T.XXX INTRODUCTION
» une raison parliculière de rcconnailre la supré- » malie de l'Eglise romaine; ce qu'il ne peut lefu- » ser, sans se rendre manifestement coupable d'in- » gratitude; puisque l'histoire nous apprend que » ses prédécesseurs n'ont reçu l'empire que de » la seule grâce de l'Église romaine, et que par «conséquent les empereurs n'ont d'autorité » qu'autant que cette Église a bien voulu leur » en accorder'. >;
Peu de temps après ce concile, Innocent III déclara que les princes électeurs n'avaient reçu que du saint Siège le droit d'élire Vempereur^ et que le pontife romain pouvait rejeter l'élu, s'il était indigne de l'empire^. « Ainsi, dit Bossuet, par- » lait Innocent III en faveur de Frédéric II, et ce » prince, en reconnaissant ces droits du pape, M reconnaissait aussi celui de le déposer^. Ajou- » tez, dit le même Bossuet, que depuis longtemps
* Prœlcrca specialem causam habet qua sanctam Romanam Ecclesiam dominam recognosccre débet : alioquin nianifeslissime polerit reus ingratiliidinis apparere. Si enini ad vcicres recurramus hislorias, crj/Mm erit prœdeccssorcs cjus imporiuin non de alio jure, quain de sola sanckc Uoinana' Ecclesiie gratia percepisse. Labb., Concil., t. x, p. 1415.
* Cap. Venevabilem XXXIV, lib. i, til. vi de cleclionc, apud Gregor. IX.
* Drf. delà drcf., 1. w, cli. 9,
INTRODUCTION. Lxxxt
i> les empereurs faisaient aux papes un serment » que les pontifes romains prétendirent dans la » suite être un vrai serment de fidélité. Tout le «monde convient qu'il marquait au moins une » grande soumission. » Bossuet conclut de tout cela : « Puis donc que les papes s'attribuaient ces » privilèges, qui, loin d'être contestés, étaient uni- » versellement regardés comme réels, il n'est pas » étonnant qu'ils prétendissent aussi avoir le » droit de déposer un empereur infidèle à ses » serments, et à ce qu'il devait au pape dont il le- » nait l'empire '. »
Bossuet d'ailleurs n'a jamais contesté un seul instant les droits des papes sur l'empire d'Allemagne : « Tandis que l'Allemagne, l'Angleterre et «d'autres pays, dit-il, s^ étaient soumis au pape » pour le temporel, les Français croyaient que la » dignité et la liberté du royaume de France «avaient été maintenues par nos rois au-dessus » de celles des autres royaumes ; également chré- » liens et puissants, les rois de France étaient » plus soumis que personne au souverain pontife » dans les choses spirituelles ; mais, à l'égard du
• Défense de la déclarât., liv. iv, ch. 9.
ucxxu INTJIODUCTIOIN.
» temporel, ils ne s'étaient aucunement soumis à
»son autorité'. »
Les auteurs modernes qui ont écrit sur l'Allemagne au moyen âge ont aperçu le même droit. Pfeffel nous fait observer que les principes et la conduite de Grégoire VII étaient favorisés parla persuasion où l'on était alors, que t Empire était un fief du saint Siège , persuasion que les empereurs eux-mêmes javorisaient par la délicatesse singU' Hère qu'ils aidaient de ne prendre le nom d'empereurs qu'après avoir été sacrés et couronnés une seconde fois par les souverains pontifes^.
Eichhorn, le savant et renommé protestant Eichhorn, résume à peu près en ces termes le système du droit public de l'Allemagne au moyen » âge : « La chrétienté, qui, d'après la destination » divine de l'Eglise, embrasse tous les peuples de » la terre, forme un tout dont le bien-être est à la » garde du/;oMro//' queDieu lui-même a donné à
' Défense de la déclar., part. I., liv. m, ch. 34, à la fin.
2 Histoire d'Allemagne, 1. 1, p. 229 et 259. Ne pas prendre le titre d'empereur, avant d'être sacré à Rome, n'était pas tout à fait une affaire de délicalesse. Le droit public de l'époque réservait au pape seul le droit de conférer ce titre. Voyez le Droit Sixon, liv. m, art. 52; dans Eichhorn. Deu/«c/iP Slaats und Rcchlsgeschichte, t. ii, p. 364, 4* édition.
INTRODUCTION. lxxiih
» certaines personnes. Le pouvoir est de deux sor- » tes, le spirituel et le temporel. L'un et l'autre » est confié au pape; c'est de lui que l'empereur, » en qualité de chef visible de la chrétienté pour » les affaires du siècle, et que tous les princes en » général, tiennent le pouvoir temporel. Les deux » pouvoirs doivent se prêter un mutuel appui. » Tout pouvoir vient donc de Dieu, vu que l'État » est d'institution divine. Mais le pouvoir spiri- M tuel n'appartient qu'au pape seul, qui en com- » munique une partie aux évéques, comme à ses » aides {adjutores), pour l'exercer sous lui '. »
Les preuves de ces assertions se trouvent dans le droit public de l'époque. Car voici comme s'exprime le droit saxon qui était d'un usage général dans l'empire germanique : « Dieu a laissé » deux épées sur la terre pour protéger la chrétien té, » au pape l'épée spirituelle, à l'empereur l'épée » temporelle. Il est aussi permis au pape de mon- » ter, à un temps déterminé, sur un cheval blanc, » et l'empereur doit lui tenir l'étrier, afin que la » selle ne bouge pas. Cela signifie que quand on » résiste au pape avec une opiniâtreté qu'il ne
* Même ouvrage d'Eichfwrn, tom. ii, p. 358,
Lxxiiv IINTRODUCTION.
» peut vaincre par la puissance spirituelle, l'em- » pereur doit contraindre à l'obéissance par la » puissance stk:ulière; de même la puissance spi- » rituelle doit prêter assistance au pouvoir sécu- » lier, lorsque cela est nécessaire '.
Le droit de Souabe explique cet article de la manière suivante. «Dieu, qui est appelé le prince » de la paix, a laissé, en montant au ciel, deux w épées sur la terre. Ces deux épées Dieu les con- » fia à S. Pierre : l'une pour la justice tempo- » relie, l'autre pour la justice spirituelle. Pour l'é- » pée temporelle, le pape la confie à l'empereur ^» La glose du droit saxon donne à ce passage la même explication ^.
* Tvei svcrt lit got in ertrikc lo bescermcne de Kristenheit, deme Pavese is ok gesat to ridene to besccdcner tiet up eneme blanken perde unde de keiscr sal ime den stcgerip halden dur dat de sadcl nicht ne winde. Dit is de betcknisse, svat deme pavese widersta, dat he mit gcistlikerae rechte nicht gedvingen ne mach, dat itde keiscr mit wcrtlikem rechte dvinge deme pavese gchorsam to wesene. So sol ok de geisllike gcwalthelpen deme wertliken rechte, ofit isbedarf. [SÀchs. LandreclU., liv. i, art. 1, dans Eichhorn, t. ii, p. 358.)
* Seid nun got des frides fùrst ye heisset so liess er zwey Schwcrt auff erlreich do cr zu himcl fur zu schirm dcr cristenhcyt dye bcvalch got sanl Peler heyde eines von weltlichem gericht. Das andere von geysllichem gericht. Das weltlich swert des gcrichts das lejhct dcr liapstdcm kaiser. (Prolog., édition SenUenberg, p. 6; dans Eichhorn, t. '1, p. 360.)
* Eichhorn, ihid. La formule de cette jurisprudence, telle
INTRODUCTION. lxxxy
D'après le même droit saxon ', on ne pouvait élire ni empereur ni roi celui que le pape aurait justement banni. L'empereur élu '^ n'obtenait le pouvoir et le titre impérial qu'après avoir été sacré par le pape; et lorsqu'il allait à Rome pour y être sacré, il devait ^ être accompagné des six premiers électeurs qui rendaient compte de la régularité de son élection.
Le même code réservait au pape, mais au pape seul, le droit d'excommunier l'empereur, et cela pour trois causes : l'' lorsqu'il déviait de la vraie foi; 2» qu'il répudiait sa légitime épouse; 3° qu'il ruinait les églises ou troublait le culte divin*. Or, pour comprendre toute l'étendue de ce pouvoir, il faut savoir que, suivant la jurisprudence de l'époque, l'excommunication entraînait la déposition lorsqu'au bout d'un certain temps,
qu'elle était adoptée par la cour de Rome, se trouve dansGervasius Tilburensis, témoin no» suspect, puisqu'il vivait à la cour d'O- Ihon. Yoy. la préface de ses Olia imperialia. Leibnitz, Scrip-r tores rerum Brunswic, t. i, p. 881.
• Lib. m, art. 54.
» Art. 52.
' Art. 31.
* Sàchs. Landrecht (Droit de Saxe), lib." m, art. 57.' — Schwab. Landrechl (Droit de Souabc), art. [29. Eichhorn, t. ii, p. 369.
txxxvi IINTKODUCTION.
qui t'iait uidinaiiement celui d'un an, on n'était pas réconcilié avec l'Eglise '.
Eicliliorn, après avoir fait l'énumération des droits qu'avait l'empereur comme chef de la chrétienté, ajoute : Ce pouvoir, l'empereur le tient de Dieu, mais il est obligé, à son couronnement, de jurer au pape fidélité et obéissance ^.
Voyez l'harmonie admirable de ces témoignages; leur ensemble forme, selon nous, la démonstration la plus complète du pouvoir des papes au moyen âge. Ce pouvoir était alors ce que sont nos constitutions modernes; il servait
' Ce point est solidement établi par 1 auteur de la Revue des OEuvres de Fénelon, qui nous a indiqué un grand nombre des témoignages que nous venons de produire, et cela avec une complaisance dont nous lui serons toujours reconnaissants.
^ Voir la glose de l'art. 1, lib. i, du Droit saxon. Ce serment estantérieur à Grégoire Vit et fut prêté par Henri Il.Voici comme le fait est raconté par Dithmar de Mersebourg (1018) : «Henricus adEcclesiam Sancti Pétri, papa cum clero exspeclante, venit, et antequam introduceretur ab eodem inlerrogatus : si fidelis vellet Romanœ patronus et defensor Ecclesice ? sibi autem suisque suc. cessoribus per omnia inlimus fidelis? devota professione se sic facturum respondit : et timc ab eodem inunctionem regalem et toronam, cumcontectali sua, accepit.» (Voy. Leibnitz, Scr.rpr. Brunswic, t. i, p. 400.) En pesant toutes les paroles de cette narration, on a lieu de croire que le serment qu'exigeait Grégoire VII de Rolodphe, n'était que le serment ordinaire prêté par les empereurs aux papes, au moment tle leur couronnement Vi>ij. ce serment, Labb., Concil.. t. \, p. 279.
INTRODUCTION. txxxvri
d'équilibre à l'autorité souveraine et de base à Ja liberté civile. « Le fondement de la liberté «allemande, dit M. Voigt, reposait sur l'autorité » du pape et des princes, qui, réunis, mettaient w un frein à la puissance impériale '. » Le pou- » voir des papes, stipulé par les peuples, reconnu et accepté par les souverains, faisait partie de la constitution des États; il entrait, pour me servir de cette expression, dans la charte du moyen âge; jamais pouvoir ne fut donc plus légitime.
Voilà ce que nous offrons à la méditation des hommes qui aiment à réfléchir; car, pour tant d'ignorants déclamateurs qui se sont élevés contre Grégoire VII, nous n'avons pas besoin de si grandes recherches, quelques réflexions simples suffisent pour les confondre.
En effet, faisons-leur les plus larges concessions; supposons contre l'histoire, contre l'évidence des faits et contre les autorités les plus graves, que le pouvoir des papes ne fut qu'une usurpation, celui dont Grégoire se sert n'en sera
' Denn darin lag die Grundfeste der deutschen Freiheit, das durch den Papst und die Fiirsten die Kaisermacht itn zûgel gehalten ward. (Hildebrand, und sein zcitallcr, p. 461. Ouvrage dont nous donnons la (radurlion.)
txxxvui liNTRODtCTION.
pas moins légitime. Tout se réduira à savoir si les princes allemandsavaient, dans la circonstance où ils se trouvaient, le droit de déposer leur roi; car s'ils avaient ce droit, ils pouvaient constituer un tribunal, et lui confier la décision de leur affaire. Or, que les princes d'Allemagne eussent ce pouvoir, cela est certain, car il entrait dans la constitution de l'Etat \ D'ailleurs, le roi d'Allemagne n'était pas roi de naissance, il était électif^, ce qui suppose nécessairement entre lui et la nation un pacte sociaP; et lorsque ce pacte était violé, les princes devenaient libres de leurs engagements, et pouvaient choisir un autre roi. Que ce pacte ait été violé jxir Henri, c'est ce dont on jugera
* Sachs. Landrecht ( Droit de Saxe ) , liv. m, art. 54. — Sicab>. Landrechl (Droit de Souabe) , art. 25.
* On sait que ce n'est qu'une demi-souveraineté.
' Ce pacte n'est pas une conjecture, il est réel. Car le roi, à son élection, était obligé de jurer à l'Empire l'hommage {hommagium), et de promettre par serment «de raffermir la justice, •» d'affaiblir l'injustice, de présider à l'Empire pour l'intérêt de » tousetselon loutson pouvoir (Droit saxon) .))Le Droitde Souabe, art. 22, ajoute qu'il « doit tendre sans cesse à augmenter l'Em- » pire, et à ne pas le laisser s'appauvrir. » Le roi élu n'était pas au-dessus do !a loi, il pouvait cire jugé au tribunal du comte Palatin, près du Rhin (Droit de Souabe, art. 21), et lorsqu'il devait être condamné à une peine corporelle ou infamante, il fallait le déposer auparavant. Sachs. Landrechl, liv. m, art. 54. — Schwab. Landrecht., art. 25.) — Voy. Eichhorn, t. ii, p. 368 et 369.
IINTRODLCTION. lxxxix
quand on aura lu celte histoire; on sera étonné, comme on l'était alors, que les princes aient eu une si longue patience.
Ainsi ils avaient le droit de déposer leur roi, mille fois Henri avait mérité cette punition. Ce droit, ils ne l'ignoraient pas, ils en parlent dans tous leurs discours ; ils se l'attribuaient à Gerstungen, ils en firent usage à Forcheim en choisissant Rodolphe. Paul de Bernried l'énonce d'une manière bien claire, et personne ne peut réfuter son raisonnement : « Des hommes libres, » dit-il, ont choisi Henri pour roi, à condition » qu'il jugerait et gouvernerait ses électeurs se- M Ion les droits de la couronne. Or, comme Henri » n'a cessé de violer le pacte qu'il avait juré dans » son élection; ainsi, sans le jugement du pape, ils » auraient pu déposer leur roi \ » Mais non, ils
' Prœterca liberi homines Henricum eo pacto sibi proposue^ rant in regem, ut electores suos judicare et rogali providentia gubernare satageret; quod pactum illc postea prccvaricari et contcmnerc non ccssavit, vidclicct quoslibct innoxios, tyrannica crudclitate opprimendo, et omnes quos potuit christianœ religion! repugnare constringendo. Ergo et absque Sedis apostolicœ judicio, principes eum pro rcge merito refulare possent, cum pactum adimplere contempserit quod eis pro elcctione sua promiserat, quo non adimpleto, nec rex esse paierai. Nam rex nullatenus esse potest qui subditos suos non regcre, scd in crrorem millcrc sluducrit, Bollan(l.,23 mail, c. 10.
xc LNTKODl CTION.
s'adressent au pape; mais, en s'adressaiit à lui ils le constiluent juge et le revêtent de la plénitude de leur pouvoir ': Grégoire était donc entièrement dans ses droits.
Mais il recourt à sa prudence ordinaire; cependant il agit avec vigueur et avec fermeté. Il ne dépose pas Henri tout de suite, comme le désiraient les princes d'Allemagne, quoiqu'il connût parfaitement la vérité de leurs griefs; mais il le cite devant son tribunal. Il lui envoie, par ses légats, l'an 1076, l'intimation de comparaître à Rome devant un concile qui devait s'y tenir le lundide lasecondesemainede carême, sous peine, s'il ne s'y trouvait ce jour-là, d'être retranché du corps de l'Eglise.
Henri repousse les légats, il assemble un conciliabule à Worms, dépose le pape, et le lui fait notifier en termes outrageants.
La circonstance était grave et périlleuse; les peuples de la Germanie, privés de leur seul appui, étaient menacés d'une entière ruine ; l'Eglise, suc-
• Voltaire avoue que s'adresser au pape, c'était le reconnaître pour juge. «Il parait, dit-il, que des princes qui avaient le droit » d'élire l'empereur, avaient aussi celui de le déposer ; mais )) vouloir faire présider le pape à ce jugement, c'était le recon- » naître pour juge naturel do l'empereur et de l'Empire. » Essai aur les miviiis. lu, t li. '(<).
INTRODUCTION. xci
combant déjà sous le poids de tant de maux, allait être déchirée par le schisme; l'immoralité, comprimée par une main vigoureuse, allait relever la tête et triompher de la vertu ; c'en était fait de la société chrétienne. Que fait Grégoire? 11 s'agrandit avec les événements ; concevant dans son génie toute la profondeur des maux, il s'élève audessus des modèles. Appuyé sur le suffrage et sur la sollicitation des peuples, il concentre son pouvoir, recourt à la dictature, et s'en sert à l'instant. Non-seulement il frappe Henri de l'anathème, mais il lui ôteson empire, et délie ses sujets du serment de fidélité. Il retranche ensuite de la communion de l'Eglise tous ceux qui avaient pris part au conciliabule deWorms. La terreur est dans tous les cœurs, et ce qui est bien remarquable, aucun souverain de l'Europe ne proteste.
On a beaucoup raisonné sur cette démarche hardie et audacieuse. Bossuet ' a écrit de gros volumes pour prouver qu'elle était une nouveauté dans l'Eglise; mais il fallait examiner avant tout
* Nous ne pouvons nous empêcher d'observer la contradiction palpable où est tombé le beau génie de Bossuet. D'un côté, il condamne hautement Grégoire VII, pour avoir déposé l'empereur Henri ; et de l'autre, comme nous lavons vu, pag. lxxx, il reconnaît des principes qui justificnl pleinement sa conduite.
xcii INTRODUCTION,
si elle était nécessaire, et c'est ce qu'on n'a pas fait; car si elle était nécessaire, elle était légitime. Jamais le salut de la société ne doit être sacrifié au caprice d'un seul : Salus popuU, suprema lex esto. Grégoire, dit on, a dépassé son pouvoir. Esprits étroits, il a dépassé son pouvoir; eh bien, soit ! il l'a dépassé. Mais quel pouvoir n'est pas sorti de ses limites lorsque la patrie était en danger? N'avezvous jamais vu la dictature, lorsque les circonstances étaient impérieuses et ne souffraient aucun délai '? Etes-vous aussi ignorants en histoire?
* On nous comprend, sans doute. Nous raisonnons indépendamment de ce qui précède, disant que si Grégoire n'avait pas eu d'autre droit, il lui eût été permis d'agir, comme il a fait, en raison de sa position. Nous avions déjà écrit ceci lorsque nous trouvâmes dans deux célèbres historiens des réflexions dont le fond revient au même argument.
« Au commencement, dit le docteur Lingard, les papes se con- » tentèrent de faire usage des censures spirituelles ; mais, dans » un siècle où toutes les notions de justice étaient formées sur » le modèle de la jurisprudence féodale, il fut bienlôl reçu que les princes, par leur désobéissance, devenaient traîtres à Dieu; » que, comme traîtres, ils encouraient la privation des royaumes ,» et des fiefs qu'ils tenaient de Dieu, et qu'il appartenait au pon- » tife, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, de prononcer contre » eux une sentence de déposition. »
a Leur souveraine jmissance, dit Michaud, vint de leur position
» et non de leur volonté Sans vouloir justifier leur domina-
» tion, on peut dire qu'ils furent amenés à s'emparer du pouvoir » suprême par les circonstances où se trouvait l'Europe dans » les xi° et xu" siècles. La société européenne, sans loi, plongée «dans l'ignorance cl l'anarchie, s'était jclëc entre les bras des
INTRODUCTION. xciii
11 a dépassé son pouvoir! Mais pourquoi donc nous parler toujours de Grégoire et jamais de Henri ? celui-ci n'a-t-il pas aussi franchi la limite de ses droits? n'a-t-il pas commencé? Tous deux ont donc dépassé leur pouvoir; mais l'un pour briser tout frein, et pour poursuivre plus à son aise le cours de ses atroces forfaits ; l'autre pour protéger les peuples et pour les empêcher d'être écrasés. De quel côté est l'honneur?
Et comment donc, Grégoire ne peut trouver grâce devant vous! Cependant que voulait-il en définitive, oui, que voulait ce fougiieuœ, cet impitoyable Grégoire dont vous vous faites une pein-
y> papes, et croyait se mettre sous la protection du Ciel. Comme » les peuples n'avaient d'autre idée de la civilisation que celle » qu'ils recevaient de la religion chrétienne , les souverains » pontifes se trouvèrent naturellement les arbitres suprêmes des » nations. Au milieu des ténèbres que la lumière de l'Evangile « tendait sans cesse à dissiper, leur autorité dut être la première » établie et la première reconnue ; la puissance temporelle avait » besoin de leur sanction ; les peuples et les rois imploraient » leur appui, consultaient leurs lumières; ils se crurent autori- » ses à exercer une dictature universelle. Cette dictature s'exerça » souvent au proflt de la morale publique et de l'ordre social; » souvent elle protégea le faible contre le fort, elle arrêta l'exé- » cution de projets criminels, elle rétablit la paix entre les États, » elle sauva la société naissante de l'excès de l'ambition, de la ï) licence et delà ôarôane. » — (Lingard, Histoire d'Angleterre, t. m, année 1215, note; — Histoire des Cromrfes, par Michaud, t. IV, p. 97; t. VI, p. 230-234. Voyez aussi le 1. 1, p. 101.
xciv INTRODUCTION,
liire si noire? l'Iïonneur et i'inclépeiulance de l'Eglise. Que voulait -il encore? la liberté des peuples, les droits de l'humanité, un IVein au pouvoir absolu qui avait dégénéré en tyrannie : et vous ne pouvez lui pardonner, vous qui, dans des circonstances bien différentes, avez versé des torrents de sang pour les mêmes principes, et qui avez porté en triomphe ceux qui vous avaient aidés à les conquérir ! Et l'on sait avec quelle admirable douceur vous avez traité les rois que vous croyiez opposés à vos sentiments. Mais votre rigueur et vos contradictions ne nous étonnent pas ; quand il s'agit d'un prctre et surtout d'un pape, on ne lui tient compte de rien. Si Grégoire avait été un philosophe politique, et qu'il eût fait ce qu'il a fait, il n'y aurait pas eu d'éloges qu'on ne lui eût prodigués. On l'aurait proclamé immortel, le grand bienfaiteur de l'humanité, peut-être le défenseur des droits de V homme, et on lui aurait érigé une statue sur la place publique. Mais non, Grégoire est prêtre, il est pontife, cela suffit pour le flétrir.
Mais pour le flétrir, suivez du moins un principe. Grégoire a déposé Henri, mais il était in-
INTRODUCTION. xcv
timement convaincu qu'il en avait le pouvoir. Cette idée, il ne la cache pas, il l'énonce dans tous ses écrits. Idée fausse, diia-t-on : eh bien, fausse tant qu'on voudra ! mais il n'en était pas moins persuadé. Ainsi, dans tous les cas, Grégoire ne sera jamais coupable que d'une erreur involontaire. Or, oserez-vous lui faire un crime de s'être trompé involontairement? «Est-il juste, » dit M. Voigt en parlant de Grégoire VII, de » reprocher à un homme de concevoir une idée, » de s'en emparer, de s'y attacher fortement, » de la nourrir et de s'en laisser dominer? »
Grégoire ne pensait sûrement pas aller aussi loin ; mais les circonstances l'y ont forcé. Les excès étaient au comble et ne supportaient plus aucun délai. Pour apprécier un tel acte, il ne nous manque que d'avoir vécu au temps de Grégoire ; car, comme tous les peuples, nous aurions applaudi à une démarche qui tendait à sauver la chrétienté; nous aurions été contents qu'il se trouvât encore sur la terre une autorité capable d'arrêter le cours de tant de forfaits.
Cependant Grégoire, tout en déposant Henri, n'avait pas l'intention de le perdre; non, il s'en faut, il voulait le faire entrer en lui-même, et le
xcvi INTRODUCTION,
sauver. C'est ce qu'il dit aux princes d'Allemagne, qui recourent à lui pour le prier de les éclairer et de les consoler dans leurs affreux malheurs \
« Dieu nous est témoin, dit-il, que nous ne » sommes animés contre Henri, ni par l'orgueil » du siècle, ni par une vaine ambition; que la » discipline et le soin des églises sont les seuls » motifs qui nous font agir; nous vous deman- » dons donc, comme à des frères, de le recevoir » avec douceur, s'il revient à Dieu, et de le » traiter, non avec cette justice qui lui enlève » l'empire, mais avec cette miséricorde qui efface » ses crimes-. »
C'est ce qu'il fait voir encore, lorsqu'il lui accorde l'absolution à Canosse ; car si Grégoire avait eu de mauvaises intentions, il n'avait qu'à la refuser ou la différer, et Henri était déchu du trône, selon la déclaration de l'assemblée de Tribur.
Ce qui prouve encore qu'il ne voulait pas le perdre, c'est la lenteur qu'il met à reconnaître Rodolphe, lenteur qui lui attire les reproches des princes allemands, parce qu'ils ne
« Quibus ut vel per se vcl per nunlium genti pêne perdil« consolator adcssct, supplicilcr oravcrunt. Bruno. » EpisL, IV, 3.
INTRODUCTION. xcvu
connaissaient pas toute sa pensée. Il voulait toujours conserver le trône à Henri, et le rendre digne de l'occuper. Ce n'est qu'à l'extrémité qu'il lance contre lui un nouvel anathème, et qu'il se déclare pour Rodolphe.
On parle beaucoup des guerres et des troubles qui ont suivi. Sans doute, ils sont déplorables, mais faut-il les attribuer à Grégoire, qui n'a janiais cherché que la paix? Est-ce à lui qu'il faut attribuer si l'empereur rompt tous ses engae^emenls, s'il viole les promesses les plus solennelles, s'il porte la désolation dans l'Allemagne, et force les princes à élire un autre roi? Est-ce à lui la faute,si les princes ont été trop précipités dans leur choix? s'ils n'ont pas attendu son arrivée en Allemagne, avant de procéder à l'élection du nouveau roi, comme il l'avait prescrit? Est-ce à lui la faute, si les électeurs se sont divisés? non, ce n'est pas ce que voulait Grégoire. Son intention était de se transporter sur les lieux, de réunir les esprits par sa présence, d'enchaîner Henri par un traité solennel, ou de le déposer d'un commun accord. Si les princes n'ont pas suivi ses conseils, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre.
xcviir IISTRODUCTIOX.
Kiisuile, il nie scml)le (pril faut cnvisagei' les choses de plus haut. Il est impossihle de relever une société de sa ruine sans troubles, sans guerre, sans combats.» Les choses humaines ne vont pas » autrement, dit un célèbre écrivain. Jamais au- » cune constitution ne s'est formée, jamais aucun h amalgame politique n'a pu s'opérer autrement, w que par le mélange de différents éléments qui, » s'étant d'abord choqués, ont fini par se péné- 51 trer et se tranquilliser '. » Les grands hommes qui paraissent dans ces moments critiques, instruments de la Providence, travaillent non pas précisément pour l'époque où ils paraissent, mais pour l'avenir. Ils laissent quelques troubles sur leur passage, troubles affreux sans doute, quand on les considère isolément, mais qui ne sont rien dans l'histoire générale de l'humanité. La postérité vient jouir de leurs efforts et de leurs travaux. L'ordre qui renaît de ses cendres, l'anarchie qui rentre dans le néant, les institutions solides qui s'établissent, sont des avantages qui font le bonheur des siècles suivants. Ceci s'appli(pjc à (irégoire; car, malgré tous les obstacles, malgié tous les efforts de la puissance im- ' Du Pape, par lo oonile De Maistro, liv. ii,cli. ".
LNTRODLCTlOiN. xcix
périale, il meurt vainqueur; seulement il ne jouit pas de sa victoire : Guibert, l'antipape, ne montera pas sur le trône pontifical, Henri ne mourra pas empereur, les investitures seront abolies, l'Eglise aura de dignes ministres, une nouvelle ère renaîtra; c'est le xn'^ siècle, époque si remarquable dans l'histoire. Il est entièiement l'ouvrage de Grégoire, car quand on compare le x' siècle avec le xii% on voit le passage d'un grand honmie. Ce grand homme est Grégoire, c'est l'Hercule du moyen âge, il a enchainé les monsties, il a écrasé l'hydre féodale, il a sauvé l'Europe de la barbarie, et, ce qui est encore plus beau , il a illustré la société chrétienne par ses veitus. L'Eglise reconnaissante lui a dressé des autels, et jamais hommage n'a été mieux mérité ; car Grégoire est couvert d'une gloire immortelle, gloire pure et sans tache, qui , malgré toutes les préventions, a toujours trouvé des appréciateurs, et qui, comme on le rapporte, faisait dire au plus illustre capitaine de nos temps modernes : « Si je n'étais pas Napoléon, je voudrais « être Grégoire ^ II. »
Ce jugement n'a rien qui doive nous étonner. Mapoléon se connaissait en hommes et en vrai
i: IMM{0DLCT10x>[.
mérite. Grégoire n'a été méconnu que par des esprits faibles, qui ne pouvaient sortir du cercle étroit de leurs préjugés, ou par des ignorants qui ne coiniaissaient pas l'histoire du xi^ siècle, ou enlin par des hommes qui craignaient son pouvoir. Crainte puérile ! car les bons princes n'ont jamais rien eu à redouter de la papauté. L'histoire nous démontre (jue les papes n'ont employé leur pouvoir que contre des êtres exceptionnels, contre des génies malfaisants, qui étaient nés pour le malheur de l'hunumité. Ce fait est incontestable, et reconnu de tous les hommes éclairés. Iju jurisconsulte protestant du dernier siècle n'est que l'interprète de l'exacte vérité, quand il dit : « On peut assurer » à bon droit qu'il n'y a pas dans l'histoire un » seul exemple d'un pape qui ait procédé con- » tre les souverains qui, se contenant dans » leurs droits, ne songeaient point à les outre- )) passer '. » Grégoire, lui-même, loin d'être l'ennemi des rois, était leur soutien, leur ami, leui-
' furo adiruiari polcril. no cxcniplum quidem esse iii oinni rcrum memoiia, ubi poiilifox proccsserit adversus eos qui, jurihus suis inlenli, ultra liiniles vagai i iu aniinuni non induxelunt suuni. Soukenberg, Mcllioiliis jurispriulenlife : addil. i, de liberUUe Ecdesiœ Germ., ^ 'i.
ÏJNTRODUCTION. ci
conseiller et leur confident : témoin Guillaume le Conquérant, qui lui demande des conseils de bon gouvernement; témoin ce roi des Russes, qui met sa couronne à ses pieds. D'ailleurs les temps où Grégoire a vécu ne sont plus, et ne reviendront plus. Le régime féodal, qui avait confondu tous les pouvoirs, a disparu avec ses lois. Il ne tlépend de personne de le rappeler; car l'histoire a aussi sa logique, et aucune puissance humaine ne peut se soustraire à ses conséquences. Aujourd'hui, où les limites des deux pouvoirs sont si nettement tracées, les papes ne déposeront pas plus les rois que les rois ne déposeront les papes', et si les rois avaient à craindre, ce ne serait sûrement pas du côté de Rome. Ceux donc qui flétrissent la mémoire de ce grand pontife, pour plaiie au pouvoir, ne lui rendent aucun service, outre qu'ils se flétrissent eux-mêmes, en se couvrant de la honte attachée au mensonge et à la calomnie. C'est ce que certains auteurs
• Il est bien certain que le saint Siège est bien éloigné de vouloir maintenir les anciens droits temporels que lui donnait le moyen âge. Les papes connaissent aussi bien que personne la différence des temps. On peut consulter à ce sujet la lettre du cardinal Antonelli, préfet de la Propagande, aux archevêques d'Irlande, en date du 23 juin 1791. — L'Ami de la religion ci du roi, tom. xviii, p. 198, clfom. xxi, p. 737.
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n'ont pas ciaint de faire en France et en Angleterre '. Indigné de tant d'outrages prodigués à un grand homme que l'Église a mis au nombre de ses saints, nous avons voulu venger sa mémoire : et pour cela, il sufïisait de le représenter tel qu'il est ; c'est ce que nous avons cherché à faire au moyen de celte introduction, de l'ouvrage de M. Voigt^, et des notes que nous y avons ajoutées. Si, malgré tous nos soins, il restait encore quelque ombrage, les détracteurs de Grégoire n'ont qu'à s'expliquer, nous sommes en mesure de leur répondre, et nous prenons rengagement de ne pas y manquer.
' Un auteuranglais, Sir Ro^crl^rr'ïs/fj/, est celni^qui aie [dus défiguré l'histoire de Grégoire VII. On ne pcul^le lire sans avoir pitié et de son animosité contre les papes, et de son ignorance de l'époque de Grégoire VII.
'" On a reproché à M. Voigl d'clre entré dans trop de détails sur 1 Allemagne. Ce reproche nous semble peu fondé, car pour comprendre l'histoire de Grégoire, il faut connaître Henri, son principal ad\ersaire; or, pour faire connaître Henri, il fallait montrer ses actes. C'est ce que M. Voigt a fait, et son iilée est une des plus heureuses. En nous exposant les ados de (irégoire et de Henri, il nous met à même de juger de l'un et de l'autre.
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