‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 7 sur 32 · Hinc Pomerania , Livonia , Prussia poscunt · texte numérisé non relu

Hinc Pomerania , Livonia , Prussia poscunt

Legatum eu jus provida vita foret...

Qualiter in tanto se gesscrit offîcio cur

Dicam, lœderet eoumerare nimis

Lites sedavit, pacem stabilivit, ab omni

Muueris excutiens accipieote manu.

Theodoricus Vallicoloris , in vitâ Urbani IV, apud Papir. Masson., folio 229.

avaient permis à plusieurs abus de se glisser dans le sein des chrétientés éparses de la Pologne, lorsque le légat Jacques Pantaléon vint, en 1248, convoquer un synode à Breslau , siège épiscopal delà Silésie1. Foulques, archevêque de Gnésen, s'y rendit avec sept autres prélats : Prandotha, de Cracovie ; Bogufald, de Posnanie; Thomas, de Breslau; Michel, d'Uladisleau; André, dePolck; Nanker, de Lébus; Henri, de Culm.

Depuis rétablissement du christianisme dans ces contrées, le carême commençaitdèsla Septuagésime. Un nombre considérable de fidèles n'observaient pas scrupuleusement ce jeûne anticipé. Leur négligence engendrait de fréquentes contestations entre les laïcs et les recteurs des paroisses. Le peuple voulait se conformer à la coutume des Occidentaux ; et les évêques se voyaient quelquefois obligés d'employer les censures ecclésiastiques pour maintenir dans leurs diocèses l'ancienne discipline. Jacques Pantaléon, en vertu de la juridiction dont Innqcent IV l'avait investi, examina mûrement si l'on devait, durant les trois semaines de la Septuagésime, conserver l'usage de prévenir l'ouverture du carême par les saintes tristesses de la liturgie et par des privations corporelles volontaires. Il n'y avait plus que les populations slaves qui, par suite de leurs relations avec l'Église grecque, commençaient le jeûne quadragésimal avant l'Église latine. Le légat décida , de concert avec les évêques, qu'à l'avenir les Polonais jouiraient de la permission d'user d'aliments gras jusqu'au mercredi de la Quinquagésime. Ensuite il demanda , au nom du

1. Infeslantibus Poloniam elhoicis barbaris, qui in Cracovias et Sandoinitia' provincins excursiones agebaot; ac pro innalâ adversus fidèles immanilate cœdibus et flammis obvia quœque miscere consueverant... Non immunes bello aliae Poloniœ partes fueruot. Cujavia enim à Swantopelko Pomeraniœ duce vastata, qui vario eventu magnis illatis acceptisque cladibus cum cruciferis bellum gessit. Ad quatn discordiam sopiendam, è quà plura religioni Christian» damna inferebant, Innoceotius Jacobum archidiaconum leodienscm legati munere auclum misit ut inducias, objecta' censurarum religione , adversis partibus tandiù obseryaodas indiceret, donec pro to'.à re componendà , imperia ponteficia excepissent...

Annales ecclesiaslici , auclore Odorico Ràynaldo, t. XIII, ann. 1247.

pape, le tiers des revenus ecclésiastiques pendant trois ans; et, pour réchauffer le zèle de la brave et généreuse nation des Boleslas et des Casimir, il raconta d'une voix émue les procédés tyranniques de Frédéric et la déplorable situation des États de l'Église; mais les pères du concile, quoique touchés des persécutions continuelles que les Césars allemands suscitaient contre la papauté, n'accordèrent que le cinquième des revenus. Jacques Pantaléon le fit parvenir immédiatement à Innocent IV par son coopérateur Golcfroid, pénitencier papal1.

Du palatinat de Breslau, lambeau de la Pologne échu depuis à la monarchie prussienne, Jacques Pantaléon passa en Livonie. Celte région de l'Europe septentrionale, située à l'est de la mer Baltique, entre l'Esthonie au nord et la Courlande au sud, avait déjà reçu ses premiers messagers de la foi : le moine Augustin Meinard; le saxon Berlhold, abbé de Citeaux; l'évéque Albert d'Apeldern, y avaient converti beaucoup d'habitants au christianisme. Ils n'eurent pas le bonheur de voir prospérer leurs efforts. Les Livoniens avaient l'humeur mobile. A la moindre occasion, ils recouraient à leurs anciennes pratiques superstitieuses; ils reprenaient les mœurs païennes de leurs ancêtres; et, comme le joug de la foi catholique les importunait, ils cherchèrent à s'en affranchir en allant laver dans les flots de la Duna le baptême qui les avait régénérés. Il fallait de prompts et vigoureux secours, si l'on voulait que le christianisme ne périt pas en Livonie, et que les fidèles restés dans ce pays sauvage ne fussent pas persécutés jusqu'à leur entière destruction. Ces secours furent donnés, grâce au zèle apostolique de Jacques Pantaléon ; en homme habile et actif, il assura , pour la défense des chrétiens et

t. In Poloniâ Jacobus leodiensis archidiaconus , aposlolicaî sedis nuncius, synodum apud Uvratisliviam indixit, in quâ, congregatis patribus, romauœ Ecclesiae urgenlissinias nécessitâtes ob Frcderici flagrantem lyrannidem in omnium oculis deCxit ; atque ïnnoccntii nomine , omnium ecclesiasticorum reddituram tertiam partem ad trienniumpostulavil; sed cùm res gravior et inloleranda visa esset, quinlam partem illi concedendam patres decreverunt...

Annales ecclesiaslici. Raynald, tom. XIII.

des églises, l'exislence des chevaliers du Glaive, ainsi nommés à cause de l'épée rouge dont ils ornaient leur blanc manteau. Les Livoniens non encore convertis tentèrent de chasser les ouvriers évangéliques et de déraciner les germes du catholicisme; ils échouèrent devant la ferme attitude du légat.

De la Livonie, Jacques Pantaléon propagea la foi sur presque tout le littoral de la Baltique, dans les bas-fonds marécageux, au bord des grands lacs, au milieu des forêts aquatiques, parmi les peuplades à demi païennes. Elles n'avaient point encore renoncé à la plupart de leurs habitudes barbares. On leur reprochait toujours des goûts sauvages, des mœurs grossièrement dépravées, le mépris de l'agriculture, la passion des armes et du brigandage portée jusqu'à la fureur. Il fallait leur apprendre à aimer Dieu et leurs frères, à mener une vie chrétienne, douce et calme au milieu des champs, à défricher et 'à cultiver la terre que leurs pères avaient achetée et fécondée de leur sang.

Le légat séjourna dans la Poméranie, entre le duché de Mecklembourg à l'ouest, la Prusse propre à l'est, le Brandebourg au sud , la mer Baltique au nord. L'idolâtrée régnait encore dans une grande partie de cette vieille contrée des Venèdes. On y adorait Perkunos, dieu de la lumière et du tonnerre, Pikollos, dieu des enfers, Potrimpos, dieu de la terre et des fruits. Les fêles de cette espèce de trinité présentaient l'appareil sinistre des sacrifices sanglants; on y offrait même des victimes humaines. Les forces élémentaires de la nature y étaient aussi déifiées : Karko paraît avoir été une divinité des aliments et des festins champêtres ; Pergubrios animait la végétation des herbes et du feuillage; Waisgantfios faisait flotter à hauteur d'homme la récolte du lin et du chanvre; Perlevenu aidait à tracer le premier sillon au temps des labours ; Perdoyt daignait accepter des pêcheurs un dîner en poissons dans une grange. Au culte de ces dieux rustiques, les Poméraniens mêlaient des superstitions sanguinaires. Ils punissaient de mort la négligence de ceux qui laissaient

5V JACQUES PAINTALÉOiN

s'éteindre le feu sacré entretenu danschaquccanton particulier. Ils infligeaient des peines cruelles à ceux qui ne vénéraient pas les animaux tels que les lézards, les grenouilles, les serpents. Ils traitaient d'une manière atroce ceux qui endommageaient les bois et les bocages. Leurs sanctuaires n'étaient que des places consacrées à l'ombre des chênes ou des tilleuls antiques. Jacques Pantaléon dispersa les restes de ce grossier naturalisme trop souvent souillé par des flots de sang; il confondit, dans des discussions publiques, les prêtres du paganisme qui avaient conservé une certaine influence sur les populations des campagnes.

Les chevaliers teuloniqucs, bien armés et bien équipés, établis en Prusse pour convertir le pays, secondaient puissamment le légat apostolique. Ils bâtissaient des forteresses pour assurer leurs conquêtes, et ils envoyaient, dans les contrées ainsi garanties, des colons qui peuplaient les villes. Depuis 1237, ils s'étaient accrus par la fusion des chevaliers Porte- Glaives de Livonie. Une simple voile de navire, dressée en forme de tente hospitalière, avait donné la première idée de l'institntiGm de ces frères de Sainte-Marie des Allemands, dont bientôt les princes du plus haut rang briguèrent l'honneur de devenir chefs. La devise de l'Ordre peignait à la fois son humilité et sa piété : « Mieux vaut être à la porte de la maison sainte, qu'habiter sous les tentes de l'impie. » On reconnaissait les chevaliers teutoniques à la croix noire cousue sur leur robe de laine blanche. Les grands-maîtres ajoutaient encore, par leur illustration personnelle peu commune, à la célébrité acquise parleurs phalanges religieuses et militaires. Elevés d'abord à la dignité de princes de l'Empire romain, ils avaient reçu de Frédéric II l'aigle impériale en leur blason. Le roi de France, mettant le comble à ces distinctions, autorisa ses officiers à ajouter, en mémoire de lui, deux fleurs de lys d'or à la croix de leur Ordre, insigne faveur précieusement conservée d'âge en âge.

Pendant que Jacques Pantaléon consacrait toute son activité

à l'administration, à la législation et à la constitution du pays, les chevaliers teutoniques, tenant à la main non seulement le glaive, emblème de la justice et de la puissance, mais la croix, signe de la clémence et de la rédemption, luttaient contre la rage fanatique des Prussiens. Ils traitaient avec bonté les vaincus qui se soumettaient spontanément à recevoir le baptême; ils visitaient les pauvres et les malades, les admettaient gratuitement dans leurs hôpitaux; ils avaientsoin des veuves et des orphelins dont les maris et les pères avaient succombé dans la croisade ; ils envoyaient les enfants qui montraient du talent dans les écoles de l'Allemagne, et' subvenaient, par de nombreuses collectes, à l'entretien de cette studieuse jeunesse. Malheureusement ils ne furent pas constamment fidèles à cette noble mission1.

Plus d'une fois les habitudes du soldat étouffèrent en eux les sentiments de l'apôtre. Un jour que tous les habitants d'an village étaient retombés dans le paganisme, le maître provincial des chevaliers teutoniques fit périr dans les flammes les prêtres idolâtres et leurs sectateurs. Tout le pays en fut profondément irrité ; il semblait qu'en une année on allait perdre tout le bien pour lequel depuis dix ans on avait combattu sans relâche. Jacques Pantaléon adressa d'énergiques remontrances aux chevaliers qui blessaient sans scrupule les droits des habitants et les tenaient sous le poids d'un despotisme vexaloire. Il s'appliqua surtout, conformément aux prescriptions d'Innocent IV, à empêcher que les nouveaux convertis fussent opprimés en qualité de serfs ou de vassaux.

Une guerre atroce que se faisaient depuis plusieurs années les chevaliers de l'Ordre tcutonique et Swantcpolk, duc de Poméranie, augmentait encore l'affliction du légat Jacques Pantaléon; elle portait un grave préjudice à la cause delà civilisation chrétienne dans l'Allemagne du nord. L'archidiacre prit la résolution hardie de reconcilier le duc de Poméranie

1 . Voigt, Histoire de la Prusse depuis les temps les plus anciens jusqu'à l'abolition de l'ordre leutonique , tom. II.

avec l'Ordre de Sainte Marie des Allemands. Conrad, landgrave de Thuringe, grand-maître de l'ordre, Henri de Wida, inaiire provincial de la Prusse, et le duc de Swantepolk, s'en rapportèrent pleinement à son arbitrage. Toutefois, l'affaire était grave et nécessita plusieurs entrevues. Enfin, la paix fut conclue dans la forteresse de Chrisbourg, le 7 février 1249. Les provinces de Poméranie, de Pogésanic, d'Ermeland ou Warmie et de Natangie ou Natangen , reconnurent la souveraineté des chevaliers teutoniques et promirent d'adopter définitivement le christianisme1.

Voici les principales dispositions de ce traité que rédigea le légat Jacques Pantaléon; il contient les bases de la constitution civile et ecclésiastique d'une partie de l'Europe centrale au treizième siècle2.

I. On accorda aux néophytes le droit d'acquérir des propriétés par toutes les voies licites, de les posséder pour eux et pour leurs enfants légitimes, et de disposer librement de leurs biens, meubles et immeubles, par testament, avec cette restriction : Si quelqu'un léguait une portion de sa propriété immobilière à une église ou à une personne ecclésiastique , celle-ci serait obligée de vendre dans le cours de l'année le bien immeuble aux héritiers du défunt et de ne garder pour elle que le prix de la vente ; sinon l'Ordre teutonique conserverait le droit de confisquer, à l'échéance de l'année, le fonds légué et non vendu. Comme les chevaliers formaient une communauté religieuse et militaire , et qu'ils ne possédaient toute la Prusse que comme un fief de l'Église romaine , ils ne croyaient pas pouvoir permettre que ce pays passât dans le droit seigneurial d'une église particulière ou d'une personne ecclésiastique, sans l'assentiment exprès du Souverain Pontife. En acceptant cette clause, les néophytes reconnurent aux chevaliers , dans ces sortes de ventes ,

1. Jaeobus, archidiaconus Icodicnsis, apostolicus nunlius et legalus, qui in romaoum poulifleeni postcà promotus, iu Prussiâ venions alrox bcllum undceim annis inler Swanlopclkonem, Pomcraniae ducem, et cruciferos fralrcs gestum intercipit, et per œquas coudiliones paeem perpeluaro ordiuat, quœ à parle unique fuit deinceps ctcuslodita, ctservala. Longinus, llisloria Polon., lib. VII, apud Annales eccUsiast., auctore Odorico Raynaldo tom. XIV.

2. Voict, Histoire de la Prusse depuis les temps les plus anciens jusqu'à l'abolition de l'ordre leutonique , loco citato.

le droit de préférence, à prix égal; les chevaliers, de leur coté, promirent de n'empêcher d'aucune manière qu'on en offrit la juste valeur.

II. Peu avant l'arrivée de Jacques de Troyes, une terrible contagion avait ravagé les territoires qui appartenaient à l'Ordre teutonique ; une des tristes conséquences de ce fléau fut l'apostasie d'un grand nombre de néophytes , qui cédèrent aux instances des prêtres païens et se plongèrent dans le culte idolâtrique , sans abandonner complètement le christianisme. Les vides que la peste avait faits dans la population prussienne ne purent être comblés uniquement par des Allemands ; l'Ordre fut obligé d'accueillir des colons polonais. En conséquence, le légat statua que les néophytes ne vendraient leurs biens meubles ou immeubles qu'après avoir pris, sous une caution proportionnelle, l'engagement de ne point s'enfuir chez les idolâtres ou chez les ennemis des chevaliers.

III. A la mort du père d'un néophyte, le premier héritier sera le fils survivant, ou la fille qui n'a jamais été mariée, ou bien l'un et l'autre. A leur défaut, l'héritage passera au père ou à la mère du défunt, ensuite aux petits-fils, puis aux cousins. Les néophytes adoptèrent d'autant plus volontiers cette disposition législative que, jusqu'alors, leurs coutumes n'admettaient au droit de succession que les fils à l'exclusion des filles et des, frères. Us consentaient donc spontanément à ce que les immeubles de celui qui mourrait sans laisser aucun des héritiers susdésignés, fussent dévolus à l'Ordre teutonique ou aux seigneurs des districts qu'ils habitaient. Il en sera de même des biens meubles, à moins que le propriétaire n'en ait disposé autrement pendant sa vie.

IV. On permit aux néophytes de conclure librement et à leur choix des mariages légitimes , d'embrasser la carrière cléricale , et d'entrer en religion. Les rejetons de race noble reçurent l'honneur de porter le baudrier ou ceinturon militaire. On concédait aux néophytes toutes les libertés personnelles, tant qu'ils demeureraient fidèles au Christianisme, soumis à l'Église romaine et obéissants envers le grand -maître et les chevaliers de l'Ordre teutonique; mais les habitants d'une contrée devaient, en masse et individuellement, perdre ces franchises, s'ils retournaient aux croyances païennes.

V. Jacques de Troyes demanda aux néophytes quelles lois civiles

ils voulaient adopter, quels tribunaux séculiers ils choisissaient; les néophytes exprimèrent le désir de suivre la jurisprudence et d'adopter l'organisation judiciaire des Polonais. L'Ordre teutonique y consentit ; cependant on abolit pour les nouveaux chrétiens l'épreuve du 1er chaud. Conformément aux ordres du légat, on déclara nul et de nulle valeur tout ce qui, dans une loi quelconque, serait contraire à Dieu, à l'Église romaine et à la liberté chrétienne. Les chevaliers s'engagèrent, pour leur part, à ne jamais déposséder les néophytes sans motifs et sans une sentence juridique1.

VI. Les néophytes , surtout ceux de Poméranie, de Warmic ou Ermeland et de Natangie ou Natangen, apprirent de la bouche. éloquente et persuasive de Jacques de Troyes que tous les hommes sont égaux d'origine et de nature, que le péché seul fait des esclaves, que tout homme libre, dès qu'il commet le mal, tombe sous le joug du démon. Aussi les néophytes promirent-ils solennellement de ne plus observer désormais les usages païens pour la sépulture des morts, mais d'ensevelir également les nobles, le menu peuple et l'esclave dans le cimetière commun, suivant le rit catholique.

VII. Les néophytes promirent de ne plus offrir de libations à l'idole de Kurko qu'ils avaient coutume de fêter une fois l'an après la récolte des fruits, ni d'autres sacrifices aux fausses divinités; de ne plus avoir de ces imposteurs qu'ils nommaient Talissons et Ligastons , sorte de prêtres païens qui , dans les funérailles , louaient les morts de tous les crimes qu'ils avaient commis pendant leur vie, et qui, les yeux élevés vers le ciel , s'écriaient qu'ils voyaient le défunt ou la défunte traverser les airs et passer dans un autre inonde, à cheval, revêtu d'une brillante armure et entouré d'un cortège magnifique. Dans certaines contrées, les femmes se brûlaient elles-mêmes, comme celles des Indiens, sur la fosse de leurs maris. Dans d'autres, on livrait aux flammes le cadavre des morts. D'autres enterraient avec leurs chers défunts des animaux , des armes et d'autres objets précieux. Les nouveaux convertis renoncèrent pour eux et leurs descendants à toutes ces pratiques superstitieuses.

t. Si la Prusse, comme tant d'autres, a commence par être un fief de f Eglise romaine, elle ne doit pas s'en étonner : le héros le plus célèbre, avant de conduire des armées à la victoire, a été enfuit au maillot; peut Ô!rc même, depuis 18 siècles, s'il y a eu des nations avortées, c'est qu'elles ne sont pas demeurées assez longtemps sur les genoux et dans les bras de cette féconde mère, de cette graude nourrice des nations chrétiennes.. . Borbàcher, Histoire de l'Eglise ca~ Iholiquc, L XV11I, p. 630.

VIII. Les néophytes promirent, quant au mariage, de ne plus prendre, à l'avenir, deux ou plusieurs femmes, mais de se contenter d'une seule qu'ils épouseraient en présence de témoins, après des publications de bans faites préalablement dans leur église paroissiale respective. Ils s'engagèrent à ne plus vendre leurs filles à un époux, et à ne plus acheter de femmes pour eux ou pour leurs fils. Ils jurèrent qu'à l'avenir nul d'entre eux n'épouserait sa belle-mère, la femme de son frère ou une parente au quatrième degré , sans une dispense expresse du pape ; et qu'aucun enfant n'aurait droit d'hériter, s'il n'était issu d'un mariage contracté selon les prescriptions de l'Église romaine.

IX. Il fut statué que nul, sous aucun prétexte, par lui-même ou par un autre , n'exposerait son fils ou sa fille , ne les tuerait publiquement ou secrètement , ou ne les ferait mettre à mort par un autre, d'une manière quelconque. Chaque famille promit de porter à l'église, pour y être baptisés, c'est-à-dire plongés trois fois dans l'eau naturelle, les enfants immédiatement après leur naissance ou dans le délai de huit jours, et de leur faire administrer le baptême d'urgence par un chrétien, quelconque en cas de danger. Une foule de nouveaux-nés étant demeurés .sans baptême faute de prêtres et d'églises, les néophytes s'engagèrent à les faire baptiser, selon le rit prescrit, dans l'espace d'un mois, de peur qu'ils n'eussent le malheur d'être privés de la vue de Dieu. Ils consentirent à ce que les parents qui ne feraient point baptiser leurs enfants dans le délai fixé, ou les adultes qui refuseraient opiniâtrement le baptême, fussent condamnés à la confiscation de leurs biens, et à être transportés, vêtus d'une casaque, au-delà des limites des pays catholiques1 .

X. Les Poméraniens promirent de bâtir treize églises avant la Pentecôte prochaine ; les Warmiens en promirent six dans le même délai; les Natangiens , trois. Toutes devaient être pourvues d'ornements, de vases sacrés, de livres liturgiques et de tous les objets nécessaires au service divin. Les habitants des villages, auxquels serait assignée une église paroissiale, devaient s'y réunir pour célébrer les offices religieux et pour recevoir les sacrements. Les néophytes s'obligèrent aussi à construire des églises dont la beauté, digne de la présence réelle de Jésus-Christ, leur fit oublier les

i. Voigt, Histoire de la Prusse depuis les lemps les plus anciens jusqu'à l'abolition de VOrdre leulonique, loco citato.

forêts sacrées où naguère ils adoraient les idoles. Ils consentirent à ce que les chevaliers , si les églises promises n'étaient construites au temps convenu, prélevassent sur chacun des nouveaux convertis une contribution proportionnée à sa fortune, même par voie de contrainte. L'Ordre teutonique s'engagea de son côté à pourvoir, dans l'année, les églises et les curés, de dotations suffisantes. Chaque église devait avoir pour l'entretien d'un prêtre huit arpents de terre, la moitié en terre labourable, l'autre en bois de haute futaie ; en outre, la dîme de vingt pièces de terres, deux bœufs de labour, un cheval et une vache. L'arpent mesurait trente journaux à cent quatre-vingt verges carrées. Si la dîme n'était pas encore disponible à l'arrivée du prêtre, les chevaliers promettaient de lui fournir du grain, de la bière pour trois personnes, des fourrages pour le cheval, et les semences nécessaires à la culture des champs jusqu'à ce que la dîme put être levée. Les offrandes des fidèles et les dons faits à l'église devaient appartenir au prêtre. L'Ordre s'engagea , en temps de paix et de prospérité, à augmenter le nombre des églises et de leurs domaines dans les deux tiers des territoires qui devaient leur écheoir en partage.

XI. Les néophytes jurèrent de mettre en pratique les commandements de l'Église, d'observer les jours de jeûne et d'abstinence, de ne pas vaquer à de gros travaux les dimanches et les fêtes, de se confesser au moins une fois l'an à leur propre curé, de communier à Pâques, de se conduire en tout d'après les enseignements de zélés ecclésiastiques et de fidèles chrétiens. De leur côté, les chevaliers teutoniques qui avaient, durant la lutte, pris des mesures non seulement pour raffermir leur puissance, mais encore pour propager la morale du catholicisme , devaient seconder l'administration spirituelle et temporelle de toutes les paroisses de la Prusse.

XII. Les néophytes promirent pour eux et leurs successeurs, en retour de la liberté qu'on leur accordait et des faveurs dont ils étaient l'objet, de payer la dîme annuelle et de l'apporter eux-mêmes dans les granges de l'Ordre teutonique; de respecter les dignitaires et les droits des chevaliers ; de n'entrer ni secrètement ni publiquement dans aucun projet de trahison contre ces ardents défenseurs de l'Eglise; de s'y opposer s'ils le connaissaient, ou de le dénoncer à qui de droit. Enfin, les néophytes promirent de prendre part à toutes les expéditions des chevaliers teutoniques, bien et dûment équipés et armés, suivant les moyens de chacun. En revanche, l'Ordre s'o-

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m bligeait à racheter ceux des néophytes qui tomberaient entre les

mains des païens ou au pouvoir d'autres ennemis durant ces expéditions.

Par ce pacte fondamental, Jacques Pantaléon contribua efficacement à la consolidation du christianisme clans l'Allemagne du nord. Son prédécesseur, Guillaume de Modène, avait tracé la circonscription des diocèses prussiens et avait fait signer, le 4 juillet 1243, un acte pontifical conforme à son plan.

Le premier diocèse devait être formé par le pays de Culm, limité par la Vistule, la Dnvens et l'Ossa, en y comprenant toutefois le territoire de Lobau, le Sassenland et la contrée environnant Gilgenbourg.

Le second diocèse, celui de la Poméranie, devait embrasser le pays circonscrit par l'Ossa, la Vistule et le lac de Drausen, s'étendre jusqu'à la Passarge et renfermer les deux îlots de la Vistule : Quidin et Zanthis.

Le troisième diocèse, celui de Warmie ou d'Ermeland, devait être borné à ljouest par le Frische-Haff, au nord par la Lipsa, au sud par le lac de Drausen, en remontant la Passarge ; et, à l'est, s'allonger jusqu'aux frontières de la Lithuanie.

Le quatrième diocèse, celui de Samland, devait se composer des pays non conquis encore à la foi, et comprendre le territoire limité à l'ouest par la mer Baltique, au nord par le Mémel, au sud par le Prégel ; et, vers l'est, par les frontières des Lilhuaniens2.

Dans l'année 1245, Guillaume de Modène était retourné à la cour d'Innocent IV. Mais, plus l'autorité de ce légat avait été grande dans les affaires de tout le Nord, plus son influence avait été profonde sur l'organisation religieuse et civile de la Prusse, de la Livonie, de la Courlande et de l'Esthonie; plus il devenait urgent de consolider les nouveaux diocèses, créations encore vacillantes, plus il importait que le pape envoyât un homme qui pût achever l'œuvre, en y apportant le même

1. Rorbacher, Histoire universelle de l Église catholique, lom XVIII.

2. Goschler, Dictionnaire encyclopédique de la Théologie catholique, tome XIX, article Prusse.

zèle, la même intelligence, la même énergie, plus il était essentiel que les nouveaux évêques de Prusse eussent un nonce apostolique capable de parler, de décider en leur nom dans les questions si difficiles du partage des terres et de l'organisation générale du pays. Le souverain Pontife avait chargé de celle grave mission Jacques Panlaléon à qui son expérience et son savoir, sa modération et sa fermeté avaient valu une immense autorité et la faveur spéciale d'Innocent IV.

Tandis que Jacques Pantaléon s'occupait activement d'assurer le triomphe de la civilisation chrétienne dans l'Allemagne du nord, Frédéric II, déclaré déchu, lui et ses adhérents, paraissait vouloir braver la sentence de déposition. Sa fureur ne connut plus de bornes, lorsqu'il vit Parme se déclarer contre lui et l'empêcher de se diriger en armes contre Lyon. Les habitansde cette ville rebelle s'étaient saisis de Thadée de Suessa, le plus fidèle de ses ministres, et l'avaient coupé en morceaux. Des chagrins plus cuisants accompagnèrent cette douloureuse perte. Enzio, roi de Sardaigne, fils naturel de Frédéric, était tombé entre les mains des Bolonais, à la suite d'une bataille. Un autre de ses enfants naturels, Frédéric d'Antioche, mourut dans le même temps. Les blessures du cœur envenimaient les plaies de l'orgueil. Frédéric II avait perdu sa troisième femme, Isabelle d'Angleterre. Son fils Conrad , roi des Romains, était en âge ^e se marier. L'Empereur déchu demanda pour lui-même la fille du duc d'Autriche; pour Conrad, l'héritière de Provence. Les deux princesses repoussèrent avec horreur l'excommunié et son fils. Accablé de ce dernier coup, l'inconsolable monarque versait des larmes amères; il parcourait son royaume sans but, sans raison, en vieux chevalier errant. Ce qui le rendait surtout odieux, c'est que ce vieillard, ivre d'amour, s'enivrait aussi de sang. Des châtiments terribles frappaient tous ceux qui se prononçaient contre lui; il soupçonnait de tous côtés des trahisons. Pierre des Vignes, son habile chancelier, qui nous a laissé tant de lettres de l'empereur et tant d'invectives contre le pape, devint la victime des ac-

cusntions les plus fausses et se brisa la tôle contre les murs du cachot où on l'avait précipité. Ces catastrophes, qui abreuvèrent d'amertume les dernières années de Frédéric II, lui inspirèrent peut-être les bons sentiments qu'il fit paraître aux approches de la mort. Il expira, plein de repentir de sa vie passée et de crainte d'une vie future, le 13 décembre 1250. Autour de son lit funèbre, dressé à la hâte dans le château de Fiorentino, il n'y avait que quelque serviteurs, un enfant, une femme, un prêtre; c'étaient : Manfred, prince de Tarenle, le plus jeune, le plus illustre de ses bâtards; Bianca Lancia, la mère de Manfred , dont l'union fut, dit-on, légitimée dans ce moment suprême; Berardo, archevêque de Païenne, qui lui donna l'absolution.

De chauds partisans et de violents détracteurs ont prodigué, sans modération, l'injure ou la louange à Frédéric IL Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que toutes les faveurs de la fortune, du talent et des circonstances semblaient appeler ce prince à devenir le chef d'une nouvelle maison impériale; mais tandis que l'honneur, la conscience, la certitude de rétablir la prépondérance des chrétiens sur les musulmans le réclamaient en Orient pour une croisade qui, entreprise à temps, pouvait le mettre en possession de l'Egypte et de Jérusalem, et l'élever au rang des plus grands bienfaiteurs de la catholicité, Frédéric Il se perdit dans les intrigues d'une politique égoïste et dans de vains efforts pour entraver l'action du saint Siège. Il laissa échapper le moment favorable qui, d'un seul coup, lui assurait les glorieux avantages que ne devait jamais lui procurer son étroit et faux système de promesses méconnues et de serments violés1.

A la nouvelle de la mort de Frédéric IL le Souverain Pontife s'était applaudi de voir ainsi terrassé celui qu'il appelait l'implacable ennemi du Saint-Siège, le tyran des peuples. « Que les cieux et la terre se réjouissent, s'ccria-t-il dans sa « lettre à tous les archevêques, évoques, abbés, prieurs

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