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CHAPITRE VII

Efforts de Henri pour se procurer des alliés. — Concile de Rome. — Douleur de Grégoire à la vue de la situation de l'Église.— Le pontife met tout en œuvre pour faire exécuter les canons concernant l'investiture, la simonie et le concubinage. — Démêlés de l'église de Bamberg. — Nouvelle guerre de Saxe. — Bataille de Hohenbourg et ses suites.— Orgueil de Henri.— Trois évêques àMilan.. — Dissensions des Saxons. — Le roi persiste dans sa haine contre eux. — Expédition de Bohême. — Réunion de l'armée royale 9 Gerstungen.— Soumission des Saxons. — Perfidie de Henri.— Investitures scandaleuses de Bamberg, de F ulde et de Lorsch . —Intrigues de Guibert de Ravenne. — Complot de Cencius. — Mort d'Annon de Cologne.

Vratislas, roi de Bohême, fut invité, vers la même époque, à joindre ses armes à celles de l'empereur. La perspective de la Misnie, dont l'investiture devait récompenser son zèle, décida ce prince à faire ses préparatifs de guerre. Les envoyés de Henri pénétrèrent jusque chez les Luticiens , pour soulever ce peuple contre les Saxons, le^rs mortels ennemis ; mais en vain leur promit-on tout le pays qu'ils enlèveraient à ces derniers , ils demeurèrent sourds aux prières et

aux promesses de l'empereur. Des secours furent également demandés à Swen III , roi de Danemarck , et même à Philippe , roi de France , à Guillaume d'Angleterre , et à Guillaume , duc de Poitiers , son parent K

Les Saxons ne soupçonnaient en aucune manière l'enthousiasme qui avait ralhé autour du monarque les princes allemands ; et bien que quelques-uns de leurs nobles vinssent souvent présenter leurs hommages et faire leur cour à l'empereur, celui-ci parvint toujours à les tromper par un accueil gracieux, par des fêtes splendides et la manière agréable dont il les congédiait. Il paraît même que Henri réussit à en gagner plusieurs , notamment les guerriers expérimentés ^

Voyant qu'en Allemagne l'attention pubhque était concentrée dans les affaires de la Saxe , qu'il n'était pas probable qu'on portât un regard attentif sur Rome ^ présumant que les membres du clergé , harcelés par la question du célibat , abandonneraient volontiers un privilège pour en conserver un autre , que du moins ils ne s'inquiéteraient pas beaucoup des atteintes nouvelles qui prouvaient leur être portées , puisque le célibat occupait seul toutes leurs pensées , le pape résolut de faire un dernier pas pour arriver au but constant de ses efforts. Il convoqua à Rome un grand concile pour le mois de février 1075. Afin de rendre cette assemblée la plus auguste et la plus importante qui eût été tenue depuis longtemps , il y avait invité , dès la fin de l'année précédente , les évêques d'un grand nombre de provinces. De l'Allemagne il cita, pour répondre aux accusations portées contre eux , les évêques Herrmann de Bamberg , Guarnier (Werner) de Strasbourg , Henri de Spire et Sigefroi de Mayence : en cas d'hésitation de leur part , l'empereur devait les forcer à venir à Rome pour y rendre compte de leur conduite et des moyens par

1 Bruno, p. 112.

2 C'est du moins ce que fait entendre la partialité de Bruno et de l'annaliste saxon. Il n'y a qu'un Saxon qui ait pu dire que le roi trompait les Saxons qui venaient à sa cour, par un serment artificieux, et en les contraignant par des menaces à le servir; qu'il corrompait les serfs pour en faire les assassins de leurs seigneurs , et qu'il les recueillait ensuite dans son armée 5 enfin qu'il envoyait du poison aux évêques opposants en leur faisant accroire que c'étaient de sûrs spécifiques contre les maladies.

lesquels ils avaient été élevés à l'épiscopat'. La même injonction fut faite , entre autres , à l'évéque Adalbert de Wiïrzbourjï , Emeric d' Augsbourg , Othon de Constance , Liémar , archevêque de Biême % ainsi qu'aux prélats et aux abbés des provinces les plus éloignées de la Grande-Bretagne % et à beaucoup d'éveques français et lombards , notamment à ceux de Toul , de Poitiers % de Pavie , de Modène et de Turin. Pour connaître à fond l'état des églises en Occident, le pape avait eu soin , dès le commencement de cette année , d'envoyer , en qualité de légats inquisiteurs , Gepison , abbé de Saint-Boniface , et Maurus, abbé de Saint -Sabas, munis d'une lettre apostolique adressée à tous les fidèles ^ et chargés d'instructions spéciales pour diverses églises particulières.

Une lettre adressée par Grégoire à Hugues , abbé de Cluny ^, nous dépeint la vive anxiété et la profonde douleur auxquelles l'âme du pontife était livrée à la vue du triste état de la chrétienté à cette époque : « Je voudrais pouvoir vous faire comprendre toute l'étendue 5> des tribulations dont je suis assailli, des travaux sans cesse renais- » sants qui m'accablent et m'écrasent sous leur poids de jour en jour » plus pesant. Maintes fois j'ai demandé au divin Sauveur de vouloir » m'enlever de ce monde , ou de permettre que je devinsse utile à ^> notre mère commune. Une indicible douleur, une tristesse extrême '> s'emparent de mon âme à la vue de l'église d'Orient que l'esprit des » ténèbres a séparée de la foi catholique. Quand je tourne mes » regards à l'occident , au midi, au septentrion, j'y découvre à peine )> quelques évêques qui soient entrés dans l'épiscopat par des voies caî) noniques, qui vivent en évêques, qui gouvernent leur troupeau dans » un esprit de charité , et non avec l'orgueil despotique des puissants )' de la terre. Parmi les princes séculiers , je n'en connais aucun qui n préfère la gloire de Dieu à la sienne propre et la justice à l'intérêt. 5> Pour ceux au milieu desquels je vis , les Romains , les Lombards » et les Normands , je leur reproche souvent qu'ils sont pires que des

* Grég. , Epist., 11, 50.

2 /^., II, 28 et 29.

<* /</., Il, 2,5.

^ Id., Il, A0,4i.

6 Id., II , 49.

'> Juifs et des païens. Lorsqu'enfin je reviens à moi-même, je me » trouve tellement accablé du poids de ma conduite , que je ne vois )> presque plus d'espoir de salut , si ce n'est dans la seule miséricorde » de Jésus-Christ. Car si je n'avais l'espérance d'une vie meilleure, et " la perspective d'être utile à l'Église , Dieu le sait, je ne demeurerais

> plus à Rome , où je suis comme enchaîné depuis vingt ans. C'est 5> ainsi que, partagé entre la douleur, qui chaque jour se renouvelle

> pour moi, et un espoir, hélas ! trop lointain, je suis assailli par

> mille tempêtes , et ma vie n'est plus qu'une agonie continuelle. » Ce fut au milieu de ces tristes préoccupations que Grégoire ouvrit

son grand synode *, auquel assistèrent les archevêques , les évêques , les abbés, ainsi qu'une multitude de clercs et de laïques distingués qui , de toutes les provinces , étaient accourus pour connaître les moyens par lesquels le souverain pontife pourvoirait au salut de l'Eglise. Ce fut dans cette assemblée que l'on prononça enfin l'importante défense de l'investiture donnée par des laïques ^ , et l'on ne se borna point à prohiber l'investiture par l'anneau et la crosse , les deux emblèmes de la juridiction spirituelle des évêques, mais on interdit, sans distinction aucune, toute espèce d'investiture ; il fut enjoint, sous des peines très -sévères, aux ecclésiastiques de ne pas recevoir, aux laïques de ne pas donner une semblable investiture , de terribles anathèmes devant frapper les uns et les autres en cas de désobéissance ^ Pour

» La date en est fixée « a sexto calend. Marlii iisque ad pridiè calerid. praeteriti ( suivant d'autres sequentis) mensis. » — Malheureusement les canons de cet important concile sont perdus , et nous avons seulement une relation des principaux décrets qui y ont été portés.

2 Pagi a prouvé ce fait dans sa critique de Baronius , adann. 1705.— Schrœckh, Hist. ecclés. , 25e vol. , p. 455 , ne s'accorde pas avec lui , parce que , dit-il , « Pagi » se trouvait forcé de taxer d'erreur le contemporain de Grégoire, Hugues de Fla- « Vigny , et que la lettre du pape au roi Henri (m , 10) ne parle pas assez claire- » ment pour qu'on puisse s'appuyer sur elle. Le pape pouvait très-bien avoir arrêté « ce canon, et ne l'avoir fait connaître à Henri qu'au moment où la guerre de )> Saxe était résolue. « Mais plusieurs choses combattent ce sentiment : Hugues de Flavigny pouvait très-bien dire que la simonie fut interdite par le concile de 1074, car la chose arriva effectivement; mais ce n'était point le principal but de cette a^jsemblée. On ne peut surtout nier que l'investiture ne fût au contraire l'objet principal de la délibération des Pères du synode.

^ C'est ce que font voir plusieurs lettres de Grégoire. Hugues de Flavigny rend

montrer avec quelle vigTieur il se proposait cle maintenir les décrets du concile sur ce point , Grégoire commença par retrancher de la communion ecclésiastique cinq officiers de la maison de l'empereur , par le conseil desquels les églises s'étaient vendues , et les menaça de l'excommunication , si, avant le mois de juin, ils ne se présentaient devant le saint-siége pour se purger de cette accusation*. Grégoire, par cet acte de rigoureuse justice, voulait donner à Henri un avertissement salutaire et un exemple de sa future sévérité. Le roi de France fut menacé d'un châtiment semblable , dans le cas où il n'offrirait point aux légats apostoliques envoyés vers lui des garanties de sa pénitence et de son repentir. Liémar de Brème, en raison de sa désobéissance , fut suspendu de ses fonctions épiscopales , et privé de la participation au sacrement eucharistique : la même peine fut prononcée contre Guarnier de Strasbourg , Herrmann de Spire et Herrmann de Bamberg, si, avant Pâques, ils ne donnaient pas des preuves sincères de leur repentir. Guillaume de Pavie, Cunibert de Turin et Denys de Plaisance furent déposés : Robert de Normandie et Robert de Loritello, déjà sous les coups de l'anathème, furent excommuniés de nouveau, pour s'être emparés du patrimoine de saint Pierre.

Un espace immense venait d'être franchi. Pour assurer la complète indépendance de l'Église , pour briser et anéantir tous les liens qui rattachaient le clergé au monde , Grégoire n'avait qu'à mettre à exécution les décrets de son synode.

Comme il était de la plus haute importance de réaliser au plus vite les résolutions prises par les Pères du concile, le pape s'empressa de

ainsi ce canon : « Si quis deinceps episcopatum , vel abbatiam de manu alicujus laicse personae susceperit , nullatenus inter episcopos , vel abbates habeatur, nec ulla ei vi episcopo, vel abbati audientia concedatur. Insuper ei gratiam B. Pétri et introitum Ecclesiœ interdicimus , quoad usque locum , quem sub crimine tam ambitionis, quam inobedientiae, quod est scelus idololatrise , cœpit, deseruerit. Similiter etiam de inferioribus ecclesiasticis dignitatibus constituimus. Item si quis imperatorum , ducem , marchionum, comitum , vel quilibet seculariumpotestatum, aut personarum , investituram episcopatus , vel alicujus ecclesiasticae dignitatis prœsumpserit , ejusdem sententiœ vinculo se adstrictum sciât. »

* Coleti , Coll. Conc., t. IX, p. 582. Lahh.j t. X, p. 344. Nous n'avons pu trouver nulle part les noms de ces officiers.

10 VIE ET PONTIFICAT [107b]

faire parvenir aussitôt des lettres apostoliques aux pontifes les plus influents de l'Allemagne, aux fidèles des diocèses et aux rois ; en un mot, il ne négligea rien pour faire connaître promptement les canons synodaux. Il notifia aux habitants de Plaisance ^ la déposition de leur évêque, les délia de leurs serments et leur promit même son appui pour chasser de son siège le prélat prévaricateur et pour procéder à l'élection d'un nouveau pontife. — Le même jour il écrivit aux habitants de Lodi ^, pour louer le zèle qu'ils mettent à extirper le concubinage et la simonie des clercs, et prodigue les plus grands éloges à leur évêque Opizon qui avait déployé à cet égard une activité toute particulière. Dans sa lettre, il promet la plénitude de sa bénédiction apostolique à ceux qui le soutiennent dans cette œuvre sainte, tandis qu'il menace de châtiments sévères et d'anathèmes ceux qui y portent un obstacle quelconque. Dans sa lettre à Dietwin ^, évêque de Liège, il recommande à ce prélat, avec une tendresse paternelle , de se corriger des vices contre lesquels il sait que sont établis de sévères châtiments ; il l'avertit que si, jusqu'à ce jour, il a épargné son âge avancé, il ne peut tolérer plus longtemps ses désordres. Nous voyons, par la lettre adressée à Sichard, évêque d'Aquilée \ que dans ce second concile de Rome on prit également des mesures contre l'incontinence, et que l'éloignement des fonctions cléricales était la peine portée contre ceux qui se permettraient des infractions à ce point de discipline. H Mais ceux qui se rendent coupables de simonie doivent être dépo- '» ses , sans qu'ils puissent jamais espérer d'être réadmis aux honneurs '• de la cléricature. »

Mais c'était surtout en Allemagne qu'il importait à Grégoire de donner la plus grande pubUcité à ces canons et de mettre la plus grande rigueur aies exécuter. Dans cette vue , il écrivit à l'archevêque de Cologne ^ : u De toutes les églises de l'empire germanique , celle :> de Cologne s'est toujours distinguée par sa fidélité et son dévoue- 5> ment au saint-siége , de sorte qu'elle a toujours été considérée par

* Epist., II, 54.

2 Ici, II, 55.

4/é/.,ii, 62.

^ Id., II, 67.

n la mère cominime des fidèles comme la fille la plus chérie : c'est sur 5> cet antique attachement que je compte encore aujourd'hui pour les » projets que je désire réahser par vous. Veillez donc avec le plus » grand soin au maintien des mœurs de vos subordonnés; car vous » n'ignorez pas que les lois de la disciphne ne sont pas l'ouvrage de 5> mes pensées individuelles, et que ce n'est qu'en vertu de ma charge 5> de pontife suprême et suivant les lumières de l'esprit divin, que je » les ai fait promulguer comme les antiques prescriptions de nos pères » dans la foi \ bien que l'Église romaine ait toujours eu et toujours » possédé le droit inahénable d'opposer à de nouveaux désordres de » nouveaux remèdes , et de nouveaux décrets , qui , étant basés sur » la raison et l'autorité , ne sauraient être récusés de personne 2. Pour » agir, dans la question présente , d'une manière prompte et efficace , )> l'archevêque convoquera un concile, publiera devant son clergé » réuni les résolutions synodales, leur en recommandera la fidèle ob- » servance et les exhortera à renoncer plutôt aux fonctions de leur » ministère que d'offrir désormais au Sauveur des hommages impurs » et sacrilèges. En cas de résistance ou de persécution, il doit se rax>- » peler que le pape , armé du boucher de saint Pierre , est prêt à » repousser ses ennemis, du moins à le protéger contre leurs atta- » ques. Les canons qui défendent la simonie doivent de même être » rigoureusement observés. »

Le même jour, Grégoire expédia à Burchard , évêque de Halberstadt ^, et à Wecel, archevêque de Magdebourg, des lettres d'une

* a Non de nostro sensu exsculpimus. » Ces mots se trouvent répétés plusieurs fois. Par ex. Epist., 11, 68.

2 Quœrationis et auctoritatis judicio, nulli hominura sit fas , ut irrita refutare.

^ Epist,, II, 66, 68. — Il dit : « Ad hoc valebunt litterœ, ut, sicut dicitur, currentem currere concitatius impellamus. « La lettre à Wecel est encore remarquable sous un autre point de vue. 11 s'appuie de l'exemple de Josué. Quand celuici entreprit de conduire le peuple de Dieu , il montra toujours dans ses actes une obéissance scrupuleuse et un zèle admirable , en sorte qu'il commanda aux éléments eux-mêmes : quand il voulut faire traverser le Jourdain à sa troupe , il arrêta le cours de ce fleuve ; et quand le soleil sur son déclin allait arrêter l'entière destruction des ennemis d'Israël , Josué , comme un second créateur, le rendit immobile dans sa course ; de même , il renversa les murailles de Jéricho après en avoir fait sept fois le tour et au seul son des trompettes des prêtres. On voit par là ce que peut un zèle ardent pour les choses de Dieu, ce que mérite une obéissance parfaite. Nous

12 ] VIE ET l^ONTIFICAT [1075]

semblable teneur. On est surpris de voir que, dans ces lettres, il ne fait pas mention du décret porté contre les investitures , ou , que s'il en parle , il ne fait que l'effleurer ; on ne saurait méconnaître en cela la prudence du pontife qui , en recommandant aux clercs la rigide observation des lois relatives au célibat , voulait leur faire oublier le canon prohibitif des investitures dont il lui importait surtout de faire poursuivre l'exécution par les laïques. Plein d'une sage prévoyance, il cherchait à scinder le commun intérêt qui unissait les clercs et les laïques dans la question des investitures , car, dans cette division , il voyait le triomphe de son système : il avait calculé sans doute que l'homme, entièrement occupé à conserver une épouse, oublierait plus facilement ses autres biens terrestres.

A la même époque , l'affaire de Herrmann, évêque de Bamberg, et un de ceux, comme nous l'avons dit plus haut, que le concile de Rome avait suspendus de leurs fonctions , fit grand bruit dans l'empire. Peu après le retour de ce prélat dans son diocèse * , mourut le prévôt des clercs que Herrmann faisait élever et instruire, au nombre de vingt-cinq , dans l'église de Saint- Jacques , construite tout entière à ses frais. L'évêque résolut alors de former un monastère à côté de l'église, il en chassa donc les clercs, et remit les bâtiments, avec toutes leurs dépendances , à Egbert , abbé de Saint-Michel ^. Les clercs , forts de leur conscience , furent vivement blessés de cette mesure violente; ils se réunirent au clergé de l'éghsc principale, pour conjurer Herrmann de maintenir leur étabhssement, lui représentant que le diocèse n'avait que peu de semblables institutions et que les

devons suivre cet exemple. « Ad hiijus similitudinem nos facti , qui populum christianum instituendi magisterium suscepimus , mentem vigilanter intendere debemus, ne adversariae potestatis muros, contra verum Josue rebellantes et erectos , silentio nostro stare aut roborari patiaraur. Quamol)rem fraternitati tuae apostolica auctoritate injungimus atque prœcipimus , ut ad castitatem clericorum prœdicandam et studiosius inculcandara buccina sacerdotali vehementius et instantius instrepas , donec Jéricho muros , id est defectionis opéra, et sordidse libidinis poUutiones dissipes et subvertas. «

* On voit par les lettres de Grégoire que Herrmann n'avait point assisté au concile et qu'il s'était arrêté en chemin , près de Rome.

2 Lambert dit de l'évêque : « Monasticœconversationis, munditiadelectatus. in loto episcopatu suo , si fieri posset hanc solam esse vitam cupiebat , zelo quidem Dei , sed non secundum scientiam. » Jn. 1075, de Reb. Germ. {Judley. )

moines n'étaient point nécessaires : mais l'évéque demeura sourd aux plus pressantes sollicitations. Irrités au plus haut point de cette obstination , les clercs envoyèrent une députation solennelle à Rome pour soumettre l'affaire à Grégoire : à leurs plaintes se joignaient celles de tout le clergé de Bamberg ^ on accusait l'évéque d'être entré dans l'Église de Dieu , non par la porte du bercail comme il convient à un bon pasteur , mais par la voie sacrilège de la simonie et par une folle dilapidation des biens de l'Église ; d'avoir , malgré son manque de savoir et contrairement à toutes les règles canoniques, pris effrontément possession du siège épiscopal; de se livrer, quoique dispensateur des choses de Dieu , tellement à l'avarice et à l'usure , qu'il ne rougit pas de vendre les églises et les abbayes de son diocèse, comme il n'avait pas rougi de se les approprier K Grégoire voulant effrayer , au cœur même de l'Allemagne , par un grand exemple , tous ceux qui étaient coupables des mêmes délits , et prouver, par le fait, qu'il était décidé à accomplir ce qu'il avait résolu , lança contre l'indigne Herrmannla sentence d'excommunication que celui-ci, au surplus, avait déjà méritée par le constant et dédaigneux refus qu'il avait montré de comparaître à Rome , où il était cité depuis deux ans pour se justifier sur les accusations portées contre lui. Le pape fit restituer l'église de Saint- Jacques aux clercs qui en avaient été expulsés , et adressa aux habitants de Bamberg une lettre conçue en ces termes ^ :

« Nous avons tiré le glaive de saint Pierre, et, en vertu de l'auton rite apostolique, nous avons prononcé la sentence de déposition 3> contre l'homme ignorant , qui s'est laissé corrompre par l'hérésie , » et qui s'est rendu coupable de félonie simoniaque. Mais comme de î> semblables dépositions entraînent ordinairement de grands dom- ^» mages pour les églises et pour leurs biens , nous faisons défense à » tout homme , quels que soient son rang et sa dignité , de porter » sur le domaine de cette église une main avide et sacrilège. » Grégoire envoya même des légats à Bamberg , et dès que les habitants eurent appris par eux le jugement du saint-siège , ils envoyèrent une députation à leur évêque, qui se trouvait encore dans la ville, mais

^ Fof. Dans Lambert les autres chefs d'accusation , ann. 1075. 2 Epist , II , 76.

qui ne savait rien de l'arrivée des légats, pour lui déclarer qu'il devait sortir immédiatement des murs de leur cité, qu'il ne pouvait plus être leur évêque, puisqu'il avait acheté sa dignité par simonie, et qu'il ne pouvait en remplir les devoirs à cause de son ignorance. Immédiatement après, parut devant Herrmann , un jeune clerc plein d'audace , qui lui dit : » Yoici un psautier ; si vous parvenez à me rendre le sens 5> exact et littéral de ce seul petit verset , dont je ne vous demande ni 3> la pensée mystique , ni l'explication allégorique , je vous déclare « affranchi de toute enquête , justifié de toute inculpation et digne de :> l'épiscopat. » Ce langage étonna le pontife, qui ne savait à quelle cause attribuer l'audace de ses clercs toujours réservés et soumis ; il demanda, dans son trouble, d'où leur venait cette folle présomption? Quelques paroles dures et injurieuses furent échangées entre eux , lorsque parurent soudain les légats du saint-siége, qui lui annoncèrent de vive voix le décret de Grégoire. Herrmann vit seulement alors d'où venait l'insolence de ses clercs. Triste et confus , il s'adressa à l'archevêque de Mayence, son ami, et, sous bien des rapports, son obhgé , le pressant de le rejoindre immédiatement pour apaiser le clergé qui s'était soulevé contre lui et qui le menaçait au sein même de son église. Sigefroi vint, négocia avec les clercs , les exhorta , leur demanda grâce pour son collègue, leur promettant que tout le mal serait réparé; mais les clercs, sourds à toutes ses paroles, se répandirent de nouveau en invectives , rappelèrent le verset du Psalmiste et tinrent même à l'archevêque des propos peu courtois. Ce dernier ne voulut pas insister davantage sur la réconciliation , et jugea plus utile de se rendre à Rome avec Herrmann pour gagner Grégoire . soit par des prières , soit par des présents , et pour faire lever l'interdit. Mais , réfléchissant en route sur les inconvénients de conduire un évêque à Rome , avant de connaître les intentions du souverain pontife, il engagea Herrmann à rester sur les terres de l'Éghse de Bamberg et à y attendre son retour. Sigefroi partit, avec de riches présents , mais avec une suite peu nombreuse *. Grégoire hésita longtemps avant de communiquer avec le prélat suspect; car l'archevêque lui-même était sous le poids de graves préventions, lui qui avait sacré l'évêque de Bamberg, quoiqu'il le sût entaché de simonie. Aussi, loin

* Lamb. , ann. 1075, et Gregor. , Epist., m , 5, s'accordent sur ce point.

[lOTîî] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 16

d'avancer l'affaire de son ami, il reçut l'ordre de rompre toute communication avec lui , de faire savoir à tous les princes de l'empire la sentence du saint-siége , et de saisir la première occasion favorable pour donner un autre évéque à l'Église de Bamberg. Alors Herrmann se mit lui-même en route et se rendit auprès de Grégoire avec quelques amis qui devaient appuyer ses prières : mais il trouva le pape inflexible , et ce ne fut qu'à force de larmes et de supplications qu'il obtint la faveur de se retirer dans un monastère de son diocèse.

Quelque temps après , Grégoire expédia en Allemagne , sur cette affaire , trois lettres , dont l'une était adressée aux habitants de Bamberg , l'autre à Sigefroi de Mayence , et la dernière à l'empereur Henri ^ Il fait savoir aux premiers que la sentence portée contre leur faux évéque était irrévocable , et que ni prières ni suggestions frauduleuses ne pourraient la changer. Et comme le coupable avait exercé tant d'actes de tyrannie contre l'Éghse de Bamberg, une des filles les plus chéries de la mère Église romaine % le pape lui interdit toute fonction, non-seulem.ent épiscopale, mais ecclésiastique, et le déclare frappé d'anathème, ainsi que tous ceux qui, depuis son élévation à l'épiscopat , avaient reçu de lui des biens ecclésiastiques et l'avaient ainsi favorisé dans ses criminelles entreprises.— L'archevêque Sigefroi reçut l'ordre de Grégoire de faire connaître cette sentence à tous les évêques soumis à son siège métropolitain. — Le pape accorde des éloges à l'empereur dans la lettre qu'il lui écrit : <t Entre autres » bonnes œuvres , lui dit-il, que vous pratiquez , mon très-cher fils , » pour faire paraître le zèle que vous mettez à réformer des désordres ^> passés , il en est deux qui vous ont mérité au plus haut point la )> bienviellance de votre mère , la sainte Église : ce sont l'énergie avec 5> laquelle vous vous opposez au scandale de la simonie , et l'ardeur » avec laquelle vous faites exécuter les règlements concernant la » chasteté des clercs. Yous nous avez donné parla une preuve qu'avec )> l'assistance du Très -Haut, nous pouvons attendre de vous des 5» choses encore plus grandes et plus louables... l\ l'exhorte ensuite à 5) protéger l'Église de Bamberg, dans le cas où l'évêque continuerait ses

» Epist.j m, 1, 2, 3.

2 Id. , m , o.

16 VIE ET PONTIFICAT [107o]

î» audacieuses rapines , et à procéder, d'après l'avis des hommes pieux, » à l'élection d'un nouvel évéque. »

Quand Herrmann vit toute espérance anéantie , il résolut de renoncer au monde ; mais cette résolution fit naître de vifs mécontentements et trouva une forte opposition dans ceux qu'il avait gagnés à sa cause par les richesses dont il les avait comblés autrefois. Ses partisans murmuraient contre une déposition prononcée sans aucun jugement préalable ; ils prétendaient que cet acte était une chose inouïe en Allemagne , qu'un affront de ce genre s'adressait à chacun d'eux , et qu'ils voulaient soutenir sa cause. Cette manifestation plut à Herrmann; il reprit courage, revint à Bamberg et y séjourna quelque temps. Dans l'espoir d'annuler l'anathème , il reprit l'administration temporelle de son diocèse. Aussitôt le service divin cessa dans toutes les églises et le clergé se retira delà ville. L'évêque passa le reste du temps sur les terres de son évêché , soutenu et protégé par ses hommes d'armes*; mais personne, ni le roi ni aucun évéque, ne voulurent plus communiquer avec lui.

Ce qui donnait à la conduite de Grégoire vis-à-vis d'un évéque allemand une bien haute importance , c'est qu'elle offrait aux autres la mesure de l'énergie qu'il déploierait contre quiconque violerait les décrets du saint-siége. Après avoir fixé l'attention des clercs sur la loi du célibat, au point de leur faire oublier les canons contre les investitures , le pape s'attendait à de grands orages de la part des princes; car la défense des investitures devait les intéresser bien vivement , puisqu'ils perdaient leurs droits sur les vastes domaines que beaucoup d'entre eux avaient donnés aux ministres des autels. — Mais l'irritation des seigneurs contre le décret pontifical fut si grande, qu'ils gardèrent un morne silence, faisant semblant de n'y donner aucune attention, et cherchant ainsi à le faire tomber, comme si une atteinte portée par le pape à leurs droits ne pouvait être sérieuse ou réelle. Mais cette manœuvre était impuissante contre l'inflexible courage de Grégoire ; il devina sans peine la tactique de ses adversaires, et demeura inflexible dans sa volonté et ferme dans l'exécution. L'assemblée d'Erford lui avait démontré qu'il ne ferait rien par la voie des synodes : le concile tenu, d'après ses ordres, cette même année, à

* Militum suorum.

Mayence, par Sigefroi , avait encore justifié ses prévisions K Car, au moment où l'on y publia le décret apostolique touchant le célibat des prêtres , tous les clercs présents à l'assemblée se levèrent de leurs sièges, protestèrent contre les paroles de l'archevêque et firent des démonstrations tellement hostiles , que celui-ci désespérait de sortir vivant du synode; il résolut donc de ne plus se mêler, à l'avenir, des intérêts du pape. — Grégoire crut en conséquence devoir suivre une voie différente.

Il savait que , pour gagner les masses , il faut user de prudence et chercher à se concilier les membres individuels qui les composent, et qu'on ne saurait acquérir le tout sans s'approprier successivement chacune de ses parties; car la multitude, en réfléchissant sur ellemême, retrouve toujours sa force dans l'union, tandis que l'homme isolé est faible , humble et docile ^ Grégoire , à la vue de cette opposition du clergé , eut recours à ses légats pour obtenir la soumission de chaque clerc en particulier. Les hommes à qui cette mission délicate était confiée reçurent les instructions les plus détaillées ; ils devaient publier partout les décrets du saint -siège, les commenter, en montrer le but, mettre les èvêques en rapport les uns avec les autres ; recommander les prélats chancelants à d'autres bien connus pour leur entière soumission aux volontés du siège apostolique , surveiller avec soin les éghses particulières et ceux qui les gouvernent , adresser au pape les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur leur situation, et , en particulier, sur la conduite et le caractère des ecclésiastiques qui y appartenaient , etc. Lui-même ne négligeait rien pour assurer à ses légats la plus haute considération , rappelant aux rois , aux évéques , à tous enfin la dignité et l'importance de ceux que le souverain pontife envoyait revêtus de son autorité ^. Leurs décisions

1 Lamb. , ann. 1075. C. F. Mansi , tom. XX, p. 446.

2 Machiavel , passim.

3 Pour s'en convaincre , il suffit de consulter les lettres écrites à cette époque (il, 40) : a Per eos nostra vobis repraesentatur auctoritas et nostra vice, quœ ad utilitatem S. Ecclesiae pertinent , cum Dei adjutorio studiosa procuratione peraguntur (il, 41, 56). i> Grégoire mandait à Geisa, roi de Hongrie : « Ut obedientiam legatis S. Ecclesise romanse exhibeat (ii, 63, 64, 65, 66, 73 , 74). » Combien ce pontife n'a-t-il pas employé , dans ce sens , le verset de l'Évangile : « Qui vos audit, me audit ,• qui vos spernit , me spernit ! » ( Luc. , x. )

devaient être regardées comme les siennes propres ; partout où ils se trouvaient , ils jugeaient en dernier ressort. Grégoire n'avouait pas hautement le but de leur mission ; mais il le rendait ostensible par la puissance qu'il leur conférait. De cette sorte il donna une nouvelle vigueur à l'institution des légats , il en fit des ministres ambulants , qui , munis d'une autorité suprême , se portaient dans toutes les parties de la chrétienté ; aussitôt qu'ils apparaissaient quelque part, rois, princes , archevêques , tous devaient pliei-, tous devaient obéir ; ils étaient les anneaux isolés de la grande chaîne dont le pape entendait se servir pour diriger à son gré chaque église et chaque évêque en particulier : cette action, pour être plus secrète, devenait plus sûre et plus durable.

Pendant que Grégoire travaillait ainsi à élever, avec une prudente circonspection , l'édifice dont il avait conçu le plan, on vit crouler de jour en jour, au milieu des tourments d'une guerre désastreuse, celui que , dans la précédente période , la puissance impériale avait essayé de construire. Un sombre avenir se préparait aux yeux de tous, depuis qu'au jour de Pâques Henri avait expédié de Worms quelques-uns des siens pour faire savoir aux princes saxons , qui venaient lui offrir leurs hommages et passer à la cour de l'empereur la grande solennité, qu'ils devaient s'en retourner chez eux, que le roi ne leur permettrait plus de se présenter devant lui ; puisque pour les criantes injustices dont ils s'étaient rendus coupables envers lui , ils ne lui avaient encore offert aucune satisfaction qui pût apaiser son légitime courroux K Les Saxons comprirent dès lors le sort qui les attendait et retournèrent dans leur pays. Lorsque l'empereur eut fait tous les préparatifs qu'il jugeait nécessaires pour entrer en campagne, il annonça solennellement dans l'empire son expédition contre les Saxons , et ordonna à ses grands vassaux de réunir leurs troupes au jour fixé ^, dans les environs de Breitungen.

A la nouvelle des projets de Henri, toute la Saxe se mit en émoi. Les princes s'assemblèrent à Goslar, pour délibérer sur les moyens de sauver la patrie ; ils sentirent tout le danger de leur position; car ils savaient que le peuple, prêt, dans son premier emportement, à

* Lamb., ann. 1075.

2 VI id. junii.

assommer celui qui s'aviserait d'envahir leur territoire , était peu propre à combattre en bataille rangée; et que leurs guerriers d'élite étaient trop inférieurs en nombre pour lutter avec avantage contre la puissante armée de Henri*. Pendant qu'ils délibéraient ainsi , parurent devant eux des envoyés du roi. <^ Notre souverain , dirent-ils, n'a » point oublié les criantes injustices commises à son égard, l'avilisse- » ment de son aujuste dignité , et la fuite honteuse par laquelle il fut » obligé de sauver ses jours. Il n'en veut pas à tous les princes saxons; » il sait quels sont les chefs qui soulèvent la multitude inexpérimentée » et qui lui inspirent l'amour des nouveautés dangereuses ; contre I» ceux-là il saura demander à son glaive une vengeance que les lois 2> sont impuissantes à lui accorder. Il exhorte les autres à ne prêter à » ses ennemis ni Tappui de leurs bras ni celui de leur fortune; s'ils » écoutent ses avis , il est prêt à leur pardonner leurs torts; sinon , il » les traitera avec d'autant plus de sévérité , qu'il les a avertis. » L'un des Saxons répondit , au nom de ses compatriotes : « Si nos chefs rej> fusent de donner au roi satisfaction des torts qu'ils ont envers lui , 5> nous n'hésiterons pas à les arrêter et à les conduire enchaînés de- « vaut son tribunal ; nous brûlerons leurs maisons et les chasserons >> pour toujours de leur pays. Mais s'ils sont disposés à réparer leurs 3) fautes et à se justifier des reproches qu'on leur fait , nous conju- 3) rons le roi, au nom de Dieu, de consulter leur honneur plutôt que » sa colère : qu'il daigne fixer le lieu et le jour auxquels ils devront se :> présenter ; qu'il leur accorde un sauf-conduit, et qu'ensuite ilpro- )» nonce selon la justice et selon les lois de l'empire. Mais si le res- :» sentiment empêche que justice se fasse ; si le sang de nos princes >» peut seul apaiser son courroux, nous croirions nous rendre coupa- » blés du plus noir forfait en abandonnant nos chefs, en laissant • égorger des hommes qui n'ont pris les armes que pour la défense » de leur pays et le maintien de leur liberté. Il ne reste donc au )> souverain qu'à accorder à tous un égal pardon ou à prononcer '> contre tous un égal châtiment.... »

Ensuite se levèrent dans l'assemblée Otton de Nordheim ; Magnus, duc de Saxe ; Wecel, archevêque de Magdebourg; Burchard, évêque de Halberstadt, et les autres grands à qui s'adressaient principalement

* Brunon, pag. 115.

âO VIE ET PONTIFICAT [1075]

les menaces de Henri; ils déclarèrent que jamais ils n'avaient violé d'une manière quelconque la paix de Gerstungen ; que si le roi les croyait les instigateurs de l'incendie de l'église de Harzbourg , du pillage du trésor , de la profanation des tombeaux , ou de toute autre infraction au traité de paix , ils étaient prêts à prouver leur innocence dans une diète des princes de l'empire, à reconstruire à leurs frais une église plus belle et plus riche que la première ; enfin à rétablir tout ce que l'aveugle populace avait détruit dans sa fureur , pourvu que le prince remît dans le fourreau le glaive suspendu sur leur tête et tiré pour la perte de toute la nation saxonne. Ils y ajoutèrent qu'ils se soumettraient à toutes les peines qu'on prononcerait contre eux.

Après cette déclaration , on congédia les envoyés de Henri ', et on députa vers lui quelques-uns de l'assemblée pour lui faire part de la réponse faite à ses légats. Mais l'empereur ne fut pas plutôt instruit de leur voyage, qu'il leur défendit de paraître en sa présence, menaçant de les châtier comme les ennemis de l'État, puisque, sous prétexte de négociations , ils venaient répandre dans le peuple de faux bruits , soulever contre lui les princes fidèles , et empêcher son expédition. Le retour des envoyés , après leur tentative infructueuse, n'empêcha point les Saxons de continuer leurs députations vers Henri 2; mais ni les soUicitations verbales, ni les suppliques écrites, ni les plus humbles prières ^, ne purent fléchir la colère du monarque. Enfin, le malheureux peuple s'adressa aux ducs Rodolphe, Berthold, Gozelon et autres, tant pour solliciter leur intercession ^ que pour leur rappeler leur ancienne alliance , et pour les conjurer, au nom du Dieu qui avait reçu leur serment , de tendre une main secourable aux infortunés Saxons. Une épître fut adressée à l'archevêque de Mayence , au nom de Wecel de Magdebourg ^ , par les évêques , les ducs, les comtes , les clercs, les laïques de tout rang et

2 Bruno et Lambert.

^ « Sœpius domino nostro régi , ut humiles servi cum multa supplicatione misimus. » Lettres des Saxons citées dans les Annal. Saxon.

* Jnnal. Saxon.

^ L'annaliste saxon le nomme Werner j le même auteur cite également la lettre, ann. 1075 , ainsi que Bruno, p. 114.

(le toute condition.Ilscommenccntpary exposer les vues et la conduite de Henri à l'égard de la Saxe, démontrent qu'ils ont eu raison de détruire les châteaux forts, mais qu'ils ne sont pas responsables des dégâts de Harzbourg; que les hommes de guerre auxquels l'empereur, par défiance pour les Saxons, a confié la démolition du fort, avaient appelé à ce travail des paysans indisciplinés, paresseux et insouciants, qui trouvaient naturellement leur intérêt à ne pas laisser pierre sur pierre ; en sorte que le roi et ses serviteurs peuvent être considérés comme les seuls auteurs de ce désastre. Ils supplient instamment l'archevêque de disposer Henri à la paix et à un jugement équitable ; ils protestent de leur innocence , et se montrent prêts à répondre à toutes les inculpations, si le roi consent à les laisser venir au tribunal de l'empire .• enfin , ils essayent de détacher Sigefroi du parti de Henri, dans le cas où ce dernier ne serait point disposé à prêter une oreille favorable à leurs soUicitations. Les plaintes et les prières qui remphssent cette épître sont les mêmes dans presque toutes les autres lettres ; mais Henri demeura inflexible ; il se sentait fort de l'appui des grands , son honneur était trop vivement blessé , il jura de tirer une éclatante vengeance des Saxons, et, dans cette vue, il fit prêter serment à ses vassaux de ne recevoir aucun message à son insu, de refuser aux peuples de la Saxe l'appui de leurs armes et de leurs conseils , et de ne jamais venir intercéder pour eux , avant qu'il eût déclaré lui-même que son honneur était suffisamment vengé. L'empereur fit savoir ensuite aux Saxons qu'ils n'avaient de grâce à espérer qu'autant qu'ils remettraient entre ses mains, sans condition aucune, leurs personnes, leur hberté, et tous leurs biens K Les Saxons se trouvèrent dans un embarras extrême. Les princes et les évêques, dont nous avons déjà parlé, se hguèrent plus étroitement encore , et gagnèrent à leur parti de nouveaux aUiés , entre autres Udon, margrave de Salzwedel, connu ensuite comme margrave de Brandebourg ^ Le peuple manifesta un esprit inquiet et violent : il était poussé par le désespoir. Les grands tinrent des réunions fréquentes dans la Saxe et dans la Thuringe pour délibérer sur les mesures à prendre, pour conjurer l'orage qui grondait sur leurs

ï Bruno, pag. 114.

2 Herm. Cornerii Chron., ann. 1075.

T. ir. 3

têtes. Comme ils se voyaient privés de toute autre espérance de salut, ils résolurent de chercher leur appui près de Dieu , qui sait humilier les rois insolents et protéger l'innocence opprimée ; cette résolution fut le cri unanime de toutes les âmes fortes que l'amour de la patrie et la grandeur du danger avaient élevées au-dessus d'elles-mêmes. Dans les deux pays, on ordonna des jeûnes et des actes de pénitence, on revêtit des habits de deuil , on distribua de riches aumônes : des troupes de pèlerins allèrent nu -pieds visiter les lieux saints, et adresser au Seigneur des armées de ferventes prières; ensuite on annonça partout que le même jour où le roi Henri réunirait ses troupes à Breitungen , tous les Saxons en état de porter les armes se rassembleraient à Lupnitz *. Six mille hommes devaient rester pour la garde des châteaux , tandis que le reste de l'armée attendrait le roi au camp de Lupnitz , et remettrait au Tout-Puissant l'issue de cette lutte désespérée. — A la même époque vinrent dans la Saxe des députés de la Luticie et de la Pologne , qui offraient de les secourir et d'entrer dans la Saxe à un jour convenu avec des forces considérables, ou de faire diversion en leur faveur en marchant contre les Danois , que le roi avait engagés à une invasion sur le territoire de ses ennemis. Ces offres généreuses ramenèrent le courage des Saxons, qui ne pensèrent plus qu'à faire des préparatifs de guerre et qu'à adresser de pieuses supplications au ciel pour obtenir la paix ^ ; une foule de seigneurs ne cessaient , par leurs énergiques paroles , de soulever le peuple des campagnes.

L'empereur essaya d'attirer sous sa bannière plusieurs nobles saxons, en leur offrant l'appât de ses royales faveurs. Ses tentatives ne furent pas infructueuses ; il parvint à en gagner plusieurs et à les rendre traîtres à leur patrie : tous les prélats étaient pour lui ou du moins ébranlés; les seuls évêques de Magdebourg, d'Halberstadt, de Mersebourg et de Paderborn , restèrent inaccessibles aux caresses comme aux menaces ; les peuples de la Westphahe ^ et des alentours

* Krause , dans son édit. de Lambert d'Aschaffenbourg , croit que ce Lupnitz , dont il est ici question , est le même qui se trouve entre Eisenach et Langensalza.

2 Lambert d'Aschaff.

5 Carmende Bello Sax. Brunon dit : « Hinc vero ( c'est-à-dire du côté des Saxons ) non nisi Saxoniae vix tertiam partem inveniunt.. corrupli auro régis defecerunt. »

(le la Misnie reconnaissaient l'aigle impériale ^ Guillaume , surnommé le roi, et Frédéric de la Montagne, rejoignirent pendant la nuit l'armée de Henri*. Le jour de l'Ascension, une députation saxonne se présenta à Mayence chez Udon , archevêque de Trêves, qui y célébrait les saints mystères , pour le prier de soumettre au peuple et à l'assemblée des grands de l'empire les instances avec lesquelles leurs concitoyens demandaient la paix. Comme Henri s'opposait à cette déclaration, le légat de Saxe se présenta au peuple et lui fit connaître le contenu de la lettre dont il était porteur : mais Rodolphe sut anéantir l'effet de ses paroles par l'énergique protestation de son dévouement à la cause de l'empereur ^.

Après de grands préparatifs, Henri vint, au jour marqué, à Breitungen , à la tête d'une armée nombreuse ; Welf ou Guelphe s'y rendit de même avec ses Bavarois ^ Rodolphe , son ami , qui , dans ces derniers temps , n'avait pas cessé d'exciter l'empereur contre les Saxons, y vint aussi à la tête des Souabes. Gozelon commandait la troupe guerrière qu'il avait ramassée dans la Basse-Lorraine , tandis que Thierry arrivait de la Haute-Lorraine avec une cavalerie nombreuse et brillante ^5 l'antique peuplade des Francs Ripuaires ne manqua pas non plus au rendez-vous général. On voyait dans le camp de Breitungen ^ les évêques de l'empire , tous les ducs , tous les comtes , tous ceux enfin qui occupaient une charge ecclésiastique ou civile. Berthold de Carinthie , comte de Zahringen , y vint , comme les autres , faire sa cour à l'empereur ^. Les troupes du duc de Bohême , commandées par Borziwog , le fils de Vratisias , étaient assez fortes pour suffire seules, à ce qu'on croyait, à tenir tête à l'armée saxonne. Les deux coupes d'or et les deux grands plats du même métal , que Henri lui avait fait remettre par le comte Wiprecht , n'avaient pas manqué de flatter le nouveau souverain. Wiprecht luimême , devenu l'époux de Judith , fille de Vratisias, se trouvait dans les rangs des soldats envoyés par son maître au secours de l'empereur.

» Annal. Saxon. , ann. 1075. Fof, Ritter , Histoire de la Misnie, pag. 189.

2 Brunon.

3 Carmen de Bello Saxon. , lib. m.

^ Lambert Schaff.

^ Tschudy, ann. 1075.

M VIE ET PONTIFICAT [107b]

L'impérieuse nécessité pouvait seule dispenser les évêques de prendre part à l'expédition. L'archevêque de Cologne regardait comme un sacrilège de prendre les armes contre l'archevêque de Magdebourg, son frère , et contre l'évêque d'Halberstadt , son proche parent: il fut dispensé du service par l'empereur, qui, du reste, faisait peu de cas de sa personne * ; le grand âge et une longue maladie valurent la même faveur à l'évêque de Liège : tous deux néanmoins envoyèrent à l'armée des troupes nombreuses. Widerad , abbé de Fulde , quoique souffrant et ne pouvant marcher qu'à l'aide d'une béquille , fut forcé de se rendre au camp ^ : car il importait au monarque de donner de l'éclat et de l'importance à son expédition par le nombre et l'illustration des seigneurs qui en faisaient partie ^. Par ce moyen , Henri était parvenu à rassembler une armée si nombreuse et si belle , que de mémoire d'homme on n'en avait vu une pareille en Allemagne. Pendant qu'il campait à Breitungen , il reçut , par ses espions , des renseignements sur les forces des Saxons ; il apprit que leur armée était beaucoup inférieure à la sienne sous le rapport du nombre et de la qualité des armes ; mais qu'elle l'emportait par ses munitions de guerre et de bouche ; que le soldat saxon maniait le glaive avec un rare bonheur ; que chacun portait avec lui trois épées , deux au moins , pour remplacer celle qui se briserait entre ses mains ^ : qu'ils avaient avec eux des vivres pour longtemps; que , campés tout près , ils montraient un courage intrépide ; que , sans se mettre en peine de l'approche de leurs ennemis , ils goûtaient , sous leurs tentes , les douceurs du repos ; et que leurs chefs voulaient envoyer une dernière députation à l'empereur pour la paix, et commencer les hostilités en cas de refus. A ce récit, les grands qui entouraient le monarque, fiers de leur puissance, éclatèrent en propos arrogants : u L'acier et le diamant , disaient-ils , ne sauraient :> résister à notre armée vaillante ; nos guerriers , tous hommes de ^> cœur, sont rompus au service des armes, tandis que les Saxons 5> n'ont à nous opposer que de lourdes masses , plus habituées à

* Quod post primam defectionera invisum semper eum et suspectum habuissel. 2 II mourut , peu de temps après , des suites funestes de cet effort.

^ Lamb. , ann. 1075.

* Lehmann Speierense, Chron., p. 584.

[1075] DU PAPE GRÉGOIRE VH. oi;

» conduire la charrue qu'à manier le glaive , et qui , privées de toute )• ardeur belliqueuse , prendront la fuite au premier bruit du com- » bat. »— Le roi Henri n'était point disposé à attendre l'arrivée de la députation saxonne ; il craignait que les princes , en voyant les ennemis disposés à se soumettre à toutes les conditions , ne regardassent la guerre comme injuste et ne lui ôtassent le prétexte de venger l'affront qu'il avait reçu ; il était raffermi dans ces sentiments hostiles par le duc Rodolphe *, qui voulait effacer le souvenir de sa conduite passée.

On leva donc brusquement le camp de Breitungen pour se mettre en mouvement; le premier jour, l'armée arriva jusqu'à Eln^. Une marche forcée la conduisit le lendemain à Behringe, dans le voisinage d'Eisenach et non loin du camp saxon ^. On dressa des tentes pour accorder aux soldats épuisés quelques moments de repos ; l'empereur lui-même était déjà couché, lorsque le duc Rodolphe entra brusquement dans sa tente , et lui dit : « Les Saxons se trouvent tout près de » nous , tranquillement occupés à faire bonne chère, comme s'ils ne » savaient rien de l'approche de l'ennemi : il nous reste une bonne » partie de la journée; je crois qu'il faut leur présenter la bataille; )) s'ils la refusent, nous n'aurons aucune peine à nous rendre maîtres )> de leur camp. L'honneur de l'empire nous commande l'attaque et » une prompte vengeance. » Henri remercia vivement le duc du sage conseil qu'il venait de lui donner et lui j-ura une éternelle reconnaissance ^ Aussitôt le son du clairon martial se fit entendre; tous les

» Lamb. , ann. 1075 *.

2 Lambert d'Aschaffenbourg désigne ce lieu sous le nom d'Elenen. Peut-être était-ce là où se trouve aujourd'hui Obereln, du côté d'Eisenach. Krause dit : « ïn monastico Thuringico occurrit hujus nominis villa passira , situ tamen non declarato; ast in Winckii Hist. Hassicâ, tom. II, dipl. , pag. 500, in archidiaconatu Gothano recensetur et Isenacum versus exhibent mappse geographicœ Elenas duas.» Ce passage confirme notre opinion , et il s'agit ici d'Obereln ou d'Untereln , dans la principauté de Meiningen.

3 Grand et Petit Behringe. Lamb. et Bruno. Ces endroits existent encore.

^ Marian. Scot raconte qu'un émissaire vint trouver l'empereur et lui donna le

* Plurimum in hoc annitente duce Suevorura , propterea quod anno prière regnum affectasse infamatus , suspicionem banc novis erga regem studiis abstergere cupidissime volebat. Lambert. {Note du Tracluct.)

26 VIE ET PONTIFICAT [107o]

soidats coururent aux armes ; les campagnes se couvrirent au loin des troupes que leurs chefs rangeaient en bataille : la choeur était extrême et le terrain ne permettait pas à l'empereur de placer toute la masse des combattants sur un seul front. En tête se trouvait Rodolphe ; un privilège antique accordait aux Souabes de former l'avant-garde des armées impériales et d'ouvrir le combat. Les autres princes avaient reçu l'ordre de se tenir près des bataillons souabes et de les soutenir au besoin. Près de Rodolphe se tenait Welf * avec ses Bavarois : au cinquième rang était placé l'empereur, ayant sous ses ordres une troupe choisie parmi les jeunes guerriers les plus dévoués, disposés dans un ordre admirable et couverts de brillantes armures. Dans cet ordre on s'approcha de plus en plus du camp saxon ^, établi près de Negelstaedt, non loin de Hohenbourg^ et de Langensalze. Au même moment arriva au camp des Saxons un messager du roi pour leur annoncer que l'empereur, las de discuter avec eux, était prêt à demander justice par la voie des armes, et qu'il fixait la bataille au lendemain ^ Peut-être Henri cherchait-il à tromper l'ennemi ; peut-être aussi ce message avait-il été expédié plus tôt. Les Saxons se reposaient encore, persuadés que le roi se trouvait bien loin d'eux et qu'un cavalier ne pourrait franchir en un jour l'espace qui les séparait, bien moins une armée avec ses lourds bagages. Tout entiers aux soins de leur corps, ils ne s'attendaient à rien moins qu'à l'approche de Henri,

faux atis que les Saxons se meUaient en mesure de commencer le combat : à cette nouvelle, Henri fit aussitôt mettre ses troupes en mouvement.

1 Carmen de Bello Saxon.

2 Lamb. Schafnab.

•^ Il est fait mention du premier de ces lieux par Bruno , du second par Lambert d'Aschaffenbourg : la plupart des historiens appellent ce combat la bataille de rUn&trut. A7inal. Hildesheim.; Chron. Lohiense, ann. 1075; Annalista saxo , eodem anno.

4 Helmod., Chron. Slavoz., i, 27, dit: « Cura non longe abesset pugna, factura est ex consilio utriusque partis, ut laudaretur pax usque post biduum, sperantesbellum pace sopiri. Saxones ergo pace delectati, statim exuerunt se armis , et diffusi sunt per latitudinem campi , figentes castra et curara corporis exsequentes. « Dans une Histor. Imperat. anonynii Saxon., recueillie par Mencken, m , p. 20, il est fait également mention d'une trêve conclue pour quelques jours : « Fecerunt treugas, et treugis stautibus rex cum irapetu se super incaulos Saxones repente irruit. «

ef, lorsqu'un coui rier vint leur annoncer la marche des troupes impériales, un grand nombre ne voulut point y ajouter foi. Mais soudain ils virent s'élever dans l'air un épais nuage de poussière ; bientôt après, une multitude innombrable couvrit la vaste plaine, et les rayons du soleil reflétaient sur le fer brillant des lances. Le mouvement fut dès lors général parmi les Saxons ; de toutes parts on criait aux armes! car on voyait l'ennemi presser sa marche; l'espace entre les deux armées se rétrécissait de plus en plus, et l'épouvante des Saxons allait sans cesse croissant. Beaucoup d'entre eux prirent la fuite au milieu de ce tumulte ; un petit nombre de guerriers seulement réussirent à fixer leur armure ; plusieurs, impatients du retard, oublièrent même de reprendre les vêtements dont ils s'étaient dépouillés, pour se reposer plus à leur aise ; le soldat n'attendait point son compagnon d'armes ; dès qu'une troupe était prête, elle s'élançait en avant; plusieurs même se hasardèrent jusqu'au delà du fleuve. On ne pouvait songer ni à ranger les hommes en bataille, ni à leur adresser des paroles d'encouragement, ni à placer des sentinelles pour défendre le camp contre la surprise de l'ennemi, ni à rien de ce que réclament les règles de la tactique militaire. Un corps de cavalerie était parvenu à se rallier ; ils avaient repris courage , et comme ils apercevaient devant eux Rodolphe et ses bataillons disposés en ordre, ils se précipitèrent sur eux avec impétuosité, et sans avoir attendu le signal du combat *. Ainsi s'engagea la bataille : c'était un mercredi ^. La violence de l'attaque des Saxons fut telle que Rodolphe , malgré ses étonnants prodiges de valeur et les eff^orts de ses troupes, ne put soutenir pendant une heure le choc de l'ennemi. L'avant-garde pha ; mais Welf tint ferme avec ses Bavarois et appuya le courage chance-

1 Suivant Hémold , la bataille commença à trois heures de l'après-midi.

2 C'est l'opinion de Lambert et de Brunon. Les auteurs ne s'accordent pas sur la date précise de cette mémorable journée. Bertold., Const., Chronogr. JVurzeh., mettent le 8 juillet ; Marian. Scot. et l'annaliste de Hildesheim, le 9 juillet ; Brunon et l'Annaliste saxon mettent le 13. Lambert , d'ordinaire si scrupuleux pour les dates , n'en met aucune. L'opinion la plus généralement reçue est celle de Brunon. La réunion de Breitungen avait été fixée au 8 juillet ; on avait pris quelques jours de repos , marché un jour et demi , en sorte que la bataille s'engagea le lo. Des raisons aussi péremptoires ne se présentent pas pour faire admettre le 13 juin. ( Wilken , Manuel de l'Histoire d'Allemagne , pag. 221 . )

lant des soldats de Rodolphe. On combattit d'abord avec la lance et le javelot; ensuite on tira le glaive, et c'était là le fort des Saxons : des deux côtés, on lutta avec un courage et un acharnement sans exemple : l'ennemi épouvanté ne put refuser aux guerriers saxons son estime et son admiration. Le soleil dardait encore ses rayons brûlants, et des tourbillons de poussière permettaient à peine aux combattants de distinguer leurs amis de leurs ennemis. Le carnage devint plus sanglant et plus affreux : l'armée royale éprouva des pertes considérables. Ernest, margrave de Bavière, qui occupait une place distinguée parmi les grands de l'empire et qui avait cueilli de nombreux lauriers dans la guerre contre les Hongrois, fut rapporté dans sa tente, mortellement blessé, et expira le lendemain. Le comte Engelbert, deux fils d'Eberard, comte de Nellenbourg, encore à la fleur de l'âge, une multitude de guerriers, venus de la Souabe et de la Bavière, versèrent leur sang pour la cause du roi; peu de soldats sortirent du combat sans blessures. Rodolphe se distinguait de tous les autres par sa chevaleresque bravoure ; plusieurs fois il avait été atteint par le glaive ennemi ; on prétend même qu'au milieu d'un tourbillon de poussière, on a vu Udon, margrave du Stade, son proche parent, lui porter au visage un coup tellement rude, que, sans la visière baissée de son casque, il eût reçu une profonde blessure K Mais sa cuirasse d'airain lui servit de rempart contre le fer ennemi, jusqu'à ce que, tout meurtri de coups, il fut obligé de quitter le champ de bataille *, où il voulait prouver son dévouement à l'empereur Henri.

Ce que Rodolphe était dans l'armée du roi, Otton de Nordheim l'était dans celle des Saxons. A la tête d'une troupe de jeunes et vaillants guerriers qui formaient autour de lui comme un bataillon sacré, il combattait comme un héros ; se trouvant partout dans la mêlée , on le voyait tantôt dans les premiers rangs, ranimer les courages, quand l'attaque devenait plus vive et plus impétueuse , repousser les assaillants par la terreur de son glaive ou se frayer un passage à travers les rangs ennemis ; tantôt , dans les dernières colonnes , exciter

* Annal. Saxon., ann. 1075.

* Quamquam teiiacissimse presidio ictus oranes frustraretur , multis tamen ex assidua contusione niembrorum affectus est incommodis. Lamb. {Xotc du Trad,)

les traînards et leur rappeler le serment qu'ils avaient fait de mourir pour la liberté. On ne savait ce qu'il fallait admirer le plus dans Otton, le guerrier intrépide ou le général habile*. Son exemple donna à tous les siens du mouvement et de la vie.

Il était neuf heures du soir, et le combat durait encore ; les troupes de la Souabe et de la Bavière commençaient à faiblir et à perdre du terraia; lorsque soudain les Saxons furent attaqués en flanc par Herrmann, comte de Glitzberg, tandis qu'à l'aile opposée flottaient les étendards des soldats de Bamberg ^ • ils étaient suivis des troupes de la Bohême , sous la conduite de Borziwog. Gozelon lui-même, cédant aux prières et aux messages multipliés des combattants , fit avancer ses agiles cavaliers lorrains. Alors le carnage devint horrible. Henri, de son côté , ne fut point oisif spectateur : monté sur un coursier fougueux , soutenu par d'intrépides guerriers , il s'élança au milieu des bataillons; sous ses coups tombèrent une multitude d'ennemis ^ Les Saxons ne purent résister à ce choc nouveau. Souvent ils tentèrent de repousser leurs agresseurs ; mais ils essuyèrent des pertes considérables; les cadavres s'amoncelaient les uns sur les autres. Otton eut de la peine à rallier ses soldats : enfin , prières et menaces, tout fut inutile; la déroute devint générale. Ce fut alors que le sort des Saxons devint affreux : car, outre les troupes réguhères de l'empereur, les valets de l'armée , sous la conduite de Gozelon \ se mirent à pousuivre l'ennemi en déroute ; soutenus par l'espoir de la rapine et du pillage, ils parcoururent le pays jusqu'à deux ou trois milles à la ronde. D'autres s'emparèrent du camp des Saxons , et massacrèrent tous ceux qui s'y étaient réfugiés. Partout où les malheureux

* Strenue profecto et egregii militis et optimi ducis officio fungebatur. Lamb, ( Note du Trad. )

2 D'autres écrivains les désignent sous le nom générique de Francs.

3 Carmen de Bello Saxon. Quoique l'auteur de ce poëme soit connu pour son empressement à donner des éloges à Henri , la bravoure personnelle et incontestable de ce prince ne nous permettent pas de révoquer en doute des traits semblables 5 le poëte a dit :

« Fulminât egregiis rex ipse coruscus in armis, Plurima consternens perjurae millia gentis. >i

4 Carmen de Bello Saxon.

50 VIE Eï PONTIFICAT [107o]

fuyards s'étaient sauvés, on ne voyait que meurtre et dévastation; et le désordre fut bientôt tel , qu'au milieu des ténèbres de la nuit et des tourbillons de poussière, plus d'un ami tomba sous les coups de l'ami qui le frappait sans le connaître : la soirée était horrible, et ce ne fut qu'après le coucher du soleil , vers neuf heures , que cessa le massacre K La noblesse saxonne eut à regretter seulement la perte de quatre de ses braves : c'étaient le courageux Gebhard, comte de Querfurt et père de Lothaire^, couronné plus tard empereur d'Allemagne ; Ernest , père du margrave Albert ^ et deux chevaliers valeureux, Folcmar et Swidger. La connaissance du pays, l'obscurié de la nuit et la vitesse des chevaux firent le salut des Saxons ^ La cavalerie échappa presque tout entière à la vengeance des vainqueurs, mais l'infanterie fut bien maltraitée ; ceux qui avaient cherché un refuge dans le camp furent massacrés comme de vils troupeaux ^. Un grand nombre d'entre eux perdirent la vie dans les flots de l'Unstrut ; l'ennemi ne jugea pas à propos de poursuivre les fuyards au delà de cette rivière ^ On apporta du camp ennemi une telle quantité de vivres , de vases d'or et d'argent, et de vêtements précieux, que l'empereur semblait avoir conduit ses troupes à un festin somptueux plutôt qu'à une bataille ^

Peu après le coucher du soleil , Henri ramena son armée triomphante dans le camp, et, suivant l'usage, au son d'hymnes guerriers et des chants de victoire ^ : le monarque savourait à longs traits le plaisir d'avoir humilié ses odieux ennemis ; il ne manquait pas de courtisans qui se vantaient en sa présence d'avoir tué de leur propre

* Plebeii ac rustici , qui castrorum usibus servilein operam dependebant.

2 La description du combat est celle qu'ont faite Lambert, Bruno et l'auteur du Carmen de Bello Saxon. D'autres écrivains ont été également consultés. Foyez Aventin, Annal. Boior., Marian. Scot, etc.

^ Né quelques jours avant la bataille. Marian. Scot.

4 Gotefried. Viterb., p. 546.

^ Cependant plusieurs chroniques portent : « Multi potentes ex utraque parte ceciderunt. »

6 « Pecudes sibi, non homines jugulare viderentur. » Telle était surtout la conduite des Bohémiens. Aventin.

^ Suivant Scot, la chose n'était pas possible; car dit -il : « Fluvius illo in loco viam praebebat itinerantibus super occisorum cadavera. » Aventin en dit autant.

s Lambert. Schafnab.

main tel ou tel prince saxon ^ Le même soir, à la lueur des étoiles, l'empereur réunit son armée et félicita ses soldats du courage et du dévouement qu'ils avaient montrés dans cette journée mémorable et périlleuse ^. Mais quand on visita le lendemain le champ de bataille , bien des sujets de tristesse vinrent arrêter l'enthousiasme des vainqueurs : beaucoup de guerriers eurent à pleurer la mort d'un maître, d'un père ou d'un frère. Le roi avait perdu huit de ses plus braves défenseurs , parmi lesquels étaient Ernest d'Autriche , Albert , Dietpold et d'autres ; leurs dépouilles mortelles furent transportées dans le pays qui les avait vus naître , pour y recevoir les honneurs de la sépulture. Dans l'armée de Henri, ce fut la noblesse qui avait le plus souffert; chez les Saxons, les pertes furent plus sensibles dans les rangs des simples soldats. De part et d'autre, il avait péri environ vingt mille hommes, et c'étaient tous de vaillants guerriers ^. La mort de tant d'hommes illustres lit paraître aux vainqueurs leur perte plus considérable. Le roi voyait avec regret que la plupart des seigneurs saxons , les principaux objets de sa haine , avaient échappé à sa vengeance; des murmures éclatèrent dans l'armée. Les soldats étaient profondément affligés à la vue d'une si grande multitude de victimes innocentes dont ils commençaient à se reprocher la mort. Pour empêcher que ces dispositions alarmantes ne devinssent générales, et que les soldats ne finissent par refuser le service , Henri fit taire les scrupules de ses plus braves par de riches présents , et eut recours à un moyen plus efficace encore pour exciter leur animosité contre les Saxons : il appela ses confidents et l'archevêque de Mayence à un entretien secret. Ce dernier , suivant ce dont on était convenu , parut devant l'armée , et parla en ces termes : « Nous venons d'excommu- » nier les princes de la Thuringe % parce qu'ils n'ont pas craint,

» Maxime jactanlibus passim militibus quod illos et illos de primls principibus Saxoniae manu propria peremissent. Lamb. {Note du Trad.)

2 Carmen de Bello Saxon.

3 Lamb. « Nec facile estimari poterat , quot hac , quot illa in acie cœsa essent millia , hoc tamen palam constante, plus hic nobilium , plus illic cecidisse plebeia multitudinis. « Arnulph de Milan dit : « Plus quam viginti millia hominum occisa. » Une autre narration porte : « Quinque millia virorum ex parle régis ceciderunt. »

^ Suivant quelques auteurs , le même anathème avait frappé les princes saxons. Foy. Joh. Latonii Catalog., archiep. Mogunt., ann., 1074. Lamb.

» l'année dernière, quand il s'agissait de décider à Erford l'affaire des » dîmes , d'envahir l'église à main armée. Que personne ne soit sur- » pris , ni tenté de croire que nous agissons contrairement aux saints » canons , en prononçant , sans citation et sans enquête préalable , '> une peine aussi sévère contre un peuple malheureux , repoussé par » la guerre et incapable de résister ; carie pape nous a donné le pou- '> voir de retrancher les Thuringiens de la communion des fidèles , '» sans que nous soyons soumis aux formahtés d'usage. » Mais ces paroles n'étaient qu'une insinuation de l'archevêque , qui cherchait à exploiter le malheur des Saxons à son avantage et à celui du monarque. Aussi la plupart des seigneurs ne se trompèrent pas sur le véritable but de l'empereur et de son archevêque K

Après quelques jours de repos, le roi se mit en mouvement et se dirigea vers la Saxe par le pays de la Thuringe; sa marche fut celle d'un orgueilleux triomphateur. Le sort des provinces qu'il traversa devint affreux et épouvantable : Henri n'osait presque pas recommander à son armée d'épargner les peuples , sachant que le seul espoir du pillage retenait plus d'un soldat sous sa bannière. Tout fut donc mis à feu et à sang; la rapine et la spoliation étaient tellement à l'ordre du jour dans ces contrées si riches et depuis longtemps si paisibles, que les valets du train de l'armée finirent par s'en rassasier : ils avaient assouvi leur rapace cupidité. Les femmes, réfugiées dans les éghses , cherchèrent vainement un asile aux pieds des autels, car l'homme perd le respect pour la Divinité , lorsqu'il est dominé par la soif du sang et par l'esprit de destruction : les hommes qui avaient cherché un abri dans les sombres forêts ne retrouvèrent plus , à leur retour, ni domicile ni épouse ^ Les Bohémiens surtout se distinguaient par leur avidité et leur fureur incendiaire : ils conduisaient devant

1 Lamb. (ann. 1075) dit : « Ut exercitiis régis promptior deinceps fidentiorque adversum eos bellum gereret, de quorum occisione , si post excommunicalionem occisi fuissent , putaret , se nec peccatis obnoxiura fore , nec pœnis , quas leges ecclesiasticae statuunt homicidis *. »

2 Toutes les autorités s'accordent là-dessus , et leurs peintures sont souvent plus terribles encore.

* Il est presque inutile de dire que ces instructions du pape étaient une pure invention de Si^^efroi : la conduite de Grégoire et Tensemble de ses lettres suffiraient ponr le prouver. Voyez ce qu'en dit Baron., ann. 1075.

[1075] . DU PAPE GREGOIRE Vif. 53

eux (le nombreux troupeaux , et une multitude de chariots chargés des riches dépouilles qu'ils avaient enlevées aux vaincus *.

Les princes saxons s'étaient retirés dans différents châteaux forts , non parce qu'ils voulaient mettre à l'abri des murailles une valeur dont ils avaient donné des preuves si éclatantes sur le champ de bataille ; mais parce qu'ils voulaient donner à la tempête , qui bouleversait leur patrie, le temps de s'apaiser, bien résolus de saisir le premier moment propice pour montrer à leurs oppresseurs que la portion la plus noble de la nation saxonne n'avait point péri dans les plaines de Hohenbourg. Ils envoyèrent souvent des messages aux princes et aux chefs de l'armée royale , pour les prier avec les plus vives instances de ménager leurs frères et d'engager Henri à entrer en négociations et à leur rendre une exacte justice^. Ce dernier ne laissa pas non plus d'expédier de fréquentes députations aux princes saxons , pour les engager à se soumettre et à se confier plus en sa clémence qu'en la force de leurs armes. Mais les princes redoutaient un courroux que leurs plus pressantes supplications n'avaient pu calmer ; ils déclarèrent donc au roi qu'ils n'avaient jamais cessé de préférer la paix à la guerre , sa faveur à sa colère , et que s'ils avaient pu l'acheter autrement qu'au prix de leur sang , ils n'auraient jamais eu recours à des mesures extrêmes; que si, après cette première lutte , il a changé de dispositions à leur égard, et que leur malheur ait excité sa compassion , ils oubheront volontiers tous les maux qu'il leur a faits pour assouvir sa haine et sa vengeance , et lui resteront désormais soumis et dévoués , et que s'il exigeait d'eux une soumission pleine et entière, alors ils aimeraient mieux sauver leur honneur, maintenir leur liberté et périr sur le champ de bataille , que de se laisser égorger comme un vil troupeau , ou de passer leur vie dans d'obscurs cachots , livrés aux horreurs de la faim, de la soif et d'autres tortures de ce genre. L'homme ne vit que pour être libre. — Enfin l'empereur députa vers eux quelques princes, à la tête desquels se trouvait Sigefroi de Mayence, qui devaient demander aux Saxons une soumission entière, et leur promettre qu'ils seraient mis en liberté le même jour , ou du

* Carmen de Bello Saxon.

2 L'archevêque de Magdebourg envoya une semblable députation à l'archevêque de Mayence : Bruno et l'Annaliste saxon en font tous deux mention.

54 VIE ET PONTIFICAT [107b]

moins immédiatement après, et qu'on leur rendrait leurs dignités, leurs fiefs, leurs biens et toutes les autres propriétés. Les Saxons répondirent que , dans les plaines de la Thuringe , ils avaient pu suffisamment apprécier la bonne foi des vassaux de l'empereur 5 qu'ils connaissaient l'esprit implacable du prince , et qu'ils n'avaient point oublié la vengeance qu'il avait exercée contre eux, malgré les conditions de la paix solennellement jurée à Gerstungen.

Les princes saxons demeurèrent donc inébranlables dans leur résolution ; ils établirent leurs quartiers dans des lieux fortifiés , non loin de Magdebourg. Le roi fit avancer ses troupes : s'étendit jusqu'à Halberstadt *, mettant tout à feu et à sang, et faisant un désert des environs de cette ville , où les moissons commençaient à jaunir ^ Henri fit ensuite son entrée dans Goslar, accompagné d'une faible escorte de cavalerie ; il ne fit point de mal aux habitants , parce qu'il aimait cette cité qui lui rappelait de si beaux souvenirs ; aussi il accueillit avec son ancienne bienveillance ^ la députation bourgeoise qui était venue au-devant de lui. Udon, margrave de Saxe, et uni au roi par les liens d'une proche parenté , l'évêque de Marsebourg et quelques autres nobles Saxons vinrent trouver Henri et lui firent leur soumission. Udon donna son fils en otage et fut aussitôt remis en liberté ; l'évêque fut exilé dans le monastère de Lorsch , et les autres chefs confiés à la garde de différents princes. Ils avaient demandé tous la paix pour leur patrie , mais l'empereur était resté sourd à leurs prières ^

Au milieu de l'abondance , on n'avait rien épargné ; on avait livré aux flammes de nombreux magasins approvisionnés par les Saxons , et Henri ne tarda pas à être assailli par un ennemi qu'il n'attendait pas : une grande disette se fit sentir dans sa nombreuse armée , et la nouvelle récolte , n'étant pas mûre , ne put offrir aucune ressource. Cette cause , jointe au manque d'argent, força le monarque à congédier ses troupes. Les princes sortirent avec lui de la Saxe, en passant

* Suivant quelques auteurs , il fit prisonnier l'évêque Bucco , a et ab eo duas urbes extorquere voluit; sed ille auxilio ducis Saxionœ liberatus est. i> Anonyni. Sax. in Histor. Imper., Menken , t. III, p. 90.

2 Larab., ann. 1073; Spangenberg., Chron. Sax., c. 193.

'^ Aniiq., Goslar., ann. 1075, in Heineccii, Scr. rer. Gertn,

^ C'est ainsi qu'il nous semble possible de concilier les divergences du récit de Lambert et de Brunon.

par la Thiiringe , et se séparèrent avec leurs troupes près d'Eschenwege ' ; ils avaient tous fait à Henri la promesse de se tenir prêts à recommencer la guerre au 22 octobre, et de se réunira Gerstungen avec des troupes plus nombreuses et mieux armées.

Le succès de la guerre , surtout l'appui des princes et le dévouement des cités avaient rendu l'empereur arrogant et hautain ^ il ne reconnaissait plus personne au-dessus de lui , pas même le pape ^ car celui qui a vaincu, pensait-il, un peuple belliqueux qui tenait depuis longtemps les armes en main et qui avait énergiquement défendu ses droits les plus sacrés , ne doit point obéir à un prêtre dont la seule arme est la parole. Aussi, quand il reçut la nouvelle de la mort de Dietwin, évêque de Liège, il nomma, pour remplir le siège vacant, Henri, chanoine de Verdun, homme entendu au métier des armes, et proche parent du duc Gozelon, qui l'avait recommandé à l'empereur ; le nouveau prélat promit de puissants secours pour la future expédition contre le peuple saxon.

A cette première atteinte contre l'autorité pontificale , l'empereur en joignit une seconde. De grandes calamités avaient plongé , vers cette époque , Milan dans le deuil : un violent incendie avait consumé une grande partie de la ville, et, dans une émeute, Herlembaud, qui tenait dans sa droite l'étendard de saint Pierre ^ , fut massacré par la noblesse et le peuple avec un grand nombre des siens : dans sa personne tomba le soutien de Grégoire et de l'archevêque Otton. Pendant que le sang d'Herlembaud coulait encore, le peuple et le clergé se portèrent en masse à l'éghse de Saint -Ambroise, pour y chanter de solennelles actions de grâce à cause du bienfait que le Ciel venait d'accorder à leur cité. A peine les Milanais eurent -ils secoué le joug, qu'ils envoyèrent au delà des monts ^ une députation à Henri, pour lui faire part de la joie que causait aux citoyens la

1 Lambert, ann. i07^.~A\entm.—JnnaLSaa!on.,ann. 1075.

2 Arnulf , Histor. MedioL, iv, 10.

3 Arnulf, V, 2. Landulph., MedioL Histor. ^ iv, confond la chronologie dans sa narration; mais il dit : « Très viros diaconos et notarium ad imperatorem, ut quemcumque annulo , et virga laudando consentiret , archiepiscopum , tenerent , unanimiter direxerunt. Quod ideo Romano imperatori ab apostolico , multisque episcopis olim concessum est , quatenus cum unaquœque civitas unius sacerdotis , vel levitœ electionem canonice facere debent , ut Romœ, multisque aliis civitatibus

mort d'Herlembaiid, et pour le prier de donner un pasteur à leur église. Cette nouvelle causa une vive satisfaction à l'empereur, et il promit aux Milanais de leur donner pour évêque celui qui pourrait leur être le plus agréable; dans ce moment il eut .lui- même regret d'avoir nommé Godefroi. Ainsi , sans consulter le saint-père , il désigna , pour le siège de Milan , Thédalde , son propre aumônier , et Milanais de naissance. Le peuple et le clergé l'accueillirent avec joie, et l'église de Milan , comme trente ans auparavant celle de Rome , se trouvait avoir trois pontifes, Godefroi, Otton et Thédalde. Quand même Grégoire n'aurait pas constamment soutenu Otton de son autorité apostolique , il n'eût cependant pas manqué de s'élever avec force contre l'élection de Thédalde. Il essaye d'abord les voies de conciliation, et écrit à ce dernier une lettre pleine de douceur et de ménagements * ; il lui représente que , le siège métropolitain se trouvant déjà occupé par un autre qui n'était coupable d'aucune faute qui l'en rendit indigne , il ne pouvait faire valoir aucun droit sur cette église, tant que le premier titulaire ne serait pas déposé par une sentence canonique. Grégoire engage ensuite Thédalde à venir à Rome, où , dans un synode, on examinera ce qu'il doit faire pour conserver la tranquiUité de sa conscience ; en attendant il lui interdit toute fonction épiscopale ; il le prévient surtout de ne point prêter l'oreille à des insinuations perfides , et de ne compter, pour se soustraire aux commandements du saint-siége , ni sur l'appui de l'empereur , ni sur la puissance de sa noblesse, ni sur l'attachement du peuple, puisque, en comparaison des droits de l'Église romaine et de la toute -puissance divine , toute la force des rois et des empereurs , toutes les entreprises des mortels ne sont que cendres et paille*. Peu de temps

evenisse cognovimus , du as multo cum sanguine electiones facere satagebat. Quitus curiae regali represenlatis , imperator tacite quid isti , aut Thealdus , quem diu animi, et corporis scientia prsepollentem cognoverat, valerent, recogitans , tandem Dom, Thealdum virum valentissiraum , ex regia Caméra honorifice ornatum (Arnulf dit : «Qui subdiaconus capella militabat in regia » ) ac annulo et virga sublbnattim , cunctorum astantium vocibus laudatura , prsesentibus civibus et absentibus universis dédit. «

^Epist., 111,8.

* « Si qui igitur non percipientes ea quœ Dei sunt aliter tibi suggerere et persuadere iiicipiant . ostentantes quanta tibi sint in rege praesidia , quanta in tua

il07!5] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 57

après, il écrit aux évéqiies suffragants de la métropole de Milan ', pour leur défendre d'imposer les mains à Thédalde avant que sa cause fut décidée par le saint-siége.

L'empereur fit un pas après l'autre contre les vues de Grégoire. Toutefois il n'osait point encore lever ouvertement la bannière contre lui , parce qu'il ne pouvait pas regarder la soumission des Saxons comme entièrement achevée. Il savait, du reste, que le pape ne pouvait pas être content de lui. Afin de gagner du temps , il envoya , au mois de juillet , à Rome , une députation chargée du message suivant*: u Pendant que presque tous les princes de mon empire,

nobilitate potentia , quanta etiam in civibus tuis adjutoria, tutum tibi illis credere non existimes , considerans quid Scriptura dicat : Maledictus homo qui spem suam ponit in homine. — Quod regum et imperatorum virtus , et universa mortalia conamina , contra apostolica jura et omnipotentiam summi Dei quasi favilla computentur et palea , nuUius unquara instinetu vel fiducia adversus divinam et apostolicam auctoritatem obstinata temeritate te rebellem et pertinaeem fieri libeat. » Ces infractions à la discipline ecclésiastique étaient graves, et méritaient toute la sévérité apostolique ; de plus , elles étaient diamétralement opposées à la grande pensée de Grégoire. Le coup venait de la main de l'empereur : comme il espérait encore pouvoir conserver la paix, il n'éclate point contre lui, il s'adresse directement à Thédalde ; il ne l'excommunie pas comme il avait excommunié Godefroi , il se contente de lui faire sentir ses devoirs , de l'inviter à venir à Rome. Cependant il ne termine pas sa lettre sans lui déclarer sa résolution inébranlable , qui est de s'opposer à son installation à Milan , et que nulle puissance ne peut changer. On voit ici d'un côté le pontife prudent, qui ne néglige aucune précaution; de l'autre le pontife ferme et courageux , qui oppose une barrière insurmontable aux infracteurs de la discipline ecclésiastique. {Note du Trad. )

1 Epist., m , 9.

* Cette lettre est insérée dans une épître adressée à Mathilde, Episf., in, 5. En voici le texte : « Noverit vestra sanctitas , pater , quoniam dum ego pêne omnes principes mei regni de nostra magis discordia quam de mutua pace gaudere percipio, ad vos istos nuntios latenter dirigo, quos satis nobiles ac religiosos esse cognosco et pacis bonum inter nos optare conjungi nequaquam dubito. Hoc autem quod mando, neminem scire volo praeter vos , dominam matremque raeam, atque amitam Beatricem et filiam ejus Mathildem. Mevero, adjuvante Domino, de expeditione saxonica redeunte alios legatos dirigam , quam familiariores ac fideliores habebo, per quos omnem vobis meam voluntatem et reverentiam , quam beato Petro et vobis debeo, significabo. » On voit que cette lettre n'est pas sincère. L'empereur , sentant combien il avait blessé Grégoire , veut calmer son

5» comme Votre Sainteté le sait bien , seraient plus contents de voir » entre nous la discorde que l'union , je vous envoie secrètement les 5> porteurs de ma lettre, hommes distingués et religieux, qui désirent, » dans la sincérité de leur âme , que la paix soit établie entre nous. » Ce que je vous écris ne doit être connu que de vous , de ma mère , » de Béatrix et de sa fille Mathilde. Lorsque, avec l'aide de Dieu, je 3) serai de retour de mon expédition contre la Saxe , je vous enverrai » de nouveaux députés , choisis parmi mes conseillers les plus fidèles , ') pour vous faire connaître toute ma volonté et toute la soumission 5> que je dois à saint Pierre et à vous. » Le pape , dans sa lettre à Mathilde, exprime son étonnement de ce que l'empereur n'eût point encore envoyé cette seconde députation. Il voyait bien que les intentions du monarque n'étaient point droites et sincères , et qu'il ne mettait pas une grande importance à leur mutuelle union.

La contrainte et la froideur entre Henri et Grégoire devenaient de jour en jour plus sensibles , et il était facile de prévoir , par une multitude de faits isolés , qu'il fallait peu de chose pour rompre la bonne intelligence qui, jusqu'à ce jour, avait régné entre eux. II paraît que l'empereur , poussé peut-être par ceux que Grégoire avait excommuniés , mais qui demeuraient encore à la cour , voulait ménager le saint-père jusqu'à la fin de la guerre contre les Saxons , pour qu'assuré du côté de l'Allemagne , il pût faire entendre au pontife un langage plus sévère , notamment sur les décrets du synode que Henri n'avait point respectés , et qu'il n'avait pas même l'intention de respecter. — Le pape , après s'être excusé sur une grave maladie de ne lui avoir pas écrit plus tôt , lui dit * : " Nous désirons ardemment

courroux , jusqu'après rexpédition de la Saxe , afin de n'avoir pas sur les bras deux ennemis à la fois. Grégoire ne se trompe pas sur la politique de l'empereur; il se plaint près des deux princesses , de ce que Henri, après avoir voulu traiter secrètement avec lui , confiait le rétablissement de la paix à ceux qu'il disait se réjouir de leur discorde. « Nous voulons donc que vous sachiez , dit-il aux deux « princesses, que nous rejetons sa nouvelle demande, parce qu'il ne nous paraît » convenable ni pour saint Pierre, ni pour nous, de subir ses caprices, n — « Quapropter vos scire volumus , nos huic pétition! nuUatenus consensuros , quoniam quod modo inventum est , non videtur beato Petro ac nobis honorabile velle ejus «tilitati provenire.» Ibid. ( Note du Traduct, ) * Grégoire, malgré les atteintes portées à son autorité , malgré la peine que lui

» conserver la paix, non-seulement avec vous qui êtes placé si haut , » mais encore avec tous les hommes , et respecter les droits de chacun. » Aussi nous avons conçu de l'espoir en voyant que vous aviez confié 3» notre cause ou plutôt celle de toute l'Église , à des hommes religieux » qui nous aiment pour nous-mêmes et non pour leur avantage , et 3> qui ont l'intention d'améliorer l'état de la religion chrétienne. Nous î' sommes toujours prêts à nous en rapporter à leur conseil , à vous » ouvrir le sein de l'Éghse , à vous recevoir dans nos bras comme un » frère et comme un fils , et à vous accorder tous les secours dont » vous puissiez avoir besoin , vous demandant pour seule grâce d'é- 3) coûter des conseils utiles à votre salut, et de rendre à votre Créa- » teur , comme cela convient , l'honneur et la gloire qui lui sont dus. » Quant à l'orgueil des Saxons , qui vous résistaient injustement , » s'il a été dompté par la protection divine , il faut s'en réjouir pour » la paix de l'Église, mais il faut s'en affliger aussi à cause de la » grande effusion du sang chrétien. Usez de cette victoire plutôt pour

causa le peu de sincérité de Tempereur , dissimule encore ; il n'emploie pas , il est vrai , ces expressions affectueuses qu'il prodiguait naguère ; mais , du moins , il le ménage et lui parle avec une grande douceur. « Sed quia desideramus non solum Tobiscum, quera Deus in sumtno rerura posuit culmine, sed etiam cum omnibus hominibus, pacem quœ in Christo est habere, jusque suum unicuique observare , cupimus summo opère corde et animo adhaerere... Quapropter bonam concepi fiduciam, quia liane nostram, imo totius Ecclesiae causam, religiosis hominibus cœpisti committere , qui nos non nostra injuste diligunt , et ut cliristiana instauretur religio suam inteutionem requirunt. Ego autem (ut paucis loquar ) horum consilio paratus sum , Cliristo favente , gremium tibi sanctae Romanse Ecclesiae aperire , teque ut dominum fratrera et filium suscipere , auxiliumque prout oportuerit praebere : nihil aliud a te quaerens, nisi ut ad monita tuœ salutis non contemnas aurem inclinare, et Creatori tuo, sicut te decet, non contradicas ofFerre gloriam et honorem... De superbia vero Saxonum vobis injuste resistentium , quae divino judicio a facie vestra contrita est , et gaudendum est pro pace Ecclesiae , et dolendum, quia multus christianorura sanguis effusus est. » Epist.j m ,7. — Il termine par le prévenir qu'il a ordonné d'élire un successeur à l'évêque de Bamberg, déposé par une sentence apostolique.

Les ennemis de Grégoire ne diront pas , après l'examen de ces pièces , qu'il n'a pas pris toutes les mesures de prudence pour éviter la guerre qui a éclaté entre lui et l'empereur. Celui-ci avait frappé le pape au cœur en se mêlant des affaires de l'Église , en nommant à Milan un nouvel évêque lorsqu'il y en avait déjà deux autres. Grégoire à tant d'insultes ne répond que par la douceur. {Note du Trad.)

» défendre l'honneur et la justice de Dieu, que pour augmenter » votre propre gloire. »

Lorsque cette lettre fut écrite, les affaires avaient pris en Allemagne une tournure à laquelle Henri ne s'était pas attendu de sitôt, et que le pape ignorait encore complètement. Après le départ de l'empereur et de son armée, les Saxons et les Thuringiens tinrent de nouveau de fréquentes réunions ; mais la discorde qui se mit entre la noblesse et le peuple occasionna souvent des troubles K Le peuple reprochait aux seigneurs de l'avoir entraîné à la guerre contre leur souverain par des sollicitations, et d'avoir pris la fuite au moment où l'on en était venu aux mains, laissant égorger leurs soldats comme un vil troupeau. Les princes, de leur côté, reprochaient au peuple d'être resté dans le camp, et de ne les avoir pas secondés, lorsqu'ils se battaient vaillamment sur le champ de bataille.

Non-seulement les Saxons étaient désunis entre eux, mais ils étaient encore irrités contre les Thuringiens, qui, craignant, après la bataille de Hohenbourg , d'attirer l'ennemi victorieux dans leur pays , en y laissant passer les fuyards qu'il poursuivait , occupèrent les passages et repoussèrent les soldats en fuite, ce qui donna heu à bien des meurtres et des vols. Les Saxons ne pardonnèrent point à leurs alliés cette cruelle perfidie; ils croyaient même qu'il était plus juste de leur faire la guerre qu'à l'empereur. Les choses en étaient presque venues à une rupture ouverte , quand Otton de Nordheim et l'évêque Burchard de Halberstadt se présentèrent devant cette multitude irritée, pour lui faire entendre des paroles de paix et des conseils de sagesse, pour ramener les esprits à la modération et à l'union, afin de ne pas encourager l'ennemi par leurs dissensions intestines ^. Les intérêts de la nation furent discutés de nouveau et quelquefois avec une éloquence entraînante et subhme; les esprits se laissèrent persuader facilement , et une sainte ardeur les enflamma pour la défense de la patrie commune. Les grands promirent au peuple de n'avoir recours à la force des armes qu'autant que de nouvelles négociations qu'on allait entamer pour fléchir le courroux du roi seraient infructueuses.

ï Lamb., ann. 1075. « Nec adhuc gens vicia quievit. « Carmen de Bello Saxon. f 5.

2 Lambert est le seul écrivain qui cite ce fait.

On réunit un conseil, et Ton y choisit deux hommes d'un mérite éminent,pour les envoyer à Henri : c'étaient Liémar, homme habile dans les affaires, instruit et éloquent \ et le margrave TJdon, guerrier aussi sage dans les conseils qu'il était intrépide sur le champ de bataille. Ces deux députés plaidèrent, comme on l'avait déjà souvent fait , la cause de la patrie, avec véhémence, mais aussi avec dignité. Ils prièrent le roi de mettre un terme à ces guerres qui armaient les nations les unes contre les autres et faisaient couler des torrents de sang; ils le conjurèrent au nom de Dieu, qui sait briser le glaive des plus grands conquérants, de modérer ses ressentiments et d'épargner le petit nombre de guerriers qui avaient échappé au précédent combat. Ils demandèrent d'établir un tribunal auquel ils pussent soumettre leur cause, et s'offrirent à donner toutes les satisfactions qui seraient exigées, pourvu qu'on leur laissât la liberté et la vie, et qu'on renonçât à la nouvelle expédition qui se préparait, comme ils l'avaient appris, contre leur pays. L'empereur répondît qu'il ne refuserait, ni à eux ni à personne, le pardon des offenses pour lesquelles on lui offrirait une juste satisfaction ; mais que l'affaire était trop grave pour qu'il pût ou voulût la décider à l'instant. « Un affront fait à la majesté royale, 5> ajouta- 1- il, est un affront fait à tous les princes : comme je ne fais » la guerre qu'avec leur secours, je ne puis conclure la paix que d'a- » près leur conseil, vu surtout que les offres faites jusqu'à présent par 5» les Saxons ont été peu sincères. Les grands de l'empire sont invités 3> à se réunir à Gerstungen, le 22 octobre; si vous le voulez, et si î> votre repentir est sincère , vous n'aurez qu'à vous y présenter, et " vous entendrez de la bouche des princes, comment ils jugeront vos » injustes entreprises. »

Quand les Saxons eurent appris cette réponse , ils furent frappés d'épouvante. Tous les esprits étaient disposés à la paix; car on se rappelait les pertes qu'on avait faites et les maux qu'on avait supportés dans la dernière guerre , et l'on craignait de n'avoir à opposer que des troupes découragées à un ennemi devenu plus insolent par une première victoire. Ainsi on envoya de nouveaux les mêmes députés auxquels on joignit l'évêque de Hildesheim, pour demander la paix à

* rqyez Adam Brem., Épilog. ad Liemar Episcop. et Hîst. archiep. Bremens., c. xix.

42 VIE ET PONTIFICAT [107a]

l'empereur et aux grands qui se trouvaient avec lui, et pour leur offrir toutes les satisfactions qu'ils pourraient exiger, lors même qu'elles seraient contraires aux lois du pays. Les députés amenèrent avec eux des otages comme garanties de leurs promesses. Mais Henri, persuadé qu'en présence d'une puissante armée il lui serait facile d'obtenir des conditions plus avantageuses, refusa d'entendre les députés avant que les troupes fussent réunies à Gerstungen; de plus, il mit tout en œuvre pour empêcher les princes de son parti de se laisser fléchir par les prières des Saxons, et de prendre à leur égard des dispositions plus pacifiques : il crut même avantageux de ne rien négliger pour aggraver les torts des Saxons, et les événements suivants lui en fournirent l'occasion K

Henri avait appris que la guerre venait d'éclater de nouveau dans la Hongrie, et que le roi Salomon était serré de près par Geiza ^. Ce dernier, appelé au trône par la volonté unanime du peuple , avait gagné l'affection et le respect de ses sujets par sa piété, par la sagesse de ses lois et de ses règlements^. Salomon, retranché dans Mosony ( Wieselbourg ) , se voyait sans cesse assiégé par de nouveaux ennemis, les Bisséniens ou les Patzinazites,que Geiza avait soulevés contre lui. Il avait demandé du secours à Léopold, duc d'Autriche, qui lui en promit d'autant plus volontiers qu'il voyait les Bohémiens , ses ennemis, alliés aux Hongrois. Mais Léopold avait agi mollement, exercé de grandes injustices. Comme il ne réclamait pas moins les sommes que Salomon lui avait promises, celui-ci le menaça d'en instruire l'empereur Henri. Léopold se désista de sa demande , car il craignait l'empereur d'Allemagne. Cependant une victoire remportée sur les Bisséniens releva le courage du roi détrôné , et lui inspira la résolution de faire un nouvel effort pour reprendre sa couronne. Agmuned, sa mère , et son épouse Judith , sœur de l'empereur Henri , avaient été envoyées à Steyr ^ Les succès de Salomon allant toujours croissant , ce prince demanda des secours à Henri , moyennant une forte somme qu'il lui offrit. Ce dernier rassembla ses gens de guerre ;

^ Lamb., ann. 1075.

2 Ou Joias , comme on l'appelait précédemment. ^ f^of. sur ce chef Bonfin., dec. ii , lib. iv. * Bonfin., II, 4, et Aventin.

mais beaucoup d'entre eux refusèrent le service K Parmi les grands, Herrmann, comte de Glitzberg, fut le seul qui se joignit au monarque avec un corps de cinq cents chevaliers d'élite, tous plein d'ardeur et richement équipés ^. Mais l'empereur n'avait pas songé à une expédition sérieuse contre la Hongrie ^. Salomon lui envoya des députés pour se plaindre du peu de cas qu'il faisait de la Hongrie, qui néanmoins avait des droits à sa protection , puisque , comme partie intégrante de l'empire romain , elle lui payait tribut et lui était soumise; tandis que l'usurpateur Geiza mettait tout en œuvre pour anéantir son pouvoir dans ce royaume. Ces reproches produisirent leur effet : Henri se mit en marche à la tête d'une armée nombreuse , et longea les bords du Danube , sur lequel il avait fait charger de grandes provisions. Arrivé à la rivière appelée Wag, il y fit camper ses troupes , et délibéra avec les chefs de la cavalerie pour savoir quelle vUle il devait attaquer la première : on décida que ce serait Neitra , la plus rapprochée du camp, et située entre le Gran et la Wag. Salomon reçut pour le siège deux corps d'armée , avec un nombre suffisant de cavahers, et s'avança contre la place. Mais les habitants firent une héroïque résistance ; il n'y eut pas de bataille rangée ; la victoire penchait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Un chevalier hongrois, nommé Opus Bathor, animé d'un courage extraordinaire, s'élança au milieu de l'ennemi près d'une porte de la cité, y tua un homme du peuple , et en blessa plusieurs autres ^ étant tombé avec son cheval au milieu de la mêlée , il se releva en repoussant ses adversaires , et parvint à rejoindre les siens sain et sauf. Un tel héroïsme étonna les Allemands; ils firent, en présence de l'empereur, l'éloge de ce guerrier modèle. Henri le fit venir aussitôt devant lui, le combla de louanges , augmenta sa solde, et le renvoya chargé de riches présents. Puis , s'adressant à Salomon, il lui demanda si Geiza et Ladislas avaient parmi leurs guer-

*' Bonfin. dit : « Ungarorum metu perculsi nuUa, stipis magniludine in formidolosara expeditionem conduci potuere. »

2 Lamb., ann. 1075. Le passage suivant de Lambert nous montre qu'anciennement les cavaliers étaient obligés de porter eux-mêmes leurs vivres pour un certain espace de temps : « Qui rejectis sarcinis et cœteris irapedimentis , itineri tantum et certamini se expedierant. «

5 Lambert, ann. 1075, ne regarde pas même comme certain que Salomon l'ait appelé , quoique le récit de Bonfin. ne laisse guère de doute à cet égard.

riers un grand nombre d'hommes aussi braves et aussi déterminés. « Oui , reprit le prince hongrois , ils en ont beaucoup , ils en ont -> de plus vaillants encore. » Surpris de cette réponse , l'empereur déclara qu'avec de tels adversaires le roi Salomon ne pourrait jamais remonter sur le trône. Il y avait dans cette confédération peu d'ensemble , et beaucoup de froideur. Geiza sut profiter de ces dispositions : il gagna, par de riches présents, les chefs de l'armée impériale, et surtout le patriarche d'Aquilée, qui était l'âme des conseils de Henri, et qui jouissait d'une estime universelle; il se servit d'eux pour persuader à l'empereur d'abandonner cette entreprise, sous prétexte que des affaires plus importantes réclamaient sa présence en Allemagne. Des rêves sinistres achevèrent ce que l'or avait commencé. Des troubles et des soulèvements nocturnes eurent lieu dans l'armée, grâce aux secrètes instigations des princes vendus à Geiza. L'empereur conçut de l'inquiétude et réunit ses chefs dans un conseil. Tous se prononcèrent pour la retraite : Henri , contraint de céder, fit dire à Salomon que des événements graves le rappelaient en Allemagne ; il lui promit toutefois de nouveaux secours pour l'avenir *. Sur cela, il traversa la Bohême , et se dirigea vers la Saxe par des chemins détournés et difficiles , afin de réduire le peuple surpris de son arrivée soudaine, ou de trouver, en cas de résistance, un prétexte plausible pour reprendre les hostilités. Il s'avança jusqu'à Misnie, dont les habitants le reçurent avec bienveillance. Il emmena captif Bennon, l'évêque de la ville , dont la fidélité lui était suspecte ^ ; quelques villages furent réduits en cendres , un peuple libre reconnut la loi du vainqueur.

Soudain l'empereur reçut de ses émissaires la nouvelle qu'au bruit de sa marche les Saxons avaient pris les armes, et étaient campés dans le voisinage, au nombre de plus de vingt-cinq mille, bien déterminés à livrer bataille , s'il refusait d'accepter les conditions de paix et la satisfaction qu'ils lui avaient offerte ; que l'armée royale était en danger, soit qu'elle avançât , soit qu'elle restât jusqu'au lendemain

* Tel est le récit de Bonfin., ii.

2 Lambert nous apprend que le roi voulait le punir de ne lui avoir donné , pendant la guerre, aucune preuve de fidélité, soit en lui envoyant des messagers, soit en lui écrivant.

[107J5] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 4ii

au camp, parce que l'ennemi pouvait l'envelopper facilement , et lui couper la retraite , et qu'il était impossible d'engager un combat contre des troupes si supérieures en nombre. On était consterné et irrité contre le monarque , qui avait compromis à ce point , et d'une manière aussi légère, sa fortune, le salut et la gloire de ses guerriers K L'empereur reprit, à marches forcées, le chemin de la Bohême. Un corps de cavalerie saxonne se mit à sa poursuite , et lui aurait fait essuyer des pertes considérables , si le comte Bothon , envoyé par Henri pour négocier avec les Saxons, ne les eût détournés de leur entreprise et amusés par de fallacieuses promesses. Le comte voyant qu'ils suivaient ses pas dans l'opinion qu'il retournait près du roi , prit une autre route et fit gagner à son maître deux journées de marche. Les troupes étaient épuisées par les marches forcées, les longues veilles , les horreurs de la faim et de la soif , et ce ne fut qu'avec de grandes peines que Henri put les conduire à Ratisbonne , en traversant Ossek , Saalz , Pilsen, les forêts de la Bohême et Cham. Comme le jour fixé pour le rendez-vous de l'armée était proche , il trouva à Ratisbonne des envoyés saxons qui attendaient depuis longtemps son retour ; il eut soin de les y retenir plus longtemps encore , pour les empêcher de retourner dans leur patrie avant que l'armée de la nouvelle expédition fût prête ^

Vers le même temps mourut , après de longues souffrances , le margrave Dedi de Misnie ^ Pour récompenser les services que lui avait rendus dans la dernière campagne le duc de Bohême , l'empereur l'investit de ce margraviat, suivant la promesse qu'il lui avait

* Se suosque hostibus puerili levitate prodidisset.

2 Lambert.

5 rof. RiUer, Hist. de Misnie, sur la question de savoir si Dedi possédait ce fief comme une propriété légitime. Il est certain que Dedi était margrave de la Lusace; qu'Egbert, fils du margrave Egbert, mort en 1067, aurait dû lui succéder ; mais , comme il était encore fort jeune , Dedi aurait pu s'emparer du pays. De là la querelle avec Henri, et qui s'arrangea à Mersebourg. Mais comment? On croit que Dedi était seulement le tuteur du jeune Egbert; car , dans un diplôme de l'année 1071 , Henri donne à ce dernier le titre de margrave. Cependant Dedi paraît avoir gouverné la Misnie non comme simple tuteur , mais bien comme vrai seigneur. Ritter (page 191) prétend ,que le margraviat donné par l'empereur à Wratislas n'était autre que la Lusace , en admettant toutefois que ce monarque enleva au jeune Egbert plusieurs de ses domaines, f^oy. Bruno, de Bello saxon., p. 119.

faite auparavant. La veuve de Dedi avait envoyé , peu auparavant , son fils comme otage à la cour impériale ; mais ni les droits héréditaires de ce jeune prince , ni la fidélité du père , qui s'était attaché à l'empire depuis la paix de Gerstungen , ne purent arrêter le monarque. Les Saxons furent contraints de supporter ce que les malheurs des temps ne leur permettaient pas de repousser : toutefois le nouveau possesseur ne garda pas longtemps le domaine arraché à un orphelin K

Cependant la Saxe et la Thuringe se trouvaient dans une situation affreuse. La division régnait partout; l'union ne se trouvait nulle part. La crainte, l'espérance, une longue hésitation entre la guerre et la paix , les menaces et les prières avaient produit d'étranges dispositions. On délibérait fréquemment ; mais on ne pouvait s'accorder sur un plan fixe, ni sur des mesures énergiques, pour conjurer l'orage qui devenait de jour en jour plus menaçant. Comme l'empereur avait juré la ruine de leur pays , les uns voulaient détruire par le feu tout ce que l'ennemi avait épargné dans la Thuringe et dans la Saxe , et se retirer au delà de l'Elbe ; les autres proposaient d'appeler à leur secours les Luticiens et d'opposer des Barbares à un roi barbare ; d'autres étaient d'avis qu'on relevât dans les deux pays les châteaux forts qui avaient été détruits , et de faire servir à leur défense ce qui naguère devait contribuer à leur ruine et à leur asservissement. Les classes inférieures de la nation se montraient peu empressées à faire de nouveaux efforts. L'issue malheureuse de la dernière expédition avait abattu leur courage, et elles aimaient mieux se soumettre aux conditions les plus humiliantes que d'obtenir, par une nouvelle effusion de sang, une paix honorable et glorieuse. Les grands avaient des sentiments plus élevés; l'esprit de chevalerie les remplissait d'une sainte ardeur pour la cause de la liberté, et leur faisait préférer la mort à une vie ignominieuse. Souvent ils se levaient dans les assemblées pour rappeler au peuple le courage et l'héroïsme de ses ancêtres ; ils lui disaient que les derniers désastres venaient de l'absence d'un roi , d'un chef capable d'assurer le succès des armes , de maintenir l'ordre et la discipline parmi les combattants ; enfin, ils proposaient d'élire un roi, et de lui Jurer de

* Larab., ann. 1075 et 1076.

[107b] DU PAPE GRÉGOIRE VII. 47

combattre jusqu'à la dernière extrémité pour la défense de la patrie, pour le salut des femmes et des enfants , pour les lois et pour la liberté, parce qu'avec de tels sentiments, qui devaient être ceux de tout Saxon , la nation serait invincible. Les seigneurs passaient quelquefois huit et quinze jours dans ces assemblées , sans qu'ils parvinssent à faire prendre une résolution , car les désastres de la journée de Hohenbourg étaient toujours présents à l'esprit de la multitude.

Le jour fixé pour la réunion des troupes étant arrivé , Henri se rendit à Gerstungen. Tous les évêques et tous les comtes de l'empire s'y réunirent; les ducs de la Lorraine, Thierry et Gozelon, amenèrent des troupes si nombreuses , si bien tenues et si bien choisies qu'elles surpassèrent de beaucoup le reste de l'armée impériale. Henri n'attendait plus que les ducs Rodolphe de Souabe , Welf de Bavière et Berthold de Carinthie ; mais ces princes lui envoyèrent dire qu'ils ne se rangeraient pas sous sa bannière , qu'ils se repentaient amèrement d'avoir répandu sans nécessité le sang innocent dans les plaines de la Thuringe ; qu'ils étaient profondément affligés de la dure et implacable vengeance du roi , qui poursuit ses sujets sans relâche. — Rodolphe et Berthold, livrés à une vive douleur au retour de la bataille de Hohenbourg, s'étaient imposé un jeûne de quarante jours, et avaient fait vœu de ne plus donner d'assistance à l'empereur contre les Saxons. Mais les autres vassaux de l'empire avaient fourni de puissants renforts *; la nouvelle armée, néanmoins , était bien inférieure à la première, et Henri ne pouvait plus dire à ses troupes que les Saxons étaient inexpérimentés dans le métier des armes.

Ces derniers, réunis en grand nombre aux Thuringiens, vinrent camper près de Nordhausen. De là ils députèrent à Gerstungen Liémar de Brème, l'évêque de Hildesheim et le margrave Udon, pour

* Lamb., ann. 1075; Annal. Saxon. Le poëme de Bello saxon, fait en ses termes le dénombrement des troupes de l'armée de Henri :

Rursùs in arma vocat lectissima quaeque suorum Agmina, Lotharios cum Francis Boiariisque Invictasacies bello. . . . , .

Bruno ne met point Welf au nombre des absents. Il serait donc possible que AVelf eût envoyé des troupes auxiliaires ; mais Lambert nomme formellement ce prince parmi ceux qui refusèrent leur concours à l'empereur.

48 VIE ET PONTIFICAT [107o]

prier l'empereur de leur envoyer quelques princes qui pussent examiner avec eux les conditions d'une paix juste et raisonnable. Henri fît répondre aux Saxons que les princes n'étaient point venus de contrées aussi lointaines pour discuter , mais bien pour venger l'injure faite à l'État. Cependant les Saxons , à forcé d'insister , firent agréer leur demande; mais pas un ne voulut se charger du rôle de négociateur. D'une part , ils craignaient tous d'encourir la disgrâce du prince en se montrant trop faciles envers les Saxons ; et de l'autre , ils redoutaient d'engager leur honneur auprès de ces derniers , en leur faisant des promesses auxquelles l'empereur ne serait pas disposé à souscrire. Les deux armées restèrent en repos pendant trois jours à cause de ces négociations.

Le quatrième jour , Henri fit déployer ses enseignes et conduisit ses troupes à petites journées par la forêt de la Thuringe, en dévastant tout le pays par lequel il passait K Dans une plaine arrosée par la petite rivière d'Helbe, non loin de la forêt, se trouvaient les bourgs d'Ebra et de Spiraha • ce fut là , entre Greussen et Kindelbruck ^ , que l'armée impériale dressa ses tentes. Les Saxons s'approchèrent de si près qu'on pouvait presque se parler d'un camp à l'autre.

Mais quand l'empereur fut instruit des forces de l'ennemi, du courage et du désespoir de la noblesse saxonne ; quand il songea combien étaient douteuses les chances de la guerre après la défection des trois puissants ducs ; et qu'il se rappela les immenses services que Rodolphe lui avait rendus à la bataille de Hohenbourg , il sentit faillir son courage, et montra des dispositions plus pacifiques. Il envoya donc aux Saxons les archevêques de Mayence et de Salzbourg , les évêques d'Augsbourg et de Wurzbourg , avec le duc Gozelon , dont l'influence était devenue puissante , depuis que l'absence des trois ducs lui eut permis de se produire. H était de taille moyenne et un peu difforme ; il n'était connu que sous le nom de Gôzel ^ ; mais ses grandes richesses, la multitude de ses guerriers, tous hommes d'élite, la maturité de son jugement et son éloquence dans les conseils,

* Lamb. dit très-bien : « In ulteriora populabundus contendebat, » 2 On est peu d'accord sur ce nom. Lamb. l'appelle Spiraha; Bruno et V Annaliste , Everha , et d'autres Erich. ^ 5 Tschudy, ann. 1075.

relevaient au-dessus de tous ses rivaux. Les Saxons avaient demandé qu'on leur envoyât ces hommes , parce qu'ils avaient foi en leur parole et en leur fidélité. L'entrevue était l'ouvrage des ducs Rodolphe, Welf et Berthold, qui avaient fait aux Saxons des offres de médiation *.

Les envoyés de Henri furent reçus au camp des Saxons avec bienveillance. Les chefs de la nation demandèrent instamment qu'on usât de clémence envers un peuple que la haine implacable de l'empereur avait seule poussé à de coupables excès ^ ; ils s'offrirent à prouver leur innocence , aussitôt qu'on leur permettrait de le faire d'après les lois , les formes et les usages de leurs ancêtres. <t Nous démon- )) trerons par des documents authentiques , disaient- ils , que les con- » ditions de la paix de Gerstungen n'ont point été violées par nous : )» si nous ne pouvons le démontrer, nous demandons qu'on nous » punisse suivant les lois et les coutumes de nos pères. Jusqu'à ce » jour, on ne nous a donné aucun moyen de répondre aux accusa- » tions portées contre nous, et d'offrir une satisfaction proportionnée )> à nos fautes. Qu'on n'oubhe pas la vicissitude des choses humaines, > et qu'on réfléchisse que les autres princes de l'empire peuvent être » facilement entraînés à faire ce que nous avons fait. Nous sommes » décidés à suivre sans délai tous les conseils et tous les ordres que « vous croirez convenables de nous donner, afin que l'empire ne » soit pas exposé plus longtemps à d'aussi grands dangers. » A cela les envoyés de l'empereur répondirent : <t Nous ne pouvons désap- » prouver les motifs qui ont porté la nation saxonne à prendre les » armes contre le roi Henri , dont le caractère altier et opiniâtre ne » nous déplaît pas moins qu'à vous-mêmes. Nous sommes néanmoins » persuadés , et tous les grands partagent avec nous ce sentiment , » qu'une soumission entière est la seule satisfaction qui puisse suffire » au monarque et à l'empire pour l'attentat, inouï jusqu'à ce jour, î) dont les Saxons se sont rendus coupables. En retour , nous veille- » rons avec soin à ce que les Saxons , en se mettant à la discrétion du n vainqueur, ne perdent ni leur vie , ni leurs bi«ns , ni leur honneur. »

* Bruno, p. 118; Lamb.

2 Lambert dit , avec sa manière habituelle : « Provoluti pedibus eorum principes Saxoniae. »

m YIE ET PONTIFICAT [îOys]

Les Saxons, stupéfaits et furieux, s'écrièrent hautement : »: Il est

> plus honorable de verser en braves et en hommes libres, à l'exemple

> de nos ancêtres , le sang que demande l'empereur pour assouvir sa » vengeance, que d'aller mourir en exil et que de nous laisser égorger » dans les prisons, pour servir de jouet à nos ennemis. Nous aimons '> mieux mourir sur le champ de bataille. >» Les envoyés conseillèrent aux Saxons de modérer leur ressentiment et de renoncer à des résolutions aussi désespérées; ils promirent de faire de nouveaux efforts près de Henri pour la conservation de leur honneur et de leur vie, et de leur en communiquer le lendemain le résultat.

Ils se rendirent donc auprès du prince, qui consentit volontiers à la paix proposée et promit sous la foi du serment de ne rien faire aux Saxons soumis, contre le gré et l'avis de ceux qui lui avaient procuré cette victoire. Bien des jours se passèrent encore en négociations, l'idée d'une soumission complète se présentait aux seigneurs saxons sous les couleurs les plus sombres ; bien souvent ils furent sur le point de tenter le sort des armes et de conduire leurs soldats sur le champ de bataille. Mais Gozelon et les évêques mirent tout en œuvre, et employèrent tour à tour la menace et la persuasion pour calmer l'effervescence populaire. Ils promirent, sous la foi du serment, que nulle atteinte ne serait portée au bien-être, à la liberté, à la vie et à la propriété des citoyens'; qu'immédiatement après leur soumission, ils seraient rendus à leur patrie et jouiraient de leurs privilèges ^ Mais ni les serments ni les promesses ne purent calmer les craintes de la noblesse saxonne.

Le bruit s'était répandu qu'immédiatement après leur soumission, l'empereur hcencierait son armée ^. Alors les princes de la Saxe firent de sérieuses réflexions, et reconnurent que leurs troupes étaient fort inférieures à celles de l'empereur, tant pour le nombre que pour la bravoure;, que le désir extrême qu'avait le peuple de la paix et son

* Marian. Scot nomme Rodolphe parmi les négociateurs : vi Qui compescuit, ne hoc (rebellare) facerent, dant eis consilium propterpacem et concordiam, ut in potestatem régis se traderent in fide sua , dicens se acturum , quod nil eis noceret.>> 3Iais il y a certainement ici une confusion de noms.

2 Bruno, p. 119. Lamb., ann. 1073.

^ Bruno , ibid.

aversion pour la guerre rendaient impossible une plus lonj^ue résistance; que les troupes saxonnes, rassemblées à la hâte, n'étaient ni disciplinées ni armées convenablement ; enfin , qu'après une bataille perdue l'armée royale envahirait la Saxe, y mettrait tout à feu et à sang , et consommerait pendant l'hiver ce qui aurait échappé au pillage. A ce souvenir des foyers domestiques, des femmes et des enfants livrés sans défense à la brutalité d'un vainqueur cruel, s'ils venaient à succomber sur le champ de bataille, les princes saxons consentirent à faire la soumission telle qu'elle était demandée ; mais ce fut avec douleur et avec des regrets mêlés de larmes. Et certes, pour arriver à une semblable détermination , il fallait oublier et briser la noble fierté de plus d'un preux chevaher.

Cette nouvelle causa une joie extrême dans l'armée royale. On croyait que nul triomphe ne valait cette victoire. Le lendemain, Henri se rendit dans la plaine qui entoure Ebra, et se plaça sur un trône qu'on avait élevé; toutes ses troupes étaient sous les armes; on avait laissé un espace libre entre les bataillons pour recevoir les Saxons. C'est là qu'on attendit leur humiliation. On les fit entrer dans ce cercle, afin que chacun pût les voir. A leur tête marchaient les princes de la Saxe et de la Thuringe : Wecel , archevêque de Magdebourg ; Burchard, évêque de Halberstadt; Otton de Nordheim; Magnus, duc de Saxe ; le comte Herrmann , son oncle ; le comte palatin Frédéric ; Thierry, comte de Katelenbourg ; Adalbert, landgrave de la Thuringe ; les comtes Rudiger, Sizzo, Bérenger et Bern; après eux venaient les barons, les pages, enfin tous ceux qui se distinguaient dans l'État par leur naissance ou par leurs richesses K Le cœur de Henri tressaillait de joie; il confia aux princes de sa cour la garde des prisonniers, jusqu'à ce qu'on eût prononcé sur leur sort. Au mépris de ses promesses, il les confina dans des forteresses lointaines, partagea leurs domaines

* Bruno n'en nomme aucun ; mais Lambert donne les noms des premiers. Aventin dit: « Adoperto capite, excalceatique in castra veniunt, Csesaris pedibus accidunt , absque omni pactione deditionem faciunt. « Voici comment s'exprime le poëme de Bello saxon. :

Armis exuti , demissa colla superba Nudatique pedes cuncti cum supplice veto Régi S3 dedunt. ....

entre ses guerriers et les courtisans qui lui étaient restés fidèles '. Le margrave Ecbert de Brunswick, loin d'avoir soutenu la révolte des Saxons, avait favorisé l'empereur; cela n'empêcha pas celui-ci de donner ses biens à Othelrich de Godesheim ^.

Henri parcourut ensuite la Saxe en vainqueur. On l'accueillit avec bienveillance, parce qu'on croyait son courroux apaisé. Mais il sacrifia beaucoup à son orgueil ; les Saxons , amis comme ennemis , en ressentirent les effets, car il agissait partout selon ses caprices. Toutes les villes , les châteaux et les autres places fortes , furent envahis par son armée ^. Il passa quelques jours dans la Thuringe, fit reconstruire le fort d'Asenberg et y plaça une garnison, pour prévenir de nouveaux soulèvements. Il fixa le jour où tous ceux que l'éloignement ou la crainte avait empêchés de faire leur soumission , devaient se présenter devantlui, sous peine d'être mis au ban de l'empire *. Après ces brillants exploits , il licencia ses troupes et alla célébrer à Worras la fête de saint Martin.

Aces actes odieux l'empereur en joignit d'autres qui rapprochèrent de jour en jour l'orage qui depuis longtemps se formait contre lui au delà des Alpes. La considération dont jouissait l'évêque de Bamberg donnait à ce siège une haute importance. Depuis la déposition de Herrmann, Grégoire avait adressé à Henri plusieurs lettres^ pour l'engager à pourvoir aux besoins de cette église par le choix d'un nouveau pasteur , et les sollicitations du clergé de Bamberg n'étaient pas moins pressantes que celles du pontife. Mais Herrmann était un partisan zélé du roi, dévoué à ses intérêts en paix et en guerre, et celui-ci ne voulait point paraître ingrat en nommant un autre à sa place. Cependant, importuné par de continuelles demandes, l'empereur se rendit à Bamberg , nomma à cet évêché Robert , prieur de Goslar, et lui donna, conformément à l'ancien usage , l'investiture par la crosse et l'anneau. Mais Robert ^ jouissait d'une mauvaise

* Toute cette narration est d'après Lambert, qui est précieux ici. Les autres auteurs sont d'accord avec lui. Vid. Annal. Saxon. 2 Annal. Saxon., ann. 1075.

5 Bruno, p. 119.

^ Lamb., ann. 1075.

^ Epist., III , 3. Lamb. , ann. 1075.

*> Bertold. Constant. Rubdert, Annal. Saxon. Robert.

[10715] DU PAPE GRÉGOIRE VII. :j.>

rcputation près du peuple; il était le conseiller le plus intime et le principal auteur (le toutes les injustices * et de toutes les extravagances du prince : les partisans de Henri l'estimaient, pour cette raison, autant que les ennemis de ce monarque le détestaient; du reste, il passait pour un homme prudent , habile et savant^. On peut juger de la confiance sans bornes que l'empereur mettait dans le dévouement de Robert , en se rappelant qu'il lui confia la garde du duc Otton de Nordheim ^. Ce choix irrita non-seulement le peuple, mais encore les hommes d'armes de l'évêché; ils considéraient comme une injustice la nomination d'un nouvel évêque, avant que Herrmann eût été mandé devant un synode et jugé suivant les lois ecclésiastiques. Les clercs eux-mêmes étaient mécontents ; néanmoins ils préféraient tout autre prélat à celui contre lequel ils avaient porté de si graves accusations devant le saint-siége, et qui avait encouru la peine de déposition.

Nous avons déjà dit que l'abbé de Fulde était mort. Le lendemain de l'élection de Robert, l'empereur réunit un chapitre pour procéder au choix d'un nouvel abbé. Il s'éleva entre les abbés et les moines, qui de toutes parts étaient accourus en foule, une lutte singulière pour la possession de ce bénéfice. L'assemblée ressemblait à celle d'une vente publique : chacun cherchait à renchérir sur ses rivaux : l'un offrait de grandes sommés d'argent; l'autre une portion importante des domaines de l'abbaye; un autre, de grands services féodaux ; il était aisé de voir que la déposition de Herrmann n'avait servi de leçon à personne, que les paroles énergiques du souverain pontife n'avaient inspiré aucune crainte ^ Henri lui-même fut indigné

1 Lamb., ann. 1075. Chron. August., apud Freher , p. 550.

2 Les biographes Cygneus et Bruschius disent : « Eum episcopatui suo siimma cum laude fideliter et optime prsefuisse. « On ne sait pas si ce Robert est ou non l'auteur du poërae sur la guerre saxonne. Vid. Antîq. Goslar., ann. 1075 "".

5 Annal. Saxon., ann. 1076.

^ Abbates et monachi ita ambitionis spiritu prsecipites rapiebantur, ut eos a cupiditate sua non pudor nominis chr'istiani, non habitus arctioris propositi, non ipsumdeniquedeterreret recens exemplumBabenbergisepiscopi. Lamb., ann. 1075.

* C'est par erreur que M. Voigt confond ce Robert avec un abbé du même nom , dont il est question dans le 1er volume, p, 175, Qq dernier obtint, en 1075, l'abbaye de Gengenbach en Alsace , et y fut tué par ses vassaux qu'il rançonnait sans pitié. {Note du Trad.)

U VIE ET PONTIFICAT [107o]

de ce trafic scandaleux , et, pendant qu'il était assailli de demandes .^ il aperçut de loin, dans la foule des moines, un homme d'un maintien modeste qu'il connaissait déjà : c'était le moine Ruzelin de Hersfeld, qui était venu avec une mission de son supérieur. L'empereur l'appela à lui, remit entre ses mains la crosse abbatiale, marque de sa nouvelle dignité , et demanda à tous les assistants, moines et gens de guerre , de donner à ce choix leur assentiment. Tout cela semblait un rêve à Ruzelin , et comme toutes les voix étaient pour lui , il prétexta tantôt son inexpérience, tantôt sa mauvaise santé, tantôt l'absence de son supérieur , jusqu'à ce qu'enfin , vaincu par les instances réitérées des évêques, il consentit à accepter la dignité offerte K

Henri suivit la même marche à l'égard du monastère de Lorsch , dont l'abbé Ulrich était mort la même année. Les moines et les chevaliers de l'abbaye avaient élu unanimement pour abbé le prieur de l'abbaye ; ils vinrent trouver le monarque , dans la ferme confiance qu'ils obtiendraient la ratification de ce choix , parce que le prieur , à cause de nombreux services , avait gagné les faveurs du roi. Mais Henri choisit dans leurs rangs un moine obscur, qui n'avait jamais rêvé une pareille élévation , et , au grand étonnement de tous ,^1 lui remit l'anneau abbatial ^. On pouvait prévoir facilement que de semblables actes irriteraient le pape à un point extrême et l'animeraient contre Henri. Il est probable que Grégoire n'aurait pas gardé un silence aussi long, si une foule d'événements n'eussent pas absorbé toute son attention en Italie , et si de cruelles afflictions n'eussent pas arrêté le cours de ses opérations. Après la clôture du grand concile de Rome, Guibert, archevêque de Ravenne, resta encore pendant quelque temps dans la ville , et devint l'instigateur d'un événement grave que nous allons rapporter. Voyant qu'une portion considérable du haut clergé était vivement blessée des lois sévères portées par le souverain pontife contre la simonie et l'incontinence des prêtres , Guibert crut devoir profiter de cette disposition des esprits pour se frayer un chemin au siège pontifical ; mais , avant tout , il fallait en faire descendre Grégoire, qui l'occupait.

* Telle est la narration de Lambert.

2 Lambert.

[1075] DU PAPE GREGOIRE VII. diJ

A Rome vivait un jeune homme connu par ses mœurs licencieuses: c'était Cencius, fils d'Etienne, préfet de la ville*. Déjà, à une époque antérieure , il avait embrassé le parti de Cadalotis contre le pape Alexandre , et ce pontife l'avait excommunié à cause de ses crimes révoltants. Cet homme avait élevé dans Rome plusieurs châteaux et plusieurs tours fortifiés. Sa haute naissance , jointe à ses richesses, lui avaient donné un grand crédit ; c'est pourquoi il s'était rendu auprès de Henri en Allemagne , avec quelques-uns de ses partisans , pour assurer à ce prince l'appui d'Honorius , rival d'Alexandre. Ce fut grâce à son secours que cet antipape réussit à pénétrer dans Rome. A la mort d'Honorius, Cencius fit sa paix avec Alexandre, et lui jura fidélité. Vers cette époque , il fit construire une tour à l'entrée du pont Saint-Pierre , et exigea un droit de péage de tous ceux qui entraient dans la ville ou qui en sortaient ^; il s'était même permis de s'attaquer aux biens des éghses. Diverses fois Grégoire lui avait adressé des remontrances et des avis salutaires ^, mais toujours sans succès. Enfin Cinthius, homme droit et pieux, qui était alors préfet de Rome '' , s'empara de Cencius ; et ce dernier devint , dès ce moment , l'ennemi implacable de Grégoire , car il croyait que son arrestation avait eu lieu d'après ses ordres. A la prière de quelques grands personnages , Grégoire le fit remettre en liberté , après en avoir exigé des otages et lui avoir fait jurer , sur le tombeau de saint Pierre , qu'il changerait de conduite. Sa tour fut démohe , et Rome demeura tranquille pendant quelque temps.

Ce fut cet homme que Guibert parvint à gagner en lui faisant de magnifiques promesses au nom du roi d'Allemagne^. Cencius ne tarda

* D'autres l'appellent Cincius, Quintius, et le font préfet de la ville. Celui qui veut en avoir une idée convenable n'a qu'à lire le portrait qu'en a tracé Paul Bernried.

2 Paul Bernried dit qu'il y avait placé » viros sicarios, qui ab omnibus introeuntibus et exeuntibus, ex rébus quae ferebantur, prœdara caperent. » Le cardin. Aragon, parle de même : « A transeuntibus de novo pedaticum (pedagium) jugiter extorquebat. »

3 PaulBernr.jC. xlvi. Lamb., ann. 1076.

^ C'est le nom que lui donne Pierre Damien, qui en fait l'éloge , Epist., viii, 1 , 4. Paul Bernr. l'appelle aussi Cincius. ^ Platina. Cardinal. Arag. dit qu'il en avait fait son secrétaire. Berthold de

b6 VIE ET PONTIFICAT [10715]

point à se faire de nombreux partisans qu'il trouva tant au dehors qu'au dedans de la ville. Il traversa la Fouille et la Lucanie, se rendit auprès de Robert Guiscardet d'autres princes excommuniés, et trama une vaste conspiration contre le saint-père. On devait ou le mettre à mort, ou bien le confier à la garde de Henri, auquel le complot avait été communiqué par des lettres de Cencius. Il est difficile de dire jusqu'à quel point l'empereur prit part à cette conspiration; mais il est certain que le monarque allemand entretenait alors des relations amicales avec le normand Guiscard \ On choisit la nuit de Noël pour l'exécution du dessein. Vers minuit, le pape, revêtu de ses ornements pontificaux , dit la messe à Sainte-Marie-Majeure, dans la chapelle de la Crèche. Cette solennité religieuse attirait ordinairement une grande foule de fidèles qui passaient la nuit à chanter des hymnes et des cantiques; mais la nuit de Noël fut tellement orageuse que les habitants n'osèrent sortir de chez eux , et que Grégoire se trouva avec un petit nombre de clercs et de laïques. Dans ce moment, Cencius, à la tête d'une troupe armée, pénétra dans le sanctuaire pour accomphr, à la faveur des ténèbres, son odieux forfait. Le saint-père et les ecclésiastiques qui l'entouraient venaient de communier, et étaient profondément absorbés dans la prière. Tout à coup des cris et des gémissements se font entendre. Les sicaires de Cencius parcourent le lieu saint, l'épée à la main, et commettent plus d'un meurtre sacrilège. Ensuite ils pénètrent dans la chapelle de la Crèche , où se trouvait le pape; ils en brisent les portes, se jettent dans l'enceinte, saisissent le pontife , le maltraitent indignement, en lui arrachant les cheveux, et en le blessant grièvement au front ; puis ils le traînent à travers l'église , en lui prodiguant l'outrage et l'insulte , et en lui arrachant ses vêtements pontificaux. Grégoire vit bien que toute résistance était inutile; il montra un calme et un sang-froid admirables ; il n'implora le secours de personne et ne demanda grâce à personne. Les conjurés traînèrent le pontife à l'une des tours de Cencius , dans l'espoir de l'emmener hors de la ville sur des chevaux qu'on tenait prêts pour

Constance , ann. 1076, ne parle pas de Guibert; mais il désigne comme auteur de ce complot le duc Godefroi , qui fut blessé « a quodam coquo per posteriora , cum ad necessarium sederet , »> et qui en mourut. * Platina.

cet effet. Mais, la même nuit, la nouvelle de cette violence sacrilé{ïc se répandit dans toute la ville ^ des cris d'alaruie se firent entendre de toutes parts ; le soulèvement devint général ^ on mit des gardes à toutes les portes , et l'on fit de rigoureuses perquisitions , car personne ne savait ce qu'était devenu le pape, s'il vivait encore ou s'il était tué.

Le peuple courut au Capitole, et là on apprit que Grégoire était prisonnier dans la tour de Cencius : cette tour fut assiégée aussitôt. Au point du jour, une multitude innombrable s'y rassembla, demandant avec des cris furieux la liberté du souverain pontife. On amena des machines et des béliers, on battit les murailles, et l'on menaça de massacrer tous ceux qui se trouvaient dans la tour , si Grégoire n'était pas mis sur-le-champ en liberté. Cencius, entendant ces menaces, se jeta aux pieds du pape , et le suppha de lui faire grâce en lui pardonnant le crime affreux dont il s'était rendu coupable envers le saintsiége.

Grégoire lui accorda le pardon, et lui imposa, pour pénitence, le pèlerinage de Jérusalem K Ensuite il se mit à une fenêtre, fit signe au peuple de s'apaiser , et demanda que quelques-uns des principaux montassent à la tour; mais le peuple crut qu'il exhortait les assaillants à se presser de la prendre; et l'on recommença l'attaque avec une nouvelle vigueur. Enfin le pape fut déhvré; aussitôt qu'il parut, le peuple fit retentir l'air de ses bruyantes acclamations. Tous les assistants suivirent le saint-père à l'église, assistèrent au saint sacrifice, et remercièrent le Très -Haut d'avoir sauvé leur bien- aimé souverain.

Quand on connut les complices de la conspiration , on ravagea et on pilla tous leurs biens. Quant à Cencius, tout ce qui lui appartenait devint la proie du fer et du feu ; lui s'enfuit en Allemagne avec ses partisans ^. Il fut une seconde fois excommunié, et banni de Rome à perpétuité ; mais ses serviteurs furent cruellement maltraités ^

t PaulBeriir. remplit deux chapitres des dialogues entre l'un et l'autre.

2 Platina etPandulph de Pise disent : régi.

3 Ce récit est de Paul Bernr., Pandulph. Pisan., cardinal. Aragon., Lamb,, Platina , Sigonius et de beaucoup d'auteurs modernes.

' Guibert, dont le plan avait échoué, s'éloigna de Rome, et alla continuer ses intrigues dans la haute Itahe , où il trouva une foule de gens unis à lui par les mêmes intérêts , tels que Thédalde de Milan et les évêques de la Lombardie. A ceux-ci se joignit encore le cardinal Hugues le Blanc * , qui avait été autrefois partisan du pape , mais qui maintenant mettait tout en œuvre pour former entre le Normand Robert et le roi d'Allemagne une alliance intime contre Grégoire ^

Au milieu de ces orages, qui de près ou de loin s'élevaient contre lui , le souverain pontife n'oublia par la mission qu'il croyait avoir reçue, et à laquelle le portaient la conviction de son esprit et toute la force de son âme. Il prouva, au contraire, que le malheur donne bien souvent aux grands caractères une énergie toute-puissante. Depuis sa victoire sur les Saxons , le roi Henri était tout autre , et Grégoire ne reconnaissait plus en lui le prince que l'incertitude du succès avait rendu soumis et docile. Rien de ce qui venait du pape ne lui semblait devoir être respecté ; il se riait de ses décrets ; personne au monde ne lui paraissait placé plus haut que l'empereur d'Allemagne. Fort de ses armes, dont ses ennemis même reconnaissaient la supériorité, il se livrait à l'orgueil, et il voulut en faire sentir les effets au souverain pontife ^.

Les esprits étaient dans cet état de défiance et d'inimitié réciproque , quand l'Allemagne perdit un grand homme et l'Église un pasteur qui avait mérité l'amour et la vénération de tous les gens de bien, et dont la mort excita d'universels regrets. Cet homme était Annon de Cologne, appelé par son biographe * la fleur et la nouvelle

* D'autres rappellent Candidus ; Schrôckh croit qu'il se nommait Bianchi. 2 Platina ; Sigon., de RegnoItaL, 1. ix, ann. 1075. ^ Vid. Domnizo in Fita Mathild.

Peccator qiiamvis, prudens tamen hic erat in armis, Commisso bello , victor rex extitit ergo. Unde superbus adest , papam despexit ut amens. Omnia quae papge matrique sponderat ante , Fregit et invertit , simoniacos reTocavit,

^ Levold de Northof, dans le xiiie siècle.

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lumière de toute l'Allemagne, loué par chacun de ses contemporains et chanté par un poëte en ces termes * :

n S. Annon jette une grande lumière dont réclat et la beauté se répandent » au loin comme la pierre précieuse d'un anneau d'or ^. d

Annon s'était distingué autant par l'administration spirituelle de son Église, et par le respect profond qu'il portait aux choses saintes et divines, que par le gouvernement de l'État ; en toutes choses, il avait montré une rare prudence, un profond savoir et un tact exquis, sans avoir jamais souillé son caractère par aucune des passions si ordinaires à ses contemporains. Son plus grand bonheur consistait à faire à son peuple de fréquentes instructions. Ce fut au mois de décembre qu'il fut enlevé d'un monde où il n'avait rencontré souvent que des ingrats. Déjà de son temps on portait sur lui des jugements divers, car il s'était fait, sous son règne, des ennemis par la vigilance de son administration ^ Aussi le temps où il vécut peut être envisagé comme une époque tranquille et heureuse, en comparaison des temps postérieurs.

<t L'empire fut heureux tant que ce bon seigneur fut juge , tant qu'il » guida les premiers pas du jeune Henri ! La renommée avait au loin répandu )» le bruit de son intègre justice ^. L'étranger n'avait que de l'admiration » pour ce prélat , au lieu que , dans sa patrie , il eut souvent à lutter contre » l'oppression et la malice. De la Grèce et de l'Angleterre , les rois lui en- » voyaient des présents, aussi bien que ceux du Danemarck, de la Flandre et » de la Russie. Les princes lui firent souvent la guerre; mais Dieu tourna î) toujours à son honneur les attaques des méchants. Souvent aussi il se vit )> trahi par ceux qui devaient veiller à sa défense , et maintes fois les grands

1 Le Rhythme bien connu de S. Annon , arch. de Cologne , ap. Schilter, Thesaur: Antiqu. Teuton., ou dans Teutschen Magazin. 1791, jul., 10-15, le texte avec la traduction allemande et les explications de Hegewisch.

2 Lambert l'appelle « pretiosam margaritam , » que bien de fausses rumeurs s'efforçaient d'obscurcir : « Falsis rumoribus obfuscare conabantur. «

5 Jntiq. Goslar. On lui reprochait surtout « quasi in educando Henrico quarto paulo segnior fuerit; » mais l'auteur de la Vie de ce prince l'en justifie. Lamb., ann. 1075.

* Rhythnius, p. 652.

3) qu'il avait élevés à la fortune, jetèrent l'épouvante dans l'âme du vieux

1» pontife. )>

Par sa hardiesse à dire sa pensée sans crainte et sans détour, il offrait la belle et fidèle image de nos ancêtres ; devant les grands de l'empire , devant l'empereur lui-même , sa parole était aussi libre que devant les plus obscurs habitants du cloître. Sa douce charité envers les pauvres, les pèlerins, les rehgieux, ses semblables enfin, était connue dans les régions les plus lointaines ^

«Des orphelins il pouvait, à juste titre, être nommé le père, tant était n grand son amour pour eux. »

Avant tout, il songea aux moyens d'enrichir et d'agrandir son Éghse : aussi on disait généralement que jamais évêque de Cologne n'avait porté son Eglise à un tel point de gloire et d'opulence. Rien au monde, ni l'amitié ni la haine, ne pouvait le faire dévier des voies de la justice. Il expliquait la parole de Dieu avec clarté, avec conviction et avec une admirable éloquence ^ son amour pour la piété lui donnait le goût et le courage d'entreprendre des œuvres qu'il savait , par les lumières de la foi, être agréables au Très-Haut. A Cologne , il fonda à ses frais deux congrégations de clercs ; plus d'un cloître l'appelait son fondateur et son père. Sur le sommet d'une montagne au pied de laquelle coulait la Sieg, qui se jette da^is le Rhin, il éleva son monastère chéri de Siegberg, où devaient un jour reposer ses dépouilles mortelles ; sur les bords de la Saale , en Thuringe , il fonda Saalfeld pour les moines qu'il y envoya du Siegberg et de l'abbaye de Saint-Pantaléon, à Cologne, avec lesquels Lambert d'Aschaffenbourg conféra sur la discipline des ordres religieux. Annon en bâtit un troisième à Grafschaft , en Westphalie ^ : et tous les trois furent richement dotés et embellis de magnifiques égUses. Deux superbes basiliques furent élevées, par les soins du prélat, dans la cité métropohtaine. Aussi le poète dit dans l'éloge du pontife :

<c A Cologne , maint domaine il acquit ; partout il orna richement les

* Lamb.,ann. 1075.

2 In regione Westphaal., in loco qui dicitur Grascaf. Lamh.

)) églises pour y célébrer du Très -Haut les saintes louanges : lui seul fonda » quatre monastères; le cinquième fut Siegberg, sa résidence bien -aimée 3» où l'on voit maintenant son tombeau. »

Annon vit avec douleur les moines dégénérés de leurs antiques règlements , et livrés aux désordres d'une vie licencieuse. Dans un voyage qu'il fit en Italie quelques années avant sa mort , il apprit à connaître la règle austère pratiquée à Fructuaria , et il emmena avec lui quelques moines de ce couvent pour les placer à Siegberg , afin qu'ils servissent aux autres religieux de modèles pour le rétablissement de la discipline. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques , et, de cette manière, i\ rétablit dans une foule de monastères une vie nouvelle et une louable et active émulation. Pendant qu'il négociait avec les grands et les rois , on voyait souvent ce pieux prélat obéir avec une scrupuleuse ponctualité aux injonctions du chef d'un monastère , et exécuter ses ordres avec une humble soumission ; on le voyait quelquefois porter lui-même aux moines la nourriture et la boisson , se montrant plus diligent et plus actif qu'un serviteur quel- . conque de la maison *.

«i La nuit, pendant que les autres mortels goûtaient les douceurs du 3) sommeil , le saint homme se levait , rempli d'une haute piété , visitait )) maintes églises , et portait avec lui ses pieuses offrandes. »

Aussi longtemps qu'il restait dans le cloître, Annon observait toutes les pratiques de la règle , et donnait ainsi lui-même l'exemple de ce qu'il ordonnait aux autres. Habitué ainsi de bonne heure à ce genre de vie, il se retira, après son éloignement des affaires pubhques, dans le monastère de Siegberg. Il se livra aux veilles, aux jeûnes, à la prière, et fit d'abondantes aumônes pour le salut de son âme. Mais peu d'hommes , après un tel bonheur , meurent aussi malheureux. Il vit emprisonner son frère Wecel de Magdebourg , et son cousin Burchardd'Halberstadt; il était devenu suspect à l'empereur, pour ne lui avoir pas envoyé , contrairement aux sentiments de sou cœur, des troupes contre les Saxons. Quelques habitants de Cologne s'étaient laissé gagner pour attenter à ses jours ^ les serviteurs qu'il

> Instar vilis mancifici.

avait comblés de ses bienfaits l'avaient abandonné et trahi; l'un de ses vassaux , qu'il avait toujours honoré d'une affection particulière et auquel il avait cédé d'importants domaines , quitta le service de l'Église et s'affranchit lui-même de la suzeraineté de l'archevêque ; la mort de plusieurs personnes chéries avait fait à son cœur des blessures profondes ; enfin , un affreux ulcère se déclara à ses pieds , fit tomber les chairs, jusqu'à découvrir les os ; puis montant aux jambes et aux cuisses , gagna le corps et les parties vitales , et , après une longue agonie, mit fin à sa douloureuse existence. Des visions célestes , de brillantes apparitions doivent lui avoir dévoilé les béatitudes d'une autre vie. Il pardonna aux habitants de Cologne tous les torts qu'ils avaient envers lui , les reçut tous dans sa communion , et sortit plein de joie de ce monde, étant regretté de tous ceux qui avaient su dignement apprécier ses vertus. La croyance aux miracles opérés sur son tombeau est du moins une preuve de la force de son esprit , de la pureté de ses mœurs et de la puissance de ses convictions religieuses : ainsi, le poète avait raison de dire :

u Loyal et franc dans ses discours , jamais il n'altéra la simple expression j> de la vérité ; dans les conseils des princes on le voyait siéger avec la fierté 5) du lion; au milieu des pauvres, il marchait doux comme un agneau. 5» Sévère à l'égard des méchants, il se montrait indulgent envers les bons. î» Dans la bouche de l'orphelin et de la veuve , on trouvait l'éloge de ses j) vertus. Nul ne savait mieux que lui annoncer la divine parole, ou ramener 3> au bercail la brebis égarée ; dans son langage se révélait une telle onction 3) céleste, qu'il aurait fait à bon droit l'admiration de tous les peuples de la :> terre. De Dieu, il était le serviteur chéri; et bienheureux était le peuple 3> de Cologne, d'avoir obtenu un semblable pasteur. »

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