‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 18 sur 32 · Annales minorum, Wading, lom. Il, pag · texte numérisé non relu

Annales minorum, Wading, lom. Il, pag

Utilité des Ordres religieux. — Urbain IV encourage les uns , réforme les autres, les rappelle tous à leur but surnaturel et divin. — Pontigny et Morimont, tilles de Citeaux , attirent particulièrement son attention. — Son neveu Félix devient abbé de Montier-la-Celle. —Urbain IV favorise le développement des institutions monastiques. — Les frères Joyeux ou chevaliers de Marie. — Les Servîtes de la Sainte-Vierge. — Les Guillelmites. — Les Célestins. — Les Trinitaires. — Les Urbanistes. — Déplorable situation de l'Église de Trêves. — Urbain protège les Franciscains. — Ermites de Saint-Paul, en Hongrie — Les Templiers.— Canonisation de Richard, évêque de Chicesler. — Procédures pour l'examen de la cause d'Hedwige, princesse de Pologne, et de Jean, seigneur de Monlmirail.

Urbain IV, par le maintien des lois canoniques et la régénération des mœurs sacerdotales, avait fortifié la haute position de l'Église dans l'esprit des princes et des peuples. Il voulut encore lui créer un élément précieux de résistance pour les futurs orages et l'aider efficacement dans ses conquêtes sur le despotisme brutal. Pour cela, il fallait imprimer au monachisme un puissant développement : telle fut la pensée prévoyante du Pontife troyen. La conservation et la propagation de la vie cénobitique le préoccupaient sans cesse; il encourageait les pieuses colonies qui se fondaient dans toutes les parties du monde, au bord des rivières, au fond des bois, au sommet des montagnes et môme au sein des villes; il savait les services éminents et nombreux que les moines rendaient à la religion et à la société.

Et d'abord ne faisaient-ils pas pénitence pour les coupables qui n'expiaient point ou qui n'expiaient que d'une manière insuffisante? Ils acceptaient, par un dévouement héroïque et par le principe chrétien de la solidarité, un surcroit d'œuvres expiatoires, afin de maintenir l'équilibre entre les péchés et les satisfactions, et de détourner les plus terribles coups de la justice de Dieu. S'ils étaient richement dotés par les familles seigneuriales, ils distribuaient libéralement à leur tour aux nécessiteux ces largesses purifiées par leurs austérités et sanctifiées par leurs prières; ils devenaient ainsi les intermédiaires

délicats par où l'aumône, une fois abandonnée par le riche, descendait à perpétuité sur le pauvre. Ils présentaient un spectacle plus propre qu'aucun autre à consoler les malheureux, à les relever à leurs yeux, celui de l'humiliation et de la souffrance volontaire des heureux du siècle qui s'enrôlaient en foule sous la sévère discipline du cloître; ils donnaient à la terre la plus noble des leçons, en lui montrant jusqu'où l'homme peut atteindre sur les ailes de l'amour épuré par le sacrifice, et de l'enthousiasme réglé par la foi. Ils personnifiaient la force sous sa forme la plus irréprochable et la plus énergique, la force morale, celle qui consiste à s'immoler soimême, à dompter la nature rebelle, à triompher des sens et des passions par la double action de l'effort humain et de la grâce divine. Ce courage intrépide qu'ils déployaient chaque jour contre le péché, contre leur propre faiblesse, les animait encore, quand il le fallait, à rencontre des potentats qui abusaient de leur autorité: c'était chez eux surtout que l'innocence et l'infortune allaient chercher secours et protection, dans ces temps où nul ne craignait de rester sans défense, en invoquant contre les oppresseurs la malédiction du ciel et celle du froc1.

Telles sont les principales conditions de la vraie grandeur et de la suprême utilité des moines du Moyen- Age. Quelques apologistes ont semblé surtout demander grâce pour ces bienfaiteurs d'outre-tombe au nom des services qu'ils rendirent aux lettres et aux arts, aux exploitations agricoles et aux établissements industriels. C'était mettre en relief l'accessoire aux dépens de l'essentiel. Sans doute les moines, à force d'investigations patientes et de veilles studieuses, découvraient les monuments littéraires et historiques du passé; leur érudition consciencieuse conservait les manuscriis et les multipliait par la transcription; mais le service le plus sérieux, qu'ils rendaient à l'esprit humain, était de le purifier par la charité, de

1. Les moines d'Occident depuis saint Benoit jusqu'à saint Bernard, par le comte de Montalembert, tom. I.

le dompter par l'humilité; ils convertissaient ainsi plus de savants qu'ils n'en formaient à leur école ; et c'étaient, de toutes les conversions, celles qu'on admirait le plus en ces âges de foi. Sans doute, leurs travaux et leurs sueurs fécondaient les déserts les plus arides; leurs bras défrichaient les forêts les plus épaisses; leurs industries créaient des cités florissantes et des villages plantureux; les populations croissaient autour de leur sol nourricier. Mais, de tous les législateurs de la vie religieuse d'alors, pas un n'a imaginé d'assigner pour but à ses disciples de défoncer les terres en friches, d'initier les populations à de meilleurs procédés d'agriculture et d'industrie. Ce n'était là pour eux que la conséquence, souvent indirecte, d'un institut qui n'avait en vue que l'éducation de l'âme, son entière conformité avec la loi de l'Evangile, l'effort constant de la volonté pour atteindre à la perfection chrétienne, l'expiation de sa corruption native par une vie pénitente; et, comme couronnement de cet édifice spirituel, la conquête de l'immortalité bienheureuse.

Qu'on ne s'étonne donc pas des sympathies profondes professées par Urbain IV à l'endroit des ordres monastiques. Leur mission providentielle, comme leur action sociale , loin d'échapper à son esprit clairvoyant, ne faisait que lui inspirer plus de sollicitude à leur égard. Il avait trouvé la raison d'être des moines de l'Orient dans la dépravation du vieux monde impérial ; celle des bénédictins dans l'invasion des barbares ; celle des clunisiens dans les vices du clergé séculier. Les franciscains avaient été suscités pour la réhabilitation des pauvres serfs et pour frayer à l'Europe, par leurs missions lointaines, des voies nouvelles dans toutes les régions de globe. Les dominicains s'étaient levés en face des Vaudois et des Albigeois, et-ivaient déclaré, à la raison révoltée contre la foi, celte guerre qui leur a valu tant et de si glorieuses victoires. Les cisterciens avaient aussi leur rôle tracé par le doigt de Dieu : ils défendaient, d'un côté, la papauté contre les empiétements des monarques; de l'autre, ils s'unissaient à la royauté pour arre-

ter les tendances anarchiques des barons; ils se présentaient en oulrc comme les médiateurs entre le monde aristocratique et le monde démocratique du Moyen-Age : l'un perché sur la pointe des rochers, enviionné de bastions et de meurtrières, tour à tour enivré du plaisir des tournois et du sang des batailles; l'autre tristement relégué avec de maigres troupeaux dans les marais des plaines et les broussailles des vallées -, abrité par des toits de chaume et taillable à merci.

Urbain IV honorait d'une affection particulière ces moines cisterciens, non-seulement parce que, répandus par toute l'Europe et jusqu'en Asie et en Afrique, ils opposaient les austères pratiques de la pauvreté, de la chasteté, de l'obéissance, aux orgies de la richesse, de la débauche et de l'orgueil, mais encore parce que leur institut avait pour fondateur Robert de Troyes, son saint compatriote, et, pour filles aînées, les quatre abbayes champenoises de La Ferlé, de Pontigny, de Clairvaux et de Morimond. Aussi veillait-il avec une sollicitude de prédilection à leur prospérité morale et matérielle, comme le prouve une lettre très-ôlogicuse qu'il adressa, en 1263, au chapitre général de Cileaux relativement au décorum monacali.

D'après l'opiniou des peuples orientaux, ainsi que des races franco-germaniques, la barbe relève la dignité virile; l'arracher, c'est dégrader l'homme; aussi les ordonnances ecclésiastiques ne s'opposèrent à ce qu'on la portât que dans le cas où elle deviendrait une occasion de vanité. Dans les abbayes cisterciennes on avait statué que les moines seuls se raseraient complètement au moins tous les mois, de manière que la barbe ne les gênât pas, lorsqu'ils prendraient les saintes espèces et le

4. In décore sanctae religiouis et fidei, sub virlutum Domino raililantis ipso rex œternus et ecclesia generalis exultant, vosque ad alla prœgrandium virlutum gradibus conseeudentes, trah lis ad divinœ majeslatis obsequium alios pcr exempla. Proptereà nos ordinem veslrum, quem devolionis clarifate pralucere conspicimus, infrà nostri pcctoris ubera compleclcntes, circa ipsum paten àsollieitudiue vigilamus, ut Deo propilio prolegatur a noxiis, salubria semper incrementa suscipiat, et pacis affluât uberlale... Epist. Urbani IV. Velcrum scriplorum... amplUsima colleclio; D. Martènk, fom. II.

précieux sang; les frères convcrs devaient laisser croître leur barbe. Urbain IV, informé de celle distinction, ordonna d'admettre à la tonsure mensuelle du menton les convers aussi bien que les moines, parecque les frères convers, chargés des offices les plus humbles et les plus laborieux, méritaient bien ce privilège, ne fut-ce qu'à litre de compensation2.

A celte époque, sur les confins de la Bourgogne et de la Champagne, une humble et solitaire vallée ne cessait, depuis un siècle et demi, de se couvrir d'une riche floraison de vertu, et d'abriter non seulement l'indigent et l'exilé, mais toutes les âmes fatiguées de la vie, ou courbées sous le poids de leurs fautes, ou simplement éprises de la prière et de l'étude. Celle vallée s'appelait Ponligny ; ses champs incultes étaient devenus fertiles sous la main de ses pieux habitants. Sans perdre son silence el l'ombre de ses bois, elle avait été rendue par les moines cisterciens si rianle et si douce, qu'Etienne Langlon, en s'y réfugiant, lui avait donné les plus aimables noms. Il l'appelait le jardin de sa vie, l'asile de son repos, le plus délicieux séjour qu'une âme put choisir pour oublier la terre et converser avec le ciel.

L'intérieur du monastère offrait des charmes plus grands encore que son site agreste, sa rivière sinueuse, affluent de l'Yonne, et ses forêts séculaires. Les noms de père et de frère, les plus doux qui puissent se prononcer, y étaient seuls en usage; épurés par la foi ils avaient ce je ne sais quoi de suave et d'élevé qui leur vient de notre Père et de noire Frère Jésus-Christ. Le silence continuel n'y élait interrompu que par le chant des psaumes ou le bruit des instruments qui déchiraient la terre. Le matin, longtemps avant l'aurore, le

2. ... Ad nostrum siquidem pervenit auditum vos uovilcr slatuissc, quod monachis liccat duodecies ta anno rasuram celebrare barbarum, conversis a" hujus tiiodi statuti Iiccnliam nonadmissis, eà raiione polissimum quôd monaeborum duolaxal intéressé digooscitur, ut dejeela* supcfluitale pilorum possint mundiliùs cl liberiùs sumere corpus et sangumem D. J. Christi — Episl. Urbani /F, veterum scriplorum... ampli'ssima colleclio. D. Martènë, loin. H.

son d'une cloche se faisait entendre dans le silence de la nuit; on voyait ensuite s'avancer gravement, sous les arceaux à peine éclairés de la vaste église, les religieux cachés dans les larges plis de leurs vêtements blancs. A l'office du chœur succédaient sans relâche les labeurs de l'intelligence ou le travail des mains. Attirés par la renommée de ces admirables cénobites, les disciples accouraient de toutes parts; telle était ieur aflluenceque, dans ses possessions restreintes, Pontigny, réduit plus d'une fois à une extrême pauvreté, déversait sur l'Europe le trop plein de son monastère; et, sous le pontificat d'Urbain IV, il y avait bien des années déjà que différentes provinces de la France, que l'Angleterre, l'Italie, la Pologne, la Hongrie, avaient reçu de ses envoyés.

Eu même temps que Pontigny dilatait ses tentes pour abriter sa famille toujours croissante, la plupart de ses abbés méritaient d'être décorés de la pourpre romaine ou élevés à l'épiseopat. Des princes et des princesses, des rois et des reines y venaient en pèlerinage et se glorifiaient d'être ses bienfaiteurs. Les archevêques d'Angleterre y trouvaient une retraite assurée dans la persécution. Thomas Bccket, Etienne Langton, Edme Rich, y passèrent les jours de leur exil et y pleurèrent sur les souffrances de leur Église opprimée. Ouvert pour toutes les grandeurs vivantes, Pontigny, qui vit tant de lois des têtes couronnées prosternées dans sa poussière, d'augustes fugitifs cherchant un abri dans ses murs, ne leur refusait pas dans son sein un asile après leur trépas; il devenait le tombeau envié des illustres morts. Les seigneurs, les prélats, toute la noblesse des environs, édifiés pendant leur vie par les beaux exemples des religieux, ambitionnaient, comme la plus insigne faveur, le privilège de reposer, à l'ombre de cette solitude, dans un sanctuaire où les prières ne se taisaient ni jour ni nuit. Pour encourager les habitantsde ce cloilre si saintement hospitalier, Urbain IV adressa, en date du 1er décembre 1263, à l'abbé Renaud ou Regnard une bulle par laquelle il confirmait lesbiens meubles cl immeubles du monastère. Une activité incessante, un zèle infatigable pour soutenir les intérêts de son Ordre, formait

le caractère distinctif de l'abbé Renaud. Il veillait continuellement sur le temporel et le spirituel de Pontigny. Aussi plusieurs affaires litigieuses furent terminées, à son instance, par l'intervention d'Urbain IV1.

Une autre abbaye de l'Ordre de Citeaux, fondée en 1115 par Etienne Harding, dotée par la bienfaisance des maisons de Choiseul et d'Aigremonl, enrichie par la munificence de plus de cent autres barons, marquis, ducs et princes, se trouvait bâtie au point de jonction de trois grandes tribus gallo-romaines, IcsSequancs, les Leuckset les Lingons, entre le duché de Lorraine ellcscomlésdcChampagnecl de Bourgogne. C'était Morimond, poste avancé de l'institut cistercien \crs les forêts de la Germanie; aussi saint Etienne lui avait-il donné pour premier abbé un noble allemand, alin qu'il put faire avec plus de succès la propagande au-delà du Rhin. Les exercices s'y renouvelaient chaque jour avec l'inflexible uniformité des corps célestes, qui obéissent aux immuables volontés de Dieu. Pendant que tous les religieux, étendus sur leurs dures couches, dormaient habillés, semblables aux soldats qui reposent sous les armes la veille d'une bataille, le sacriste, éveillé par son horloge régulatrice, sonnait la grande cloche, à minuit, à une heure ou àdeux heures du matin, selon les jours et la longueur de l'office . A l'instant tous les moines se levaient et se rendaient à la chapelle pour chanter matines ou l'office de la nuit, ensuite les laudes ou l'office de l'aurore. Les chroniqueurs contemporains rapportent que les habitants des campagnes étaient tellement émerveillés de celle symphonie nocturne, qu'ils ne croyaient rien exagérer en la comparant à la mélodie des anges.

1. Devotionis vos Iras precibus inclinait, prœscntiurn vobis aueloritatc concedimus ut possessiones et alia bona mobilia et immobilia,- qua: libéras personas fratrum veslrorum, muudi relidâ vanilule, ad vestruni monasteriorum convolantium et professionem facentium in codem jure successions vet alio justo litulo, si remansissent in sœculo .. valoatis libère aliis pclerc, reciperc ac eliira relincre .. Epist Urbani IV ad abbalem cl conventum monast. Ponliniac. Histoire de l'abbaye dé Ponligny, par l'abbe" Henry, pag. 36.3.

Le chapitre, qui se tenait habituellement après les laudes, était une école de mortification et d'humilité. On commençait par la lecture du Martyrologe et d'une partie des statuts de saint Benoît. Ensuite, sous les yeux de la communauté, le cénobite, qui s'était rendu coupable, confessait debout, a voix haute, ses infractions à la règle; puis il se prosternait de tout son corps, recevait sa pénitence et retournait à sa place dans l'espérance que Dieu agréerait celte confusion momentanée, en présence de quelques frères, et lui épargnerait celle du jour des vengeances en face de l'univers entier. Au sortir du chapitre, les cisterciens allaient travailler aux champs; ils rentraient à l'heure de tierce pour chanter cet office et assister à la sainte messe. Ceux qui n'étaient pas prêtres communiaient tous les dimanches et les principales fêtes. Apres la messe, les religieux se reliraient de nouveau dans le cloître pour y lire et y méditer. A onze heures et demie la cloche annonçait sexto et ensuite le dîner qu'accompagnaient le plus rigoureux silence et la lecture de quelque livre de piété. Du réfectoire on passait à l'oraloire, deux à deux, en psalmodiant le Miserere. A deux heures et demie on chantait nones, après quoi on allait aux champs avec des bêches, des râteaux, des sarcloirs. Au retour, on célébrait les vêpres. La journée se terminait par un léger repas composé de pain et de quelques fruits crûs, et par les complies, dont l'heure variait suivant celle où ils allaient se coucher. A mesure que les religieux sortaient de l'oratoire à la file , l'abbé les aspergeait d'eau bénite un à un. Au dortoir, après s'être recommandés à Dieu, à la sainte Vierge et à leur ange gardien, ils se jetaient sur leur paillasse, ramenaient leur capuche sur leur tête, se couvraient d'un lambeau de laine, croisaient les bras sur leur poitrine, et s'endormaient dans la salutaire pensée de la mort et du ciel *.

Au moment où celte vie toute de crucifiement semblait avoir atteint son plus haut degré de perfection, surgit au sein

1. Histoire de l'abbaye de Morimond, par Libbé Dubois, deuxième édition, page 132.

des communautés cisterciennes une scission malheureuse qui dura plusieurs années. D'après la charte de Charité, lorsque l'abbaye de Citeaux devenait vacante, l'abbé de Morimond et les trois autres premiers pères devaient être immédiatement informés, et dans le délai de quinze jours, procéder avec les religieux à la nomination du nouvel abbé. Or, après la promotion de Guy II au cardinalat, le prieur de Citeaux n'avait pas observé cette formalité électorale, et Jacques II avait été élu sans leur participation. Nicolas Ier, abbé de Morimond, et Philippe, abbé de Clairvaux, adressèrent au pape Urbain IV des plaintes communes. Le Souverain Pontife leur envoya des lettres d'exemption de la juridiction de Citeaux et d'assistance au chapitre général , tant que dureraient les débals. L'année suivante, Jacques céda à l'orage et se démit volontairement de sa charge. Nicolas fut appelé, avec ses trois coabbés, à l'élection de son successeur. Alors, pour empêcher que de semblables désordres se renouvelassent, le pape manda à Pérouse, où il tenait sa cour pontificale, les quatre premiers abbés et celui de Citeaux pour apprendre de leur bouche les détails de leurs différends. Après les avoir entendus, il fixa irrévocablement le sens de l'article de la charte de Charité , et décida que les quatre premiers pères n'avaient que le droit d'assister simplement à l'élection de l'abbé de Citeaux, et d'aider les religieux de leurs conseils. Ainsi, quelque parfaites que soient les législations humaines, elles se trouvent toujours incomplètes ou impuissantes. Toutefois, l'abbaye champenoise de Morimond fui la mère féconde d'environ douze cents monastères, avec les cinq ordres militaires de Calatrava, d'Alcantara, de Monteza, d'Avis et de Christ, qui tous ont longtemps fleuri en Espagne et en Portugal; elle fertilisa toute la contrée qui s'étend de la Marne à la Moselle, et envoya ses colonies civilisatrices et des milliers de défricheurs dans les forêts de l'Allemagne, jusqu'aux bords du Dnieper et du Niémen.

Dans la même province, aux environs de Troyes, avait été

fondée vers 650 par saint Frobert, moine de Luxeuil , l'abbaye bénédictine de Montier-la-Celle. Elle s'élevait du sein d'un marais couvert de bois et de broussailles, appelé V Ile-Germaine, dont la reine Bathilde et son fils Clotaire III avaient doté l'homme de Dieu. Il s'y forma une communauté nombreuse et florissante. Félicius, petit neveu d'Urbain IV et propre neveu d'AncherPantaléon, cardinal de Sainte Praxède, y avait embrassé la vie cénobitique l'an 1238. Les vénérables abbés Létheric, Jean Rigaud et Pierre III prirent en affection le jeune novice, aussi distingué par sa science que par sa piété. Ils lui confièrent l'office de cellerier ou dépensier. De même qu'il y a dans les monastères des supérieurs chargés spécialement du maintien de la discipline, de même il y a des fonctionnaires quijont la mission d'administrer les affaires temporelles. L'actif Félicius avait la surveillance et l'administration de la cave; il en tirait chaque jour ce qui était nécessaire aux besoins de la communauté; il veillait à la conservation de ce qui n'avait pas été consommé; et, en général, de toutes les provisions de bouche renfermées dans la cave; il en rendait compte à l'abbé ou au prieur. Les talents administratifs qu'il déploya dans cette charge, lui valurent d'être promu au gouvernement abbatial de Saint-Vincent de Laon.

La famille d'Urbain IV s'était fait de l'antique cité Laonnaise une sorte de pieux rendez-vous. Ses principaux membres semblaient destinés à y exercer successivement d'éminentes fonctions ecclésiastiques. L'abbé Félicius allait y continuer les traditions de savoir et de vertu de son grand oncle Jacques Pantaléon, archidiacre de Laon, et de sa grande tante Sybille, abbesse de Montreuil. La Providence lui avait préparé une cellule sur le sol même qu'ils avaient arrosé de leurs sueurs et de leurs larmes. Du haut des fenêtres abbatiales, il ne pouvait abaisser ses regards qu'ils ne se reposassent sur les populations que ses vénérables parents avaient édifiées, sur les sentiers que leurs pieds avaient foulés, sur les sanctuaires qui avaient abrité leurs méditations et leurs prières. Ancher Pan-

taléon, son oncle, venait d'être promu au cardinalat; il quittait l'archidiaconat de Laon au moment où Félicius, son neveu, prenait possession du célèbre monastère de Saint-Vincent*. « Réjouissez vous, lui écrit-il dans une lettre pleine d'humili- « lé, de force et d'onction, que les fidèles de l'Eglise de Laon « louent le Seigneur; car voulant investir, des distinctions les « plus brillantes et des prérogatives les plus précieuses, la so- « ciélé chrétienne, il lui a donné de hauts dignitaires pour rem- « pi i r les premières charges du gouvernement pontifical ; et, de « même qu'un édifice s'appuie sur des colonnes, de même l'E- « glise universelle repose sur les cardinaux, arcs-boutanits du « trône apostolique... » Il expose ensuite les devoirsdu cardinalat; puis il proteste de sa vive et profonde reconnaissance pour l'Eglise de Laon du sein de laquelle il a été élevé, quoiqu'indigne, dit-il, à ce sublime honneur. Il termine en promettant de s'employer activement à la prospérité matérielle et à l'avancement moral du chapitre de Laon2

Pendanlque l'abbaye de Saint-Vincent tlorissait sous le gouvernement de Felicius, Guillaume II , le vénérable père de Mon-

1. ...Laudale dominum de cœlis, laudate laudunensis ecclesiœ filii et in canticura aelcrnœ taudis exurgite. Nam exultationem universœ terne dilalam Allissiraus et ipsam ecelesiam volens honoribus sublimare prrccipuis. slaluit quod Israël fieret potesias ejus , et Israël qui regnavil iu illà ; jussitque illam propriis quai in ipsa creveranl sustentare columnis, et insignibus lilulis decorari; ut lam laudabili desrripla vocabulo tamque prajfulgidis ornalibus insignita, mererelurextolli taudibus populorum.Keccquidem qui patrumpaler, im* mô poliùs paleruniversalis existit, de ipsius eccIesiiEgremiodudùmprogrcdiens, etex illius gradibusbabens ad majora gradatim ascensura, tandem praueminentis ascendit solium majestatis, ejusdem ecclesiœ cujus exisl itérât filius faclus pater. Episl. Anchcr. Panlaleonis ad Felicium. Vclerum scriplorum amplisaima collectif), D. Martène, lom. II.

2. ...Idem igitur ad laudem et gloriam humililer assurgentes, vertimus ad laudunensem ecelesiam débitai considérations intuilum, cui tanqudm mairi nos teneri couspicimus ex debito reverentiœ filialis. In ipsâ quidem honoruni priînordia sumpsimus, ipsa nos fovit ut filium, et eadem se nobis gradum fonsti« luit, per quem licet immerili couscendimus ad majora. Haie est prœfecto quam oculi nostri votive respiciunt, et ad quam plcnc gerimus siuceritatis effeclurn, vigilanter ejus profeclibus, quantum possibilitali noslrae permitlimur intendontes... Episl. Ancher. Panlaleonis ad ecelesiam Laudunensem, loeo ciiato, tome II, âge 123ii.

tieria-Cclle, usé plus par les austérités que par les années, se démettait en présence du chapitre de sa charge pastorale; il désirait tourner paisiblement toutes ses pensées vers Dieu et se préparer ta -la mort; il ne devait pas goûter longtemps ce repos si bien mérité; quelques mois après son abdication, il expira sans douleur, avec le calme et la sérénité des saints. Le prévôt de Monlicr-la-Celle se trouvait alors à la cour pontificale avec les prieurs 9e Nesle-la -Reposte et de Villemaur. Urbain IV, informé du funèbre événement, ordonna aux cénobites champenois qu'il avait près de lui, de se concerter avec les abbés de Cluny, de Prémontré, de Vezeîay et avec son chapelain Thibaut, dit Feulrier, pour mettre à la tête de l'abbaye troycnne un supérieur selon le cœur de Dieu. Tous les suffrages se réunirent en faveur de Felicius. Le pape, dans la crainte d'agir sous l'influence des tendresses qu'il éprouvait naturellement pour un religieux qui lui était attaché par les liens du sang, ne se pressa point d'approuver l'élection. Il ne se rendit qu'aux instances réitérées des moines qui, en sollicitant de nouveau la ratification de leur choix, déclarèrent qu'un plus long délai occasionnerait de graves dommages au temporel et au spirituel de leur communauléi.

Urbain IV confirma enfin son neveu dans le gouvernement abbatial de Monlier-la-Gelle et le recommanda tout particulièrement à Thibaut, comte de Champagne et de Brie. « Nous « prions votre sérénité royale, dit-il à ce prince dans une bulle « du 7 mai 1262, nous la conjurons fortement, au nom du « respect qu'on doit au Siège apostolique, d'accueillir favora- « Moment le nouvel abbé et de le protéger, lui et son monas- « tère. Ne souffrez pas que vos baillis et tous vos autres of- « ficiers ou subordonnés se permettent des vexations à leur

4. ... ïdèoque regiam sercnilalem rogamus et bortamur attenté, qualenùs ob reverenliam apostolicœ sedis et nostrarum precarum obtentu eumdem abbalem H dictum monaslenum sancti Pétri cum merabris, bominibus et rébus eoruni babeas favorabililcr commendala, ne permittas h ballivis sive praipositis lois seu qoibus libet personis aliis tibi subditis indebilè rnolestari : ilà quôd exindè graliarum actiones à nobis, et à Domino perenne prœmiumconsequi raerearis. Epist. Vrbani IV. Thésaurus no uns anecdol., D. Martêne, t. II, page 3.

« égard. Vous mériterez par là nos actions de grâces, et le « Seigneur vous accordera une éternelle récompense. » A peine Félicius eut-il pris posession de sa charge, qu'il se voua entièrement à l'administration temporelle et spirituelle de ses religieux. Il se faisait tout à tous, condescendait aux besoins des faibles, dirigeait l'énergie des forts, unissait à la sévérité une tendre compassion pour la fragilité humaine; toujours le premier au chœur, au chapitre, dans les champs, il ne dédaignait pas de bêcher, de semer, de moissonner, de porter le fumier, comme le dernier des convers. Il retrouvait cependant de temps en temps l'occasion de donner l'essor aux brillantes qualités de son âme, dans les conférences ou collations en usage à Montier-la-Celle. Pénétré, comme ses oncles, de la crainte des terribles jugements de Dieu, il ramenait souvent ses moines à la méditation des fins dernières de l'homme; il représentait le cloître comme une école où l'on venait apprendre à mourir, et le religieux comme un voyageur qui attend debout, les reins ceints et le bâton à la main, sur le seuil de l'hôtellerie, le moment du départ. Il termina saintement sa carrière à l'âge de 66 ans.

De la Champagne, sa province natale, Urbain IV reporta son zèle monastique sur l'Italie, siège et centre du gouvernement général de l'Église. Les Guelfes et les Gibelins n'épargnaient rien pour recruter des partisans au sein de cette Péninsule, théâtre permanent de la lutte du sacerdoce et de l'empire. Aussi les villes étaient opposées aux villes, les familles aux familles, et partout c'était un combat à mort. Pour contribuera l'apaisement de ces implacables querelles, un religieux de l'Ordre de saint Dominique, le père Barthélémy, ôvêque de Vicence, avait institué, dès l'année 1233. les chevaliers de la glorieuse Vierge Marie, appelés aussi les Frères joyeux. Nul ne pouvait être reçu dans cette milice, s'il n'était gentilhomme. Les chevaliers portaient un habit blanc et un manteau gris cendré sur lequel ils attachaient une croix rouge plus longue que large avec deux étoiles d'or aux deux angles,

au-dessus du travers. Leurs obligations consistaient à venger les victimes de l'oppression, à maintenir la concorde entre les citoyens, à protéger les orphelins et les veuves. En temps de paix, ils devaient se plier à l'observance du régime monastique, c'est-à-dire à l'oraison, à la psalmodie, à la frugalité, à la continence, afin qu'au moment du combat, couverts extérieurement de fer et d'airain, et intérieurement munis des armes de la foi, ils s'élançassent comme des lions sur l'ennemi. D'après la proposition d'Octoviano Ubaldini, évoque de Bologne, Urbain IV approuva, en 1262, les statuts de ces chevaleresques champions de la papauté \

L'année même de la fondation de cet ordre religieux et militaire, le 15 août 1233, jour de l'Assomption, sept notables citoyens de Florence ressentirent, pendant l'office paroissial, l'invincible désir de se consacrer au culte de Marie. Ils se communiquèrent leur mystérieuse inspiration; et, for tifiésdans leur dessein par l'archevêque Ardeingus, ils se rendirent, le 8 septembre, dans un lieu solitaire, nommé Villa Camartia, où, abrités sous le toit d'une humble petite maison, ils s'adonnèrent à des pratiques pieuses; puis, après une préparation suffisante, ils gravirent ensemble, le 31 mai 1234, au sommet du mont Sernario pour s'y consacrer définitivement au service de Dieu et de la sainte Vierge. Ils adoptèrent la règle de saint Augustin, se revêtirent d'une longue robe noire, d'une ceinture de cuir, d'un scapulaire, et, après une année de probation, ils furent tous ordonnés prêtres, sauf l'humble Alexis Falnieri, qui refusa d'être élevé au sacerdoce. Us obtinrent une résidence fixe à Florence, et la belle église de l'Annonciade devint le foyer d'où la congrégation prit son principal essor. Sous le pontificat d'Urbain IV leur nombre s'était tellement accru, qu'en 1263, ils divisèrent l'Ordre en trois provinces,

i. Annalium ecclesiasticorum post d. Cœsarem Baronium cardinalem bibliothccarium, tom XIIÏ, p. 070, Rerum in orbe christ iano ab anno 1 190 usque ad annum 1299 geslarum narraiionem compleclens, Auclore fratie Abrahamo Bzovio, polono, doctore ordiais praedicaloruui. Colonie Agrippina*,

celle de la Toscane, celle de l'Ombrie et celle de la Romagne. Urbain IV estimait surtout dans les servîtes de la Mère de Dieu celte immense force d'intercession . ces supplications toujours actives, toujours ferventes, ces torrents de prières sans cesse versées aux pieds de Jésus-Christ pour le salut des ûmes et des nations4.

Non loin de l'âpre sommetdu montSernario, d'autres moines soutenaient, dans une vallée déserte'dont le seul aspect faisait horreur, le saint et perpétuel combat delà prière avec l'omnipotence du ciel. Guillaume, leur fondateur, partit en 1102 pour la croisade avec plus de cent mille combattants ; plus tard, il se rangea sous l'obédience de l'antipape Anaclet contre le pape légitime Innocent II, fut repris à ce sujet par saint Bernard, revint à l'unité en 1137, et fit en esprit de pénitence un pèlerinage à Saint-Jacques de Composlelle. L'année suivante, il se présenta en personne devant Innocent II, d'après le conseil que lui en donna un solitaire, pour recevoir l'absolution solennelle de son excommunication. Innocent l'envoya là-dessus à Jérusalem où, avec diverses interruptions, il demeura pendant onze ans. Il se retira enfin, l'an 1155, dans le territoire de Sienne, au diocèse de Grosseto, en un endroit nommé Stabulum Rhodis, l'étable de Rhodes, où, au bout de dix- huit mois d'une profonde dévotion, il rendit son âme à Dieu.

Les Guillelmites, ses disciples, avaient, pour base de leur constitution, la règle de saint Benoît. En 1256, la fusion de plusieurs ordres religieux , sous le nom d'Ermites, engendra de déplorables conflits entre les Augustins et les moines de saint Guillaume. Pour y remédier, Urbain IV, par une bulle de 1263, défendit aux religieux du môme ordre de passer dans un autre sans la permission du Saint-Siège. Celte bulle donna du scrupule à quelques Guillelmites, qui, avecleur couventlout entier,

i . Complexus est rcligiosas fjmilias amplissimis sludiis Urbanus, atque iuter caeteras sacro servorum B. M. V. ordini polostatem conlulisse, ut solemoia couiiia celebrarent, supremumque prœfcclum crearent. Annal, eccl. Raynald., tom. XIV.

ET SON TEMPS. 2i3

avaient abandonné la règle bénédictine de saint Guillaume pour embrasser celle de saint Augustin. Quelques monastères du diocèse de Ratisbonne se trouvaient dans ce cas, ils consultèrent leur évêque qui leva leur scrupule ; il prélendit qu'ils étaient obligés de s'unir aux Auguslins. Le général et le prieur des Guillelmites s'en plaignirent au pape. Ces contestations ne furent terminées qu'en 1266 par ?entence du cardinal Etienne de Hongrie, évêque de Palestrina, nommé protecteur des Guillelmites par Urbain IV.

Ce grand pape ne négligeait aucun moyen, aucune occasion d'élever et de maintenir la vie monaslique à sa plus haute puissance de perfection. Il incorpora les Côlestins à l'ordre de saint Benoît par une bulle adressée en 1264 à l'évêque de Théate. Pierre de Moron, leur fondateur, né à Sergna, dans les Abruzzes, comté de Molise, de parents obscurs, mais vertueux, s'était, retiré dès sa jeunesse, au sommet d'une montagne rocheuse, où il vécut pendant trois ans dans la plus rigoureuse austérité. La renommée de sa sainteté attira bientôt autour de lui desûmesardemmentdésireuses de leur salut. Elles s'enflammèrent tellement au feu de ses pieuses paroles, qu'elles le supplièrent de se rendre à Rome pour y recevoir la prêtrise. Dès qu'il fut revêtu du caractère sacerdotal, il retourna dans les Abruzzes où il passa cinq ans dans une caverne sur le mont Morroni, près de Sulmone. Comme on abattit les bois, environnant sa demeure, pour en défricher la terre, il se retira, avec deux solitaires, dans les hauteurs agrestes de Majella. Plusieurs disciples se réunirent autour de lui et se logèrent sous des huttes construites avec des épines et des branches d'arbres. On ne pouvait imaginer une société plus parfaite; elle rappelait celle des premiers chrétiens qui n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Ce n'était cerles pas que la beauté des lieux leur rendit ce séjour agréable ; il n'y en avait guère de plus sauvage, de plus inhospitalier : mais ils considéraient ces affreux rochers, qui semblaient leur montrer le chemin du ciel, avec plus de plaisir que les mondains ne contemplent les sites enchanteurs.

Tel fut le berceau des Célestins qui jetèrent tant d'éclat sur l'Eglise. Urbain IV, en confirmant cette nouvelle congrégation bénédictine, eût la consolation de la voir composée de trenlesix monastères où plus de six cents religieux faisaient revivre l'esprit et la discipline de saint Benoît dans leur intégrité primitive. Pierre de Moron resta à la tête de sa fondation jusqu'en 1294. En cette année il fut élu pape comme par une inspiration divine. Il fallut escalader des coteaux escarpés pour découvrir la cabane du vénérable reclus. Les cardinaux, députés près delui, reçurent audience par une fenêtre grillée. Us le trouvèrent pâle, amaigri, exténué dé jeûnes, la barbe hérissée, les yeux enflés des larmes qu'il venait de répandre à cette effrayante nouvelle, car il la connaissait déjà par révélation. L'archevêque de Lyon, Bérard de Got, aborda le vieillard avec respect, l'appela trèssaint Père et lui présenta le décret d'élection. A cette vue, le saint homme se recueillit un moment, et répondit bientôt que, malgré son incapacité, il acceptait le souverain pontificat dans la crainte de déplaire à Dieu. Les députés se prosternèrent aussitôt à ses pieds et lui rendirent tous les honneurs dus à la dignité suprême. Tout le monde accourut pour accompagner le nouveau pape à la cathédrale d'Aquila où devaient avoir lieu son sacre et son couronnement. Il y entra monté sur un âne dont la bride était tenue à droite par Charles le-Boilcux, roi de Sicile, et à gauche par Charles-Martel, roi de Hongrie. Cette modeste monture rappela aux spectateurs l'entrée du Sauveur à Jérusalem. D'autres croyaient qu'il eut mieux fait de renfermer la mortification dans son cœur, et de monter, suivant la coutume, un cheval richement enharnaché. Le saint homme ne crut pas se dégrader en signalant son élévation au trône pontifical par un acte d'humilité. Complètement inexpérimenté dans les affaires de ce monde, il abdiqua spontanément et regagna sa chère solitude qu'il avait quittée avec tant de regret. Son successeur, Boniface VIII, de peur que Célestin ne devint le prétexte d'un schisme, le retint renfermé au château de Fumone en Campanie. Le vénérable prisonnier ne s'en

plaignit point; il n'avait désiré rien, ici-bas, qu'une cellule, fl y mourut le 19 mai 12961.

Si les Célestins édifiaient la société chrétienne par le spectacle de cette noble abnégation et de cette indépendance vraie qui appartiennent aux âmes humbles, et magnanimes par leur humilité même, les Trinitaires, connus en France sous le nom de Mathurins, déployaient, dans le rachat des captifs, tout ce qu'il est donné de dévouement et d'intelligence à l'homme. Ils avaient été instituée, en 1199, par Jean deMathaet Félix de Valois, hommes de cœur et de volonté, chez qui la charité la plus tendre et la plus profonde humilité n'excluaient ni la vigueur, ni la persévérance, ni l'audace. Ils eurent, pour cheflieu de leur Ordre, Cerfroid, domaine que leur donna Gaucher III, de Châti'lon-sur-Marne, aux confins de la Brie et du Valois. De ce foyer de dévouement s'élançaient les héroïques frères de la Rédemption. Les uns partirent pour la Palestine avec les comtes de Flandre et de Blois afin d'arracher les esclaves aux souffrances du corps et aux dangers de l'âme; d'autres allèrent sur les plages de l'Afrique traiter avec l'émir de l'échange des prisonniers contre des mahométans qui gémissaient dans les fers sur les côtes de France, d'Espagne et d'Italie. Malgré ces courses lointaines et ces immenses travaux que leur inspirait une ardente fraternité chrétienne, les Trinitaires s'imposaient les plus dures privations : l'usage du poisson leur était absolument défendu ; ils ne pouvaient manger de la viande que le dimanche, et encore fallait-il qu'elle leur eut été donnée en aumône; ils ne devaient porter que des vêtements grossiers, des chemises de serge, et, dans leurs voyages, ne monter que des ânes, ce qui les fit appeler vulgairement Frères aux ânes. Urbain IV donna son approbation à une règle moins sévère ; il chargea Etienne Tempier, évêque de Paris, et les abbés de Sainte -Geneviève et de Saint-Victor de revoir avec soin les constitutions des Trinitaires et d'en retrancher toutes les observances trop rigoureuses; c'est ainsi

1. Vie des Saints, par le père Giry, revue par l'abbé Guérin, tom. V.

qu'il leur fut permis de se servir de chevaux, d'acheter du poisson, d'user de viande; ils eurent pour costume l'habit blanc avec une croix rouge et bleue sur la poitrine. Ces modifications ne furent définitivement ratifiées qu'en 1267, par Clément IV . ^^

Il n'y avait pas une amélioration matérielle ou morale à laquelle n'eût essayé de pourvoir Urbain IV qui, de tous les protecteurs du cénobilisme, fut assurément un des plus affectueux et des plus dévoués. Ce n'était pas seulement par une sollicitude constante, par un zèle éclairé, qu'il encourageait les institutions monastiques; c'était par une sincère et profonde sympathie, par un intérêt actif et cordial pour ces âmes calmes et fières, droites et hautes, autant qu'humbles et ferventes, qui ne se trouvent nulle part plus nombreuses que sous le froc Je bure.

La meilleure part de son cœur appartenait, ce semble., aux Franciscains comme aux Cisterciens. « Nous cultivons avec t un soin assidu, leur dit-il en leur donnant le cardinal Jean « Cajetan des Ursins pour protecteur, nous cultivons avec zèle « le champ des vertus; nous voulons parler de votre Ordre « béni qui brille entre tous les autres sur les hauteurs de la « perfection chrétienne. Ce n'est pas seulement pour vous- « mêmes que vous menez une vie de renoncement, c'est su r- « tout pour les autres. Dans le silence de la nuit comme au « milieu des occupations du jour, vos prières et vos bonnes c œuvres veillent et expient pour tous, en vertu de cette grande « loi de solidarité qui embrasse l'humanité entière. Par l'abon- « dance de vos mérites, vous contribuez au salut des peuples; « et l'éclat de vos vertus rejaillit sur eux en rayons de gloire.»

d. Àgrum virlutum, cui Domious benedixit ordinem minorum videlicet in pracelsiE sublimilatis spcculam praeluceutcm sollicitudiuis iuteulae studio colimus, ut soliti salulis fruclus populo Christian* professionis, de illius ubertatc pruveoiaot et de ipsius splendore quasi solari radio suscipiaot singularis claritatem. Ad illius namque ouminera et proteciioois opportun* praesidium talem desideramus deputari personam; per quam, Dco proprio, proeservelur a noxiis, et proficiat jugiter felicibus incremeutis .. Epist. Urbani IV. Vêler um scriptorum amplissimq colleclio. D. Martène, tom. l\.

ET SON TEMPS. Ul

On désigna môme, sous le nom d'Urbanistes, les filles de sainte Claire, qui, tout en observant la règle primitive quant au fond, adoptèrent néanmoins.les miligations accordées par Urbain IV. Ces religieuses eurent pour mère et institutrice Isabelle de France, sœur de saint Louis.

Cette princesse, comme son frère, avait reçu de Dieu une piété expansive et une foi ardente. Cette foi et cette piété rélevaient au-dessus de toutesles dignités de ce monde; on peut se souvenir qu'à seize ans Isabelle avait dédaigné d'aller s'asseoir sur le trône d'Allemagne: je tiens plus à honneur, disait-elle, le titre de servante de Jésus-Christ que celui d'impératrice. On sait combien vifs étaient les sentiments religieux de la reine Blanche de Castille; plus d'une fois cette tendre mère chrétienne fut obligée de modérer les mortifications que s'imposait la jeune Isabelle. Sous les voûtes dorées des palais elle soupirait après l'obscurité du cloître. Aussi un des plus beaux jours de sa vie fut celui où Louis IX lui permit, par ses largesses, de fonder l'abbaye de Longchamp, sur la lisière occidentale du bois de Boulogne. Quand elle obtint d'y aller prendre le voile, elle s'écria « Enfin, Seigneur, vous me « donnez des ailes pour m'envoler vers vous 1 » Une fois arrivée au but de ses désirs, elle établit dans la nouvelle abbaye une salutaire discipline, et la plus humble des Clarisses de Longchamp fut bientôt la sœur Isabelle.

Commcquelquesarticlesdes constitutions de saint Damien lui paraissaient au-dessus des forces d'une communauté naissante, elle avait prié plusieurs docteurs franciscains, saint Bonaventure, depuis ministre général, Eudes Rigaut, depuis archevêque de Rouen, Guillaume Millencone, Eudes de Rosny, Geoffroy de Vierson et Guillaume d'Hortembourg, de faire à la règle des Pauvres Dames les changements nécessaires pour l'adoucir. Elle les avait soumis, en 1258, au pape Alexandre IV. Le pontife, quoique rempli de vénération pour tout ce qui se rattachait à sainte Claire, avait cru devoir céder aux instances d'une princesse dont tout le monde racontait l'admi-

rable vie. Isabelle avait demandé aux cl a risses de Reims quatre religieuses capables de présider «à la fondation. Un'nombre considérable de filles, aussi distinguées par leur vertu que par leur noblesse, étaient venues se ranger sous sa direction, en 1260, la veille de la fête de saint Jean-Baptiste ; et la princesse elle-même, se retirant dans le pieux asile, y avait pris leur habit simple et grossier1.

Cependant, malgré ces premiers adoucissements, la règle contenait encore quelques points dont la rigueur était incompatible avec la faiblesse d'une santé épuisée déjà par des austérités effrayantes. C'est pourquoi saint Louis et la bienheureuse Isabelle sollicitèrent auprès d'Urbain IV les nouvelles modifications qu'exigeait l'état de la princesse et de ses fidèles compagnes. Ce fut le cardinal de Sainte-Cécile, Simon de Brie, plus tard pape sous le nom de Martin IV, qui fut chargé de les rédiger. Venu en France pour offrir de la part du Saint- Père la couronne de Naples et de la Sicile à Charles, comte d'Anjou, et frère d'Isabelle, il s'acquitta de la commission délicate qui lui avait, été confiée à la commune satisfaction du pontife et de la princesse; dès l'année 1263, Urbain IV donna, en confirmation de la règle modifiée, la bulle suivante, qui commence par les mots Religionis augmentum : « A l'ab- « besse et aux sœurs Mineures cloîtrées du monastère de « l'Humilité-de-Notre Dame, diocèse de Paris.

« Nous favorisons d'autant plus volontiers l'accroissement « de votre saint Ordre, qu'il procure davantage la gloire de Dieu « et le salut des âmes. Notre prédécesseur, d'heureuse mémoire, « le pape Alexandre IV, empressé d'écouter favorablement « les demandes de notre très-cher fils en Jésus-Christ, le très- « illustre Roi de France, approuva d'abord solennellement les « pieux projets de toutes les servantes de Dieu qui fuiraient le « siècle pour se retirer dans votre monastère de l'Humilité de

l. ... lsabclla porrô Francorum régis filia, sancli Ludovici soror, mpndo eontempto, Christi erucem in ordioe saoefœ Clarœ sustulit tanto ardore, ut etiam uiiracul s ciarucrit, multasque virgines ad consecrandaru Deo virginifalem illexerit... Annales minorum, Wading, tora. II.

« la bienheureuse Vierge Marie, qu'on venait de fonder, et « dans lequel personnelle demeurait encore, à ce que l'on dit. « Il accorda en outre à ce monastère la règle qui devait être « observée à perpétuité par toutes celles qui y feraient profes- « sion, et il leur donna le titre de Sœurs- Cloîtrées. Or, on « vient de nous demander humblement, au nom dudit roi, de « faire corriger cette règle sur quelques points, et de daigner « ajouter, par une concession apostolique, au titre de celles « qui l'observent, la dénomination de Sœurs-Mineures. Nous « donc, écoutant favorablement la requête du roi, avons fait « modifier cette règle par notre cher fils Simon de Brie, cardinal « du titre de Sainte- Cécile. Nous voulons en outre que, le « nom s'accordant avec la chose, celles qui habitent un « monastère bâti sous le vocable de l'Humilité-de-Maric, por- « tent un titre distinctif qui marque aussi leur humilité. C'est « pourquoi nous ordonnons qu'on mette en tête de leur règle le « mot de Sœurs-Mineures; nous croyons devoir statuer qu'à « l'avenir cette dénomination leur demeure, et nous mandons « qu'on la garde toujours dans leur monastère, et dans tous « autres qu'on fondera désormais, et dans lesquels les sœurs « feront profession de la règle ainsi corrigée. »

Cette première bulle, datée du VI des calendes d'août de l'année 1260, fut bientôt suivie d'une deuxième. Saint Bona- Tenture venait d'être élu ministre-général de l'Ordre de saint François, sur les observations et à la prière du cardinal Jean Gaétan des Ursins, qui en était le protecteur à la place d'Ancher Pantaléon, neveu du pape. Il avait reprisla direction spirituelle des religieuses dont il avait voulu pendant longtemps décharger ses frères. Or, il remarquait avec peine que, si le nombre des maisons de Filles-Mineures augmentait chaque jour, il n'existait point encore parmi elles cette uniformité d'observances toujours si désirable parmi les filles d'un même Père. Les unes, en effet, suivaient dans toute sa rigueur primitive la règle que le bienheureux patriarche avait composée en 1224. D'autres observaient encore les constitutions que le grand

Hugolin avait dressées en 1219. Chez celles-ci la nouvelle règle donnée à Lyon, en 1246, par Innocent IV, était en vigueur. Chez celles-là, enfin, c'étaient les constitutions approuvées, en 1260, par Alexandre IV, en faveur de l'archimonastère de Paris. Ces différences déjà trop marquées se faisaient même sentir dans les noms que prenaient les religieuses des diverses communautés. Ici, on leur donnait le titre de Recluses ; là, celui de Pauvres-Dames; plus loin, on les appelait Sœurs-Mineures; le plus souvent Damianistes ou Clarisses1.

Urbain IV résolut de faire disparaître ces dénominations particulières et trop multipliées. Dans son dévouement pour le pieux institut, il crut qu'il serait utile de réunir toutes les maisons de l'Ordre sous une règle unique et proportionnée à la délicatesse d'un sexe faible. Il comprit qu'on pourrait bien apporter quelques adoucissements à la première règle de sainte Claire, mais qu'à force de privilèges et de dispenses on finirait parla renverser jusqu'aux fondements. Il pensa qu'au lieu de multiplier ces concessions locales et toujours dangereuses, il vaudrait mieux mettre plus d'uniformité dans les usages des diverses congrégations; et enfin il chargea le cardinal-protecteur d'examiner lui-même tous les autres changements qu'il conviendrait encore de faire. C'était l'an 1264; on donna indistinctement à toutes les Filles-Mineures le nom de religieuses de l'Ordre de sainte Claire; on introduisit dans leur règle des modifications assez imporlantes; on en retrancha quelques articles qui étaient déjà tombés en désuétude dans diverses maisons; on en expliqua quelques autres d'après les usages qui avaient déjà prévalu ; on en mitigea d'autres selon les besoins du temps; et, l'œuvre ayant été solennellement approu-

1. ...Absoluîo generali conventu, Bonavonlura petilum abiit protectorem à pootifice, qui Aocherum Pautaleonem litulo sanctae Praxedis cardioalem, suum ex pâtre nepotem oblulit. Sed , instante Bonavenlurâ ut juxtà palrum omnium in Comitiis congregatorum vota conccderelur Joannes Gaetanus lirsinus, cui adhuc puerulo, non sine mysterio, sanctus Franciscus suum ins-

titutum commeodavit, annuit pontifex Annales minorum, Wading,

tom. II.

vée, Urbain IV la promulgua aussitôt par une bulle qu'il écrivit de sa propre main et qu'il arrosa de ses larmes1.

Cependant il y eut toujours un grand nombre de monastères, surtout en Espagne, et en Italie, qui voulurent garder inviolablcment la première règle de saint Damien, chef-d'œuvre d'abnégation et de sagesse. Un siècle et demi plus lard, sainte Colette l'accrut encore d'une manière étonnante ; et, dès lors, on désigna sous le nom de Pauvres- Clarisses les généreuses lilles qui avaient renoncé aux modifications dont nous venons de rappeler l'origine, tandis qu'on donna le litre d'Urbanistes à celles de leurs pieuses sœurs qui n'étaient point obligées à un jeûne perpétuel et qui pouvaient posséder quelques revenus. Mais les unes et les autres menaient une sainte vie dont la pauvreté, le jeûne, l'abnégation et le silence faisaient le fond.

Isabelle de France eut la consolation de voir la règle des Urbanistes, non seulement adoptée parles religieuses de Longchamps, mais encore demandée par plusieurs autres monastères, notamment par les Cordelières du Mont-Sainte-Calherine de Provins. Il y avait déjà un siècle environ que ces clarisses champenoises édifiaient par leur vie mortifiée, silencieuse et pénitente, les habitants de la Brie. Pendant plusieurs nuits, Thibaut-le-Chansonnicr avait vu, d'une des fenêtres de son château de Provins, une clarté céleste sur la colline qui regarde la partie septentrionale de la ville haute; au milieu de cette lueur paraissait une dame d'une merveilleuse beauté, qui, de la pointe de son épée, traçait sur la terre un circuit mystérieux. Le comte de Champagne crut reconnaître dans celle apparition sainte Catherine, vierge et martyre d'Alexandrie, pour la quelle il avait une dévotion toute particulière. Il ré-

? Duximus slatueodum, ut régula ipsa sororuui niioorum iuclusarum

de cœtero nominctur et servelur perpétué iu prœstato monaslerio, et iu aliis monasleriis de cœtero fuodaudis , seu plaulandis, io quibus sorores eaojdem regulam protiteri contigerit , sic correcla. Quam quidém regulam, et ipsarum vitam sororum minorum inclusarum , infcriùs aunotari fceimus , quae talis est : quœlibet iuspirala divine- flamine ordinem huoe assutuens, Dei nostri J.-C. et ejus sacratissima? matris vestigiis iuhrerendo , juxlà evangeh'c* perfectionis coosilium semper vivat... Epist, UrbanilV, Annales minorum , loco citato.

solutde bâtir en ce lieu un monastère de filles et d'y mettre des religieuses de sainte Claire. L'illustre fondatrice lui en envoya , sur sa demande, six des plus recommandables de son institut de Saint-Damien d'Amboise. Thibaut se fit construite un bel appartement détaché du corps de l'abbaye, où il allait passer les grandes fêîes de l'année. Toutes ses affections les plus pures le ramenaient vers cette maison dont la splendeur se révèle à peine aujourd'hui par quelques débris.

Pendant que Thibaut VII, marié à Isabelle, fille de Louis IX, jugeait dignes de ses libéralités les clarisses provinoises à qui Urbain IV venait d'accorder l'autorisation de suivre la règle mitigée, l'angélique sœur du pieux monarque, revêtue des livrées de la pénitence, redoublait de ferveur et d'austérité dans sa chère retraite de Longchamps. Parfois, le ciel la ravissait en des extases inénarrables ; alors elle semblait briller d'une lumière surnaturelle, et ses joues devenaient vermeilles comme des roses. Cependant la seule pensée des jugements de Dieu la jetait dans la frayeur; rien ne pouvait la calmer que le souvenir des miséricordes divines. De cruelles souffrances ne cessèrent de la tourmenter pendant les six dernières années de sa vie. Enfin l'humble fille des rois rendit à Dieu sa belle âme, le 23 février 1269. Une sérénité céleste, sorte de reflet d'immortalité, était peinte sur la suave figure de l'auguste défunte, dont le front paraissait ceint d'une couronne virginale; et à peine avait- elle été portée au caveau funèbre que déjà des miracles s'opéraient sur son tombeau. Son frère chéri n'eut que le temps de lui rendre les suprêmes honneurs; il partait pour la Terre- Sainte ; el, en quittant la France, il enviait, sans doute, le sort delà royale recluse de Longchamps. Jamais frère et sœur ne s'aimèrent d'un amour plus pure et plus tendre.

De cette cellule où la bienheureuse Isabelle échangea la tunique de princesse pour la simple robe de Clarisse, et de ce monastère où Louis IX trouvait un charme indicible à se dérober aux ennuis de la royauté et à puiser auprès de sa sœur du courage et de la résignation , il ne reste plus

que quelques tristes vestiges. L'industrie est venue s'établir dans le saint enclos, entre les hauts ombrages d'une belle et antique forêt, aujourd'hui le bois de Boulogne, et les saules aux feuillages argentés qui bordent la Seine. La noble fille de France avait été inspirée en choisissant ce lieu pour y aller chanter les louanges du Créateur ; car, droit en face d'elle, de l'autre côté du fleuve serpentant avec grâce et avec majesté au milieu des prairies, elle pouvait apercevoir la fontaine où la bergère Geneviève filait sa quenouille en gardant ses troupeaux; puis, au-dessus du coteau dominant Surènes, le mont des Ermites; en sorte qu'à la royale recluse arrivaient, sous son cloître, les vivifiants souvenirs de la religion et de la patrie.

Les disciples de saint François eurent une nouvelle preuve de la prédilection d'Urbain ÏV pour leur Ordre dans le concours énergique qu'il leur prêta contre les intrigues et les violences d'un puissant possesseur du siège archiépiscopal de Trêves. Jésus-Christ a promis à son Église que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre elle, mais non qu'il exempterait ses ministres des faiblesses inhérentes à la nature humaine. Dieu n'enlevé à personne le libre arbitre; il a laissé le choix entre le bien et le mal, même aux anges, afin de doter ces créatures du droit de mériter le bonheur qu'il leur offre. Aussi l'Église, quoique d'institution divine, a vu plus d'une fois sa pureté native terniechez ses enfants commechez sespontifes. L'abus ne prouve rien; et, s'il fallait détruire ce qui est bon en soi, mais corrompu par la liberté de l'homme, Dieu lui-même devrait être arraché de son trône inaccessible, où, trop souvent, nous faisons asseoir près de lui nos passions et nos erreurs1.

I. ...Notum sit omnibus... quàm bénévole summus pontifex vir christianissimus Urbanus papa IV negolium venerabilis Theodorici abbatis et conventus mouasterii sancti Mathiae trevirensis Iractabat, non tepidè sed plenissimè cum favore ad hoc iutenlus, ut idem neg>.>tium feticissimo fine termiuaret... 0 quàm piùs romanae sedis anlistes qui icmporibus suis causas pupilLrum diierit, et judicium pauperuin judicavit, ut dicitur in prophelâ... Veleram scriplorutn... amplissima collectio , I). Martène, tom. IV, pag. 321.

Arnoû ou Arnold, archevêque de Trêves, était décédé en novembre 1259. Les chanoines, à qui appartenait ledroit de lui choisir un successeur, ne purent s'entendre. Les uns donnèrent leurssuffragesà Arnold de Sleide, les autresà Henri de Bolande, tous deux archidiacres de Trêves. Les deux prétendants recoururent au pape pour faire confirmer leur élection. Henri de Bolande se rendit en personne à la cour pontificale; il était accompagné de Thierry, abbé de Saint-Mathias, homme d'une naissance illustre. Arnold de Sleide y envoya des députés pour y plaider sa cause. Henri de Fisting, grand doyen de l'Eglise de Metz, s'y trouvait pour soutenir les intérêts de Walter de Gérolsech, élu depuis peu évêquc de Strasbourg. Les partisans des deux compétiteurs l'initièrent aux secrets de leur élection. L'ambitieux Henri de Fisting exploita cette confidence ; il parvint à se faire nommer et sacrer par Alexandre IV le 19 novembre 1260; mais il n'obtint pas le pallium.

L'archidiacre Arnold de Sleide, un des prétendants au trône archiépiscopal de Trêves, imputait à Thierry, abbé de Saint- Mathias, le mauvais succès de son affaire; il entreprit de le dépouiller de >on monastère, établissement considérable où se groupaient quatre belles églises, et où florissail une école d'où sortirent d'éminents personnages. Il anima contre l'innocent abbé l'archevêque Henri de Fisting. Ce prélat était allé avec ses troupes au secours de Walter de Gérolseck, son parent, qui défendait vaillamment les droits de son épiscopat contre les bourgeois deStrasbourg. A son retour, il trouva sur sa route Crittenach, Nennick, Kukellerg, Yviesch, villages plantureux qui appartenaient à l'abbaye de Saint-Mathias. Il en consuma toutes les provisions; puis il les abandonna au pillage. Ses soldats se jetèrent sur les métairies avec une rapacité furibonde : meubles, bestiaux, granges, tout devint la proie des flammes :

Les religieux, effrayés, s'enfuirent auprès des chanoines de la cathédrale, et les conjurèrent de faire cesser ces ravages sacrilèges. Les chanoines se plaignirent aussitôt avec une fer-

meté respectueuse , mais inébranlable, à l'archevêque. Celui-ci répliqua que le saccagement des maisons et des jardins de l'abbaye de Saint-Mathias avait eu lieu sans ses ordres ; et il ne manqua pas de serviles flatteurs pour le justifier des torts qu'on imputait à son administration. Les religieux portèrent alors leurs plaintes au pape Urbain IV qui venait de succéder à Alexandre IV sur la chaire pontificale. Urbain IV, anciennement évêque de Verdun, conservait une grande considération pour la métropole dont il avait été le suffragant. On lui remontra que Henri de Fisting, sans se mettre en peine du pallium qu'Alexandre IV n'avait pas jugé à propos de lui conférer, ne laissait pas de remplir toutes les fonctions d'archevêque ; qu'il avait commis ou fait commettre mille excès contre l'abbaye de Saint-Mathias; qu'il venait d'emprisonner des gentilshommes et des soldats arrêtés dans la forteresse de Schwarzemberg ; et que ses satellites continuaient à piller le monastère de l'abbé Thierry et ses dépendances.

Urbain IV, profondément affligé de ces désordres qui scandalisaient les chrétientés rhénanes, nomma les évêques Henri de Spire et Evrard de Worms, avec l'abbé de Rodinkirch, de l'Ordre des Prémontrés du diocèse de Mayence, pour aller connaître des accusations formulées contre l'archevêque de Trêves. « Il est accusé, disait le pape dans sa bulle datée de « Viterbe 22 Novembre 1261, il est accusé de s'attribuer le « nom d'archevêque, sans avoir été investi du pallium; d'avoir « mis, de son autorité propre, un nouveau péage sur le Rhin; « de s'être rendu coupable de simonie, de sacrilège, de meur- « tre, de dissipation des biens de son Eglise; de s'être mêlé « parmi les gens armés qui dévastaient les fermes et les villa- « ges. Urbain IV ordonne aux commissaires de rechercher « avec la plus scrupuleuse exactitude tout ce qui concerne ces « imputations; et, si l'archevêque en est convaincu, de le dé- « clarer excommunié, tous les dimanches, au son des cloches « et avec les cierges allumés; et, en cas qu'il soit réellement « dissipateur des biens ecclésiastiques, de lui ôter l'adminis-

t tralion du temporel de l'archevêché, et de députer des cha- « noines pour en prendre le gouvernement. »

Los inquisiteurs s'acquittèrent si négligemment de leur commission, que le pape fut obligé de révoquer leurs pouvoirs et de les confier, le 6 avril 1262, à deux disciples de saint François, frères gardiens, l'un du couvent de Velmahus, l'autre du couvent de Trêves. A peine ces religieux eurent-ils commencé leurs informations, qu'ils virent s'élever contre eux un orage effroyable. Les Dominicains de l'électorat prirent eux-mêmes hautement parti pour Henri de Fisting. Les Franciscains, assemblés en chapitre général, défendirent, sous peine de prison et des plus rigoureux châtiments, aux deux commissaires, de continuer leurenquête. D'unautre côté, l'archevêque Henri et l'archidiacre Arnold, soutenus de leurs puissantes familles , firent essuyer aux deux religieux tant d'avanies que ces pauvres moines se sauvèrent à Metz où, pour comble de malheur, leurs propres confrères leur refusèrent l'hospitalité.

Cependant les supérieurs des Franciscains craignirent l'indignation d'Urbain IV; ils lui envoyèrent deux autres religieux pour savoir d'une manière précise quelles étaient ses intentions et pour le supplier de transférer à d'autres la charge de poursuivre les investigations contre leur archevêque, charge qui ne s'harmonisait point, disaient-ils, avec les humbles et pacifiques emplois de leur état. Le pape, entouré des cardinaux et de saint Bonaventure, alors général des Franciscains , répondit : « Si je vous avais donné deux archevêchés, vous les au- « riez sans doute reçus avec de grandes actions de grâces. Si « donc vous êtes obéissants au Souverain Pontife et remplis de « bonne volonté, lorsqu'il vous accorde des prélatures, n'est-il « pas juste que vous vous soumettiez aussi à ses ordres, quand « il vous confie d'autres mandats, qui tendent à l'honneur du t Saint-Siège et à la gloire de Dieu?... » Ces graves et sévères paroles impressionnèrent fortement les députés franciscains; ils se retirèrent, la tristesse dans l'âme et le front soucieux.

Le Souverain Pontife, informé que l'exécution de ses ordres

pourrait bien être de nouveau entravée par les cabales des prieurs franciscains: «Des faits déplorables, leur écrivit-il, « ont été accomplis par quelques uns de vos frères; le bruit « en est venu tout récemment troubler nos oreilles; on dit « qu'en apparence ils semblent travailler à la vigne du Seit gneur dont la divine Providence leur a confié la culture, « mais qu'en réalité ils s'efforcent d'empêcher les procédures « de l'enquête ordonnée contre les crimes de simonie dont s'est « rendu coupable l'archeyêque élu Henri de Fisting. Comme « cette conduite, odieuse en elle-même, rejailliten offenses surla « Majesté divine et en mépris sur le Saint-Siège qui a puissam- « ment contribué à l'extension de votre Ordre, l'a enrichi de « nombreux privilèges et l'a toujours honoré d'une protection « particulière, nous vous conjurons, nous vous recommandons « instamment, non-seulement de ne point apporter d'entraves « à l'enquête que nous avons ordonnée, mais encore de vous « appliquer, par des conseils pleins de sagesse, à lui faire pro- « duire les résultats légitimes et désirés; c'est ainsi que vous « travaillerez efficacement au progrès des âmes dans le che- « min de la perfection, et que nous pourrons , en toute sécu- « rite, rendre un juste hommage à votre dévouement. » Les prieurs dominicains de la province ecclésiastique de Trêves reçurent les mêmes recommandations1.

Urbain IV écrivit en même temps aux frères Guillaume et Rorick pour leur enjoindre, sous peine d'excommunication, de procéder sans délai à l'instruction de l'affaire archiépiscopale. Les deux inquisiteurs, ranimés par les instances du pape et rassurés d'ailleurs contre les vexations de leurs confrères qu'une flétrissure officielle venait de frapper, retournèrent avec courage à Trêves, s'établirent sans crainte dans le monastère de leur Ordre, se montrèrent énergiques à l'égard de l'illustre justiciable, le citèrent devant leur tribunal et ne négligèrent rien pour éclaircir tous les points litigieux. Le Souverain

1. Veterum scriptorum et monumentorum hisloricorum , dogmaticorum et moralium, amplissima collectio. Paris, 1724, D. Martène, lom. IV, pag. 325.

Pontife, qui connaissait l'ardeur consciencieuse de leurs investigations, leur écrivit de nouveau pour les encourager dans leur activité : « Nous, leur dit-il, nous qui voulons que les « mains, qui enlèvent les souillures des autres, soient d'une « pureté irréprochable, nous serons très-satisfait si, par vos « soins assidus, vous réussissez à corriger l'archevêque de ses « insolences scandaleuses; ce succès vous sera méritoire aux « yeux de Dieu. »

Henri deFisting, impuissant à se soustraire aux procédures canoniques intentées contre lui, se troubla et demeura quelque temps sous l'impression de la terreur. Cette panique se changea bientôt en colère; il tourna toute sa fui è^ir contre l'abbé de Saint-Mathias qu'il regardait comme l'auteur principal de toutes les poursuites que la cour romaine exerçait contre lui. Il mit tout en œuvre pour le faire partir de son abbaye, pour détourner les religieux de son obédience et pour l'isoler de toute relation avec les dignitaires ecclésiastiques. Les prieurs des communautés bénédictines de Trêves furent envoyés dans tous les monastères de saint François et de saint Dominique pour y souffler l'esprit de rébellion contre l'abbé-, leurs tentatives restèrent infructueuses. Alors l'archevêque élu, fatigué d'une lutte stérile, donna rendez-vous à l'abbé de Saint-Mathias dans la maison des Dominicains de Trêves pour y traiter avec lui de la paix. Au jour fixé, Thierry, accompagné de quelques-uns de ses religieux les plus dévoués et les plus vertueux, se transporta au monastère indiqué. Là, les discussions, vives, ardentes, exaspérées, finirent par éclater en violentes querelles. Un chanoine, doué d'une éloquence fougueuse, prononça un discours sur ce texte de l'Évangile : « Pourquoi voyez-vous la paille qui est dans l'œil de « votre frère, et n'apercevez-vous point la poutre qui est dans « votre œil? » Il avait à peine achevé son homélie toute saturée d'invectives, que les abbés de Saint-Malhias.et de Sainte- Marie-aux-Marlyrs, justement indignés, se levèrent pour en appeler publiquement à la décision du Souverain-Pontife. Au

môme instant, Simon, grand-prévôt de la cathédrale de Trêves, homme grave et modéré, donna communication d'une lettre du pape. Il y était expressément recommandé aux évêques des provinces rhénanes d'entourer Henri de Fisling d'une surveillance incessante et rigoureuse ; ils avaient mission d'empêcher qu'il ne conférât les ordres sacrés et qu'il ne disposât des bénéfices ecclésiastiques. A cette lecture, les partisans de l'archevêque élu entrèrent dans une fureur inouïe; ils cherchèrent à arracher la lettre pontificale des mains du lecteur; et, dans les transports de leur rage, ils lui déchirèrent ses habits sacerdotaux1.

L'archevêque élu , toujours opiniâtre dans ses injustes prétentions, cita de nouveau l'abbé et les prieurs de Saint-Malhias devant le chapitre de la cathédrale; là, il se répandit contre eux en paroles hautaines et menaçantes. Les envoyés de Thierry, vénérables par leur âge et leur longue expérience, ne crurent pas devoir répondre autrement que par un appel ainsi conçu : « Considérant, révérend père, seigneur Henri, « élu de Trêves, que vous êtes sous le coup d'une excommu- « nication; qu'une enquête est pendante contre vous relative- « ment à certains crimes qui vous sont imputés; que vous « voulez pousser les moines et le prieur de Saint-Eucher à « déposer faussement contre Thierry, leur abbé, tandis que, « au contraire, ils l'ont signalé, tant à nous qu'au Souverain t Pontife, comme un homme d'une vie intègre et honorée de t l'estime générale; considérant enfin que vous cherchez à le « discréditer par des allégations mensongères, moi Henri, clerc « et procureur du monastère de Saint-Eucher de Trêves, sen- « tant que, pour les causes susdites, vous chagrinez injustet ment les religieux de l'Ordre, j'en appelle au Siège apostoli- « que, en leur nom et par procuration écrite, mettant sous sa « haute protection les personnes et les biens du monastère. » Cette cédule évocatoire, rédigée dans la chapelle archiépiscopale et lue en présence des personnages les plus éminenls par

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