Histoire de la conquête de Naples, tome III, loco citato
du nouveau gouvernement semblait s'affermir de jour en jour. La plupart des villes attachées au parti guelfe recherchaient la protection Su monarque sicilien, dont le trône se trouvait sans cesse entouré de députations italiennes. Appelé ainsi par les populations de la Péninsule, Charles Ier voulut jouir de son triomphe, fortifier par sa présence les cités qui avaient fait leur soumission, et régler lui-même ses intérêts. Il quitta Naples et se rendit à Viterbe pour se prosterner aux pieds du Saint-Père. Clément IV, après lui avoir donné des témoignages de tendresse mêlés de vifs reproches, l'investit du titre de paciaire ou conservateur de la paix. Charles aurait préféré celui de vicaire impérial, plus connu et mieux défini. Il ne renonça pas à l'obtenir; mais, pressé d'arriver en Toscane, il n'insista point et annonça son départ pour Florence. Il y fut reçu avec une joie éclatante.
Chaque corps de métiers avait arboré son gonfanon; le clergé s'avançait avec la croix et les bannières ; les juges et les notaires portaient l'étoile d'or en champ d'azur ; les marchands de draps français, l'aigle d'or en champ de gueules; les changeurs, un agneau; les médecins, une madone; les ouvriers en soie, une porte rouge sur un fond blanc; les pelletiers, un mouton sur un fond bleu. Suivi de ce cortège, Charles Ier fut conduit au bourg de Cimabué, où une fête lui était préparée, une véritable ovation italienne, consacrée par la religion et embellie par les arts. L'immortel peintre achevait en ce moment sa vierge byzantine conservée dans l'église de Sancta- Maria-Novella. Le tableau frappa tous les spectateurs, même Charles, moins enthousiaste que* les florentins. En souvenir de cette royale visite, le bourg, habité par Cimabué, prit le nom de Borgo Allegro.
L'ambition déjà exaltée du frère de Louis IX s'enflamma encore à ces démonstrations sympathiques, et la bienveillance que lui témoignait le pape vint y mettre le sceau. Il se crut appelé à devenir le prince le plus puissant de l'Europe occidentale, rêva la monarchie universelle de l'Italie, et entrevit
même la possibilité d'unir le trône de Jérusalem à l'empire d'Orient. Ces projets gigantesques, enfantés dans l'ivresse d'un succès prodigieux, se trouvaient minés dans leur propre base, les restes frémissants du parti gibelin, comprimés jusqu'alors, commençaient à relever leur bannière. Bientôt deux nobles napolitains, les frères Capece, francbirent les frontières d'Allemagne et vinrent annoncer au fils de Conrad qu'il dépendait de lui de ressaisir le sceptre de ses aïeux.
La mère de Conradin, déjà frappée de sinistres pressentiments, tenta tous les moyens de détourner son fils d'accepter une couronne si périlleuse. Néanmoins, entraîné par un courage irréfléchi, séduit par un avenir de gloire, le jeune prince demeura sourd aux conseils maternels; il passa les Alpes à la tête de dix mille chevaux. Son cousin Frédéric de Bade, margrave d'Autriche, dépouillé de ses états par Oltokar, roi de Bohême, le rejoignit à Trieste, avec l'élite de la noblesse allemande, déjà électrisée par les souvenirs des Hohenstauffen. Tout en blâmant cette entreprise hasardeuse, le duc de Bavière et le comte de Tyrol fournirent des troupes, armèrent des vaisseaux, et leur neveu, salué du titre roi de Sicile, entra dans Vérone. Mais le nerf de la guerre manquait au compétiteur de Charles de France; il n'avait pas assez d'argent pour payer ses troupes et surtout pour satisfaire à l'avidité de ses parents. Ceux-ci amenèrent leur pupille à de nouvelles concessions de territoire; puis, effrayés des menaces du pape, Henri, duc de la Basse-Bavière, etMeinhard, comte de Tyrol, retournèrent en Allemagne.
Nullement ému de cette grave défection , Conradin se tourna du côté de l'Afrique. Corrado Capece, envoyé à Tunis, y trouva l'infant dom Fadrique, frère cadet de Henri de Castille, sénateur de Rome. Par son intermédiaire, il enlama des négociations avec le roi musulman. L'infant vit en perspective la royauté de l'île de Sicile, et Mohammed , l'affranchissement du tribut onéreux qu'il payait à la maison de Naples; tous deux fournirent de l'argent à Conradin. Le prince du
sang royal de Castille, accompagné du gentilhomme napolitain, mit à la voile pour la Sicile avec des soldats aguerris, la plupart sarrasins; il y arriva en septembre 1267. L'île presque tout entière se déclara pour le jeune prétendant ; mais les trois plus illustres cités : Palerme, Messine et Syracuse, restèrent dans le devoir.
A l'annonce de cette puissante diversion, les Gibelins relevèrent la tête. Gualvano Lancia, l'un de leurs principaux chefs, paraît à Rome et y arbore la bannière de Souabe. La révolte gagne toutes les parties du royaume. Elle prend un accroissement redoutable par le soulèvement des Sarrasins de Lucéra. En présence d'un tel péril, tandis que Clément IV lance l'anathème sur Conradin et ses adhérents, Charles Ier, déploie une activité extraordinaire, rassemble des troupes, ranime leur dévouement et se rend sous les murs de la forteresse sarrasine. Une partie de son armée se dirige en même temps vers la Toscane, sous les ordres du maréchal de Breselve et de l'amiral de l'Etendard. Conradin s'embusque prés de Laterino, dans un défilé de montagnes où les Français doivent traverser l'Arno sur un pont étroit, resserré entre deux rochers. Les sires de Areselve et de l'Etendard, surpris dans ce guet-à-pens, sont conduits en triomphe à Sienne. Conradin, enivré de cette faible victoire, riant des foudres pontificales, marche sur Rome.
Par une bravade, ce jeune prince, au lieu de gagner la roule de Spolète et d'éviter Viterbe, où résidait Clément IV^ passa sous les murs de cette ville avec son armée couronnée, comme lui, de verdure et de fleurs. Du haut d'une plate -forme, les prélats qui l'entouraient, montrèrent au pape le descendant de Barberousse. Ce rejeton d'une race maudite, l'air radieux, le front superbe, montait un magnifique palefroi caparaçonné de soie et d'or. Clément IV se détourna, les yeux humides ; puis s'adressant à l'un de ses cardinaux : « Voilà, s'écria-t-il, voilà le mouton qu'on mène à la boucherie! » Tristes et silencieux, tousse taisaient par respect;
mais le Saint-Père, répondant à leur pensée, leur dit : « En t vérité, je vous le déclare, dans huit jours il ne restera rien « de cette armée ! » Son regard était si assuré, sa voix si ferme, sa contenance si imposante, une vie irréprochable, une piété fervente, des austérités continuelles lui donnaient une telle autorité, qu'en écoutant ces paroles, on ne douta plus de leur vertu prophétique.
De Viterbe, Conradin arriva, par le pont Milvius, à Rome où il fut accueilli, non pas comme un aspirant à l'Empire, mais comme un empereur couronné, au milieu des acclamations de la multitude, qu'étouffait, par intervalle, le bruit des trompettes, des cymbales et des clairons. Il se porta de Rome sur Tivoli; de là à Tagliacozzo, placé sur des roches escarpées d'où le Salto se précipite en cascades bouillonnantes. Il voulait faire une invasion du côté le plus abrupt des Apennins où il lui était plus facile de se tenir en communication avec les Sarrasins.
Charles, averti du départ de Conradin, avait levé brusquement le siège de Lucéra pour aller à la rencontre de son rival. Les deux armées se livrèrent bataille, le 24 août 1268, auprès d'une colline qui sépare le territoire d'Alba de la plaine de Palenta. L'armée royale fut refoulée d'abord ; tout-à-coup, l'arrière-garde, commandée par Erard de Valéry, brave connétable de Champagne, s'élança sur l'ennemi. Erard était alors très-vieux , mais encore plein de vigueur. Sa stature colossale et sa force herculéenne le faisaient ressembler, avec ses cheveux blancs, à quelque géant centenaire des contes arabes. Il arrivait de Syrie et s'en retournait en France, quand Charles d'Anjou, son frère d'armes en Terre-Sainte, exigea qu'il lui consacrât, en cette occasion, les conseils de sa longue expérience. Grâce à son héroïsme, les Français, dispersés par le premier combat, se rallièrent ; ils se ruèrent à leur tour contre les guerriers allemands qui prirent la fuite. Conradin et son inséparable ami, Frédéric d'Autriche, espéraient se sauver sur une barque jusqu'en Sicile; le seigneur d'Astura, qui leur
avait donné asile, assiégé par les troupes provençales, fut forcé de livrer ses malheureux hôtes.
Charles convoqua un simulacre de parlement féodal, où furent appelés, conformément à la loi, les syndics des principales villes, les chefs de l'armée, les barons du royaume, l'élite des jurisconsultes siciliens et napolitains; sorte de haute cour judiciaire à laquelle il déféra les prisonniers. L'accusation fut portée par Robert de Bari, protonotaire royal. « Con- « radin était déclaré coupable d'avoir violé la paix de l'É- « glise, d'avoir pris faussement le titre de roi, d'avoir occupé « indûment les Deux-Siciles, d'avoir conjuré la chute du sou- « verain légitime. » Guido de Suzara, célèbre avocat de Modène, défendit l'accusé sur tous les points. « Conradin n'est « point un criminel, c'est un prisonnier de guerre. S'il a pris « -le titre royal, c'est de bonne foi : il a cru pouvoir réclamer l'héritage de ses pères. » Une si courageuse apologie agit puissamment sur l'assemblée , et les plus illustres parmi les chevaliers français s'en montrèrent vivement émus. Alors, l'accusateur se hâta d'alléguer les sacrilèges dont les troupes de Conradin avaient souillé les églises; mais Guido de Suzara, toujours imperturbable, répondit ; « Que ces attentats avaient « pu être commis à l'insu du prince de Souabe, et qu'au sur- « plus, c'était une conséquence de la guerre à laquelle pert sonne n'avait échappé. » Cette réplique rappelait à tous les esprits le sac de Bénévent.
La hardiessse du jurisconsulte modénais devint contagieuse. Robert de Béthune, touché du malheur de Conradin, s'écria, en lançant des regards foudroyants sur les juges : « Pensez- « y bien, vous allez tremper dans une barbarie qui va rendre « à jamais odieux notre souverain. * La majorité du parlement, se levant en masse, comprima cet élan chevaleresque. On passa immédiatement aux voix. Conrad de Souabe, Frédéric d'Autriche, et les barons saisis avec eux dans leur fuite, furent condamnés à perdre la tête par le glaive. Les deux princes étaient loin de s'attendre à un dénoûment si prompt, si funeste. Quelques rumeurs vagues leur avaient même donné
l'espérance d'une solution pacifique. Conradin s'était flatté que son compétiteur le renverrait en Allemagne. Il jouait tranquillement aux échecs dans sa prison, avec le duc d'Autriche, quand un vieux chevalier provençal entra pour Jeur annoncer la fatale sentence.
Les prisonniers, conduits dans une chapelle drapée de noir, y entendirent les prières des agonisants. De là, on les mena mourir. C'était sur la place du marché de Naples. L'échafaud était couvert d'une tenture rouge par honneur pour le sang royal. Le bourreau s'y tenait bras nus cl la hache à la main. Conradin et Frédéric y montèrent ensemble. On se trouvait au 26 octobre 1368; le ciel était sombre, humide, nuageux; la population napolitaine, accourue de toutes parts, mais silencieuse et morne, témoignait plus de consternation que de curiosité, et se montrait avec terreur un personnage déguisé, l'œil collé à la fenêtre d'un bastion qui plongeait sur la vaste place : C'était Charles d'Anjou. Il regardait le dernier supplice de ses victimes. En vain Clément IV avait voulu le détourner de cette exécution sanglante; en vain Louis IX essaya d'intervenir auprès de son frère; en vain Robert de Béth une avait, d'un coup d'épêe, jeté demi-mort à bas de son estrade le protonolaire du royaume, Charles Ier ne connaissait pas de plus sûr moyen de se préserver de toute entreprise des Hohenstauifen, que de faire périr les rejetons de cette race. On ne rendit point les honneurs funèbres à Conradin et à ses compagnons d'infortune ; ils furent enterrés secrètement dans le sable, sur les bords de la mer, à l'endroit où le Sebeto vient s'y jeter.
Les prospérités domestiques s'accumulaient autour de Charles avec les succès politiques et militaires. Il avait deux fils et trois filles. Charles-le-Boiteux, l'ainé de ses enfants, n'avait point hérité de la stature colossale de son père; il lui ressem- - blait encore moins par l'expression du visage, son front était empreint d'une gravité douce ; son sourire était accueillant comme sa parole; il ramenait à sa famille les coeurs glacés d'effroi par un regard du monarque. Il avait épousé Marie, fille unique de
Ladislas, roi de Hongrie, alliance qui porta les rejetons de Hugues Capet sut le trône lointain des Maggyars. On sait peu de chose de Philippe, second fils de Charles d'Anjou. Du chef de sa femme Isabelle de Villehardouin, il portait le titre de prince d'Achaïe. Blanche, l'aînée des princesses, avait épousé, avant la conquête, ce généreux Robert de Béthune qui, après avoir vaillamment combattu Conradin, aurait voulu le sauver et devenir son ami. La seconde, nomméeBéatrix, avait été mariée à Philippe de Courtenay, roi titulaire de Thessalonique. Isabelle était la troisième des filles de l'heureux conquérant. A celte cour il manquait une reine, à cette famille une mère. Charles Ier épousa Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, fille d'Eude, comte de Nevers, et petite-fille de Hugues IV, duc de Bourgogne, princesse d'une extrême douceur et d'une éminente vertu.
La mort elle-même semblait du parti de l'Angevin; elle enleva coup sur coup ses anciens adversaires. Oberto Pallavicino mourut le premier en 1269 : ce contempteur de Dieu et des hommes, ce sceptique armé, s'éteignit pénitent et obscur dans le fond d'un château en ruines. Buoso da Doara chassé par les habitants de Crémone, maîtres de sa forteresse de la Bochetta, s'enfuit dans les montagnes où il expira de misère. Charles Ier se vit même débarrassé de ceux dont il n'avait rien à craindre. De ce nombre étaient les tristes restes de la maison desHohenstauffen, qui, tombèrent presque tous en même temps comme les dernières feuilles d'un arbre mort. Marguerite de Souabe, fille légitime de FrédercII; Enzio, roi de Sardaigne, fils naturel de cet empereur; Hélène Comnène, veuve de Manfred, disparurent dans le cycle rapide de trois ans.
Charles Ier jouissait pleinement de son triomphe. Toutefois le supplice de Conradin ne suffisait pas à l'affermissement de sa dynastie naissante. Ce n'était pas seulement le dernier rejeton des Stauffen qu'il prétendait détruire; c'était la racine entière du passé qu'il avait juré d'extirper. A cet effet, il organisa un système de terreur qui , en rendant la résistance désormais impossible, dispenserait du soin de la châtier.
Tous les défenseurs persévérants de sa cause reçurent d'opulentes terres, des fiefs aussi nobles que riches. Erard de Valéry eut les prémices de ces faveurs : elles étaient dues au sage guerrier dont le stratagème avait décidé le gain de la bataille d'Alba. Charles lui offrit Amalfi et Sorrente, les deux plus belles propriétés des contrées napolitaines. Le brave champenois, courbé sous le poids de l'âge, les refusa : il ne voulait pas une retraite, mais un tombeau. Il le rêvait non sur les bords d'une mer riante, mais dans le sable et dans la pierre. Plein d'une respectueuse reconnaissance, le noble vieillard s'inclina devant le roi, reprit son harnais de guerre, rassembla ses chevaliers et retourna en France, pour aller bientôt, à la suite de saint Louis, combattre à Jérusalem sous les drapeaux de la croix. D'autres barons furent moins désintéressés que le connétable de Champagne. Les de Courtenay, les de Baux, les de Montfort, les de Vaudemont, les de Brienne, les de Beaumont, les de Coligny, trouvèrent à Naples un sort conforme à l'éclat de leurs maisons souveraines.
Dans cette distribution de seigneuries et de trésors, les Italiens ne furent pas oubliés. Toutes les grandes familles du royaume, restées fidèles, les Ruffi, les Sanseverini, rentrèrent dans leurs antiques possessions, accrues de nouveaux domaines. Des patriciens de toutes les parties de la Péninsule vinrent fonder des maisons puissantes dans les Deux-Siciles. Rome envoya ses Cancellieri et ses Cenei; Milan, Napoléon de la Torre et ses trois frères, ainsi qu'une branche des Visconti. Des titres leur furent prodigués avec autant de profusion que les concessions féodales. Tel qui n'était parti de Lombardie ou de France qu'avec la cape et l'épée devint sénéchal, chambellan, camerlingue, et mieux encore.
En revanche, les châtiments se proportionnèrent aux récompenses. Charles Ier, dès le commencement de son règne, avait, malgré les clauses de son traité avec Urbain IV, retenu les biens ecclésiastiques confisqués, méconnu les avertissements des légats, opprimé les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, et défendu même aux Napolitains d'entrer en commerce avec
les sujets du pape. Pour achever de vaincre la dynastie rivale, il fouilla les codes souabes et reproduisit les ordonnances les plus rigoureuses de Frédéric II. Tout le système des possessions territoriales fut changé par des recherches incessamment renouvelées sur les titres des fiefs héréditaires. On exigea des riches le produit de la moisson en argent. La monnaie d'orfui altérée; il fallut l'accepter pour sa valeur nominale, sous peine de perdre une main. Les douanes, les impôts, les monopoles prirent une extension extravagante. La cupidité des receveurs généraux s'unit à celle de Charles pour exténuer les populations des villes et des campagnes. On menait paître les troupeaux des domaines royaux sur les prés d 'autrui; on changeait à volonté les champs des particuliers en forêts royales ; on enlevait aux propriétaires le vin de leurs caves, les provisions de leurs greniers, les vaisseaux de leurs chantiers.
On avait eu soin de désarmer les Siciliens; il n'y avait pour eux aucun recours contre l'injustice, la violence et l'arbitraire. Les emprisonnements, l'exil, la torture, la confiscation étaient les leviers de la nouvelle royauté, qui rendait responsables des délits de chacun les familles entières. Il y eut bien une sorte d'amnistie pour les rebelles qui, après avoir adhéré à Conradin, firent leur soumission au souverain légitime ; mais elle subissait de nombreuses exceptions dirigées en grande partie contu les Allemands, les Espagnols, les Catalans et les Pisans. Le Saint-Siège fut obligé de reconnaître qu'en place d'un protecteur de la Sicile, il lui avait donné un tigre à figure humaine. Clément IV en mourut de chagrin le 29 novembre
Charles n'opposa qu'un effroyable entêtement aux énergiques représentations de Grégoire X, successeur de Clément IV. « Je ne sais si je suis un tyran, écrivait-il à ce pape vrai- « ment saint, mais je sais que Dieu m'a soutenu jusqu'à pré- « sent, etj'espère bien que ce sera pour toujours. » L'excellent pontife cherchait à réconcilier les Guelfes et les Gibelins; il pleura de tendresse en les exhortant à se donner mutuelle-
ment un baiser fraternel : « Hélas! s'écriait-il, l'Italie n'a-t- « elle pas été assez ensanglantée par de vaines querelles?.. Ah! « ne soyez ni Gibelins ni Guelfes, ne soyez que chrétiens et « concitoyens! Cessez de déchirer notre cœur paternel et celui « de nos frères les cardinaux. » Charles, de son côté, se refusa obstinément à toute réconciliation; il arbora la bannière des Guelfes, afin d'anéantir en leur nom les Gibelins, et de dominer d'autant plus sûrement par là les républiques italiennes. A la mort de Grégoire X, il s'efforça d'exercer une influence directe sur l'élection des papes Innocent V, Adrien V, Jean XXI, Nicolas III, qui se succédèrent rapidement sur le trône pontifical.
Nicolas III, antérieurement connu sous le nom de Giovanni Gaetano, de la célèbre famille romaine des Orsini, ordonna nettement à Charles Ier de renoncer au vicariat impérial de la Toscane, de se démettre de sa qualité de sénateur de Kome, et de gouverner ses peuples avec plus de douceur. Charles se contenta de représenter au Souverain Pontife qu'élu sénateur pour dix ans, sa charge n'expirait que l'année suivante. Nicolas III consentit à ce délai. Il s'établit alors entre le pape et le roi une lutte de courtoisie. Le pape, en grand seigneur qu'il était, avait les manières les plus imposantes, le langage le plus noble; il possédait ce mélange d'humilité chrétienne et de fierté princière que sa maison porta plus d'une (ois sur la chaire de saint Pierre. On le surnommait généralement el composto. Auprès d'un pontife qui cachait des desseins si hardis sous des formes si réservées, le monarque sentit la nécessité de modérer sa fougue. Il mit encore bien plus de prudence dans sa conduite, lorsqu'il apprit les négociations entamées avec Michel Paléologue, empereur de Conslantinople, lorsqu'il vit la fidélité de ses sujets péninsulaires s'ébranler, et le Saint-Siège conclure une alliance avec les rois d'Allemagne.
A la mort de Nicolas III, en 1280, Charles réussit à faire élire un pape français; ce [ut le cardinal champenois Simon de Brie, si longtemps nonce en France, et qui avait pris une si grande
part à l'épineuse négociation terminée par l'établissement du frère de saint Louis sur le trône de Naples. Aussi l'élévation de Martin IV fut regardée comme un triomphe national. Charles et ses principaux chevaliers assistèrent à la cérémonie du couronnement, ainsi qu'aux brillants festins qui l'accompagnèrent; ils étaient armés de pied en cap et portaient par dessus leur armure des robes magnifiques en soie de Venise tramée d'or. La France était alors à Naples plus qu'à Paris, où le faible Philippe III traînait ses jours entre des courtisans perfides et une épouse suspecte. Les accusations d'empoisonnement et de sortilège remplissaient son palais. Une morne tristesse régnait parmi son entourage. 11 n'en était pas ainsi à la cour de Charles Ier. Les plus fameux guerriers de l'Europe et d'outre-mer accouraient en foule auprès de lui. Marguerite de Bourgogne présidait aux tournois. Les temps fabuleux des chevaliers de la Table-Ronde renaissaient sous les frais ombrages de Lago Pesole, ce lieu de délices si chéri des princes de Souabe, ou dans les splendides salles du Castel Nuovo, le Louvre napolitain.
Martin IV, dans son ardent amour pour la France, n'eut rien de plus pressé que de réintégrer Charles dans ses fonctions de sénateur romain. Ce prince ingrat ne daigna pas prendre lui-même possession de sa dignité restaurée. Il envoya à Rome, en qualité de vice-sénateur, Guillaume de l'Etendard, l'un des chevaliers les plus braves, les plus dévoués à son roi, mais aussi le guerrier le plus féroce, le plus implacable qui ait jamais été inspiré par le fanatisme. Il est vrai que cet homme, principal auteur des violences, des cruautés dont le souvenir pèse sur la mémoire de Charles d'Anjou, traita la ville éternelle avec tant d'insolence et de rudesse, qu'il fallut se hâter de le remplacer par le légiste Jean de Lavena. Au lieu de faire oublier aux vaincus la honte d'avoir à se courber sous le joug d'un étranger, les vainqueurs ne cessaient d'exercer sur eux la plus insupportable oppression. La vengeance ne se fit pas longtemps attendre.
On se rappelle le mariage de Constance, fille de Manfred,
avec Pierre d'Aragon, .effectué malgré les menaces d'Urbain IV. Cette reine, qui se croyait des titres certains au royaume de Sicile, avait pressé son mari de revendiquer ses droits à l'héritage de ses ancêtres. Le roi d'Aragon avait cédé aux instances de son ambitieuse épouse. Il venait de terminer secrètement ses prépara tifs de guerre contre Charles d'Anjou, lorsque le 31 mars 1282, Jean de Procida, médecin gentilhomme, provoqua l'horrible massacre des Français, au bruit des cloches qui, au lieu de convoquer les' fidèles au pied des autels, sonnaient cette fois le tocsin de l'insurrection et conviaient le pays tout entier aux Vêpres siciliennes.
Cette révolution entraîna, sous un double rapport, lesconséquenees les plus graves. D'abord elle mit des bornes à l'extension de la domination française vers l'Orient, dans un moment où Charles Ier se préparait à reprendre Constantinople aux Paléologues. Puis ellefit tout d'un coupde la Sicile le centre de la politique de tous les Etats maritimes du golfe Hispano-Italien de la Méditerranée; elle modifia les relations des puissances européennes, fixa les Aragonais en Sicile, obligea les Français, qui voulaient être maîtres en Italie comme en Allemagne, à se tenir en garde contre l'Occident, et enfin allégea peu à peu le poids de la protection dont les rois de Naples accablaient le Saint-Siège.
Les Vêpres siciliennes produisirent aussi de notables changements dans la situation de l'Eglise. D'ordinaire, dans les révolutions siciliennes, Palerme, séjour des rois, centre de l'autorité politique, donnait l'impulsion. Mais,, pour amener un résultat, il fallait l'adhésion de la capitale commerciale et stratégique, et cette capitale, était Messine. Or, le 15 avril 1282, les Messinois se prononcèrent contre le gouvernement de Naples; les villes se constituèrent en républiques et se placèrent sous la suzeraineté de l'Eglise romaine. Martin IV n'accepta pas cette suzeraineté. Ce refus détermina l'explosion de la ligue aristocratique de Sicile, qui avait pris Dom Pedro pour chef et Jean de Procida pour intermédiaire. Le parle-
ment sicilien offrit la couronne au roi d'Aragon qui se trouvait alors sur les côtes d'Afrique, près de Constantine.
La Sicile cessa d'être la pomme de discorde des puissances maritimes. Charles d'Anjou avait été très-légitimement couronné roi. Le soulèvement des Siciliens contre lui avait le caractère formel d'une révolte, et l'acceptation du sceptre par Pierre d'Aragon, celui d'une usurpation. La sollicitude des papes prit dès lomune autre tournure; ils durent proléger les droits de Charles d'Anjou, dont ils désapprouvaient la conduite tyrannique. Il en résulta qu'ils furent presque tous d'accord dans leur manière d'agir à l'égard de la Sicile; ils ne purent néanmoins la ramener sous la domination de la maison d'Anjou. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que l'hostilité des nations occidentales, le refroidissement qui naquit entre l'Italie, la France et l'Espagne, firent abandonner la Terre-Sainte dans un moment où elle était vivement attaquée, et où elle allait devenir la proie de l'ennemi, si on ne dirigeait une formidable expédition contre l'Orient. Aussi, neuf ans après les Vêpres siciliennes, Ptolémaïs succombait; les villes les plus florissantes des côtes de la Palestine étaient changées en monceaux de ruines par les moslémites triomphants.
Charles Ier se trouvait à la cour pontificale qu'il ne quittait presque jamais depuis l'intronisation de Martin IV, lorsqu'il apprit le soulèvement des Palermitains. A celte nouvelle, son indignation ne connut plus de bornes. Les chroniqueurs nous le représentent rugissant comme un lion, les yeux enflammés de colère, l'écume à la bouche, mordant de ses dents irritées le sceptre qu'il tenait à la main. Il se fit immédiatement précéder dans les eaux du Phare de Messine par les comtes de Brienne et de Catanzaro; puis il partit lui-même avec la reine Marguerite de Bourgogne sur une galère magnifiquement pavoisée, à la tête d'une flotte formidable de deux cents vaisseaux destinés à la conquête de l'Orient, et d'une nombreuse armée composée de Français, de Provençaux, de Lombards, de Toscans, et même de mille Sarrasins de Lucéra. Mais, après d'inutiles efforts pour assiéger Messine, il se retira en Calabre. Il
reprocha au pape d'avoir refusé à dom Pedro les secours que ce prince lui avait demandés contre les Maures d'Afrique. « Nul doute, disait-il, que si l'Aragonais avait réussi dans une « si juste conquête, il n'aurait point tourné ses armes contre « la Sicile. Car enfin, c'était pour l'Eglise romaine qu'entraîné « par les vives sollicitations d'Urbain IV, il avait consenti à « combattre les sectateurs de Mahomet. » MarlinlV, louché de cette observation, proclama dom Pedro déchu de sa couronne héréditaire d'Aragon qu'il transporta à Charles de Valois, second fils de Philippe le Hardi.
Charles Ier, soutenu parla France, aidé par les subventions de Martin IV, reprit l'offensive; mais l'amiral Ruggerio de Lauria, l'instrument le plus actif et le plus puissant de la grandeur de Pierre d'Aragon, vainquit la flotte franco-napolitaine; et le prince de Salerne, Charles II, fils du comte d'Anjou, tomba entre les mains des Siciliens le 5 juin 1284. Charles Ier, sans êtreébranlô par ce douloureux échec, s'apprêtait à une nouvelle expédition qui devait le venger de tous ses désastres, lorsqu'il fut forcé de s'arrêter à Foggia. Sa dernière heure allait sonner. Par son testament, il laissa la succession des Deux-Siciles, ainsi que son comté de Provence, à Charles de Salerne, son fils ; et à défaut de ce prince, à Charles Martel, son petit-fils, qu'il avait désigné ainsi pour faire revivre la mémoire du plus intrépide champion du christianisme en France. Il nomma, par le même acte, le comte d'Artois, son neveu, curateur de Charles Martel, pendant la captivité de l'héritier du trône, et Jean de Monlfort, capitaine du royaume, sous le bon plaisir du Saint-Siège. Cedevoir royal accompli, l'illustre moribond ne songea plus qu'à son salut. Il expira, les yeux et les lèvres attachés avec amour sur la croix, dont il se jugeait le plus fidèle défenseur.
Sa veuve Marguerite de Bourgogne se retira dans son comté de Tonnerre, où elle avait fondé l'hôpital de Saint-Michel ; elle mourut dans les sentiments d'une piété fervente et dans l'exercice d'une inépuisable charité. « Le premier chevalier « du monde n'est plus, • s'écria Pierre d'Aragon en appre-
nant la mort de Charles d'Anjou. Il ne survécut lui-même que peu d'années à son rival. Martin IV finit ses jours dans le même temps, pénétré de douleur de la perte du frère de Louis IX.
Les successeurs de Martin IV, Honorius IV, Nicolas IV, Boniface VIII, soutenaient avec force les intérêts de la France. Ils avaient transporté à Charles de Valois la couronne d'Aragon, fief du Saint Siège. Mais dom Jaime, second fils dedom Pedro, avait résolu de faire annuler cette donation qui jetait une sorte de discrédit sur son titre royal et pouvait ébranler la fidélité de ses sujets. Dans cette persuasion, il s'adressa directement au fils de Charles d'Anjou, resté toujours prisonnier à Barcelone. Il lui proposa de lui abandonner la Sicile et de l'aider à la reconquérir, à condition que l'autorité apostolique levât l'interdit qui pesait sur lui et que Charles de Valois renonçât au titre de roi d'Aragon. Bonifacce VIII acquiesça volontiers à ces arrangements de deux races jusqu'alors inconciliables. Mais les Siciliens élevèrent au trône l'infant Frédéric, fils de dom Pedro. Par un étrange concours de circonstances, le nouveau roi de Sicile eut à combattre son propre frère dom Jaime devenu l'allié de son beau- père Charles-le-Boiteux. Celui-ci était retourné dans ses Etats, en laissant pour otages à la cour de Sarragosse ses trois fils, Charles Martel, Louis et Robert.
Dans le premier choc, malgré sa bravoure, Frédéric III faillit succomber; la maison d'Anjou serait rentrée triomphante en Sicile, sans la défection du roi d'Aragon. Après de nombreuses péripéties, un traité définitif fut conclu l'an 1302 entre les parties belligérantes, sous les auspices du Saint-Siège. La couronne sicilienne demeura à Frédéric III, sa vie durant seulement, avec le titre de roi de h Trinacrie, imaginé pour ne pas porter atteinte au droit de Charles II, qui conservait toujours le titre de roi de Sicile dont la possession demeurait réversible à ce dernier et à ses descendants directs, après la mort de Frédéric. Une telle transaction n'avait pas de bases solides; aussi Frédéric, marié à Eléonore, fille cadette de Charles II, dédaigna le titre singulier de roi de Trinacrie, et ne
tarda pas à s'appeler de son vrai nom. Il y eut alors deux rois de Sicile, l'un en deçà, l'autre au-delà du Phare de Messine ; voilà l'origine de cette expression : les Deux-Siciles.
Frédéric III, poète et législateur, fut l'homme le plus remarquable de la première dynastie aragonaise établie en Sicile. Il encouragea l'industrie, le commerce, la navigation, les sciences, les lettres, tous les efforts de l'intelligence humaine, et constitua une représentation nationale dans le pays. Il restaura les parlements périodiques fondés par les Normands, négligés par les Souabe, et abandonnés par Charles d'Anjou. Il leur donna une forme nouvelle, calquée sur les états d'Aragon. A l'exemple de ceux-ci, les états siciliens furent partagés en trois branches : le clergé,les barons et les députés des villes. Ce prince leur procura les seuls jours heureux qu'ils eurent au Moyen- Age. Ûes rois, descendants du grand dom Pedro et de Frédéric 111 : un Pierre, un Louis, un Frédéric-le-Simple, les deux Martin, une Marie d'Aragon, une Blanche de Navarre passèrent sur le trône comme des ombres. Nominalement exercé par un roi ou par un régent, le pouvoir appartenait tout entier àun petit nombre de familles qui versaient le sang à flots pour leurs querelles particulières. Pendant toute la durée du quatorzième siècle, les annales de la Sicile ne furent que la confuse histoire de la rivalité des Clermont et des Vintimille, des Palizzi et des Alagona, des Lana et des Perolla .
La situation précaire de la Sicile à cette époque l'aurait fait retomber infailliblement sous le joug de la dynastie angevine, si celle-ci avait su en profiter; mais, bien différent de leur ancêtre, les successeurs du conquérant n'avaient rien ni de son énergie puissanle, ni de sa dureté tyranique. Le trône héréditaire de Naples, conquis par Charles d'Anjou, resta à son fils Charles-le-Boileux; puis à son petits-fils Robert qui continua son aïeul, non pas avec la même gloire, mais avec un bonheur plus constant et unç adresse plus soutenue. L'établissement capétien, dont Urbain IV avaitjeté les premiers fondement, périt par l'administration déplorable de deux reines : Jeanne de Naples dans le midi, Marie de Hongrie dans le nord.
Mais, tandis que ces deux petites-filles du grand Charles d'Anjou souillaient son nom et compromettaient son œuvre chez les Apuliens et chez les Hongrois, Hedwige, mariée en 1386 au grand-duc de Lithuanie,LadislasJagellon, l'honorait en Pologne où elle contribua puissamment aux progrès de la civilisation chrétienne. Ainsi, depuis le frère de saint Louis, l'arbre capétien avait couvert de ses branches les Apennins et les Karpates, les îles de la Méditerranée et les bords de la Vistule.
Nous ne pénétrerons pas plus avant dans ces détails qui nous entraîneraient trop loin de notre héros. Contentons-nous de constater que la conquête du royaume de Naples par Charles d'Anjou fut l'un des événements posthumes les plus importants de la vie d'Urbain IV. C'est le point de départ de l'influence de la France sur l'Italie, et, conséquemment, sur la civilisation elle-même, dont Rome était, alors comme aujourd'hui, la plus haute expression. Sans doute, Charles d'Anjou se laissa aller aux pjus fougueux écarts de la vengeance et de la cruauté : le sang de Conradin crie contre son impitoyable vainquenr; mais, cela accordé, le frère de Louis IX n'en reste pas moins l'un des plus intrépides capitaines, l'un des princes les plus méritants d'une époque féconde en guerriers illustres et en grands rois. Par les calculs de sa politique, par les alliances qu'il a introduites dans sa famille, autant que par ses brillantes victoires, il a fait asseoir sa noble race sur les trônes de Grèce, de Hongrie et de Pologne. Bien plus, il a écarté de l'Occident une nouvelle invasion de l'Islamisme, moins aperçue, mais non moins réelle que les invasions si vaillamment repoussées par Charles Martel et par Jean Sobieski.
Portrait d'Urbain IV. — Son amour de prédilection pour la France et spécialement pour saint Louis. — Résumé de son rôle politique, religieux cl social.
Après de laborieuses explorations à travers les pages poudreuses des massifs in-folios qu'a produits l'érudition des Bénédictins, après des entretiens intimes et prolongés avec les actes et les écrits de tant de personnages dont on a évoqué les ombres, on sent le besoin de se recueillir encore pour revoir le portrait de celui qu'on a mis en scène. On veut contempler une dernière fois le héros qu'on aime et qu'on vénère.
Urbain IV, modèle accompli du Souverain Pontife, type par excellence du Vicaire de Jésus-Christ, sut toujours être doux, sans cesser un seul instant d'être fort. La force tempérée parla douceur, ce fut là en effet le trait distinctifde son caractère, où la grâce s'unissait admirablement à la majesté.
Son visage, fidèle miroir de son âme, était doué d'une beauté physique peu commune. Un air de mansuétude, de calme et de réflexion s'y mêlait, par un heureux accord, à tous les signes extérieurs qui dénotent la vigueur et la finesse de l'esprit.
Sa constitution délicate n'enlevait rien à l'énergie de sa volonté. Le long exercice de toutes les vertus avait communiqué à ses organes une fermeté invincible. Son corps était devenu comme impassible en présence des plus terribles épreuves. Ce courage, propre aux hommes d'une trempe extraordinaire, était d'autant plus héroïque, qu'il découlait d'une source surnaturelle.
Ce n'était pas seulement par une résistance intrépide que notre pape triomphait des obtacles, mais par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de Dieu. La piété vive et profonde, qui pénétrait son intelligence aussi
bien que son cœur, se reflétait comme un rayon du ciel sur son front. Combinée avec l'éclat du génie , avec l'expression de la bonté , elle complétait l'auguste et suave physionomie d'Urbain IV1.
Gracieux et bienveillant dans ses manières, on l'abordait avec confiance, on demeurait près de lui avec délices, on ne le quittait qu'à regret. Généreux et magnifique dans ses aumônes et ses fondations, il épuisait son trésor à prévenir ou à consoler les misères publiques ou privées. Ses royales largessps s'étendaient au loin, par delà les mers, jusqu'à Jérusalem où il restaurait une hôtellerie pour les pèlerins, et où il rachetait des troupes de captifs.
Indulgent et miséricordieux, sa première pensée, en ceignant la tiare, avait été de pardonner à ses ennemis qui expiaient leur crime dans les cachots. Il leur rendit les douceurs de la liberté, de la famille et de la patrie, Noble et touchante inauguration d'un nouveau règne, que celle qui se célèbre par l'oubli des injures!...
Plein de sympathie et de commisération pour toutes les infortunes, il versait des pleurs, comme autrefois les prophètes d'Israël, sur les égarements des princes et sur les malheurs des peuples. Cette tristesse se reproduisait dans ses bulles avec une remarquable exubéiance de tendresse et de sensibilité. On y voit en effet, avec émotion, quelle amertume inondait son âme, ses douleurs poignantes, ses mortelles angoisses, lorsqu'il considérait les désastres qui se succédaient, comme les jours, surtout en Italie et en Palestine.
Ce qui frappe avant tout dans les sentiments d'Urbain IV, c'est un véhément amour pour la France. Il connaissait tous les éléments de bien qui fermentent au sein de cette fille aînée de l'Église. C'était sur elle qu'il faisait reposer ses plus chères
1. Epist. Urbani IV ad Communitates, apud Collect. scriptorum amplissim. D. Martène, lom. II, p. 1253. On voit, dans cette lettre, avec quelle angélique ferveur Urbain IV, plein de défiance en lui-même, demande à l'univers des prières spéciales pour que Dieu l'éclairé ei le fortifie. Dieu exauça cette prière universelle, en lui donnant la force de poursuivre l'œuvre de Grégoire VU.
espérances; c'était d'elle qu'il recevait ses plus douces consolations. Aussi travailla-t il avec un dévouement affectueux à l'établissement d'une dynastie française sur le trône des Deux- Siciles.
« C'est dans votre royaume, écrivait-il à Louis IX, que « l'Église, affligée et fatiguée des autres royaumes, se repose t et respire... » Dans toutes ses correspondances avec ce pieux monarque, il épanche son cœur en un concert continu de louanges, de prières et de bénédictions à l'éternel honneur de la race des Franks. Il ne cesse de prophétiser, avec une magnificence de langage digne des beaux siècles de la littérature chrétienne, la mission civilisatrice de ce nouveau peuple de Dieu. Il le proclame avec enthousiasme fiancé à l'Église romaine et armé chevalier de la papauté1.
Urbain IV n'en régnait pas moins en père sur les autres portions de l'héritage de Jésus-Christ. Pour lui, la chrétienté toute entière ne formait qu'une immense famille, confiée à sa paternelle dictature, un empire sans frontières, sans distinction de races, dont il était le défenseur infatigable au dehors, et le juge incorruptible au dedans.
Pour la mettre à l'abri des ennemis extérieurs, il s'efforçait de lancer contre les profanateurs du divin tombeaules guerriers de la France 'chevaleresque. Il protégeait, au nord et au midi de l'Europe, la civilisation contre la barbarie lithuanienne et contre le fanatisme musulman, par les armées de la Pologne et de l'Espagne. Il luttait avec une sorte de noble acharnement contre les formidables Sarrasins de Manfred qui semblaient devoir détruire la nationalité italienne et faire de Rome une bourgade mahométane. Il cherchait à réunir en un seul corps les deux grandes fractions du christianisme, en renversant le mur de séparation qui, depuis plusieurs siècles, divisait les Grecs et les Latins.
t. 0 régis devotio voce praeconis collaudanda , et excellentium meritorum coruscatiooe coDspicua... Epist . Ùrbani IV, ad regem Francorum, apud Collecl. scriptorum amplissim., D. Martène, loco citato.
A cette époque où la religion était regardée comme la base de tous les trônes, les rois et les peuples apportaient aux pieds d'Urbain IV toutes leurs querelles, toutes leurs réclamations. Chacun était reçu avec sympathie, entendu avec bienveillance. Les souverains y plaidaient contre les évêques quelquefois plus forts que les têtes couronnées; l'épiscopat, contre les barons envahisseurs des biens du clergé; les seigneurs, contre tes^serfs révoltés ; les serfs, contre la tyrannique oppression de leurs maîtres. L'auguste médiateur rappelait les uns et les autres au souvenir de leur céleste origine et de leur immortelle destinée. Plus d'une fois, heureux paciûcateur, il ramena la concorde dans deux camps prêis à s'entr'égorger. C'est ainsi qu'il engagea les deux compétiteurs à l'Empire, Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille, à s'expliquer par leurs ambassadeurs devant la cour romaine. Il envoya également en Angleterre un cardinal-légat pour pacifier ce royaume en proie aux horreurs de la guerre civile.
Loin d'être absorbé par ce rôle pondérateur, Urbain IV donnait au gouvernement de l'Eglise tous les soins qu'aurait pu comporter un règne heureux et tranquille. Suprême dépositaire des intérêts de la religion, tuteur né du dogme, de la morale, du culte et de la discipline, foyer vivant de l'autorité spirituelle, centrede l'unité catholique, aucune de ces fonctions si étendues, si élevées, si délicates, n'échappait à sa vigilante activité ; il planait sur les deux mondes avec un calme imperturbable, avec une égale sollicitude, portant partout des regards de pontife, de docteur et de roi.
Certes, ce vaste ministère des papes n'était pas facile au milieu des passions fougueuses et brutales qui éclataient alors et qui menaçaient les fondements de l'ordre moral et social. Pour le seconder, Urbain IV avait des légions d'évêques, de moines et de saints, qui, répandus parmi toutes les provinces ecclésiastiques, déployaient, dans la diversité même de leurs vertus, et de leurs missions, celte variété dans l'unité qui constitue la beauté féconde, la souveraine majesté du christianisme.
Avec ce triple point d'appui, et les clés de saint Pierre pour levier, Urbain IV, à l'exemple des pontifes ses prédécesseurs, résolut le problème d'Archiméde; il a soulevé le monde et l'a transporté dans les voies du salut.