‹ Histoire du Pape Urbain, IV, 1185-1264Chapitre 6 sur 32 · Canonicum post hœc suscepit et Archilevilam · texte numérisé non relu

Canonicum post hœc suscepit et Archilevilam

Lugdunum lanli noverat acta viri.

Theodoricus Vallicoloris, in vild Urbani IV} apud Papir. Masson; folio

Les débats qui remplirent les trois sessions du concile prouvèrent avec la plus éclatante évidence que Frédéric avait particulièrement mérité les peines canoniques les plus rigoureuses par quatre sortes de crimes : le parjure, le sacrilège, l'hérésie et le défaut de fidélité au saint Siège, en qualité de feudataire. Thadéede Suessa, chef du conseil impérial, esprit ingénieux, homme actif et intelligent, surnommé chevalier docteur dans l'étude des lois, s'épuisa en subterfuges pour la défense de son maître ; mais toute son éloquence, digne d'une meilleure cause, ne put justifier l'empereur. Ne voyant plus d'autre ressource, il en appela, au nom de Frédéric, au futur concile universel. « Thadée, répliqua le pape, il suffit du concile « présent composé d'illustres personnages , tous venus « des divers pays du monde chrétien. On ne saurait imputer « l'absence des autres qu'aux violences de votre maître. Il « n'est donc pas juste de retarder la sentence de déposition t qui doit être prononcée contre lui, d'assurer un avantage « nouveau à sa mauvaise volonté, sans que personne puisse rien « gagner à sa duplicité. » Puis, récapitulant tous les griefs qu'il avait contre l'empereur, Innocent IV finit par ces terribles paroles :

« En vertu du pouvoir de lier et de délier queJésus Christ « nous a conféré en la personne de saint Pierre, s'écria- t-il, « nous déclarons Frédéric destitué de ses honneurs et de ses « dignilés pour s'être rendu indigne, par ses crimes, du pou- « voir suprême ; et, par conséquent, déchu de l'empire et de « ses royaumes ; nous absolvons et libérons, à perpétuité, de « leur serment tous ceux qui lui ont juré fidélité; nous défen- « dons, sous peine d'excommunication, de lui obéir en quoi t que ce soit, de lui prêter aide, protection ou faveur ; enlin, t nous ordonnons à ceux qui, dans l'empire, jouissent du droit « électoral, de procéder librement à l'élection d'un autre em- « pereur ; quant au royaume de Sicile, nous y pourvoirons t avec le conseil de nos frères. »

La plupart des évoques souscrivirent à cette terrible sen-

tence; mais les ambassadeurs impériaux demeurèrent pendant quelque temps frappés de consternation. Thadée de Suessa, pourpre d'indignation, sortit à leur tête, en proférant ces mots : « Jour de courroux, jour de calamité et de misère ! » L'empereur apprit, en se rendant de Vérone à Turin, le nouvel anathême qui venait d'être lancé contre lui. Pâle, tremblant de colère : « Le pape, dit-il aux barons de sa suite, prétend m'avoir privé de mes couronnes; où sont-elles ?... » Ouvrant alors les écrins précieux qui les renfermaient, il s'en approcha à cause de sa vue faible, les contempla longtemps, puis s'écria ; « Voyez si elles sont perdues? » Ensuite, les plaçant toutes deux sur sa tête rousse et chauve, il se releva, les yeux étincelants : « Jamais, dit-il, non jamais on ne les arrachera de ce front, sans que le sang coule à flols... »

En face de la lutte mortelle qu'un pareil arrêt devait nécessairement entraîner, Innocent IV proclama qu'il était prêt à affronter le martyre pour soutenir la volonté du concile; afin que les cardinaux se souvinssent de cette espèce de testament solennel, il leur donna à cette occasion le chapeau rouge; cependant ils ne s'en servirent pour la première fois qu'un an plus tard, lors d'une entrevue entre le pape et Louis IX. Ainsi finit ce fameux concile où Jacques Pantaléon se distingua comme canonisle et comme théologien, surtout dans les conférences particulières qui remplissaient les intervalles des sessions1.

Des historiens prétendus libéraux ont critiqué amèrement la sentence de déposition portée contre Frédéric IL Ils auraient dû, avant tout, dans l'examen de celte foudroyante sentence, laisser de côté les principes et les idées de notre temps et se rappeler ceux du moyen-âge. Dans quelle situation se trouvait l'empereur? Il était resté sous le poids de l'excommunication; au lieu de réparer ses torts et de chercher par un repentir sincère à mériter son absolution, il s'était livré à de

f. Don Calmet, Histoire ecclésiastique cl civile de Lorraine, lome II, page 115.

nouveaux excès. Or, dans ce cas, le pape était autorisé par la législation générale des États chrétiens, et spécialement par la loi germanique, à priver l'empereur de ses titres, de ses honneurs et de sa dignité. Innocent IV en usa, dans le plein exercice de son pouvoir, au concile de Lyon ; personne, ni les évêques, ni les ambassadeurs, ni les clercs, ni les laïcs, ne lui en contestèrent le droit. Thadée lui-môme, ce chaud et éloquent défenseur de Frédéric, n'éleva aucun doute sur ce point; il fit môme l'aveu implicite de la compétence du tribunal, par un appel à un concile plus général. Que le souverain pontife ait prononcé seul la sentence sans l'approbation des pères du concile, peu importe ; l'objection qu'en ont tirée Fleury et Bossuet, fut-elle fondée, n'est d'aucune valeur, puisque le pape agissait d'après un droit qui lui appartenait et que Bossuct lui-même a reconnu. D'ailleurs elle ne repose sur aucune preuve. L'assentiment unanime des évoques, au contraire, est rapporté par plusieurs auteurs contemporains1.

La lutte longue et acharnée que les papes soutenaient tout à la fois pour l'indépendance nationale et pour la civilisation chrétienne, les contraignit souvent à frapper de fortes contributions sur les peuples catholiques. Chassés de leur capitale, dépouillés de leurs possessions territoriales, assaillis de demandes qui leur arrivaient de toutes les parties du monde, il leur fallait pourvoir à la subsistance d'un nombreux clergé, indemniser leurs auxiliaires des pertes essuyées dans la défense du saint Siège et fournir l'argent nécessaire aux armées pontificales. Pour subvenir à ces dépenses considérables, les papes n'avaient que les offrandes spontanées des fidèles et les taxes prélevées sur les bénéfices ecclésiastiques. InnocentlVse trouvait donc dans la plus grande pénurie pécuniaire : la guerre et les confiscations avaient presqu'entièremenllari la source de ses finances; il était obligé de soutenir, autant que possible, ses fidèles partisans d'Allemagne et d'Italie contre les Hohenstaufen. Dans cette triste situation, il envoya son chapelain Jacques •. Jager, Histoire de l'Eglise catholique en France, tome IX, livre ixxx.

Panlaléon en Allemagne i, afin d'en lirer des secours pécuniaires et pour mettre un frein aux entreprises tramées par la faction tudesque contre la papauté. Le sceptre de l'Empire était alors disputé par des rivaux irréconciliables : par le gibelin Philippe de Souabe , fils de Frédéric Barberousse, et le guelfe Othon IV, de la famille de Brunswick ; par Ûtbon et Frédéric II; par Conrad TV, duc de Souabe, et Guillaume, comte de Hollande. Les partisans de la maison impériale de Souabe, irrités de l'influence qu'exerçait le légat sur les princes de la confédération germanique, lui dressèrent des embûches. Quelques chevaliers afîîdés se saisirent de lui, le dévalisèrent, l'accablèrent d'outrages et le jetèrent en prison. Dans la suite, Jacques Pantaléon, parvenu au pontificat suprême, se trouvait en position de se venger; mais, à l'exemple du divin Crucifié, il pardonna généreusement à ses persécuteurs, ainsi qu'il le raconte lui-môme dans une lettre au prieur des Dominicains du diocèse de Trêves :

« Dans l'ornement du souverain pontife, dit-il, nulle pierre « précieuse ne brille avec plus d'éclat que l'humilité, reine « de toutes les vertus , resplendissante enlre toutes les cou- « ronncs des justes, la plus agréable et la plus méritoire « aux yeux de la divine Majesté. La bonté du céleste Agneau « nous a rendu si aimable cette vertu, l'honneur du ciel « et de la terre, elle Ta tellement imprimée dans nos sen- « timents avec les marques d'une charité sincère, que nous « retranchons de notre cœur toutes les épines de rancune « qui auraient pu y croître, et que nous y établissons, sur « les bases les plus solides, l'amour de ceux quiont affligé « notre innocence par des calomnies et bien des fois par de « graves dommages. En effet, à une époque où notre pré- « décesseur Innocent IV , d'heureuse mémoire , résidait à

1. Sane tune lemporis quo felicis recordationis Innocentius papa praedecessor noster Lugduni manebat , nos qui archidiaconatûs leodiensis oflicio eodem tempore fungebanmr, de speciali mandate- ad parles Allemanniaj pro quibusdam Eeclesiae Romans negociis aeeedentes...

Epist. UrbanilV, Annales ecclesiastici, auctore Odorico Raynaldo, tom.

Lyon où nous remplissions nous-même les fonctions d'archidiacre de Liège, nous reçûmes la mission spéciale d'aller en Allemagne pour y régler les affaires de l'Eglise romaine. Quelques chevaliers, Herman-le-Vieux, Hermanle-Jeune, Conrad et Evrard, accompagnés d'autre complices, tous du diocèse de Trêves, s'emparèrent de notre personne, nous enlevèrent nos chevaux, notre argent et tous nos bagages ; puis ils nous firent mettre en prison. C'est à la protection de la très clémente Reine des cieux que nous devons notre délivrance.

t Nous avions déjà depuis longtemps accordé l'absolution au plus âgé de nos persécuteurs. Les autres, touchés de Dieu, nous ont informé, avec beaucoup de repentirdu passé, qu'ils étaient prêts à réparer le tort qu'il nous ont causé dans nos biens et l'outrage qu'ils ont fait subir à notre honneur. Comme ils ne peuvent se transporter en notre présence, ils nous supplient de nous servir de votre ministère pour les absoudre. Elevé par la divine Providence à la sublime, mais redoutable dignité dont nous n'étions pas digne, et qui nous oblige à aimer nos ennemis et à les secourir, nous vous commettons pour lever l'excommunication qui pèse sur eux ; après quoi, vous leur déclarerez que nous leur remettons entièrement la peine due à leur conduite injurieuse, et que nous les tenons quittes de la restitution de ce qu'ils nous ont enlevé ; toutefois, vous leur enjoindrez de ne plus se rendre coupables, à l'avenir, de pareilles violences». »

Le bruit des luttes entre Rome et l'Allemagne avait traversé les mers et contristait profondément les chrétiens de la Palestine ; ils désespéraient de voir arriver les secours promis

1. Gemma nulla splendidior in summi pontificis ornatu geritur, quàm sil lmmililas regiaa virtutum omnium, et corooa prœfulgida electorum, necnou divinœ gratissima majestalis oculis, et perpétua mcritoria claritatis. Hanc et enim cœli decus et terrée decorem cœlestis A gui bcnigoilas ità nobis per suam gratiam amabilem reddidil, et nostris affectibus cum sineerœ caritatis insiguis alligavit, quùd spinam omnis odii, seu raucoris, à corde nostro praecidimus.... Epiât. Urbani, Annales ecclesiaslici, auctore Odoiuco Raynaldo, tome XIV.

depuis si longtemps, lorsqu'en 1248 les grandes rumeurs de la croisade de saint Louis, qui allait partir d'Aigues-Mortes, répandirent la joie et l'espérance dans les cœurs de ces malheureux chrétiens qui avaient tout à souffrir du joug musulman. Parmi les chevaliers qui, de toutes parts, quittaient leurs domaines pour se réunir auprès de leur jeune et pieux monarque, il y avait l'élite de la noblesse de Champagne. Jean, sire de Joinville, naïf et charmant historien de cette expédition; son suzerain Thibaut IV, roi de Navarre, à la fois poète et musicien ; son cousin Jean, sire d'Aspremont ; son principal banneret Hugues de Tricastel ; Gauthier, dit le Grand, comte de Brienne; Jean Ier, dit l'Espérance, comte de Rethel; Hugues de Châtillon, surnommé le Bon et le Vaillant, comte de Blois et de Saint-Pol par Marie d'Avesne, son épouse ; Henri de Brienne, sire de Ramerupt ; Eustache, sire de Conflans, maréchal de Champagne; Gilles de Mailly, à la tête de neuf chevaliers de sa maison, que Louis IX appelait le vieux Mailly ; Evrard de Siverey ; Geoffroy de Sartiges ; Jean de Brienne, grand fauconnier ; Erard de Valéry, connétable de Champagne, promu à la charge de grand chambrier de France sous Philippe-le-Hardi ; tous ces preux Champenois et d'autres encore semblaient n'aller chercher en Orient qu'un tombeau, tant ils se disposaient avec ferveur à paraître en état de grâce devant Dieu. Dans la chapelle de leur manoir, ils se confessaient et communiaient comme de véritables soldats du Christ; avant de ceindre l'épée et de prendre la lance dans la salle des aïeux, ils réparaient les torts qu'ils pouvaient avoir commis envers leur prochain, se pardonnaient mutuellement leurs offenses, abandonnaient leurs biens à leurs hérititiers ou les donnaient aux pauvres. Certes, il est beau de voir ces gentilshommes, au moment de s'enrôler sous la bannière de la croix, mettre bon ordre à leur conscience : ils veulent être probes avant d'être vaillants; ils veulent n'emporter sous leurs armures aucun remords, et pensent qu'il n'y a pas d'honneur là où il n'y pas délicatesse et loyauté.

Le clergé de la Champagne comptait aussi de nobles représentants dans cette expédition guerrière : Jean, doyen de Vassy, qui, à lui seul, tua, sur le champ de bataille, huit Sarrasins; le docte chanoine Robert de Sorbon , fondateur de la Sorbonne; l'archidiacre de Liège, Jacques Pantaléon, qu'Innocent IV nomma, dit-on, légat apostolique pour accompagner le royal croisé; Hugues de la Rochecourbon, évêque-comte de Langres, proche parent de Hugues IX de Lusignan; Jéhul de Mayenne, seigneur de Malefelon, archevêque de Reims, qui n'alla pas plus loin que l'île de Chypre. Quant au légat Jacques Pantaléon, il aurait partagé les malheurs de l'armée française qui, affaiblie par une suite non interrompue de combats, épuisée par la famine, par la peste, succomba aux attaques de l'ennemi près de Massoure; il aurait même été fait prisonnier avec saint Louis, et n'aurait recouvré la liberté qu'après beaucoup de souffrances et au prix d'une énorme rançon, en 1250. Sans doute notre héros, animé d'un dévoûment tout apostolique, eût été heureux de prendre une part active à la croisade du pieux et chevaleresque monarque qui n'entendait pas seulement combattre les infidèles, mais les convertir; les légations de Jacques Pantaléon en Allemagne ne permettent pas de supposer qu'il ait accompagné Louis IX, comme on l'a prétendu1.

Pendant l'expédition de saint Louis en Orient, Jacques Pantaléon parcourait les cercles de Pologne, de Livonie, de Poméramie et de Prusse, pour y faire refleurir l'ordre et la paix. Habile dans l'art de pénétrer les hommes, de juger les circonstances, de saisir les à-propos, de s'aider du temps sans le devancer, et de se servir des volontés sans les contraindre, il se trouvait à la hauteur de cette importante mission.

Il s'arrêta d'abord en Pologne, effroyablement dévastée par les Mongols. Quittant les monts de l'Asie, leur berceau, ces innombrables descendants du farouche Gengis-Khan, s'étaient

4. Lkqueux, Chanoine de Paris, Antiquités religieuses du diocèse de Sois6ons et Laon, lova. II, page 25.

répandas, dès le commencement du treizième siècle, dans l'Europe centrale. La désolation et la terreur les précédaient comme une funeste avant-garde : « Leur colère, disait-on, est pareille au fléau sous la main de Dieu. » Ils mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. D'un aspect hideux, carnassiers par goût et par habitude, semblables à des bêtes fauves, ils se repaissaient de cadavres. Des membres palpitants, ceux des vieilles femmes, surtout, étaient leurs mets favoris. Des milliers de vautours, rassemblés à leur suite, dévoraient les restes de leurs atroces festins. Ces dégoûtantes horreurs avaient lieu encore à l'époque où Jacques Pantaléon arriva sur les bords de la Vistule. Boleslas V, duc de Pologne, encouragé par les exhortations du légat, prit la résolution de soustraire les territoires de Cracovie et de Sandomir à tant de cruautés et de refouler l'invasion de ces hordes sanguinaires sans cesse renouvelées.

Pendant que l'armée ducale se précipitait à la rencontre des barbares avec cette noble confiance que donnent la valeur et la foi, les diverses régions de la Pologne continuaient à être agitées par les dissensions intérieures et par d'interminables guerres avec les voisins. Swantepolk, duc de Poméranie, l'ami et le protecteur des chevaliers teutoniques, se tourna contre eux1. Secondé par les Prussiens idolâtres, il se livra, dans l'année 1247, surtout en Massovie et en Gujavie , à des invasions dévastatrices. Les Lithuaniens et les Saczwiges y exercèrent également d'affreux ravages. Les églises de ces contrées souffrirent de la manière la plus cruelle de ces incursions permanentes des païens qui emmenaient en esclavage une foule de

1. Swantepolcus quoque, Pomeranue princeps, cùm jàm senio confeclus esset, bis crucigerorum successibus, et auctoritate Jacobi Leodiensis archidiaconi legati apostolici adductus, pacem cum eis confirmavit. Venerat autem lùoc is legatus ab Inuocenlio pontifice maximo cùm ad res polonicas componendas tùm ut pontifia a Frederico ex imperalore vehemenler exagitato et afllicto aliquid subsidii erogarei. Itàque coovocata Vratislaviam episcoporum synode impetravit, ut quinta pars redituura ecclesiasticorum ex tolû Poloniâ in triennium ei decernetur... Annal, ecclesiast. posl cardinalem Baronium, tom. XIII, auctore Brovio.

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jeunes gens et les contraignaient d'apostasier. La médiation de Jacques Pantaléon, arbitre aussi impartial qu'éclairé, fit succéder aux horreurs de la guerre des dispositions plus calmes; la paix ramena le travail des champs et l'industrie des villes; et, à la faveur de cette trêve, le légat pacificateur put s'occuper de la conversion et de l'instruction des habitants encore enveloppés des ténèbres de la barbarie1.

Deux héroïnes polonaises, Hedwige,veuvedeHenrile-Barbu, duc de Silésie, et Gunégonde, épouse de Boleslas-le-Chaste, duc de Cracovie, avaient déjà préparé les voies au pacifique conquérant des âmes. Toutes deux étaient, dans toute la force du terme, les mères de leur nation, les protectrices de la piété, de la science et des arts. Infatigables dans leurs œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle, elles fondèrent des églises, créèrent des monastères, élevèrent partout des établissements charitables; elles allaient elles-mêmes servir les pauvres et les malades dans les hôpitaux; elles pénétraient dans les chaumières les plus éloignées de leurs châteaux; elles empêchaient de presser leurs vassaux et leurs serfs pour le paiement des fermages et des redevances; elles assistaient souvent aux audiences des tribunaux, afin de tempérer la sévérité des juges envers les familles infortunées.

Malheureusement les invasions des Mongols et les discordes intestines entravèrent les progrès de cette action civilisatrice. La Pologne dépensait toute son ardeur martiale dans la résistance opiniâtre qu'elle opposait aux féroces guerriers du Nord, tandis que toute l'énergie de son esprit national s'épuisait dans les sanglantes rivalités des branches collatérales de la dynastie des Piast. Ces troubles civils et ces incursions étrangères

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