‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 2 sur 32 · Œuvres de Sidoine Appollinaire , lococitato · texte numérisé non relu

Œuvres de Sidoine Appollinaire , lococitato

8 JACQUES PANTALEON

Jacques Pantaléon, doué de toutes les qualités qui pouvaient lui rendre facile et brillante la carrière cléricale, cultivait avec succès la musique ; il était amateur passionné des chants d'église, les seuls capables de rendre d'une manière noble et touchante les sentiments les plus profonds de l'âme pieuse : la parole est souvent insuffisante pour exprimer la vivacité de la foi et l'ardeur de l'amour. Aussi quelle joie ne faisait-il pas paraître lorsqu'admis, comme un autre. Samuel, à prendre part aux cérémonies de la cathédrale, il chantait des hymnes, des psaumes ou quelques autres parties de l'office divin. Sa voix pure et mélodieuse rehaussait la majesté des rils liturgiques, disposait l'esprit au recueillement et à la prière, et excitait de saintes émotions dans les coeurs. Le jeune virtuose était beau de visage, d'un aspect gracieux. La foule attentive, dont il captivait les regards, croyait voir et entendre un de ces anges qui, pour se communiquer aux mortels, condescendent parfois à se revêtir de leur forme et à leur redire quelque chose du ravissant concert des cieux*.

Le naïf Des-Guerrois, dans sa Saincteté chrestienne, prétend que Jacques Pantaléon fut, dès sa tendre jeunesse, chanoine de la cathédrale de Troyes, pour qu'en ces temps, dit-il, les prébendes se donnaient aux vertueux. Mais la collation d'un canonicat à notre jeune clerc paraît peu probable ; lorsque devenu.pape, il appelle la cathédrale le principe de son origine, la nourrice du printemps de sa vie, et la source de son élévation, il fait évidemment allusion à cette école épiscopale où il fut, en effet, vigoureusement élevé etnourri dans toutes les études contemporaines et pleinement soumis à ces fortes disciplines qui usent, comme la lime, les saillies trop vives de l'adolescence 2.

1. Hic hilaris vultu, mediocris corpore, corde Fortis, in aspectu dulcis, honoris amans, Venustus facie, clarâ quoque voce peritus Canlu, quem gratum musica voxque dédit.

Theodoricus Vallicoloris, in Vilâ Urbani IV, apud Papirium-Massonum, folio 228, verso.

2. Il fut dès ses jeunes aus, naturellemant porté à l'étude, et, pour en avoir

Bientôt le studieux lévite eut embrassé toutes les connaissances sacrées ou profanes qui composaient le programme de l'enseignement de sa ville natale. Le chapitre de la cathédrale, qui fondait sur lui de grandes espérances, l'envoya poursuivre ses cours à l'Univ rsilé de France. Il était généralement admis que nulle part au monde, la jeunesse ne recevait la science de tout genre et surtout la science théologique, avec autant d'étendue et de splendeur qu'à Paris. La science était alors la voie par où il était donné aux enfants du peuple et de la petite bourgeoisie de s'élever au niveau des classes supérieures; c'est elle qui appelait à l'émancipation et à la conquête des hautes positions sociales ceux que le hasard de la naissance et de la fortune en avait injustement deshérités. Quiconque se sentait blessé par ce hasard n'avait qu'à demander une place dans la démocratie chétienne ; sur la foi de sa vocation, il avait le droit de tout espérer dans la hiérarchie ecclésiastique; car, sous l'empire du catholicisme, non seulement il y avait une issue pour toutes les pensées d'affranchissement, un domaine ouvert à toutes les ambitions légitimes, une satisfaction pour tous les instincts de sage liberté, mais encore avec le seul travail, le mérite et la vertu pouvaient atteindre au faîte de toutes les grandeurs.

C'était alors un vaste foyer de lumière que l'Université de France. Ce foyer attirait tout à la fois les plus habiles maîtres, assurés d'y acquérir la gloire et la fortune, et les plus fervents disciples, certains d'y puiser toutes les connaissances divines ou humaines avec l'illustration qu'elles ont coutume de procurer. Le personnel des élèves et des professeurs y était divisé en quatre nations ou provinces. Les divers membres s'y groupaient, selon leur lieu de naissance, soit pour discuter en dernier ressort leurs intérêts particuliers, soit pour concourir aux décisions supérieures de la communauté unités principes, il apprit à lire et à écrire chez les chanoines de la cathédrale de Troyes, qui prirent plaisir à l'instruire charitablement, parce qu'ils n'avoient pas grand peine à luy faire comprendre ce qu'ils luy vouloient enseigner. Duchesne, Histoire des cardinaux français, p. 210.

versitairc. Les études, également distribuées en quatre facultés, comprenaient : la théologie, le droit civil, le droit canon et les arts. Chacune d'elles avait ses classes, son conseil et son doyen à part, sous l'autorité du recteur. Lorsque Jacques Pantaléon y arriva, les écoles de Paris étaient devenues, pour l'Europe entière, le sanctuaire privilégié de la doctrine. L'enthousiasme était si grand que les poètes du temps célébraient Paris comme la source de toute sagesse, comme l'arbre de la science dans le paradis terrestre, comme le candélabre resplendissant dans le temple de Salomon. Aussi les jeunes gens heureusement doués -y affluaient-ils de tous les pays de la terre, apportant tous, à ce centre commun, ce qu'ils avaient reçu de talent et acquis de connaissances dans leurs différentes patries; c'était la fleur du sang et du génie de l'univers catholique. Le fils du chaussetier de Troyes ne s'y trouvait pas déplacé.

Mais ce Paris, si délicieux par l'infinie variété de ses agréments, si célèbre par la sainte vie et l'érudition profonde de ses docteurs, par les privilèges et les honneurs accordés à ses innombrables étudiants, n'était pas un séjour sans dangers. Au concert d'éloges prodigués à cette nouvelle Athènes, se mêlaient de légitimes inquiétudes et des plaintes fondées. Des hommes qui mettaient la vertu au-dessus des lettres, et qui regardaient la pureté des mœurs comme le premier bien de la jeunesse et son plus bel ornement, s'écriaient douloureusement avec le champenois Pierre de Celles : « Paris, repaire de tous « les vices, source de tous les crimes, flèche de l'enfer, hélas! « comme tu perces le cœur des insensés ! » Au milieu de cette effroyable corruption qui l'enveloppait comme d'une atmosphère pestilentielle, Jacques Pantaléon conserva son innocence; il savait discerner, parmi ses compagnons d'étude, les plus fervents, les plus laborieux, pour en faire ses amis et ses confidents. Leurs vies coulaient ensemble calmes et pures dans les mêmes peines et les mêmes joies; et ils trouvaient réciproquement, dans leurs communications de chaque jour,

les êpanchements de la famille qui semblent devenir plus précieux à mesure que le cœur en est plus sevré *.

Cette conduite sévère et recueillie, loin de nuire à l'étude des sciences, des lettres et des arts, la favorisait au contraire puissamment; l'intelligence de Jacques Pantaléon se fortifiait de tout ce qu'elle refusait au corps; aussi surpassait-il, par ses progrès, les plus illustres de ses condisciples. Tandis que d'autres laissent s'égarer dans les sens et se perdre dans de viles passions le fleuve abondant de vie qui déborde naturellement des jeunes et grandes âmes, le fils du chaussetier de Troyes le dirigeait entièrement vers Dieu, d'où il redescendait en effusion de lumière et d'amour. Ses éludes sérieuses, poussées avec un ardent labeur, lui méritèrent bientôt les degrés de maître-ès-arts et de docteur en droit canon. Dès-lors il cessa d'être enseigné pour enseigner les autres, distinction assez honorable pour être avidement recherchée par les plus beaux génies du Moyen-Age2.

En ce temps là, les Universités étrangères échangeaient leurs titres, ainsi que cela se pratique aujourd'hui pour les Sociétés savantes. D'après un manuscrit assez authentique, Jacques Pantaléon aurait été, sans déplacement, agrégé à l'université de Bologne, car rien ne démontre que le brillant lauréat ait, à cette époque, fait un voyage en Italie. Cette agrégation ne

i. Fuit vir vilae veuerabilis Jacobus nomiae, qui ab ipso pueritiaj suœ tcmporc cor gcrens senile, juxtà sui interprctationem nominis, peccata et vitia supplantavit, et virtutes ipse planlans et iosereus, etgradatimdevirtute in virtutem ascendens... Idem vir dilectus Deo et homiuibus dùm adhuc esset puerulus, Parisiis mittitur, ut ibi, armariolum pun pectoris, seholasticis imbueret discipliuis. Papirii Massoni, libri sex, de episcopis urbis qui rornanam Ecclesiamrexerunt, p. 224.

2. Après avoir demeuré quelque temps dans la conversation des chanoines de Troyes, avec lesquels il fit tous les progrès que l'on peut faire dans les premières teintures des letires, il prit coogé deux pour venir à Paris, le plus teau séjour des muses, se renfermer en son université, et se donner tout entier aux livres qu'il caressa de si près, qu'il fit, à moins de deux ou trois ans, un avancement considérable aux Arts-Libéraux et en la science du Droict-Canon, jusqu'au poinct qu'il en mérita le titre de Docteur. Fr. Duchesne, Histoire des Cardinaux français, p. 240.

manquait pas d'importance au Moyen-Age : en ce lemps-là, les grandes écoles resplendissaient du plus vif éclat ; l'Europe catholique possédait un nombre considérable de florissantes universités où chacun allait s'abreuver à longs traits aux sources de la science; mais toutes les nations se donnaient principalement rendez-vous dans celles de Paris et de Bologne.

Les fonctions de professeur, dont Jacques Pantaléon se trouvait investi, n'étaient pas seulement un honneur; pour un homme avide, elles seraient devenues une source de fortune et d'élévation. Les richesses et la considération affluaient avec les disciples à l'école des maîtres renommés qui comptaient leurs auditeurs par milliers, tant le goût des sciences et l'éveil des études étaient universellement répandus à cette époque. Mais, loin d'être pour lui une occasion de lucre, son entrée dans les charges universitaires fut, au contraire, le moment opportun de satisfaire ce détachement du monde et ce besoin de Dieu qui s'emparent des jeunes hommes sérieux aux approches de l'âge mûr. Sans doute, dans l'enseignement d'Aristote, son esprit, si profondément chrétien, savait retrouver Dieu, mais il n'en éprouvait pas moins le malaise d'être trop détourné des choses surnaturelles devenues son élément; il souffrait d'être obligé de quitter sans cesse les hauteurs de la science sacrée pour revenir sur la terre habiter les basses régions de la science profane1.

Le jeune professeur aspirait à se livrer tout entier aux études théologiques. La pénétration naturelle d'un esprit supérieur, secondée d'un travail opiniâtre, accrue en outre de toutes les lumières que communique à l'intelligence la pureté du cœur, l'initia rapidement à toutes les notions dogmatiques,

1. Sic laubabiliter primo in liberalibus artibus, postmodùm in scieutiâ juris cauonici, superni numinis beuedictiooe, profecit, quôd in utrisque calhedrali promeruit litulo insigniri. Cùraque ipsius exccllentis ingenii, altitudo majorum laudabiliter dignosciiur profecisse, quod lingua ejus scribae calamus praedicalionis verbo singulos confovcbat. Papirii M assoni, Libri sex, de episcopis urbis qui romanam Ecclesiam rcxerunl, p. 223, verso.

morales, liturgiques et disciplinaires du catholicisme. Aussi, ses maîtres de Paris, comme ceux de Troyes, ne tardèrent pas à le distinguer de la multitude ; ils rélevèrent au grade de docteur en théologie. Pour obtenir ce noble titre, il fallait subir des épreuves nombreuses, des examens sévères, qui en fermaient l'accès à la foule des incapables et des ambitieux1.

A peine Jacques Pantaléon fut-il revêtu de la dignité de docteur, qu'on lui confia la charge d'expliquer l'Ecriture sainte et d'enseigner la Théologie. Il s'acquitta de cette double mission avec le succès qu'on devait attendre de l'étude approfondie qu'il avait faite de la Bible, de la Tradition, des Conciles et des Pères de l'Eglise. Ces fonctions nouvelles, en ouvrant un libre essor à son génie, révélèrent en lui des richesses ignorées. Les trésors de science qui s'amassaient depuis tant d'années dans sa jeune tête, trouvant enfin une issue, s'épanchaient en enseignements lumineux et solides. Dans sa bouche, les leçons théologiques, qui semblent n'avoir d'autre but que d'instruire, embrasaient le cœur en même temps qu'elles éclairaient l'esprit des auditeurs. Armé de toutes les ressources de la logique, orné des couleurs de l'éloquence, il alliait la grâce du langage à la force de l'argumentation, et parlait avec une abondance, une pureté bien rare parmi les docteurs de son temps. Il se montrait dans la recherche de la vérité, dans l'art de réfuter l'erreur, dans la solution des questions les plus épineuses, conférencier subtile et habile dialecticien.

Dieu préparait, dès ici-bas, une couronne à lantde mérites : cette couronne du sacerdoce, la plus auguste, mais aussi la plus pesante, la plus sublime, mais aussi la plus redoutable, celle qui déchire davantage les fronts dignes de la porter. Ce fut pendant son séjour à Paris que Jacques Pantaléon reçut les ordres sacrés. La première fois qu'il lui fut donné de monter

4. Natione Gallus, patriâ Trecensis, pâtre sutore veleramentario, sed lilteris ac jure caaonico et théologie apprime eruditus, animique magnitudine, consilio et mc-rum gravitate coospicuus... Henricus Spondinus, Annalium cardinalis Baronii continuatio, tomusll, pag. 304.

à l'autel et d'immoler l'adorable Victime, son cœur s'entr'ouvrit sous le coup de si vives émotions, que ses yeux se changèrent en deux sources d'où les larmes coulaient d'elles-mêmes et comme à son insu. Plus tard, dans les âmes ordinaires, cette source des pleurs, ouverte au jour du sacerdoce, se ferme trop vite; mais dans les âmes d'élite, elle ne tarit plus. Ainsi en futil de Jacques Pantaléon, qui n'offrait jamais le saint sacrifice sans mêler ses larmes au sang de Jésus-Christ1.

Muni du grade de docteur et consacré par l'onction du sacerdoce, il résolut de rapporter à sa patrie le tribut des sciences acquises et de son ministère nouveau. Il revint fixer son séjour au milieu du clergé de Troyes. Il y a dans le ciel qu'ont vu nos yeux en s'ouvrant à la lumière, il y a dans l'air que nous avons respiré d'une poitrine jeune et joyeuse, un charme qu'aucun autre ciel ne peut rendre, et qu'on ressent avec plus de vivacité, la première fois qu'après une longue absence on revoit le pays natal : ce charme, d'une suavité inexprimable, Jacques Pantaléon sut, à l'exemple du divin Maître, le surnaturaliser sans le détruire ; c'est le sol où s'offraient à chaque pas les souvenirs de son heureuse enfance, c'est la capitale de la Champagne qu'il voulut féconder de ses bénédictions de prêtre et de ses sueurs d'apôtre.

Troyes vit la foule accourir dans les églises avec un empressement inaccoutumé, et se presser recueillie autour de la chaire qui reteniissait encore des accents de saint Loup et de saint Prudence. A celle multitude émue et suspendue à ses lèvres, Jacques Pantaléon offrait toutes les séductions de l'art . oratoire. Aux charmes d'un débit entraînant, il joignait les agréments d'une heureuse physionomie et d'une voix harmonieuse et sonore; aux trésors de doctrine qui s'échappaient si abondamment de sa bouche éloquente se mêlaient d'intarissables effusions de zèle apostolique, les paroles qu'il lançait

J- Officii Christi devotior, assiduusque.

Quâlibel in missâ fletibus ora rigaos.

Theodoricu»- Vallicoloris, in vild Urbani IV, apud Papirium Massonum, folio 228, verso.

sur son auditoire, vibrantes comme des flèches, allaient transpercer les cœurs les plus endurcis. Des hommes, des femmes, de tout âge el de toute condition, abandonnaient leurs criminelles habitudes et réglaient leur conduite sur les maximes de l'Evangile. Plusieurs, touchés du désir de la perfection, renonçaient au monde et allaient peupler ces grandes associations religieuses qui, encore à leur berceau, remplissaient déjà la terre du bruit de leurs œuvres et se multipliaient comme par enchantement1.

Jacques Pantaléon était si habile dans l'art de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans rame des autres les sentiments dont il était pénétré, que ses prédications ne durent pas être étrangères au pieux enthousiasme qui porta la population troyenne à réparer, sous les successeurs de Tévêque Hervée, le rond-point de la cathédrale actuelle gravement endommagé en 1227 par un tourbillon de vent. Le pape Grégoire IX avait accordé des indulgences aux fidèles qui contribueraient à la restauration de ce monument inachevé que le cardinal-légat, Romain de Saint-Ange, appelait déjà, dans son rescrit du 21 novembre 1228, un ouvrage somptueux et magnifique. Il fallait un missionnaire pour parcourir la province et solliciter du haut de la tribune sacrée les offrandes des chrétiens en faveur de l'édifice qui menaçait de rester à l'état de ruines. Jacques Pantaléon, non moins remarquable par son patriotisme que par son éloquence, parla plus d'une fois, dans ses chaleureuses improvisations, de ce beau sanctuaire qui commençait à étaler aux regards ses voûtes ogivales, ses élégantes chapelles semi-séculaires, ses sveltes arcades, pps gracieuses colonnettes, ses splendides fenêtres et qui déjà laissait deviner ses proportions grandioses^

Il est difficile que les plus fortes âmes résistent à l'orgueil

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