‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 10 sur 32 · ïeiilonicos fines iteralô visere jussus · texte numérisé non relu

ïeiilonicos fines iteralô visere jussus

iMittilur iotcndens pacificare viros.

Cette triste nouvelle parvint au pape Innocent IV au moment où, effraye du réveil du parti gibelin, il ne songeait qu'à enlever les Deux-Siciles à la tyrannie des Stauiïen, afin de ne point laisser le Nord et le Midi de l'Italie dans les mêmes mains. Il en fut d'autant plus peiné que la captivité de Jacques Pantaléon privait le compétiteur de Conrad d'un de ses auxiliaires les plus puissants. Aussi, la chance tourna tellement en faveur de Conrad qu'il crut pouvoir quitter l'Allemagne presque soumise. On le vit tout-à-coup, à la tôle d'une nombreuse armée, envahir la basse Italie, en conquérir toutes les villes et s'emparer de l'administration qui avait été jusqu'alors confiée à son demi-frère Manfred. Innocent IV, pour se procurer un appui contre ce prince, offrit le royaume des Deux-Siciles d'abord à Richard, comte de Cornouailles, frère de Henri III, roi d'Angleterre, immensément riche; les pourparlers échouèrent. Il en arriva de même de la négociation qu'on entama avec Charles, comte d'Anjou et de Provence, frère de Louis IX. Ce prince chevaleresque avait sollicité l'investiture du royaume de Sicile; mais ses parents et ses amis l'avaient délournô de se mêler d'une entreprise aussi hasardée. Le pape, en dernière analyse, transféra son offre au roi d'Angleterre lui-même pour Edmond, le second de ses fils. Henri III, ivre de joie, se hâta d'accepter. Dans celle conjoncture, Conrad mourut à l'âge de 26 ans, sans avoir vu son fils Conradin qui devait terminer ses jours sur la place même que le père avait souillée de ses sanglantes exécutions1.

Rien ne semblait annoncer la fin de la captivité de Jacques Pantaléon, lorsqu'elle fut tout-à-coup abrégée par la mort

Nàm rex Willclmus electus in impériales

Sedcs, hos sœvos senserat atque feros.

Qui dùm commissis juris inleudere veilef,

Mancipat hune quidam nobiiitatc potens.

Carccre qui clausus est passus vincla, labores,

Nec tamen omnipotens immemor hujus erat ;

Scd monslrans in eo miracula, libérât illuni,

Gain sic ad propria teela re versus adest. Theodoricus Vallicoloris, invita UrbanilV, ap. Pap. Ma«son. 1. Henricus Pertz, Monumenla G ermaniœ historien, t. VI.

d'Innocent IV. Les partisans de la maison de Souabe le mirent en liberté, afin que sa délivrance devint, pour ainsi dire, le gage d'une réconciliation avec le nouveau pontife Alexandre IV. Mais, en ces temps de révolutions et de luttes, l'évoque de Verdun ne voulut plus retourner en Italie ; le séjour de cette Péninsule, si profondément troublée, ne pouvait plus lui offrir les mêmes éléments de zèle. Il vint donc fixer sa résidence dans son diocèse et résolut de se consacrer tout entier au service de son troupeau spirituel. Il connaissait l'importance des attributions d'un évêque et quelle effrayante responsabilité elles lui imposaient devant Dieu et devant les hommes. N'avait-il pas déjà, en qualité d'archidiacre de Laon et de Liège, exercé des pouvoirs pour ainsi dire ôpiscopaux ? Il savait que les droits et les devoirs des premiers pasteurs, tant vis-à-vis de l'Église universelle que vis-à-vis de leur diocèse respectif, embrassent le ministère doctrinal, le ministère sacerdotal et le ministère disciplinaire, et qu'un évêque ne doit jamais laisser en souffrance l'exercice de celle triple autorité.

En outre, les évoques remplissaient alors un si grand rôle dans les affaires temporelles que les diocèses souffraient beaucoup de l'absence prolongée de leurs premiers pasteurs. Evêqucs et magistrats tout ensemble, les prélats du moyen-âge embrassaient dans leur sollicitude les choses du ciel ci celles de la terre. D'une part, le soin des chapelles et des églises paroissiales, la splendeur et l'uniformité des rits liturgiques, la science et la sainteté du clergé, la discipline et la ferveur des monastères, l'unité du dogme et la pureté de la morale parmi les fidèles, l'administration des sacrements, le jugement des causes ecclésiastiques; d'autre part, la défense des faibles, l'alimentation des pauvres, l'ordre et la beauté de la cité, la réparation des édifices publics, l'apaisement des factions intestines, rien n'échappait à l'œil des pontifes qui réunissaient, tout à la fois, avec l'antique majesté de l'ôvêque, la haute dictature du défensor cl la toute puissance du comte. .

Jacques Pantaléon profondément pénétré de la gravité de

ses obligations, sentait vivement la nécessité de venir les remplir par lui-même. L'annonce de sa prochaine arrivée fut accueillie avec des transports de joie par l'Église de Verdun qui gémissait dans une triste viduitô. Les populations de la Lorraine étaient avides de contempler les traits de la noble et douce physionomie du nouveau prélat, et les glorieuses marques des chaînes qu'il avait portées pour la cause de la justice et de la foi4.

Les magistrats et le clergé, avertis huit jours d'avance, se préparèrent à le recevoir avec une grande magnificence. Le prélat s'arrêta au bourg d'Haudainville où lui et ses quelques gens d'armes furent entourés des hommages de la multitude accourue à leur rencontre. Le lendemain, il fit son entrée solennelle parla porte de Saint-Victor où le maître échevin, à cheval, lui présenta les anciennes clés de la ville. Le seigneur évêque les lui rendit en lui recommandant d'en faire bonne garde ; puis, il se revêtit des habits pontificaux dans une chambre voisine, marcha pieds nus, dans les rues, sur des tapis de laine fournis par les drapiers de la cité, s'avançant d'un pas grave à la porte Ghâté, en bénissant la foule agenouillée à droite et à gauche. Là, il fut introduit dans de splendides appartements où il déposa ses habits d'ôvêque pour prendre ceux de comle-palatin ou de prince du Saint- Empire. Le manteau fourré qui lui descendait jusqu'à mijambes, avectrois rubans d'or et trois d'hermine sur chaque épaule, la barette et les éperons dorés, ajoutaient encore quelque chose de majestueux à son extérieur imposant ; il sortit du vestiaire par un souterrain voûté que des flambeaux éclairaient d'une lumière scintillante. On lui amena un cheval richement caparaçonné, couvert d'une blanche draperie semée d'écussons. Deux personnages de sa suite tinrent

1. Poslmodùm vero Virduncosis ecclesiœ obeunle pontifice dictus vir Dec-, plenus, in ejusdem Virduoensisecclesia;episcopumhonorabilitcr estassumptus cui Virduuensis eccles-iœ cùm aliquantis lemporibus famosissimè et utilitcr prœfuissct, odor ejus bonorum operura montes transilienset mare perluslraos, ad partes ullramarinas pervenit. Papirius Masson, loco citato.

les rênes de ce superbe coursier que monta le vénérable pontife. Le cortège stationna devant la chapelle de Saint-Laurent où le clergé était venu, bannières déployées, pour recevoir et complimenter son premier pasteur. Sur l'invitation du chancelier, Jacques Pantaléon descendit de cheval, se dépouilla des insignes de comte-palatin, revêtit ceux de sa dignité épiscopale et se rendit processionnellement à la cathédrale. On y chanta le Veni Creator; après la collecte du Saint-Esprit, le doyen conduisit l'évêque par la main au chapitre pour y prêter le serment d'usage, et ensuite être installé. La messe solennelle de Spirilu Sancto terminée, les chanoines de Notre-Dame et de la Madeleine, les quatre abbés de la ville, avec plusieurs des principaux bourgeois, allèrent au palais épiscopal s'asseoir à la table du nouvel évêque qui les honora d'une respectueuse et cordiale hospitalité.

L'Église de Verdun n'avait jamais déployé tant de pompe dans les cérémonies symboliques de cette prise de possession. C'est que, veuve depuis longtemps de son chef spirituel, elle sentait vivement le besoin de sa présence pour relever les âmes abattues, apaiser les haines, ramener les cœurs égarés, rétablir la discipline, et remédier à tous les maux qu'engendre inévitablement l'absence prolongée d'un évêque. Jacques Pantaléon contribua puissamment à l'amélioration morale et même matérielle du diocèse. Un des actes les plus mémorables de son gouvernement fut de retirer, des mains des bourgeois de Verdun, la vicomte de cette ville que Jean d'Aix, son prédécesseur, leur avait engagée, en 1247, pour la somme de deux mille livres de forts de Champagne, avec stipulation qu'elle ne serait pas rachetable avant douze ans. Jacques Pantaléon prétendit que cette concession, ayant été faite contre toutes les formalités légales, était nulle de plein droit ; attendu qu'un évêque ne pouvait ni engager, ni aliéner les fonds de son église, au préjudice de ses successeurs, surtout sans le consentement du chapitre et de l'empereur. Les bourgeois se défendaient par la possession; et, en tout cas, deman-

daient qu'on leur restituât les douze mille livres que Jean d'Aix avait touchées1.

Sur leur refus, l'éveque Jacques obtint de la Chambre apostolique un rescrit qui contenait citation et commission de la cause par-devant les auditeurs de Rote. Les citoyens redoutaient ce tribunal chargé de juger des matières bénéficiales dansjous les pays catholiques. Ils prièrent l'évoque de mettre leur différend en arbitrage. Jacques Pantaléon y consentit par amour de la paix. Les arbitres décidèrent que les bourgeois présenteraient, chaque année, le jour de la fêle de saint Jean- Baptiste, à l'éveque de Verdun ou à quelqu'un délégué par lui, quatre prud'hommes auxquels il commanderait ou ferait commander de garder la vicomte en son nom; que ces prud'hommes lui promettraient avec serment de conserver les droits de la dite vicomte et en percevraient les deniers, dont ils rendraient compte devant l'éveque et les citoyens; que ceux-ci recevraient ces deniers en déduction de la somme des deux mille livres de forts de Champagne; que cette somme, une fois acquittée, la vicomte retournerait franche à l'éveque et à ses successeurs; qu'enfin si l'éveque lui-même voulait, dans quelque temps, racheter de ses deniers le restant de ladite somme, il lui serait permis de le faire, sans condition,' et rentrerait immédiatement en jouissance de la vicomte. Les deux parties intéressées acceptèrent celte transaction, la veille de la fête de saint Jean-Baptiste, 23 juin 12542.

L'époque où nous sommes arrivés et où nous allons voir

1. Exemplo, verbis clerum correxit, ovesque Tradita multiplical quioque lalenla sibi. Exoncravit enim praediclœ débita niulta Eeclesiae, quibus bœc plurima damna tulit. Contra magnâtes patrirc solitos per abusus, Carpere proventus ccclesiaeque bona, Restilit, ecelcsiœ terras et castra polcnter, Ejus défendit virga potente manu.

Theodoricus Vallicoloris, in vild Urbani IV, ap. Papir. Masson.

2. D. Augustin Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de la Lorraine t. II.

Jacques Pantaléon se mêler de nouveau aux événements de son siècle, est une des époques les plus laborieuses et les plus agitées de toute l'histoire de l'Église. Alexandre IV, harcelé et persécuté par les princes, subissait, de leur part, des violences sans cesse renouvelées. En Sicile, la domination de Mainfroi ou Manfrcd avait complètement annulé l'autorité du pape et personne ne s'inquiétait plus de ses ordres, ni de ses excommunications. Il en était de même en Italie, dont toutes les villes, sans excepter Rome, virent éclater l'ardente lutte des Guelfes et des Gibelins." L'Allemagne était aussi tombée dans les plus affreux désordres: ni Guillaume de Hollande, ni Richard de Cornouailles, ni Alphonse de Castille, ne parvenaient à occuper le trône qu'ils se disputaient avec acharnement. Dans ces diflieullueuses conjonctures, Alexandre IVéprouvait le besoin de s'attacher un homifïe d'une éminente vertu et d'une haute capacité, un homme préparé de longue main à la conduite des grandes affaires, à la discussion des intérêts publics, enlin un homme célèbre, en qui la réputation acquise protégeât le commandement et secondât les actes. Le Souverain Pontife crut avoir rencontré tous ces litres dans Jacques Pantaléon, évéque de Verdun. Il l'appela près de lui, le dispensa de la résidence épiscopa le, et l'emmena dans toutes les pérégrinations de sa vie errante1.

Jacques Pantaléon obéit avec cette simplicité des grandes âmes qui, sans brigue, sans ambition, s'en vont indifférem- "ment où Dieu le veut, tantôt dans la solitude et l'oubli du cloître, tantôt dans le tumulte et l'éclat du monde. Il emporta toutefois avec lui un cher souvenir de son troupeau bien-aimé. Au milieu des sollicitudes de sa nouvelle position, il sentit, plus d'une fois, son cœur palpiter de tendresse pour son

\. Alexandre IV connaissant la capacité et l'expérience de Jacques de Troycs, lui manda expressément de se rendre à Llomc pour l'aider dans les affaires de l'Église. L'é\êquc y étant arrivé, Alexandre l'engagea à se démettre de son évèché.

Dom Calmet, Histoire ecclésiastique et civile de la Lorraine, tome II, p. iti.

épouse mystique. Il l'avait recommandée spécialement aux membres du chapitre; et, comme pour laisser à ses vénérés eoopôraleurs un gage sensible et perpétuel de son affectueuse conliance, il leur donna le sixième des dîmes du village de Courcelles, au diocèse de Troycs, à condition qu'il serait chanté annuellement pour lui une messe votive de Spiritu Sancto pendant sa vie, et une messe de requiem après sa mort. La charte htinc qui renferme la teneur de cette fondation pieuse porte un sceau à l'effigie de Jacques Panlaléon : celui-ci, revêtu de ses babils pontificaux, est assis sur une chaire ou fauteuil; on lit autour de l'empreinte la devise : S. Jacobi Deigratiâvirdanensis episcopi. La date est du mois de juillet i25o.

Après son élévation au Souverain Pontificat, Jacques Pantaléon conserva toujours des sentiments de tendresse et de considération pour l'Église de Verdun. Par une bulle du 20 janvier 1261, il accorda des indulgences d'un an et de quarante jours à tous les fidèles qui visiteraient la cathédrale les jours de l'Assomption et de la Nativité de la sainte Vierge, ou pendant l'Octave de ces deux fêtes. Par une autre bulle du 20 janvier 1262, il exempta les serviteurs et les ministres de celle Église de la juridiction, soit ecclésiastique, soit séculière; il déclara qu'ils étaient soumis immédiatement à celle du chapitre. De plus, il envoya un bref à l'abbé de Saint-Paul de Verdun pour réformer certains abus qui engendraient des troubles au sein du clergé : les prêtres qui avaient obtenu des mandats apostoliques pour les premiers canonicats vacants se présentaient quelquefois plusieurs pour obtenir une seule prébende. Alors, les exécuteurs de ces mandats excommuniaient ou mettaient en interdit les membres du chapitre, en masse ou individuellement, en sorte que ceux-ci n'osaient célébrer, et souvent il en résultait la cessation de l'office divin1.

La lutte vigoureuse qu'Alexandre IV, secondé par Jacques Panlaléon, soutint contre le bâtard des Hohcnslaufen, Manfred, prince de Tarente, qui s'était illégalement emparé de la Si-

1. Dom Calmkt, Histoire ccclésiast. et civile de la Lorraine, loco ciialo.

76 JACQUES TANTALÉON

cile, se prolongea à travers tout son pontifical. Comme Frédéric II, son père, le prince dcTareiHc tenait des hommes du Midi par l'éducation intellectuelle et des hommes du Nord par la nature physique. Mais il n'avait ni le prestige impérial, ni l'âge, ni la renommée de Frédéric, puisqu'il était bâtard, adolescent et presqu'ignoré. Les Vicaires du Christ, au contraire, épuisés dans leur longue guerre avec l'Empire, s'étaient retrempés dans les amertumes de l'exil et les angoisses de la persécution; ils avaient reconquis leur ascendant populaire et se montraient alors, non plus comme un pouvoir usé que les factions ne supportaient qu'avec lassitude, mais comme une force rajeunie et brillante d'avenir.

Alexandre IV se présenta comme pacificateur de l'Italie. Les Sarrasins de Luccra, forteresse de la Capitanate, saccageaient toutes les églises et s'y livraient aux profanations les plus abominables; le pape insistait principalement sur leur expulsion. Manfred voulait rester bailli du royaume de Naples au nom du jeune Conradin, dernier rejeton légitime de la famille des Hohenstaufen. Pendant que des messagers couraient du pape au prince, et de Naples à la terre d'Olrante, le bâtard impérial poursuivait son œuvre avec l'artifice d'un intriguant et l'acharnement d'un usurpateur. Une armée pontificale marcha contre lui; elle était commandée par le cardinal Oclaviano qui se réunit au margrave Berthold de Hohembourg et s'empara de Foggia. Mais une maladie contagieuse, qui avait pénétré dans la ville, décima les troupes du pape et les auxiliaires de Berthold. Dans cette extrémité, le cardinal, qui d'ailleurs souhaitait ardemment la paix, conclut un traité avec Manfred, 1255. Alexandre IV ne put ratifier celte convention par laquelle le prince de Tarenle et Conradin devaient recevoir de l'Église l'investiture de la Sicile, à l'exception de la Terre de Labour, parce que, dans l'inlervalle, les négociations commencées avec la cour d'Angleterre en vue d'offrir cette couronne à Edmond, fils puiné du monarque anglais, étaient parvenues a leur maturité.

Emporté par l'indignation et la vengeance, le fils naturel" de Frédéric H jeta le masque et se montra ce qu'il était, au fond du cœur, un ennemi acharné de la papauté. Les Sarrasins, farouches exécuteurs de ses représailles, s'élancèrent avec un redoublement de fureur dans les villes, dans les bourgades, promenèrent le massacre et la ruine sur toute cette plage napolitaine où la riante nature a répandu à profusion ses richesses et ses enchantements. Malgré la terreur qu'inspiraient ces barbares, les populations accueillaient en triomphe le Père commun des fidèles qui fuyait de ville en ville devant l'heureux Manfred. Ce vainqueur, poussé par la fortune, profita du faux bruit de la mort de Conradin pour se faire couronner roi des Deux-Siciles, à Palerme, -1258. La magnificence impériale reparut alors avec une séduction nouvelle dans son palais. Electrisô par la victoire et par l'espérance, il en avait adopté l'emblème, à moins que les habits verts dont il était toujours revêtu ne fussent destinés à réjouir les hordes musulmanes par la vue des couleurs sacrées de leur prophète. Il ,y eut tous les jours, toutes les nuits, des chasses bruyantes et des danses joyeuses. Ce n'était pas comme son illustre père, un vieux César irrité par la défaite et par l'orgueil blessé, cherchant dans l'orgie un remède violent au désordre de ses pensées et l'oubli de ses malheurs. C'était un prince chevaleresque qui s'adonnait à toute la fougue de l'imagination et des sens.

Le luxe et les fêtes ne suffisaient pas pour satisfaire la passion de ce brillant et voluptueux héritier des Hohenstaufen qui se sentait appelé à de hautes destinées. Il se mil à la tête des Gibelins qui s'étaient insurgés sous la conduite de deux chefs redoutables : Eccelino dans l'Italie septentrionale, Brancaleone dans l'Italie centrale. Eccelino V de Romano aspirait secrètement à se rendre indépendant du diadème et de la tiare; il voulait fonder une dynastie princiôre. Sa valeur était éclatante, sa finesse extrême et sa férocité plus grande encoie. Il appartenait à la secte des Pauliciens, sorte de franc-maçonnerie qui avait survécu au désastre des Albigeois, et

qui semble avoir réuni, dans une confraternité mystérieuse, les libres penseurs d'une époque où l'incrédulité n'avait pas moins d'énergie que la foi. Excommunié par trois pontifes > il résista longtemps, parvint même à gagner à sa cause son frère Albérigo. Mais toutes les villes lombardes, irritées par les excès de ce petit Attila , finirent par se soulever contre lui; par des représailles qui font horreur, elles exterminèrent celte race entière de tyrans1.

L'artificieux Manfred , qui redoutait leur puissance croissante en Lombardie, avait contribué certainement à leur ruine; mais il prêtait un appui sincère à Brancaleonc d'Andalo, parce qu'il trouvait dans ce sénateur un docile instrument de sa politique. Il aspirait à gouverner l'Italie, non pas en tyran local, en despote Iributaire, mais en roi, en chef national en rival des papes qui seuls pouvaient représenter dans la Péninsule les intérêts purement italiens. Il appliqua toutes les ressources de son intelligence à la réalisation de ce dessein. Déjà il avait signé des traités avec les cités de Florence, de Sienne, de Venise, de Gênes, républiques rivales qui l'avaient choisi pour arbitre. Il tenait l'Italie dans sa main sans crainte de l'Allemagne, grâce à l'enfance de Conradin et à l'élection illusoire de deux étrangers au trône impérial. Il n'avait plus même rien à redouter de la cour de Rome; elle avait échoué dans ses efforts pour lui opposer un compétiteur2.

Dans cette situation lamentable, une sorle de désespoir s'empara des habitants de l'Italie. Les hommes pressés de remords, accablés de misère, cherchaient à expier leurs crimes ; et, dans cet ardent désir de pénitence, ils formèrent à Pérouse la première congrégation de ces fanatiques qui, sous le nom de Flagellans, allaient processionnellement de ville en ville, d'ordinaire le haut du corps nu, souvent la tête voilée pour n'être pas reconnus. Ils portaient, à la ceinture ou à la main, un

Page 1