Iovidus hic coluber zizania séminal iuter
Italiae cives; lis in ulrisque viget.
Has habuit primo varias Florenlia partes, Gibellina prior , altéra Guelfa fuit.
Ecclesiam Guelfa nutrit patris, imperiumque Gcbelliuorum pars scelerata nimis.
Pullulât hinc liaeresis, incendia, furla, rapinœ; Partibus ilalicis unio nulla fuit.
Theodoricus Vall. in vitd Urbani IV, ap. Masson.
voulu pouvoir résilier à Home, près de ces catacombes où reposent, pieusement entourées des emblèmes de leurs victoires, les reliques des généreux confesseurs de la foi ; il aurait puisé de la force dans la visite de ces vastes souterrains où les chrétiens des premiers siècles s'ensevelissaient vivants pour sauver leur dignité d'homme et la liberté de leur conscience, et d'où, après trois cents ans de persécution, Dieu lit sortir une société nouvelle, jeune, vigoureuse, épurée par le creuset des souffrances; il aurait retrempé son courage dans la contemplation de ces lourdes chaînes, de ces chevalets, de ces pointes aiguës, de ces ongles de fer, de tous les instruments de supplice employés jadis à torturer les victimes; il se serait préparé au martyre par la vue de ce Colysée et de ces arènes où le peuple-roi battait des mains au spectacle de tendres enfants, de jeunes vierges, de faibles femmes, de frêles vieillards jetés aux bêles, dévorés par les lions et les tigres; puis, la croix plantée au front du Capitole comme le signe du triomphe du christianisme sur le paganisme; la statue de saint Pierre, prince des apôtres, dominant la colonne de Trajan; le temple élevé en l'honneur de Marie, mère du vrai Dieu, sur les ruines du palais de ce Dioclétien qui se vantait, dans une fastueuse inscription, d'avoir effacé pour jamais le nom chrétien de dessus la terre ; Jésus-Christ, vainqueur de la mort et réparateur de la vie, trônant au Panthéon comme un juge sur le tribunal d'où il foudroie les dieux du mensonge, de l'erreur et de la volupté; tous ces glorieux monuments auraient été les dignes témoins de son héroïsme à soutenir les combats du Seigneur.
Aussi était-ce vers ce foyer du catholicisme que se dirigeaient toutes ses affections et tous ses désirs. Mais Home n'avait pas changé; elle se montrait ce qu'elle fut presque toujours, hostile à ses pontifes, rebelle à leur gouvernement, ingrate envers leurs bienfaits. Urbain IV eut le sort des papes ses prédécesseurs que vénéra toute la terre et que l'Italie persécuta ; il put entreprendre de grandes' choses, s'occuper des intérêts de tout l'univers, et il ne parvint pas à asseoira Rome son autorité sur
des bases solides. Il ne crut pas devoir non plus demeurer à Viterbe. Celte ville, où les Gibelins soufflaient !c feu de la discorde, semblait, par sa constante fidélité à la cause pontificale et par ses fortes murailles flanquées de hautes tours, offrir un asile sûr aux Vicaires de Jésus Christ. Mais Urbain IV prôprôvoyait l'époque où l'état des esprits ne lui permettrait pas d'y prolonger son séjour. Au moment de son départ, il reçut les députés des évêquesde laNorwège; ils venaient implorer son appui contre les Tartares.
Ces barbares, qui semblaient nés pour la désolation de l'humanité, inondaient tous les pays qui s'étendent depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Glaciale ; l'Europe entière allait subir leur joug; on ordonnait partout des prières et des jeûnes. Innocent IV avait même envoyé des Dominicains et des Franciscains auprès de ces peuples sauvages pour les engager à cesser . leur incursions et à embrasserla religion civilisatrice de Jésus- Christ. Alexandre IV, alarmé des progrès continuels de ces hordes, ravageuses que l'on regardait à cette époque comme le fléau de Dieu, avait écrit aux empereurs et aux rois, aux prélats et aux abbés, de penser aux moyens de résister à ce torrent dévastateur qui menaçait toute la chrétienté. Comme les circonstances empêchaient la convocation d'un concile général, il avait enjoint à tous les métropolitains de tenir des synodes provinciaux pour décider quel contingent de troupes chaque nation fourniraitcontrelesBarbares, quelles contributions d'argent seraientprélevcessurleclergéetsurle peuple. Tous les royaumes catholiques devaient envoyer à la cour papale des représentants pour s'entendre avec elle sur le concile que chacun se proposait d'assembler. C'était en 1261, dans l'oclave de la fête des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Les députés norwôgicns arrivèrent pendant la vacance du Saint-Siège, après la mort d'Alexandre IV. Les cardinaux, qui se trouvaient aux [.lises avec les plus graves préoccupations, ne purent donner salisfaction aux messagers qui s'en retournèrent sans réponse. Mais, dès que les prélats de la Norwègc eurent appris l'exaltation d'Urbain IV, il lui adressèrent une dépulation. Le
nouveau pontife, entièrement absorbé par d'immenses sollicitudes et des soins multipliés, répondit à l'archevêque de Nidrosie, aux évoques de Bergen, d'Alloen, d'Orcadenet de Stavanger, qu'au moment de prendre en main les rênes du gouvernement de l'Eglise, il lui était impossible d'assister les chrétientés septentrionales contre les Tartares; il les engagea fortement à s'adresser aux princes voisins pour en obtenir des secours efficaces1.
De Viterbe, Urbain IV transporta sa cour àOrvieto. Les habitants l'accueillirent avec la joie la piusviveet les respects les plus enthousiastes. Sa présence ranima dans cette antique cité la vie et les travaux. A la pensée des guerres et des dissensions, sans cesse renaissantes au-delà des Alpes, on se représente naturellement l'état des républiques italiennes comme bien malheureux. Il ne parait pourtant pas qu'il en fût ainsi. Les chroniques locales nous parlent, au contraire, de la nécessité où toutes les villes se trouvaient, à cette époque, d'élargir l'enceinte de leurs murs; on y voyait augmenter la population et la richesse, signes indubitables de force et de prospérité. Dans les annales d'Orviéto, nous lisons qu'en reconnaissance des marques d'attachement dont l'entouraient les Orviétans, Urbain IV orna la ville de somptueux édifices publics et l'enrichit d'un grand nombre de privilèges. Il fit construire de magnifiques appartements pontificaux dans un lieu appelé Soliano, près de Sainte-Marie Prisca. L'historien Giacconi en visita les ruines au commencement du dix-septième siècle. On attribue encore à Urbain IV la restauration et l'embellissement de l'église cathédrale, du monastère de Saint-Augustin, ainsi que des chapelles abbatiales des dominicains et des franciscains.
Non content de tous ces témoignages d'estime et d'affection donnés aux habitants d'Orviéto, le pape voulut mettre un
1. Excepil per hœc tempora Urbanus Nidrosiensis archiepiscopi , aliorumque septentriooalium prasulum oralores, qui ipsuni de subsidio iu Norvegià conlra Tartaros eoniparando ccrliorem feceru ut... Annales ecclesiastici, Rayïuld? t. XI V, aun. 4262.
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terme à une sédition qui, depuis plusieurs années, les armait les uns contre les autres. Son influence étouffa cette guerre civile allumée par les deux principales familles de la noblesse orviétane, celle des Monaldeschi et celle des Philippe. Semblables aux descendants d'Atrée, une haine profonde allait les diviser sans retour. Déjà ils s'étaient livrés à de cruelles vengeances, à de sanglantes représailles ; car, en ces temps où le désordre, protégé par la féodalité, se produisait impunément, tête haute, à côté d'une autorité toujours contestée, souvent faible et chancelante, il arrivait fréquemment de chercher dans le tranchant de l'épée ce qui manquait à la justice d'une cause. Aussi toutes les viclimes de cette loi brutale du plus fort en appelaient- elles au tribunal du Souverain Pontife, dont la juridiction, sanctionnée par les siècles, était acceptée de tous. C'est ce que tirent les bourgeois qui avaient à souffrir de la querelle des patriciens; ils soumirent les griefs des deux factions au pape qui rétablit la paix.
Urbain IV s'occupa ensuite de faire rentrer l'Église romaine dans la possession intégrale des biens qui lui avaient été enlevés par des aventuriers ou qui avaient été distraits de son territoire par des usurpateurs. L'aristocratie dominait dans Rome. C'était l'ennemie la plus dangereuse de la papauté; elle seule entretenait l'agitation du petit peuple, afin de s'en faire un intrument contre le gouvernement pontifical. Elle se cantonnait dans les places de guerre et se retranchait derrière les fortes positions, afin de pouvoir mieux attaquer l'autorité centrale. Urbain IV voyait avec peine les domaines de l'Eglise en des mains étrangères. Dépositaire et conservateur de ce patrimoine sacré, il joignit les exhortations les plus pressantes aux formalités rigoureuses de la justice pour recouvrer les portions qui en avaient été détachées; il employa contre les récalcitrants, non-seulement les foudres ecclésiastiques,mais encore les armes matérielles.
Renaud-le-Rouge, neveu d'Alexandre IV , avait acheté de quelques nobles les riches terres de Trévi, de Caslel- Fiorentino et de la Vallée do saint Pierre. Urbain IV rentra
en possession de tous ces beaux domaines. Il arracha aux mains de la noblesse cupide et rapace le châleau-fort de Ghiesa. Il recouvra, sur Pierre de Vico, la Marche avec ses superbes dépendances. Il reprit, sur Jacques de Bicque, l'île de la Marche et l'île Bizonlinc où il bâtit une forteresse qui, de son nom, fut appelée Urbanea. Pandulphc de Yiterbe tenait en gage le château de Valcntano; le pape le lui racheta moyennant deux mille livres; il fit restituer à l'église les terres des Arnulphes dont les habitants de Spolèle se croyaient légitimes propriétaires parce que, disaient-ils, le légat Renier les leur avait données. Il rentra aussi dans les duchés de Spolète et de Castro, dans les villes de Bléda, de Montefiascone , d'Aquapendente, dans les places de Peroculi, d'Arsi, de Miranda, de Semproniano.
Après avoir rétabli presqu'entièrement dans son intégrité le territoire pontifical, Urbain IV combla le déficit du trésor public, ruiné par des guerres dispendieuses. Il remboursa ciuquante mille marcs slerlings aux banquiers de Sienne et de Florence, et obtint une réduction considérable sur les anciens arrérages. Il proposa aux commerçants de Rome de s'acquitter totalement à leur égard; ils ne voulurent pas tomber d'accord sur le mode de paiement, et leurs créances ne furent. point soldées. Il retira des engagistes plusieurs seigneuries ecclésiastiques: il en annula les donations que des intrigants avaient extorquées à ses prédécesseurs '. *
Urbain IV se défia des témoignages de vénération que lui donnait l'Italie centrale. Il craignit des revers, des embûches, quelqu'émeute populaire, et prit toutes les mesures que
i. Rloualdenses el Philippenses urbis procercs, bet!o civili inter se laborantes, in coticordiam redegit, cl dùin vixit, eam conservavit. Urbeni bibi , et Ecclesiœ romanaj fiJdissimam, variis, publieis, privatisque aedificiis, mu I lis item privilogiis esornavit. A fundamcniis nobdes œdes ponfificias in locoqui dicebatur Solianum , propè sanclam Alariam Priscam, quarum adhuc parictes supersuut , edificavit. Kttruxit ccelcsiam, et niouasterium bancli Augustiui, ecclesias vero prajdicalorum et miuorum res'iluil, et amplificavit
Vitœ et res gestœ ponti/irum romanorum el cardinalium, auctoribua Alphonso Ciacconio, Francisco Cabrera, Andréa Yictorello, tom. I, pag. 715.
la prudence pouvait lui suggérer. Il releva les fortifications de ia Marche d'Ancône et de la Capitanate où les lieutenants de l'implacable Manfred avaient causé beaucoup de dégâts ; il arma les postes les plus utiles à la sûreté publique, tels que la citadelle de Trebia , les îles du lac de Bolséna, les tours de Montefiascone , et plusieurs autres châteaux, pour imprimer la crainte à des populations turbulentes et les obliger à respecter la puissance du Saint-Siège.
Par un contraste étrange, cette puissance, qui dominait alors toutes les autres, était elle-même menacée dans son existence; on la voyait presque toujours opprimée ou exilée, tantôt par les prétentions suzeraines des empereurs d'Allemagne, qui s'obstinaient à considérer Rome comme un fief de l'Empire, tantôt par les passions démocratiques qui travaillaient toutes les villes de l'Italie afin de rétablir le vieux système républicain, et de rendre à Home son ancienne suprématie en Occident. Ces périls inspiraient de l'inquiétude à Urbain IV. Des pensées sombres venaient l'importuner; il se disait par moments : « Serait-il possible que la métropole du catholicisme devint la capitale des persécuteurs de la papauté? Leur serà-t-il donné de prévaloir contre son immortelle destinée, de la métamorphoser à leur image, et d'y effacer l'empreinte auguste de tous les âges chrétiens? Les dotations sacrées, dont plusieurs remontent au siècle de Constantin , seront-elles la proie des Césars allemands ou des petits tyrans d'Italie? Celte multitude d'édifices religieux, cette population de temples, qui caractérisentsibien la ville pontificale, passera-t- elle sous la juridiction d'impies couronnés? Les papes fugitifs de leur capitale ou prisonniers des empereurs auront-ils toujours la douleur de voir l'Église romaine vouée à la proscription ou à la servitude? »
Sous l'impulsion de ces craintes qui l'obsédaient, Urbain IV s'était efforcé de reconquérir les anciens patrimoines de saint Pierre. Il savait que l'établissement définitif et providentiel de la puissance territoriale des papes n'était pas la suite d'une de ces révolutions subites et passagères qui étonnent
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le monde par la rapidité de leur marche. La lecture attentive de l'histoire lui montrait, au contraire, les Etats de l'Eglise insensiblement formés par un concours de circonslances loutà-fait indépendantes delà volonté des pontifes romains, circonslances dont ils eussent vainement essayé d'arrêter l'influence, et dont ils n'eussent môme pu empêcher le résultat naturel, sans compromettre également les intérêts de la religion et de la société1.
Avant Constantin, dans les premiers siècles, l'Eglise romaine n'avait ni souveraineté, ni seigneuries temporelles, mais seulement des biens très-considérables qu'elle tenait de la pieuse générosité des chrétiens, et qui servaient à l'exercice de sa souveraineté spirituelle. Toutefois, les papes avaient, comme tous les évêques de l'Empire, reçu île la législation impériale une part importante dans l'administration civile. Ils devaient naturellement, par leur position même, acquérir sous ce rapport, la plus grande influence. Celte influence fut augmentée par la triste situation où se trouva l'empire d'Occident et surtout par la translation du siège de Constantin des bords du Tibre aux rives du Bosphore. Elle s'agrandit encore par les donations territoriales des princes et des nations catholiques. Les papes furent par là mis en état de venir au secours des nécessiteux, non-seulement à Rome, mais dans toutes les parties de la chrétienté; de sorte que si jamais le principe que les biens de l'Eglise sont le patrimoine des pauvres, eut réellement son application, ce fut surtout au temps de saint Grégoire-leGrand, un des plus parfaits modèles de la charité pontificale.
De plus, les biens de l'Église donnèrent aux papes les moyens de défendre le pays contre l'ennemi du dehors. On sait quel fut, après les invasions, le lamentable état des cités italiennes. Désolées pendant deux cents ans par les Huns, par les fioths, par les Vandales, par les Lombards, abandonnées
1. THEODORicrs Vall.coloris, in vild Urbani IF, apud Pap. Masson, folio 232-236.
de leurs anciens maîtres et réduites au désespoir, elles tournèrent d'un commun accord leurs regards vers l'autorité tutélaire du Saint-Siège qui, seule, pouvait leur servir d'asile et de rempirt. L'intervention publique des papes n'était pas moins nécessaire aux exarques eux-mêmes qui, de Ravenne, bon gré mal gré, étaient obligés de l'implorer sans cesse, tantôt pour subvenir aux frais de l'administration dans les provinces, tantôt pour apaiser les populations irritées, tantôt pour négocier avec les Lombards.
En même temps, les papes entrevirent clairement que leur puissance ne suffirait pas à la longue pour assurer tout à la fois le salut de l'Italie, l'indépendance de l'Occident, la conservation de la catholicité toute entière. Ils comprirent le concours énergique et dévoué que devait leur apporter la plus vaillante épée qui fut alors en Europe. Grégoire III s'adressa dans ce sens à Charles Martel, qui comprimait au Nord, avec un rare courage, les païens de l'Allemagne, et qui présentait, au Midi, une barrière formidable contre les musulmans. La mort du pape suspendit les négociations entamées avec la France. Zacharie, successeur de Grégoire, obtint de Liutprand, roi des Lombards, la restitution des villes de l'Exarcat, rétablit l'autorité de l'exarque, et par conséquent celle de l'empereur grec, dont l'exarque n'était que le représentant. Toutefois c'était à lui seul, non à l'empereur de Byzance, que le barbare avait fait la restitution; tant il était avéré que les Vicaires du Christ, par la force des choses, par la reconnaissance des peuples, étaient véritablement souverains en Italie, avant même que les Franks eussent fondé sur des titres positifs la royauté temporelle de la papauté.
Finalement, la domination lombarde semblait, sous le roi Astolphe, devoir s'étendre sur toute la Péninsule. Les empereursGrecs étaient dans l'impuissance de fournir aucunsecours, lorsque Etienne II se rendit personnellement en France et appela Pépin à la délivrance de Rome assiégée par les Lombards. Pépin défit les envahisseurs dans deux campagnes et publia le
fameux document par lequel il s'engageait solennellement à faire rendre au pape les villes et territoires usurpés depuis Liulprand. En vain l'empereur de Constantinople envoya-t-il à Pépin des ambassadeurs afin de réclamer pour son propre compte les provinces conquises. Pépin répondit que ce n'était pas pour les Grecs, mais pour saint Pierre, que les Franks avaient versé leur sang. Charlemagne acheva magnifiquement l'œuvre commencée par son père; il retendit encore par ses victoires sur les Lombards, et la consolida par l'entière destruction de leur monarchie en 773. C'est ainsi que la double institution du pouvoir temporel et du domaine territorial des papes, si providentiellement préparée de loin, entra dans le droit public des nations et prit, parmi les nouvelles monarchies occidentales substituées à l'unité politique du monde ancien, ce rang élevé qui, sans porter ombrage aux autres souverainetés, répondait suffisamment aux desseins de Dieu sur l'Eglise et sur l'humanité.
Importance des cardinaux dans le gouvernement de l'Église. — Urbain IV fait deux promotions de cardinaux, l'une au mois de décembre 4261, l'autre au mois de mai 12G2. — Notice biographique sur chacun des nouveaux membres du Sacré-Collège.— Urbain IV travaille activement à réformer plusieurs abus, à terminer divers conflits et à pourvoir aux siége6 épiscopaux vacants.
Le cardinalat, depuis le développement qu'a pris la souveraine autorité des successeurs de saint Pierre, n'est plus une institution propre à l'Église de Rome considérée comme diocèse particulier, ainsi qu'il l'était dans les premiers siècles du christianisme. Il n'est plus une institution italienne, comme il le fut pour diverses raisons au commencement du Moyen-Age, alors que, limité au nombre de douze, quinze, ou vingt-quatre membres, le Sacré-Collège était à peu près exclusivement composé d'Italiens , ou si les cardinaux appartenaient à des nations étrangères, ils quittaient leurs pays pour former habituellement la cour pontificale. Encore bien moins n'est-il pas une institution dépendante de tel ou tel État, comme il arriva pendant le séjour des papes à Avignon, où presque tous les cardinaux étaient français. Avec les relations officielles qui s'établirent enlre le Saint-Siège et les divers Étals de la chrétienté avec les saintes et salutaires influences que répandit en tous lieux l'action des pontifes romains, avec ces liens si étroits qui unissent à la chaire du Prince des apôtres tout le corps épiscopal et les différents degrés de la hiérarchie en y entretenant la vie par d'incessantes communications de conseils et de lumières, le cardinalat est ce qu'il doit être : une institution catholique, universelle comme l'Église, à laquelle il est identifié et dont il constitue le sénat permanent.
Et certes, si le Vicaire de Jésus-Christ a la direction suprême dans tout le domaine de la chrétienté, si les cardinaux sont ses confidents, ses coopérateurs dans le gouvernement général de l'Église, on comprend combien il est naturel et logique devoir
agréger au Sacré-Collège des hommes de toutes les langues et de tous les climats, dès qu'ils possèdent, dans un degré supérieur, la science du dogme et de la discipline, la sainteté de la vie, la pratique des affaires, les qualités convenables ou même nécessaires à un prince de l'Église. Si, d'autre part, il est juste et rationnel que quelques uns des cardinaux étrangers résident à Rome, auprès du Saint-Père, pour faire servir à l'administration de l'Église universelle la connaissance spéciale qu'ils ont des personnes et des choses de leurs pays, il importe aussi que d'autres, en plus grand nombre, occupent des évêchés et des sièges métropolitains dans leurs contrées natales; soit pour honorer la nation qui leur a donné le jour; soit parce que la dignité dont ils sont revêtus, imprimant plus de force à l'influence sacerdotale, ils peuvent agir avec plus de succès pour l'accroissement et le soutien de la Religion; soit enfin parce que l'harmonie des symboles et l'ensemble des signes extérieurs font d'autant mieux ressortir l'unité admirable de l'Église au milieu de la diversité des langues et des nations.
Urbain IV, avec sa haute intelligence, avait compris combien il était avantageux de puiser les éléments constitutifs duSacré- Collége dans tousjes principaux États de l'Europe catholique ; et, pour contribuer à la réalisation graduelle de ce plan, il s'occupa d'augmenter le nombre des cardinaux. On distinguait, alors, comme aujourd'hui, les cardinaux-ôvêques, les cardinaux-prêtres et les cardinaux-diacres. L'origine de cette classification remonte aux premiers temps du christianisme.
Rome était primitivement divisée, par rapport aux soins des pauvres, en sept régions ; à chacune d'elles était préposé un diacre régionnaire ou archidiacre élu par le souverain pontife avec le consentement du clergé et du peuple. Mais, dans le deuxième siècle, on établit autant de régions de pauvres qu'il y avait de quartiers au point de vue civil ; or, il y en avait, dès l'empereur Auguste, quatorze ; on doubla donc le nombre des archidiacres; on en institua encore quatre nommés palatins, avec des bénéfices spéciaux, pour le service du pape
à la basilique de Saint-Jean-de-Latran. On sait que le titre de cardinal, équivalant dans l'ancienne langue à celui de principal, fut attribué à chacun d'eux.
De plus, chaque église paroissiale de Rome, et il y en avait déjà vingt-cinq vers le commencement du sixième siècle, possédait, en outre d'autres clercs d'un ordre plus ou moins élevé, un curé titulaire. On donnait à ces églises principales le nom de cardinalistes, pour les distinguer des autres églises secondaires. Elles formaient, en quelque sorte, avec les églises stalionales, la classe de la noblesse dans la hiérarchie des édifices religieux de la ville éternelle. De là vient que le prêtre, préposé à ces églises pourvues d'un titre fixe, s'appelait prêtrecardinal.
Enfin, depuis le neuvième siècle, à certains grands jours de fêle, les sept évêques suffraganls des environs de Rome, c'està-dire les évêques d'Ostie, deRufina, de Porto, d'AIbano , de Tivoli ou Tusculum, de Sabina, de Preneste ou Palestrina furent appelés pour célébrer les offices divins en l'absence ou même en présence du pape dans la cathédrale de Saint-Jeande-Latran, et dans les quatre églises patriarcales de Saint- Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Marie-Majeure et de Saint- Laurent-hors-les-Murs. Ces évêques suburbicaires , ainsi nommés parce que les villes dont ils étaient les premiers pasteurs se trouvaient aux portes de Rome, reçurent aussi le titre de cardinaux.
La dignité des cardinaux, la plus élevée après la dignité papale, s'accrut avec la puissance des souverains pontifes, surtout à partir du moment où l'élection des successeurs de saint Pierre resta uniquement entre leurs mains. Les droits que confère leur rang ecclésiastique sont ou des droits administratifs, ou des privilèges religieux, ou des prérogatives d'honneur.
Les cardinaux exercent leurs droits administratifs, ou in pleno, dans les consistoires, sous la présidence personnelle du pape, ou pendant la vacance du Saint-Siège, ou dans des con-
grégations. ou comme présidents des cours de justice, ou dans les autres branches de la curie romaine.
Les privilèges ecclésiastiques reconnus de droit commun aux cardinaux consistent en ce qu'ils ont voix consultative et délibérative dans les conciles généraux; il exercent la juridiction quasi -ôpiscopale sur les églises dont ils sont titulaires, même quand ils ne sont que cardinaux-prêtres ou diacres. Ils sont revêtus de tous les insignes épiscopaux, de la mître, de la crosse; ils dispensent dans tous les cas réservés aux évêques, distribuent la bénédiction solennelle, tandis que les évêques ne peuvent bénir en leur présence qu'avec leur permission ; ils officient pontificalement; les cardinaux qui sont prêtres peuvent donner la tonsure et les ordres mineurs aux candidats de leurs églises respectives ; enfin toutes les constitutions, réserves et censures papales, quelque générales qu'elles soient, ne les concernent qu'autant que les résolutions seraient en leur faveur, ou qu'elles auraient été rendues avec le concours de tout le Sacré-Collège, ou du moins d'après le conseil de la majorité des cardinaux, ou lorsqu'elles désignent expressément les prélats investis de la dignité cardinaliste.
Comme prérogatives d'honneur, outre leur rang qui est le premier après celui du pape, et leur inviolabilité tellement garantie qu'une voie de fait à leur égard serait considérée comme un crime de lèse-majesté, les cardinaux ont le titre d'Eminence que leur attribua Urbain VIII pour les mettre de niveau avec les princes ecclésiastiques du Saint-Empire romain; ils portent le manteau de pourpre que leur accorda Paul II, et le chapeau rouge qu'Innocent IV donna aux cardinaux légats.
Le nombre des cardinaux, définitivement fixé à soixantedix par Sixte V, a varié dans la suite des siècles : celui des cardinaux-êvêques fut réduit à six, par la réunion des évêchés de Porto et de Rufina ; celui des cardinaux-prêtres fut porté à quarante cinq sous Léon X, à cinquante sous Pie V; celui des cardinaux-diacres ne s'éleva qu'au chiffre de quatorze, en y comprenant les Palatins.
Au moment où Urbain IV prit possession du trône aposloli-
que, le collège des cardinaux ne se composait que de neuf membres. Le nouveau pape fit en quelques mois deux promotions : la première au mois de décembre 1261, la seconde au mois de mai 1262. Il partagea ses faveurs entre la France et l'Italie. Ces deux nations chrétiennes et sympathiques semblent nées pour se prêter mutuellement appui dans l'accomplissement de leur mission providentielle. L'une, foyer toujours ardent de mouvement et d'initiative, a besoin d'être retenue et guidée dans sa fougue et son activité par la modération prudente et la sage lenteur de Rome; l'autre, centre principal où de toutes les extrémités de la terre viennent aboutir tous les rayons de la catholicité, a besoin du prosélytisme français pour amener les peuples dans sa sphère d'attraction; elle a besoin de son intelligence prompte et hardie comme aussi de sa puissante et valeureuse épée pour la défendre contre ses ennemis spirituels et temporels. Urbain IV saisit parfaitement ces rapports harmoniques qui unissent comme deux sœurs ces nobles races occidentales. Son premier choix tomba sur quatre italiens et trois français; le second, sur quatre français et trois italiens4.
La création des cardinaux appartient exclusivement au pape; elle se fait avec d'anciennes cérémonies traditionnelles. Le Souverain Pontife proclame en consistoire secret les noms de ceux qu'il veut élever au cardinalat, ou déclare qu'il en réserve un ou plusieurs in petto, c'est-à-dire que leur nomination, arrêtée dans son esprit, ne sera manifestée que plus tard. Il interroge, pour la forme, les membres du Sacré- Collège, par ces paroles : quid vobis videtur ? Le décret de nomination est immédiatement publié hors du consistoire.
4. Sauè, cum idem dominus Urbanus camdeui romanam Ecclesiam videret satis iu numéro cardinalium diminulum, voteos dcfeclum hujus modi reparare, ut Urbanus nomine Urbauitalem in verbo et opère demoustraret, duas ordinationes, unam in decernbri, aliam in maù mensibus, fecit; in quibus, per cardinales quatuordecim ordinaliones, oslendil hujus modi uumoro, mysticè quod per eosdem cardinales ex praceplorum legis et quatuor evangeliorum doctrine fideliutn cordibus deberet et inseri et inserla fideliler custodiri... Theodoricus Vallicoloris, in vild Urbani, apud Papir. Masson, folio 224.
Si le nouveau cardinal habite Rome, il se rend sans pompe au palais apostolique pour recevoir la barelte et la mosettedes mains du pape, à qui il est présenté par un des anciens cardinaux; puis il retourne à sa demeure en grand apparat. Jusqu'à ce qu'il ait reçu les insignes de sa dignité, il doit ne s'occuper d'aucune affaire, éviter même de recevoir la visite des cardinaux, à moins que ce ne soit par un induit spécial du Saint- Père.
Le consistoire public est ordinairement indiqué pour le jeudi, le samedi et le mardi d'après la première solennité. Leurs Eminences y assistent en cape violette; il rendent leurs hommages ordinaires au pape. Les nouveaux élus s'approchent à leur tour, et prennent rang, tôle nue, après le dernier cardinal-prêtre. Le Saint-Père leur rappelle l'excellence et les graves obligations de leur nouvelle dignité; ensuite, il les admet au baiser du pied, de la main et de la bouche. Quand ils ont aussi donné le baiser de paix aux autres cardinaux, ils viennent s'agenouiller, chacun à leur tour, devant le pape, qui leur donne le chapeau rouge, garni de glands pendants : « à t la gloire du Dieu tout puissant et à l'honneur du Saint- « Siège apostolique, dit-il, recevez cet insigne du cardinalat ; e il marque qu'au péril de votre vie, et fallut-il verser votre « sang, vous devez, pour l'exaltation de la sainte foi, pour la « paix du peuple chrétien, pour l'accroissement et la stabilité t de l'Église, vous montrer intrépide au nom du Père, et du t Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi-soit-il. »
Les nouveaux membres du Sacré-Collège prêtent ensuite serment de fidélité.
Dans un prochain consistoire, le pape leur ferme la bouche par ces paroles : « Nous vous fermons la bouche pour vous « ôler le pouvoir de donner votre avis dans les consistoires, « les congrégations ou les autres fonctions des cardinaux. » Ils sortent alors, et, soit dans la même séance consistoriale, soit dans une autre, le pape, de l'avis même du Sacré- Collège, leur ouvre la bouche : i nous vous ouvrons la bou-
« che, leur dit-il, pour vous donner le pouvoir d'émettre votre « avis dans les consistoires, les congrégations et les autres « fonctions cardinalices. » Enfin, agenouillés devant sa sainteté, ils reçoivent l'anneau, saphir enchâssé d'or, et le titre presbytéral ou la diaconie qui leur est assignée. « A la gloire du « Dieu tout-puissant , dit le Saint-Pére, des saints apôtres « Pierre et Paul, et de saint N., nous vous contions l'église « de S. N. avec son clergé, son peuple et ses chapelles, dans « la même forme qu'elle a été confiée aux cardinaux qui « l'ont possédée. »
Si les cardinaux ne sont pas à Rome, la lettre d'avis de la secrétairerie d'État est envoyée à chacun par un garde-noble du Saint-Père, qui présente en même temps la calotte rouge. Le nouveau cardinal reçoit à part, du secrétaire de la congrégation des cérémonies, une courte instruction qui lui apprend quels sont les habits dont il peut faire usage, et l'avertit d'informer de sa promotion les souverains.
On lui transmet la barette par le camérier d'honneur de sa Sainteté ; en cette circonstance, l'envoyé prend le titre d'ablégat. Si l'ablégat est à Rome, il fait visite à tout le Sacré-Collège et reçoit ses instructions de la secrétairerie delà congrégation des cérémonies. S'il n'est pas à Rome, les instructions lui sont envoyées à destination.
Le cardinal secrétaire expédie le bref, appelé missivo, qui se lit publiquement à la présentation de la barette au nouveau cardinal. La secrétairerie des brefs ad principes se charge de celui qu'on adresse au souverain dans les États duquel demeure le nouveau dignitaire. L'ablégat ne doit le communiquer que selon les règles particulières à chaque cour.
Si le cardinal habite dans la résidence du souverain, l'ablégat prie ce dernier, au nom du Saint-Père, de vouloir bien honorer la cérémonie en donnant lui-même la barette. Dans le cas contraire, l'ablégat, après avoir présenté le bref au souverain et fait les visites convenables, continue son voyage pour exécuter sa commission. Il doit, dans le voisinage
de la ville où le cardinal a son domicile, trouver une voiture pour le conduire au logement qu'on lui a préparé. La cérémonie commence par une messe solennelle. Un cardinal, s'il y en a un dans la même ville, ou un évéque, ou enfin l'ablêgat lui-même, remetau nouveau cardinal le bref missivo, et, lecture faite de la missive, il lui présente, dans un bassin, la barette que le cardinal se place lui-même sur la tête.
Toutes ces formalités, prescrites par le cérémonial romain, et qui, d'ailleurs, ne touchent pointa la substance du cardinalat, n'étaient pas encore aussi nettement déterminées au temps d'Urbain IV. La splendeur du cardinalat n'en était pas moins portée très-haut, à celle époque, par les constitutions des souverains pontifes et par la déférence des princes temporels. Il suffira d'esquisser le rôle aussi brillant que solide rempli dans les événements politiques et dans les affaires religieuses de leur siècle par les cardinaux de la création d'Urbain IV, pour donner une idée de l'êminente position sociale que leur conférait leur dignité, la plus élevée dans l'Église après celle du Vicaire de Jésus Christ.
Guy de Foulques, ou Guido Fulcodi, ou Gui-le-Gros, cardinal-évêque de Sabine , fut un des plus célèbres de la première promotion. IlnaquitàSaint-Gilles-sur-le-Rhône, en Languedoc. D'abord sénéchal de Beaucaire, il se comporta en brave chevalier. Son père, chancelier de Raymond VII, comte de Toulouse, avait fini ses jours au fond d'une chartreuse ; sa mère, que le ciel favorisait de grâces particulières, lui fit quitter la carrière des armes pour l'étude des lois. Il devint avocat, et le fameux jurisconsulte Durand le proclama le flambeau du droit. Il eût plusieurs enfants; mais, à la mort de sa vertueuse épouse, il embrassa l'état ecclésiastique et fut successivement chanoine, archidiacre du Puy-en-Velaye, évéque de cette ville, archevêque de Narbonne, cardinal de Sainte-Sabine, légat en Angleterre, et pape sous le nom de Clément IV. La protection et l'amitié de Louis " IX, qu'il avait servi avec beaucoup d'intelligence et de zèle dans diverses circonstances importantes, lui valurent de passer rapidement de l'épée et de la robe à la pourpre et à la tiare. Les splendeurs du trône pontifical ne changèrent point ses mœurs austères et désin-
téressées : il ne portait jamais de toile, ne mangeait jamais de viande, dormait sur la dure. Il exigea les mêmes pratiques sévères de ses filles et de ses parents.
Ennemi de toute espèce de népotisme, il écrivit, peu après son élection, à son neveu Pierre-le-Gros : « Bien des gens se réjouissent « de mon élévation ; quant à moi, je n'y trouve qu'un motif de « crainte et de larmes , car je sens toute l'énormité d'une charge « pareille. Cette élévation ne doit être pour toi qu'un motif de plus « pour t'humilier. Je défends absolument à toi, à ton frère, à tous « nos parents, de me visiter sans mon ordre formel ; vous n'éprou- « veriez que de la honte et de la déception, si vous vouliez enfreinte dre ma défense. Ne cherchez pas à marier plus avantageusement « votre sœur par les espérances qu'on fondrait sur moi ; car je ne « ratifierais pas un tel mariage et je ne pourrais rien faire en sa fa- « veur. Si elle épouse un simple chevalier, je lui donnerai trois cents « livres tournois. Si vous aspirez plus haut, n'attendez pas une obole « de moi. Mon élévation ne doit enorgueillir aucun des nôtres. Que ft Mabille et Cécile prennent les maris qu'elles auraient obtenus si « j'étais resté dans la simple cléricature. Dis à Gélie qu'elle ne se- « charge de recommandations pour personne : elles seraient inuti- « les aux solliciteurs et nuisibles à elle-même. Quand on lui offrira « des présents à ce sujet, qu'elle les refuse, si elle veut avoir mes « bonnes grâces. Salue ta mère et tes frères. Je ne t'écris pas avec « la bulle, mais avec le sceau du pêcheur... » Il n'accorda, en effet, , à ses filles , que ce qu'il leur aurait donné, s'il était resté dans sa condition première ; aussi les aspirants se retirèrent, et les jeunes filles prirent le voile dans l'abbaye de Saint-Sauveur de Nismes.
Un de ses neveux cumulait trois bénéfices; il l'obligea à en résigner deux; il disait à ceux qui intercédaient en faveur de son neveu dépossédé : « Ce n'est pas à la chaire et au sang, mais à Dieu qu'il faut « que j'obéisse. Un bénéfice suffit à un ecclésiastique. S'il ne veut i abandonner le superflu, il perdra tout. » Guido.Fulcodi ne s'était résigné qu'avec peine à accepter le souverain pontificat, et il avait subi dès le principe l'amertume de sa position ; car il n'avait pu arriver à Pérouse que déguisé en mendiant. 11 affectionnait Louis IX comme le modèle accompli des rois catholiques; aussi, lui écrivait-il dès son exaltation : « 11 me fut doux autrefois de « vous appeler mon maître ; rien n'était plus vrai. Depuis mon éleva-
« tion, je vous nomme mon fils ; rien n'est plus tendre ; et la douceur « de ce nom exprime seule tout mon attachement pour vous. » Ces sentiments affectueux n'empêchèrent pas le pontife de résister plus d'une fois aux demandes de son royal ami. « Par égard pour vous « et pour moi, mon fils, dit-il un jour, ne regardez pas comme « honteux quelque refus, vous qui avez lu qu'un apôtre même en » essuya trois du Sauveur. » En souvenir de la France et des six années passées au manoir de Vincennes, dans l'intimité de saint Louis, Clément IV chargea le champ d'or de ses armoiries de six fleurs de lys d'azur.
Raoul de Grosparmi, cardinal évêque d'Albano, vit le jour au village de Péfïers, entre Caen et la Délivrance. Il eut pour père Jean, seigneur de Chevrières, au diocèse de Mâcon, et pour mère, Marie, fille du comte de Baugiac. Sa famille se fondit, à la fin du seizième siècle; dans la maison dePellevé. Il entra dans l'état ecclésiastique, où l'appelaient sa science et sa piété. Il devint successivement chanoine de Bayeux , trésorier de Saint-Frambaud de Senlis, puis doyen de Saint-Martin de Tours. En 1253, Louis IX, qui connaissait son rare mérite, le nomma chancelier et garde des sceaux de France. En 1259, l'éminent fonctionnaire promu à l'évêché d'Evreux, fut sacré le 19 Octobre, en présence du roi, de Simon de Montfort, du comte de Leicester, du comte d'Eu, de plusieurs archevêques, évêqiies et autres personnages de distinction. L'année suivante, il fit un voyage à Rome, où ses qualités furent appréciées d'Alexandre IV qui traça de lui un grand éloge dans une lettre qu'il écrivait à saint Louis. Quatre ans après sa promotion au cardinalat, il couronnait, le jour de l'Epiphanie, en 1265, roi et reine de Sicile, Charles, comte de Provence et d'Anjou, et Béatrix, sa femme, dans la basilique de Constantin à Rome. Après ce couronnement, il accompagnait le roi Charles qui avait pris les armes pour combattre Manfred, usurpateur de la couronne sicilienne. En 1266, au mois de septembre, il consacrait, en présence du pape, l'église de Sainte-Claire d'Assise et souscrivait à la bulle pontificale qui confirmait les anciens privilèges de l'abbaye de Saint-Cybar d'Angoulême.
Peu après, il fut envoyé, en qualité de légat, par Clément IV, successeur d'Urbain, pour travailler à la réformation du clergé, et pour accorder des indulgences aux croisés qui devaient accompagner
Louis IX. Du haut d'une estrade érigée sur une place de File, où étaient accourus les gentilshommes de province, il prononça un discours sur les malheurs de la Terre sainte. La description qu'il fit des tortures endurées par nos frères d'Orient émut vivement la multitude ; et des gens du peuple demandaient aussi à se joindre aux chevaliers qui déjà avaient pris la croix. En 4270, le 14 mars, Louis et ses trois fils ; son neveu , Robert d'Artois ; Amaury de Rochefoucauld, grand commandeur du Temple, se rendirent avec une foule de barons au monastère de Saint-Denis, pour y prendre la glorieuse oriflamme. Raoul de Grosparmi, cardinal-légat, remit au royal pèlerin le bourdon, l'écharpe et l'escarcelle ; puis il le suivit dans son expédition d'outre-mer, en qualité de chapelain. Tous les jours, il célébrait l'office divin à bord du navire qui portait Louis IX. On conservait l'hostie dans des custodes fort riches, soit en verre laboré d'or, ou en émail ciselé en œuvre, soit en bois sculpté, ouvrages bysantins d'un éclat inaltérable. Après les avoir couvertes d'un voile précieux , on les plaçait sur un autel dont le tabernacle renfermait un grand nombre de reliques et autour duquel couchaient les clercs. Là, se gardaient aussi les ornements de diverses étoffes et de couleurs variées : les crosses en cuivre travaillé, incrustées de pierres fines ou en ivoire, montées en vermeil , et les livres des Evangiles, renfermés dans des étuis d'or ou d'argent, ornés de pierreries. Au mois d'août de l'année 1270, devant Tunis, saint Louis atteint de la peste touchait à sa dernière heure. On courut chez le cardinal légat pour qu'il vint en grande hâte administrer le fils aîné de l'Église. Raoul de Grosparmi, aimé du monarque comme de tous les croisés, était lui-même agonisant. Le fléau ne faisait que grandir, et tout ce qu'il dévorait ne pouvait l'apaiser. Le jeudi 7 août, le saint prélat mourut en invoquant le Seigneur Dieu des armées, en le suppliant de bénir le pieux et vaillant chef de la croisade, et d'avoir pitié des chrétiens qui s'étaient armés pour la cause de la Religion. Mais Dieu a des secrets impénétrables, et il ne faut pas murmurer, quand il semble ne pas écouter les prières des saints.
Siméon ou Simon de Montesilice, chanoine de Padoue , aussi remarquable par la beauté de ses traits que par la noblesse de son origine, était regardé dans toute l'Italie comme un prodige de science et de vertu. On lit dans le Chronicon du moine Patavinus : « Que
« La divine Providence lavait orné d'une grande variété de connais- « sances et de mœurs pleines de grâce et de douceur. » Aussi les papes Urbain IV et Clément IV l'envoyèrent-ils prêcher dans l'Ombrie, l'Étrurie, la Vénétie et la Gaule cisalpine, contre Manfred, le farouche envahisseur du royaume des Deux-Siciles. Son éloquence entraînante obtint des subsides considérables en faveur des champions de la papauté. Il mourut cardinal-prêtre du titre de Saint- Sylvestre.
Simon de Brie, né à Mainpaincien, hameau de la commune d'An drezel, était ainsi appelé du nom de la province où il reçut le jour. Ce prélat, si longtemps nonce en France, et qui, en cette qualité, prit une part si active à la négociation relative à l'établissement de Charles d'Anjou sur le trône de Naples, avait été chanoine et trésorier de Saint-Martin de Tours. Ce souvenir l'engagea à s'imposer le nom de ce thaumaturge de la Gaule mérovingienne. Il résista à son élection jusqu'à faire déchirer son manteau, quand on voulut le revêtir des ornements pontificaux. Les Français firent de son couronnement une fête nationale. Charles d'Anjou et ses chevaliers y assistèrent armés de pied en cap, et portant, par-dessus leur armure, des robes en soie de Venise tramées d'or. Le nouveau pape, enflammé d'un vif amour pour la vérité etla justice, signala son règne par plusieurs actes de sévérité. Il frappa d'anathêmes Michel Paléologue , comme fauteur de l'ancien schisme et de l'hérésie des Grecs; il lança les foudres de l'excommunication sur Pierre III, roi d'Aragon, usurpateur de la Sicile après le massacre des Vêpres siciliennes, dont ce prince avait été le promoteur. Il alla même jusqu'à publier une croisade contre lui, et le priva, non-seulement de la Sicile, mais encore de l' Aragon , qu'il donna à Philippe-le-Hardi , roi de France , pour un de ses fils, qui ne tarda point à faire valoir militairement cette donation. Charles d'Anjou s'applaudissait sans doute d'avoir un pape d'origine française et favorable à ses intérêts. Aussi le voyait-on assidûment à la cour pontificale. Il lui eût mieux valu d'avoir un pape qui n'eût point pour lui d'affection particulière, mais qui lui remontrât paternellement son devoir de roi et l'obligeât de visiter avec plus de vigilance son royaume de Naples , pour prévenir le mécontentement des peuples, en réformant les criants abus de ses officiers. Le comte d'Anjou se serait, pour le moins, épargné l'hor-
reur des Vêpres siciliennes et la perte de sa couronne. Pour réparer ce désastre, le pape et le roi firent d'inutiles efforts.
Geoffroi d'Alatri , natif d'une petite ville de la campagne romaine, cardinal-diacre du titre de Saint-Georges in Velatro, se distingua surtout par ses pieuses largesses ; il a fondé et doté une église qu'il consacra sous le vocable de saint Etienne, le protomartyr du Christianisme. Au seuil de cette église, si l'on en croit le chroniqueur Ciaconius, on lisait sur une tablette de marbre l'inscription qui annonce cette bonne œuvre. Il fut emporté par la peste en 1287.
Jacques Savelli ou Sabelli, cardinal-diacre de Sainte- Marie in Cosmedino, fils du sénateur Lucas, un des membres de la haute aristocratie italienne, avait étudié quelque temps à Paris. Il était devenu chanoine de Châlons-sur-Marne : et, après avoir rempli diverses charges avec succès, il avait été créé cardinal par Urbain IV. Sa force d'âme et la vigueur de son caractère le firent élire à l'unanimité pape sous le nom d'Honorius IV. Il était tellement perclus de la goutte qu'il était souvent obligé de s'asseoir et de se servir d'instruments pour pouvoir célébrer la messe. Rodolphe de Hasbourg, roi des Romains, lui avait annoncé son dessein de se rendre à Rome pour s'y faire couronner ; toutefois, il ne réalisa pas son projet , probablement parce que les tristes expériences de son prédécesseur lui inspiraient la crainte de s'affaiblir en Italie ; mais il promit au pape de s'intéresser au sort des héritiers du défunt Charles 1er, roi de Sicile. Ce dévouement le porta à prier Rodolphe de maintenir pour l'avenir les taxes imposées au clergé des diocèses de Liège , Metz, Verdun et Baie, et de les employer à la croisade contre Pierre d'Aragon. Celui-ci complètement battu par le roi de France, mourut avant la fin de la guerre. Honorius IV demanda, dans une bulle, à Jacques, second fils de Pierre, de renoncer au royaume de Sicile et de l'abandonner au prince Charles de Salerne, retenu prisonnier par Alphonse, nouveau roi d'Aragon . Mais les deux frères s'inquiétèrent peu des ordres du Souverain Pontife; et ils furent tous deux, à plusieurs reprises, frappés de l'excommunication en 4286. Alors le prince Charles, qui aspirait à la liberté, conclut, par l'intervention d'Edouard, roi d'Angleterre, avec Alphonse III, une convention par laquelle le captif renonçait à ses prétentions sur la Sicile en faveur de Jacques. Honorius IV, mécontent de ce traité, le rejeta comme nul et
impie, parce qu'il avait été conclu avec un excommunié. Il forma une ligue générale de tous les princes catholiques pour combattre Jacques et Alphonse d'Aragon qui furent contraints de signer un traité humiliant.
En même temps il défendit l'Église avec énergie contre la république de Florence, ainsi que contre les ducs de Breslau et de Savoie. Il engagea Ladislas, roi de Hongrie, à reprendre sa femme qu'il avait répudiée ; il l'exhorta fortement à abjurer et à abolir les mœurs païennes et les usages superstitieux qui existaient encore dans ses États. Pour faciliter la conversion des Mahométans et la réunion des schismatiques d'Orient, il mit un louable zèle à faire ériger dans l'Université de Paris des chaires d'Arabe et d'autres langues étrangères. Tandis qu'il confirmait l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, ainsi que l'Ordre des Carmélites, transplanté d'Orient, il condamnait le nouvel Ordre mendiant des Frères apostoliques, fondé par le parmesan Gérard Segarelli, à cause de ses opinions contraires à la doctrine du Christ et des Apôtres ; il ordonnait de poursuivre, comme hérétiques, les partisans de cette secte née de la prétention de ramener l'Église à l'idéal de la société chrétienne primitive , malgré l'extension nécessaire de cette société, son développement et ses progrès dans le monde. Il mourut à Rome, le 13 avril 1287, après un pontificat de deux ans, mais actif et glorieux.
Hubert Lombard, cardinal-diacre du titre de Saint-Eustache, natif de la fameuse république de Sienne, sortait de l'opulente famille des comtes d'Elei ; il eut l'honneur d'être neveu de Boémisse, épouse de Guillaume, comte de Toscane ; il fut même chargé par Urbain IV d'acheter de cette comtesse la ville d'Orvitello, qui convenait beaucoup au Saint-Siège ; mais, en considération du cardinal, son neveu, la généreuse dame fit présent de la charmante cité au pape. Le cardinal imita les libéralités de son illustre tante ; il légua quatre cents livres à l'Église d'Asti où il avait exercé les fonctions d'archidiacre. Cette donation devait être employée à la construction d'une chapelle ; et pour enrichir ce sanctuaire, il y envoya des parcelles de la vraie croix, un reliquaire en or et en argent et des vêtements sacrés.
Tels furent les sept cardinaux de la première création. Ceux de la seconde ne faisaient pas moins honneur au discernement d'Urbain IV.
Henri de Suze, cardinal-évêque d'Ostie, d'où lui est venu le nom à'Ostiensis, était né dans le Piémont; il accompagna le cardinal Eudes de Montf errât, légat en Angleterre. Le roi le prit en affection et l'envoya en cour de Rome pour y solliciter la déposition de l'évêque de Wincester. Cette mission ne réussit pas ; il revint dans sa patrie, où il fut d'abord évêque de Systeron, ensuite archevêque d'Embrun en Dauphiné. Alexandre IV le chargea d'une légation en Lombardie pour s'opposer aux progrès des armes d'Eccelino de Romano. Ce tyran, poussant l'orgueil jusqu'à la folie, déclarait publiquement qu'il ferait dans l'Italie septentrionale des actions aussi éclatantes que celles de Charlemagne. Urbain IV, pour recompenser Henri de ses loyaux services, le promut au cardinalat. Ce célèbre canoniste passa pour le plus habile jurisconsulte de son temps. On a de lui une somme du droit canonique et du droit civil appelée communément la Somme dorée ou Somme d'Ostie; et un Commentaire sur le livre des Décrétâtes, fait par l'ordre d'Alexandre IV. Ces ouvrages, très-estimés, lui valurent le titre de Source et Splendeur du droit.
Ancher ou Anciiier Pantaléon, nevue du pape Urbain IV, fut successivement archidiacre de Laon , chanoine de Paris , cardinalprêtre de Sainte-Praxède et légat dans le royaume de Naples. Il ne se servit de tous ses glorieux titres que pour marcher sur les nobles traces de son oncle. Une des affaires, dont il s'est le plus occupé, a été d'achever l'établissement de la collégiale de Saint-Urbain fondée à Troyes à la place de l'humble habitation de ses ancêtres. Après l'avoir enrichie d'ornements, de vases sacrés, de livres liturgiques et de revenus annuels, il la confia aux soins d'un marguillier laïc, afin que les douze chanoines fussent moins distraits du service divin par les détails de l'administration temporelle. Comme il avait acquis pour cette église quelques héritages dépendant des fiefs et arrièrefiefs, des justices et censives du comte de Champagne, Henri, roi de Navarre, il eut à ce sujet, avec ce prince, de légers démêlés, qu'une transaction termina. Ils convinrent en même temps que la dignité de doyen du chapitre demeurerait élective, que la moitié des prébendes serait conférée par le comte, l'autre par le cardinal neveu pendant toute sa vie ; et, après sa mort , par le Saint-Siège. Clément IV et Grégoire X, les deux premiers successeurs d'Urbain IV,
confirmèrent ces conventions et les privilèges de la gothique collégiale. Ancher fit, de plus, bâtir à Troyes une petite église, succursale de la paroisse de Saint- Jean-au-Marché. Il encouragea Thierry de Vaucouleurs à célébrer en vers le pontificat de Jacques Pantaléon. L'histoire générale signale la part qu'il a eue à l'installation de Charles d'Anjou sur le trône des Deux-Siciles. Clément IV l'envoya pour procéder, en qualité de légat, avec Raoul de Grosparmi et trois autres cardinaux, au couronnement de ce prince. Ancher souscrivit en 1265 à l'investiture de Charles de France, et, en 1277, les lettres de Nicolas III sur la célébration de l'office divin dans l'église du Vatican. Il était présent lorsque les Bolonais vinrent promettre obéissance à ce pontife. Il mourut à Rome le 1er novembre 1286. L'épitaphe , gravée sur son tombeau de marbre blanc, exalte sa candeur, sa droiture, son aversion pour les discordes et son désintéressement 1 .
Gui , bourguignon de naissance , gouvernait l'abbaye de Citeaux. Quelques divisions s'élevèrent relativement au statut primordial de l'Ordre. Urbain IV, consulté à ce sujet, désigna pour arbitres Nicolas, évêque de Troyes, Etienne, abbé de Marmontier, et Geoffroi de Beaujeu, dominicain, confesseur de Saint-Louis. Ensuite il nomma l'abbé de Citeaux cardinal-prêtre du titre de Saint-Laurent in Lucina. Dans la lettre qu'il adressa au chapitre général des Cisterciens pour leur faire part de cette promotion, il représente l'élu comme un homme angélique, illustré par les splendeurs de la science et de la vertu, comme une fleur odoriférante, comme un olivier fertile transplanté de l'antique jardin de la religion dans le paradis de délices de l'Église universelle. Clément IV l'envoya, en qualité de légat, dans les pays septentrionaux, avec pouvoir de terminer les différents qui s'était élevés entre le roi de Danemarck et l'archevêque de Lun-
i. Qui legis Aucherum duro sub mai more claudi,
Si nescis, audi : qucm nece perdis herum,
Traça parit pucruni, Laudunum datsibi clerum ;
Cardine Praxedis tilulatur et istius œdis,
Defuit in se lis ; largus fuit atque fidelis.
Demonis à tilis serva. Deus, hune cape caelis.
Anno millcno centùm his et octuageoo
Sexlo, decessit hic prima luce novembris. Recherches historiques et archéologiques sur les restes mortels du pape Urbain IV, par M. l'abbé Coffinet, chanoine de Troyes, apud Mémoires de la Société académique de l'Aube, année 1857.
tien. Arrivé en Danemarck, il fit mettre en liberté l'archevêque de Lunden, qui était retenu en prison depuis l'avènement du roi Christophe 1er, et leva l'interdit qui pesait sur ce royaume. Ce prélat mourut en 1273, peu d'années après son retour en Italie.
Guillaume de Bray, homme lettré, né dans la ville de ce nom, au diocèse de Sens, fut doyen de Laon, archidiacre de Reims, puis, en 1262, cardinal-prêtre de Saint-Marc ; il mourut à Orviéto le 19 avril 1282. Son épitaphe, qu'on voit au couvent des Dominicains d'Orviéto, apprend que ce cardinal était jurisconsulte, mathématicien et poète.
Annibaldi d'Annebaud, né à Rome, d'une famille distinguée, prit l'habit dans l'Ordre de saint Dominique ; il se livra avec ardeur à l'étude de la Sainte Ecriture et professa à Paris la théologie avec un grand succès. Il se fit aussi connaître à Rome où il fut pourvu de l'office de maître du sacré palais ; il s'en acquitta si bien sous Alexandre IV et Urbain IV, que ce dernier le créa cardinal-prêtre du titre des Saints-Douze-Apôtres. Clément IV le choisit pour assister au couronnement de Charles d'Anjou, en 1266. Annibaldi, homme docte et pieux, doué d'une rare perspicacité, apte à résoudre les problêmes les plus ardus, était lié d'amitié avec saint Thomas-d'Aquin. C'est à lui que l'Ange de l'École dédia la deuxième partie de ses Commentaires sur les Évangiles. Ce cardinal a laissé lui-même un savant Commentaire sur les quatre livres du maître des sentences, commentaire qui a été imprimé dans les œuvres du docteur Angélique. Il mourut en 1272, à Orvieto, où il fut inhumé chez les Dominicains.
Jourdain Conti, issu de l'ancienne maison de Conti, naquit à Terracine. Élevé dès sa plus tendre jeunesse à la cour pontificale, il se distingua dans les fonctions de vice-chancelier de l'Église, sous Alexandre IV et Urbain IV. Créé cardinal-diacre du titre de Saint- Cosme et de Saint-Damien, il eut le gouvernement de la campagne de Rome et souscrivit aux lettres de Clément IV pour l'investiture du royaume de Naples. Il mourut en 1269.
Matthieu-le-Rouge des Uhsins, créé cardinal-diacre de Sainte- Marie au Portique, sortait d'une maison des plus illustres et des plus anciennes de l'Italie, qui produisit un grand nombre d'hommes distingués dans tous les genres. La sainteté de sa vie et la profondeur de sa science lui avaient gagné l'estime particulière de l'Ange
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de l'Ecole. Il fut successivement archiprêjre de Saint-Pierre au Vatican, directeur de l'hôpital du Saint-Esprit en Saxe, gouverneur des terres pontificales et patron de l'ordre des Frères mineurs. En lui confiant cette dernière charge, Urbain lui dit avec effusion : « Si nous vous avons comblé de nombreux bienfaits, il n'en est au- « cun cependant où nous vous ayons donné des arrhes de la vie « éternelle, comme dans celui que nous venons de vous accorder; « car nous vous donnons ce qui peut vous conduire au Paradis , à « savoir : les mérites des saints religieux de cet ordre ; mieux que « cela, nous vous donnons ce que nous avons de plus précieux, ce « que nous aimons de toute la puissance affective de notre âme et « ce à quoi nous tenons comme à la prunelle de notre œil. » A ces paroles, prononcées avec émotion, les yeux du pontife se mouillèrent de larmes ; puis il lui présenta son anneau en lui disant : « Nous vous confions l'Ordre des Franciscains, et bien qu'Us n'aient « besoin ni de votre direction , ni de votre correction , cependant, « comme ils sont pauvres et faibles , et qu'ils ont des ennemis , il « est utile , il est nécessaire qu'ils soient abrités sous votre haute « protection. » Matthieu des Ursins mourut en 1306.
Ces quatorze cardinaux remplirent le vide qu'avaient fait dans le Sacré-Collège les malheurs des temps. Ils réunissaient les qualités que réclament leurs importantes fondions. Urbain IV exprime en style imagé, dans une lettre à Gui, archevêque de Narbonne, la joie et l'espérance que ces deux promotians doivent répandre dans le monde catholique1. Il comprit qu'à l'aide de ces princes de l'Église, il devait avant tout s'appliquer à corriger les mœurs, à détruire les abus, à faire observer les lois divines. Il avait cette constance dans les desseins
1. Profundis meditalionibus laboriosisque vigiliis urgens ccclesùe generalis non dissimulauda nécessitas, nos et fratres uostros reddit aoxios in exquirendis viris secundùm cor nostrum idoncis ad cardinalalûs prœemiuentiam assumendis. Opus enim est, cùm de talibus agitur, curam assiduam, sollicitai operarn, et vigile studium adhiberi, ut insigniendi tantae titulo dignitatis haberentur devotionis immensitate prœfulgidi, consilii maturitate conspicui, discretioniâ honestaledecori, magnanimitatc sublimes, et virtutibus pr<ecellentes. In cardine quidern praeemioentis apostolatûs divinâ providentiâ laies voluit consedere rninistros, eosque tanti praerogativa subliraavit honoris , ut tamquàm membra in unum corpus convenientia, summo poniifici velut proprio capiti deservirent, et exislentes ejusdera ecclesiae columnaj praecipuas, ipsius onera supportent... Episl. Urbani IV ad Guidonem archiepiscopum Narbonensem, apud Velerum scriptorum ampliss. collecta D. Martène, tom. II.
et cette volonté ferme qui brisent tous les obstacles. Ses habitudes austères inspiraient aux grands et aux petits une crainte salutaire. Il avait surtout cette sainteté de vie qui imprime le respect et qui communique aux discours une autorité sans bornes. Les réformes ne sont guère possibles, quand l'exemple ne vient pas d'en haut; mais, quand celui qui réprimande est le modèle de toutes les vertus, on l'admire, on l'écoute, on l'imite, et les améliorations morales s'opèrent naturellement et avec facilité.
Les hauts barons et les hommes d'origine féodale, en arrivant à l'épiscopat par la faveur ou la vénalité, avaient introduit dans l'Église des dérèglements de tous genres. Déjà les papes, incorruptibles gardiens de la discipline, avaient poursuivi avec une implacable sévérité les abus jusque dans leur source; mais cette source, un instant comprimée, refluait de toutes parts. Urbain IV reprit ce difficile labeur et y apporta toute la prudence, toute la longanimité dont l'empreinte se retrouve dans ses traits. Le diocèse de Salzbourg, une des gloires de la haute Autriche, était devenu un foyer de discordes. A la mort de l'archevêque Éberhard II, en 1246, les chanoines avaient élu Philippe, frère de Bernard, duc de la Carinthie, de la Styrie et de la Carniole. Le nouvel archevêque se fourvoya par la trop grande complaisance qu'il mit à confirmer d'anciens privilèges ; il se créa ainsi des vassaux complaisants ; mais il prépara à son successeur des serviteurs entêtés et mécontents. En outre, il entreprit audacieusement de s'attribuer la Marche de Styrie formée d'une partie de la Norique et de la Pannonie; il se conduisit d'une manière déloyale envers la Bohême et la Hongrie; il dissipa les revenus du diocèse et méprisa tous les avertissements; enfin, il fit pousser un cri de détresse à tout le pays.
Sa déposition, prononcée par Alexandre IV, et la nomination de Ulric de Seckau à sa place, amenèrent la dévastation de ce vaste et beau diocèse, l'an 1257. Les partisans des deux prélats en vinrent aux mains. Henri de Bavière envahit et ravagea toute la partie droite de Salzbourg. L'autre partie n'é-
chappa au fer et aux flammes que par suite d'un phénomène atmosphérique. Un orage terrible éclata sur les assaillants; à l'éclat des armes se mêla la lueur sinistre des éclairs; tous les Bavarois, épouvantés par le fracas du tonnerre qui grondait sur leurs têtes, prirent la fuite. Urbain IV, informé de ces désastres, plaça l'Eglise de Salsbourg sous la protection armée d'Oltocar, le plus illustre des rois de Bohême de race slave. Ulric fut excommunié, Philippe emprisonné; ce qui ne modifia guère la situation. Les deux partis n'abandonnèrent pas la résolution de rester maîtres de l'archevêché. Ils luttèrent avec une implacable fureur jusqu'au moment où Ulric se désista volontairement de son litre, en 1264, et où Philippe renonça à toutes ses prétentions, par une nouvelle intervention d'Urbain IV.
Quelques incidents non moins graves attirèrent aussi la Sollicitude du pape sur l'Église de Cologne. Aucune ville d'Allemagne ne pouvait être comparée à celle antique cité, non seulement quant à la grandeur, à la richesse, à la magnificence de ses édifices, mais encore quant a son importance ecclésiastique, politique, artistique, scientifique et commerciale. On disait proverbialement : « Qui n'a pas vu Cologne, n'a pas « vu l'Allemagne. » Les poètes du Moyen -Age répétaient dans leur langage : « Cologne, la couronne des villes, est belle « parmi toutes ses sœurs » Albert-le-Grand, le profond docteur de la scolastique, Thomas d'Aquin, l'Ange de l'Ecole, Duns Scot, le plus subtil des penseurs, professaient à son université et y faisaient affluer les savants de loule l'Europe. En même temps, Cologne élait le carrefour des grandes routes qui, de Venise et de Gênes, allaient, à travers les Alpes, sur les bords du Rhin, et portaient du nord en Occident, par les villes de Wcslphalie, les riches produits de l'Orient; c'était de plus l'entrepôt des marchandises que l'Angleterre envoyait dans le Levant par la France septentrionale et les Pays-Bas. Des trésors immenses s'étaient accumulés entre les mains de ses négociants; Rodolphe d'Ems pouvait dire à juste litre,
qu'une fille de roi ne serait pas malheureuse d'épouser le fils d'un marchand de Cologne. Elle comptait, parmi ses habitants, un nombre considérable de familles patriciennes, puissantes et renommées, qui formaient la fleur de la bourgeoisie. Elle déployait, dans les solennités, un luxe et une pompe extraordinaires. Autour de cette opulente commune , marchande par son industrie, militaire par sa position, marinière par son fleuve, s'étendait dans tous les sens une plaine fertile, toute peuplée de légendes populaires et de traditions merveilleuses.
Les longues querelles des archevêques et des bourgeois, au sujet des franchises locales, vinrent détruire en partie cette splendeur et cette prospérité de la Rome de l'Allemagne. Cologne s'était placée à la tête de la ligue des villes qui aspiraient à la liberté. Dans le milieu du treizième siècle, elle entra, contre ses trois archevêques successifs, Conrad de Hochsteden, Engelbert de Falkemburg, Sifrid de Westemburg, dans une grande lutte pour conquérir son indépendance. Engelbert II avait été sacré et confirmé dans son siège archiépiscopal par Urbain IV, en 1261 L'année suivante, au moment où il activait les travaux de sa cathédrale, incomparable chef-d'œuvre de l'architecture gothique, qui commençait à s'élever majestueusement avec ses rampes aériennes et ses roses flambloyantes, l'ingrate populace envahit le palais, porta ses mains sacrilèges sur le pacifique pontife, le traîna ignominieusement à travers les rues et sur les places publiques; puis elle le jeta, avec le seigneur de Falkemburg, son frère, au fond d'un noir et humide cachot4.
i. Conjurant Colonienscs in Eogelberlum archiepiscopuni, quem superiori anno sacraîurn ab Urbano IV, alque in eâsede confirmatum ostenduut liitcrœ pontifieue; ac prœsulem nihil cogitantem, repentinâ impressionc faclà in palatio, ceperant, prosciderant conlumeliis, per plateas raplarant ; de/iique unà cum ipsius fratre domino è FalUcmber in carecrem compegerant. Sed cùm meritum scelcris suppliuium imminerc prœsagircnt, câ lege ipsum careere nduxère, ut sacramento sese devinciref, nunquàm de accoptisinjuriis conqueslurum, ultionemve expeliturum; quo audilo Urbanus, sacramentum, fraude vique extortum, convulsit ; alque archiepiscopo in eos, qui divina praeseutibus iis, qui
2ii URBAIN IV
Au bout d'une vingtaine de jours, les conjurés, dans l'appréhension d'un châtiment justement mérité, délivrèrent l'archevêque, à condition qu'il jurerait de ne jamais se plaindre ni se venger des outrages reçus. L'illustre persécuté, affaissé sous le poids de la douleur, promit silence et pardon. Urbain IV, instruit de l'horrible attentat, délia l'archevêque du serment que la fureur populaire lui avait arraché. Il ordonna de punir sévèrement les prêtres indignes qui avaient célébré les saints mystères en présence des factieux. « Nous regardons comme « faites à nous-même les offenses commises à l'égard des « évêques, nos vénérables frères et nos chers coopérateurs, . « écrivit-il à l'archevêque de Cologne, le 8 mars 1263, les « injures si odieuses, si atroces, si. énormes que vous avez su- « bies ne portent pas seulement atteinte à votre propre per- « sonne et à votre caractère sacré, mais encore à la divine « majesté de Celui qui a dit en parlant de ses ministres : Ceux « qui vous méprisent, me méprisent. Considérant donc le grâce vc dommage qui en résulte pour la liberté de l'Eglise en « général, non moins que pour celle du diocèse de Cologne en « particulier, nous vous enjoignons, par ces lettres apostoli- « ques, de procéder canoniquement contre vos diocésains, « clercs ou laïcs. La sollicitude pastorale avec laquelle nous « veillons sur le troupeau du Seigneur nous fait craindre que, « le monde croissant de jour en jour en malice, les hommes ne « prennent l'habitude du crime et ne le commettent impuné- « ment1.... »
Au point de vue de la morale adoptée par le droit canon, un serment promissoire ne fonde une action en accomplissement de la promesse que dans le cas où celle-ci n'a pas été obtenue par ruse et par fraude, ou arrachée par menace et par contrainte.
tantum admiserant scelus, celcbraraut, animadvertere imperavit... Annales ceclcsiasl. Uaynald, tom. XIV.
1. Nos qui fralrum et coepiscoporuui uostrorum offensas proprias reputarnus illalas libi tàm graves, làm alroces, et énormes injurias non tàm in tuum opprobrium, quam in illius conteraptum cederc, qui evangelicâ verilate testante, se in suis minislris recipi testatur et sperui... Epist. Urbani /F, apucl Annal, ^ccles. Raynald., loco cilato.
Cependant celui qui a prêté serment ne peut pas se considérer comme libéré de sa promesse, simplement parce qu'une promesse ainsi faite sans les conditions d'intelligence et de liberté exigées, ne donne pas le droit d'intenter une action. Il s'est, par son serment, rendu responsable devant sa conscience et devant Dieu ; il ne saurait, en tant que partie obligée, être juge dans sa propre cause, vu la partialité probable de son jugement, même quand il serait pleinement convaincu qu'il existe un défaut essentiel qui frappe sa promesse d'invalidité. C'est pourquoi Urbain IV, en vertu de la puissance des clefs, déclara nul l'engagement de l'archevêque de Cologne; et, pour que les évêques de Liège et de Munster, le duc de Luxembourg et le comte de Gueldres, accourus au secours de l'infortuné prélat, ne fussent tenus en aucune manière à embrasser la cause des rebelles, il prononça aussi la relaxation de leur serment et analhématisa les Colonais. En dépit des foudres pontificales justement encourues, Engelbert fut repris encore dans la bataille que Guillaume, comte de Juliers, livra, en 1267, dans la province rhénane, sous les murs de Lechenich. Le malheureux prélat resla captif à Nideggen jusqu'au 13 mai 1271. Ce ne fut qu'au quatorzième siècle que Cunon de Falkeinsten, archevêque de Trêves et administrateur de Cologne, rétablit l'ordre dans les affaires civiles et religieuses des domaines archiépiscopaux.
Au milieu de ces péripéties qui tenaient divisés les archevêques et les bourgeois de Cologne, une guerre de rivalité entre l'Alsace et la Lorraine attira l'attention d'Urbain IV. L'évêque de Metz, Gauthier, d'un caractère résolu et belliqueux, défendait vaillamment ses droits; il s'était retranché dans son château de Darkwesten.Des troupes strasbourgeoises vinrent l'y assiéger et le provoquer au combat; elles étaient armées de haches danoises qui brisaient tout, casques, boucliers, cuirasses. Plusieurs soldats du seigneur-évêque tombèrent au pouvoir des assiégeants ; d'autres, après une résistance héroïque, expirèrent épuisés par leurs blessures. Le pontifie lui-même, grand homme de guerre, perdit son cheval
de bataille; il eut la douleur de trouver son frère, un de plus braves chevaliers de l'Alsace, étendu sans vie parmi les morts. On transporta les cadavres à l'hôpital de Thoroholtz où ils reçurent les honneurs de la sépulture ecclésiastique. Le prélat, consumé de chagrin et accablé d'infirmités, après avoir vu ses domaines affreusement ravagés par l'ennemi , rendit son âme à Dieu.
L'élection de Philippe, son successeur, fut entravée par les intrigues du comte de Bar-le-Duc. Celui-ci, qui connaissait particulièrement le pape Urbain IV, alla le trouver à Rome où il fut accueilli avec beaucoup de bienveillance. Il ne voulait pas porter directement des plaintes contre l'évéque de Metz. Il l'accusa de simonie par l'intermédiaire de quelques chanoines; il obtint que le Souverain-Pontife nommât l'archevêque de Reims inquisiteur de cette affaire. L'enquête traîna en longueur; enfin le métropolitain envoya au pape un mémoire rédigé en faveur du comte de Bar. La mort surprit Urbain IV au moment où il allait terminer le différend. Alors, l'évéque Philippe, pour sauvegarder l'honneur de son administration temporelle et spirituelle, et aussi parce que Frédôric-le-Jeune, duede Lorraine, le persécutait de toutes manières, confia son évêché au comte de Bar. A cette nouvelle, le duc de Lorraine se concerta avec les parents de l'évêquc Philippe, s'empara de quelques châteaux épiscopaux, tels que Hombork et Trikectei, et courut à Cologne pour y chercher des secours contre son adversaire; le comte de Bar n'avait pas encore pris possession de la garde de l'évêché de Metz, lorsque le comte Wadismond envahit les terres épiscopales avec ses satellites. Les troupes du duc de Lorraine et celles du comte de Bar se livrèrent une sanglante bataille près de la ville de Wassoncourt. Le comte Wadismond fut vaincu; et pour se venger de sa défaite, il appela à son aide un brigand de la Bourgogne qui dévasta horriblement le diocèse de Metz.
Vers celte époque, une importante question électorale fut tranchée par Urbain IV. L'Église de Trêves passe pour la plus
ancienne de l'Allemagne. Son archevêché acquit insensiblement une grande supériorité territoriale après l'extinction de la maison de Saxe. Le titulaire, qui était archichancelier de l'Empire dansles Gaules, comptait, en outre, parmi les sept électeurs auxquels était confié le choix de l'empereur. Ses domaines, compris dans le cercle du Bas Rhin, avaient pour bornes le duché de Luxembourg à l'ouest, celui de Lorraine au sud, Cologne au nord, Hesse-Reinfels cl Nassau à l'est. On conçoit qu'un siège archiépiscopal de cette importance, devenu vacant par la mort d'Arnold en 1259, ait été ardemment convoité. Une scission éclata entre les membres du clergé convoqués pour l'élection d'un successeur; chacun s'opiniâtrait à faire prévaloir son candidat; il en résulta une discorde longue et préjudiciable au diocèse. Pour en finir, Urbain IV nomma, de son propre mouvement, Henri de Witlingcn, chanoine de Metz, alors en pèlerinage à Rome. Les Trévirois accueillirent leur nouvel archevêque avec un empressement qui prit les proportions d'une réception triomphale. Mais quelques intrigants le calomnièrent auprès du pape. Celui-ci donna pleins pouvoirs aux frères mineurs Guillaume de Waltmanshuse et Robert de Warnesperg, pour connaître de cette affaire. Les religieux se laissèrent circonvenir par des influences contraires à l'esprit de soumission due au Saint-Siège; ils ajournèrent l'exécution de leur mandat apostolique. Urbain IV leur écrivit une seconde fois pour leur témoigner son mécontentement et leur enjoignit de s'acquitter le plus promptement possible de leur commission. Les deux frères mineurs se mirent à l'œuvre, et la procédure révéla toute la fausseté des accusations formulées contre l'élu du Souverain Pontife1.
Une nouvelle occasion de renire justice ne tarda pas à
1. Vacante ecclesiâ Trevirensi aune- 1259 per mortem ArnoldiH, discordaolibus elfetoribus , duobusque in discordiâ crealis, Henricus secuudus de Witlingcn, decanus metensis , lune Romœ existens , ncque dignilalem ambictis, ab Urbano IV |>ro archiepiscopatu proponitur. Cùm autem sub episcopalibus insignibus Trevirim venisset, ab omnibus ofliciossissimè exceplus est... Annales minorum, Wading , lom. II.
s'offrir. Un fâcheux démêlé était survenu entre le cardinal Ottobon, grand archidiacre de Reims, et le chapitre , pendant la vacance du siège archiépiscopal. La querelle avait commencé par de vives altercations entre les officiers de l'archidiacre et les serviteurs de plusieurs chanoines. L'official, après une information minutieuse, avait jeté l'interdit sur les terres de lajuridiclion du chapitre. Celui-ci en appela au Saint- Siège. Le pape leva la censure à la sollicitation du cardinal qui voulut répondre à une injure par un bienfait. Le chapitre n'en témoigna aucune reconnaissance; au contraire, Ottobon, en vertu de son droit archidiaconal, ayant convoqué, pendant la vacance, le synode de Pâques, les chanoines s'opposèrent plus vigoureusement que jamais à ses desseins; ils prétendirent que toute la juridiction ecclésiastique leur appartenait exclusivement à tout autre ; ilsmenaçôrent d'excommunication Ottobon et son officiai : ils contraignirent même les adhérents de l'official à sortir de l'église. Urbain IV désapprouva énergiquement ces violents procédés contre une personne du Sacré-Collège nullement sujette à la juridiction des chanoines. « Vous confirmez, écrivit-il au chapitre de Reims, ce que « l'expérience nous apprend tous les jours : Que l'impunité « engendre l'audace; et l'audace, les excès. Les bontés que « notre cher fils le cardinal de Saint-Adrien, votre archi- « diacre, a eues pour vous, chapitre orgueilleux, n'ont fait t qu'augmenter votre présomption; et, au vice d'ingratitude, « vous joignez encore l'ignorance et une insolente témérité... » Le reste de la lettre n'est pas moins mortifiant. Urbain IV termine en déclarant que l'excommunication fulminée par le chapitre était abusive et de nul effet. Il enjoint ensuite aux plus opiniâtres, dont il laisse le discernement à l'archidiacre , de comparaître à sa cour, avec Galterus de Brecis et ses complices, pour recevoir la peine de leurs démérites. Il y a apparence que le chapitre se soumit à la décision pontificale. Mais on se souvint à Rome de sa résistance, et les députés qu'il envoya au pape l'année suivante pour demander exemption
de la dime imposée à l'occasion de la guerre de Sicile , furent très-froidement accueillis , malgré leur requête pleine de respect. Ces disgrâces firent sans doute souhaiter aux chanoines un protecteur assez puissant pour les mettre à l'abri de nouveaux malheurs. Ils le trouvèrent dans la personne de Jean de Courtenay, archevêque de Reims1.
La conduite ferme et prudente d'Urbain IV ne se révélait pas moins dans ses rapports avec les chefs des nations que dans ses relations avec les principaux membres du clergé. Jacques, fils d'Erland , prévôt de l'église métropolitaine de Lunden, avait été délégué par le roi Éric, avec Pierre, archidiacre d'Arhuse, pour assister au concile général de Lyon, en 1245. Il y avait gagné l'amitié d'Innocent IV par la profondeur de sa doctrine et l'aménité de ses mœurs. Vers le même temps, Nicolas Strigoth, ôvêque de Rotschild, avait encouru l'indignation' du monarque danois. Il s'était retiré en France, au monastère de Clairvaux , l'asile des illustres malheureux. Jacques Erland lui avait succédé sur le siège de Rotschild; mais deux ans après, il fut transféré à celui de Lunden, vacant par la mort de l'archevêque Uffo. Pour procéder à l'installation du titulaire, il fallait le bon plaisir royal qui se faisait toujours attendre- Les mois, les années s'écoulaient pour le bénéfice de la couronne, et ce n'était ordinairement qu'après des retards indéfinis qu'on parvenait h placer le prélat élu à la tête de son Église. Pendant ces longs intervalles d'anarchie , les fidèles vivaient à l'abandon comme un troupeau sans pasteur. Pour prévenir ce désordre, Jacques Erland se contenta de la confirmation du pape, dont il avait
1. Capituli remensis nova et inaudita prœsumpiio, si consonent faeta relalibus , ostcndit nobis in cxperientiœ libro quod legilur : impunilas ausum parit, ausus exeelsum. De perceptà namque à nobis, et dileclo filio noslro Otiobono Sancli-Adriaoi diacono cardinali, archidiarono remensi, benignilale, idem capitulum superbiae concopissc videtur audaciam, et iniquilatem de sibi cxbibità mansuctudine parturivit; in eosc notabilius exhibens, quod ingraludinis vilio, cum ignoranliae mullaj nota, insolenliae terne ritatem aâ}ec\l... Epislol. Urbani IV, apud D. Marlot. — Histoire de la ville de Reims , tom. III, pag. 811.
conservé les bonnes grâces, et ne demanda point l'agrément de Christophe de Waldemar qui régnait alors en Danemarck. Ce prince en fut irrité, ainsi que d'un concile tenu à Weile ou Wedel, où le prélat rédigea d'importants règlements pour sa métropole et publia un décret sur les violences exercées contre les évoques. Aussi, dans une assemblée de la nation, proposa-t-il plusieurs chefs d'accusation contre l'archevêque de Lunden. Il se réconcilia toutefois avec lui en 1257. Bientôt il se brouilla de nouveau, à l'occasion d'une dame de race noble que Jacques Erland avait excommuniée; il le cita pour comparaître à sa cour. En cela, sans aucun doute , Christophe usurpait les droits du sacerdoce. L'archevêque comparut par esprit de modération; mais il déclara publiquement qu'il ne reconnaissait point le roi pour juge en matière spirituelle. Christophe indigné d'une réponse aussi franche et aussi raisonnable, révoqua tous les privilèges que les rois de Danemarck avaient accordés au diocèse de Lunden. Le peuple prit le parti.de l'archevêque qui fit entendre plus énergiquement que jamais ses plaintes et ses protestations. Le monarque , aigri de plus en plus, emprisonna dans un château le courageux pontife, l'archidiacre et le prévôt de Lunden, avec Eskil, évêque de Ripen. L'évêque de Rotschild se sauva dans l'île de Rugen; celui d'Odensée sortit du royaume ; puis tous deux déclarèrent que le Danemarck avait encourru l'interdiction prononcée au concile de Vedel. La sentence, confirmée par Alexandre IV, fut observée dans les diocèses de Lunden, d'Odensée et de Rotschild ; mais elle ne produisit pas une vive impression dans le Jutland.
Sur ces entrefaites, Christophe Ier mourut, laissant pour successeur son fils Eric VI, surnommé Glipping, âgé seulement de dix ans. Au commencement de 1260, la reine Marguerite, régente du royaume, tint une grande assemblée nationale où le jeune prince fut couronné. Les seigneurs profilèrent de l'avénemcnt d'Eric au trône pour solliciter la réintégration de l'archevêque de Lunden. L'illustre pri-
sonnier ne voulut point rentrer dans son diocèse; il passa en Suède , dont il était le primat. Delà il soumit sa cause au jugement d'Urbain IY, avec une solennelle protestation contre les violentes oppressions dont il était victime. De son côté, le nouveau monarque envoya une ambassade à la cour pontificale pour prier instamment le pape de délivrer son royaume de l'archevêque de Lunden. Il articulait un grand nombre de plaintes contre lui et les deux évêques de Rotschild et d'Odensée; il les accusait spécialement d'être les auteurs de la guerre qu'ils venaient de soutenir contre Jarmar, prince de l'île de Rugen. Urbain IV chargea Gérard, son chapelain, d'aller rétablirla paix entre l'archevêque et le roi. Malheureusement, les dénonciations réitérées du royal plaignant avaient quelque fondement. Jacques d'Erlandn'était pas un perturbateur du repos public; mais il avait tronqué le texte de l'Oraison dominicale et altéré le sens orthodoxe du Symbole des apôtres. Le Souverain Pontife en paraissait persuadé; il l'engagea fermement à renoncer au siège de Lunden.
Les ennemis de l'archevêque triomphaient lorsqu'on 1268, Clément IV, mieux informé, écrivit au roi Eric VI, qui, enhardi par le succès-, continuait le cours de ses vexations; il le conjura de ne pas s'exposer davantage, par ses violations sacrilèges, à attirer sur lui-même et sur son royaume la colère de Dieu. « Rappelez en votre mémoire, lui dit-il, le secours « que l'Eglise vous a donné pour apaiser la tempête qui s'était « élevée contre vous. Gérard, notre chapelain, a soutenu vos « droits de tout son pouvoir. Ensuite, vous et la reine votre « mère ayant été pris par vos ennemis, Urbain IV, notre mé « morable prédécesseur, fît tous ses efforts, par l'intermé- « diaire du même Gérard, pour procurer votre délivrance. « Comme preuve de notre affection paternelle, nous vous « avons envoyé pour légat le cardinal Gui , du litre de « Saint-Laurent. Toutefois, depuis qu'il est arrivé dans votre « royaume nous avons appris que vous souffrez qu'on y viole « les libertés de l'Église; vous-même, vous continuez à per- « sécuter quelques prélats et d'autres membres du clergé,
« sans vouloir leur faire justice. Ahî songez à quel péril vous « vous exposez, si vous attentiez que nous exercions contre « vous les rigueurs canoniques... » Ce ne fut qu'en 1274, au « concile de Lyon, que Grégoire X régla définitivement ces « interminables démêlés1.
Si la papauté parlait aux rois avec tant de force, elle savait aussi tenir aux évoques un langage sévère, quand ils négligeaient leurs devoirs. Urbain IV avait appris qu'en Corse et en Sardaigne la religion perdait de sa vigueur primitive par la faute de quelques prélats. Il envoya dans ces îles de la Méditerrannée l'archevêque Turritan. Ce légat devait user de ménagements, traiter avec déférence tous les dignitaires ecclésiastiques, s'informer quels étaient les hommes capables de remplir les charges pastorales et rédiger un exposé précis de la situation des personnes et des choses. « S'il arrive quel- « quefois, ajoutait Urbain IV, que des prêtres, placés par la « Providence sur le trône ôpiscopal , comme un flambeau sur « le chandelier, afin de montrer aux autres, par les lumières « de leur doctrine, le chemin de la vérité, et de les diriger « dans les voies du salut par la pratique de leurs bonnes œu- « vres, viennent à tomber dans l'égarement, vous leur rap- « pellerez que la gravité des fautes est proportionnée à la « position sociale qu'on occupe; ils sont assurément d'autant « plus coupables qu'ils tiennent un rang plus élevé; leur « chute devient d'autant plus dangereuse qu'elle les entraîne « dans un abîme plus profond, et leur mauvaise conduite « tourne à la ruine de leurs subordonnés. En effet, poussés « par l'ennemi du genre humain, ils lâchent la bride aux pas- « sions, se plongent eux-mêmes dans le lac de la misère, et se
3. ...Nuraquid de tua et ipsius matris memoria obliteravit oblivio, qualiter le ac maire praedicta in hostiles inimicorum incuirentibus inanus, et insidiosè captivitatis ab eis, recolendœ memoriœ Urbanus papa prœdecessor noster, toiis conalibus, proniptisque sludiis ad tuara et ipsius matris Iiberaiionem intendit, laboravit atlenliùs, et omoia quœ poluit, remédia exquisivit, memorati capellani Gerardi ad id auetoritalcm muniens et solliciludinem exiitans... Epistol. démentis IV, apud Annales ccclcsiast. Raynald. , tom. XIV, aun. 126 j.
« vautrent dans la fange du crime; en sorte que ceux qui « avaient été chargés de gouverner les peuples, devenus pour « ces mêmes peuples une cause de perdition, se rendent dignes « de mort autant de fois qu'ils leur donnent de pernicieux « exemples. »
Avant de pourvoir aux sièges épiscopaux, Urbain IV voulait s'instruire des mœurs et delà doctrine de ceux que lui présentaient les princes et les peuples. A cet effet, il avait, dans toutes les universités de France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, des hommes qui lui rendaient compte du savoir et de la piété des étudiants. Les clercs qui aimaient l'Eglise et se montraient capables de la servir parleurs talents, étaient sûrs d'être discernés dans la foule par le regard pénétrant du pontife. Mais ceuxquinejoignaientpas à leur vertu la science nécessaire pour bien gouverner, étaient rejetés sans miséricorde. Urbain IV n'avait égard nia l'éclat de la fortune, ni aux recommandations de hautparage; la prière des rois eux-mêmes ne pouvait ébranler sa résolution. En Lombardie, l'Eglise de Milan était devenue un foyer d'agitations électorales qui compromettaient gravement l'ordre et la discipline. Le siège de cette ville, vacant par la mort du vaillant archevêque Léon de Périgo, étaitdispuléavec acharnement par deux familles puissantes1.
L'une proposait Raymond Délia Torre, archiprêtre de Monza; l'autre, Francesco de Settala. Ce dernier avait plus de mérite, mais moins de crédit. Urbain IV rejeta les deux compétiteurs, et nomma Otton Degli Visconti, plus guerrier et plus homme d'Etat qu'évêque, mais d'un mérite supérieur comme tel. Par cette promotion, le pape frayait à la célèbre famille des Visconti la voie de la souveraineté de Milan. Les princes Oberto et Martino se hâtèrent d'occuper les châteaux et les
I. Mediolanenses ex hac causa turbabantur : mortuo Leone archiepiscopo, per disceptalioQcm civium duos pariter arcliiepiscopos elegerant, Raymundum Turrcnsem et Septalam. Dùm autem alteri contra alteros tumulluarenlur, re ad sedis aposlolicœ subselliadelalA, Urbanus pontifex clectionem civium abrogavit, et Ottonera.. arehiepiscopui Mediolanensi ecclesiai prœfecit Annal, ecclesiast., auctore Bzovio, tora. XUI.
fiefs de l'archevêché. Olton Degli Visconti parvint néamoins, après l'excommunication lancée contre les Milanais, à s'emparer de la forteresse d'Arona. Mais, assiégé par terre et par mer , menacé au sein môme de la ville où ses ennemis comptaient beaucoup de partisans, il fut contraint de fuir et d'attendre en exil l'heure de la Providence; elle ne tarda par à sonner. Le 20 janvier 1277, il y eut un rude combat où les Délia Torre, assaillis de toutes parts, couverts de blessures, épuisés de sang, succombèrent sans retour; l'archevêque vainqueur rentra triomphalement dans son diocèse; il alla chanter à l'église de Saint-Ambroise un Te Deum d'actions de grâce ; mais il eut encore à combattre les débris du parti ennemi.
Les citoyens d'Auximum ou Ozimo de la marche d'Ancêne s'étaient attachés au parti gibelin; ils avaient été privés de leur siège épiscopal; bientôt, mieux inspirés, ils revinrent à résipiscence. Urbain leur restitua leur évêchc ; il leur donna pour évêque Benevenuto de Scotivoles, frère mineur, archidiacre et administrateur d'Ozimo. C'était un homme d'un grand mérite. Il avait fait son droit à l'université de Bologne où il avait obtenu le grade de docteur. Il avait eu pour condisciple et ami le bienheureux Sylvestre Guzzolino , fondateur de la congrégation des Sylvestrins. Urbain IV, qui connaissait l'éminence de ses vertus, s'était lié intimement avec lui. Benevenuto, plein d'estime pour la vie religieuse, avait embrassé la règle et revêtu l'habit de saint François. Devenu évêque, il ne voulut pas quitter sa robe de moine. Toutes les nuils, il dormait sur la rude couche que prescrivent les statuts desFrères mineurs. Chacun pouvait l'aborder librement, lui dire ses peines, lui raconter les injustices qu'il avait à subir. Quand il apercevait à son audience des pauvres que son entourage, par un excès de prudence, voulait éloigner, il les appelait, les accueillait avec une douce bienveillance, écoulait leurs demandes et les congédiait avec des paroles de paternelle bonté. Pendant les quatorze ans de son êpiscopat, il opéra de fréquents miracles qui répandirent au loin sa ré-
putalion de sainteté. Lorsque Dieu lui eût révélé l'approche de ses derniers moments, à l'exemple du patriarche des franciscains, il se fit porter dans l'église et déposer à terre ; il eût de la peine à admettre qu'on le couvrit d'un vêtement ; il se réjouissait de ne rien posséder môme dans la mort. Le 22 mars 1276, environné d'un grand nombre de ses prêtres qui psalmodiaient d'une voix émue les prières des agonisants, il rendit son âme à Dieu1.
Pendant qu'Urbain IV s'attachait sans relâche à l'amélioration du corps sacerdotal, il vit arriver deux messagers ecclésiastiques, le bâton à la main, la besace au dos, tout poudreux et fatigués d'une longue route rendue encore plus périlleuse par les ravages de la guerre et la fureur des impériaux. C'étaient Thomas, trésorier, et Pierre, chanoine de la cathédrale de Sirmium ou Sirmich ; ils apportaient du fond de la Pannonie une lettre d'Olivier, leur évêque : le vieux prélat, épuisé par une maladie de langueur, suppliait humblement sa Sainteté de lui permettre de se retirer au couvent des Frères mineurs 2.
En ces âges de foi, toutes les grandeurs, usées par la souffrance ou meurtries par l'infortune, venaient demander à l'ombre sainte du cloître une hospitalité qui convînt à leur douleur. Entre l'âme de ces grands hommes profondément religieux et l'existence austère des cénobites, il y avait une secrète harmonie qui les attirait par son charme, charme mystérieux qui atteignait même les heureux du monde, avides de respirer l'air plus pur de la solitude et la bonne odeur de la sainteté. Mais
1. Uocanno 42G3 restiluit Urbanus Aiuimatibus in Piceno dignitatemepiscopalem, quà, in sedilionibus Frederici II filiorumquc, quibus adhaerebant, privai i fuerant ; episcopumque creavit Bencvenutum de Scotivolis minoritam, Anconitanum priùs archidiaconum et Marchiœ rectorem... Annales minorum, Wading, tom. II.
2. Scripsit hoc anno Urbanus ad archiepiseopum Coloceusem Hungariae, seu Pannonnieae inferioris metropolilam, ut eianiinaret circumsiantias et rationes, qua; movebant Oliverium episcopum Sirmii, suum in eâdem Pannoniâ suffraganotim, ut episcopatui renunciare, et ad ordinem minorum vcllet transire... Annales minorum, loco cilato.
les heureux ne faisaient que passer; les malheureux restaient seuls: le recueillement et la paix, la mort des sens et la vie de l'âme, le silence perpétuel avec les hommes et les continuelles communications avecDieu trompaient l'amertume des souvenirs et berçaient les cœurs endoloris dans uneatmosphère divine où se pressentait le calme du ciel. C'est ainsi que l'évêque Olive rius préféra aux splendeurs de son palais une cellule dans tin monastère; il voulait pas er ses derniers jours avec les disciples de saint François et mourir dans leurs bras. Urbain IV lui accorda l'autorisation et le remplaça par un évêque selon le cœur de Dieu.
Urbain IV, en appelant des disciples de saint François aux sièges épiscopaux, se proposait, non-seulement de récompenser les services que ces moines avaient rendus à l'Église, mais encore il comptait sur l'influence de leurs vertus pour ramener peu à peu les mœurs à leur pureté primitive. Cette pensée était presque toujours couronnée de succès; seulement, les princes goûtaient peu ces choix, parce que les clercs, élevés au milieu des scandales du monde, se prêtaient mieux que les moines aux calculs de leur ambition et offraient plus de prise aux séductions du pouvoir et des richesses. C'est ainsi que la vacance de l'évêché du lac de Chiem ou Chiemsée se prolongeait par les intrigues de quelques seigneurs cupides et licencieux. Il y avait à peine un demi-siècle qu'Eberhad II, archevêque de Salzbourg, l'avait fondé avec les biens et les revenus de sa cathédrale. Son projet d'érection, soumis en 1215 au concile de Latran, avait obtenu l'assentiment d'Innocent III, sous la condition que l'établissement du nouvel ôvêché se ferait sans préjudice pour l'institut des chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui florissait alors dans les plus grands ilôts de Chiemsée, au sud de la Bavière.
Ce diocèse comprenait les cures d'Eckslâtt, de Hernchiem, de Prien, de Sôlhuben, de Kirchdorf, de Saint- Jean, avec le mont Streichen, le Leukental, le Grassauerthal, jusqu'au sommet du Jochberg, dans une longueur de huit milles sur une lar-
geur de quatre milles avec les paroisses de Pillersée, de Brichen et l'Elmau. Le prévôt et le chapitre ne pouvaient jamais élire l'évêque; sa nomination appartenait exclusivement et à perpétuité au métropolitain de Salzbourg. L'évêque nommé devait prêter hommage et serment de fidélité à l'archevêque qui lui donnait l'investiture. Le prévôt de la cathédrale de Salzbourg avait le pas sur l'évêque de Chiemsée. Toutefois celuici, en l'absence de l'archevêque, ou en vertu d'une mission spéciale, pouvait officier ponlificalement dans l'église métropolitaine de Salzbourg. Il résidait presque toujours dans une dépendance du palais archiépiscopal ; mais, afin d'avoir, dans son propre diocèse, un lieu où il pût s'arrêter de temps à autre, tenir des synodes et remplir les autres fonctions épiscopales, on lui fit don de l'église paroissiale de Saint- Jean, dans 'e Léogenlhal.
La nomination et la confirmation des évêques de Chiemsée, faites par les archevêques de Salzbourg, avait pour effet de donner immédiatement aux évêques ainsi nommés et confirmés le rang de princes de l'Empire ; aussi lorsque le siège devenait vacant, si le successeur du défunt ne convenait pas aux barons, ceux-ci ne manquaient jamais de prétextes pour retarder l'élection, et même ils ne craignaient pas de recourir à la ruse ou à la violence pour l'annuler. L'opposition était si flagrante, au mois de février 1:264, qu'une intervention du Souverain Pontife parut nécessaire. Urbain IV transféra au siège épiscopal de Chiemsée le franciscain Henri qui occupait alors Tévêché de Caronien, en Transvlvaniei.