moyens, même de la force, pour extirper la simonie et l'incontinence des clercs, à en parler à la cour et en tout autre lieu, et principalement dans les assemblées publiques; et, si on leur disait que cette affaire ne les regardait pas, à répondre « que rien de tout * ce qui concerne le bien du peuple ne leur était » indifférent, que les mécontents n'ont qu'à aller » à Romepour discuter avec le pape sur ce sujet*. » Tout concourt à prouver que le pape avait en Rodolphe la plus intime confiance.

Ainsi Grégoire avait mis par son concile la plus grande partie du monde en mouvement, il avait touché à tous les ressorts; mais il s'était créé aussi par là même une foule d'ennemis irréconciliables. La situation des évêques, des prêtres, des diacres et de tous les ecclésiastiques, était changée, ou devait l'être. Tous les liens qui attachent si fortement l'homme à la femme allaient être brisés; tout ce qu'il y a d'amour entre le père et l'enfant devait être rompu ; ce que le monde avait prôné comme beau devait être foulé aux pieds

* Hoc illis respondete : ut vestram et popiili salntem non impedientes de injuncla \obis obedientia ad nos nobisciim disputaturi veniant. Epist.^ ii, 45. {ISote du trad.)

et abandonné. On devait sacrifier tout cela pour la loi, dont la conviction n'était pas dans tous les cœurs, et dont la vérité trouvait tant d'ennemis. Parmi ces ennemis se trouvaient des hommes qui avaient été jusqu'à présent puissants dans les affaires d'Allemagne. Tels étaient les évoques de Strasbourg, de Spire, de Bamberg, d'Augsbourg, de Wirlzbourg, de Constance : l'archevêque de Mayence penchait tant soit peu de leur côté.

Grégoire résolut donc de soumettre par la crainte ceux qu'il ne pourrait vaincre par ses conseils. Robert Guiscard, duc de Normandie, enorgueilli par le succès de ses armes, n'avait pas voulu prêter au pape le serment de fidélité, que lui avaient prêté les autres princes de l'Italie \ Grégoire, dans son concile à Rome, lança contre lui une sentence d'excommunication -.

Grégoire crut aussi devoir traiter avec plus de

« Voilà ce qui est le plus vraisemblable. Léon d'Ostie (I. m, c. 44) prétend, il est vrai, qu'à la nouvelle de la conquête de la Campanie, Grégoire l'exclut de la communion de l'Eglise ainsi que Gifulf, prince de Salerne, avec tous ses vassaux, et qu'il résolut de les attaquer avec une armée. Mais plusieurs lettres de Grégoire prouvent que la raison véritable fut leur obstination à refuser le serment. Vid. Epist., I, 25 : « Nimis obstinate persévérant; 46 : Normanni qui nobis rebelles sunt. » Et dans une lettre à Beatrix et à Mathilde (ii, 4), il dit : Robert s'est corrigé, « et tantcT/delitatis securitatem in suis manibus dareoptatur, ut ncmo unquam firmiori obligatione se cuilibet domino debeat vel possit astringere. »

* Foy. les canons dans la collection de Mansi, t. xx.

rigueur le roi de France"^. Il voulait lui montrer, à lui et à tout l'univers, quelle est la puissance de celui qui est le chef de la chrétienté, et qui a le pouvoir de lier et de délier ce qui sera lié et délié dans le ciel. Grégoire avait adressé les canons du concile aux évoques, aux abbés et à tout le clergé de France, et avait vivement pressé, comme partout ailleurs, leur exécution; mais il rencontra une vive résistance : car on s'était réuni à Paris dans un synode, non pour délibérer, mais pour prendre ensemble la résolution de rejeter les décrets de Grégoire, qu'on regardait comme intolérables et comme contraires à la raison \ Mais quel-

* Grégoire avait déjà"donné quelques avertissements au roi de France. Celui-ci lui envoya une ambassade pour l'assurer de son obéissance et du respect avec lequel il recevrait ses avis sur tout ce qui concerne la religion. Le'papelui répondit que, s'il parlait sincèrement, il aurait lieu de s'en réjouir, et lui recommanda de réparer les torts qu'il avait faits à l'église de Beauvais. « Vous devez considérer, lui dit-il, quelle gloire se sont acquise vos prédécesseurs, et combien ils ont été chers au saint Siège tant qu'ils se sont appliqués à protéger et à défendre les églises de leurs Etats. Mais quand ce zèle a commencé à se ralentir sous les rois suivants, la gloire et la splendeur du royaume de France ont été éclipsées par les désordres et les vices qui ont pris la place des vertus, et qui ont mis un Etat si noble et si florissant sur le penchant de sa ruine. C'est ce que le devoir de notre dignité nous oblige de vous représenter souvent, et, s'il le faut, en termes un peu durs.» {Epist., 1,75.) La lettre est du mois d'avril 1074.

( Note du trad. )

« » Imporlabilia ejus esse [prœcepta, ideoque irrationabilia. » Mansi, Coll. conc.^ t. xx.

qu'un s'éleva dans celte nombreuse assemblée, et dit « qu'on ne devait pas traiter de folie les » ordres de son chef; parce que, si l'on était inno- » cent d'ailleurs, on deviendrait coupable par » cette orgueilleuse prétention. » Ces paroles excitèrent des troubles dans le synode, on jeta de grands cris, on chassa l'orateur de la salle, et on le traita de la manière la plus ignominieuse, en lui crachant à la figure, en le souffletant et en l'entraînant jusqu'au palais du roi '. Mais il resta impassible au miheu de ces indignes traitements ; il souffrit même, sans murmurer, qu'on le mît en prison, d'où il fut tiré par quelques seigneurs qui lui étaient attachés.

Grégoire, ayant appris cette nouvelle, résolut d'employer toute la rigueur de son autorité apostolique. Il s'adressa aux évêques et écrivit une lettre forte, dure et menaçante, aux archevêques Manassés de Reims, Richer de Sens, Richard de Bourges, à Adralde, évêque de Chartres, et à tous les autres prélats du royaume'^.

« 11 y a longtemps, dit-il, que le royaume de » France, autrefois si glorieux et si puissant, a » commencé à déchoir de sa splendeur, et à rem- » placer les insignes de la vertu par ceux de la cor- » ruption. Mais aujourd'hui il paraît avoir perdu

* Il est dit : « Ipsum deconcilio rapiunt, trahunt, impingunt, colaphizant conspuunt, nuillisque conlumeliis affectum ad domum régis perducunt. »

* Epist,, II, 5.

» toute sa gloire et toute sa beauté, puisque les lois » y sont méprisées, la justice foulée aux pieds, et » qu'on y commet les crimes les plus honteux, les » plus cruels et les plus déplorables, avec tant d'im- » punité que la licence semble être passée en » droit. Il y a quelques années que les citoyens » prenaient les armes les uns contre les autres, et » vengeaient, comme usant du droit des gens, leurs » propres injures qui n'étaient plus arrêtées ni » punies par aucune loi et par aucun pouvoir. Ces » vengeances, qui ont causé des meurtres, desin- » cendies et tous les autres maux que la guerre » entraîne, nous ont fait de la peine ; mais encore » il ne fallait pas s'en étonner. Maintenant tous les » citoyens, comme atteints d'une maladie pestilen- » tielle, se livrent aux crimes les plus affreux, sans » que personne y mette obstacle. Il n'y a plus ni » lois divines, ni lois humaines; les parjures, les » sacrilèges, les incestes, les trahisons sont comp- » tés pour rien : et ce qui ne se voit nulle part » ailleurs, les citoyens, les parents, les frères j» même, se font prisonniers et s'extorquent leurs » biens jusqu'à se faire périt dans la misère. On » arrête les pèlerins qui vont visiter les tombeaux » des saints apôtres ou qui en reviennent ; on les » jette dans des cachots, et on les tourmente plus » cruellement que ne le feraient les païens, pour » en exigerdes rançons au-dessus de leurs facultés. » C'est votre roi qui est la cause de ces maux j lui,

qui ne mérite pas le nom de roi, mais de tyran ; qui, entraîne par le démon, passe toute sa vie dans le crime et dans l'infamie; qui, portant inutilement le sceptre, non-seulement donne occasion aux crimes de ses sujets, par la faiblesse de son gouvernement, mais les y excite par son exemple '.Non content d'avoir mérité la colère de Dieu, par les pillages des églises, les rapines, les adultères, les parjures, les fraudes dont nous l'avons souvent repris, il vient encore d'extorquer, comme un voleur, une somme immense aux marchands qui étaient venus de divers pays à une foire en France : cette iniquité révoltante, dont on ne trouve aucun exemple même dans la fable, le couvre à jamais d'opprobre et d'infamie. Vous, mes frères, vous êtes aussi en faute, puisque c'est fomenter les crimes que de n'y pas résister avec la vigueur épiscopale. Car vous vous trompez fort si vous croyez, en l'empêchant de mal faire, manquer au respect et à la fidélité que vous lui avez promise. C'est lui être bien plus fidèle de le retirer lui-môme du naufrage que » de le laisser, par une coupable condescen-

' Quarum rerum rex vester, qui non rex sed tyrannus dicendus est, suadente diabolo, caput et causa est, qui omnem œtatem suam flagitiis et facinoribus polluit, et, suscepta regni gubernacula miser et infelix inutiliter gerens, subjectum sibi populum non solum nimis soluto ad scelera imperio relaxavit, sed ad omnia, quœ dici et agi nefas est, operum et stiidiorum suorum exçmplis incitavit.

» dance, clans le gouffre du crime, où son âme » périrait. Vous n'avez d'ailleurs rien à craindre ; » si vous vous unissez pour la défense de la » justice, vous aurez une force capable de le » réprimer sans péril pour vous, et quand même » il faudrait exposer votre vie, vous ne devriez pas » manquer à faire votre devoir avec la liberté de » votre ministère. C'est pourquoi nous vous prions » et nous vous admonestons, par l'autorité apo- » stolique, de vous assembler et de parler au roi, » par délibération commune, pour l'avertir du » désordre et du péril de son royaume, pour lui » montrer en face combien ses actions sont cri- » minelles, et pour vous efforcer de le fléchir par » vos exhortations, afin qu'il répare le tort qui a » été fait aux marchands \ Autrement, comme » vous le savez vous-mêmes, ce sera la source de » grandes inimitiés. Exhortez -le au reste à se cor- » riger, à quitter les habitudes de sa jeunesse, à » rétablir la justice, à relever la gloire de son » royaume, enfin à se réformer le premier, pour » réformer les autres. Que s'il demeure endurci, » sans vouloir vous écouter; s'il n'est touché ni » de la crainte de Dieu, ni de sa propre gloire, ni » du salut de son peuple, déclarez-lui, de notre » part, qu'il ne peut éviter plus longtemps le » glaive de l'animadver sion apostolique. Alors, imi- » tez l'Église romaine votre mère ; séparez -vous

' Qualenus rapiiiam suprascriplis negocialoribus

factam cinendet

» entièrement du service et de la communion de » ce prince, interdisez par toute la France la cé- » Icbration publique de l'office divin. Si cette » censure ne l'oblige pas à se reconnaître, nous » voulons que personne n'ignore, qu'avec l'aide » de Dieu, nous ferons tous nos efforts pour dc- » livrer le royaume de France de son oppression '. » Et si nous voyons que vous faiblissez en cette » occasion si nécessaire, nous ne douterons plus » que vous ne le rendiez incorrigible par la con- » fiance qu'il a en vous, et nous vous priverons » de toute fonction épiscopale, comme complices » de ses crimes. Car Dieu nous est témoin que per- » sonne ne nous a fait prendre cette résolution, » ni par prières, ni par présents j nous n'y sommes » portés que par la vive douleur de voir périr, par » la faute d'un malheureux homme, un si noble » royaume et un peuple si nombreux. »

Au mois de novembre de la même année, il parla encore du roi dans le môme sens, mais avec un peu plus de modération, en s'adressant à Guillaume, comte de Poitiers ^. Il faut croire nécessairement que son courroux a été excité par quelque grave événement, puisque dans le même temps il parle à Henri d'une manière si affec-

• Qiiod si nec hujusmodi dislrictione voUieril resipiscere, nuUi clam aul dubium esse volumus quin modis omnibus regnumFranciiC de ejiis occupalione, adjuvante Deo, tenlenius eripere.

• Epist.^ II, 18.

tueuse. Et en effet, nous avons une autre lettre adressée à Manassès, archevêque de Reims, où il parle avec une profonde indignation d'un crime détestable et inouï '. Quant au comte Guillaume, il l'exhorte à presser le roi de changer de conduite. « Car s'il persévère, dit-il, dans l'exécution » de ses funestes desseins; si son cœur endurci » et impénitent provoque la colère de Dieu et le » courroux du saint Siège, nous le séparerons du » corps des fidèles et de la communion de l'E- » glise dans un synode, et l'excommunication sera » confirmée tous les jours sur l'autel de Saint- » Pierre. »

Après tout cela, il est étonnant qu'il ne nous reste de cette époque aucune lettre de Grégoire à Philippe; que nous ne voyions aucun résultat de ces terribles menaces, et que Grégoire

' Nunc igitur caute el diligenter, ut debes, accipias, malum inaiulilum, sceliis deleslabile, qiiod Philippus rex Franciœ, imo lupus rapax, tyrannus iniquus, Dei et religionis sanctœ Ecclesiïe inimicus, Ilalis et aliarum provinciarum mercatorilnis contra Deum et regni sui honorera fecit, et alla quorum ad aiires nostras clamores frequentissime venerunt, si, prout justilia dictaverit, correxeril, nos procul dubio lœtari, gratiarum actionibus Deum laudare, ut pro perdita et invenla ove, sciât fraternitas tua. Si vero contra ha'c (quod nolumus) egerit, Deum procul dubio sibi inimicum, sanctamque romanam Ecclesiam et nos, cui licet indigni prœsidemus, viribus et modis omnibus sibi adversari promillimus. {Epist., 32, n.) Si ces lettres contre le roi de France sont fortes et menaçantes, elles sont du moins pleines de droiture et de zèle 'pour la justice. Grégoire veut non-seulement la prospérité de l'Eglise, mais encore la gloire du royaume. {Note du trad.)

i24 VIE ET PONTIFICAT [1074]

lui-même n'en parle plus quand il éc^it aux évoques de France. L'incontinence des clercs et la simonie étaient poussées en France plus loin que partout ailleurs; mais il ne paraît pas que tel soit le seul motif qui ait tant révolté le pape. L'injustice faite aux marchands italiens, qu'on avait dépouillés, ne pouvait pas non plus l'irriter à ce point, quoique ce fût une faute très-grave aux yeux de Grégoire. Il me semble qu'il y a ici quelque lacune, quelque chose qui est resté dans l'obscurité. On peut croireque les efforts et les lettres de Grégoire tendaient principalement à préparer la voieà l'exécution des desseins qu'il manifesta l'année suivante, relativement aux investitures. 11 voulait arrêter l'attention des ecclésiastiques et des seigneurs laïques sur un point important,et détourner, pour un moment, leur esprit d'un autre point qu'il jugeait plus important encore. C'est pourquoi il cherchait à tout faire en France par l'entremise du clergé. Mais nous ne trouvons nulle part que ses lettres aient fait une grande impression, ou aient produit quelque effet. On peut même présumer que la dureté du langage avec lequel il parlait du roi de France a effrayé les évoques, et les a détournés de la chose à laquelle le pape les exhortait le plus. Lesévêques prévoyaient que le roi serait réduit à l'extrémité, et qu'ils deviendraient les premières victimes de sa colère. D'un autre côté, la menace de déposer tous les

évêques de France était trop exagérée ; la chose était impossible : de là ils devaient se réunir tous ensemble pour résister avec plus de force.

Grégoire traita l'Angleterre avec plus de modération et d'égards. Guillaume le Conquérant était à cette époque le souverain que Grégoire estimait le plus, comme il le dit lui-même. Il trouvait en lui ce qu'il appréciait beaucoup, un caractère ferme, tendant à un même but; il voyait en lui non-seulement un conquérant, mais un habile administrateur, dont l'esprit était aussi puissant que son bras vainqueur. C'est ce qu'on voit par toutes les lettres de cette époque.

Au mois d'avril de cette année, Grégoire écrivit à ce prince une lettre pleine de douceur et de dévouement \ Après avoir loué son zèle pour l'Église romaine, après lui avoir donné quelques conseils de bon gouvernement, que celui-ci lui avait demandés, il continue : « C'est malgré nous » que nous nous sommes embarqués sur ce vais- » seau emporté au loin par la violence des vents, » exposé aux plus furieuses tempêtes, battu par

• Navem inviti ascendimus, quœ per undosum pelaguj violenlia veulorum, et impetu lurbinum, et fluctibus ad aéra iisque insurgentihiis in incerla dejicitur saxis occiiltatis et aliis a longe in alltim apparentibus, licet cum periculo, obviât lamen et ex animo. Sancla quippe Romana Ecclesia, cui licet indigo i et nolentesprœsidemus, diversis lentationibus, quamphirimis perseculionibus hypocrilaruni et ha^relicorum insidiiset dolosis objeclionibus,con-

«des flots qui l'élèvent jusqu'aux nues, et qui » menacent de le jeter sur des ccueils; il résiste » cependant, mais non sans périls. Car l'Église » romaine que nous gouvernons, quoique nous » en soyons indignes, est journellement agitée par » les persécutions des hypocrites, par les pièges » insidieux des hérétiques, et déchirée clandesti- » nement par des puissances humaines. Résister à » ces secousses, et remédier à mille autres choses, » tel est le devoir de notre charge, et ce devoir » nous tourmente nuit et jour. Ce qui nous con- » sole, c'est que vous nous témoignez l'affection » d'un bon fils, l'affection d'un fils qui aime sa » mère de tout son cœur. Poursuivez, mon cher » fils, mettez en pratique ce que vous confessez » de bouche, et faites ce que vous avez pro- » mis '. »

linue el quotidie quatitur, mundanisvero potestatibus occulle et evidenler per diversa dislrahitur. Quibus omnibus obviare el his et qiiamplurimis aliis summopere cavere, post Deuin, et inter homines nostri et officii et curœ specialiter horiim cura die noctuque coquimur, his et siinilibus continue divellimur... Affectum boni filii, affectum filii niatrem ex corde diligenlis, oslendis. Exequere ergo operibus, fili dilecte, quod ore confileris : impie efficacité! (|Uod dicis. {Epist., i, 70.) {Note dutrad.)

' Une autre lettre de Grégoire nous montre quelle était la cause réelle de son attachement pour Guillaume. Ce prince réprimait la simonie el le concubinage des |)rètres. Si Ton a fait quelques reproches injustes au clergé anglosaxon, on ne peut nier cependant que les prèlres normands ne l'emportassent infiniment en vertu et eu science. « Rex Anglorum, dit Grégoire, licet in quibusdam non ita religiose (sicut optamus) se habeal, tamen in hoc quod

A cette lettre fut jointe une autre adressée à la reine, en réponse à celle qu'elle lui avait écrite'. Grégoire lui recommande défaire des instances près de son mari, et de lui suggérer tout ce qui est utile. Au mois de septembre, il écrivit à tous les évêques et à tous les abbés de la Grande-Bretagne ^, se plaignant de ce que les décrets des Pères n'étaient pas observés avec l'exactitude et le zèle que leur devoir exigeait. 11 recommande aux évêques de faire exécuter ponctuellement, dans le cercle de leur juridiction, les ordres qu'il leur avait communiqués relativement à la continence, et d'y forcer leurs inférieurs par des peines canoniques. Quant au haut clergé, s'il s'y trouve des hommes qui ne veulent pas obéir, il prie les évêques de l'en avertir au moment du concile, pour qu'il puisse absoudre ceux qui obéissent, et frapper d'anathème ceux qui ne le font pas.

Les légats travaillaient également en Espagne à son œuvre. Ainsi le pape avait mis tout en mou-

ecclesias Dei non destruit, neqiie vendit; et pacen. juslitiamque in subditis suis moderari procurât; et quia contra aposlolicam sedem, rogatus a quibusdam inimicis Christi cruels, pactum inire, consenlire noiuit; presbytères uxores, laicos décimas quas detinehant,eliam juramenlo dimittere compulit : cseleris regibus se satis probabiliorem, ac magis honorandum ostcndit. » {Epist., ix, 5.) (Judlej.)

» Epis t., I, 71.

* Epist., n, 1.

vement; depuis les côtes de l'Italie jusqu'au nord de l'Europe, depuis l'Orient jusqu'à l'extrémité de l'Espagne, ses légats étaient occupés à remplir ses vues. Le monde était ébranlé par son génie; mais aussi il s'élevait partout des plaintes et des murmures contre lui'. Dans aucun temps on n'avait vu plus de troubles dans l'Église^; ici on défendait les droits du pontife, là on les combattait. On ne renonça pas à la simonie, seulement on donnait à sa cupidité un nom plus honorable; on vendait ce qu'on prétendait donner par pure libéralité, et l'on recevait de l'argent à titre de dons volontaires. La continence n'était pas mieux observée; plusieurs prenaient les dehors de cette vertu pour mieux assouvir leur ambition; un grand nombre mettaient le comble à leur vie déréglée en y ajoutant le parjure et l'adultère. Les laïques profitaient de ce moment favorable pour s'élever contre le clergé, et pour se soustraire à son autorité. Ils profanaient les saints mystères, et se disputaient sur ce sujet ; ils baptisaient euxmêmes leurs enfants, et ne se servaient plus des onctions saintes, et à la fin de leur vie criminelle, ils se faisaient donner le viatique et la sépulture ecclésiastique par des prêtres scandaleux; ils ne payaient plus la dîme, ou mettaient le feu à ce que les prêtres devaient recevoir. D'autres fou-

' Epis t., I, 77.

- C'est ainsi que s'exprime Sij;t'b., Ctmbl. Chron., anu.

[1074] DU PAPE GRÉGOIKE Yll. 429

laient aux pieds l'hostie consacrée par des prêtres concubinaires, et versaient par terre le sang du Seigneur. Que d'autres crimes et de scandales ! Il ne manquait pas de faux docteurs, qui détournaient le peuple de la discipline de l'Eglise par de funestes innovations. Mais ni les troubles, ni les désordres, ni la résistance des hommes ne pouvaient détourner Grégoire de son but. Une maladie grave l'avait abattu, et retenu longtemps en convalescence: le triste état de l'ÉgHse lui avait causé mille douleurs et mille anxiétés, mais la force de son esprit était toujours la même '.

Grégoire restait ferme et inébranlable dans ses vues, parce qu'elles étaient non-seulement une création de son esprit, mais une affaire du cœur, une partie de sa foi religieuse. Il avait de sa dignité l'idée la plus claire, la plus distincte et la plus complète. 11 possédait à un degré éminent l'esprit de la papauté, tel que le cours des siècles l'avait conçu, nourri, formé et perfectionné. Et que pourrait-on reprendre en lui? — Est-il juste de reprocher à un homme de concevoir une idée, de s'en emparer, de s'y attacher fortement, de la nourrir, et de s'en laisser dominer? — Toutes les grandes actions sont-elles autre chose que l'effet d'une idée fortement conçue, et que l'expression extérieure de l'impulsion qu'elle leur donne.

» Epist.y II, 9. ^^

Les hauts faits d'un grand génie ne peuvent se comprendre que quand on songe à l'idée qui le domine, et qui devient l'âme de toutes ses opérations. Or, l'idée dominante de Grégoire était la liberté de l'Église et son indépendance de l'Etat. C'est là le sujet de querelle et le brandon de discorde entre les ennemis de la papauté et le pontife qui en remplissait les fonctions. Quand on veut jeter dans le monde une grande pensée, et la conduire à sa perfection, les actions ordinaires ne suffisent plus, il faut quelque chose de violent, il faut frapper de grands coups. Jamais de grands hommes n'ont paru sans des actions extraordinaires, sans la manifestation violente d'une grande pensée. 11 ne faut pas les juger d'après les idées de notre époque qui leur sont étrangères ; car chaque âge et chaque individu ont une physionomie particulière, dont les traits se trouvent dans la vie de chaque individu et dans le siècle où il a vécu.

Au reste, les temps devenaient de plus en plus favorables au plan de Grégoire; car les affaires de la Hongrie tournaient aussi à son avantage. D'après des conventions faites en 1063, où le roi Salomon, surnommé le Sainte monta sur le trône de la Hongrie, les fils de son rival Bêla obtinrent le tiers du royaume '. En 1074 Geiza, fils aîné de Bêla, que Salomon avait comblé longtemps de

• Bonfin, Jier. Ungar. Dec, ii, lib. m.

ses bienfaits et conduit avec lui dans ses guerres, rompit leCraité, et déclara la guerre à Salomon'. Victorieux dans trois combats, ayant mis l'armée de Salomon en déroute, il le força à quitter son royaume. Salomon envoya sur-le-champ une députation à Henri, dont il avait épousé la sœur Judith, pour lui demander un prompt secours contre l'usurpateur Geiza, promettant de faire pour lui tout ce qui serait en son pouvoir, de partager le royaume, de le reconnaître pour son suzerain, et de lui livrer, comme garantie de sa promesse, toutes les places fortes de la Hongrie. Les conditions étaient trop belles pour que Henri ne les acceptât pas ^.

Mais au même moment l'empereur reçut la nouvelle que Guillaume le Bâtard, séduit par les promesses de l'archevêque de Cologne, alors fortement irrité contre Henri ', était en marche avec une armée formidable pour s'emparer d'Aix-la- Chapelle. Henri, effrayé de cette nouvelle, abandonna l'expédition de la Hongrie, se rendit en toute hâte dans les provinces rhénanes, et passa les fêtes de la Pentecôte à Mayence, où il fut reçu

* Voy., sur l'origine et le commencement de la guerre, Bonfin., Z)ec. ii, lib. m, et Windisch, Histoire de laHongrie, p. 50-55.

* Windisch : Il lui livra, pour cet effet, six villes hongroises, et|lui promit en outre des sommes considérables.

' Lamb., ann. 1074.

avec grande pompe par l'archevôque. Il se proposait d'aller à Cologne punir l'archevêque, lorsque celui-ci lui envoya nnedéputalion, pour lui assurer que le bruit qui courait sur son compte était faux et inventé par ses ennemis. Le roi, qui avait perdu toute confiance en lui, l'invita à une entrevue qui eut lieu à Andernach. L'archevêque fut obligé de se purger par serment du crime de haute trahison qui lui était imputé. Henri se rendit cependant à Cologne, voulant se constituer juge du différend entre les habitants et leur archevêque, et espérant pouvoir atteindre ce dernier ; mais l'archevêque se défendit, et rétablit si bien la vérité, que les inculpations de ses ennemis furent réduites au néant. Alors le monarque exigea impérieusement de l'archevêque qu'il accordât un pardon général aux habitants, qu'il levât l'excommunication, et lui remît six de ses chevaliers comme otages de sa fidélité. Le prélat refusa de souscrire à ces demandes. Henri le menaça de ravager ses domaines par le fer et le feu, s'il n'y consentait; mais l'archevêque persista dans son refus, disant qu'il aimait mieux mourir que de subir une telle humiliation. Cette discussion dura longtemps, jusqu'à ce que le roi, d'après l'avis de ses conseillers, lui déclarât qu'il voulait faire la paix avec lui * et le mettre au nombre de ses amis,

• Malle se cum eo beneficiis cerlare quam maleficiis.

s'il lui promettait fidélité et secours dans îes affaires de l'État. Après la réconciliation faite, le roi se rendit à Aix-la-Chapelle, et delà à Worms.

A son arrivée dans cette dernière ville, il reçut une seconde ambassade du roi de Hongrie, qui, en lui renouvelant ses promesses, le supplia avec les plus vives instances de lui envoyer un prompt secours. Henri consentit et envoya sur-le-champ des hérauts aux vassaux de l'Empire, pour les convoquer sous sa bannière; mais ils s'y refusèrent sous divers prétextes. Cependant, pour ne pas démentir sa promesse, et pour jouir des avantages qu'on lui offrait, il entra en Hongrie avec les troupes de ses domaines et quelques mercenaires. Dès que Geiza eut appris son invasion, il fit ravager tout le pays par où l'ennemi devait passer, et se retira dans un lieu inaccessible. L'armée du roi, dépourvue de vivres, ne tarda pas à souffrir de la faim et de l'épidémie. Henri se vit obligé de se retirer, sans aucun résultat définitif.

Grégoire sut terminer plus promptement cette querelle par une démarche hardie et importante. Geiza s'était adressé à lui dans l'espérance qu'il ne lui refuserait pas sa protection. Grégoire lui écrivit une lettre pleine de douceur -. Après avoir fait l'éloge de son dévouement au saint Siège, il lui dit : « Les sentiments dont vous êtes animé

• La meilleure source est Lambert, ann. 1074. > Epist., I, 58, en avril 1074.

' envers nous, nous remplissent de joie, et nous » donnent l'espérance certaine de voire prospérité » future. Vous ne devez pas douter de notre affec- » tion ; car nous avons pour vous les sentiments » les plus paternels, et nous vous promettons que » vous obtiendrez de nous tout ce (jui pourra » contribuer à votre salut et à votre bonheur. Et » si vos ennemis osent entreprendre contre vous » quelque chose d'injuste, ils éprouveront l'effet )« de l'indignation apostolique. Ne négligez pas de » nous faire connaître ce qui peut intéresser votre » cause, et la soumission que vous devez au Siège » apostolique. »

Au mois de novembre de la même année, Grégoire écrivit une lettre au roi Salomon, en réponse de celle qu'il lui avait adressée ' : « Nous » aurions reçu vos lettres avec plus de joie, si vous » n'aviez pas offensé saint Pierre par votre promesse » imprudente faite au roi Henri. Car, comme vous » avez pu l'apprendre par vos prédécesseurs, le » royaume de Hongrie est une propriété de la sainte » Église romaine , depuis que le roi Etienne ^ a » remis tous les droits et toute la puissance de » sa couronne à saint Pierre. D'ailleurs, l'em- » pereur Henri, de pieuse mémoire, qui a con-

' Epist., II, 13. Suivant Winclisch, Salomon s'était aussi soumis à l'arbitrage de Grégoire.

* Heruiaun, Contract., aun. 1038. « Stephanus, Hungarorum rex obiil, qui Sf ipsuui cuin tola gt>nte sua ad fulem Chrisli ex gentili errore convertit; pro quo Petrus regnavit. '•

» quis ce royaume pour l'honneur de saint » Pierre \ envoya à Rome la lance et la couronne, » portant les insignes de la royauté, là où il sa- » vait que résidait la véritable suprématie. Vous «écartant des mœurs et de la dignité d'un roi, » vous avez diminué et aliéné, autant qu'il était en » votre pouvoir, le droit et l'honneur de saint » Pierrcj puisque, comme nous l'avons appris, vous » avez reçu le royaume comme un fief du roi Henri. » S'il en est ainsi, vous devez savoir, en consul- » tant les droits de la justice, de quelle manière » vous pouvez vous attirer la faveur de saint » Pierre ou notre bienveillance. Vous ne pourrez » avoir ni l'une ni l'autre, vous ne pourrez pas » même rester roi , sans encourir l'indignation » pontificale^, à moins que vous ne rétractiez votre

' Hermaun, Contr., ami. 1044; Lamb., ann. 1044.

* On a fortement blâmé ces deux lettres de Grégoire. On n'y trouve, dit-on, ni franchise, ni bonne foi, puisque d'un côté il encourage Geiza dans son injuste entreprise, et que de l'autre il ne conteste pas les droits de Salomon. C'est encoro juger des choses d'après nos idées actuelles : car, la Hongrie étant un fief du saint Siège, Grégoire pouvait, d'après les lois de ce temps-là, en disposer à son gré, lorsque le vassal avait rompu le pacte féodal. C'est le droit qu'exerçaient tous les souverains et tous les seigneurs à cette époque. Grégoire avait donc le droit d'ôter la souveraineté à Salomon, qui avait méconnu son autorité ; il ne le fait pas cependant, il se contente de le menacer; lui promettant son ancienne amitié, s'il reconnaît son erreur et réforme sa conduite. Pour Geiza, il ne l'encourage pas, il le remercie de son dévouement au saint Siège, et lui promet seulement du secours, en cas qu'on entreprendrait quelque chose d'injuste contre lui. Où est donc la mauvaise foi de Gi'égoire ? (^Note du trad.)

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