‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 31 sur 32 · Epist. Cicmenlis IV, apud Thes.nov. D. Martène, tom.II · texte numérisé non relu

Epist. Cicmenlis IV, apud Thes.nov. D. Martène, tom.II

à leurs devises et couleurs ; comme marque de magnificence, ils portaient au cou une grosse chaîne d'or. Le nouveau roi s'avançait majestueux et grave sur son grand cheval de bataille; on admirait la noblesse de sa contenance, la courtoisie de son geste, la mâle fierté de son regard. Mais l'enthousiasme fut extrême à la vue de la reine Béatrix portée avec tous ses jeunes enfants dans un char tapissé de velours bleu et parsemé de fleurs de lis d'or. Ce reflet de la splendide cour de France éblouit toute l'Italie, et le faste jusqu'alors si vanté des superbes Hohenstauffen fut vaincu à la face du Vésuve, comme leur puissance venait de l'être dans la plaine de Bénévent.

La nouvelle cour s'installa dans le caslel Capuano récemment bâti par Frédéric II. Charles se fit apporter, au milieu d'une grande salle, le trésor de Manfred renfermé dans celte citadelle. Dès qu'on eut vidé sur un riche tapis d'Orient les sacs remplis d'or monnoyé et ouvré, le roi demanda des balances. — « A quoi bon ces balances? » s'écria Bertrand des Baux en sautant à pieds joints sur les monceaux d'augustales et de sequins. — Il en forma trois tas au hasard, et dit hardiment : « Ceci est pour monseigneur le roi; ceci pour notre dame la « reine; ceci pour les chevaliers. » — Charles applaudit vivement à la saillie militaire du sire des Baux; pour le récompenser, il lui conféra, séance tenante, le comté d'Avellino, l'un des principaux fiefs du royaume.

D'autres promotions suivirent immédiatement celle-ci. Simon de Montfort devint comte de Nola; Jacques de Gantelin, duc de Popoli ; Guillaume des Porcelets, chambellan, gouverneur de Pouzzol; René de Beauveau, connétable de Sicile; Guillaume l'Etendard, maréchal du royaume. D'autres villes, d'autres châteaux furent également donnés à d'autres encore, l'élite de la noblesse champenoise : Gautier de Brienne obtint le titre du comte de Lecce, ancien apanage royal ; Jean de Joinville, celui de comte de San Angelo, où sa postérité se perpétua. Les nationaux ne furent pas oubliés dans la répartition des faveurs de la nouvelle dynastie. Les Sanseverini, les

Ruffi di Calabria se virent solennellement rétablis, les premiers dans le comté de Marsico, les seconds dans le comté de Cantazaro.

La bannière angevine, spontanément arborée, flotta des rives du Garigliano au Phare de Messine, et d'Agrigente au golfe de Manfredonia.il n'y avait pi us d'ennemis à combattre, ni de places à emporter, sauf la forteresse de Lucera, qui résistait encore. D'importants otages s'y étaient renfermés : c'étaient Hélène Comnène, veuve de Manfred, avec ses trois fils en bas âge, Béatrix, fille de ce prince, du premier lit, et la veuve de l'empereur grec Jean Ducas. Cette famille déchue s'enfuit au port de Trani, sur l'Adriatique, d'où elle espérait s'embarquer sur la flotte de Filippo-Cinardo, amiral de Sicile, et gagner les Etats de Michel, despote d'Epire. Mais elle fut livrée par le gouverneur de la ville à Charles d'Anjou qui la retint prisonnière dans le château de Nocera.

D'autres bannissements, des spoliations impitoyables , des supplices multipliés signalèrent encore, au millieu des fêles, l'apparition du nouveau gouvernement. Des murmures commencèrent à se faire entendre; ils redoublèrent à la vue des emplois du fisc, même les plus subalternes, envahis par d'obscurs protégés, et des vexations commises par eux avec tout l'orgueil, avec toute l'insolence de la conquête. Les mêmes hommes qui avaient aidé les prédécesseurs de Charles à exploiter le pays s'étaient empressés de lui offrir leurs services; ces chevaliers de finance, moitié légistes, moitié soldats, voués tout ensemble à la guerre et à la chicane, parcouraient la contrée dans un appareil militaire, allant de ville en ville, de bourgade en bourgade, pressurant les populations, et revenant au manoir royal, le mains pleines d'un butin recueilli sans mesure etsans merci. Le principal d'entre ces agents se nommait Gezzolino délia Marra, de famille noble et d'esprit avisé. Il avait fait le métier d'exacleur pour Manfred, il le recommença volontiers pour Charles d'Anjou.

A son instigation, le nouveau roi donna toute sa confiance

aux officiers fiscaux italiens. Les justiciers percevaient les contributions générales; les segreti levaient les droits d'entrée; les portulani gardaient les ports de la douane; les maestri di Zecca étaient les maîtres de la monnaie. Charles distribua ces places et d'autres encore à des indigènes qui, sous prétexte d'un devoir fiscal, exercèrent plus d'une vengeance personnelle. Il n'augmenta pas les charges publiques; il se contenta de les maintenir toutes, de les constituer d'une manière fixe, permanente ; il soumit à un retour périodique les impôts, les collectes exigées jusqu'à lui seulement dans des circonstances extraordinaires et pressantes. Il attacha à la couronne comme droit, comme prérogative avouée, les trafics, les monopoles particuliers inventés par les princes de la maison deSouabe. Ce rigoureux esprit de fiscalité régulière, introduit dans l'Italie méridionale, excita plus de plaintes et souleva plus de haine que le système de Manfred et que les incursions dévaslatrices des Sarrasins de Lucera1.

« 0 Manfred, s'écriaient les peuples dans leur irritation, tu t as été méconnu; nous te croyions un loup rapace, et tu étais c un agneau plein de mansuétude, comparé au maître qui, « par suite de notre inconstance, règne sur nous! » Ces doléances tardives parvinrent jusqu'au pape Clément IV; il se hâta de prévenir Charles du tort immense qu'il se faisait déjà dans l'opinion ; il ne lui épargna ni les reproches sur sa conduite politique, ni les remontrances sur les défauts de son caractère, et même sur l'emploi de ses journées. Mais, loin de se montrer réellement le restaurateur des temps heureux de Guillaume le Bon, le réparateur du gouvernement funeste des Frédéric et des Manfred, comme il l'avait juré dans son traité avec Urbain IV, Charles d'Anjou sacrifia ses serments aux insatiables suggestions de l'avarice et aux vues imprudentes de l'ambition.

Rien n'annonçait cependant une rébellion prochaine; l'énergie et l'activité de Charles paralysaient toute démonstration hostile; et malgré les symptômes d'insurrection, la puissance

Page 1