Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264
Parmi les Champenois illustres , trois appartiennent à cette dynastie pontificale dont chaque règne, depuis le Prince des Apôtres jusqu'à l'immortel Pie IX , ajoute a l'édifice catholique une pierre où brille un nom glorieux par son génie ou par sa sainteté : Urbain II, le promoteur des croisades; Urbain IV, l'instituteur de la Fête-Dieu; Martin IV, le protecteur de Charles d'Anjou *.
Le soin de raviver le culte des ancêtres, lorsqu'ils ont passé sur la terre en faisant le bien, m'a semblé une œuvre d'édification et d'apostolat. C'est pourquoi, malgré mon insuffisance, je n'ai pas craint d'entreprendre l'histoire d'Urbain IV, l'une des illustrations les plus pures de la ville de Troyes, de la France et du monde chrétien.
Je me suis proposé tout ensemble le récit de sa vie, l'exposition de ses écrits, le tableau de son temps.
Les biographes de notre Pontife , quoique doués d'un talent incontestable, n'ont pas donné au triple rôle politique, religieux et social d'Urbain IV tous les
1. Urbain II, né à Châtillon-sur-Marne, élu pape en 1088. Martin IV, né au hameau de Mainpincien , commune d'Andresel, en Brie, élu pape en 1281 ,
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développements qu'exigeait son importance; en outre, ils n'ont pas considéré certaines phases de son existence sous leur véritable jour.
Une étude approfondie des documents primitifs m'a permis de retracer les actes complets de ce grand pape, de le peindre, autant que possible, avec les couleurs de son époque, et de le montrer dans tout l'éclat de cette douce et inaltérable majesté qui provoqua l'admiration et l'amour de ses contemporains.
J'ai cru devoir, au risque de grossir mon livre, ajouter en notes plusieurs passages des auteurs cités et surtout de la paraphrase du Miserere par Urbain IV. Ce n'est pas, certes, par ostentation ni pour affecter des airs d'érudit, mais par sincérité historique et pour offrir des échantillons du latin des âges de foi, idiome qui, transfiguré pour ainsi dire par le Christianisme, conserve sa beauté propre à côté de l'inimitable élégance des classiques. Quant à la traduction des extraits authentiques, je ne l'ai insérée dans la trame de l'ouvrage que comme une sorte d'indication qui pût mettre sur le chemin de la beauté et de la vérité des originaux.
Je souhaite que cette monographie, malgré ses imperfections , ranime l'enthousiasme des anciens jours envers un Pontife trop longtemps confondu pêle-mêle avec d'autres grands hommes du Moyen- Age dans l'uniformité de l'indifférence, sinon dans le cimetière de l'oubli. Tous mes vœux seraient comblés si la vieille cité, qui fut son berceau, et la France, sa patrie, sollicilaient pour lui les honneurs suprêmes
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et îe faisaient placer sur les autels. C'est ce que tentèrent, dans le dix-septième siècle, les chanoines de Saint-Urbain de Troyes. Les instances canoniques, interrompues alors en cour de Rome, durent attendre le moment qui serait marqué pour leur continuation. Plaise à Dieu que cette cause, qui semble endormie dans les archives de la Congrégation des Rites, se réveille et que l'Eglise inscrive officiellement dans ses diptyques sacrés le nom de notre bienheureux pape U Dans l'attente de cette canonisation , pourquoi ne pas travailler à l'achèvement de la magnifique collégiale qui remplace l'échoppe natale d'Urbain IV? Pourquoi ne pas réserver, devant le portail principal de ce charmant édifice, une portion de terrain assez spacieuse pour servir à l'érection d'une statue qui perpétuerait le souvenir des actes les plus mémorables de notre Souverain Pontife? Déjà, le Conseil général - de l'Aube a formulé, à plusieurs reprises, ce vœu que nous inspire l'amour de la patrie et de la religion. <r Un des membres du Conseil, dit le procès-verbal « des délibérations, année 186i, expose que, depuis « longtemps la ville de Troyes attend et appelle de « tous sos vœux l'érection, sur l'une de ses places, « de la statue du grand pontife Urbain IV... LeCon- « seil général ne saurait hésiter à hâter, par l'exprès- « sion de toutes ses sympathies, l'érection d'un mo- « nument qui rendra un éclatant et légitime témoi- <r gnage a l'une des gloires de notre pays.
1. Nous qualifions Urbain IV du titre de bienheureux d'après Molanus, docteur de Louvain, le Chronographe de l'abbaye de Saint- Berlin, le Martyrologe de l'Eglise de Laon, et le bon chanoine Des-Guerrois d'Arcis-sur- Aube.
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« Un autre membre rappelle la proposition du t célèbre sculpteur Simard qui , lui aussi, né à « Troyes, avait offert à la Société académique de c l'Aube le modèle de la statue d'Urbain IV. Dans la c pensée de l'artiste,, ce devait être un jour glorieux c pour le pays que celui où s'élèverait sur Tune des « places de la ville l'effigie du grand pontife, la main c droite étendue pour protéger et pour bénir la <r vieille cité qui fut sa mère. Une souscription allait c être ouverte à laquelle la ville et le département, « le gouvernement de l'Empereur, le Saint-Père, \à c chrétienté toute entière se seraient certainement t empressés d'apporter leur concours, quand la mort, <r si malheureuse et si inopinée de l'illustre sculpteur, « vint faire ajourner l'exécution de son projet. « L'honorable membre demande avec instance l'exc pression du vœu proposé.
c M. le Préfet appuie cette proposition. Il retrace, t en quelques traits, la vie du grand pape, qui ne dut « son élévation qu'à sa vertu et à son génie...
t Le Conseil général déclare, à l'unanimité, s'assoc cier, avec les plus vives sympathies, au vœu qui « vient d'être exprimé...i »
On a raison dans les hautes régions administratives de l'Aube : s'il doit y avoir solution de continuité dans le bulletin des célébrités du département, que ce
1. Nous savons de source certaine que l'auteur de cette idée nationale et chrétienne, émise en Conseil général, n'est autre que M. Ernest Armand, secrétaire de l'ambassade française à Rome. Nous sommes heureux d'ajouter que l'honorable secrétaire, promoteur zélé de l'érection d'une statue d'Urbain IV, a obtenu, dans ce but, les encouragements de sa Sainteté Pie IX, qui a souscrit pour cinq cents francs.
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soit ^seulement pour ses mauvais souvenirs, et non pour ses traditions de gloire et de vertu .
D'ailleurs, les villes de province n'ont pas assez de fierté. Elles oublient trop souvent de faire revivre et d'exposer en plein soleil leurs plus illustres portraits de famille, ceux qui représentent ces âmes infatigablement dévouées à la lutte contre le mal, laborieusement initiées aux triomphes de la force morale , héroïquement confiantes en la justice de Dieu.
Il est bon, il est utile que les générations qui se succèdent dans la contrée, puissent contempler, de distance en dislance, sous les contours harmonieux d'un bloc de granit, des personnages modèles, ressuscites par le marbre, la pierre ou le bronze, et éternisés , pour ainsi dire, sur les places publiques. La mémoire des grands caractères, des solides institutions, des robustes croyances de nos aïeux ne saurait être stérile ; elle fructifie jusque dans la mort. De l'histoire de ces âmes d'élite qui ont été les héros de nos annales, les témoins de la vérité, les martvrs du devoir, jaillissent des sources dévie, où l'âme sceptique et blasée retrouve, mieux que nulle part ailleurs, la saveur des choses éternelles avec le goût du beau, du vrai et du bien.
Les trophées, les statues, les colonnes triomphales, tous les monuments qui rappellent des existences pleines de mérites et consumées pour la gloire de Dieu, pour le bonheur des hommes, sont comme les fantômes de la renommée, les revenants de la vertu, qui reparaissent pour instruire les vivants.
x PRÉFACE.
Leurs austères et bienveillants regards semblent errer de leurs tombes délaissées sur la postérité à la fois comblée et oublieuse de leurs bienfaits; de leurs poitrines éloquentes, on croit entendre sortir ces paroles :
c 11 est beau de soutenir et de perpétuer, par la c noblesse de sa vie, l'éclat de sa naissance ; il est c encore plus beau de s'élever soi-même, par son c seul mérite et ses vertus, des plus infimes degrés € de l'échelle sociale au rang le plus sublime qu'un t mortel puisse occuper. » — « Ce n'est point un « mérite de naître noble; c'en est un de le devenir, * disait Urbain IV lui-même, résumant ainsi d'un trait, comme à son insu, sa vie toute entière : non e virtu di nascere nobile, ma il farsi nobile.
Ce 9 Décembre 1865.
L'abbé Etienne GEORGES, de Troyes,
DU
Naissance de Jacques Pantaléon en 1185. — Sa première éducation. — Ses études aux écoles de Troyes et à l'Université de Paris. — Reçu docteur, il professe la Théologie. — Il est fait prêtre et revient au pays natal. — Ses prédications à Troyes. — Sa science et sa vertu attirent sur lui l'attention publique.
Troyes, vers la fin du douzième siècle, formait un des principaux centres de la civilisation française, grâce à la protection intelligente et active des Henri et des Thibault, comtes palatins de Champagne et de Brie1.
C'était une puissante et noble famille que celle de ces grands feudataires de la couronne. Ils rivalisaient de splendeur et d'influence avec les souverains de l'Europe, et surtout avec les rois de France. L'étendue de leurs riches domaines et l'éclat de leurs nombreuses alliances, loin de leur inspirer, comme à tant d'autres barons, un orgueil farouche, ne faisaient que rendre leur cœur plus compatissant et plus généreux.
Ils ne cessaient, en effet, de travailler à l'amélioration matérielle et morale des populations de leur vaste province. Ils divisaient la Seine en une infinité de canaux, afin que ce fleuve,
1. Tricassina urbs faraosa, populorum frequeoliâ, et uemoribus, et pralis amœoa, in Campanià sita, dulcem habilaloribus exhibet suis amœnitaiibus incolatum. Ciacconius, Vitœ et Gesta Pontificorum romanorum et Cardinalium, Roraa;, 4260.
dans ses replis multipliés, prélat son courant d'eau à toutes les usines de leur capitale. Ils favorisaient le mouvement industriel et commercial des principales foires de leur comté ; ils y attiraient, par des privilèges, une multitude de marchands de toutes les parties du monde; ils affranchissaient leurs villes et leurs villages; ils appliquaient les hommes et les femmes de servile condition aux arts utiles et aux travaux agricoles. En même temps, ils fondaient des hospices, somptueux palais de l'indigence, et des monastères, foyers de science et de piété. Ils donnaient souvent audience à quelques fervents cénobites et les chargeaient d'aller s'enquérir des nécessiteux. Quand ces messagers de la charité revenaient sans leur fournir l'occasion de soulager quelque souffrance : « Serait-il donc vrai qu'il n'y aurait pas de pleurs à essuyer? Béni soit Dieu qui protège nos peuples! » s'écriaient-ils avec émotion.
Non loin du château-fort de ces illustres bienfaiteurs, dans un quartier qui portait encore, il y a quelque cent ans, le nom de Petit-Palais ou de Court-Palais, vivait une famille honnête et pauvre. Le père s'appelait Pantaléon. Il exerçait la profession de chaussetier. Un fils lui naquit en 1185; on le porta, sans délai, à l'église de Notre-Dame-aux-Nonnains, sa paroisse, et il reçut au baptême le nom de Jacques1. L'enfant "prédestiné avait à peine trois ans, lorsqu'un effroyable incendie dévora la moitié de la vieille cité troyenne, réduisit en cendres une grande partie du monastère, ensevelit dans les flammes un certain nombre de religieuses et consuma le trésor où se trouvaient les titres de possession. Grâce aux pieuses libéralités du comte de Champagne et de l'évêque de Troyes, la communauté, si cruellement éprouvée par ce sinistre, se releva bientôt de ses ruines. Dans la suite, les papes accordèrent leur haute protection à cette célèbre abbaye dont les dalles de pierre recouvraient les restels mortels du père d'Urbain IV, et qui montrait encore avec orgueil, dans le siècle dernier, la
1. Celle église, située jadis sur la place de la Préfecture de l'Aube, a été démolie dans ces derniers temps. Vie d'Urbain IV, par M. Magister.
cuve Baptismale où ce pontife avait reçu le sacrement de la régénération spirituelle1.
Rien de plus humble que la famille du jeune Jacques qui, comme Grégoire VII, fils d'un charpentier de Toscane, comme Sixte-Quint, fils d'un vigneron et pâtre lui-même dans un village de la Marche d'Ancône, allait, de la condition la plus obscure, monter sur le plus haut trône de la terre et offrir au monde l'éclatante preuve que le mérite et la vertu des classes plébéiennes savaient se faire jour, sous l'empire de l'égalité introduite par le christianisme, à travers les dignités héréditaires et les privilèges héraldiques du régime féodal.
Les chroniqueurs troyens rapportent qu'en 1525 on voyait, autour du chœur de la collégiale de Saint-Urbain, une tapisserie de haute-lisse qui ne le cédait à aucune des plus belles d'Angleterre et de Flandre. Elle retraçait, dans une charmante scène d'intérieur, cette éducation modeste, mais chrétienne, que recevaient, au foyer domestique, les enfants de basse extraction. Le père d'Urbain IV, cordonnier en vieux, y était représenté travaillant de son métier avec deux compagnons. Des souliers et des brodequins, de différentes grandeurs, s'étalaient sur la devanture d'une boutique de chétive apparence. Une femme, assise dans l'échoppe, filait avec une quenouille : c'était la mère du petit Jacques. Celui-ci, d'un air affectueux et candide, lui apportait un vase fermé. Il y avait dans ce tableau en laine, tissu historié qu'avaient exécuté les manufactures des Gobelins de Reims, une touchante révélation des habitudes intimes et laborieuses de la famille de Pantaléon.
Les modiques ressources des parents de Jacques ne leur permirent pas de donner à leur fils une éducation libérale ; ils se contentèrent de cultiver les heureuses dispositions que la divine Providence avait déposées dans son âme; ils essayèrent même de le dresser aux arts mécaniques; ils lui
1. Cocrtalon, Vie d'Urbain IV, nous a conservé les deux vers suivants, inscrits sur les fonts baptismaux de la paroisse Saint-Jacques. « Hic fuit ablutus purâ baptismatis undâ « Urbanus, Jacobi nômen et indè tulit. »
apprirent qu'au sein d'un état estimé vulgaire tout devient utile et glorieux pour l'homme, quand il demande sa vie au travail, sa grandeur à la religion.
Dans l'intervalle des heures consacrées à l'enseignement professionnel et à l'instruction morale, l'enfant avait coutume de porteries chaussures chez les clients. Une fois, il ne rentra pas comme à l'ordinaire. Peut-être s'était-il égaré dans les rues irrégulières, sous les sombres porches, parmi les gothiques galeries de la ville; car, à cette époque, les habitants des cités préféraient les voies longues et sinueuses dont l'obli. quité brise les rayons du soleil , modère l'impétuosité des vents, fait refluer l'air dans les issues transversales et procure un abri contre les frimas et les giboulées. Puis l'enceinte qui englobait les habitations étant plus resserrée, la construction des remparts, en temps de siège ou de guerre, exigeait des frais bien moins considérables; si la ville venait à être prise d'assaut, cette ingénieuse combinaison de voirie permettait une défense opiniâtre, ménageait de faciles retraites et formait de nombreux retranchements.
Le retard du jeune commissionnaire jeta sa mère dans de cruelles perplexités; elle se mit à parcourir, avec une ardeur inquiète, toutes les maisons du voisinage; enfin elle découvrit le cher objet de sa tendresse au fond d'un atelier de menuiserie. Elle le trouva occupé à jouer, il traçait avec des rognures de bois ces prophétiques paroles : « Je serai PapeI » L'humble femme, peu frappée de celte circonstance que la tradition locale raconte comme un pronostic de la grandeur future de Jacques Pantaléon, se moqua d'une prédiction aussi étrange et ramena l'enfant au logis où il continua de montrer une extrême douceur de caractère, une inclination très-prononcée pour la science et un goût inaltérable pour la piétés
i. Tricasses, clari Galliœ populi , Jacobum tulerunt, humili quidem génère orlum , sulorisque eognomioe Pantaleonis filium , verùm animi magniludine, scieotiâ . consilio, morumque gravitate cœleris emioealem. Papirii Massoni, Libri sex, de episcopis urbis, qui romanam Ecclesiam rexerunt, rebusque gestis eorum. — Parisiis, 1586.
Ainsi préludait à ses hautes destinées cet enfant privilégié , en qui la beauté naturelle et la grâce divine s'étaient plu à répandre, l'une ses charmes et l'autre ses bénédictions. Il n'était pas doué d'une santé robuste; mais il annonçait déjà une âme forte, un cœur mâle et un génie élevé. Ces éminentes facultés se seraient perdues pour lui-même et pour son siècle, si elles n'eussent trouvé l'occasion de se développer1.
L'Église, convaincue de la mission régénératrice qu'elle avait à remplir vis-à-vis des peuples nouveaux, avait établi des écoles auprès de chaque cathédrale. Elles étaient divisées chacune en classes supérieures et en classes inférieures. Dans celles-ci, on enseignait la lecture, l'écriture, le calcul, le chant et la religion; dans celles-là, on suivait la division indiquée autrefois par les travaux du philosophe Boèce et du moine Cassiodore. Le premier cours comprenait le Trivium, c'est-à-dire la grammaire , la rhétorique et la dialectique ; le second embrassait ou les études théologiques, ou les matières du Quatrivium, la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique. En théologie, on s'occupait surtout de l'étude des saintes Écritures, de l'exégèse des Pères, de l'éloquenee sacrée, da droit canon et de la discipline pénitentiaire. Les évêques considéraient comme l'une de leurs principales obligations de donner eux - mêmes l'enseignement. Quoique chargés des soins multiples du gouvernement civil et ecclésiastique , ils ne dédaignaient pas oie descendre au rôle modeste d'instituteur; aussi, aucune branche des connaissances humaines n'était alors séparée du tronc vivant de la foi catholique.
Une de ces écoles, spécialement destinées à recruter la race sacerdotale . avait été fondée à Troyes, pendant l'épiscopat de saint Loup. Ce savant prélat, que Sidoine Apollinaire, inter-
1. Comme en ces temps on choississoit les enfants de nature pie , douce, bénigne , accorte et généreuse , ayant aussi un bon esprit pour les mettre à l'église, nostre Jacques, quoyque fils d'un cordonnier ou ravaudeur d'habits, fut choisi par l'évesquc de Troyes et le clergé pour y estre parmy eui eslevé. N. Des-Guerrois , la Saincteté chreslienne, folio 361.
6 JACQUES PANTALEON.
prête de l'opinion contemporaine, appelle le père des pères, l'évêque des évêques, portait aux établissements d'instruction publique un intérêt actif. Il imprima une vigoureuse impulsion aux progrès des études dans son diocèse. Tout prêtre devait rassembler au Pastophorium autant de jeunes lecteurs qu'il en pourrait trouver, les traiter en bon père, leur apprendre à chanter les psaumes, à méditer les saintes Écritures, et à pratiquer toutes les vertus pour assurer la pureté et la perpétuité de la génération cléricale : chaque presbytère était une école gratuite, ouverte à tous, principalement aux artisans des villes et aux serfs des campagnes. Autour de l'école épiscopale, plus ordinairement appelée cathédrale, rayonnaient, comme autant de lumineux satellites, ces écoles privées que l'on nommait rurales ou presbytériennes.
Le foyer d'activité intellectuelle que saint Loup alluma
particulièrement en Champagne, donna un nouvel essor aux
écoles de la Gaule chrétienne : « Les gens de lettres ont beau
« vouloir se cacher, écrivait l'évêque de Clermont à ce grand
t restaurateur des études, vous les produisez sur la scène, de
« même qu'un rayon de soleil attire, par sa force absorbante,
« l'eau cachée dans les entrailles de la terre; et ce ne sont
t pas seulement les sables les plus fins que pénètre ce rayon,
« mais s'il est des sources que recèle une montagne rocailleuse,
t il va, par un art merveilleux, trahir le secret du liquide
« élément. De même, ô saint personnage, quand il se trouve
t quelques hommes studieux, qui gisent dans l'obscurité, la
c splendeur de votre parole sait admirablement les prendre
« et les produire au grand jour d. >
Au commencement du treizième siècle, les institutions scolaires, organisées par saint Loup, conservaient encore fortement empreintes les traces de la science et de la vertu de ce pontife. On voyait prospérer les écoles monastiques de Notre- Dame-aux-Nonnains, deMontier-la-Celle et de Saint-Martin-
d. Œuvres de Sidoine Appollinaire , éditées par Grégoire et Collombet. Lyoo, 4836, loœe II, page 101.
ès-AÏres, les grandes écoles paroissiales de Saint-Jean, de Saint- Etienne et de Saint-Remy. On ne pouvait les quitter sans être meilleur de cœur et d'intelligence. Mais l'école épiscopale de Saint-Pierre était la plus importante et la plus renommée par l'habileté de ses maîtres et par l'étendue de son enseignement. Jacques Pantaléon obtint d'en suivre les cours. Il s'y distingua par la vivacité de son imagination, par la ténacité de sa mémoire, par la maturité précoce de son jugement et par son ardeur à triompher de toutes l'es difficultés de l'étude. Il fit des progrès tellement rapides dans la science de l'esprit et dans celle du cœur, qu'il mérita ce magnifique éloge que lui appliqua l'historien Papire Masson : « Dilectus Deo et hominibus, cher à Dieu et aux hommes. »
Il ne faut pas s'en étonner, car nous disent ses biographes, sa piété était ardente et vraie, sa conception vive et pénétrante ; et, pendant que les leçons de ses maîtres frappaient ses oreilles, le Christ, docteur par excellence, faisait éclore par des touches secrètes, au plus profond de son être, les vertus de l'homme intérieur. Ainsi s'achevait cette peinture de l'âme qu'on appelle éducation où Dieu même conduit le pinceau, et forme ses élus à l'image et à la ressemblance de son Verbe incarné, le type de toute perfection: heureux les adolescents qui, souples sous son doigt, comme la toile muette et docile, reçoivent de bonne heure et conservent toujours les vivantes couleurs de l'Artiste divin1.
La collégiale de Saint-Étienne et le chapitre de Saint-Pierre entretenaient alors des écoles particulières de chant. On y admettait gratuitement les enfants de chœur qui montraient de l'aptitude pour l'art musical. Il était dans la nature des choses que le christianisme s'emparât de cet art. comme des autres arts libéraux, pour le sanctifier et en faire une des parties intégrantes de son enseignement comme de son culte : le caractère universel du christianisme est tel, qu'il embrasse toutes les facultés de l'homme pour les ennoblir.