‹ Histoire du Pape Grégoire VII et de son siècle, d'après les monuments originauxChapitre 19 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

*Id., VIII, 5.

* On ne peut nier que ces pensées ne soient celles de Grégoire, cependant nous devons prévenir le lecteur qu'elles ne se trouvent pas, pour la plupart, littéralement dans ses écrits. L'auteur les a puisées dans l'esprit de ses épîtres, plutôt que dans la lettre même. {Note du trad.)

Depuis (les siècles, et dans toutes les parties de la chrétienté, les empereurs, les rois et les princes étaient dans l'habitude de donner aux évê(|ues et aux abbés l'investiture de leurs dignités, auxquelles était toujours attaché un fief. Ils la donnaient en remettant au dignitaire élu l'anneau et le bâton pastoral. Celte coutume avait sa source dans le régime féodal, dans la piété d'un grand nombre de seigneurs et de souverains, et dans la conviction où l'on était que l'Église et ses ministres avaient besoin de possessions territoriales. Aux*" siècle, cet usage, déjà ancien , devint plus général : aussitôt qu'un évêque ou un abbé était mort, son évêché ou son abbaye revenait au seigneur, qui pouvait nommer et investir un nouveau dignitaire. Le choix et l'inféodation, le sacre et l'investiture, rendaient seuls un évêque ou un abbé légitime, car le iief et la dignité n'étaient jamais séparés. On doit bien penser que les choix que faisait le suzerain étaient conformes à ses intérêts; ainsi il choisissait communément un homme qui, par les qualités de l'esprit, par ses dispositions guerrières (quand le temps l'exigeait), par ses richesses et son nom, exerçait une grande influence dans la société, et portait l'épée aussi bien que la croix. En recevant l'investiture, le clergé contractait toutes les obligations féodales; ainsi révêqueou l'abbé était obligé, en temps de guerre, de joindre sa bannière au drapeau du prince. Il

arrivait souvent que le prêtre, ayant à peine quitté l'autel, reçût de son suzerain l'ordre de ceindre l'épée et de rejoindre l'armée. Pour se former à la guerre, les ecclésiastiques se livraienta la chasse, qui, quoique pour la plupart un plaisir, devenait pourtant un exercice en quelque sorte nécessaire. De là résultait que les hauts dignitaires de l'Eglise étaient en contact perpétuel avec le monde, qu'ils tenaient une espèce de cour où l'on ne voyait que pompes et festins, et qu'ils oubliaient les devoirs et les convenances de leur état. Et quand l'anneau et le bâton pastoral ne se donnaient plus que pour de grandes sommes d'argent 5 quand une coupable rivalité se manifestait dans ces enchères, alors on ne pensaplus qu'aux moyens d'amasser des richesses. De là l'oppression des sujets, delà leur haine etleurs murmures. Les dignités ecclésiastiques étant ainsi adjugées au plus offrant, il arriva que plusieurs villes avaient deux évêques à la fois'. Il est facile de concevoir que les ministres de Dieu avaient perdu toute indépendance, qu'ils étaient soumis aux princes temporels, surtout en Allemagne, où l'empereur abusait plus particulièrement du droit d'investiture. Or, suivant Grégoire, cela ne devait pas être : l'Eglise et ses ministres devaient être indépendants.

Depuis longtemps on parlait aussi de la simo-

' Bruno, de Bello sax. On en vit plusieurs exemples du temps de Henri IV, empereur d'Allemagne.

nie : la vente et l'achat des dignités ecclésiastiques étaient regardés comme un crime horrible qui appelait la vengeance du Ciel ', parce qu'en le commettant, on traficjuait avec les dons du Saint-Esprit. Ce vice s'est introduit dans l'Eglise avec les richesses; mais il y a toujours eu des hommes pieux qui l'ont combattu avec force dans leurs écrits ^ et dans les synodes. Plus ce vil commerce s'accroissait, plus les avertissements devenaient sévères ^.

Depuis que Hildcbrand était à la tête des affaires ecclésiastiques, on s'élevait contre la simonie dans tous les conciles. De 1049 n 4071, cinq synodes lancèrent des anathèmes contre ce crime; il fut proscrit, condamné et anathématisé par les papes. Hildebrand en était le plus mortel ennemi. Pierre Damien ne savait quels termes employer pour exprimer toute l'horreur qu'il avait de cette hérésie détestable \ Déjà les conciles avaient prononcé la déposition contre ceux qui s'en rendraient

* Gralian., Décret., ii, p. 299.

* Tel que Grégoire le Grand, dont Grégoire Vil aimait à étudier les ouvrages. P^oj. sa SI" lellre, lib. ix (Labb., t. V, p. 1469), qui en offre un exemple remarquable.

' On en trouve un grand nombre dans Vrltst. écriés, de Schrœckh, xxii* vol., p. 581 et suiv.

* Il dit, dans une de ses poésies :

Ex quo Simon contr.i Pctnim Turrim struxit Magia-, Inde cecidit percussus Angulari lapidt-,

coupables' : on les appelait des loups ravissants qui tournent autour du troupeau de Jésus-Christ, cherchant à le dévorer. Pierre Damien contribua beaucoup à étendre le sens qu'on donnait anciennement à ce mot; il appelait simoniaques même ceux qui parvenaient aux dignités par leur caractère obséquieux ou par la flatterie ^. Ainsi, pendant les vingt années qu'Hildebrand gouverna l'Eglise, on a amené les choses à un tel point qu'on regardait la simonie et l'investiture comme synonymes.

Cependant il y avait encore quelques hommes qui voulaient établir une distinction, et qui soutenaient qu'on n'était pas coupable de simonie quand on achetait du roi ou d'un prince un évéché, pourvu que la consécration fût gratuite, parce qu'alors on achetait, non le sacerdoce, la dignité ou le sacrement, mais la

Nihil est durabile.

Toute la conduite de Grégoire est tracée dans les mots suivants :

Contra cujus ictum plane Ad haec Simonis leprosaoi Execiate bœresim, Saccrdotuin simul atque Scelus adulferii, l.aicorum dominatus Cedat ab ecclesiis.;.

« Comme celui de Toulouse en 1056.

"^ Il dit :« Tria dicuntur esse munerum gênera, scilicct munus a manu (id est pecunia), munus ab obsequio(id est obedientia subjeclionis}, et munus a lingua (id est favor adulationis).

possession d'un bien temporel '. Mais Pierre Damien réfuta cette opinion avec beaucoup d'aigreur, et mit en principe qu'on ne pouvait recevoir d'un laïc une dignité ou un bien ecclésiastique (juelconque, à prix d'argent, sans se rendre coupable de simonie *.

Cette guerre faite à la simonie par des hommes si remarquables était très-favorable au plan de Grégoire. Les siècles et surtout les derniers temps s'étaient prononcés contre cet abus. La simonie et l'investiture étaient synonymes. Grégoire pouvait donc s'appuyer sur un terrain solide, sur la foi et la conviction des personnages les plus distingués de diverses époques, et sur les décrets les plus décisifs d'un grand nombre de conciles.

Le second lien qui attachait le clergé au monde et à l'Etat, et qui le détournait des devoirs de son ministère, était l'incontinence. Grégoire voulait aussi briser ce lien. Dans tous les temps on a regardé le célibat comme un état plus saint et plus parfait. Cette idée, fortement enracinée dans l'esprit même des païens, a surnagé au naufrage des mœurs, et a reçu un nouvel éclat et une nouvelle impulsion au sein du christianisme. Tous les chré-

' C'était l'opinion de Jean et de Thudetin, deux prêtres de la cour de Godefroi de Toscane, rid. Pétri Damiani, Epist., I, 13, ad Alex.

* P. Dainien a parlé dans le sens de tous les théologiens, el même, comme il parait, dans celui du coDcile de Trente- Sess. 2-1, r/e Rf/orm., c. 14. {Note ilu traduct.)

tiens, qui étaient animés par la foi et la piété, ont compris que l'intelligence est la plus noble portion de l'homme, qu'elle doit commander au corps, et qu'elle rend l'homme plus parfait à mesure qu'elle exerce plus d'empire et qu'elle se dégage plus des sens. Quelques hérétiques des premiers siècles, poussant cette idée trop loin, condamnant toute œuvre de la chair, ont proscrit le mariage. L'Eglise a condamné ces excès; mais, tout en soutenant la sainteté du mariage, elle a donné la préférence à la virginité, elle a proclamé le célibat comme un état de perfection qui est indispensable aux ministres des autels, et qui seul les met à la hauteur de leurs sublimes fonctions *. De là, dans tous les siècles, depuis le temps des apôtres, la défense faite aux clercs de se marier ; de là des mesures sévères contre leur incontinence, et l'exclusion du presbytère de toute personne suspecte,

* Pour mellre la vérité à la place de l'erreur, nous avons modifié quelques phrases de M. Voij^t, qui, ignorant celte matière et se confiant trop à VHistoire ecclésiastique de ]M. Schrseckh, a cru découvrir le principe du célibat dans les opinions des Manichéens et dans les idées ascétiques ties moines. Cela ne l'empêche pas de dire que dans tous les siècles l'Eglise a défendu aux prêtres de se marier. Nous laissons à l'auteur le soin de concilier celte étrange contradiction; il n'entre pas dans nos vues d'enlamer ici une discussion sur ce sujet. Nous renvoyons le lecteur à noire ouvrage sur le Célibat ecclésiastique, où il trouvera une masse de preuves propres à convaincre l'esprit le plus rebelle, et auxquelles les détracteurs du célibat ne répondront jamais. {Note du trad.)

dont le monde pouvait se scandaliser *. Réprimer les pencliants de la nature, tel devait être le premier précepte pour celui qui travaille dans le royaume de Dieu.

Mais, malgré toutes les mesures prises dans les conciles, les passions humaines l'emportèrent sur les règlements. Il y eut des incontinents et même des défenseurs de l'incontinence'. La loi du célibat éprouva souvent de violentes contradictions, et excita quelquefois des troubles dans l'Eglise ^. Le concubinage se montra à Rome jusque sous les yeux du saint Père.

Du temps de Grégoire, des voix éloquentes s'étaient fait entendre; on avait fait de sévères règlements contre ceux qui s'appelaient les pasteurs du peuple et qui déshonoraient le sacerdoce par l'impureté. Benoît YIII avait adressé aux enfants de l'Eglise un discours plein de force et d'af-

* Le troisième cauon du grand concile de Nicée est assez connu : « Inlerdixit per ouinia magoa synodus non episcopo, non presbytère, non diacono, necalicui omnino qui in clero est, licere subinlroduclam habere niuliereno, uisi forte malrem, aut sororeui, aul amilam, vel eas tatiliim personas quse suspicionem eHugiiinl. » {Note du trad.)

* L'ouvrage bien connu d'Uliic, évèque d'Augsbourg, sur le mariage, est très-remarquable. Vid. Schrxckh *.

«L'histoire de Dunstan,en Anglelerre, est assez connue.

* Ulric, qui vivait dans le x® siècle, se signala dans son diocèse par un zèle apostolique. Quant à l'ouvrage dont parle M. Voigt, c'est une. lettre qu'on a attribuée au saint prélat; elle combat le célibat ; mais des critiques sévères démontrent qu'elle est supposée, ^oj. Zaccaria, Pru-fat. ad Hist. polcmicam de sancto cwlibatu. (Audicy.)

fection sur ce sujet ', et menacé les coupables de toute la sévérité des canons; mais c'était prêcher dans le désert *. Pierre Damien, quand il touche à cette matière, s'exprime avec une douleur profonde". Il s'indigne de voir l'Eglise l'épouse de Jésus-Christ, honteusement délaissée par des serviteurs infidèles. Selon lui, l'honneur de Dieu est intéressé à extirper cette peste contagieuse et à détruire cette œuvre du démon. Il combattit jusqu'à la mort contre ce vice, et avec une ardeur dont il a donné des preuves à Milan, à l'occasion des débats d'Ariald avec le clergé. Lui et Grégoire, quoiqu'ils fussent souvent divisés d'opinion, étaient d'accord sur ce point; ils se soutenaient l'un l'autre, parce qu'ils étaient intimement convaincus que ce désordre était un crime affreux, une im-

* Dans un synode tenu à Pavie *.

* Nous prenons noie de celle phrase, qui juslifîe Grégoire VII sur la rigueur excessive que les Protestants lui ont reprochée. Puisque tous les remèdes avaient été inutiles, il fallait recourir à des plus violents. {N'oie du trad.)

* Opuscul. XVII, de Cœlibatu sacerdotum, lom. m.

* Ce synode est de 1012. Le discours qu'y prononça le pape est remarquable sous le rapport de l'éloquence. Le cœur du pontife était vivement ému. Il voyait tous les désordres de l'Eglise, sans trouver le moyen d'y remédier. H se contenta de renouveler les lois sur la pureté ecclésiastique, établit des peines sévères contre les violateurs, et pour en diminuer le nombre, il ôta la liberté aux enfants nés d'un pareil mariage, les déclarant serfs de l'Église. Ce discours est le tableau le plus lidcle de la situation de l'Église au commencementdu XI'- siècle. Voy. Labb., Concil., t- ix, p. 819 — «30. {Xote du trad )

piété. Mais Grégoire avait un motif de plus : c'est que ranéantissement de ce vice entrait comme partie essentielle dans son plan.

Ces choses attachaient le clergé d'une manière bien étroite au monde et à l'Etat; aucun canon de l'Eglise n'avait encore pu rompre complètement ces liens; le soin d'une famille détournait le clergé de son devoir; le prêtre était étranger à l'esprit de son ministère. Tant que le clergé était si fortement attaché à l'Etat et aux princes, tant qu'il était en rapport continuel avec le monde, le pape pouvait-il compter sur son appui dans la lutte qu'il allait soutenir contre les souverains et contre leurs mauvaises institutions? Les intérêts du souverain étaient nécessairement ceux du clergé. L'indépendance de l'Eglise était impossible tant que ses ministres étaient attachés aux choses du monde; il fallait donc que Grégoire fit ce qu'il a fait, si toutefois il voulait atteindre le but qu'il s'était proposé.

Voilà ce qui était dans l'esprit de Grégoire, avec bien d'autres choses encore', lorsqu'il monta sur le trône pontifical, trône qui existait depuis plus de milleans.C'étaitunegrandeœuvrcq lie celle qu'il entreprenait ; car il voulait faire sortir des gonds ce (|ui y était fixé immobile depuis des siècles, il voulait réformer la vie et changer les rapports de plusieurs millions d'hommes; car son plan devait atteindre

' Comme nous le verrons plus lard.

le palais des rois et des empereurs, le château des seigneurs, le bourg du noble chevalier, le palais des évêques, la demeure du prêtre, la cellule du moine, et l'humble chaumière du paysan. C'est en quoi consiste le caractère d'un grand génie. Ses vues générales, partant d'une profonde conviction, semblent embrasser tout l'univers et donner une nouvelle vie à ce qui existe. Ce qui distingue le génie surtout, c'est qu'il saisit vivement une grande pensée; il s'y attache avec ardeur et affection; il emploie ensuite tous les détours, toute la lenteur et toute la circonspection nécessaires pour la faire réussir et la produire au grand jour. Il faut des combats pour former des héros ; mais ces combats sont de différents genres. Sans périls, sans résistance^ point de grands hommes; car ce sont les efforts qu'on fait pour les braver qui exercent l'esprit, l'élèvent au-dessus du vulgaire et le conduisent à l'immortalité K

Grégoire monta donc sur le trône de Saint-

• Sans les douze travaux, il n'y aurait pas eu d'Hercule. — Il y a eu des hommes qui sont devenus grands et immortels, parce qu'en cherchant leur ruine, on leur fournit l'occasion de déployer toute la force de leur caraclère et de leur génie. C'est ainsi que Micipsa exposa Jugurlha à de grands dangers : « Statuit eum objectare periculis, et eo modo fortunam tentare, sperans vel ostentando virtutem, vel hostium saevitia facile occasurum. » Dans ce but, il le mit à la tête d'un corps de Numides, qu'il envoya en Espagne, au secours des Romains; « sed ea res longe aliter, ac ralus erat, evenil. « Sallust., Jniçurtha^ c. vn.

Pierre, dans la plénitude de son pouvoir. 11 envoya en Espagne, en qualité de légat, le cardinal Hugues le Blanc. Là, les Sarrasins étaient sous les armes; le comte de Roucy, de concert avec d'autres princes et seigneurs, faisait des préparatifs pour enlever aux Arabes le pays qu'ils habitaient encore'. C'est ce que Grégoire avait déjà probablement concerté du temps d'Alexandre ; car à peine Alexandre avait-il pris les rênes du gouvernemenl, qu'il envoya en Espagne une légation pour connaître les dispositions des princes chrétiens à l'égard du saint Siège, et pour régler quelques atfaires ecclésiastiques. Le légat trouva les princes bien disposés envers Alexandre. Sous le même pape, Hugues le Blanc fut envoyé en Catalogne pour y extirper la simonie et l'incontinence des clercs ; il prit des mesures sévères contre l'un et l'autre vice dans un synode; on s'y soumit sans résistance. Au milieu du bruit continuel des armes, durant la guerre entre le roi de Séville et celui de Cordoue, quelques légats du pape parvinrent même, en Aragon, à régler l'of-

• Evole, comte de Roucy, prince champenois, dont les propriétés longeaient le Rhin. Souvent les Espagnols appelaient à leur secours des seigneurs français dans la guerre contre les Sarrasins. Grégoire montre quelle conliance il avait plus tard en Evole, par sa lettre de 1080 [Epist., vm, 1 8), dans laquelle il lui annonce la déposition de Manassès, archevêciue de Reims, et le prie de rompre toute communication a\cc ce prélat.

fice divin d'après la liturgie romaine '. Dans les derniers temps d'Alexandre, deux légats romains franchirent les Pyrénées, pour détruire la simonie; ils déposèrent dans un synode plusieurs prêtres coupables, en instituèrent d'autres, et ôtèrent à un grand nombre l'administration des sacrements. Déjà, avant l'avènement de Grégoire, le saint Siège avait accordé comme fief de Saint- Pierre, moyennant une redevance annuelle, tout le pays que le comte de Roucy pourrait conquérir sur les Arabes. Grégoire alla toujours plus loin : ce qu'il avait obtenu du comte de Roucy, il voulait l'obtenir de tous les autres. Hugues le Blanc porta de sa part une lettre à Gérald, évêqued'Ostie, et à son sous-diacre Raimbaud ®, tous deux légats dans les Gaules ; le pape leur recommanda dans cette lettre d'envoyer en Espagne Hugues de Cluni pour réformer l'Église, et pour faire observer les conventions du saint Siège *. Il adressa aux grands d'Espagne, par l'intermédiaire de

* Ferraras, dans le cinquième volume de son Histoire d'Espagne, p. 293, n'affirme ce fait de la Catalogne que sur l'autorité du moine Jeap de la Pegna. Du reste, celte identité de cérémonies dans l'office divin et l'usage de la langue latine paraissaient fort nécessaires au pape, pour établir l'unité de l'Eglise. — Comparez Epist., i, 64, et celle à Wratislas de Bohème (lib. vu, 11).

* Epist., I, 6.

* Grégoire, en voyant partir pour l'Espagne un grand nombre de seigneurs, craignait qu'ils n'observassent pas les conditions convenues avec le comte de Roucy; c'est pourquoi il envoya un légat dansée pays. « Aut ctiam si

Hugues le Blane, une lettre dont voici le contenu : « Vous n'ignorez pas sans doute que depuis les » temps les plus anciens le royaume d'Espagne est » une propriété de Saint-Pierre, et que, par un » droit de justice, qui n'a pas été détruit, il ap- » partient encore au saint Siège et non à aucun » mortel ', quoique depuis longtemps il soit au pou- » voir des Infidèles. Car, ce qui entre une fois, par » les décrets de la Providence, dans la propriété » de l'Église, lui appartient toujours ; l'Église peut » en perdre la jouissance, mais elle n'en perdja- » mais le droit, sans une légitime concession. Le » comte de Roucy, dont la réputation vous est bien » connue, voulant conquérir ce pays et l'arracher » aux mains des païens, a obtenu du Siège aposto- » lique, en vertu d'un traité, la permission d'entrer » en possession de tout le territoire qu'il pour- » rait enlever, soit par ses propres efforts, soit » par ceux de ses alliés, et de le conserver comme » fief de Saint-Pierre ^. Que ceux donc qui vou-« » dront se joindre à lui le fassent avec des inten-

eadem convenlio ab aliis quibusdam priDcipibus, quos 'n\ eamdem partem seorsum ab Eviilo suis copiis itiiros inlelleximus, nondiim exqiiisilaest, volumus, etc ...» {£pist., VI, ad Legalos, I. i.) {Note du trad.)

«Celle lettre se trouve aussi dans Baron., ^«rta/.,ann. 1073. A la page 303, Ferraras change la date de cette lettre ( 29 avril 1073) pour le même jour 1074. Il se fonde sans raison sur la maladie de Grégoire. Mais alors il faudrait aussi changer la date de la prccédente (6').

« Epi s t., 1,6-1.

» lions pures, de manière qu'ils puissent compter » sur la protection de Saint-Pierre au moment du » danger, et recevoir avec sécurité les récompen- » ses dues à leur mérite *. Si quelques uns d'entre » vous veulent entrer dans le même pays séparé-

* « JVon lalere vos credimus regnum Hispanise ab antiquo proprii juris sancli Pétri fuisse et adhiic (licet diu à paganis sil occupatum), lege tamen juslitite non evacuala, nulli mortalium, sed soli apostolioœ sedi ex œqiio pertinere. Qiiod enim, auctoreDeo, semel in proprietales ecclesiarum juste pervenerit, manente eo, ab usuquidem, sed ab earum jure, occasione transeuntis temporis, sine légitima concessione divelli non poterit. Itaque cornes Evuhis de Roccio, cujus famam apud vos haud obscuram esse putamus, terrain illam ad honorera sancti Pétri ingredi, et à paganorum manibus eripere cupiens, banc con cessionem ab apostolica sede obtinuit, ut parlera illam, undè paganos suo studio, et adjuncto sibi aliorum auxilio expellere posset, sub conditione inter nos factœ pactionis, ex parle sancti Pétri possiderel. Qua in re et labore quicumque vestrum sibi adhaerere volueril, orani carilatis affeclucoramonilus erga honorera sancli Pétri lalera aniraum gerat, ut ab eo et munitionis auxilia in periculis, et mérita fidelitalis prœraia securus accipiat. Si autera aliqui ex vobis seorsura ab iilo propriis copiis eamdem terrara aliqua in parte intrare paraverint, decet ut militiœ causam exanirai devotione quara justissiraara sibi proponanl, jam nune orani voto concipientes et ex corde slatuentes, ne capta terra easdem, quas illi qui nunc deura ignorantes eam occupant, injurias sanclo Petro faciant. Hoc enira neminera vestrum ignorare voluraus; quoniara nisi œqua pactione persolvendi juris sancli Pelri in regnum illud animadvertere slatuerilis, potius vobis apostolica auctoritate , ne illuc tendalis interdicendo, contraferemur, quant sancta et universalis mater ecclesia, idera a filiis suis quod ab hoslibus patiendo, non jara proprielalis su.t, sed (iliorum dclriraento saucietur. (Labb., t. x, p. 10, Epist. VII, I.) (Note du traduct.)

*> ment avec leurs troupes particulières, qu'ils se » proposent la cause de guerre la plus juste, et » prennent, dès à présent, une ferme résolution » de ne pas faire, après leurs conquêtes, à Saint- » Pierre, le même tort que lui font à présent les » Infidèles. Car nous ne voulons pas vous laisser » ignorer que, si vous n'êtes résolus de faire payer » équitablement en ce royaume les droits qui sont » dus, nous vous défendrons, en vertu de no- » tre autorité apostolique, d'y entrer, plutôt que » de tolérer que l'Église universelle, en souffrant » de ses enfants ce qu'elle a souffert de ses ennej> mis, soit blessée plus par la perte de ses enfants » mêmes, que par celle de sa propriété. »

Cette lettre a dû produire en Espagne une sensation étrange*. On devait être étonné qu'un homme, naguère si doux et si circonspect, se prononçât d'une manière aussi décisive. On ne savait pas sur quel fondement l'Église romaine appuyait ses prétentions sur l'Espagne'; le légat lit remonter ce droit aux temps antérieurs à Witiza

* Ceci est une simple conjecture qui n'est fondée sur rien. Je crois plutôt que celte leltiv" a produit une sensation agréable en Espagne ; car les Espagnols devaient mieux aimer être gouvernés par des princes dépendants de Rome que par des rois infidèles, ou par des seigneurs qui ne connaissaient d'autres lois que leurs volontés arbitraires et lyranniques. (Note du traduct.)

« « In cujus ore, dit Grégoire à la fin de sa lettre aux princes d'Espagne que nous venons de citer, nostra ad vos consiliaetdecrela picnius aperliusque disserenda ac vice noslra disponenda posuinuis. »

(l'an 701) ; car ce roi avait défendu à ses sujets, sous peine de mort, d'obéir à l'Église romaine *.

* L'auteur parle ici de la soumission au pouvoir temporel du pape. Car il sait fort bien que de tous les peuples du monde, le peuple espagnol a toujours été le plus soumis à l'autorité pontificale, et que, depuis l'établissement du christianisme dans ce pays, c'est-à-dire depuis les premiers siècles, les papes ont exercé en Espagne leur pouvoir spirituel sans aucune contradiction. La question tombe donc sur le droit temporel que Grégoire s'attribue. On prétend que dans les temps antérieurs à Witiza l'Espagne appartenait au saint Siège, et que le roi, dans un concile tenu à Tolède, en 701, s'est déclaré indépendant et a soustrait ses sujets au pouvoir temporel des papes. Mais comme les actes de ce concile sont perdus, nous sommes réduits à de simples conjectures. Cependant il ne faut pas s'imaginer que les prétentions de Grégoire n'étaient fondées sur rien. Grégoire s'énonce trop clairement pour qu'on puisse croire qu'il agissait uniquement d'après ses désirsou ses caprices. Car voici ce qu'il dit encore dans sa vingt -huitième lettre du livre iv : « Prœterea notura vobis fieri volumus, quod nobis quidem facere non eslliberum, vobis autem non solum ad fiituram, sed etiam ad prsesentem gloriani valde necessarium, videlicet regnum Hispaniae ex antiquis constitutionibus beato Petro et sanclae romanœ Ecclesise in jus et proprietatem esse traditum. » Si la tradition ne nous a laissé aucun vestige de la suzeraineté que réclame Grégoire, il ne s'ensuit pas que de son temps il n'en existait pas. Nous sommes confirmés dans cette opinion par un témoignage de Mariana, le célèbre historien de l'Espagne. Voici ce qu'il rapporte : « Extat Gregori septimi qui proximo tempore romanumpontificatumadeptusest, prteclarum de Ramiro rege testimonium, quo primum Hispanise regum, ait, Toletanœ superstitionis (sic Gothicam precandi rationem vocat) per gentes fusse, et quse mentes hominum stulta persuasione imbuerat, repudiatis erroribus majeslatem romani moris et cultus lucem in Efispanicas terras invexisse. Sedi apostolicae inprimis et maxime deditus fuit : prorsus ut regnum, seque et liberos romanis ponlificibus obnoxios vecligalesque fore, lege in teternum

Surces entrefaites, arrivèrent en Espagne, comme légats, Gérald, évoque d'Ostic, et Raimbaud, qui convoquèrent un synode, où ils déposèrent ou excommunièrent arbitrairement plusieurs évoques, et en suspendirent d'autres. On s'en plaignit à Grégoire; celui-ci adressa au légat une lettre sévère, lui reprochant de ne lui avoir envoyé personne pour le tenir au courant de ses négociations. Il a entendu, dit-il, des plaintes auxquelles il est obligé de répondre, mais qu'il ne pouvait le faire dans l'incertitude où il est et dans la crainte de lui faire perdre toute considération dans ce pays'. Quelle a été l'issue de cette aflaire, c'est ce que nous ignorons, faute de documents^.

A l'égard de Henri, roi d'Allemagne, l'intention de Grégoire était de tenter la voie de la douceur et de commencer par lui donner des avertissements] paternels. Il écrivit à Godefroi, le 20 avril 1073 : «Vous connaissez nos pensées et nos désirs /) relativement au roi ; car. Dieu nous en est témoin, » personne n'a plus de sollicitude et ne fait des vœux » plus ardents que nous pour sa gloire présente et » future. Nous avons résolu de profiler de la pre- » mière occasion pour lui envoyer des légats, et

lala volueril et sanxerit. {De reh. Hispan., c. 7.) Si ce fait est vrai, Ramire III aurait donc réellement rendu ses étals tributaires du saint Siège, et le pontife n'était pas mal fondé, d'après le droit du moyen âge, à réclamer le tribut et la suzeraineté. {Note du traduct.)

• Epist., 10, lib. 1.

» Du moins des monuments qui soient arrivés jusqu'à nous.

» pour nous concerter paternellement avec lui sur » ce que nous jugeons le plus utile au bien de » l'Église et à l'honneur de la dignité royale. S'il » nous écoute, nous aurons autant dejoie aie voir » heureux que si nous l'étions nous-mêmes ; et il » le sera très-certainement, si, marchant dans la » voie de la justice, il se rend à nos avertissements » et à nos conseils. Mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, » il répond à notre amour par la haine ; si, dis- » simulant la justice de Dieu, il rend au Tout- » Puissant le mépris pour l'honneur qu'il a reçu » de lui; alors nous ne laisserons pas tomber sur » nous cette menace de l'Écriture : Maudit celui qui » retient son êpée et l'empêche de verser le sang . Car » nous ne pouvons pas sacrifier la loi de Dieu à » des considérations personnelles, ni abandonner » le chemin de la justice pour conserver la faveur » des hommes; car, dit l'apôtre : si je voidais plaire » aux hommes, je ne serais pas le serviteur de Dieu''^ . »

* De rege vero mentem nostram et desiderium plene cognoscere potes; quod, quantum iu Domino sapimus, neminem deejus prœsenti ac futura gloria aut soUicitiorem aut copiosiori desiderio nobis prseferri credimus.Est enim haec voluntas nostra, ut primum oblala nobis opporlunitate, per nuntios nostros super his quœ ad profeclum Ecclesiee, et honorera regiœ dignitatis suae pertinere arbitramur, paterna cum dilectione et admonitione conveniamus. Quod si nos audierit, non aliter de ejus quam nostra salute gaudebimus; quam tum cerlissime sibi lucrari polerit, si in tenenda justilia nostris monitis et consiliis acquieveril: sin vero (quod non optamus) nobis odium pro dilectione, omnipotenti autem Deo pro tanto honore sibi collato, dissimulando justitiam ejus, contemp-

Il exprime, un peu plus tard, les mêmes sentiments dans une lettre à Béatrix et à Mathilde de Canosse * : « Quant au roi, dit-il, vous savez » par nos lettres précédentes que notre intention » est de lui envoyer quelques hommes sages, pour » le ramener, avec l'aide de Dieu, à l'amour de l'E- » glise sa mère, et pour lui tracer une meilleure » forme de gouvernement. Si, contrairement à nos )» vœux, il ne nous écoute pas, nous ne pourrons, » ni ne devons nous écarter des règles de l'Église » qui nous a nourris, et qui souvent a engendré » ses enfants au prix du sang de ses fils. Et certes, il » est plus sûr pour nous de lui résister jusqu'au » sang, pour son propre salut, que de consentir à » l'iniquité pour satisfaire à ses caprices, et pour

tum non ex œquo reddiderit, interminatio qua dicitur : Maledictus homo, qui prohibe tgladiunisuum asanguine (Jerem., XLviii, 10), super nos, Deo'provideate, non veniet. Neque enim liberum nobis est alicujus personali gratia legem Dei poslponere, auta tramite rectitudi nis pro humano favore . recedere, dicente apostolo : Si hominibus placere vellem, servus Dei non esscm {Gai., i). Epist.,9, lib. 1. {N. du trad.) * De rege autem, ut anlea in lilteris nostris accepislis, hœcestvoluntasnostra,utad eum religiosos virosmittamus, quorum admonitionib us, inspirante Deo, ad amorem sanctse romanse et suœ raatris Ecclesice eum revocare et ad condignam formam suscipiendi imperii inslruere et expolire valeamus. Quod si nos, quod non optamus, audire contempserit, nos tamea a matre noslra romana Ecclesia, quae nos nutrivit, et sœpe filiorum suorum sanguine alios generavit filios, custodiente Deo, exorbitare nec possuraus nec debemus. Et certe tutius nobis est defendendo veritatem pro sui ipsius salute adusque sanguincra nostrum sibi resistere, quam ad explendam ejus \oluntatem iniquitati consentiendo secura, quod absit, ad iulerilum ruere. Epist,^ i, 11. {Note du traduct.)

» nous jeter avec lui dans l'abîme^. » Il fait voir plus clairement encore, s'il est possible, ses vues et ses intentions clans une lettre adressée à Rodolphe, duc de Souabe : « Nous savons déjà, dit-il, par le passé, que vous avez fortement à cœur l'honneur de l'Église romaine ; mais la lettre que vous venez de nous envoyer nous montre surtout quel est votre amour pour cette même église, et combien vous surpassez en affection les autres princes de vos contrées. Votre lettre, d'ailleurs si aimable, semble avoir pour but de vous concerter avec nous sur les moyens de donner plus de gloire à l'empire, et plus de force à l'Église, par une union étroite entre le sacerdoce et l'empire. Nous voulons que votre noblesse sache que nous n'avons aucun sentiment de malveillance pour Henri, envers lequel nous avons même des devoirs ; puisque nous l'avons choisi pour roi; puisque l'empereur son père, d'heureuse mémoire, nous a honorés à sa cour, parmi tous les Italiens, d'une manière toute particuHère ; puisque ce prince en mourant a

* Grégoire exprime les mêmes sentiments, et peut-être d'une manière plus vive encore, dans une lettre adressée à Rainald, évêque de Cômes : « Et tu dilectissima nostra filia Agnes imperatrix, novistis quid de rege sentiam, quid etiam de eo velim; novistis quidem, si bene fortassis meministis quam saepe utrique dixerim, quod eo religione sanctiorem nullumvellemvivere; hoc scilicet mente mecum versans : si cujuspiam privati et alicujus principis boni mores, vita et religio honori sanctœ Ecclesia; existant, etaugmento; quidillius quilaïcorum estcaput, qui rex esti et Romse (Deo annuente) futurus imperalor. Epist., i, 20. {Note du traduct.)

recommandé son fils à l'Église romaine par le pape Victor.... Mais, comme cette concorde entre le sacerdoce et l'empire doit être sincère et pure, il nous paraît utile d'en conférer avec vous, avec l'impératrice Agnès, avec la princesse Béatrix, avec Rainald, évêque de Cômes, et avec quelques autres personnes craignant Dieu. Car si le corps humain est dirigé par la lumière temporelle au moyen de deux yeux, de môme le corps de l'Eglise doit être gouverné et éclairé par la lumière spirituelle au moyen de deux pouvoirs agissant de concert dans une vue religieuse. Nous traiterons ces choses avec plus d'attention, pour qu'après avoir bien connu nos vues, vous y donniez votre assentiment, si nos raisons vous paraissent solides. Si vous croyez devoir changer quelque chose à notre plan, nous sommes prêts à nous rendre à vos avis*. » Le pape termine en l'invitant à une conférence.

* Licet ex prœteritis nobilitatis tuœ studiis clareat le sanctœ romanae Ecclesise honorem diligere, nunc laraen quanto ipsius aniore ferveas, quantumque coeterosillarum parlium principes ejusdem amoris magnitudine transcendas, lilterœ tuœ nobis Iransmissœ evidenter exponunt. Quœ nimirum inter caetera dulcedinis suœ verba illnd nobis videbantur consulere, per quod status iraperii gloriosius regitur et sanctœ Ecclesiœ vigor solidatur, videlicel ut sacerdotium etimperiiim in unitale concordiœ conjungantur. Unde nobilitatem tuam scire volumus, quia non solum circa regem Henriciim, cui debitores existimus ex eo quod ipsum in regem elegimus, et pater ejus laudandœ memoriœ Henricus imperator, inter omnes Italicos in curia sua speciall honore me tractavit, quodque eliani ipse morieus romanse £cclesix> per venerandic memoria; papam

Bien des personnes parmi lesquelles étaient

Victorem prsedictum filium suum comemndavit, aliqiiam inalevolentiam non observamus, sed neqne aliquem christianum hominem (Deo auxiliante) odio habere volumus... sed quia concordiam istam, scilicet sacerdolii et imperii, nihil ficlum, nihil nisi purum decet habere, videtur uobis omnino utile, ut prius tecum, alque cum Agnete impératrice et cum comitissa Béatrice et Raiualdo episcopo Cumano et cum aliis Deum timentibus. Nam sicut duobus oculis humanum corpus temporali lumine regitur, ita his duabus dignitatibus in pura religione concordantibus corpus ecclesiœ spiriluali lumine régi et illuminari probatur. De his diiigentius tractemus; quatenus volunlate nostra bene a vobis cogoita, si rationes nostras justas esse probaveritis, nobiscum consentiati s : si vero rationi nostree aliquid addendum vel subtrahendum esse vobis visura fuerit, consiliis vestris (Deo consenliente) parati erimus assensum prsebere. {Epist.^ i, 19.)

C'est à dessein que nous mettons sous les yeux du lecteur les propres paroles de Grégoire, Nous voulons faire voir les sentiments qui l'animaient à son avènement au souverain pontificat, sentiments qui ont été si souvent méconnus. Car M.Vidaillan, dans la Vie de Grégoire VII, après avoir mentionné ces diverses épitres, ajoute : « On » voit dans toutes ces lettres un pontife indécis, qui » passe alternativement de la frayeur à la témérité, de » la faiblesse à la violence, qui ordonne et qui prie, qui » menace et conjure. Grégoire VII n'est pas encore ce » que promettait le cardinal Hildebrand. » C'est faire l'histoire à sa façon et méconnaître la vérité. Grégoire ne montre ici ni faiblesse ni témérité, et il est loin d'être indécis. Il est au contraire bien décidé à s'opposer aux habitudes criminelles de Henri et à ses criantes injustices ; mais il veut tenter la voie de la douceur, et n'employer la rigueur qu'à la dernière extrémité. On reconnaît bien là le cardinal Hildebrand, et sa volonté de fer, ne revenant jamais de ce qu'il a conçu comme utile ou nécessaire, et employant tous les moyens pour y parvenir, la douceur et la sévérité. M. Voigt, en exposant ses vues, a été plus impartial que l'écrivain français. (Note du trad.)

Béatrix et Mathilde, parentes du roi, et même plusieurs grands de l'Empire, tels que Rodolphe de Souabe, Bertlioldde Zahringen, duc de Carinthie, et Welf de Bavière , travaillaient à rapprocher Grégoire et Henri, et à les unir par une confiance mutuelle*. Leurs avis, les menaces du pape qui était bien connu de Henri et de ses partisans, la situation politique de l'Empire, le soulèvement des Saxons, tout portait le roi à faire de sérieuses réflexions. Dans cet état, il écrivit à Grégoire une lettre pleine de respect , de soumission , et donnant les plus belles espérances **.

* Cuin Beatrix et filia ejus Mathildis Romanse Ecclesiae penitus faventes cum quibusdam maximis regni proceribus laborent nostrum alque régis animum firmiter unire; contra quem qiiidem nullum odium neque debemus, neque volumus exercere, nisi, quod absit, divinœ rebgioni contrarius\olueril existera. (^/?z.y^, i, 26.) Ce qui nousmonlre de nouveau les sentiments de Grégoire. {Note du trad.)

** Cette lettre, qui se trouve dansla collection de Mansi, Conc.sacros.,t. xx, dansColet.,t. xii, p. 259, etdansLabbe, t. X, p. 29, doit avoir été écrite dans le temps où nous la plaçons. Car Grégoire en parle dans une épître à Herlembaud de Milan. {Epist., i, 25.) Son authenticité est contestée dans V Histoire Universelle, part. 41, p. 102. On prétend qu'elle n'est qu'une pieuse invention, et on ajoute: « Henri n'avait jamais pensé aux choses qu'on lui met » dans la bouche. Un'partisan peu éclairé du pape a seul » pu lui prêter des dispositions aussi invraisemblables. » Mais ces raisons ne sont d'aucun poids. Si la lettre est sans date, cela ne prouve pas contre son authenticité, car on trouve bien des lettres de la main de Henri et des autres empereurs non datées. On comprend parfaitement, d'après le caractère de ce prince, qu'il ait pu écrire d'une manière et agir d'une autre. Le pape, dit-on, n'en fait pas men-

« Comme le sacerdoce et l'empire, dit-il, ont besoin, pour subsister, d'un secours mutuel, il est nécessaire que les deux chefs soient intimement unis ; c'est le seul moyen par lequel on puisse conserver, dans le lien de la charité et de la paix, la concorde de l'unité chrétienne et l'état de la religion. Nous qui, avec la permission de Dieu, tenons déjà, depuis quelque temps, les rênes du gouvernement, nous n'avons pas toujours respecté, comme il le fallait, les droits du sacerdoce, ni rendu les honneurs que nous lui devons. Ce n'est pas sans cause que nous avons reçu de Dieu le glaive vengeur; mais nous ne l'avons pas toujours tiré contre les coupables, comme la justice l'exigeait. Aujourd'hui que la miséricorde divine nous a donné un cœur contrit, et nous a fait rentrer en nous-mêmes, nous confessons nos péchés à votre indulgente paternité, espérant dans le Seigneur que nous mériterons d'en être absous » par votre autorité apostohque. Hélas ! criminel » et malheureux, par les dérèglements de la jeu-

lion; mais il en parle expressément {Epist.^i^ 25) : « Henricumregem praeterea scias dulceclinis et obedientiœplena nobis misisse, et taliaqualia neque ipsum, neque antecessores suos recordamur Romanis pontificibus misisse. » EtDomnizo (^iVa MathikUs^ secl. xix)y fait aussi allusion:

Ad cujus (Papœ) scripta rescripsit rex bona dicta;

Cujus Papa legcns apices, gaudens ait esse,

In cœlo cunctis de tali gaudia jnstis. (A'o/e du trad.)

282 VfE ET PONTIFICAT [1073]

» ncsse, par l'abus du pouvoir suprême, et par les » mauvais conseils, nous avons péché contre vous » et contre le Ciel, et nous ne sommes plus cligne » d'être appelé votre fds. Nous ne nous sommes » pas contenté de toucher aux choses ecclésias- V tiques : mais nous avons abandonné les églises » sans défense, nous les avons vendues à des sujets » indignes, coupables de simonie, qui n'étaient » pas entrés par la porte, mais qui étaient venus » d'ailleurs. Comme nous ne pouvons plus réfor- » mer ces églises sans votre autorité , nous vous » demandons avec instance votre secours et votre » conseil sur ce sujet, et en général sur tout ce »qui nous concerne. Vous serez obéi en tout. » Nous vous prions de commencer par la réforme » de l'Église de Milan, qui est dans le schisme par » notre Amte, et de procéder ensuite à celle de tou- » tes les autres. Nous ne manquerons pas de vous » soutenir dans tout ce que vous entreprendrez, »vous suppliant seulement d'user envers nous » d'indulgence. Vous recevrez dans peu de temps » une nouvelle lettre et des envoyés qui vous expli- » queront encore plus clairement nos intentions*. » Ceci était au-dessus de l'attente de Grégoire j ja-

* Cum enim regnum et sacerdotium, ut in Christo rite admiûislrala subsistant, vicaria suiope semper indigeant, oporletnimiruni, Domine mi et Pater amantissime, quateuus ab invicem minime dissentiant, verum pottus Cbristi glulino coujnnctissima indissohibiliter sibi cohaereanl ; namque sic et non aliter conservalur in vinculo perfecluî

[1073] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 28à

mais il n'aurait cru le roi aussi soumis. Cette lettre lui donnait un pouvoir auquel il ne s'attendait pas et un gage qui convenait merveilleusement à son

caritatis et pacis, etchrislianae concordia unitalis, etecclesiaslicîe simul status religionis. Sed nos qui, Deo annuente, regni aliquamdiu jam sorlimur ministerium, sacerdotio (ut oportuit) per omnia jus et honorem non exhibuimus legiliraum : quippe nobis a Deo datée potestatis vindicem non sine causa gladiura portavimus, nec tamen in reos, ut justum fuit, judicaria illum semper censura evaginavimus. Nunc autem divina miseralione aliquantulum compuncti et in nos reversi, peccata nostra priores vestrse indulgentissimae palernitati nos accusando confitemur; sperantes de \obis in domino ut aposlolica vestra auctoritate absoluti justificari mereanuir. Heu! criminosi nos et infelices, partim pueritire blandientis instinctione, partim potestativœ noslrœ et imperiosae potentiœ libertate, partim etiam eorum, quorum seductiles nimium secuti sumus consilia, seductoria deceplione peccavimus in cœlum et coram vobis et jam digni non sumus vocatione vestrse filiationis. Non solum enim nos res ecclesiasticas invasimus, verura quoque indignis quibuslibet et simoniaco felle amaricatis,et non perostium, sed aliunde ingredientibus ecclesias ipsas vendidimus et non eas, ut oportuit, defendimus. At nunc, quia soli absque vestra auctoritate ecclesias corrigere non possumus, super his, ut etiam de nostris omnibus, vestra una et consilium et auxilium obnixe quœrimus : vestrum studiosissime prseceptum servatur in omnibus. Et nunc in primis pro ecclesiaMediolanensi, quœ nostra culpa est in errore, rogamus ut vestra apostolica districlione canonice corrigatur; et exinde ad cœteras corrigendas auctoritalis veslrœ sentenlia progrediatur. Nos ergo vobis in omnibus, Deo volente, non defuerimus,rogantes idipsum suppliciter paternitatem vestram ut nobis alacris adsit clementer in omnibus. Litteras nostras non post longum tempus cum fidelissimis nostris habebitis; ex quibus nostra, quœ adbuc dicenda restant, Deo dante, plenius audietis. (Labb., Concil.^i. x, p. 29.) {Note du trad.) ,

plan. Aussi, Grégoire était tellement au comble de la joie', quMl disait lui-même avoir reçu une lettre pleine de douceur et de soumission, comme jamais prédécesseur de Henri n'en avait écrit à un pontife romain. Ceci arriva dans l'automne de l'année 1073. Il est vrai, la situation politique de Henri en Allemagne était tellement critique, qu'il devait regarder la paix avec le pape comme le principal moyen de se tirer d'embarras : la Saxe et la Thuringe étaient en pleine insurrection.

Déjà depuis longtemps ces peuples avaient deviné le but des fortifications, ils avaient vu qu'elles tendaient à la destruction de leur liberté et à l'anéantissement de leur force. Chaque jour les soldats du roi sortaient de ces forts; se jetaient sur leurs biens; levaient des impôts exorbitants sur leurs champs et leurs forêts; prenaient, sous prétexte de dîmes, des troupeaux entiers ; forçaient les habitants, même d'une condition honnête, à faire des corvées pour la garnison ; enlevaient leurs filles et leurs femmes sous les yeux de leurs parents ou de leurs maris; les traînaient dans les forts , et, après les avoir déshonorées, les renvoyaient ignominieusement dans leurs familles. Quand on avait le malheur de manifester au dehors la peine et le chagrin dont le cœur était navré, on était coupable aux yeux du roi, et mis en prison, d'où l'on ne sortait qu'après avoir

» Epist., 1,25.

donné pour i^ançon toute sa fortune. Le roi n'écoutait aucune plainte et ne redressait aucun tort ; il repoussait ceux qui s'adressaient à lui, en leur disant que les Saxons et les Thuringiens s'étaient attiré ces maux en refusant de payer la dîme; et que, comme les lois de l'Église ne pouvaient les porter à l'accomplissement de leurs devoirs, il était obligé de se constituer le vengeur de la cause de Dieu et de les contraindre par la forcée Par ces sortes de propos, le roi perdait naturellement sa considération, le peuple devenait opiniâtre et rebelle, qualité qui depuis longtemps caractérisait les Saxons; de là résultait que les ordres de Henri étaient méprisés, que les contributions ne rentraient pas au trésor, qu'on éprouvait partout des difficultés et de la résistance^; car, à mesure que le roi rebutait le peuple de la Saxe, et qu'il bannissait les seigneurs saxons de s^ cour, en humiliant les uns, en persécutant les autres^, et en leur préférant les Souabes, les grands de la Saxe, même les ecclésiastiques, se rapprochèrent davantage et s'unirent plus étroitement.

• Ce tableau est lire de Lamb.,ann. 1073, et s'accorde avec la relation de Bruno, p. 105, et avec un poëme sur la guerre de Saxe dans Reuberi, Veter. Script.^X. i, p. 202.

* Aventin. Annal. ^ Boior.

' On dit que Henri s'oublia au point de donner le nom de domestique à un homme d'une naissance illustre, à Frédéric de Berge. 11 persécuta cruellement un certain Guillaume, auquel le soin qu'il prenait de sa personne avait fait donner le sobriquet de roi ùeLothes-Lavo^ « propter nimium cultum sui rex de Lothes-La\>o.t> (Bruno, de Belle Saxon.., p. 105).

Henri invita les seigneurs saxons à une assemblée à Goslar, sous prétexte de conférer avec eux sur quelques afî'aires importantes de l'État. C'était le jour de la fête de Saint-Pierre et de Saint- Paul, 1073. Ils arrivèrent dans l'attente de quelque chose d'extraordinaire. Les ducs, les comtes et lesévéques se trouvaient réunis à l'heure indiquée au palais du roi; le prince, qui s'amusait au jeu, envoya quelqu'un pour les prier de l'attendre un instant ; le jour se passa sans autre nouvelle de sa part; le soir un de ses affîdés vint leur annoncer que le roi s'était absenté. L'indignation des princes était au comble, et si le margrave Dedi n'eût pas arrêté leur résolution et apaisé leur courroux, ils se seraient déclarés, à l'instant même, déliés de leur serment de fidélité ' .

Le roi avait annoncé vers la même époque une expédition contre les Polonais, sous prétexte que, contrairement à ses ordres, ils avaient porté la guerre dans la Bohême, et mis tout à feu et à sang. 11 avait espéré cacher par là aux Saxons le but de ses préparatifs de guerre. Les Saxons avaient sans doute des soupçons qu'ils auraient voulu éclaircir à Goslar ; mais il leur était impossible d'y parvenir, car toutes les places et les avenues de la cour étaient occupées par les Souabes".

' Annalisl. saxoa., ann. 1073. Bruno, de Bello Saxon., p, 107.

* Qua expectalione suspensis, et intenlis omnibus ipse jam terocius solilo alquciuleslius agebat, postbabitispriu-

Le roi avait donné des ordres pour que l'armée se trouvât réunie le jour de l'Octave de la Conception. Les Saxons voyaient bien à quoi ils devaient s'attendre. Les dangers dont ils étaient menacés, les injustices qu'ils avaient souffertes, jointes à des humiliations personnelles, leur inspirèrent à tous les mêmes sentiments. Aussi la même nuit qui suivit le jour de Goslar où ils avaient été si indignement joués, et qui devait commencer de si grandes calamités, les princes, avec d'autres personnes de confiance, se rassemblèrent secrètement dans une chapelle à Goslar. Là, à la lueur d'une lampe, ils s'entretinrent de l'outrage qu'ils venaient de recevoir, se rappelèrent tous les maux qui pesaient depuis si longtemps sur leur patrie et sur le peuple auquel ils appartenaient. Tous convinrent unanimement qu'il valait mieux mourir pour la défense de leurs droits et de leurs libertés, que de continuer à vivre dans un si cruel esclavage. Après qu'ils eurent indiqué l'endroit et le Jour d'une assemblée générale, ils se séparèrent, et s'en retournèrent chacun chez eux '.

Peu de temps après, une grande multitude de peuple de tout âge se réunit à Nockmeslove^. On était étonné de voir une réunion aussi nom-

cipibus, solos circa se Suevos assiduo habebat, ex his sibi auricularios a secretis, ex his tam familiarium quam publicorum negotiorum procuratores institiiebat. Lamb.

* Annal. Saxon., ibid. — Bruno, ihid.

* Bruno appelle ce lieu Nocknieslove; l'Annaliste saxon

breuse dans un endroit si petit; car bien des gens ne connaissaient pas le but de ce concours extraordinaire. Otton , duc de Bavière , monta sur une colline qui se trouvait au milieu des champs, imposa silence à la multitude, et parla ainsi ' : « Braves Saxons, il en est parmi vous qui » connaissent déjà le motif qui a porté vos prin- » ces à vous réunir dans ce lieu; mais il faut » le faire connaître à tous, pour que personne ne » puisse s'excuser sur son ignorance, et que chacun » soit informé exactement du sujet de nos plaintes. » Le malheur, l'ignominie, l'oppression que nous » souffrons depuis longtemps individuellement, » sont venus à un point extrême et ne peuvent » plus être supportés; mais les maux que le roi » veut faire peser sur la nation entière, si Dieu le » permet, sont bien plus grands encore. Vous » voyez les forts qu'on a élevés dans votre patrie, » vous connaissez les nombreux soldats qui les » gardent, et qui n'attendent que le moment de » vous surprendre. Non, ces forts n'ont pas été ») construits contre les Barbares qui vous atta- » quent journellement, car ils se trouvent au cœur » du pays, où personne ne nous fait la guerre, et

Holcinesleve, et la Chronique de Magdebourg Nockmelslovo.

' Comme jadis les généraux romains du liaut d'une tribune rustique : « E Iribuuali cespitio, viridi cespite ex- Structo. » Tacil., Annal., i, 18.

» l'ennemi ne menace que nos frontières. En les » construisant avec tant de soin, Je gouvernement » avait-il un autre but que celui de nous faire souf- » frir ce qu'un grand nombre de vous a déjà souf- » fert, et ce que vous souffrirez tous si la miséricorde » de Dieu et notre courage n'y mettent obstacle ? Ils » portent dans ces châteaux tout votre bien . Ils y en- » traînent vos filles et vos femmes, ils s'emparent de » vos domestiques et de vos troupeaux au gré de » leurs désirs. Rien n'est à l'abri de leur brigan- » dage. Ils vous forcent vous-mêmes à charger vos » épaules d'un fardeau ignominieux. Mais tout » ce que vous avez déjà supporté n'est rien en com- » paraison de ce que vous supporterez encore.

» Quand le roi aura couvert tout le pays de » châteaux, quand il y aura placé des hordes ar- » mées et qu'il leur aura fourni tout ce qui est » nécessaire, il ne se contentera plus de vous ravir » individuellement votre bien, il vous prendra vos » possessions en masse ' , les donnera à des nou- » veaux venus, vous ôtera la liberté et vous rendra » esclaves de gens obscurs et inconnus. Car tout » ce qu'il fait tend à votre servitude. Comment ! les » Saxons, ce peuple si brave, si vaillant dans tous » les temps, le souffriront! Ne vaut-il pas mieux » mourir en héros, que de traîner une vie miséra- » ble; que de servir de jouet à leur orgueil et de

' rqy. le poëme sur la guerre de Saxe ( dans Reuber, Fêter. Script., t. l ).

» perdre la vie dans l'ignominie? Le valet qui se » loue ne supporte pas l'injustice de ses maîtres, » et vous, qui êtes nés libres, vous accepterez » l'esclavage avec indifférence? Peut-être hésitez- » vous à rompre le serment prêté au roi, parce » que vous êtes chrétiens! Quoi! au roi! Tant qu'il » était roi pour moi, et qu'il se montrait tel, je lui » ai gardé la fidélité promise ; depuis qu'il a cessé » d'être roi et qu'il ne se conduit plus comme tel, » je ne lui dois plus de fidélité Courage donc ! nous » ne marchons pas contre le roi, non ; mais contre » l'ennemi de notre liberté, contre l'ennemi de » notre patrie ; c'est pour la défense de la patrie et » de la liberté, qui ne se perd jamais qu'avec la vie, » que je prends les armes, et que je vous exhorte à » faire de même ; courage ! levez-vous, transmet- » tez à vos enfants l'héritage que vous avez reçu » de vos pères ! agissez, ne permettez pas que, par » votre lâcheté et par votre négligence, vos neveux 1) deviennent, comme vous, esclaves d' hommes per- » vers et corrompus. Cependant, pour ne rien pré- » cipi ter, nous allons exposer les injustices que cha- » cun denous a souffertes de la part decelui que nous » avons nourri depuis son enfance, et à qui, d'entre » tous les peuples, nous sommes restés constam » ment fidèles. Nous déciderons alors en commun * si nous devons supporter plus longtemps de sem. » blables injustices '. »

• Voy. Chron. Magdeb., el Bruno, de Bello Saxon., p. lOQ.

[1073] DU PAPE GRÉGOIRE Vil. 291

Alors les princes et les évêques se levèrent tous et exposèrent chacun leurs griefs. Werner^, évêque de Magdebourg, accusait le roi d'avoir livré par deux fois au pillage sa ville épiscopalej Bur^ chard, évéque de Halberstadt ^, d'avoir enlevé à un noble seigneur des biens qui appartenaient à l'Eglise. Olton parut aussi à son tour, se plaignant d'avoir été privé, sous prétexte d'un attentat, de ses états de Bavière, après une longue et légitime possession. Dedi exposa le ravage fait dans ses terres j le comte Hermann, le stratagème dont on s'était servi pour s'emparer de Lunebourg. Vint ensuite Frédéric, comte palatin de Saxe,accusant le roi de lui avoir fait enlever le fief de l'abbaye de Hersfeld ^j Frédéric de Berge et Guillaume, surnommé le roi, se plaignaient également du prince j l'un, d'avoir voulu lui ôter sa liberté, l'autre, son patrimoine. Le malheur de ces derniers causa le plus d'émotion, parce que chacun y voyait le sort qu'il devait attendre. Enfin, tous se présentèrent j leur nombre était très-considérable \ Pleins de ressen-

Les Saxons disaient aussi : La liberté d'un pays ne se conserve que par le fer et l'acier.

But man and steel, the soldier and his sword ! (Goldsmith.)

' Lambert l'appelle Wezel; l'Annaliste saxon, Werinherus; la Chron. Magdeb., Werner.

* Homme d'une grande sainteté et qui exerçait une grande influence sur l'esprit des ecclésiastiques.

* Herolde felde.

* liruno dit, p. 108: « Convenerat autem exercitus maximus. » L'Annal, saxon, 1073, et la Chron. de Magdebourg, p. 296, sont parfaitement d'accord avec lui sur ce point.

liment, animés par l'amour de la liberté et de la justice, ils levèrent les mains et jurèrent tous : les évêques qu'ils se serviraient de tout leur pouvoir pour soutenir l' indépendance de l' Eglise et del' Etat; les seigneurs, qu'ils défendraient jusqu'à leur dernier soupir la liberté de leur patrie, et qu'ils verseraient leur sang pour assurer son indépendance \ Parmi les ecclésiastiques qui prêtèrent le serment, figuraient Hecel, évêque de Hildesheim; Werner, évêque de Marsebourg^; Eilberth de Minden ; Immel de Paderborn ; Frédéric de Mimigardenfurth, et Bennon de Meissen : parmi les laïcs, le margrave Udon ; Adèle, la courageuse épouse du margrave Dedi; Ecbert, margrave deThuringe, fils de celui qui avait retiré le roi des flots du Rhin : il était encore trop jeune pour porter les armes ; enfin les comtes Otton, Henri et Conrad. Tous ceux-là et une foule innombrabled'autres jurèrent

! Annal, sax., ann. 1073.

* C'était un homme distingué de son temps qui, « suo tempore quasi sidus cœleste totam illustravit ecclesiam, vir excelleatis in Deum meriti, et sui vigilanlissimus exécuter officii. u II montrait un zèle ardent à convertir les païens au christianisme. Il n'avait aucune connaissance de îa langue slavonne, et comme il désirait particulièrement communiquer la parole de Dieu aux Slaves, dont un grand nombre était encore attaché à l'idolâtrie, il fit composer en caractères latins quelques ouvrages dans leur langue, et ce qu'il ne comprenait pas, il s'efforçait de le faire compreodre aux autres par les intonations de sa voix : a Quod non intelligeret,verbis strideutibus intelligcndumaliis iufunderet. » W'iunigstadii ; Chron. Uulberst.

de prendre la défense de la liberté, des lois et de la justice, et promirent leur active coopération ^

Après une démarche semblable, on peut bien penser qu'ils refusèrent de prendre part à l'expédition contre la Pologne. Le roi laissa échapper plus d'une parole menaçante, mais elles ne firent que raffermir les Saxons, et que conduire leur plan à maturité. Tout le peuple voyait avec une profonde douleur le sort malheureux du duc Magnus, dont le père, Ordulf, était mort en lui laissant de grands domaines, et dont la mère était une fille du roi de Danemark. Il était détenu depuis deux ans. Déjà plusieurs fois on avait demandé sa liberté avec les plus vives instances. Mais le roi ne voulait l'accorder qu'à condition qu'il renoncerait à son titre et lui donnerait tout son patrimoine pour prix de sa délivrance. Le duc n'y consentit pas, aimant mieux passer toute sa vie dans la misère et dans les tourments. Personne ne souffrait plus du sort de Magnus, et n'en concevait plus de chagrin, que le noble duc de Bavière, Otton. Il alla encore une fois trouver le roi, s'offrit à porter les fers à sa place, et lui dit : « Pre- » nez et partagez à votre gré tous mes biens ; mais » rendez la liberté à mon ami, dont la loyauté pour » moi est devenue la cause de son malheur. » Le roi lui répliqua par ces paroles injurieuses, « que

• Lamb. en porte le nombre à plus de soixante mille. Lamb.Schafn.,ann. i073,elLehmaQsSpeyer. fCkron.,p. 376, donnent seulement le nom des principaux conspirateurs.

» lui et ses biens appartenaient depuis longtemps 1» au roi, et qu'il n'avait pas encore assez expié ses » crimes pour pouvoir offrir ses biens et sa per- » sonne. »

Le duc fut indigné de cette réponse, et avec lui le peuple de tout âge et de toute condition. On courut aux armes. Les mots de droit et de liberté étaient dans toutes les bouches ', on ne s'entretenait plus que de l'indigne conduite du roi. Car le peuple a une longue patience; il se soumet sans difficulté à celui qui commande, mais lorsqu'un roi passe les bornes de la justice, lorsqu'il foule aux pieds des droits sacrés qui sont écrits dans tous les cœurs, et que chaque individu se met à les expliquer selon sa fantaisie, sans en connaître le sens et sans s'en rapporter à des hommes plus éclairés, alors il n'y a plus de sûreté pour le trône*, surtout quand on reçoit injustice et oppression d'où l'on ne doit attendre que justice et qu'amour. Les trônes sont entre les mains du peuple et ne son' assurés qu'à ceux qui savent gagner les cœurs.

Henri s'était rendu odieux dans la Saxe et dans la

• Le poëme de la Guerre de Saxe fait ainsi parler le peuple au roi :

Corrige facta ,

Leges redde tuis ablataque patria jura.

* M. Voigt avoue donc que le principe de l'interprétation individuelle en matière politique conduit à l'anarchie ; mais ce principe produit le même effet en matière religieuse. Avec l'interpre'lation individuelle, plus de religion, comme il n'y a plus de gouvernement lorsque chacun est libre d'interpréter les lois à sa fantaisie. {Note du trad.)

[1073] DU PAPE GRÉGOIRE Vn. 2Ô5

Thuringe ', et il ne s'était pas moins aliéné l'esprit debien des gens en Allemagne. Cependant il n'était pas encore sans ressources; il avait pour lui tous les archevêques, les évêques, les abbés et les prélats de l'Empire^. Liémar, archevêque de Brême^, Eppon, évêque de Ceits, Bennon d'Osnabruc, ne donnaient pas non plus dans les idées du peuple, ils quittèrent leurs villes et se mirent du côté du roi. Il avait aussi pour lui Rodolphe de Souabe et Godefroi, duc de Lorraine, l'époux de Mathilde de Toscane ; ZAventibold, duc de Bohême. D'autres, tels que le duc de Carinthie, et Ernst, margrave de Bavière*, lui promirent leur appui. Bien des

« Berthold. Constant,, ann. 1073. « Tota SaxoniaetThuringia rebellant. »

" Leymani Speyer. Chron., p, 376.

' La position personnelle de ce prélat pouvait le décider à faire cause commune avec le roi, à raison de nombreuses avanies que son Eglise avait souffertes delapartdeMagnus^ Ordulf et son fils Magnus étaient extrêmement contents de voirAdalbert de Brème «abordinesenatorumejectumesse (A.lberl., Stadensis Chron.^ ann. 1067), et Adam de Brème [Hist. eccles., iv, p. 9) se plaint amèrement: « Cum tota ducis (Ordulfi) familias, pastorem et ecclesiam (Bremensem) populum et sancluarium derisioni haberent, Magnus ante omnes sœviebat, glorians se tandem reservatnm esse, qui rebellem domaret ecclesiam. Magnus ergo filius ducis collecta latronum mullitudine non eo modo ecclesiam impugnare conatus est, quemadmodum parentes ejus, verum ipsutn ecclesiœ pastorem persecutus.... aut membris truncare aut fiinditus interficere quaerebal archiepiscopum. » C'est sans doute pour cela que dans un acte (Lindenbrog., Script, septentr.^ p. 144), Henri dit de l'archevêque :« Lateri nostro fidiis et irremotus comes toto illo tempore adfuit.

* Lehraann nomme les premiers, et Lambert les deux derniers.

villes naissantes se déclarèrent en sa faveur, espérant de trouver protection dans ses armes contre la violence des seigneurs. Si Henri, avec son esprit pénétrant, avait su réunir ses forces et les diriger vers un même but, il n'y a pas de doute qu'il ii'eiit promptement soumis la Saxe.

Henri se trouvait au mois d'août à Goslar; les Saxons envoyèrent trois de leurs principaux chefs ' pour lui exposer leurs déclarations et leurs demandes. Meinfroi, l'un d'eux, déjà âgé, et qui avait blanchi sous les armes, parla avec une grande élévation : « Très-noble roi, dit-il, et très-magna- » nime héritier de l'empire de votre aïeul et de vo- » tre père ! le peuple de la Saxe, qui ne le cède » à aucun autre en valeur et en fidélité, vient » vous demander de lui rendre les droits de ses » ancêtres et la liberté de son pays. Des étrangers » et des misérables s'emparent par violence de » nos biens et enlèvent aux habitants du pays » leurs forêts, leurs pâturages et leurs troupeaux. » Si vous nous laissez vivre d'après les usages de » nos aïeux, alors, ni la Gaule, ni la Germanie » ne pourront offrir des sujets plus dévoués à votre » personne^. Mais dispensez-nous de prendre part » à la guerre contre la Pologne; car, nuit et jour, » nous sommes obligés de tirer l'épée contre les

• Avenlin, Annal. Boiorum. — Carm. de Bello Saxon. Tous les deux appellent l'orateur Meginjried.

• Aveatin elle poënie de Bello Saxon, sont d'accord.

» Luliciens, cette nation qui menace contîniielle- » ment nos frontières de massacres, d'incendies et » de dévastation. Nos forces suffisent à peine pour » repousser leurs injustes agressions; il nous sem- » ble donc absurde d'attaquer des nations étran- » gères et éloignées , quand nous avons à nos » portes un ennemi redoutable. Les Saxons vous » demandent de détruire les forts que vous avez » fait construire sur les hauteurs pour anéan- » tir leur liberté ; de donner satisfaction aux sei- » gneurs que vous avez arbitrairement dépouillés » de leurs biens; de ne pas toujours séjourner » dans la Saxe, où vous avez déjà passé votre en- » fance; de visiter aussi d'autres provinces del'Em- » pire; de chasser de votre cour des hommes ven- » dus qui causent votre perte et celle de l'Etat; de » donner l'administration aux grands de l'Empire; » de renvoyer cette troupe de concubines qui vous » entourent, au mépris de la pudeur ; de respecter » la reine et de la maintenir dans ses droits, puis- » que, d'après les règles de l'Église, elle est de- » venue votre épouse légitime; de renoncer enfin, » maintenant que vous êtes parvenu à un âge » plus mûr, à tous les dérèglements par lesquels » vous avez déshonoré le trône dans votre jeu- » nesse. Le peuple saxon vous supplie, au nom » de Dieu, de prendre en considération ses de- » mandes, et de ne point le réduire à l'extrémité. » Si vous êtes modéré à son égard , il vous sera

m VIE ET PONTIFICAT [1073]

» soumis et vous servira autant que des hommes li- » bres doivent servir sous un régime de liberté. » Les Saxons portent le nom de chrétiens, et ils » ne veulent pas le souiller par des rapports avec » un homme qui trahit si ignominieusement la foi » du Christ. Si vous voulez les réduire par la force » des armes, eh bien ! les armes ne leur manque- » ront pas et ils sauront s'en servir. Ils vous ont «prêté serment de fidélité, ils rempliront leurs en- » gagements tant que vous serez roi pour l'édifi- » cation et non pour la ruine de l'Église ; tant » que vous gouvernerez conformément à la justice, «aux lois et aux coutumes de leurs ancêtres; tant » que vous conserverez à chacun son rang, sa di- » gnité et ses droits. Mais si vous rompez ce pacte, » ils ne seront plus liés par aucun serment, et ils » auront le droit de vous faire la guerre comme à un » ennemi barbare, et un oppresseur du nom du » Christ, et tant qu'ils auront un reste de vie, ils » continueront de combattre pour l'Église de Dieu, » pour la foi de Jésus-Christ et leur propre liber- » té ' ! » Henri était irrité et hors de lui-même; cependant il reprit bientôt sa présence d'esprit, et répondit aux députés d'un tondédaigneux : « Si vous » avez souffert des injustices, dit-il, il est de notre » devoir de ne pas les laisser impunies. Aucun

* Lamb. Schaffn., aon. 1073.— Lehmann Speyer, Chron., V, c. 27.

«homme innocent n'a encore réclamé notre «justice en vain. Si, pour conserver la paix, je » prends la défense du faible, de la veuve et de » l'orphelin, je proscris aussi le vol et le larcin, i»je fais rendre le bien injustement enlevé, je » punis le brigandage, et je remplis les devoirs » de la royauté. Je suis placé au premier rang par » le Tout-Puissant, et je porte le glaive de la jus- » tice pour punir les séditieux et les malfaiteurs, »de quelque condition qu'ils soient, et pouras- » surer la tranquillité à ceux qui aiment la paix et ))la concorde. Si votre peuple veut quelque au- »tre chose, je réunirai les grands de l'Etat, » dont la décision tiendra lieu de celle des ar- » mes ^ . »

Quand les envoyés rapportèrent cette réponse à leurs compatriotes, tous les seigneurs, et Otton de Nordheim à leur tête, voulurent se venger surle-champ de l'orgueil d'un roi qui parlait d'eux avec tant de légèreté. « Un prince obstiné dans le » mal doit être humihé, disaient-ils, par la ven- » geance publique ! » Tous coururent donc aux armes } le peuple se rassembla en foule. Près de soixante mille hommes armés marchèrent sur Goslar^ et campèrent près delà ville ; à peine Burchard, évêque de Halberstadt, put-il retenir l'impétuosité

' Aventin, Annal. Boior. Le poënae saxon est d'accord avec lui.

• Lamb. Schaffn.

dOO VIE ET PONTIFICAT [1073]

de cette multitude irritée et l'empêcher de prendre immédiatement la ville d'assaut.

Henri, effrayé à cette nouvelle, se retira àHarzbourg. Cette forteresse était une des plus importantes de la Saxe; elle était située sur le sommet d'une montagne qu'on appelle aujourd'hui Bourgberg, un des plus beaux sites du Harz; les Saxons païens y adoraient autrefois un dieu nommé Crodon\ Harzbourg, construit en 10G8 par Henri IV, était fortifié plus encore parla nature de sa position que par la main des hommes ; on ne pouvait l'aborder que d'un seul côté par un sentier bien difficile. Des montagnes élevées, couvertes d'épaisses forêts, touchaient à ses murs, de manière qu'il était impossible de l'investir complètement^; tandis que la garnison pouvait entrer et sortir sans avoir à craindre l'ennemi. Henri y avait fait construire une égUse magnifique; son fils, enlevé par une mort prématurée, y était enterré ; on y avait déposé aussi le bras de saint Siméon, la tête de saint Anastase, martyr, et les reliques de plusieurs autres saints. Henri venait d'y apporter

• Il s'y trouvait jadis une grande statue de Ci'odon, l'ancienne divinité des Saxons. Eccard, in Dissert, de usa stud. etymolog., i, 2, met en doule l'existence de celte idole.

* Voici la description qu'en fait Lambert : « Castellum ï> inallissimo colle silumerat, et uno tantum ilinere, ipso- » que diflicillimo, adiri poterat. Gèlera monlis ialera vas- » tissima silva inumbrabal, qu;p exinde per mulla miliia » passuum continua vastilale in laUunextendilur usquead V conliulum Thuringia*. »

[1073] DU PAPE GREGOIRE VII. 30l

les insignes de la royauté avec une partie de ses trésors. L'armée des confédérés arriva bientôt devant la place et campa sous les murs, au grand étonnement du prince. Burchard, évêque de Halbersladt, détacha un corps de troupes, et alla assiéger Heimbourg, dont la garnison lui avait fait souvent éprouver de cruelles vexations \ Trois mille hommes y arrivèrent pendant la nuit pour escalader la place à la faveur des ténèbres. Mais leur essai ne fut pas heureux, car ils furent repoussés avec une perte considérable. Alors le peuple de la Thuringe accourut à leur secours avec une multitude d'autres gens du voisinage; et Frédéric, comte palatin de Saxe, cerna la place avec six mille hommes. Mais un siège lui paraissait trop long, il apprit que les chefs qui commandaient le fort étaient accessibles à la corruption. En effet, ils se rendirent, et la place ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines^; mais les Saxons y avaient perdu beaucoup de monde ^.

• Le nom de cette place varie dans les auteurs : on l'appelle Hennenberg, Henneberganum, Heimenbrug. Elle était située dans la principauté de Blankerbourg, sur la montagne du bois de la déesse Ostera, et avait été bâtie avant Harzbourg. Nonloifl de là, il y a encore un village du même nom.

* Aventin dit : « Eckbert, prœfectus prœtorio Saxoniae, » l'assiégea. » Voir Rupert dans Goldast, in Apolog., et Meibomius, de Gente Heimburg.

'Le poëme (le Belio. j'a^c. célèbre ce siège. Lamb. ne parle pas de la trahison. Selon lui, la forteresse fut prise de vive

Après cette expédition, le corps d'armée revint devant le fort de Ilarzbourg, qui était gardé par trois cents chevaliers d'une valeur éprouvée. La place fut cernée partout où on pouvait l'aborder. Deux cents chevaliers firent par deux fois une sortie vigoureuse; les Saxons perdirent du monde ^ car leurs troupes étaient divisées entre six forts où le roi avait mis garnison ^. Ils avaient devant Harzbourg vingt mille hommes qui employaient tour à tour la force et la ruse pour s'emparer de la place. Us interceptaient les convois, cherchaient à tromper ceux qui les conduisaient, ou à les gagner; mais tout fut inutile.

En ces jours se trouvaient autour du roi, Eppon, évoque de Ceits; Bennon d'Osnabruc^, en qualité de conseillers ; Berthold de Carinthie y était venu aussi à cause de quelques affaires particulières. Le roi, dans son embarras, voulait se servir de cet homme habile et éloquent. Il le gagna en lui rendant son duché, dont Marcquardd'Eppenstein s'était emparé, disait-il, à son insu et

force, brûlée, et la garnison eut la permission de se retirer sans être punie de ses excès.

* Aventin, Annal. Boior.

* Le poëme saxon dit :

Sex ibi castellis Diulto munimine flrrais, Prsesidia imposuit, victuni quoque largiter addit.

Puis il ajoute en parlant des Saxons :

Sic indiscrète pravi rapiuntquc ruuntque, Ncc niious iolerea circumdaat milite castra, Ile^^ia, pni>.sidiis i\\ix sunt couimissa rclictis*

* Lieiuar, archevêque de Brème, est aussi nommé.

contre son gré. Bertholdne se trompait pas sur les vrais motifs de cette bienveillance; cependant il promit au roi de répondre à son appel, chaque fois que les intérêts de l'État l'exigeraient'. Le roi envoya ces trois hommes au campdes Saxons, pour les inviter^ « à déposer les armes, qu'ils avaient prises, sans doute, dans un but honorable, mais en donnant un mauvais exemple pour l'avenir ; à ne rien entreprendre au-dessus de leurs forces; à ne point persister dans une guerre qui leur attirerait la réprobation des princes de l'Empire; à ne point faire ce qu'on n'avait jamais vu, ni de leur temps ni du temps de leurs pères. »Les envoyés disaient que leur cause était juste, que le roi les avait forcés à ces sortes de violences par ses injustices, mais que l'honneur devait l'emporter sur la colère. « La dignité royale, qui est inviolable, disaient-ils, même aux yeux des barbares, doit être respectée ; ainsi mettez votre épée dans le fourreau, étouffez toute dissension, indiquez l'endroit et le jour d'une grande diète composée de tous les grands du royaume, le roi se justifiera devant leur tribunal

* Lamb., ann. 1073.

* Bruno nomme l'évêque Frédéric, le duc Berlhold et Sigefroi, chapelain du roi, parmi les ambassadeurs. Sa narration est aussi un peu différente : le roi appelle le soulèvement des Saxons une guerre civile. Bruno passe encore sous silence l'appel de Henri à un tribunal des grands de l'État; et, suivant lui, Otton rédigea la réponse aux ambas. sadeurs, réponse que Lambert met dans la bouche de tous les Saxons. L'Annaliste saxon s'accorde avec Bruno.

304 VIE ET POJNTIFICAT [1073]

des torts qu'on lui impute, et réformera tout ce qui aura besoin d'être réformé. » Les Saxons répondirent : « La nécessité qui nous force à nous iasur- » ger n'existe pas ailleurs, car le roi a toujours » épargné les autres peuples, c'est nous qu'il a » choisis de préférence pour nous écraser, selon » la parole du prophète, sous des chariots de fer ; » et quand il a obtenu une fois la supériorité, il » ne sort plus de notre pays, afin de nous ravir » notre héritage et notre liberté, et de nousimpo- » ser le joug ignominieux de la plus dure servi- » tude. Il a mis des garnisons sur les montagnes et » les collines pour nous forcer à lui payer l'eau » que nous buvons et le bois que nous brûlons. » Comment sont traitées nos femmes et nos filles » par ses soldats? ne sont-elles pas victimes de leur » infâme volupté? Et, ce qui nous paraît le plus » dur à supporter, notre pays n'est-il pas souillé » par des crimes inouïs, qu'aucune bouche chré- » tienne ne peut nommer? Sans doute, si les au- » très princes avaient souffert les mêmes maux, » nous pourrions nous en rapporter à leur juge- » ment ; mais comme nous devons succomber seuls » sous le poids du malheur, ou nous en délivrer » par notre propre force, le jugement des autres » nous devient indifférent. Ainsi, si le roi se repent » de ses injustices, qu'il fasse détruire les forts, » et qu'il nous donne ce gage de son sincère re- » pentir j qu'il nous rende nos patrimoines enlevés

» par la fraude ou la violence ; qu'il nous promette, » sous la foi du serment, de ne jamais toucher aux » coutumes de nos pères. S'il satisfait à ces de- » mandes, nous aurons confianceensespromesses, » quoique nous ayons déjà été si souvent trompés; » s'il ne le fait pas, alors, sans attendre le juge- 1» ment des princes et des peuples, nous briserons » lejougquinousest imposé, et nous tâcheronsd'as- » surer la liberté à nos enfants, soit par la mort, soit » par la victoire. » Après avoir entendu cette réponse, lesambassadeursprirent congé et partirent'. Pendant ces négociations, deux vaillants chevaliers du fort tombèrent à l'improvisle sur une troupe de Saxons, jetèrent la confusion dans leur rang, en massacrèrent un grand nombre, mirent les autres en fuite, et rentrèrent dans la place après avoir fait un grand carnage. A peine les Saxons furent-ils remis de cette alarme, que la garnison de Harzbourgfitj'pendantla nuit, unesortie, fondit sur des soldats endormis, et, après une grande effusion de sang, s'empara de leurs armes et de leurs chevaux ^5 on ne voyait plus autour de la place que dévastation. Cependant on continuait d'échanger des messages : les Saxons persistaient dans leurs demandes ^ mais Henri regardait comme une tache

' Lamb., ann. 1073.

* Tel est le récit du poëine. Avenlin ne parle que de la dernière sortie.

* Lamb., ann. 1073.

ineffaçable de sacrifier ses forts à l'exigence d'un peuple qu'il n'avait pas encore appris à estimer. D'ailleurs, il n'aurait osé accepter une capitulation, en supposant même que les Saxons eussent été disix)sés à l'accorder'. Ceux-ci serraient la place de plus en plus; ils gardaient toutes les avenues pour rendre impossible l'évasion du roi. Henri s'en apercevait et se trouvait dans un cruel embarras, car il voulait s'enfuir du côté du Rhin, où les évêques lui avaient conservé leur attachement, à cause des grandes faveurs qu'il leur avait accordées. Il continua d'amuser les Saxons par des négociations, et pendant qu'ils en attendaient un heureux succès, il se déroba la nuit ^, avec le duc Berthold et les deux évêques, et se sauva à travers l'épaisseur de la forêt dont il connaissait parfaitement les chemins. Sa suite était très-peu nombreuse; il avait déjà fait transporter secrètement, dans des sacs, les insignes de la royauté et une partie de ses trésors. H ordonna, en partant, aux chefs du fort de tenir son absence secrète ^.

Après la destruction de Heimbonrg, on envoya un corps d'armée devant Asenbourg*, place

« Bruno, p. 109.

« D'après l'Annal, sax., c'était le v idus August.

" Lambert fait errer le roi pendant trois jours dans un sentier étroit et peu connu, souffrant de la faim, plein de crainte et d'anxiété, redontant à chaque pas de rencontrer la mort.

4 Lambert parle souvent du camp, mais ne dit jamais où

forte qui paraissait imprenable aux assiégeants, à cause de sa position. On dressa un camp devant cette place, et l'on ferma toutes les issues pour la réduire par la famine ; car, bien qu'elle fût amplement pourvue de provisions, il y avait une garnison trop nombreuse pour qu'elle pût tenir longtemps. La troupe cependant résista jusqu'à Noël, mais alors elle demanda au roi de prompts secours; car la misère était au comble, la famine avait déjà fait périr un grand nombre de soldats, et ceux qui restaient n'avaient pour perspective que la mort ou la captivité.

Le quatrième jour de sa fuite, Henri, harassé de fatigue, arriva avec ses compagnons à Eschenvvége. Après s'y être reposé un jour, il se rendit à Hersfeld, où se réunirent déjà autour de lui quelques troupes. Il s'y arrêta pendant quatre jours, attendant l'armée qui devait marcher contre la Pologne; car le jour indiqué pour sa réunion n'était pas éloigné. Là se rendirent avec leurs troupes, Adalbert, évêquede Wurtzbourg; Hermann, de Bamberg, et plusieurs autres seigneurs. Rodolphe, duc de Souabe, ainsi que les évêques du Rhin, de la Souabe et de la Bavière, campaient

il était situé. Krause, dans son Index géographique annexé à Lambert, dit : « Putalur fuisse aut firmissimum caslrum » Asseburg ditionis Guelferbytanœ, aut aliud in Mansfel- » diaecomilatusitum.»S'appuyanlsur des passages de Lambert, p. 189, il l'a placé dans la ïhuringe, « in Thuringia » septentrionali, in vicinia moutium Harlicorum. »

avec leurs troupes près de Mayence, attendant les ordres du roi pour le rejoindre; car leduc avait déjà appris que Henri voulait employer l'armée ailleurs, quoiqu'il en ignorât le motif. Il en est même qui prétendent qu'il n'était pas étranger aux troubles des Saxons, qu'il avait pris part aux projets de leur affranchissement, et que c'était pour cela qu'il retardait sa marche ^ Mais le roi lui envoya l'ordre de venir le rejoindre à marches forcées au bourg de Capella, non loin de Hersfeld. Rodolphe leva son camp et se réunit au roi.

Les princes, partisans du roi, ayant appris sa fuite, regardaient cet acte comme honteux et indigne d'un chevalier; ils disaient hautement qu'ils étaient trompés dans leur attente et obligés de se retirer dans leurs foyers'^. C'est ce qu'ils déclarèrent au roi lui-même, quand ils se trouvaient réunis à Hersfeld. Henri leur répondit avec beaucoup de douceur, s'excusa sur plusieurs choses qu'on lui reprochait, disant que sa fuite avait sauvé le pays, que l'injure faite à la dignité royale retombait sur eux et sur tous ceux qui l'avaient choisi pour roi, et dont l'appui lui était nécessaire contre les méchants. Ainsi chacun doit veiller à ce que la dignité royale, qu'ils ont reçue de leurs pères dans

■ Lamb., ann. 1073. « Plerique tamen jaclabant eum hujus » conscium participemque extitisse. »

* Parce que, comme dit anouym. ritœ Henr.^ « Vitam s laudi, salutera fortunx' praelulit. » Bruno dit la mêmQ chose, p. 109^.

un état brillant et entouré d'honneurs, ne soit point avilie, et qu'on ne donne point à la postérité un exemple aussi funeste. Ces paroles firent impression et gagnèrent tous les cœurs. On était d'avis, puisqu'on était prêt, démarcher immédiatement contre la Saxe, et de tirer vengeance de ce nouvel affront ; mais quelques-uns firent observer que la trop grande précipitation n'aboutit à rien ; que les Saxons sont un peuple brave, porté à la guerre par leur caractère sauvage, soulevé par de fréquentes injustices, et prêt à vaincre ou à mourir, puisque le lien de la justice et des lois était brisé. On trouva ces observations fort justes, et l'on différa la guerre afin de mieux s'y préparer. Le roi donna l'ordre à tous les princes de se réunir avec leurs troupes au village de Breitungen, le jour de la Saint-Michel. Ce village appartenait au couvent de Hersfeld \ Sur cela, le roi se retira avec les princes à la résidence royale de Tribur, et se rendit ensuite sur les bords du Rhin. Il envoyait partout des messagers aux princes et aux villes pour les maintenir dans leur fidélité; il donnait et promettait beaucoup, restituait à plusieurs ce qu'il leur avait arbitrairement enlevé, lorsque la fortune lui était plus favorable^.

• Dans le comté de Henneberg, près de la Werra. Dans les chroniques on trouve Bredingen. S'agit-il de Alten, de Herren, ou de Frauen-Breitungen? Il parait que c'est Herrenbreitungen.

' Telle est la version de Lambert, qui écrit avec le véritable esprit de l'histoire.

L'évasion du roi ne resta pas longtemps inconnue aux Saxons qui étaient devant Harzbourg. Ils en avaient un vif regret, car la guerre était commencée, et le roi pouvait poursuivre son plan aux yeux de tout l'univers. Ils divisèrent donc leurs forces, et après avoir laissé un corps de troupes respectable devant Harzbourg, ils se tournèrent vers d'autres forts, dont il était plus facile de s'emparer. Au reste, comme ils s'attachaient à renverser de fond en comble ces constructions, ils prirent des mesures pour augmenter leur armée.

Dans ce but, ils envoyèrent quelques-uns de leurs principaux chefs, les plus sages et les plus prudents, auxThuringiens, pour les informer de leurs projets et pour les prier de faire cause com-» mune avec eux pour la défense de la liberté. Les Thuringiens convoquèrent en conséquence une assemblée générale à Trettenbourg ^ . Lorsque les députés saxons y arrivèrent, tout le peuple jeta un cri de joie, leurs plaintes furent entendues, leurs plans approuvés, on jura sur-le-champ de secourir les Saxons. Comme on était sous la même oppression et qu'on avait les mêmes motifs de s'insurger, on voulait partager les mômes périls, prendre part, s'il plaisait à Dieu, à la même victoire, et combattre jusqu'au dernier soupir, pour le bien commun des deux peuples. De même qu'à

■ Lambert l'appelle Tritiburc, non loin de Tennsledt.

une époque plus rapprochée de nous, les confédérés helvétiens, menacés de la servitude de leurs seigneurs, se réunirent de toutes les villes à Rutli, et jurèrent unanimement de vaincre ou de mourir pour leur salut et leur délivrance ; de même le peuple de la Thuringe, toujours brave, honnête, actif, simple, et digne de ses ancêtres, jura de s'associer aux Saxons, et de les soutenir de tous ses efforts ' .

Les abbés de Fulde et de Hersfeld, et d'autres seigneurs qui possédaient des domaines dans la Thuringe, reçurent également l'invitation de se joindre à eux, et de leur envoyer leurs hommes d'armes, sous peine de la dévastation de leurs biens. Plusieurs envoyés du roi cherchèrent par tous les moyens à s'opposer à cette ligue; mais ils furent mal accueillis partout ; à peine quelques hommes sages et aimés du peuple purent-ils les protéger contre la fureur populaire^. L'archevêque de Mayence se trouvait à cette époque à Erford, on le força d'entrer dans la conspiration et de jurer qu'il n'agirait contre eux ni par ses armes ni par ses conseils^, et on ne le laissa partir qu'après

' C'est ce que montre ce proverbe en vers :

Halec assatuin Turingis est bene gratum De solo capite, faciunt tibi fercula quinque.

Thuringe Chron., p. 43.

* Propter jus gentium que legatis est deferendum. Lambert.

» Les Annales saxonnes font entendre qu'on usa de force

3i2 YIE ET PONTIFICAT [1073]

qu'il eut donné des otages pour garantie de sa promesse ' .

Cependant on n'était point disposé à poursuivre le roi hors du pays'^. Les châteaux étaient le premier obstacle à vaincre; aussi firent-ils tous leurs efforts pour les renverser. La destruction de Harzbourg leur semblait le plus nécessaire. Prendre cette place d'assaut, c'était chose impossible; on résolut donc de la prendre par famine. Pour couper toutes communications à l'extérieur, on construisit sur une montagne voisine un château non moins fortifié, et l'on y plaça une nombreuse garnison. Dès lors on en vint continuellement aux mains ; car chaque fois qu'on amenait des provisions pour l'un ou pour l'autre fort, on se les disputait des deux côtés avec un grand acharnement. Les Saxons se battaient avec un courage admirable; ils avaient un grand avantage, leur fort était plus élevé que celui de leurs adversaires; ils pouvaient envoyer des troupes fraîches à celles

à l'égard de plusieurs. Bruno, p. 109, dit la même chose. On leur donnait à choisir entre l'exil et la participation à la ligue.

' Tel est le récit de Lambert, Plusieurs auteurs croient que l'archevêque, de même que celui de Cologne et la plupart des princes des environs du Rhin, faisaient depuis longtemps partie de la ligue saxonne, mais qu'ils le tenaient secret tant que l'issue en était douteuse.

* Néanmoins ce parti eût été très-prudent, car on aurait affaibli les forces de Henri, et déterminé plus d'un seigneur à la défection.

qui étaient fatiguées, ils avaient d'ailleurs des vivres en abondance. La garnison de Harzbourg était dans une situation affreuse, elle souffrait cruellement de la faim : car, en approvisionnant la place, on ne s'attendait pas à un siège aussi long. Cependant plus d'un Saxon oublia l'injuste conduite du roi en faveur de quelques individus non coupables : plusieurs comptaient dans le fort des amis avec lesquels ils avaient vécu et passé leur vie au sein de la paix et du bonheur ; on leur passait des secours qu'ils partageaient avec leurs malheureux compagnons; de sorte que Harzbourg tint plus longtemps qu'on ne s'y était attendu \ Henri reçut alors une nouvelle bien fâcheuse. Hermann, frère du duc de Saxe, tenait assiégée depuis longtemps la place de Lunebourg ; elle était mal approvisionnée, et la garnison se trouvait réduite aux dernières extrémités et sur le point de se rendre : mais Hermann n'entendait pas raison, il la tenait étroitement serrée^ ; et puis il envoya dire au roi « que ses soldats sont dans une » dure captivité; que, s'il veut les avoir vivants, il » commence par rendre la liberté à Magnus, son » neveu, et par le renvoyer près de lui ; que s'il » ne le fait pas, il usera envers ses troupes des » droits de la guerre, et les traitera comme des

■ Bruno et l'Annaliste saxon sont d'accord sur ce lait. * Lambert s'exprime ainsi : « Secundum prophelam, pane » arcto et aqua brevi sustentabat. »

» ennemis qui, contre le droit des gens, ont passé » les limites d'un territoire étranger, et qui, d'a- 0 près les lois du pays, ont mérité la mort. » Henri fut interdit, il hésita longtemps; abandonner ses soldats à leur malheureux sort, cela lui paraissait difficile et dangereux; il savait que par un acte semblable il s'attirerait l'aversion de ses sujets, justifierait leurs plaintes sur son injustice et sa dureté, et découragerait un grand nombre de ses propres partisans. D'ailleurs il n'était pas étranger au sentiment d'humanité; mais comment rendre la liberté à un homme sur la perte duquel il avait compté pour s'assurer l'empire de la Saxe, à un homme qu'un emprisonnement de trois ans devait nécessairement avoir exaspéré contre lui! Enfin les nombreux messages des assiégés aux grands du royaume, leurs prières, leurs menaces et leurs alarmes mirent fin à l'indécision du roi ; il envoya à Harzbourg l'ordre de mettre en liberté Magnus et tous ses compagnons. Les inquiétudes de Henri ne firent qu'augmenter. Les seigneurs sur lesquels il comptait le plus et à qui il avait exposé sa position, lui montraient peu d'intérêt, surtout ceux de la Souabe et de la Franconie. Les habitants de ces provinces se défiaient de lui, car le bruit courait qu'il avait les mêmes vues sur ces deux pays que sur la Saxe ^ Il ne savait pas non plus profiter du bon

' Annal. Saxon., anu. 1073, et Bruno, p. 110.

esprit des villes. II voyait que la Saxe et la Thiiringe étaient en mouvement, que la force des ennemis s'augmentait tous les jours, et que, parmi ses places fortes, les unes étaient ruinées et les autres dans la plus cruelle détresse.

Rentrant en lui-même, et faisant de sérieuses réflexions, Henri consulta les archevêques de Mayence et de Cologne K Les grands lui promirent leur appui, mais à condition qu'il permettrait aux Saxons d'envoyer, à une époque déterminée, des ambassadeurs, et qu'il laisserait examiner en commun leurs griefs. Si la cause du roi était juste et qu'il fût trouvé innocent, les princes ne manqueraient pas de le secourir, comme cela convient aux sujets du roi; mais si la justice se trouvait du côté des Saxons, alors le roi, comme ce serait son devoir, réparerait les torts, et prendrait des dispositions plus équitables; car ils ne voudraient pas marcher contre des chrétiens dont on aurait reconnu l'innocence et qui leur sont d'ailleurs attachés par les liens du sang ^. Tel était le langage de Rodolphe, duc de Souabe, de Berthold de Zahringen et de Welf de Bavière'. Henri n'en parut pas offensé.

Les archevêques indiquèrent donc aux seigneurs saxons* une réunion à Corvey, et le jour où elle de-

' Lambert.

" Bruno, p. 110. Annal. Saxon.

' Chron. Hersaug., ann. 1073.

* Le IX des calendes de septembre.

vait avoir lieu. Sigef'roi dcMayencc s'y rendit; il n'en fut pas de même d'Annon de Cologne, qui ne voulait peut-être plus se mêler des affaires du monde depuis qu'il avaitquitté les rênes du gouvernement. Cependant, pour se conformer à la volonté du roi, il envoya des légats qui, revêtus de son autorité, approuveraient tout ce qui pourrait contribuer au bien et à la tranquillité de l'Etat. L'archevêque de Mayence mit tout en œuvre pour réconcilier les Saxons avec le prince; mais le zèle même qu'il mit à défendre la cause du roi rendit les Saxons plus difficiles, et augmenta leurs prétentions. Ceux-ci connaissaient la situation de Henri, les dispositions peu favorables des grands, le caractère particulier du roi qui ne s'en tenait jamais à une résolution, et qui se laissait guider par les circonstances plus ou moins favorables; ils craignaient que ses promesses ne fussent l'effet de la crainte, et que leur pays ne se trouvât sous la même oppression, dès que les circonstances seraient changées. Ils exposèrent ensuite, outre les injustices criantes qu'ils avaient éprouvées, d'autres grands griefs contre le roi, et dirent qu'il ne pouvait plus rester sur le trône sans exposer la foi chrétienne à son entière destruction; qu'il avait commis envers ses amis les plus dévoués, envers sa femme, envers sa sœur, l'abbesse de Quedlinbourg, et envers d'autres personnes ses proches parentes, des attentats qui, jugés d'après

les lois ecclésiastiques, lui faisaient perdre les droits du mariage, les honneurs de la chevalerie et toute puissance séculière \ Après quelques pourparlers, on arrêta qu'une seconde assemblée serait tenue dans le mois de novembre à Gerstungen ^, et qu'on donnerait et recevrait douze otages à l'abbaye de Hohenbourg ^ pour la sûreté des deux partis. Là, toutes les inculpations portées contre le roi devaient être pesées et jugées par le tribunal de la noblesse. Du reste, si le roi le jugeait à propos, il se justifierait en personne, s'il le pouvait, des torts qu'on lui reprochait.

Cependant un certain nombre de courtisans trouvaient qu'il était inconvenant et indigne de la majesté royale, que le roi donnât des otages à un peuple qui lui était soumis; car les hommes de tous les temps et de tous les lieux avaient pour principe, que le trône est une chose sacrée et respectable, quand même celui qui s'y trouve ne l'est pas. Au jour indiqué, les archevêques de

* Lambert est ici si précis, qu'on peut le suivre en toute sûreté. « Eum sine magna christianœ religionis jactura

non posse ullerius regnare et facinora patrasse quœ

si secundum ecclesiasticas ieges judlcarentur et conjugium, militise cingulum et omnem prorsus seculi usum, quanto magis regnum abdicare censeretur. »

« Lamb. place Gerstungen « in confinis Thuringiœ et Hassiœ.» C'était une très-ancienne ville de la Thuringeoù l'on tenait fréquemment de pareilles assemblées.

' Hoenburg, Hohenburg, Homburg, autrefois un coûtent entre Angensalze et Thomasbruck.

Mayence et de Cologne se rendirent à Ilohenbourg pour contrcmander les otages. Il leur paraissait plus convenable qu'on se contentât d'une simple parole, et qu'on n'exigeât pas d'autre garantie pour se rendre à l'assemblée.

Mais le roi méditait un autre plan qui n'était pas aussi honorable. Au nord de l'Allemagne, entre l'Elbe et l'Oder, près de la belle et merveilleuse Rliétra, vivait un peuple sauvage, celui des Luticiens, il touchait aux frontières de la Saxe. Les Saxons et les Luticiens étaient ennemis, comme cela arrive souvent aux peuples limitrophes, quoique cela ne soit ni honorable ni avantageux. Soixante-dix ans auparavant, un roi allemand avait été obligé d'acheter la paix de ce peuple qui, depuis ce temps-là, figura souvent comme auxihaire dans les troupes d'Allemagne. De celte manière, les Luticiens apprirent à connaître leurs forces, et tentèrent plus d'une conquête. Ils étaient parvenus à donner leurs lois aux Obotrites, et à détruire dans leur pays la foi chrétienne. Bernard, duc de Saxe, chercha alors à soumettre les peuples slaves au joug des lois; mais la tranquillité était pour eux comme la mort. Depuis cette époque, on eul toujours quelques querelles aux frontières. L'empereur Conrad II voulut remédier à tout par un appel au jugement de Dieu; mais comme ce jugement devint favorable au peuple slave, il fut

impossible de tenir les Luticiens en repos. Ils firent au contraire de nouveaux progrès; leur impétuosité pouvait à peine être contenue par le glaive des braves Saxons '. Henri lui-même leur avait déjà fait la guerre " et dévasté leur pays.

Ce fut à ce peuple, à ce vieil ennemi de la Saxe, que le roi s'adressa pour l'exciter de nouveau, afin d'occuper les Saxons ailleurs et d'être à même de poursuivre son plan contre leur pays. Les Luticiens vivaient en bonne intelligence avec les Danois; Henri, par ses promesses et par ses présents, fit une telle impression sur ces peuplades avides, qu'elles oublièrent facilement le mal qu'il leur avait fait.

Dès que les Saxons furent instruits de cette démarche, ils envoyèrent sur-le-champ aux Luticiens des députés chargés de faire des offres plus considérables que celles du roi, pour les engager à rester en paix avec eux. Ils ajoutèrent cependant que si les Luticiens n'acceptaient pas leurs offres, ils se croyaient en état de faire face à deux ennemis à la fois, et qu'ainsi les Luticiens avaient à choisir entre l'argent et la bravoure des Saxons. Les Luticiens, ayant mis l'affaire en délibération, se divisèrent en deux partis :

' Krause, Histoire de l'Europe moderne, t. 4, i'® part., p. U.

' Berlhold. Const., ann. 1069. Sigeb. GembL, ann, 10G9.

320 VIE ET PONTIPICAT [1073]

les uns se déclarèrent pour le roi, les autres pour les Saxons. Des paroles on en vint aux mains, plusieurs milliers d'hommes périrent dans cette querelle domestique. Comme elle dura longtemps, les Luticiens ne purent rien entreprendre contre leurs voisins ' .

A cette même époque, un comte allemand, WiprechtdeCroitz^jChassédesesEtatsparsesvoisins, chercha un asile en Bohême. Ce pays était alors gouverné par un duc-suzerain qui avait le droit de faire la paix et la guerre, de donner des lois, et qui ne reconnaissait au-dessus de lui que l'empereur d'Allemagne, dont il était le vassal '". Wratislas était duc de Bohême depuis 1061, et avait encore passé peu de jours tranquilles. Wiprecht vint à sa cour et en fut très-bien accueilli. Bientôt il gagna son affection; considérant un jour avec surprise la richesse et le faste du duc, il lui dit : « Le titre de roi de Bohême vous conviendrait mieux que celui de duc? Pourquoi n'en faitesvous pas la demande à Henri, roi d'Allemagne? Dans la position où il est, il ne vous le refusera pas, si vous lui offrez de l'argent et des troupes. »

• Lamb., ann. 1073.

" Sa \ie se trouve dans Chron. Pegau^ et dans Hoffmano, Script, rerum Lusaticarum.

* D'après l'Annaliste saxon, ann. 1002, le duc de Bohême était aussi vassal des margraves allemands. Voyez Peizel's, geschicchte von Bœhmen, i*' th., p. 03, et sur celte histoire, p. C7.

L'idée sourit au duc, qui envoya le comte en Allemagne, pour offrir au roi quatre mille marcs d'argent et trois cents à la reine, à condition qu'il accorderait le titre de roi. Wiprecht se rendit à Wurzburg^

A l'époque où l'on prenait ces arrangements, Henri était occupé à demander du secours aux Danois. Swen III, se rappelant ses anciens engagements, rassembla sa flotte, remonta l'Elbe, arriva aux frontières de la Saxe, et se mit à ravager le pays par le fer et par le feu ; mais ses troupes ne tardèrent pas à murmurer contre cette entreprise. Les soldats refusèrent de marcher, parce que les Saxons, bien loin d'être ennemis, leur avaient servi de bouclier contre l'invasion des barbares. Un jour viendra, disaient-ils, que nous serons obligés d'expier notre témérité. Le roi, craignant d'être abandonné par les siens, prit le parti de se retirer ^.

Le jour fixé pour l'assemblée de Gerstungen ^ étant arrivé, les seigneurs saxons s'y rendirent à la tête d'un corps de quatorze mille combattants ^ les autres troupes étaient employées à protéger le pays et à faire le siège des forteresses. Des prélats qui avaient à se plaindre du roi s'étaient attachés aux Saxons ^ Les archevêques de Cologne

* Chron. Pegau, dans Hoffmann.

* Tel est le récit de Lambert, ann. 1073. ' Le 13 des calendes de novembre.

* Lamb.

* Carmen de Bello So.mv.

el de Mayence, les évoques de Metz et de Baniberg, les ducs de Lorraine, de Souabe et de Carinthie étaient chargés de défendre la cause du roi, Le prince refusa d'y comparaître, et attendit à Wurzburg la décision de l'assemblée.

Enfin la diète s'ouvrit; les seigneurs saxons demandèrent aux partisans du roi de ne pas perdre de vue les règles du droit et de la justice; de peser mûrement toute chose et de juger avec impartialité ; de faire attention, moins à leur entreprise qu'aux maux qui la rendaient nécessaire'. Alors chacun exposa ses griefs, et fit ressortir les injustices du roi envers les particuliers et envers la nation entière, et les crimes dont il avait souillé la majesté royale. Les envoyés n'étaient certainement pas venus pour défendre sa cause : du moins Sigefroi de Mayence ne montrait pas les bonnes dispositions qu'il avait exprimées en présence de Henri. Tous furent étonnés des méfaits qu'on attribuait au chef de l'Empire, et de la longue patience des Saxons. On délibéra pendant trois jours sur ce qui conviendrait le mieux au salut et au repos de l'Empire. Le dernier jour, tous s'accordèrent à dire que le

' Lambert fait ici tomber les princes saxons aux pieds des ambassadeurs du roi; mais ceci est uue formule dont Lambert se sert bien souvent et qu'il ne faut pas prendre à la lettre. A.u resie, cet auteur est le plus sur, parce qu'il se trouvait piès des lieux.

roi était indigne de porter la couronne, et qu'il était urgent d'en élire un autre qui sût mieux diriger les rênes du gouvernement. On jeta les yeux autour de soi, et l'on trouva plus d'un prince digne de ce poste éminent, et propre au malheureux temps où l'on se trouvait ; mais personne ne paraissait réunir plus de qualités pour être à la tête des affaires que Rodolphe de Souabe. Il était de Rheinfeld, château petit, mais trèsforlifié, situé sur les bords du Rhin, à l'endroit où ce fleuve sépare le Brisgau du canton de Bâle. Il avait été bâti, à la fin du x^ siècle, par Thierri, premier comte de Rheinfeld K Le père de Rodolphe, Cuno, était parent du comte de Habsbourg^, sa mère était de la famille d'Otton le Grand ^. Il pouvait donc se vanter d'une nais-

* Strausii Positiones historiée de Rudolpho Suevico, p. 4, el Gerbert, de Rudolpho Suevico, etc., § i. Celui-ci dit : Comme l'ancienne Augusta des Romagnes donna, par sa destruction, naissance à Bâle, de même elle fil naître Rheinfeld.

* Voyez V Histoire de Suisse de Muller, p. 3 15, qui adopte la généalogie suivante: Cuno, comte d'Ortenau. mourut' en 1012 ; il avait épousé Gisela, fille du comte Gérard d'Egisheim, qui épousa en secondes noces Gérard II, de la maison de Lorraine. Cuno eut de Gisela un autre Cuno, comte de Rheinfeld et père de Rodolphe. Sa mère, Richwara d'Orningue, descendait d'Ottou le Grand. On peut voir, sur cette longue et difficile filiation, Gerbert, f/e Rudolpho Suevico, c. 3, el Strausii Position., p. 7, où il y a une table généalogique.

' Voyez Gerbert, p. 113. On rapporte son nom différemment : Richolica, Richensa, Richeldis et Richwara.

sauce illustre. Il était maître du duché de Souabe et de la Bourgogne en deçà du Jura; il était appelé roi d'Arles, et résidait communément à Zurich ^ Du reste, il était fort bien élevé; la beauté du corps, l'agrément de la figure relevaient chez lui les grandes qualités de l'esprit ; pour la bravoure, l'honneur de la chevalerie et l'héroïsme, personne ne le surpassait ^. Il voulait le bien et la justice, mais il aimait à dominer et à commander. Il était allié au roi Henri par un double lien, d'abord par la sœur du prince, Mathilde ', qui avait été son épouse jusqu'en 1060, et par sa seconde femme, Adélaïde, fille d'Otton, margrave d'Italie, et sœur de la reine Berthe \ Son peuple lui était dévoué, sa puissance était fondée sur leur aft'ection. Les Souabes ne penchaient pas du côté du roi; ils avaient fait avec les Saxons un traité secret, par lequel ils s'étaient engagés à refuser au roi leurcoopération chaque fois qu'il attaquerait l'un ou l'autre peuple, car il paraissait avoir aussi des projets hostiles contre la Souabe ^.

' Pfister's Geschichte von Schwaben, il, p. 95. Gerberl.

* Auctor Vitœ HenricilV.^ p. 8.

' Quelques-uns l'appellent aussi Agnès.

* Straus., p. 9, Gerb, p. 116.. Plusieurs auteurs lui donnent trois femmes, dont une, Adélaïde, fille de Guillaume, comte de Bourgogne. Gerbert fournit sur ce sujet de nombreuses recherches.

" Comme il a été dit plus haut. Bruno, p. 105, ajoute : « Quod fœdus Saxonos si fideliter servassent, et ab infamia, perlidiaet a magna parte calamitatis liberi fuissent. »

Rodolphe montrait depuis longtemps une fidélité chancelante •, tous les suffrages de l'assemblée de Gerstungen furent pour lui. En lui offrant la couronne, on ne croyait pas trop faire pour l'intéresser vivement, ainsi que son peuple, à la cause de la délivrance de la Saxe. Cependant on tenait cette élection secrète, parce qu'avant de fournir à Henri une nouvelle cause de troubles et de combats, on voulait l'attirer dans quelque partie éloignée de l'Allemagne, et convoquer une diète pour délibérer de nouveau sur ce sujet avec les autres princes de l'Empire. Rodolphe avait d'ailleurs déclaré que, pour assurer le repos et la liberté des peuples, il ne refuserait pas la couronne; mais que, pour éviter l'opprobre attaché au parjure, et pour conserver l'honneur de son nom, il ne l'accepterait qu'autant que les grands du royaume la lui accorderaient à l'unanimité. On arrêta qu'on parlerait au peuple d'une tout autre résolution prise à Gerstungen, et qu'on publierait qu'on y avait décidé de donner à Henri satisfaction de la révolte des Saxons, moyennant qu'il réparât ses injustices et qu'il donnât une parfaite sécurité à ceux qu'il avait forcés à la rébellion.

Le roi devait passer les fêtes de Noël à Cologne, c'est là qu'on voulait le détrôner^ et con-

• C'est ainsi que le rapporte Lambert, si bien informé.

firmer le choix de Rodolphe. On arrêta le jour de l'assemblée *. Les Saxons se retirèrent chez eux, les autres seigneurs se rendirent à Wurzburg pour rendre compte au roi du résultat de l'assemblée ; mais ils ne lui communiquèrent que la dernière partie de leur résolution, celle qu'ils voulaient annoncer au peuple. Henri, satisfait, promit de remplir toutes les conditions pour le rétablissement de la paix; mais sa résolution étaitelle sincère et solide? c'est ce dont il est permis de douter. Il était réduit, et n'avait pas la force nécessaire pour employer la sévérité et pour agir avec plus de résolution ; mais il cherchait ardemment à l'acquérir.

Ce fut alors qu'arriva Wiprecht, comte de Croitz, pour lui faire les offres de Wratislas. Le roi prit conseil des grands, accorda au duc l'objet de ses vœux, et l'archevêque de Mayence, les évêques de Constance et de Wurzburg furent chargés de son sacre, à condition que le nouveau roi secourrait l'empereur' d'Allemagne contre tous ses ennemis.

Dans l'automne de 4073 le roi se rendit à Ratisbonne pour y célébrer la fête de la Toussaint. 11 voyait avec une profonde douleur que les

' Chion. Pegau. Les seigneurs sous ce nom comprenaient-ils Henri ou Roclolplie? N'ont-ils pas consenti si facilement à ce sacre, parce (ju'ils entendaient seulement ce dernier?

grands des provinces rliénanes avaient perdu leur affection pour lui, que ses ordres n'étaient plus respectés, et que Rodolphe et Berthold de Zahringen étaient devenus ses ennemis. 11 alla à Nurnberg et s'y arrêta pendant quelques jours. Là le mystère de Gerstungen lui fut dévoilé. Il avait autour de lui un grand nombre de princes, parmi lesquels se trouvaient Rodolphe et Berthold. Un chevalier honorable, nommé Reginger, qui longtemps avait joui d'une grande faveur à la cour, fit un jour une plainte très-grave contre le roi ; car voici ce qu'il dit à Rodolphe et à Berthold, en présence de plusieurs grands de l'Empire : « Le » roi a voulu, par ses prières et par ses promesses, » m'engager, moi et plusieurs autres, à vous sur- » prendre par les armes, lorsque vous seriez ras- » semblés à Wurzburg et appelés à part à un » entretien secret, et à mettre un terme à la » guerre civile par le meurtre des chefs. Mes com- » pagnons ont consenti à cette action criminelle. » Moi seul, ayant devant les yeux les droits de la » justice et le jugement de la postérité, je m'y » suis refusé, et j'en ai détourné le roi autant » qu'il était en mon pouvoir. Mon refus l'a telle- » ment irrité, qu'il m'a éloigné de sa cour, et il » m'auraittraité de la manière la plus cruellesi, par » une prompte retraite, je ne m'étais point sauvé » du danger *. » Pour preuve de ce qu'il disait, il ' Lambert doute de la vérité de l'accusation. « lacertum

328 VIE ET POINTIFICAT [1073]

indiqua l'endroit où la chose s'était passée, nomma ceux qui devaient y prendre part, et s'offrit, en cas que le roi niât le fait, de prouver la vérité par le jugement de Dieu, dans un combat singulier avec le roi, si les lois le permettaient, ou avec tout autre qu'il voudrait désigner.

Les princes furent stupéfaits et saisis d'horreur, car raccusaleur jouissait d'une grande réputation ; ils y croyaient d'autant plus, que, selon le bruit public, le roi avait résolu la perte d'autres princes et fait assassiner plusieurs de ses intimes confidents'.

aliorum iustinclu an privalo in eum odio suscitatus. » Bruno et l'Annaliste saxon ajoutent foi au rapport de Reginger.

' La renommée lui prêtait plusieurs actes de ce genre. Annaliste saxon, ann. 1068. « Quia nefanda stupra nefandiora générant homicidia, erat omnibus liorribiliter crudelis, sed maxime familiarissimis suis. Nam dura quis securus sui de aliorum morte tractanti favebat, niortem pati cogebatur, quam non timebat proplerea quia unum contra ejusvoluntatemverbumdixerat, vel consilium aliquod non placera sibi geslu oslenderat. Nec prius ostendebat iram, quam eis caute faceret auferre \itam.... Fama fuit, quod quemdam familiarem sibi adolescentem manu sua quasi jocando interfecerit, quo furlim sepulto, in crastino quasi pœnitens ad archiepiscopum Adalbertum venerit et ab eo sine omni satisfactioue indulgentiam perceperit. » Une foule de pareils traits se rencontrent dans les chroniques saxonnes, et souvent on croirait qu'il s'agit de Néron. Ainsi, par exemple, Henri ordonna à un de ses secrétaires particuliers, nommé Conrad, jeune homme d'une naissance distinguée et d'un esprit élevé, qui habitait Goslar, de venir le trouver à AVurzburg, accompagné d'un homme armé. Chemin faisant, au milieu d'une fortt, Conrad se

Les princes envoyèrent aussitôt dire au roi qu'ils se trouvaient déliés de leur serment de fidélité et d'obéissance, puisqu'il avait lui-même violé son serment, et voulu attenter à leurs jours. Ils y ajoutèrent que s'il ne pouvait se justifier d'une semblable accusation, il ne devait plus compter sur leur appui ni en paix ni en guerre. Le roi, fort inquiet, se rendit aussitôt sur la place publique, et après avoir fait connaître au peuple les accusations portées contre lui, il déclara que c'était au moyen de pareilles calomnies que le duc de Souabe comptait monter sur le trône. « Mais, » disait-il, je ne veux pas entrer en discussion ; » c'est par le combat que je veux démontrer la » calomnie et venger la majesté du trône. Oui, je » veux me mesurer avec le duc lui-même, dévoiler » le mensonge et la fraude, et si je perds le » trône, il faudra l'attribuer à son envie et à ses » intrigues. » Le comte Udalric de Cosheim, un despartisans du roi, s'approcha de lui pour apaiser

douta du piège qui devait lui coûter la vie, et s'enfuit dans une église comme dans un asile inviolable. Mais Burchard de Meissen lui ayant donné sa parole comme gage de securilé, le mena dehors, le fit égorger, dans un lieu écarté, par les guides. Personne ne sut la cause de sa mort, mais on se disait à l'oreille que le roi l'avait surpris avec une de ses concubines. Pour détourner tous les soupçons, Henri ordonna de rechercher les assassins, qu'il avait lui-même cachés. De plus, il lui fit faire de magnifiques funérailles, y assista eu personne, et versa un torrent de larmes.

sa colère, et pour le prier de ne pas avilir la dignité royale. Il s'oll'riten môme temps d'entrer lui-même en lice avec Reginger ou avec tout autre. Et en effet, il se rendit aussitôt chez le duc de Souabe, et le provoqua à un combat singulier, selon toutes les règles de la chevalerie. Le duc n'accepta pas, disant qu'il voulait délibérer sur cette affaire avec les autres princes de l'Empire ^

Henri, voyant les dispositions de ceux sur lesquels il avait imprudemment compté, pouvait bien juger, par lui-même, que la diète de Gerstungen avait eu un résultat bien différent de celui qu'on lui avait annoncé. Il avisa donc aux moyens de résistance, gagna l'affection des villes par ses largesses, et se prépara à la guerre. Les Saxons, s'en étant aperçus, envoyèrent de fré-

' C'est ainsi que Lambert raconte la chose. Le continuatour Heiriuami, Contr. Berthold de Constance, ann. 1073, dit aussi de cette scission des grands, de Rodolphe, de Berthold et deWelf : » Quia aliis subinlroeuntibus consiliariis suum consiliiim apud regeni non valere perspexerunt. » Gerbertj c. 1, p. 27, cite l'histoire de Lambert, d'api es le manuscrit de Muren, et appelle Reginger un des conseillers du roi. La liireur des seigneurs était si grande, « ul ipse (rex"> vix evaderet insidias eoriim AVormatiam liviiini ope ingressus. » Il s'arma dans celte ville, y rassembla des troupes et attendit le jour fixé pour le combat, Mais ce jour-là même « ipse proditor illius qni perduellis in eum extiterat, subita morte obierat, et sic intentionis prfcdicta; causa, dum jnsjurandum régis, quo se expnrgare voluit, relutarent, dilata, ipse collectis undecumque potuit militum et fidelium suoruni cuueis cœpit indies parvipendere inimicitias adversariorum suorum. »

quentes ambassades aux seigneurs du Rhin pour les engager à confirmer l'élection^ si toutefois ils ne voulaient pas mettre sur le trône, dans une assemblée générale, quelqu'un de leur nation, autrement l'État serait perdu '.

L'archevêque de Mayence commença aussi à jouer publiquement un rôle, qu'il tenait depuis longtemps caché. Excité par les demandes réitérées des Saxons, il entreprit de faire ce que dans tous les temps le roi seul avait fait. Il convoqua une assemblée générale à Mayence, dans le but de procéder à l'élection de Rodolphe. Le roi l'ayant appris, quitta immédiatement la Bavière pour se rendre à Worms; à force de présents et de promesses, il parvint à rassembler quelques troupes pour déjouer le projet des seigneurs ; mais il tomba gravement malade à Lovedenbourg^. Ses ennemis s'en réjouissaient, espérant pouvoir bientôt accomplir tranquillement leurs desseins. Aussitôt que le roi fut convalescent, il se mit en route pour Worms, voulant s'assurer de la fidélité des villes rhénanes et empêcher l'assemblée de Mayence. Son entrée dans cette ville fut solennelle, triomphante, accompagnée des applaudissements de toute la population. Leshabitantsétaientdévoués au roi et l'aimaient tellement, qu'ils chassèrent l'évêque et les troupes avec lesquelles celui-ci vou-

* L'ancienne Lupodunum, aujourd'hui Ladenbourg.

lait s'opposer à son entrée; de sorte que la fidélité de Wornis devint célèbre et servit de modèle à plusieurs autres villes de l'Empire '. Une milice bourgeoise, nombreuse et bien équipée, alla au-devant du roi pour le rassurer par le nombre et le dévouement; les jeunes gens de Worms se rangèrent en ordre de bataille à son entrée dans la ville, et lui promirent, sous la foi du serment, de le défendre, de faire la guerre à leurs propres frais, chacun selon ses moyens, et de lui rester fidèles pendant toute leur vie, pour conserver l'honneur de son nom et la majesté de son trône. L'esprit des habitants de Worms releva le courage du roi, il se sentit un nouvel homme, passa d'heureux moments, fit de nouveaux plans, et résolut de montrer à ses ennemis qu'un prince qui s'appuie sur l'affection de ses sujets est toujours grand et puissant. Worms était une ville bien fortifiée, pleine de jeunes gens en état de porter les armes; ses remparts étaient à l'abri de toute attaque, le pays fertile qui l'environne l'avait abondamment pourvue ; rien de ce qui est nécessaire à la guerre n'y manquait. Le roi y établit le centre de ses opérations ; il en fit une place^ forte de son empire, un lieu de refuge dans le malheur^. Ce fut probablement à cette époque que Henri

' Lamb. Célèbre aputl oiunes eral Worinalensium pro eo cjuod régi (idcin in adversis servassent. * Lambert, aun. 1073.

envoya en Saxe des messagers secrets pour ranimer le courage des garnisons et les exhorter à tenir ferme, à combattre vaillamment et à ne point se scandaliser de la défection des seigneurs. Il leur assura que bientôt il viendrait lui-même à leur secours avec l'élite des milices urbaines, et que leur délivrance ne serait pas éloignée '. Henri réussit aussi à empêcher l'assemblée de Mayence. Beaucoup de seigneurs, sachant que le roi se trouvait dans le voisinage avec des forces imposantes, n'osèrent pas se rendre à Mayence, et ceux qui s'y étaient rendus, se voyant en petit nombre, ne purent rien décider et s'en retournèrent chez eux. Le roi les invita par ses députés à une conférence à Oppenheim ; des otages donnés de part et d'autre devaient garantir leur sécurité ^. Ils s'y rendirent, et avec euxOtton deNordheim^. Le roi les supplia de lui rendre leur ancienne fidélité \ de se rappeler la sainteté de leurs serments et le jugement de la postérité. S'il a commis des fautes, disait-il, ils

Carmen de Bello Saxon. ^ lib. n, et Aventin.

* C'est bien cette ambassade que Bruno et l'Annaliste saxon placent à la fin de 1073. Il est à regretter qu'il y ait ici une lacune dans l'annaliste. Il rapporte qu'à la fin de cette année, Annon et Hermann, évêque de Bamberg, furent envoyés en Italie pour y lever de l'argent, et qu'ils en revinrent avec les lettres de remontrance, adressées au roi par le pape. D'autres, mieux informés, placent cet événement sous Alexandre.

' Lamb. ne le nomme pas en particalier; mais il n'en est pas de même de Bruno et de l'Annaliste.

* Lamb. dit de nouveau : « Pedibus eorum provolutus.»

334 VIE ET POJNTIFICAT . [1073]

doivent les pardonner à sa trop grande jeunesse. Aujourd'hui, instruit par le malheur et corrigé par l'âge et la raison, il fera oublier ce qu'il a fait étant encore enfant; il travaillera avec un zèle ardent à procurer ce que demandent la vertu, l'honneur et la majesté du trône; il rétablira la paix et rendra à Otton ses anciennes prérogatives'. Mais les seigneurs lui répondirent qu'en vain il redemandait leur allégeance ; que lui-môme n'avait gardé sa foi ni envers Dieu ni envers les hommes ; qu'on vivait sous son règne dans une cruelle perplexité, ne sachant pas si l'on n'a pas plus à craindre de lui dans la paix que dans la guerre ; s'il n'est pas plus redoutable à ses amis qu'à ses ennemis; que naguère il avait gagé des meurtriers pour les assassiner à Wurzburg, où ils devaient se rendre pour délibérer sur les affaires de l'Etat; que s'il se croyait innocent de cette accusation , il n'avait qu'à laisser combattre Udalric contre Reginger; que si son champion triomphait, ils lui seraient fidèles et soumis sans répugnance. Le roi accepta volontiers ces conditions, et arrêta que, huit jours après f Epiphanie, le duel aurait lieu près de Mayence, dans l'île de MarauësurleRhin. Mais peu avant ce jour, Reginger tomba dans des convulsions affreuses et mourut subitement". Cet accident, dans ces temps

' La m b. et AnnaL Saxon.

* Lamb. : » Dirissimo diemone arreptus horreoda morte

de crédulité, fit sur l'esprit du peuple une impression telle, qu'il serait difficile de se la figurer. Ce n'était plus le glaive des hommes, mais la main de Dieu qui avait prouvé l'innocence du roi en frappant le calomniateur. Dès lors la cause du prince était juste ; le peuple se joignit en foule au roi pour s'opposer à la témérité des princes. Plus ceux-ci paraissaient indifférents à cet événement, plus le peuple montrait d'affection et de dévouement.

D'un autre côté, on voyait de brillants faits d'armes devant les forteresses de la Saxe. La garnison de Harzbourg, remplie d'une noble ardeur, faisait de fréquentes sorties dans les environs pour se procurer ce qui lui était nécessaire, et après avoir tué beaucoup de monde, rentrait dans la place avant que les Saxons eussent le temps de se réunir en nombre suflîsant '. Les Saxons, effrayés par leurs pertes précédentes, n'osaient plus s'approcher de Harzbourg pour en continuer le siège ^. Quiconque était pris, souffrait d'affreux tourments inspirés par la haine des deux peuples; ceux qui conduisaient des convois étaient mis à la torture ^. Les troupes du roi n'étaient pas aussi nombreuses que celles des Saxons, mais elles leur étaient bien

interiit, » ou, suivant le manuscrit Murensis : « subita morte obierat. » ( Note ,138. ) ■ Lamb. et Avenlin.

* Lamb. et Carmen de Bello Saxon. ,\\\i. ii. Avent.

* Et castellanis furtini stipendia si quis attulit, aut cœcant, suspendant, sive trucidant. Carmen de Bello Saxon.

supérieures sur le champ de bataille '. 11 n'y avait de trêve ni jour ni nuit, une troupe considérable de l'un et de l'autre fort était continuellement en garde, épiant le moment de surprendre l'autre ^.

Dansées jours de troubles, Goslar eut beaucoup à souffrir de la proximité de llarzbourg. Plusieurs de ses habitants perdirent la vie, lorsqu'on ravageait les biens qui étaient hors de la ville'. La haine qui existait entre les habitants des deux places s'envenima encore davantage par l'événement qui va suivre.

On avait fait un armistice pour quelque temps. Deux jeunes gens de Harzbourg vinrent à Goslar pour changer leurs armes. Comme ils avaient si souvent souffert la faim et la soif, ils voulurent s'en dédommager à Goslar; ils se livrèrent donc à l'excès de l'intempérance. Echauffés par le vin, ils tinrent quelques propos offensants, disant que les Saxons étaient un peuple odieux, qui faisait lâchement la guerre au roi^ Les Saxons qui étaient présents en furent irrités à un point extrême. Des paroles on en vint à des voies de fait; de là une rixe violente ;

' Bello clara juventus. — Suivant Aventin, le fort saxon était gardé pai* douze cents hommes.

* Carmen de Bello Saxon.

Hostibus ut noceant vigiles, speculantur utriquc PJecponunt fessi nocturnae membra quieti. ' Lamb.

* Saxonibus ignaviam exprobrare (cœperunt), quod non tailitari, sed ovina mente adversus regom arma sumpsissent. Lamb., ann. 1073.

jeunes et vieux, tous, principalement les artisans, s'e« mêlèrent. Les jeunes gens de Harzbourg furent arrêtés et crucifiés tout nus ^ Les chevaliers du fort, ayant appris cet acte de cruauté, résolurent d'en tirer une éclatante vengeance. Mais comme la ville était très-forte, une attaque ouverte leur parut difficile, ilsaimèrent mieux employer la ruse.

Or il y avait à Goslar un gouverneur nommé Bodo, que le roi avait favorisé d'une manière toute spéciale pendant la paix, et dont la fidélité n'avait point été ébranlée par la guerre civile , mais qui cachait ses sentiments pour ne point exposer ses biens au pillage du peuple -. Cet homme en-

' Lambert raconte l'affaire un peu différemment que le poëme saxon : le poëme parle seulement de deux jeunes gens; d'après Laniberl, ils auraient été plus nombreux ; cependant il dit avec restriction : « Quidam venerunt...» Le poëme ajoute : « IN^ova Goslariae voluerunt arma parare. » Lambert : « Privalte rei aliquid ibi acluri ; « suivant le poërrie :

Goslaria ourrunt pariter juvenesquc senesque, Sutores, fabri, pistores, narnificesque Militibus comités ibant, in bella ruentes.

Lamberl, sans entrer dans aucun détail, dit que c'étaient les Saxons qui se querellaient avec les Harzbourgeois. Le poëine les fait crucifier tout nus; d'après Lambert, ils furer.t tués, et leurs corps jetés hors des murs.

'^ Il arriva donc alors ce qui arrive dans tous les temps de guerre et de troubles, et rien de plus vrai que ce que dit la Chron. de Lehmann, en parlant de ces temps, p. 375 : « Depuis le commencement jusqu'à la fin, dit-il, le monde » entier joue une grande comédie où figurent le vice et la « vertu, le bien et le mal, et, quoi qu'on imagine, le temps » ramène toujours ce qui a déjà été joué à des épo- T. 1. 22

trctenait des relations secrètes avec les Harzbourgeois; il convint avec eux de corrompre les bergers de Goslar, et de les faire conduire leurs troupeaux dans des pâturages éloignés de la ville. Ce qui futfait; une troupe de chevaliers sortit en toute hâte de la forteresse et enleva les troupeaux, tandis que d'autres se mirent en embuscade dans une forêt voisine '. Les habitants de Goslar, informés de la perte de leurs troupeaux, prirent les armes et se dirigèrent en désordre vers le fort, poursuivant l'ennemi et voulant reprendre ce qui leur appartenait. Les chevaliers firent semblant de fuir, et les bourgeois les poursuivirent. Alors les autres sortirent de leur embuscade ; ceux qui avaient fait semblant de fuire se retournèrent au même moment et se jetèrent tous ensemble sur cette multitude en désordre et en firent un horrible carnage^. Les bourgeois se sauvèrent, soit dans la ville, soit dans la forêt voisine. Le fort qu'on avait construit dans le voisinage, malgré une garnison

» ques antérieures. La seule dilférence consiste dans de )) nouveaux personnages, et quelquefois dans de nou- » veaux costumes, et alors la pièce ne semble plus la » même. »

' Jusque-là Goslar était resté neutre, « in Saxonum lamen faclionum pronioi es, » disent les Antiq. de Goslar, 1. i, dans Leukl'eld, iî>V V. rer. Germ. On lapporle aussi qu'auparavant les Harzbourgeois avaient fait de fréquentes sorties contre les habitants de (ioslar, et que les deu.v chevaliers furent tués par esprit de vengeance.

* Le poëme saxon est d'accord avec ce récit.

plus nombreuse, ne put contenir les Harzboiirgeois; en sorte que bientôt tout le pays d'alentour ne fut plus qu'un vaste désert. Au reste, les chevaliers de Harzbourg eurent seuls la gloire de triompher de leurs ennemis et de se distinguer par de brillants faits d'armes, caria plupart des autres forts furent renversés. Kyffhausen, ce fort fabuleux situé dans la belle vallée du Pré-d'Or, en Thuringe, que Henri avait pris en 1069 à l'aide d'une puissante armée, et où il avait placé une garnison de Souabes, tomba au pouvoir de l'ennemi.

Mais il ne fut point détruit; les Saxons et les Thuringiens y ajoutèrent, au contraire, de nouvelles fortifications. Vers Noël, la garnison d'Asenbourg fit demander au roi un secours, ou du moins un conseil pour sa délivrance, parce qu'en proie à toutes les horreurs de la famine, elle n'avait plus que le choix de la mort ou de la captivité. Les autres forts étaient réduits aux mêmes extrémités; les soldats étaient partout affamés, battus, chassés, et soulfrant les plus horribles traitements ".

' Fondé clans l'origine |>our défendre la ■'/ille royale de Tilleda, où Henri I*"^ U'n.iil souvent sa cour, et où ses successeurs se phiisaient beaucoup, ;i cause du ningnifique palais. V. Gotlsc/inl/i's, Gcsch. der Ritterh.^ 2 r. bd.

* Lehmaun, Spejer Chron.^ p. 380.

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