‹ Histoire du pape Grégoire VII et de son siècle (volume 2)Chapitre 1 sur 18 · M DCCC XXXVIII · texte numérisé non relu

M DCCC XXXVIII

/;zr

Digiti

••VMA«/%%«%«»%«*Wk*»«*«<%*«««««'»««*i«* »*%%»%**% »%%%*»i%%*****»*i

INTRODUCTION

Grégoire VII a eu le sort de tous les grands hommes^ il a été diversement jugé et presque toujours avec passion. Le défaut de la plupart des écrivains qui en ont parlé est de l'avoir représenté indépendamment des circonstances où il s'est trouvé et de l'époque où il a vécu. On nous a montré Grégoire armé de rigueur et de sévérité, lançant la foudre contre les rois et les empereurs ; mais on nojis a laissa ignorer les causes qui avaient provoqué de si grandes mesures. On Ta supposé ambitieux, voulant s'emparer de tous les trônes; mais on nous a caché ses vraies vues et la droiture de ses intentions. Enfin, on a considéré en lui l'homme politique, et jamais l'homme religieux et le véritable pontife. Tel est le défaut de nos écrivains français, et nos auteurs ecclésiastiques eux-mêmes n'en sont pas exempts.

Il appartenait à la savante Allemagne de nous

If INTRODUCTION.

donner une Vie de Grégoire VII, à cette Allemagne qui se place aujourd'hui si haut dans les sciences et les lettres; car, pour peindre une de ces grandes figures du moyen âge, il faut de profondes études, de longues et de pénibles recherches, choses dont nous ne sommes pas capables ; la légèreté de notre caractère semble s'y opposer. Nous aimons les livres superficiels, des ouvrages légers et futiles^ fruits de nos préjugés ou de notre imagination vagabonde. Pour des ouvrages solides qui demandent du savoir, du courage et de la patience, ceux-là ne sont pas de notre goût ; c'est à d^autres de nous les fournir. L'Allemagne semble s'être chargée de ce soin. Chaque jour voit accroître le nombre de ses étonnantes productions; eDe a embrassé toutes les branches des connaissances humaines : histoire, littérature ancienne, philosophie, controverse, sciences physiques, etc.,rien n'est négligé. L'étude sérieuse de l'histoire ecclésiastique est aussi tombée dans sesdomaines.Dans ce dernier genre, deux hommes se sont placés au premier rang : Voigt çt Hurter^ Repoussant le principal préjugé de

» Auteur de la Vie d* Innocent lU, ouvrage colossal, fruit de vingt ans de travaux. Quand nous parlons ainsi de T Allemagne,

Digiti

INTRODUCTION. m

leur secte, ils ont débute par des chefs-d'œuvre, ils ont élevé deux monuments à la gloire du saint Siège : chose surprenante sans doute ; car lorsque, chez nous, la science ecclésiastique est presque anéantie, et qu'elle se trouve sans encouragement et sans protection, ce sont des protestants qui se lèvent pour rendre hommage à la papauté. M. Voîgt, pour donner la Vie de Grégoire VII, n'a pas suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Il a commencé par faire une sérieuse étude de l'histoire de son pays, principal théâtre des actions de Grégoire ; il a fait marcher le pontife de pair avec ses adversaires et avec son siècle, et il est arrivé où l'on arrive nécessairement quand on part du même point de vue, il est arrivé, dis-je, à l'admiration, à l'éloge, où les autres n'avaient trouvé que du blâme. Mais avant de présenter son œuvre, quelques réflexions préliminaires sont indispensables; nous les donnerons avec toute la brièveté que comportera là gravité du sujet.

nous sommes loin d'approuver tout ce qui en vient. Les auteurs que nous venons de citer ne sont pas non plus sans défauts : nous signalerons dans nos notes ceux de M. Voigt; nous voulons dire qu'il y a en Allemagne travail, érudition et science, et c^est sous ce rapport que nous l'envisageons.

Digiti

rr INTRODUCTION.

. L'Eglise, dans ses différents âges, a eu successivement trois ennemis à combattre, la persëcution, l'hérésie et la corruption de ses enfants. Elle avait résisté à la persécution, elle avait vaincu l'hérésie. Le temps était venu où elle se trouvait aux prises avec son troisième ennemi, la corruption; et celle-là était hideuse; elle était montée à un point incroyahle, d'autant plus funeste qu'elle avait gagné le clergé, et même l'épiscopat, dont la conduite doit être une leçon vivante pour les peuples. Mais il ne faut pas s'en scandaliser; car outre que la Providence avait ménagé de nombreux exemples de vertus, et même d'éminente sainteté, il faut observer que le monde avait, envahi le sanctuaire, et qu'il y avait jeté tous ses vices et toutes ses habitudes criminelles. Nous ne voulons pas parler du changement de mœurs qu'a produit, dès le vii^ siècle, le mélange des Barbares. Après avoir bouleversé tout l'univers, ils reçurent la loi des vaincus, et fournirent à l'Eglise des pasteurs qui, pour la plupart, conservèrent leurs anciennes habitudes, qui, n'ayant aucune idée des convenances de leur état, restèrent chasseurs et guerriers. Mais n'entrons pas dans ce sujet qui nous mènerait trop loin. La

Digiti

INTRODUCTION. y

plaie de l'Eglise, à l'époque dont nous parlons, venait des investitures. Au x* siècle^ le régime féodal avait envahi la société ; la guerre ne se soutenait qu'au moyen des vassaux, à qui les princes avaient accordé des terres titrées à la charge du service militaire ; et les prélats^ déjà avant le xo siècle, furent compris dans ces séduisantes gratifications. De grands fiefs étaient attachés à leur dignité ; mais fiefs qui les tenaient soumis à toutes les lois de la féodalité^ et les obligeaient, en temps de guerre, à fournir tant d'hommes et tant de chevaux, qu'ils conduisaient eux-mêmes à l'armée, dès qu'ils en avaient reçu Tordre. Mais ce n'était pas encore le plus grand mal ; ce qui mettait le comble au scandale de l'Eglise, c'est que les princes et les seigneurs, surtout en Allemagne, nommaient sans l'intervention de l'autorité ecclésiastique, à toutes les dignités sacerdotales qui étaient dans les domaines de leurs vassaux. Us nommaient le plus souvent, non des hommes exemplaires, mais des créatures, des courtisans qui flattaient leurs passions, ou quipouvaientmieux remplir leurs vues; et comme ils avaient besoin d'argent, soit pour soutenir leur luxe et leur prodigalité, soit pour

Digiti

vc INTRODUCTION,

faire la guerre, ils mettaient les ëvêchés et les abbayes à l'enchère, et les donnaient au plus offrant.Une conduite régulièreet ecclésiastique était la moindre de leurs considérations. De là, des maux innombrables dans TÉglise. Les dignités ne pouvant être obtenues qu'à force d'argent, chacun cherchait à en ramasser; une cupidité honteuse, la dilapidation des biens des pauvres, dés vexations odieuses exercées sur le peuple, en furent les suites. Les évêques et les abbés ainsi entrés^par voie de simonie, n'avaient plus aucune autorité sur leurs inférieurs. Ceux-ci, séduits par le mauvais exemple de leurs chefs, se livraient à leurs penchants; de là, plus de discipline ecclésiastique.D'ailleurs les évéques, pour la plupart, étaient presque continuellement absents de leurs diocèses. Ils étaient à la guerre, qui, dans ces temps debarbarie,ne finissait pas, ou, quand il y avait un peu de repos, ils prenaient part à l'administration de l'Etat, assistaient aux assemblées générales delà nation, où ils étaient convoqués, comme seigneurs et comme premiers corps d'État. Ils suivaient la cour, et, comme celle-ci n'avait pas de résidence fixe, ils étaient continuellement en route. Les désordres du clergé pror

INTRODUCTION. vh

venaient donc dupëgiiHederëpoque,et principa* lement des investitures. C'était là le vice radical, et la source des maux de l'Église. Un auteur contemporain de Grégoire les expose avec beaucoup de vivacité, et leur assigne la même origine que nous.

« Qui ne voit, dilAly que c'est la source de la » simonie et la destruction de toute la religion ? »Car, quand on espère obtenir du prince la di- » gnité épiscopale, les clercs méprisent leurs évê- « ques et abandonnent l'Eglise : les uns répan- » dent beaucoup d'argent parmi les courtisans » pour acheter leurs recommandations ; les au* » très font de grandes dépenses, pour servir à la » cour pendant plus de dix années, souffrant avec » patience le froid et le chaud, la pluie et les au- » très incommodités du voyage. Us souhaitent la » mort de celui dont ils briguent la place, et sont » jaloux de ceux par lesquels ils craignent d'être » supplantés. Quelquefois le mauvais choix va » jusqu'à donner la dignité épiscopale à des serfs » et à des débauchés, parce qu'on sait bien que » de telles gens étant en place n'oseront repren- » dre les péchés des grands qui les y ont élevés ; » et c'est pour cela même qu'on les y met. Ces

Digiti

tirt INTilODUCTION.

» faux pasteurs ne songent qu'à s'engraisser au^ » dépens du troupeau^ dont ils négligent abso-» » lument le salutw D'autres donnent dans toutes » les vanités du siècle, entretenant des chiens et » des oiseaux pour la chasse, et portant des four- » rures précieuses. Ils quittent leurs églises pour » suivre les empereurs, quoique les canons dé- » fendent aux évêques d'aller à la cour, leur perj> mettant seulement d'y envoyer leurs diacres, ii s'ils y ont quelques affaires. Et tandis que les » canons défendent à un évêque de s'absenter » de sa cathédrale pendant trois dimanches, quel- » ques-uns n'y vont que trois ou quatre fois l'an- » née ; d'autres à peine une fois, donnant au » clergé Texemple d'abandonner leurs églises ^ » Tels sont les maux qu'ont entraînés les investitures, que quelques auteurs n'ont pas craint de traiter comme une affaire de pure cérémonie. Une immoralité profonde avait infecté la société ; la simonie etl'incontinence s'étaient introduites dans l'Eglise. « Les temps ne sont plus, s'écriait Pierre » Damien, où la pudeur, la vie austère et la pureté 7> ecclésiastique étaient en honneur... La discipline

* Saint Anselme, deuxième discours *

Digrti

INTRODUCTION. ix

>) ecclésiastique est presque universellement né- » gligée, les prêtres ne reçoivent plus le respect » qui leur est dû, les saints canons sont foulés » aux pieds, on ne s'applique qu'à suivre ses pas- » sions... Qui a honte d'une vie déréglée ou d'un » vol sacrilège? Qui craint.de commettre des cri- » mes dont le Ciel demande vengeance? La cor- » ruplion déborde partout ^ »

On sent bien que le clergé ne donnant plus l'exemple, le vice devait se propager dans toutes les classes. Aussi les peintures que font les auteurs contemporains des mœurs de cette époque sont horribles. Jamais la société chrétienne n'avait été affligée de si grands maux. Une anarchie affreuse régnait partout. « Le monde, dit » encore Pierre Damien, n'est plus qu'un gouf- » fre d'envie et d'impudicité. La cupidité les as- » servit tous, depuis les plus petits jusqu'aux plus » grands... Un mauvais esprit précipite violem- » ment le genre humain dans un abime de for- » faits, et fait naître en tous lieux l'envie, la haine, » l'hypocrisie. Déjà nous sommes comme à la fin » du monde, comme sur les bords de la mer bat- » tus par les vagues furieuses du schisme et de la

Digiti

I INTRODUCTIOxN.

» dissension ^)) Ces mauK faisaient gémir tous les gens de bien. Car, un grand nombre de prêtres et d'évéques n'étaient plus des ministres de Dieu ; c'étaient des loups et des voleurs, pour me servir de l'expression de Grégoire, des hommes scandaleux, dont l'exemple répandait la contagion jusque dans les classes les plus inférieures. C'en était fait du christianisme et de la société humaine. L'Eglise, déshonorée par ses propres ministres, était menacée, humainement parlant, d'une ruine entière; et tout cela provenait des élections confiées aux princes et aux seigneurs laïques.

Ces sortes de nominations étaient une usurpation manifeste des droits ecclésiastiques. L'Eglise, dès son berceau, avait sagement pourvu à l'élection de ses pontifes. Elle avait prévu, dans son origine, les maux qui résulteraient du moment que le choix des évêques serait exclusivement entre les mains des souverains. C'est pourquoi, dans les canons des apôtres, elle prononce la déposition contre les évêques qui obtiennent leurs dignités du pouvoir séculier, sans la participation de l'Eglise ^. Comment

• Episl,, 1,10; IV, 9.

* Si quis episcopus secularibus polesladbus nsus ccclesiam

Digiti

IJNTRODUCTIOJN. xi

devaient donc se faire les élections? S. Qément^ un des successeurs immédiats de S. Pierre, nous le dit : « Les apôtres, dit-il, instruits par » notre Seigneur Jésus-Christ, ont su que le titre » d evêqu« donnerait lieu à des altercations; c'est » pourquoi, remplis d'une sage prévoyance, » ils les ont établis eux-mêmes, et ont laissé à » leurs successeurs la forme d'élection lors- » que après leur mort, il serait question de les » remplacer par des sujets d'un mérite reconnu. » Ainsi les évêques nommés par les apôtres, ou » ceux qui leur ont succédé, par le choix des » plus respectables personnages, ai^ec le consente- » ment de toute FEglise^ ne sauraient être dépo- » ses sans injustice, lorsqu'ils ont gouverné sans » reproche le troupeau de Jésus-Christ ^ »

per ipsos obtineat, deponatur; et segregenlur omnes qui illi communicant, Can. xxx.

* Et apostoli nostri, per Jesmn Gbristum Dominum nostrum cognoverunt, contentionem de nomine episcopatus obo* ritaram ; atque ob banc causam perfecta prœscienlia praediti, conslituerunt prœdictos, ac descriptas deinceps ministrornm officiorumque vices reliquerunt, ut in defunctorum locum alii viri probati succedere et illoram munia exequi posscnt. Constitutos itaque ab illis, vel deinceps ab aliis viris celebribus, cum consensu universx Ëcclesiœ, qui inculpate ovili Christi deservierunt cum humilitate, quiète et absque omni sorde et turpitudine, quique longo temporc ab omnibus tes^-

Digiti

Jtii INTRODUCTION.

Ainsi le choix des pontifes ëlait confié aux évéques. L'Eglise a bien appelé à son secours le peuple dans ses élections; elle lui a même donné le droit de suffrage, mais c'est par privilège : les évéques étaient toujours juges en dernier ressort; le peuple était comme témoin, il désignait plutôt qu'il ne nommait. L'acte constitutif de l'élection était dans la confirmation des évéques. Cette vérité est claire pour tous ceux qui sont tant soit peu versés dans la science de l'antiquité ecclésiastique.Le concile de Nicée s'exprime clairement à ce sujet \ Jamais il n^a été permis aux laïques de choisir exclusivement les pontifes; cela est contraire à la constitution primitive et aux décrets solennels de l'Eglise. Le huitième concile général, tenu à Constantinople l'an 870, exclut expressément les princes sécu-

timonium prœclarum reportarunt, hos non sine injaria munere vel officio exui debere existimamus. Labb., Concil., l. i, p. 151.

' Episcopum oportet maxime quidem ab omnibas qui sunt in proyincia, constitui; si autem fit hoc difficile, vel propter urgentem necessitatem, vel vise longitudinem, très omnino eumdem in locum congregatos, absentibus quoque suffragium ferentibus, scriptisque assentientibus, tune elec^ lionem fieri ; eorum autem quae fîunt, confîrmationem in unaquaque provincia a metropolitano fieri. Can. iv. Labb.» Concil., t. II, p. 30.

INTRODUCTION. xni

liers des élections, à moins qu'ils n'y soient invités par les évêques, et frappe d'anathème ceux qui entreprendraient quelque chose contre une élection canonique \

Malgré la défense des conciles, les princes ont tenté à diverses époques de s'immiscer dans les élections pontificales; mais l'Eglise leur a résisté, elle a soutenu ses droits, et les élections se sont faites, pendant les dix premiers siècles, par le clergé de concert avec le peuple, conformément à l'usage ancien et aux règles canoniques.

Tant que le peuple conserva son antique piété et qu'il consulta uniquement les intérêts de

* Promotiones atqae consecrationes episcoporum, concordans prioribus conciliis, electione ac decreto episcoporum collegii fieri sancta hœc et universalis synodus définit et statuit ; atque jure promulgat, neminetn laicorum principum vel potentium semet inserere electioni vel promotioni patriarchae vel metropolitœ, aut cujuslibet episcopi.... Si vero quis laicorum ad concertandum et cooperandum ab Ecclcsia invitalur, licet hujusmodi cum reverentia, si forte volueril, obteinperare se ascisccntibus ; taliter enim sibi dignum pastorem regulariter ad Ëcclesiae suse salutcm promoveat. Quisquis autem secularium principum et potentium» vel aller ius dignitatis laicus, ad versus communem ac consonantem atque canonicam elcclionem ecclcsiastici ordinis agere tentaverit, anathema sit, donec obediat et conscntiat in hoc quod Ecclesia de electione ac ordinatione proprii prœsulis se velle monstraverit. Can xxii. Labb., t. viii, p. 1141.

xiV INTRODUCTION.

l'Eglise, les choix étaient généralement bien faits; car le peuple est bon juge quand il est livré à ses propres inspirations; il sait parfaitement distinguer le vrai mérite, et dans ce sens on peut dire : Vox populi, vox Dei. Mais aussi il est inconstant, accessible à la séduction ; il ne résiste pas à Fattrait de For, et ne sait pas toujours se mettre à l'abri de l'intrigue. La première dignité de l'Eglise fut souvent briguée, achetée au poids de l'or, et les pontifes choisis n'étaient pas ceux que voulait l'Eglise; souvent aussi les élections étaient tumultueuses et causaient des troubles à Rome.

Des princes bien intentionnés voulurent prévenir ces abus. Ainsi nous voyons sous le pape Eugène II, l'an 824, un décret par lequel Lothaire défend, au nom de son père Louis le Débonnaire, sous peine d'exil, de mettre quelque obstacle à Félection du pontife de Rome ^

Au rapport de Sigonius, on ajouta que des

* In electione aatem Romani pontificis nullus, sive liber, siveservus, prœsumat aliquod impedimenlum facere. Sed illi solummodo Romani, quibuis anliquitus concessum est constitalione sanctorum Patrum, sibi eligant pontiflcem. Quod si quis contra banc nostram constitutionem facere praesumpserit, exilio tradalur. Labb., ConctY.,t. vu, p. i550.

Digiti

INTRODUCTION. xy

commissaires impériaux seraient présents aux élections, pour empêcher les troubles qui s'étaient déjà élevés dans ces sortes d'occasion ^ - Mais ces dispositions ne furent pas toujours observées. Les descendants de Charlemagne avaient trop à faire chez eux pour se mêler efficacement des affaires de Rome. La puissante maison de Toscane se mêla des élections pontificales, et signala, en 8i96, son début en chassant le pape élu par le peuple, et en mettant à sa place un intrus sous le nom d'Etienne VL Le pape Jean IX, voulant prévenir de pareils désordres, appela encore une fois l'assistance des commissaires impériaux dans les élections des pontifes. Voici le décret qu'il fit dans un concile à Rome, l'an 904.

« Comme la sainte Eglise romaine, que nous » gouvernons avec l'aide de Dieu, est exposée, à » la mort du pontife, à toutes sortes de violences ; » qu'elle souffre surtout parce que la consécra- » tion du pape se fait à l'insu de l'empereur et

* Illud ctiam propler tumultos superiores adjeclum videtiir, ni ad vitanda comitiorum dissidia, aut legati régis, aut rex ipsê, si in ûrbe adessent, consecrationi intéressent, sie enim subsequentibus annis est observatum etpostremo nova etiam lege sancitum.

Digiti

xvi INTRODUCTION.

» sans la présence de ses commissaires qui, d'a- » près le rite canonique et l'usage reçu, doivent » être présents pour réprimer la violence et em- » pécher le scandale; nous voulons, afin d'y met- » tre fin, que le pontife de Rome soit élu dans » l'assemblée des évéques et de tout le clergé, à » la demande du sénat et du peuple, et que celui » qui est élu par le suffrage de tous soit consacré » en présence des commissaires impériaux ^ »

On voit que les commissaires impériaux étaient appelés pour maintenir le bon ordre, mais sans exercer aucun droit de suffrage, et que les empereurs se sont fondés sur un faible appui quand ils voulaient tirer de ce canon leur droit de confirmation.

Mais un germe de discorde est semé, il pro-

• Quia sancta Romana Ecclesia , cui Deo auctore prœsi* demus, plurimas patitur violentias pontifice obeunte; quœ ob hoc inferuntur, quia absque imperatoris notitia, et suorum legatorum praesentia,» ponliflcis fît consecratio, nec canonico ritu et consuetudine ab imperatore directi intersunt nuntii, qui violentiam et scandalum in cjus consecratione non permittant fieri : volumus, ut id deinceps abdicelur, et constituendus pontifex convenientibus episcopis et universo clero eligalur, expetente senatu et populo, qui ordinandus est et sic in conspectu omnium celeberrime electus ab omnibus, praîsentibus legatis imperialibus consecretur. Can. x. Labb., Concil., t. IX, p. 505.

Digiti

INTRODUCTION. xth

duira ses fruits; les empereurs sont appelés à la consécration des pontifes, plus tard ils se méle*ront des élections et finiront par s'en emparer exclusivement; Ceci arriva au milieu du x^ siècle^ et voici à quelle occasion.

Après la mort du pape Agapit II, Tan 95G, le peuple choisit pour pontife un jeune homme de dix-huit ans, Octavien, fils du patriarche Alberic^ qui jouissait d'une grande popularité à Rome, et qui avait succédé à la dignité de son père mort en 954. Il prit le nom de Jean XII; comme il avait Tesprit peu ecclésiastique, il se livra aux plaisirs de la jeunesse, et déshonora le trône pontifical par toutes sortes de vices. Mais il avait été ca* noniquementélu, et personne ne pouvait lui contester la légitimité. Bérenger II et son fils Adal^ bert ayant envahi quelques propriétés du saint Siège, et chassé plusieuris évéques, le pape srppelaàson secours le puissant Othon, empereur d'Allemagne. Othon, qui régnait depuis vingtsept ans avec un bras de fer, se rendit à l'invitation du pape et d'autres évéques. Il n'eut aucune peine à repousser Bérenger et son fils. Après sa victoire, il vint à Rome, fut élu roi d'Italie d'un consentement unanime, proclamé et sacré comme

Digiti

srm INTRODUCTION.

tel. Le pape lui jura sur le corps de S. Pierre, avec les citoyens et les grands de Rome, de ne jamais renoncer à son obéissance et de ne don* ner aucun secours à Bërenger et à Âdalbert. Sur cela, l'empereur confirma toutes les donations faites au saint Siège par Pépin et Charlemagne,et y ajouta plusieurs autres villes de son royaume de Lombardie. Il régla ensuite les élections pontificales. La noblesse et le clergé de Rome devaient s'engager par serment à la faire canoniquement; mais le nouveau pape ne devait pas être sacré, sans avoir promis, en présence des commissaires impériaux, qu'il respecterait les droits de tous ^

Jean Xll, pénétrant toutes les vues de l'empereur, qui étaient de régner, non-seulement sur l'I-

« Ut omnis clerns et nniyersa populi Romani nobilitas, propter diversas necessitales, pontificum irrationabiles erga populam sibi subjectum asperitates relundendas, sacramento se obligent : quatenus futura pontificum electio (quantum uniuscujusque intellectus fuerit) canonice et juste fiât; et ut ille qui ad hoc sanctum atque apostolicum regimen elîgitur, Démine consentiente, consecratus fiât pontifex, prin»^ quam talem in prœsentia missorum nostrorum, vel filii nos* tri, seu univers» generalitatis, faciat promissionem pro omnium satisfactione, atque futura conservatione, qualem dominas et Tenerandus spiritualis pater noster Léo sponte fecisse dignoscitur. Labb., Cmcii., t. ix, p. 616.

Digiti

INTROBUCTIOW. x«

talie, maïs sur Rome, se repentit de son imprudente démarche, profita de son absence pour rompre ses engagements; il rappela Adalbert, et excita les Hongrois à se soulever contre Othon. Celui'Ci^qui était occupé à assiéger Bérenger dans une place du comté de Montefeltro, revint à Rome* Le pape prit la fuite avec Adalbert. Othon con-» voqua un concile, fît déposer le pape et choisit à sa place Léon, protoscriniaire de l'Eglise romaine, qui prit le nom de Léon VIIL Pour assurer sa puissance en Italie, il rendit, avant de partir, le saint Siège dépendant de son autorité. Un concile tenu à Rome dans l^église de Latran, présidé par Léon VIII, fit un décret par lequel le pape, avec tout le clergé et le peuple de Rome, accorde et confirme à Othon et à ses successeurs la faculté de choisir un successeur pour le royaume d'Italie, de nommer le pape et de donner l'investiture aux évêques, en sorte qu'on ne pourra élire ni patrice, ni pape, ni évéque, sans le consentement de l'empereur : le tout sous peine d'excommunication, d'exil et de mort ^

* Yoici ce décret tel qa*il se trouTe dans Gratien : « Nous, » Léon, éYêqae, senriteur des senritears de Dieu, avec le der-

Digiti

XX INTRODUCTION

Mais ce dëcret était radicaleiâent nul; car, ott<tre qu'il était opposé aux constitutions dé FEglise, L^ôn VIII était un intrus et n'avait dlictrn pouvoit*. Othon n'avait pas le dfoit dé déposer un pape. Cependant les empereurs ne man- <^uaient pas de flatteurs pour foire valoir ce droit prétendu ; ainsi Sîgebert, partisan du roi Henri IV, fiiit remonter ce privilège à Charleraagrie, et pt-éteîid que le pape Adrien le lui avait accordé dans un concile de cinquante-trois évêques '.

Bfais Cïeei est de la part de Sigebert une ptire fiction. L'hiistoire ne nous en laisse pas le nioin-> drë vestige; que dis-je? l'histoire nous liiontfe lé

» gè €t le peuple romain, accordons et donnons à Othoh I*', » roi des Allemands, et à ses successeurs en ce royamme » dltaiie, le pouvoir et la faculté, à perpétuité, d'élire un » successeur et de créer iin pape, et ensuite les archèvèqnes » et les évêques, de sorte qu'ils reçoivent de lui l'investiture >) et ensuite qu'ils soient consacrés par ceux auxquels il faut » pdur cela qu'ili s'adressent. J) Disc, lxiîi, cité par Mabillon, Histoire de la décadence,

* Voici ses pdroles: «Hadrianus papa cum universali synodo dcdit ei (Cardlo Magno) jus eligendi pbntificem et ol-dinandi apostolicam Sedem, dignitatem quoque principatus. Insuper arciiiepiscopos et episcopos per singulas provincîas ab eo inyestituram accipere definivit, et ut nisi a rege laudettir et investiatur episcopus, a nemine consecretur ; omnesque huic décrète rebelles anathematizavit, et nisi resipiscerent^ boha eoriim pubiicari. Labb*, t. vi, p. 1754.

Digiti

INTHODUCTION. xu

fiontPaire; car Charlemagne, kjI^ds ses capitulalres^ nous dit qu'il a laissé choisir les évêqi^es par le plergé et le peMpjie, seloQ les statuts clés car^ nons ^

Qe décret est devenu une source de. niau^ pQur ri^lise, il a causé des schi$mes et des /^caur 4ales k Kome pi dans toute la chrétienté. Henri II, voyant les désoi*dres qu'il avait produits, l'abolit en 101 4, et rendit aux Romains la liberté d'électipu, à condition cependant que des commissaires impériaux assisteraient au sacre, con^me l'exir ^eaitle dçcret d'Eqgèqe II ^. Mais les empereurs ne renonceront pas si facilement à Içurs prétendus droits. L'enapereur Conrad II viola le traité de Henri, jBt un indigne trafic du siège

* Sacrorum canonum non ignari, assensam ordini ecclejsiastico praebuibiu^, «t scUicet episcopi pcr electionem cleriicorum etpopuli, secundum^totuto canonvim de propria diœcesi, remota personarûm et munerum acceptione, ob vitae meritum, et sapienlie âouuin eligantar; ut exemplo et yerbo sibi subjectîs usquequaque prodesse yaleant. La66., t. yi, p, 1754.

Nous citons ce texte pour montrer que les écrivains de 1* empereur Henri savaient même recourir au mensonge, quand il s^agissait de faire valoir ses prétentions. Fleury montre une grande ignorance ou de la mauvaise foi, quand il avance (liv. 56, n. xi) que depuis Charlemagne^ comme devant, le conserUenient des empereurs était nécessaire pour Vordination d'm pape,

» Labb., Coneil., t. ix, p. 815.

Digiti

XXII INTRODUCTION

pontifical en y plaçant pour de l'argent un enfant de dix ans, Benoit IX; et ce qu'il y a de plus étonnant^ et ce qui montre jusqu'à quel point allait le respect qu'on avait pour le siège de Rome, c'est que tout l'univers catholique lui obéissait, reconnaissant en lui le successeur de saint Pierre. Bientôt le saint Siège est déshonoré, trois papes à la fois se disputent la tiare. Henri III veut mettre un terme à ces désordres, et s'appliquer franchement à la réforme de l'Eglise. Mais il ne renonce pas aux prétentions de ses prédécesseurs, il remet au contraire en vigueur le décret d'Otlion. Ce décret va devenir, sous Grégoire VII, le sujet d'une lutte déplorable entre la papauté et l'empire. Le pape voudra l'abolir, et rendre l'Église à sa liberté primitive ; l'empereur voudra soutenir ses droits usurpés, et tenir l'Eglise asservie. T^e lecteur nous pardonnera ces détails, ils sont nécessaires pour comprendre l'histoire de Grégoire VII telle qu'elle nous est donnée par M. Voigt ; ensuite ils sont utiles pour notre instruction, en ce qu'ils nous font voir l'origine des schismes et des scandales à Rome. Ces scandales ne sont pas l'ouvrage de l'Eglise, non, il s'en faut, elle en gémissait et les repoussait. Chaque fois qu'elle était

Digiti

INTRODUCTION. xiiii

libre, elle se trompait rarement sur le choix de ses pontifes ; mais quand elle était asservie, et que les élections étaient entre les mains des souverains, les dignités ecclésiastiques furent données sans discernement, la papauté fut souvent mise à Fenchère, des sujets indignes occupèrent le siège de Pierre. C'est djpnc à la puissance séculière et non. à l'Eglise qu'il faut attribuer les scandales de Rome. Nous pouvons dire hardi» ment au monde, en nous servant de l'expresnon d'un célèbre écrivain : /// a eu de mauvais papes^ parce qiie c^est vous qui les avez faits.

Tel était l'état de l'Eglise : on voit qu'il ne pouvait pas être plus déplorable. Asservie par la puissance séculière, déshonorée par ses propres ministres, attaquée jusque dans ses constitutions fondamentales, l'Eglise allait succomber, et la société avec elle. Mais Dieu ne laisse pas périr son ouvrage, les portes de F enfer ne pré^^ vaudront pas contre elle. Dieu l'a dit, et ses paroles «seront accomplies. Il appelle un réformateur, il le choisit dans la boutique d'un artisan, et jamais on ne pouvait dire avec plus de vérité : Infirma elegit Deus ut confundat fortia\ Il le

•I Cor., 1,27.

Digiti

mr INTRODUCTION.

conduit par la main, et le place à la tête des aff^ûrefi. C'est Hildehrand : homme d'une pénétration d'esprit extraordinaire, doué des qualités les plus éminentes, intégrité des mœurs, droiture et sensibilité de cœur, justesse dans les plans, prudence et fermeté dans l'exécution, activité incroyable, Adgilanœ extrême, courage à braver tous les périls, talent à discerner les hommes propres à ses vues, à se les attacher et à leur inspirer les sentiments dont il est animé ; génie vaste, riche et fécond en ressources, s'agrandissant avec les événements, versé dans les lettres sacrées et profanes, calme et de sangfroid, se hâtant ou se modérant suivant les conjonctures, habile à tirer parti des circonstances les plus critiques, et attaché constamment et pendant plus de trente ans à une seule idée, celle de réformer le genre humain par l'Eglise V Hildehrand est caché dans l'obscurité d'un cloitre, servant Dieu dans le silence de la retraite. C'est l'évêque de Toul qui est destiné à le faire

* M. Voigt re;garde, comme première et principale idée de Sildebrand, Y indépendance de r Eglise et sa séparation de fEtat. Sans doute c'est une des idées qui le dominent; mais, selon nous, elle n'est qu'accessoire. La première et la principale idée de Hildehrand est la réforme dé la société par F Eglise.

Digiti

INTRODUCTIOM. ^xv

connaître au monde, et à mettre la lumière sur le chandelier.

Hildebrandy place au centre de la chrétienté^ ne tarde pas à se faire connaître. Pénétré de la nécessité d'une réforme générale dans TE-' glise, il y met tous ses soins et^ son applica-' tîon. Mais il sajt que pour â^ler loi^9 il &ut marcher lentement : au^si, quelle prudence ! quelles précautions] quelle sagesse et quelle habileté! Avant de songer à aucune réforme, il veut d'abord bien constituer la papauté ; car, se<lon lui, la régénération de^t veuir du Siège de Rome. « C'est du chef, disait-il, que doivîçnt par- » tir la réforme et la régénération ; c'est lui qui » doit déclarer la guerre au vice^ l'extirper, et » jeter les fondements de la paix du monde ; c'est » lui qui doit prêter main forte à tous ceux qui » sont persécutés pour la justice et la vertu \ » Voilà sa première pensée, et certes elle était bienjuste. Car comme le Siège de Rome était la seule autorité respectée au milieu de cette anarchie du moyen âge, toutes les espérances reposaient sur lui. A.U reste, cette idée était partagée par tous les bons esprits de l'époque. « Il faut que

* Voy. cet ouvrage, 1. 1, p. 256.

Digiti

uTi INTRODUCTION.

)^ la réforme parte de Rome, s*ëcrîait Pierre Da* » mien, comme de la pierre angulaire du salut » des hommes. Si Rome ne revient pas dans la » voie des améliorations, nul doute que le monde » entier ne reste encore longtemps dans un abîme » d'erreurs... Le Siège de S. Pierre doit mon- D trer à tous la vraie manière de se conduire, » et donner l'exemple de toutes les vertus ^ »

Rome était donc, dans l'opinion de tous, destinée à régénérer le genre humain, à sauver la société et à la retirer de l'abîme où elle était engloutie. Cette idée était fortement gravée dans la tête de Hildebrand; mais pour l'exécuter, il se présentait un premier obstacle presque insurmontable : c'était la puissance des empereurs. Ceux-ci, comme nous l'avons vu, s'étaient emparés des élections pontificales, ils regardaient leur droit comme inaliénable, et presque comme inhérent à leur dignité. Hildebrand n'était pas alors en mesure de lutter contre la puissance impériale; ce qu'il était possible de faire, il le fît: il rendit les nominations légitimes, en soumettant les pontifes nommés à la réélection du peu-

• JEi>ifi.,ii, letl9.

Digiti

INTRODUCTION. xxtw

pie et du clergé de Rome, selon les canons de l'Eglise. De plus, il mit par son habileté un terme aux scandales et aux schismes de TEglise, en écartant des sujets indignes, et en plaçant sur le trône de S. Pierre des pontifes vertueux. C'est là son premier service rendu à la chrétienté.

Hildebrand ne s'arrêta pas à ce premier succès, il s'avança dans la voie des améliorations. Les circonstances viennent le favoriser, il en profite. Par un décret de Nicolas II, il ôte les élections papales et aux souverains et au peuple pour les confier au collège des cardinaux : dès lors tout était gagné^ la papauté était constituée et établie sur ses véritables bases : il ne s'agissait plus que de trouver des sujets vertueux. Hildebrand, qui possédait un talent éminent à discerner le véritable mérite, sut les découvrir, les placer et les soutenir sur le trône pontifical, malgré toutes les manœuvres de l'intrigue.^

Il est vrai, les empereurs ne renonceront pas de sitôt à leurs prétendus droits, leur politique intéressée suscitera bien des obstacles, une longue lutte s'engagera entre la papauté et l'em-

Digiti

xxvHi INTRODUCTION.

pire. Mais Hildebrand défendra son cjeuvre, il combattra comme un lion, et il sera vainqueur j son décret resterai dans TEglise, et, pialgré toute la puissance des empereurs, les papes nommés par eux ne s'assiéront plus sur le Siège de S. Pierre. L'ouvrage de Hildebrand sera immortel, et il mérite d'ailleurs toute notre reconnaissance- Mais il y avait bien d'autres réformes à faire. La simonie et l'incontinence, suites inévitables des investitures, déshonoraient l'Eglise. Ces vices étaient invétérés et avaient des racines tellement profondes, qu'on désespérait du remède. La répression de l'abus semblait devoir entraîner autant de maux que l'abus même : témoin les troubles qui ont eu lieu à Erford, et les scènes sanglantes qu'a occasionnées à Milan le zèle d'Ariald et d'Herlembaud.

Hildebrand, ennemi déclaré de ces abus scandaleux, sent toute la gravité des circonstances, il marche avec d'extrêmes précautions ; ne pouvant pas déraciner le mal, il cherche à l'adoucir et à en faire sentir tout l'odieux; il rappelle le clergé à son devoir, il fait renouveler les anciens canons de l'Eglise, et plus d'une fois il remporte des avantages signalés, du moins il préparé l'a-

Digiti

INtllODUCTIOK. XXIX

venir; d'est à quoi il travaille j^ndalit vingt ans, sans s'écarter un seul instant de son but.

Quand il a mûri son talent dans la retraite, quand il a acquis toute l'expérience des affaires, Dieu l'appelle au souverain pontificat. Il y arrive avec des idées fixes, avec des plans arrêtés, ef avec un avantage immense, ayant gouverné TÈglise pendant Vingt aïis, connaissant parfaite*' ment son état, et les moyens d'y remédier. Il est élu à l'Unanimité, et, par un coup de la Provi'^ -dence^ l'empereur d'Allemagne, malgré lès me-» naces du nouveau pontife^ malgré l'avis de ses conseillers, approuve l'élection, de sorte qu'il ne pouvait pas même mettre en avant ses prétendus droits pour en contester la légitiitiité.

Grégoire ti'est pas plutôt sur le Siège de S. Pierre, qu'il se met à l'œuvre* Il conçoit ses devoirs dans toute leur étendue, il a l'idée la plus complète de la papauté; il sait qu'il est le chef de l'Eglise, et que, comme tel, il doit veiller à ses doctrines, et faire observer ses r^lements* Prévoyant les orages qu'il allait soulever, il cherche à se fortifier^ il voyage en Italie, et rallie au-* tout du saint Siège les princes et les évêque» du pays. Il se prépare à attaquer avec vigueur les

Digiti

ux INTRODUCTION,

abus dont il a depuis longtemps médité la des« truction* « L'Eglise est dans une grande détresse^ » s'écriait-ily ses serviteurs sont criminels, il faut » qu'ils se corrigent et se convertissent. Il faut » que l'Eglise soit indépendante, que tous ceux »qui lui appartiennent soient purs et irrépré- » hensibles ; accomplir cette grande œuvre, c'e^t »le devoir du pape. L'Eglise sera libre ^ » Tel est le langage de Grégoire. Mais pour donner plus de poids à ses paroles, il s'entoure, dans un con-^ cile à Rome, de ses frères dans l'épiscopat, et fait renouveler les anciens canons sur la simonie et la continence ecclésiastique.

Aussitôt qu'il a ces canons en main, il se met à les faire exécuter, et c'est là qu'il devient admirable. Car qui pourrait peindre sa prodigieuse activité ? Il se multiplie par ses légats, il est pré*' sent partout ; il étend ses bras d'un bout à l'autre de l'univers, et embrasse tout. Malgré une multitude d'affaires qui viennent l'accabler à la fois, il n'en néglige aucune, et s'occupe de chacune comme s'il n'en avait qu'une seule. Car à des vues générales il réunissait encore l'esprit de détails; depuis le palais des rois jusqu'à la cellule du pau-:

• fi)|f.ti, p.a56eta57;

Digiti

INTRODUCTION. xxxi

vre cénobite, tout devient l'objet de ses soins. Rien n'échappe à son œil pénétrant. C'est ce que jaous voyons par ses écrits, et par ses nombreuses lettres particulières dont l'histoire, qui se borne aux grands événements, ne fait guère mention. Ces lettres, pleines de piété, d'affection, de sagesse et de bons conseils, adressées tour à tour aux souverains,auxprinces,auxévéques,aux prêtres, etc., renferment les leçons les plus sublimes, et forment un des plus beaux monuments de la papautés Quand on les lit, on croirait entendre un ange du ciel envoyé sur la terre pour rappeler les hommes à leurs devoirs.

' Les ennemis de Grégoire l'ont accusé d'un excès de sévérité, et quelques écrivains catholiques ont applaudi à ce reproche. Mais que devait-il faire? Les désordres qui. infectaient l'Eglise étaient diamétralement opposés à l'esprit de l'Evangile. Les investitures, ce système immoral qui détruisait toute idée d'honneur et de probité, qui fournissait de mauvais exemples dans la personne des évéques, et qui entraînait le clergé au relâchement de la discipline, étaient portéies à l'excès; c*étaîent des scandales publics et dé grands attentats contre la société. Grégoire,

Digiti

kxxii INTRODUCTION.

tK)iDme chef de l'Eglise, pouvait -il les tolérer sans manquer aux devoirs de sa charge, et sans devenir prévaricateur lui-même? Son devoir était tracé dans les canons de l'Eglise.

Car Grégoire n'a rien inventé de son propre fond, il n'a fait que rappeler les anciens statuts. Les vices qu'il proscrit étaient proscrite avant lui ; les anàthèmes, les dépositions qu'il prononce, étaient prononcés dans tous les siècles depuis la naissance du christianisme. Ainsi les canons des apôtres décernent déjà la peine de déposition et d'excommunication contre les simoniaques \ Le concile général de INicée prononce les méme$ peines^. Le concile de Calcédoine' et le cinquième concile d'Orléans^, en 549, tiennent le même langage. Un concile tenu à Constanti-

* Si quis episcopus per pecanîas hanc sit dignitatem (qpiscopalem) assecutas, Tel presbyter, yel diaconus, deponatur, etipse et qui evan ordinavit, el a commuoione omRiAo exscin^ datuT) ut Simon magus a Petro. Gan. xxriii. Labb., 1. 1, p. 30.

^ Ut nullus audeat ordinare episcopam, aut sacerdotem, aut diaconuni pro quavis re data, sive ante ordinati(»iein, sivepost; et qui secus fecerit, deponatur ; et quicumque contradixerit, synodus eum excommunicat. Gan. xlix. Labb., t. ii, p. 306.

' Si quis episcopus propt€r pecunias ordinationem fecerit, de proprio gradtt in periculum yeniat. Gan. ii. Labb., t. nr, p. 756.

^Ùt nulli epis(50patu]& prœmiis^ Hceat adipisci. Quod si qdh

Digiti

INTRODUCTION. xi«ii

Dople en 459 avait déjà porté une semblable décision \

11 nous serait facile d'accamuler les témoignages. L'Jl^lise n^a qu'une voix quand il s*agit de cet abus; chaque fois qu'il s'est montré quelque part, tous les Pères se sont levés pour le proscrire et pour le frapper d'anathème.

Quant à la question du célibat^ on nous dispensera sans doute de rapporter cette série de témoignages que nous avons accumulés dans un ouvrage récemment publié ^^ et par lesquels il est démontré jusqu*à la dernière évidence que le célibat ecclésiastique^ établi et fixé au temps des ap6^ très, a toujours faitpartie intégrante de la disci^ pline ecclésiastique, et que cette loi repose sur la ' Iradîtion universelle du genréhumain, surPauto-

faanc regulam hajus sanct» oonstitationis per coemptionem excesserit, emn qui per prsemia ordinatus fuerit, statttimas remoYendum. Can.x. Labb., Concil,, t. y, p. 393.

- * £<rT«» rofvu*» xal Iffttv âiroicnpoKToç, xed irotoviç tipATOC^ç dl|C«c Tf tuù XiiToup"^ dù^oTpioç, xol TQ xaràpa to5 cCvoitttjikaToc 6irw»tfavoc, 5, n TaoTUV XTâoÔflw ^iàxpY)(i.aTttv fftojMvoç, xa\ 6 TauTflv noLçiytfi M xpir]pi>a(nv &in<fxvo^^vo«, 81TB xkn^ixhç, tm Xawoç efn. Sît igitUf 6t est al^éctns «t ab omni sacerdotali dignitate atque officio alienus et maiedictioBî attalhematis subditos, tam qui possidere hoc sacerdotiura per pecunias Of^natur, quam is qui praebereidper pecnniaspollicetor, site ckricua/sive laicos sit. Labb., Cotici/., t.iT, p. 1028.

' * Le eéhbiU eeUétiasIique dam *e$ rapparêt religieux et jpo/t-

tiques.

T. li «^

Digiti

XXXIV INTRODUCTION

rite des Pères et des conciles de tous les siècles, sur Tattestation de tous les écrivains ecclésias-^ tiquesy sur celle des hérétiques même, et de plus sur la sainteté inhérente au ministère ecclésiastique ^ Grégoire VU devait-il dissimuler et se taire ? devait-il tolérer les infractions à la règ^e, lorsque son devoir était si nettement tracé ; lorsqu'il voyait la corruption dans l'épiscopat, dans ceux qui sont à là tête du troupeau et qui doivent briller autant par leur vertu que par leur science? Non, personne n'osera le dire, fut-il l'ennemi le plus acharné de ce grand pontife. Il devait remédier à ce triste état de l'Eglise par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Le tout était de s'y prendre avec prudence et circonspection. Grégoire a-t-il manqué à èes règles? non; malgré la vivacité de son esprit et l'austérité de son caractère, il savait se conformer auic circonstances, se rendre souple, docile, marcher avec circonspection, et c'est là ce qui dislingue les hommes de génie. Quand ils ont fortement conçu une

* L'ignorance sur ce point de discipline est incroyable. La plupart des auteurs modernes que nous avons lus sur Grégoire VU sont persuadés que c'est lui qui, pour la première fois, fixa la loi du célibat. M. Yoigt lui-même, comme nous le verrons, n'est pas exempt d'erreur à ce sujet.

INTRODUCTION. xxxt

grancie pensée, ils n'ignorent pas les moyens de la réaliser. Ils savent agir avec lenteur quand cela est nécessaire, et prendre des détours quand le chemin droit leur est barré '. Telle est la marche de Grégoire. Un léger coup d'oeil jeté sur. sa cor-? respondance suffira pour nous en convaincre:.. .

Grégoire, ajprès virigt ans de patience^ com* mença son ministère par ra'^peler aux évéqiïes leurs devoirs. C'est ce. qu'il fit après le prenrier doncile de Rome, par une apologie qui est un chef-d'œuvre de sagesse et d'érudition, et qui ^eule devait suffire^ùr ramener lésé véqùes, s'ils lavaient eu tant soit peu l'esprit de leur état.

Mais considér<His attentivement sa manière. de ^procéder, nous trouverons en lui un hom^me accompli.

D'abord, il ne punit pas indistinctement tous les délits, comme on a voulu le prétendre ; il réserve les censures pour des scandales publics, J)Our de grands attentats, tels que la simonie; l'incontinence, le schisme, la dilapidation des

" Grégoire avait pour principe invariable d'aller doucement Personne, disait-il, ne monte tout d*un coup au premier rang; les grands édifices ne se construisent que peu à peu. Nemo repente fit sumuitts, et alta œdificia paulatim «dificantur. Epist.f ii, 4é.

Digiti

XXXVI INTRODUCTION

biens ecclésiastiques/ Nous ne voyons pas qu41 ait excommunié pour d'autres délits.

Ensuite^ Grégoire ne punit pas sans avoir bien constaté la culpabilité. La règle qu'il prescrit à Gérard, archevêque de Prague, de ne jamais fulminer une excommunication sans faute canonique, et sans examen légale il l'observait luimême sans jamais l'enfreindre ^

Ainsi, il recommande à l'évéque de Renne» d'excommunier un certain Lanzelin, qui avait attaqué et maltraité l'archevêque Rodolphe, dépouillé ses gens , et tué sous ses yeux un de ses parents; mais il veut qu'on constate d'abord le fait, et qu'on essaie de rappeler le coupable à la pénitence, avant d'en venir à l'excommunication^. Grégoire laisse donc le temps au repentir ; de plus, il accorde à l'accusé le droit de se

" * Ouod qitideiii libi maximB perîculosum est, quoniam sîcut B. Gregorius dicit» qui insontes ligat, sibi ipsi potestatem ligandi atque solvendi corrumpit. Unde te admonemus ttt anathematîs gladium nunquam subito neque temere in aliquem vibrare présumas, sed culpam uniuscujusque dili^ genti prius examinatione discutias, et si quid est quod inter te et homines saepe fati fratris tui emerserit, cum eo in primis ut suos ad justitiam compellat frateme et amicabiliter agas. ^'pi^t,, ïi, 6.

» EfUU, II, 20.

Digiti

INTRODUCTION. xktii

disculper. Ainsi Raiuier, évéquç d'Orléans, est accusé de s'être emparé de son Église sans avoir l'âge requis, et sans le suffrage des vrais électeurs; d'avoir mis en vente les dignités ecclésiastiques, d'avoir célébré publiquement, malgré la suspense apostolique, et d'avoir coopéré à ce qu'on emprisonnât un clerc mandé par les lettres du pape. Les faits étaient publics et évidents. Cependant Grégoire lui accprde des délais pour se justifier ^

Quand les circonstances deviennent plus grayes, Grégoire ne pi'end aucune mesure sans avoir pntendu l'avis des évéques, ses conseillers. Ainsi podefrqii npmmé par Tempereur^ usurpe le siège de Milan. La faute est grave, et le &it évident. Cependant il ne l'excommunie qu'après avoir rassemblé de différents lieux un nombreux concile d'évêques, de prêtres, et qu'après avoir obtenu le consentement de difflérents ordres de personnes ecclésiastiques \ Que de précautions ne prend-il pas, qqand il s'agit de Thédalde, mis au même siège par l'empereiu*!

• EpUt., V, 8, 9, 20.

* Gongregato e diversis parlibus concilio multorum saccrd^* tam et diversonim ordinum consensu. Epiti,, i, 15.

Digiti

xxxviii INTRODUCTION.

Denis^ éveque de Plaisance, était un pasteur sacrilège, déjà autrefois privé de toute dignité, ensuite réconcilié en partie avec TÉglise, retombé de nouveau dans la désobéissance et Topiniâtreté. Grégoire, après l'avoir longtemps attendu à pénitence, le dépose, mais non sans, avoir pris l'avis d'un concile ^ Peut-on marcher avec plus de prudence et de circonspection?

De plus, si Grégoire emploie les censures pour les grands crimes, il les lève aussitôt qu'on donne quelques signes de repentir. Ainsi, il donne avec joie l'absolution aux habitants de Beauvais, qui avaient maltraité leur évêque. Il lit même dans un concile la lettre de Tévéque, qui demandait pardon pour eux *. Il donne des éloges à Guarnier, évêque de Strasbourg, qui s'était repenti de ses fautes, et malgré tout rattachement qu'il a pour Béatrix et Mathilde, il leur fait des reproches de l'avoir retenu injustement dans leurs domaines, et les prie de le traiter ^ avec bienveillance et charité^. Grégoire n'est plus le même, quand on revient ; c'est alors le père

« Episl., II, 54,

^ « EpisL, 1,7^,

» Epi$t:,\; 77.

Digiti

INTRODUCTION. xxme

le plus tendre qui ouvre ses bras à ses enfonts, et

les reçoit avec la plus vive affection. Sa joie est

grande, il ne peut plus la contenir, il faut qu'il en £asse part aux autres. Il ne se fait |^s attendre ; à l'exemple du bon Pasteur, il' court au-devant de ses brebis égarées. Voyez avec quelle douceur il offre le pardon à Guibert, archevêque de Ravenne, et à tous ses |)ar}isans, quoiqu'ils eussent méconnu publiquement l'autorité de l'Église'. Faut-il s'étonner après cela que de son temps on lui ait reproché uii excès de bonté et de modération^? Ceux donc qui nous représen* tent Grégoire comme dur et inflexible, toujours ariné d'une inexorable sévérité, montrent la plus complète ignorance et de sa vie et de ses écrits.

' Quoniam humanum est peccare, Deique peccantibus convcrsis veaiam tribuere; ipsa quœ ejusdem Dei et Domini sanguine fundata est Ecclesia ad gremiom suum redire vos adhue ut mater expectat : nequaquam in vestra grassari desidëratnece, imô vestrde cupit'salali occurrere... Sciatis etiam quod apud nos nullius unquam odium aut preces seu torpis jactântia locum obtînere poterit, quo contra vos in àliquo iifjustitiatn éxeréere possit» ftûù rigorem jiÊstitite (prôut possumus) tempérantes, indulgere vobis quantum aine detrimento animarum vestrarum et nostro periculo poterimus, pSirati sumus. Desidefamus enim potius^ Deo teste, vestrte sâluli et populi vobis crediti consulere, quam nostro scculari commodo in aliquo providere. Episl., v, 13. '

*£pw(., 1,77.

Digiti

» INTRODUCTION

U est vrai, quand tous ses avertissements ont été inutiles; quand il a épuisé en vain tous les moyens de douceur, alors Grégoire devient inexorable, parce qu'il a un but, et qu'il veut y parvenir; il tonne, il frappe, il lance la foudre. Mais les desordres avaient passé toute mesure, ils avaient rompu leurs digues et désolaient la terre par d'aiTreux malheurs : faut-il blâmer sa sévérité, ou plutôt ne faut-il pas en faire l'éloge?

D'ailleurs Grégoire était poussé par un mottf qu'on ne comprend plus aujourd'hui, c'est la crainte de Dieu. Il s'appliquait souvent ces paroles du Prophète : a Fils de l'homme, je t'ai » placé comme gardien de la maison d'Israël; tu » annonceras donc au peuple de ma part tout » ce que tu entendras de ma bouche. Si je dis à » l'impie : Impie^ tu mourras^ et que tu ne l'aver- » tisses pas pour qu'il se garde de la mort, l'im- » pie mourra dans son péché ; mais je te demany> depai compte de son sang\» Voilà le motif qui poussait Grégoire, il regardait la réforme dés abus comme un devoir de conscience. Il craignait de s'en rendre responsable devant Dieu.

« Ezech., xxxiH, 7.

Digiti

INTRODUCTION. xli

C'est ce qu'il exprime d'une manière énergique, <feni9 une lettre à l'archevêque de Mayence.

Celui-ci lui ayatt exposé les dînicultés, les troul4^s et le$ séditions que causaient ses décrets en Allemagne, et l'impo^ibilité de les faire exécuter. Iflais Grégoire est inflexible et rend compte de sa sévérité.

« Dans vos lettres, dir-il, vous apportez beau- » coup d'«xcuses qui oat quelque valeur au j«- » gement des hommes, mais qui nous parais^ » sei^t faibles pour vous disculper aii jugement V de Dieu^ Car il semble qu'il y ait des «xçuses » légitimes dans le bouleversement du royaume, D les guerres, les séditions, les irruptions des eny> nemis, la perte de vos biens, la crainte de la y> mort, dont le prince, dites-vous, menace nos » frères, enfin, dans le danger d'un affreux car- » nage, si les ennemis épars se réunissent. Tout » cela paraîtrait suffisant pour excuser. Mais si » nous consicfêrons combien les jugements de » Dieu sont différents dé ceux des hommes, nous ^ ne trouyons presque rien qui puisse nous excu- » àer au tribunal de Dieu dans la privation des » biens, la hsdne des méchants, la colère des grands, » ni même dans la perte de la vie. Car le merce-'

Digiti

iLii INTRODUCTION.

» naire diffère du pasteur, en ce que le merce- » naire, aux approches du loup, craint, non pour » ses brebis, mais pour lui-même, s'embarrasse » peu de la dispersion et du massacre du trou- » peau, l'abandonne et s'enfuit; tandis que le » pasteur, qui aime ses brebis, ne les abandonne y> pas à cause du danger, et ne balance pas même » à mourir pour elles... Car si nous voyons nos » frères pécher, et que nous nous taisions; si » nous les voyons errer, et que nous ne tâchions ». pas de les ramener par nos avis, ne péchonsp nous pas aussi nqus-mémes, et ne méritons- » nous pas d'être jugés coupables? car celui qui. >? néglige de reprendre les Êiutes, les commet ^ »

' Plurimas in tuis litteris, frater, excusabiles et quantum ad bumanum spectat judicitun validas protulisti rationes. N^c nobis quoque viderentur infirmai, si hujusmodi possent in divino nos examine excusare. Rata siquidem videtur excusa» tio regni motus, ac perturbatio, bèlla et seditionesj iïivasiones ' hostiura, ac perditio rerum vestrarum, insuper et formido necis, quam nostris dicitis fratribus imminere principis odio, vel ne hi. qui dé diyersis partibus inyicem ihimicantuf ; si in unum conveniant, usque ad internecionis bella consurgant. Quœ sane omnia satis videntur ad cujuspiam exciisationem ijdonea. Yerum si consideremùs quantum ab homatiiâ jndicia distant divina, nihil pêne reperimus quod in superno examine excusabile proferamus. ut ab aninîarum lucris retratii iine periculo valeamus; non damna siquidenii rerum, non malorum simuUates, aul ira potenliura, non ipsius salutis qupque noslrœ vitgeque dispehdiiim'. In hoc quippc mercenarii

IJNTRODUCTION. xun

Mais même lorsqu'il a frappé, il est encore père. Il n'abandonné pas ceux qu'il a été obligé de déposer, il s'intéresse à leurs malheurs, il recommande aux fidèles de les traiter avec char rite, et quand ils sont pauvres, il les feîl subsister sur les fonds de l'Eglise. Il ne faut pas s'en étonner : Grégoire est aussi grand par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Rien n'est ordinaire chez lui; s'il prouve de la joie, elle est immense ^ ; s'il a de la douleur, elle est extrême ^. C'est pourquoi il trouve des amis si sincères et si dévoués, car on s'attache facilement à ceujL qui ont du cœur. Celui de Grégoire est comme un foyer qui.se dilate. Quelle foi vive ! quelle droiture d'intentions! quelle tendre piété! quel amour pour la vérité et la justice ! quel zèle pour

a pastoribus distant, quod hi, lapo veniente, dum sibi, lu^n ovibus meluunt, gregis direptionem dispersionemque ; coatemnent^s, eis relictis effagiunt : pa^tores yero qui suas diAgiint oyes, eas neqi^Kpiam dése^not inuDÎDente ^rkulo^ pro quibus quoque non dubitant propriœ vitœ subireexitium.... Namque si fratres nostros considercmus delinquere, et tacemus ; $i deniqae erràr^,, et hop eofl ad rèctMudtnis semîtam moiiendo revocare conemur, nonne et ipsi delinquimus et errare merjto judicamnr? Etenhn qui negligit cnlpas etnendare, committit. Episl, , m, 4.

' Gaudii repleti immensitate. Episl., \y M, * CircumYallat enim me dolor immanis. Episé., u, 49.

Digiti

XLiv INTRODUCTION.

la gloire de Dieu et le salut des àme$! Quelle charité ardente ! il veut recourir tous ceux qui sont dans lu nécessité ' ; voilà ce que nous montrent presque toutes ses lettres. Ceux donc qui ne voient en Grégoire qu'un homme politique, et qu'un habile diplomate, sont ou de mauvaise foi, ou n'ont jamais lu ses écrits.

Il résulte de ce ^ui précède que Grégoire s'es^ toujours réglé sur les maximes et les décrets de i-antiquité ecclésiastique, qu'il a usé d'une grande douceur envers les infractegrs, qu'il a mis la plus grande circofispection dans la connaissance des délits, qu'il était toujours prêt àpardonner à ceux qui se repentaient de leurs fautes, et qu'il n^ puni qu'à l'extrémité. Ces propositions reposent sur des faits incontestables, nous défions les ennemis de Grégoire d'en contester une seule. Ainsi, comme pontife, bien loin de pouvoir être blâmé, il mérite notre éloge et notre admiration, et peut être proposé pour modèle à tout bon administrateur.

Il nous reste maintenant à parler des prétentions qu'on lui a si souvent reprochées sur

* Omnibas'in necessitate posilis, quantum Deodooante possumus, subvenirc. Epist,, ti, 12.

Digiti

INTftODUCTIOÏf. XLt

les affaires temporelles. Nous entrerons franchement dans la question sans éviter aucune difficulté. Sans doute, quand on Toît Grégoire réclamer la suzeraineté, non - seulement sur le midi de l'Italie, mais encore sur l'Espagne, sur rile de Sardaigne, sur la Hongrie, la Dalmatie, etc., ses prétentions paraissent étranges et ridicules. Fleury en est scandalisé, et nos hommeis du siècle crient à l'ambition. Mais Fleury \ comme bien d'autres, n'a rien compris à l'histoire du xi® siècle. Grégoire proteste dans ses écrits contre les motifs qu'on lui attribue. Comme tous les grands géftries, il n'a qu'une seule pensée autour de laquelle tout vient se grouper comme accessoire, il a un but fixe et invariable, la régénération de la société par le christianisme, et il cherche tous les moyens qui peuvent l'y conduire; s'il rallie donc autour du saint Siège les princes et les rois, c'est pour arriver plui^ promptement à ses vues. Les idées de gloire et d'ambition qu'on Itfi suppose ne sont jamais

* Fleury n^est plus en rapport avec la science actuelle, il a besoin d'ôtre entièrement revu, les faits ne sont pas assez approfondis. C'est encore un ouvrage à faire, et celui qui le fera ren-^ dra un grand service à TEglise.

Digiti

*Lf I INTRODUCTION.

eutrées dans son âme. « Nous aimons mieux; » dil-ily la mort pour votre salut, que toute la » gloire du monde pour votre perte; nous crai- » gnons Dieu, et nous méprisons l'orgueifet les » vaines jouissances du siècle '. »

Telles sont les vues grandes et élevées de Grégoire, et certes isUes sont asse2 généreuses pour qu'on puisse les lui pardonner. Quand on ne le considère pas de cette hauteur, on est incapable de le juger.

Mais revenons plus directement à la question. Pour juger des prétentions de Grégoire, il faut mettre de côté nos idées actuelles, et prendre Celles du siècle où il a vécu. Le droit que Grégoire réclame tient au régime féodal, et n'est autre que celui qu'exerçaient à cette époque tous les seigneurs et tous les souverains. £t: certes il est aussi ridicule de faire un crime à Grégoire 4e réclamer la suzeraineté de la Hongrie et de la Dalmatie, etc., qu'il le serait d'en faire un à

* Magis enim pro vestra salute desidero morteib sùbîre, quam totius mundi gloriam ad vestrum interitum arripere. Deum enim timemus, et ideo superbiam et obleclamenta sœculi parvi pendimus. Episl,,\if 1 . —Voilà Tâme de Grégoire telle qu'on la retrouve dans la plupart de ses lettres. Nous l'exposons aux yeux du lecteur, pour qu'il sache à quoi s'en tenir quand il verra M. Yoigt attribuer tant soit peu d'ambition à Grégoire!

Digiti

INTRODUCTION. Uni

l'empereur d'Allemagne pour avoir prétendu à l'empire de la Bourgogne et de la Lorraine. L'un et l'autre ont les mêmes droits^ qui sont ceux de l'époque. Avant que Grégoire montât au trôné pontifical^ plusieurs souverains, voyant à Rome plus de sagesse, de justice et de lumière, et en même temps une autorité tulélaire, avaient laissé, avant de mourir, leur royaume comnié fief au saint Siège. Grégoire, selon les droits de l'époque, réclamait cette suzeraineté, parce qu'il en avait besoin pour l'exécution de ses plans. Et que l'on ne s'imagine pas que les seigneurs ou les souverains qui firent ces donations aient été conduits par le seul motif de la piété; non, leur intérêt y était aussi pour quelque chose. En se déclarant vassaux du saint Siège, ils s'assuraient à eux-mêmeis et à leurs enfants une puissante protection contre l'usurpation de leurs voisins et contre la rébellion des peuples, qui devenaient plus dociles, ayant dans lé saint Siège une garantie contre l'injustice de leurs souverains. Cette protection était d'une haute importance à cette époque; car l'autorité du saint Siège était alors la seule universellement reconnue, et respectée même par les

Digiti

iLviii INTRODUCTION,

peuples les plus barbares. Chaque fois qu'un usurpateur voulait s'emparer d'un Etat vassal de Rome, le pape l'arrêtait à son entrée, et lui défendait de porter ses pas plus loin. U disait ce que Grégoire VII a dit à Vezelin : « Nous som- » mes fort étonnés qu'ayant promis depuis long* » temps d'être fidèle à saint Pierre et à nous, • vous vouliez maîntenapt vous élever contre » celui que l'autorité apostolique a établi roi en » Dalmatie. C'est pourquoi nous vous défendons, » de la part de saint Pierre, de prendre les ar- » mes contre ce roi, parce que l'entreprise que » vous feriez contre lui serait contre le saint » Siège. Si vous avez quelque sujet de plainte^ » vous devez nous demander justice, et attendre » notre jugement. Autrement, sachez que nous » tirerons contre vous le gk^ive de saint Pierre, » pour punir votre audace et la témérité de tous » ceux qui vous favoriseront en cette entre*^ » prise'.

' Scias nos de prudeotia taa miUtum mirari, ut qui te esse dttdum beato Petro et nobis fidelem promiseris, contra eum quem in Dalmatia regem auctoritas apostolica constituit tu modo conerts insurgere. Qnapropter nobilitatera tuam monemus, et ex parte beati Pétri prscipimus, ut ad versus jam dictum regem deinceps arma capere non présumas : sdens quod quidquid in illum ausus fueris, procul dubio te in

Digiti

INTRODUCTION. xux

Tel était le langage des papes; de là nous ne devons plus être étonnés de la libéralité des princes, elle était intéressée. Tout roi faible, mal affermi sur son trône, sollicitait la dépendance du saint Siège, et la recevait même comme une faveur. Ainsi Démétrius, roi des Russes, envoie son fils à Rome pour prier Gré goire, avec de vives instances, de recevoir son royaume comme fief de saint Pierre. C'est ce que nous voyons par une lettre de Grégoire à Démétrius. « Votre fils, dit-il, visitant les tom- » beaux des apètres, est venu à nous, et nous »a déclaré très-humblement {deifotis precibus) » qu'il voulait obtenir ce royaume de nos mains, » nous assurant que vous approuveriez sa de- » mande. Eu égard à votre consentement, et à » la piété du suppliant, nous nous sommes rendu » à ses vœux, et lui avons accordé Tobjet de ses

apostolicam Sedcm factumm. Si vero advwrsos ipsum alifuid te forte dicis habere, a nobis judicimn debe» expetere, et expectar e justitiam polias quam coatra eom ad injuriam Sedis apostolic» maous taas armare. Quod si te toœ temeritatis non pœnituerit, sed contra mandatum nostrom conlumaciter ire tentaveris, scias indubitanter quia gladium be^ti Pétri ÎD audaciam tuam evaginabimus, et eodem pertinaciam luam et omnium qui tibi in ea re faverint, nisi resipiscas, mulctabimus. EpiU., vu, 4.

,. INTRODUCTION

V sollicitations ^ » La raison de cette démarche du roi des Russes se fait voir dans la même lettre : c'est que le pape lui promet sa protection chaque fois qu'il en aura besoin pour une chose juste ^

Nous pourrions produire un grand nombre de faits de ce genre; mais ceux que nous venons de citer suffisent pour réduire en poussière toutes les déclamations contre l'ambition de Grégoire, et ses empiétements sur les royaumes temporels. On a vraiment bonne grâce de reprocher de l'ambition aux papes ; de l'ambition ! La belle ambition, lorsque les souverains viennent mettre la couronne à leurs pieds, ne pouvant plus la porter, si le pape ne la leur met sur la tête !

^ Filius vester limina apostolorùm vîsilans ad nos veAit, et quod regnum îllad dono sancti Pétri per manus nostras vellet obtinere, eidem beato Petro apostoloram principi débita fîdelitate exhibita, devotis precibus postulavit, indubitanter asseverans illam suam petitionem vestro consensu ratam fore ac stabilem, si apostolrcae auctoritatis gratia ac muDÎmine donaretur. Gujus votis et petitionibns, quia justa videbantur, tum ex consensu vestro^ tam ex devoUone poscentis, tandem assensum prœbuiinus, et vestri regni gûbernacula sibi ex parte ^eati Pétri tradidimus. Epist,, ii, 74.

* Quineliam nos paratissimos esse noverit vestrae no&fli tatis serenitas ut ad qusecnmque justa negotiahujus sedisauctoritatem pro sua necessitate petierit, procul dubio continuo petitionum suariun consequetur efTectum. làid.

Digiti

INTRODUCTION. xi

Mais reprenons notre sujet. Grégoire, comme iious l'avons dit et répété, avait des idées fixes

et invariables, un plan mûri et arrêté. H voulait la régénération du genre humain, et par conséquent l'indépendance de l'Église et de dignes ministres : idée vaste et féconde en résultats. Si Grégoire avait trouvé des souverains dignes d'occuper le trône, la société était sauvée, elle sortait de ses ruines; car il avait tout ce qu'il fallait pour régénérer son siècle, et pour opérer une révolution complète et dans les idées et dans les choses. Mais quels souverains! quels droits ! quelles lois l Le plus fort s'élevait sur les ruines du plus faible. L'Europe était disputée par quelques capitaines barbares, qui n'avaient de roi ou de seigneur que le nom. Us dégradaient leur dignitp par des excès de tout genre, en même temps qu'ils écrasaient leurs peuples. Voici le portrait qu'en faisait Pierre Damien : « Ils s'ar- » rachent, dit-il, leurs propres biens, l'un se jette }) sur l'autre, et comme ils sont renfermés dans '» une même commune, ne pouvant vivre seuls; ils » s'attaquent sans pitié. Et puis, ils s'en vont, la » torche à la main, brûler la chaumière du » laboureur, et verser sur des pauvres la bîlef

Digiti

LU INTRODUCTION

» qu'ils n'ont pu décharger sur leurs ennemis V »

Les rois qui étaient plus puissants étaient aussi plus barbares. On peut en juger par la conduite de Philippe I*', roi de France, qui faisait un trafic honteux des évéchës et des abbayes, et qui poussa le brigandage jusqu*à faire dépouiller des marchands venus de -divers pays à une foire en France*.

Pour Henri, le principal adversaire de Grégoire, c'est M. Voigt qui se chargera de nous le dépeindre, car son livre est autant l'histoire de Henri que celle de Grégoire VII Henri ^, mal élevé, se livra fort jeune aux plaisirs, et devint perfide et cruel, suite ordinaire de la volupté. « J'ai toujours vu, dit J.-J. Rousseau, que » les jeunes gens corrompus de bonne heure, et » livrés aux femmes et à la débauche, étaient in- » humains et cruels ; la fougue du tempérament » les rendit impatients, vindicatifs, furieux : leur » imagination, pleine d'un seul objet, se refusait

» Greg. VII, EpiiL, i, 35; ii, 5, 18.

* À Texemple de tous les historiens, nous nommons Henri indîfféremmBnt roi ou empereur. U était élu roi, et deyait race^ voir du pape la couronne impériale. Les contemporains lui donnent plus comnïunément le titre de roi.

Digiti

INTRODUCTION. uu

» à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié, ni » miséricorde; ils auraient sacrifié père^tnère, et )^ l'univers entier au moindre de leurs plaisirs *. ^ Voilà le portrait de Henri, avec cette différence qu'il était au souverain pouvoir, et qu'il avait la liberté de tout entreprendre et de tout oser. Aussi aucun crime ne lui coûte. Si une femme lui plaity il fait assassiner secrètement son mari, et, après l'avoir déshonorée, il la fait épouser à ses valets. Si un de ses confidents désapprouve d'un seul geste sa conduite, ou découvre un crime qu'il voulait dérober à la clarté du jour, cela suffit pour le perdre. « Il savait cacher sa colère, dit » Fleury, et faire périr les gens, lorsqu'ils s'en » défiaient le moins, et feindre d'être affligé de » leur mort, jusqu'à répandre des larmes ^ » Plus il avança en âge, plus il devint hypocrite, perfide et cruel. On redoute son séjour et même son passage. Bientôt ce ne sont plus des particuliers qui souffrent, ce sont des provinces entités, c'est tout l'Empire. Personne n'est plus en sûreté ni pour ses biens, ni pour sa femme, ni pour ses enfants, ni pour sa vie. Les Saxons, plus particulièrement

• Emile, liv. ir.

* Hitt Ecclés.y 1. Lxi, n. 31.

Digiti

LIT INTRODUCTION

opprimés, ne peuvent plus supporter le joug, ils se révoltent et entraînent les Thuringiens. Une longue suite de calamités s'ouvre par la faute d'un seul homme. Henri est lâche quand il est menacé ou vaincu; vainqueur, c'est un horrible tyraq.Le fer, le feu, le meurtre et tout ce qu'on peut imaginer de plus cruel est employé. Les femmes, les enfants, les vieillards même, deviennent victimes de sa fureur. Un nouveau Néron avait paru dans le monde, et c'est le nom que lui donnent les contemporains *.

On peut bien penser qup celui qui mépri^it ainsi les droits de l'humanité ne respectait guère ceux de l'Église. Aussi, comme dit Fleury, « il donnait les évéchés à ceux qui lui donnaient » \p plus d'argenj, ou qui savaient le mieux flat- » ter ses vices ; et apr^s avoir ainsi vendu un » évêché, si un autre lui en donnait plus, ou louait » plus ses crimes, il faisait déposer le premier » comme simoniaque et ordonner l'autre à sa » place : d'où il arrivait que plusieurs villes avaient » deux évéques à la fois et tpus deux indignes^ »

* ÀQselme de Cantorbéry l'appelle Néron dans une lettre écrite à Valeram, partisan de Henri. «Si certus essem prudentiam vestram non favere successo^i Neronii. » Lib. de Fermentât.

* HUl. Eccléi.y liv. lxi, n. 31.

Digiti

ÏNTRODUCTIOK. hw

Grégoire^ qui voyait depuis longtemps cet état de choses^ gémissait en secret. Saisi d'une profonde douleur, il appelait son siècle un siècle de fer. Mais il n'avait pas moins son idée fixe et invariable, il veut la réaliser et renverser tous l^s obstacles. Il est bien décidé à ne pas s'écarter un instant de ses devoirs, ce à> résister, comme il le » dit, jusqu'au sang, plutôt que de satis&ire aux » caprices dés princes, et que de se jeter avec » eux dans Fabime ^ »

Déjà, étant encore diacre de l'Église romaine^ il donna à Henri quelques avertissements , l'exhortant, comme il l'atteste lui-même, à mener une weplus digne de sa naissance et de son rang^ ; mais inutilement, car Henri n'écoutait que les conseils de ses flatteurs.

Grégoire, parvenu au souverain pontificat, et le voyatit dansunâge plus mûr, espère le ramener; ily met tous ses soins. L'affaire était importante; car Henri était alors le premier monarque de l'Europe, à la tête d'un vaste empire. La Bourgogne, la Lorraine, les Pays-Bas, la Hongrie, la Bohême, la Saxe, la Pologne, tous les Etats du Rhin, une grande par»

tu INTRODUCTION,

tte de l'Italie le reconnaissaient pour leur suzerain. Ainsiy en ramenant Henri, tout était gagne pour la chrétienté. Grégoire, sentant Timportanoe de la chose, s'y applique d'une manière spéciale; que disje? il en fait une étude particulière. Il cherche d'abord à se lier étroitement avec lui. Il lui écrit les lettres les plus douces et les plus afîectueuses : Henri est le plus excellent et le plus cher de ses filsj et s'il lui donne quelques avis, ils sont dict<^s par l'amitié la plus sincère. Mais Henri n'a pas de cœur, ses habitudes criminelles semblaient avoir emporté toutes ses affections.

Grégoire ne désespère pas, il emploie Tinter* médiaire des personnes qui lui sont les plus chères. C'est tantôt sa mère, ce sont tantôt ses plus proches parentes, tantôt ses amis et ses généraux, confidents de tous ses secrets, qui sont char^ gés de lui parler. Henri semble céder, le cœur du pontife est plein de joie, il le félicite ; mais Henri revient bientôt à ses anciennes habitudes.

Grégoire recourt à d'autres moyens, il excommunie des évêques, ses amis, qui avaient reçu leur dignité de ses mains. Henri laisse faire, mais sans profiter de l'avertissement.

Grégoire ne désespère pas encore, il redouble

Digiti

mTRODUCTiON. Lvît

ses soin»; $adbant que Henri était guerrier^ il tente sod jeune cœur^ s'insinue dans son esprit et lui propose une croisade'. Mais Henri n*y rë* pond paS) il semble mieux aimer se souiller du sang de ses sujets que de s'illustrer dans une guerre lointaine.

Grégoire, ayant épuisé ses moyens de douceur, emploie la sévérité; il ménage encore l'empereur, mais il fVappe autour de lui. Cinq officiers de sa maison sont excommuniés pour avoir vendu les dignités ecclésiastiques. La leçon était forte, Henri ne la comprend pas, ou ne veut pas la comprendre.

Grégoire, ayant échoué, revint encore une fois à la douceur. Henri avait marqué quelques dispositions vers le bien, du moins il n'avait pas soutenu les évéques frappés par le saint Siège, tels que celui de Bamberg, Grégoire s'empresse* de le féliciter, il l'encourage, il lui donne des éloges.

Mais Henri n'était pas sincère; il va d'une usur* pation à l'autre, il donne un nouvel évéque à l'Eglise de Milan, lorsqu'il y en avait déjà deux.

* Si, comme on en convient aujourd'hui, les Croisades ont été utiles au commerce, aux arts et à la ciyilisation, c'est à Grégoire qu'en appartient la première idée.

• Epist.y m, 3.

lYui IKTRODUCTIOIf.

Cependant, n^ayant pas encore entièrement soumis les Saxons, et ne voulant pas avoir sur les bras deux ennemis à la fois, il écrit à Grégoire une lettre hypocrite. Grégoire ne se trompe pas sur ses intentions 5 quoique fortement blessé, il lui répond encore avec la plus grande douceur ^

Henri, une fois vainqueur des Saxons, ne connaît plus de mesure. Il lève le masque en foulant aux pieds toutes les règles de l'Eglise. Il nomme aux sièges vacants selon ses caprices, ou selon ses intérêts. Tous les jours un nouvel outrage e&t porté au saint Siège. De plus, par ses ordres ou du moins avec sa participation, le pape est maltraité jusque sur l'autel. Il est arrêté, prisonnier, et sur le point d'être amené à l'empereur. Grégoire reste calme, il évite tout éclat, il se contente d'avertissements, donnés cependant avec fermeté et dignité ^

Enfin les princes saxons, gémissant sous la plus horrible oppression, vaincus et retenus prisonniers contre la foi des traités, s'adressent au pape comme à leur seul sauveur. Us lui exposent les plaintes les plus graves contre Henri, et le sup^

• Episl.y III, 7.

« Epist,, m, 10.

Digiti

INTRODUCTION. ux

plient de se servir de l'autorité qu*il a de constituer les rois* et de mettre un autre empereur à la place de celui qui s'était rendu si indigne du trône. Ils lui rappellent en même temps que l'Empire n'est qu'un fief de la ville éternelle*.

Cette demande des Saxons nous parait étrange. Ils reconnaissent au pape le pouvoir de déposer iin empereur, et d'en nommer un autre à sa place. Nous ne voulons pas entrer un instant dans les débats qu'a soulevés cette question ; mais nous constatons un fait, c'est qu'au moyen âge les papes croyaient avoir le pouvoir que lui attribuent les princes allemands, et ce pouvoir était reconnu des peuples et des souverains. Ceci est un fait incontestable, avoué par tous ceux qui connaissent l'histoire du moyen âge, lors même qu'ils sont ennemis de la papauté.

<c Tout prince, dit méchamment Voltaire, qui » voulait usurper ou recouvrer un domaine, s'a- » dressait au pape comme à son maître... Aucun » nouveau prince n'osait se dire souverain, et ne «pouvait être reconnu des autres princes sans

* Oportere RomsD jus suum in coQStitaendis regibus reddî. Auclor Vilœ Henrici.

^Proponunt deinde imperium esse benefîcium urbis seternie. Avet\(.

Digiti

tx INTRODUCTION.

» la permission du pape; et le fondement de toute » rhistoire du moyen âge est toujours que les » papes se croient seigneurs suzerains de tous » les Etats, sans en excepter aucun K »

A part quelques exagérations, le fait est vrai, et nous voyons par la demande des Saxons que ce ne sont pas seulement les papes qui croyaient avoir ce pouvoir, les peuples le croyaient aussi. Nous disons, de plus, que ce pouvoir était reconnu des souverains eux-mêmes, lorsqu'ils avaient d'ailleurs le plus grand intérêt à le contester.

Ainsi, Henri lui-même, comme nous le verrons plus bas, ne nie pas ce pouvoir; il en conteste seulement la justice. Plus tard, il Tinvoque contre Rodolphe^ et promet par ses ambassadeurs de se soumettre à la future décision du pape.

Après moins d'un siècle et demi. Innocent III

ayant prononcé en 1211 une sentence de dépo*

sition contre Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, et

transféré ce royaume à Philippe-Auguste, roi de

France, celui*ci s'empressa de reconnaître les

droits du pape, et prit aussitôt les armes pour les

soutenir ^.

' Essai sur les m(Burs, t. m, ch. 64. » Fleury, Hist., liv. lxxvii, n. 5.— Daniel, Hisl. de France, t m, année 1211. — Velly, Hist. de France, t. m, p. 468.

Digiti

INTRODUCTION. lxi

« Le lecteur, fait observer Lingard à celte oc- » casion \ a vu plus haut qu'Innocent fondait ses » prétentions sur le droit qu*il avait de pronon- » cer quand il s'agissait du pëché, et de l'obliga- » tion qui résulte du serment. Cette doctrine, M quelque contraire qu'elle pût être à l'indépen- » dance des souverains, /ut soui^ent admise par » les soui^enuns eux-mêmes. Ainsi, quand Ri- » chard V^ fut réduit en captivité par l'empereur, » en 1 192, sa mère Eléonore sollicita à plusieurs » reprises le pape d'obtenir l'élai^issement du » prince anglais, en vertu de t autorité qiiil a\>ait » sur tous les princes temporels *. Ainsi Jean lui- » même, comme nous l'avons vu, invoqua le se- » cours de cette même autorité pour recouvrer la » Normandie,don t le roi de France s'était emparé.»

Innocent III ayant excommunié et déposé l'empereur Othon IV, le roi de France et les princes allemands choisissent à sa place Frédéric II, roi de Sicile ^.

* Eût, d'Angleterre, t. m, année 1213; note.

^V^^mefyFœd£ra,c(mveniionesetactapublica, Lond., 170i.T. i, p. 72-88. — Fleury, H%$i. ecclés,\ liv.Lxxiv, n. 41.— Michaud, Bist, des eroisadeê^ t. ii, p. 533. — Bibliothèque des croisades, deuxième partie, p. 862.

» Daniel, Bist.de France, t. m , année 1210, p. 551. — Bossuet. Abrégé del'hist, de France, année 1206.

Digiti

wif INTRODUCTION.

Ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228,' saint Louis, ce roi si juste, consulté sur ce sujet, fit représenter au ^apefquesi F empereur aidait réelle-ment mérité et être déposé j il n! aurait dû F être que dans un concile général * , c'est-à-dire, comme le fail observer le comte de Maistre, par le pape mieux informé.

Et lorsque Frédéric fut excommunié et déposé dans le concile de Lyon, ses envoyés ne contestèrent pas les droits du pape; îb se contentèrent d'en appeler au pape futur^ et à un concile plus général ^

Nous ne voulons pas parler ensuite de la déposition de plusieurs rois et princes vassaux de Rome. Le droit qu'avaient sur eux les papes était celui de l'époque, et n'était contesté par personne. Ainsi il est certain que le pouvoir des papes sur les affaires temporelles était reconnu des souverains. Ce fait incontestable est avoué par tous ceux qui connaissent le moyen âge, quelles

* Si Fridericus ab apice imperialî, meritis exigentîbas, depouendus esset, nonnisi per générale concilium cassandns judicaretur. Matthieu Paris, HUt, AngL, ad annwn 1239, p. 464^, édit. Lond. 1686.

* Mox ad futurum pontificem et concHium fulurûm generalias àppellarent. Ibid., p. 666.

Digiti

INTRODUCTION. lxii^

que soient d'ailleurs leur haine ou leurs préventions.

« Malheureusement, dit un écrivain dont Ta- » nimosité contre les papes est bien connue, » presque tous les souverains, par un aveugle- ^ ment inconcevable, travaillaient eux-mêmes à » accréditer dansropinion publique une arme qui » n'avait et qui rie pouvait avoir de force que » par celle opinion. Quand elle attaquait un de » leurs rivaux et de leurs ennemis, non-seule- » ment ils l'approuvaient, mais ils provoquaient » quelquefois l'excommunication, et, en se char- » géant eux-mêmes d'exécuter la sentence qui dé- » poùillait un souverain de ses Etats, ils soumety> taient les leurs à cette juridiction usurpée ^ »

Fleury, qu'on n'accusera pas non plus de trop favoriser la papauté, dit : « Depuis que les » évéques se virent seigneurs et admis en part » du gouvernement des Etats, ils crurent avoir,^ » comme évêques, ce qu'ils n'avaient que comme » seigneurs; ils prétendirent juger les rois, non- » seulement dans le tribunal de la pénitence^ » mais dans les conciles ; et les rois, peu instruits

* Lelirês tur rhiilùire, t. lï, lelt. xlî, p. 413, in-S».

Digiti

LUT INTRODUCTION

» de leurs droits, n'en disconvenaient pas, comme » je Tai rapporté, entre autres, de Charles le Chauve » et de Louis d'Oulre-Mer ^ »

On voit que tous conviennent du fait. Ni les rois, ni les peuples ne contestent le pouvoir des pontifes : mais est-ce à l'ignorance ou à l'aveu* glement des souverains qu'il faut l'attribuer? A qui le persuadera-t-on ? Les princes n'étaient ni aveugles, ni ignorants; ils connaissaient fort bien leurs droits, et, non contents des leurs, ils s'at* tribuaient quelquefois celui des autres. Bossuet^ a bien mieux jugé : il nous révèle la vraie cause de la puissance des évéques et des papes sur les affaires temporelles. Cette cause est extrêmement honorable à l'Eglise.

« Tout le-monde sait^ dit-il, quel était, dès les » premiers siècles de l'Eglise, le crédit des évé^ » ques dans les affaires même temporelles ; et » sans entrer dans les détails de toutes les lois » des princes qui le prouvent, il ne faut, pour s'en » convaincre, que lire dans le code de Justinien » l'article intitulé : De [audience des éiféques; Ton » verra combien les évéques étaient puissants,

• Discours m sur l'hist. ecclés., n* x.

« Défense de la déclaration du clergé de France, liv. ii, ch. 36.

INTRODUCTION. «v

x> lorsqu'ils ne se mêlaient pas encore des affaires » publiques.

» Les secours même temporels qu'ils donnaient » avec une charité vraiment paternelle aux peu- » pies confiés à leurs soins, les faisaient regarder, » non - seulement comme l'ornement, mais en^- » core comme les protecteurs et les soutiens de » l'Etat ; de sorte que les rois et les peuples, pé- » nétrés pour eux de respect»et de vénération, » leur donnèrent un rang considérable dans la » société, et les mirent à la tête des grands. Plu- » sieurs même danis la suite devinrent seigneurs » et princes temporels de leurs villes. Cette puis- » sance ajoutée à l'ordre des évêques, et qui tire » la source du respect qu'on avait pour leur di* »gnité, est d'une espèce très-différente de celle » qu'ils possédjaient dès le temps de l'institution » du sacerdoce. »

Bossuet l'appelle accessoire^ accidentelle^ qui n^est venue qu'après coup^

« Plus les papes, continue-t-il, comme succès-" » seurs de S. Pierre, et évêques de la capitale D du monde, étaient élevés en dignité, n'y ayant ;> que Jésus-Christ au-dessus d'eux, plus aussi ils ï> acquirent à un haut degré cette puissance

Digiti

LXTi INTRODUCTION.

9 accidentelle et accessoire. Le saint Siège com- X» mença donc à avoir de l'autoritë, non -seule- » ment dans les affaires ecclésiastiques^ qui sont » naturallement de son ressort, mais encore dans » les affairas civiles ; et cette autorité s'accrut » lorsque les empereurs, dont la puissance était » preso[ue anéantie en Occident, n'y purent plus » soutenir leur dignité que par la fidélité et le » respect que les pSi>es conservaient pour eux \ » Bossuet reconnaît donc aussi l'accroissement de la puissance temporelle des papes, il en assigne la véritable cause, c'est que les princes ne pouvaient plus soutenir leur dignité sans la protection des papes. Ils étaient contents d& pou-* voir recevoir la couronne de leurs mains, autrement ils n'auraient pu,r ni monter tranquille-' mentsnr le tr6ne, ni s'y conserver; car, comme nous l'avons déjà dit, dans ces temps d'anarchie universelle, où chacun s'élevait sur la ruine des autres, où les peuples ne respiraient qu'nsurpaftions, que ravages et meurtres, tine ^eule auterité forte et stable était restée debout, <5eHe des papes, et celle-là était tellement respectée, qu'^on obéissait à des enfants, à des hom-

' Défense de ïa âécUnTc^ du clergé de France, Hv. H, ch^36.'

Digiti

INTRODCCTIOrr. LXTii

toes quelquefois peu honorables. Les rois, ris-* quant donc d'être égorgés, lorsque leur^lévation n'avait pas reçu le sceau du saint Siège, s'empres* ^rent de se mettre àTombre de sa protection.

« Les souverains euK-mémcs, dit un jtu'iscon- » suite i^iKxlerne qui a fait une étude sérieuse de 3» la jurisprudence du moyen âge, trouvaient leur » avantage (dans la grande autorité du dei^é), » Les grands de l'État étaient d'une indocilité » extrême : ils se pliaient avec peine aux lois de » l'obéisi^nce... Pour aiS^mir leur trône et se » garantir des insultes auxquelles ils étaient con- » tinuellemeïkt exposés, hs rois furent forcés de se fk jeter dans iés brds des ecclésiastiques^ p^rmi » lesquels ils trouvèrent des sujets plus éclairés 9 et plus soumis. Leurs lumières étaient d'ailleurs

V utiles dans toutes les parties de l'administra* *) tion, où il fut nécessaire de les employer. L'in- » fluence du dergé servait l'autorité royale sans » la mettre en danger... De toutes ces circon-

V stances vinrent le crédit dont le clergé jouit » dès les premiers instants de la fondation des 9 moruirchies de t Europe^ l'inspection qu'on lui » donna sur les juges civils, l'autorité qu^il exerça » dans les différentes parties de Tadministratioil

Digiti

LXYiii INTRODUCTION.

» publique^ dont les véritables règles n*étaîenl » connues que de lui. De là encore l'usage fréquent 9 des ^ines canoniques, qui pouvaient seules » imposer à des hommes qui bravaient toutes les 9 autres ^ »

Vous entendez la véritable cause de Tautorité ecclésiastique dans l'ordre temporel. Les peuples

et les seigneurs étaient rebelles à leurs rois, et obéissaient aux évéques et aux. papes. Les souverains se jetèrent donc dans leurs bras pour assurer leur tr6ne. De là les papes devinrent grands et puissants, médiateurs entre les souverains, entre les peuples et les rois, et juges en cas de contestation. Us acquirent une espèce de suzeraineté sur tous les Etats chrétiens. Ils étaient les soutiens de la monarchie, et lui servaient de contre-poids lorsqu'elle voulait s'égarer ; et, sous e rapport, ils ont rendu à l'humanité des services immenses, qui d'ailleurs ont été appréciés par les hommes éclairés de toutes les opinions.

ce Le pouvoir papal, dit un ministre protestant, » disposant des couronnes, empêchait le despo- » tisme de devenir atroce ; aussi, dans ces temps

• Bernardi, de V Origine et des Progrès de la législation fran^ çaise. Paris, 1816. In-8«. Liv. i", ch. ii, p. 71-75,

Digiti

INTRODUCTION. lxix

» de ténèbres, ne voyons*nous aucun exemple » de tyrannie comparable à celle des Domitien » à Rome. Un Tibère était impossible ; Rome l'eut ^> écrasé. Les grands despotismes arrivent quand » les rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus » d'eux; c'est alors que l'ivresse d'un pouvoir » illimité enfante les plu« atroces forfaits *. »

3» Dans le moyen âge, dit un célèbre publiciste » également protestant, où il n'y avait pas d'ordre » social, la papauté seule sauva peut-être l'Europe » d'une entière barbarie; elle créa des rapports » entre les nations les plus éloignées ; eUe fut un » centre commun, un point de ralliement pour i> les Etats isolés... Ce fut un tribunal suprême )> élevé au milieu de l'anarchie universelle, et » dont les arrêts furent quelquefois aussi respec- » tables que respectés. Elle prévint et arrêta le ^) despotisme des empereurs, remplaça le défaut y> d'équilibre^ et diminua les inconvénients du » régime féodal*. » Tout le monde connaît le sentiment de Leibnitz à ce sujet.

Voltaire lui-même, malgré toute sa haine

* Essai sur V Histoire du christianisme, ^arCh. Coqverel, p.75.

* Ancillon^ Tableaudes révolutions du système politique deVEu* rope depuis la' fin du xv* siècle. Ititrod., p. 133 et 157.

Digiti

uuc INTRODUCTION.

contre la papauté, est forcé d'avouer les avantages d'un tel régime.

« L'intérêt du genre humain demande un frein 9 qui retienne les souverains, et qui mette à cou- » vert la vie des peuples; ce frein de la religion » aurait pu être, par une convention universelle, » dans la main des papes. Ces premiers pontifes, » eti ne se mélatit des querelles temporelles que » pour les apaiser, en avertissant les rois et les » peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs » crimes, en réservant les excommunications 3» pour les grands attentats, auraient toujours été » regardés comme les images de Dieu sur la terre. » Mais les hommes ne sont réduits à n'avmr pour » leur défense que les lois et les mœurs de leur » pays : lois souvent méprisées, mœurs souvent » corrompues * »

Eh bien ! ce qui, selon Voltaire, aurait pu être, par une convention universelle ^ dans la main des papesy y était au temps du moyen âge. Des faits incontestables nous le prouvent. Observons en passant que Voltaire, peut-être sans le savoir, fait l'éloge le plus parfait de Grégoire VII; car ce pontife ne s'est mêlé des querelles temporelles que

* Essai sur les mmtrsy t. ii^ ch. 60 ,

Digiti

INTRODUCTION. lxxi

pour les apaiser^ il a averti les roit et les peuples 4e leurs devoirs^ il a repris leurs crimes^ et «réservé l'excommunication pour les grands att<»ntats ; il doit donc être regardé comme X image tle Dieu sur la terre»

Mais reprenons notre sujet. Grégoire VII estil le fondateur du pouvoir dont nous venons de parler? Non, il existait avant lui. Sans doute il en a fait une plus rigp>uii;#use application à cause des circonstances où il s'est trouvé ; mais il n'en çst pas l'auteur. Cest ce qu'ont fait encore observer tous ceux qui ont étudié Thii^tôire du moyen âge.

Eleurj noas dit qu'au temps de Grégoire ofi. fiait géneralepient préverm de ces maximes^ et que les papes apaient commencé plus de deux cents ans aupara^^jmtà vouloir régler par autorité, les droits des couronnes ^

L'historien moderne des croisades^ dont le témoignage est d'un sî grand poids quand il s'agit de cet ta. époque^ fait la même observation. <ïTout le monde sait, dit- il, que l'autorité » des successeurs de S. Pierre avait déjà fait V d'immenses progrès avant les croisades ; 1^

' Flettty, Troisième discours, li<» 18.

Lxxii lï^TRODtJCTiON.

» tête des plus puissants monarques s'était déjà » courbée devant les foudres du Vatican ; et déjà » la chrétienté semblait avoir adopté cette maxime » de Grégoire VII, que le pape, en qualité de vicaire » de Jésus^Christ , déçoit être supérieur à toute puissance humaine ^ »

Mais trouvons-nous dans l'antiquité catholique quelques vestiges ^ui aient pu autoriser les historiens à parler de la sorte? Oui certainement, les monuments ne nous manquent pas.

S. Grégoire le Grand, vers la fin du vi* siècle, accordant un privilège à l'hôpital d'Autun, s'exprime ainsi : « Si quelqu'un, ou roi, ou évêi> que, ou juge, ou séculier, ose, avec connaissance » de causej donner atteinte à ce privilège, qu'il » soit privé de toute puissance et de toute di- » gnité •. »

Bossuet nous dira que Grégoire le Grand, en portant de décret, agissait de concert avec les princes qui voulaient rendre le privilège plus durable; itnais cela né prouve pas moins que

' Michaud, Hisl, des croisades, t. ti, p. 225.

* Si quis vero regam, sacerdotum, judicum, personarumque secularium, hanc constitutionis nostrœ paginam agnoscens, contra eam venire tenta verit, potestatis honorisque sUi dignitate ca-* i'eat. Gregor., lib. xi, cpist. x. Labb., ConciL^ t. v, p. 1518.

Digiti

INTRODUCTION. lxxuI

les princes consentaient dans certains cas à se laisser déposer par les papes.

Au commencement duviii® siècle, vers Tan 71 4> Grégoire II dit dans sa première lettre à Léon risaurien : « Vous devez savoir et ne pas douter » un moment que les pontifes romains ont été » dans tous les temps les médiateurs et les arbi- » très de la paix entre l'Orient et TOccident, » dont ils sont en quelque sorte le mur mitoyen » qui unit ces peuples entre eux^ et que sans eux » les empereurs vos prédécesseurs auraient eu » bien de la peine à parvenir à la paix ^ »

Voilà des monuments authentiques qui nous montrent que dans les premiers temps les papes exerçaient déjà un grand pouvoir siir les affaires temporelles. Ce pouvoir ne fit que s^accroître surtout en Occident, et il termina par faire partie de la constitution des Etats, Henri lui-même nous en fournit une preuve convaincante. Dans le tenips de ses plus forts démêlés avec Grégoire VII, il lui dit ': « Tu m as attaqué, moi, qui, quoique indigne,

* OçeiXeiç «yvôvai icat wXTipoçopviôïivai, iri oi d^xii^itçy o? xaxà xatpov fe'v P(dp.y) ^là TYiv etpy)vviv xaûe^ovrai ttoç àvaxoX^ç xal tviç ^ùoecdç ji.6ao- 'r&ix,ov xai pi.ecjoçpa'ypt.a TUvxavovTsç, tyjv eipviVYjv gpa6eou(jt,>cai ot Trpo coi> paaiXeîç toutov eixovxbv à-^tova tviç eipYivriç. Labb., ConciL, t. VII, p. 20»

Digiti

jutiiT INTRODUCTION.

» suis consacré comme roi> et qui en cette qua-? » Htë ne puis être déposé pour aucun autre n crime, si ce n'est que j'abandonne la foi '. )»

Hçnri avoue donc qu'il peut être déposé s'il abandonne la foi j mais ^Iler contre les constitu? lions de l' Eglise, fouïér ouvertement aux pieds les décrets du saint Siège, n'était-ce pas abandonner la foi ? Ainsi, de l'aveu de Henri^ Grégoire avait le droit de le JMger. Cet aveu nous montre eh oulre que le pouvoir que s'attribuaient les papes est antérieur au temps de Grégoire VIL

Nous voyons des çlioses semblable^ dans lés constitutions de plusieurs autres Etats. Le concile de Tolède, l'an 638, plus de quatre siècles avant Grégoire, décide, en présence du roi d'Espagne et des princes, qu'à l'avenir aucun roi ne monterait sur le trône avant qu'il eût promis avec serment, entre autres conditions^ celle de ne pas^ laisser violer l'unité catholique^.

* Cette lettre se trouve dans raanaliste saxon, et dans l-^ù-r toire de Henri, chez.Urstitias. Elle sera rapportée dans cet ouvrage.

» Quisquis succedentium temporum regnj sortilus fuerit. apicem^non ante conscendat regiam sedcm, quam inter reliqua conditionum sacràmenta {ou, selon une autre version, intcr reliqûas conditiones sacraracnto ) px)11icitus fucrit, non pcrmissurùm eos (subdilos) violare fidem caCholicam. Labb., Concil., t. V, p. 1713. — Histoire d'Espagne, par Mariana, liv. i, n° 32

Digiti

INTRODUCTION. lx:it

Mais si le roi ne pouvait pas monter sur le trône sans contracter cette obligation^ il est bien clair qu'il pouvait être déposé lorsqu'il la violait, ou lorsqu'il agissait lui-même contre Funité catholique.

Les lois anglaises établies vers Tan 1050 par Edouard le Confesseur^ et confirmées par Guillaume le Conquérant, déclarent expressément la déchéance d'un roi qui refuse à l'Eglise le respect et la protection qu'il lui doit \

L'aveu non suspect de Henri, et celui de Frédéric II ne laissent pas le moindre doute que les lois de l'Allemagne ne fussent les mêmes, et qu'un empereur qui se mettait en rébellion ouverte contre l'Eglise ou le saint Siège, n'encourût, par la constitution de l'Etat, la peine de déposition ; et cette remarque n'a point échappé à de judicieux interprètes^.

' « Rex aiLtem,qni vicarius summi Régis est, ad hoc est constitulus» ut regnum terrenum» et populum Domîni, et super omnia sanctam veneretur Ecclesiam ejus, et regat, et ab înjuriosis defendat, et maleficos ab ea evellat et desiruat, et penitus disperdat. ftuod nîsi fecerit, nec nomen régis in eo constabit, verum/ testante papa Joanne, nomen régie perdit, n (Labb., Concil., t w, p. 1023. — Hardouin, t.. vi, p. 988.) Le tjCxte de ces deux éditions est parfaitement conforme à celui des lois anglaises, publiées par les savants jurisconsultes Spelman etAViikins. Voy, Spelman, Codex legum Àngliœ. Lond., 1639, in-f ; — Wilkins, Leges anglo-saœonicœ, Lond., 1721, in-f '.

» Isla lege, dit à cette occasion un célèbre critique, licet pro-

Digiti

tMvi INTRODUCTION.

Laissons dire à Bossuet que ces décrets ne s'é* taient pas faits en vertu des clefs^ nous n'entrons pas dans cette question ; nous nous contentons de constater un fait^ et Bossuet ne le nie pas : « Toutes j» ces dispositions, dit-il, ne se faisaient point en » vertu du pou voir des clefs, maïs parla concession » des princes, sans laquelle de pareils décrets eus- » sent été nuls.... Si donc plusieurs princes re- » connaissaient alors qu'ils pouvaient être dépa-- » ses par F Église (pour des crimes d'hérésie et » d'apostasie)) ce n'est pas qu'ils reconnussent » dans les évéques aucun pouvoir de régler les » choses temporelles, mais les princes poussaient » la haine de l'hérésie jusqu'à se soumettre vo- » lontiers aux peines les plus rigoureuses, s'ils » étaient assez malheureux pour s'en laisser in- » fecter^ »

Voilà des preuves plus que suffisantes pour justifier la conduite, je ne dis pas de Grégoire VII,

prium ejus Ibntem nequeam producere, viv^)ai olim Romawum imperium; ideoque Romani pontiûces, antequam ad angusti principis procédèrent exauctorationem , excommunicationem prxmittebant. Christiani Lupi SchoHa in Gregorii VII dictatus> canone 12 , t. iv, p. 457.

* Défense de la déclarât., liv. iv, chap. 17 et 18.

Digiti

INTRODUCTION. lxiyii

mais de tous les papes qui, au moyen âge, se sont servis de la même autorité.

Mais portons nos investigations encore plus loin, et nous trouverons que les papes avaient sur l'empire d'Allemagne un pouvoir spécial qui faisait partie du droit public. D'abord les princes saxons, en s'adressant au pape, de concert avec une multitude de Lombards, de Français, de Bavarois et de Suèves, disaient « qu'il ne convenait pas qu'un prince aussi » méchant, et plus connu par ses crimes que par » son nom, portât la couronne, surtout n'ayant » pas reçu de Rome la dignité royale; qu'il était » à propos de rendre à Rome son droit d'éta^ » blir les rois, et qu'ainsi c'était au pape et »à la ville de Rome de choisir, par le conseil » des seigneurs, un prince que sa bonne conduite » et sa prudence rendissent digne d'un si grand » honneur ^p Et, comme nous l'avons vu, ils

■ «Non decere (Henricam IV) tam flagitiosum/plus notum crimine quam nomine, regnare, maxime cum sibi regiam dignitatem Roma non contulerit; oportere Romœ suumjus in cùnslituendis reçibus reddi : providerent apostolicus et Roma, ex con^ silioprincipum, cujus vita etsapientia tanto honori congrueret.» (Àpolog, Henrici IV, apud Urst, p. 382.) Ces paroles sont d'autant moins suspectes qu'elles viennent d'un apologiste de Henri,

Digiti

Uxviit IiNTRODUCTlON.

ajoutèrent que l'Empire était un fief de la ville

iéternelle.

D'après ce témoignage, Rome conférait la dignité royale, et avait le droit de choisir ou de déposer, de concert avec les princes, le» rois de l'empire germaniquie. On sait que Bellarmin et Baronius font remonter ce droit presque à la naissance de l'Empire, en 996. Ce qui prouverait que les empereurs allemands furent dès le corn-* mencement de la monarchie soumis au souverain pontife dans Tordre temporel.

Mais nous avons des monuments qui montrent que le droit des papes est antérieur à cette époque. Ainsi, les princes allemands ayant éln^ après la mort de l'empereur Arnpuld, pour roi, le jeune Loiiis, fils légitime de ce prince, écrivî-^ t^nt au pape Jean IX, l'an 901, s'excusant d'a^ voir été obligés, pour des raisons d^État, d'agir sans son ordre et sans sa permission, et le priant très-humblement de confirmer leur choix ^

' Sed cur hoc sine veslra jmsione et permissione factam sit, vestram haud dubitamus latere prudentiam. NuUa scilicet aliâ causa actum constat, nisi quia paganis inter ,nos et vos consisteotibus, impeditum est iter nostrum ad sanctam matrem Eccleéîam nostramRomanam sedem : sed quia tandem Dccasio et tempus advenit, quo nostra epistola vestros ibtutibus pr<»sentaretur t

Digiti

INTRODUCTION. Uirt

Des écrivains postérieurs viennent confirmer le même fait. Godefroi de Viterbe, historien du temps de Paschal 11^ le troisième successeur de Grégoire VU, place ces paroles dans Ja bouche des papes en parlant aux empereurs: m Nous » vous avons donné Tempire, et vous nous avez » donné peu de chose ; sachez que si vous poswsedez la dignité d'entpereur romain, c'est par » notre autorité '. »

Selon le rapport de Radevicus, on voyait au palais ue Latran un tableau représentant le couronnement de Tempereur Lothaire de Saxe, avec cette inscription : « Le roi s'arrête à la porte, où it » jure de conserver à Rome ses privil^es ; il fait » ensuite hommage au pape en qualité €le vassal^ » et enfin reçoit de lui la couronne^. »

Arnolphe, évêque 4e Lizieuxy proponçant,- Tan 1163, un discours dans un concile a Tours,' parle ainsi de Tempereur : « Frédéric a encore

l^egaInllS, Dostram communem constitationem, yestrœ dmnina- Itonû benedictione roborari. Labb., dmeil,, t. ix, p. 497. * ImperiuiB dedimns, ta pauca dédisse videris. Imperio nostro, Cœsar romanus haberis.

(Gotf.Viterb., Cfcron.) ^ Rex venit ante fores jarans prias nrbis honores. Post homo fit papae, sumit quo dante coronam.

(Radevic, de Gest, Frid. I, Ub. i, c, x; Urst., p. 482.)

Digiti

wx INTRODUCTION.

» une raison particulière de reconnaître la supré* » matie de l'Eglise romaine; ce qu'il ne peut refu- » ser, sansserendre manifestement coupable d'in- » gratitude; puisque l'histoire nous apprend que » ses prédécesseurs n'ont reçu l'empire que de » la seule grâce de l'Église romaine, et que par » conséquent les empereurs n'ont d'autorité » qu'autant que cette Église a bien \oulu leur »en accorder ^ w

Peu de temps après ce concile, Innocent III déclara que les princes électeurs n'avaient reçu que du saint Siège le droit et élire Vempei^ur^ et que le pontife romain pouvait rejeter l'élu, s'il était indigne de l'empire^. « Ainsi, dit Bossuet, par- » lait Innocent III en faveur de Frédéric II, et ce » prince, en reconnaissant ces droits du pape, » reconnaissait aussi celui de le déposer^. Ajou- » tez, dit le même Bossuet, que depuis longtemps

* Praeterea specialem causam habet qua sanctam Romanam Ecclesiam dominam recognoscere débet : alioquin manifeslissime polerit reas ingratitudinis apparere. Si enim ad veteres recurramus historias, eertum erit praedecessores ejus imperium non de alio Jure, quam de sola sanctœ Romanae Ecclesise gratia percepisse. Labb., ConciL, t. x, p. 1415.

* Cap. Venerabilem XXXIVy lib. i, lit. vi de eleclione, apud Cregor. IX.

* Déf. de la décl,, l iv, ch. 9.

Digiti

INTRODUCTION. lkii

j» les empereurs faisaient aux papes un serment » que les pontifes romains prétendirent dans la » suite être un vrai serment de fidélité. Tout le » monde convient qu'il marquait au moins une » grande soumission. » Bossuet conclut de tout cela : ce Puis donc que les papes s'attribuaient ces » privilèges, qui, loin d'être contestés, étaient uni- » versellement regardés comme réels, il n*est pas » étonnant qu'ils prétendissent aussi avoir le » droit de déposer un empereur infidèle à ses » serments, et à ce qu'il devait au pape dont il le- » nait l'empire '• »

Bossuet d'ailleurs n'a jamais contesté un seul instant les droits des papes sur l'empire d'Aile* magne : « Tandis que l'Allemagne, l'Angleterre et » d'autres pays, dit-il, s'' étaient soumis au pape jypour le temporel^ les Français croyaient que la » dignité et la liberté du royaume de France » avaient été maintenues par nos rois au-dessus » de celles des autres royaumes ; également chré- » tiens et puissants, les rois de France étaient «plus soumis que personne au souverain pontife » dans les choses spirituelles ; mais, à l'égard du

• Défense de la déclarât., liv. iv, ch. 9,

loxB INTRODUCTION.

n temporel, ils ne s'étaient aucutiement soumis à

»6on autorité ^ »

Les auteurs modernes qui ont écrit sur l'Allemagne au moyen âge ont aperçu le même droit» Pfeffel nous fait observer que les principes et la conduite de Grégoire VU étaient favorisés par la persuasion où ton était a,lorSj que F Empire était un fief du saint Siége^ persuasion que les empereurs eux^^mém^s JavoHsaient par la délicatesse singu^ Hère qu'ils aidaient de ne prendre le nom ^empe^ reurs qu'après auoir été sacrés et couronnés une seconde fi}is par les sousferains pontifes^.

Ëichhorn, le savant et renommé protestant Ëichhorn, résume à peu près en ces termes le système du droit publie d^ l'Allemagne au moyen » âge : « La chrétienté, qui, d'après la destination 3» divine de l'Eglise, embrasse tous les peuples de » la terre, forme un tout dont le bien-être est à la » garde Au pouvoir que Dieu lui-même a donné à

1 Défense de la déclâr*, part. I., liv. m, cb. 34) à la fin. ' Histoire d'Allemagne, 1. 1, p. 229 et 259. Ne pas prendre le^ titre d*entpereur^ avant d'être sacré à Rome, n'était pas tout à fait une affaire de délicûlésêé. Le droit publie de l'époque réBer-* vait au pape seul le droit de conférer ce titre. Voyez le Droit ^ Saxon, liVr m, art. 52; dans Eichhorn, D^r^e/k^ SiaaU und Rechtsgeschichte, t. ii, p. 364, 4' édition.

Digiti

INTRODUCTION. lmk

» certaines personnes. Le pouvoir est de deux sor- » tes^ le spirituel et le temporel. L'un et l'autre » est confié au pape ; c'est de lui que l'empereur^ » en qualité de chef visible de la chrétienté pour 3» les affaires du siècle, et que tous le» princes en » général, tiennent le pom^îr temporel. IjefC deux » pouvoirs doivent se prêter un mutuel appui, i Tout pouvoir vient donc de Dieu, vu que l'État » est d'institution divine. Mais le pouvoir spiri- » tuel n'appartient qu'au pape seul, qui en corn*- » munique une partie aux évéques, comme à ses » aides {adjutores\ pour l'exercer sous lui '• »

Les preuves de ces assertions se Souvent dans le droit public de l'époque. Car voici comme s'exprime le droit sax<Mi qui était d'un usage général dans l'empire germanique : a Dieu a laissé » deux épées sur la terre pour protéger la chrétienté» » au pape l'épée spirituelle, à l'empereur Fépée » temporelle* Il est aussi permis au pape de mon* » ter, à un temps déterminé, sur un cheval blanc, » et l'empereur doit lui tenir l'étrier, afin que la » selle ne bouge pas. Cela signifie que quand on ^ résiste au pape avec une opiniâtreté qu'il né

* MèiM ouvrage d'Eichhorn, tom. ii, p. 358.

Digiti

LKxiT INTRODUCTION.

x> peut vaincre par la puissance spirituelle, Tem- » pereur doit contraindre à l'obéissance par la » puissance séculière; de même la puissance spi- » rituelle doit prêter assistance au pouvoir sécu- » lier, lorsque cela est nécessaire K

Le droit de Souabe explique cet article de la manière suivante. « Dieu, qui est appelé le prince 9 de la paix, a laissé, en montant au ciel, deux » épées sur la terre. Ces deux épées Dieu les con- » fia à S. Pierre : Tune pour la justice tempo- » relie, l'autre pour la justice spirituelle. Pour l'é- » pée temporelle, le pape la confie à l'empereur '.» La glose du droit saxon donne k ce passage la même explication ^.

* Tvei sverl lit got in erlrike to bescermene de Krîstenheit, deme Pavese is ok gesat to ridene to bescedener tiet up eneme blanken perde unde de keiser sal ime den stegerip halden dur dat de sadel nicfat ne winde. Dit is de beteknisse, svat deme pavese widersta, dat he mit geistlikeme rechte nicht ged?ingen ne mach, dat it de keiser mit wertiikem rechte dvînge deme payese gehorsam to wesene. So sol okde geistlike gewalthelpen deme wertliken rechte, ofit isbedarf. {Sdxihs, LandredU., liy. i, art. i, dans Eichhorn, t. ii, p. 358.)

^ Seid nun got des frides fûrst ye heisset so Hess er zwey Schwert auff ertreich do er zu himel fur zu schinn der cristenheyt dye bevalch got sant Peter beyde eines Ton weltlichem gericht. Das andere von geystlichem gericht. Das weltlich swert des gerichts das leyhet der bapstdem kaiser. (Prolog., édition Senkenberg, p. 6; dans Eichhorn, t. 2, p. 360.)

' Ëichborn, ibid. La formule de cette jurisprudence» telle

Digiti

INTRODUCTION. lxmt

D'après le même droit saxon ', on ne pouvait élire ni empereur ni roi celui que le pape aurait justement banni. L'empereur élu * n'obtenait le pouvoir et le titre impérial qu'après avoir été sacré par le pape; et lorsqu'il allait à Rome pour y être sacré, il devait ' être accompagné des six premiers électeurs qui rendaient compte de la régularité de son élection.

Le même code réservait au pape, mais au pape seul, le droit d'excommunier l'empereur, et cela pour trois causes : 1® lorsqu'il déviait de la vraie foi; 2o qu'il répudiait sa légitime épouse; 3*^ qu'il ruinait les églises ou troublait le culte divin ^» Or, pour comprendre toute l'étendue de ce pouvoir, il faut savoir que, suivant la jurisprudence de l'époque, l'excommunication entraînait la déposition lorsqu'au bout d'un certain temps,

qu'elle était adoptée par la coar de Rome, se trouve daosGervasios Tilburensis, témoin no» suspect, puisqu'il vivait à la cour d'Othon. T<iy» la préface de ses Oiia imperi€tlia, Leibnitz, Scrip^ tares rerum Brunswic.f 1. 1, p. 881.

• Lib. m, art. 54.

« Art. 52.

» Art. 31.

* Sàchs. Landrecht (Droit de Saxe), lib.' m, art. 57.; — Sckwàb. Landrecht (Droit de Souabe), art.^. Eichhorn, t. ii, p. 369.

Digiti

Page 1