‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 2)Chapitre 2 sur 30 · AU POING · texte numérisé non relu

AU POING

Dans une autre audience que Marcillac et le président De Monfault eurent du chancelier, deux jours après, et où ils combattirent comme ils purent les reproches faits à leur compagnie , ils le supplièrent « de ne se vouloir prévenir contre icelle, à Tappetit d'aucuns qui en pouvoient faire de mauvais rapports, meus qu'ils estoient de leurs affections privées , et^ possible, mal contents des arrestz donnez contre euix; à moins ( ajoutait Marcillac ) qu'il feust allégué des faicts de concussion ou dol , au quel cas la compaignie ne vouldroit dissimuler, ains désireroit que punition en feust faicte. » Le chancelier s'était hâté de protester « qu'il n'avoit point recongnu qu'il y eust aucun du Parlement de Normandie , noté d'aucune concussion ny dolosité

(fraude j» • Pour rordonnance de Villers-Cotlerêts, les députés déclarèrent que la volonté du roi leur étant, désormais, bien connue, parce que le chancelier leur en avait dit , le Parlement allait , au premier jour, enregistrer Tédit tout entier*. En effet, le 26 août, l'ordonnance de Villers-Cotterêts et les autres ajournées jusque-là, furent enregistrées, et publiées dans une audience à huis ouverts. Mais il était trop tard; et cette lenteur de la compagnie , dans Tenregistrement des édits, était, d'ailleurs, comme on l'a vu , le moindre des griefs que Ton eût contre elle alors. On voyait bien que toutes ces soumissions ne servaient de rien. Poyet était impénétrable ; le peu qu'il disait^ toutefois^ semblait ne présager que des rigueurs.

François P' étant arrivé à Rouen ,^sur ces entrefaites, le Parlement était dans l'épouvante, et quelques membres s'écrièrent « qu'ilz s'esbahissoient qu'on ne parloit d'envoyer ou aller devers le roy, pourlemitigerysi d'aucunes choses; il estoit irrité contre la compaignye. » Cet expédient ayant été jugé « très bon et sain » , une députation, composée des présidents et de quelques conseillers, avait été envoyée au manoir abbatial de Saint-Ouen, où le monarque s'était logé avec sa famille et sa cour.

Le Parlement

enregistre, enfin,

rordonnance

de Villers-

Cotterèts.

Fnmçois I

arrive à Ronen.

— Des députés

▼ont le saluer

à rabbaye de Saint-Oaen; ce qn*il leur dit.

' Beg. secr. , 23 août 1540.

PARLEMENT DE NORIfANDIE.

Le chancelier

Poyet

va an palais,

et gourmande

rudement le Parlement.

(6 sept. 1640.)

Le récit que firent ces députés , à leur retour au palais, était peu propre à rassurer la compagnie* Le connétable Anne de Montmorency les avait présentés au roi; « maisleroy, les voyant, avoit appelé monseigneur le chancelier, avec lequel il avoit longuement parlé, et d'affection grande , ce sembloit, parlant de la court, comme il estoitfaciledelevoir; puis, à la fin, se retournant devers eulx : M^J*iray » Messieurs , leur avait-il dit, j'iray voir mon Parlerment; les gens de bien en seront bien heureux, et tes maulvaisj malheureux » ; puis il était sorti sans qu'ils eussent pu en tirer autre chose. Ceci se passait le 5 septembre. Dès le lendemain , à six heures du matin, le Parlement, assemblé dans la grand'chambre , vit entrer, non pas le roi , comme on avait dû s'y attendre la veille , mais le chancelier Poyet, qui avait reçu l'ordre d'y venir censurer rudement la compagnie tout entière. Quatre conseillers étaient allés , selon l'usage , le prendre à sa demeure pour le conduire au palais ; quatre autres l'avaient reçu au haut des degrés de la grande salle. Le chancelier était « vestu d'une robe de velours cramoisy ardent figuré. » Georges d'Amboise , 2* du nom , archevêque de Rouen , gouverneur de la province, et Mathieu de Longuejoue, évêque de Soissons, ( ancien garde des sceaux ) , l'accompagnaient. Venaient ensuite les membres du grand conseil et les maîtres des requêtes, toujours à la

suite du roi dans les longs voyages de la cour. L^ chancelier ayant dit, à haute voix, en entrant, ^faictes-leur place Tt , il fallut bien donner sé^ce à tous ces magistrats étrangers; ils allaient, être témoins de la honte d un Parlement qui tant de fois avait entrepris de casser leurs arrêts.

Jamais, en effet, cour de Parlement n'eut à endurer humiliation plus poignante ; car ce ne forent point, comme on lavait cru d'abord, les reproches d'uh monarque irrité que ces magistrats eurent à entendre ce jour-là. Non , il leur fallut subir la censure amère d'un chancelier, sujet du roi comme eux, leur ennemi juré, heureux, plus qu'on ne le saurait croire, de leur pouvoir parler en maître fâché , et de les accabler de son autorité , de sa haine , de son mépris et de sa colère. « Leroy m'a envoyé ( dit-il ) pour annoncer à ceste compaignie fdusieurs plaintes à luy faictes de ceste court, les unes récentes, les autres anciennes, mds telles qu'elles n'ont pu estre oubliées. J'aurois voulu estre venu pour autre affaire. Au temps passé , les chefz de l'Ëstat ne venoient voir les magistrats que pour les congratuler, leur donner louanges, afin de les inciter à faire de mieux en mieux. » Les magistrats de Rouen étaient, alors, l'objet des éloges de tous les hommes de bien. Pourquoi faut-il qu'aujourd'hui tout retentisse d'accusations contre TOUS? « Le roy a faict son debvoir de mettre en ce

Parlement gens de bien et de sçavoir, des quelz il espéroit avoir fruict, leur ayant donné pouvoir de juger et décider de toutes les causes. Mais , au lieu de la justice qu'il attendoit d'eux , ils n'ont fait qu injfAStices et iniquités, en sorte que» depuis qu'il est dans la province , il a assez à faire de oyr les plainctes et clameurs que on lui a faictes. Le roy avait planté ung vignoble de tous plants de choix ; il avoit basti un pressoir auprès , attendant la vendange ; toutes ces vignes n'ont donné que des raisins saulvages et amers. »

Passons encore une fois tous les griefs dont ce long et humiliant discours offrit l'énumération minutieuse; ce ne seraient que redites fatigantes. Nous avons assez parlé de l'arrêt contre Maillart ; des deux décisions, en sens contraire, rendues dans l'affaire de Sainte-Mère-Eglîse , et de celles relatives au prieuré de Lyons. De même , nous en avons assez dit, et trop peut-être, sur les mauvaises habitudes, sur les costumes indécents de quelques membres, et sur leur vie scandaleuse. Maximes N'oublious pas , toutefois , ce que remarque Poyet sur ie*rôie ^^ sujct de l'ordonnancc de Villers-Cotterêts , dont qui appartenait {\ semble qu'il eût DU sc dispenser de parler, puis-

anx Parlements x i i i i

dans qu'aussi bien elle venait enfin d'être enregistrée

Tenregistrement , ^ ^,\ n* . t i tx

des édits. tout entière. Mais, digne successeur de Duprat, et toujours prêt à pousser, dans les voies du despotisme, François 1" assez disposé de lui-même à y

marcher à Taise ^ il fallait bien qu'il laissât une fois s'échapper ses idées sur le rôle qui, selon lui, appartenait aux Parlements, dans l'enregistrement des édits : « Anciennement ( dit-il ), les ordonnances n'estoient publiées es cours souveraines , mais y estoient seulement envoyées; après qu'elles y avoient esté présentées, elles s'y gardoient et debvoient s'y observer inviolablement. Le roy ne demande conseil si elles sont à observer ou non; mais faub passer oultre^ quand le prince les a décrétées; il n'appartient à aulcuns d'icelles interpréter ne y adjoustcr ou dyminuer. »

Et voilà de quelles maximes on berçait l'orgueil d'un prince enivré de son pouvoir ! Le reste du discours consista en reproches adressés aux présidents, de n'avoir pas été assez fermes, aux conseillers de s'être montrés indociles; « les présidents estant (disait Poyet) les charretiers de la cour, aus quelz lés conseillers debvoient obéyr »•; comparaison bien flatteuse, assurément, pour les présidents, pour les conseillers surtout, et, déplus, fort convenable dans la bouche du premier magistrat du royaume ! Le procureurrgénéral fut tancé pour n'avoir pas fait tenir assez exactement les mercuriales, et avoir laissé ignorer au roi les abus qui étaient en la cour. L'archevêque de Rouen , lui-même, Georges d'Amboise ( neveu du célèbre légat ) eut sa part de ces reproches. Comme lieutenant du roi au gouver-

10 PARLEMEHT DE NORMiNDIE.

nement de Normandie , il devait, lui dit-on » donner ordre à tous ces excès; • toutes foys, il n'en avoit faict son debroir ; le roy lui ordonnoit donc ( par la bouche du chancelier), de, par cy après, y donner ordre et prendre garde. »

Dix heures et demie sonnèrent. Poyet parlait depuis quatre heures, et n*aTaitpas tout dit encore. II lui restait , assura-t-il , beaucoup d'autres choses à remontrer , qu'il différait pour le présent Com* ment donc eût-il eu le temps d'entendre le premier président De Marcillac , qui , en le voyant se lever pour sortir, avait témoigné le désir impatient de lui répondre? Mais il y fallut renoncer. Marcillac ne put que «le supplier, de par la court, de luy donner temps et lieu de respondre particulièrement à tous lespoînctz concernantzla compaignye, pour la descharge d'icelle, espérant (disait-il) que, par sa response , le roy seroît aucunement contenté , et que les faultes à elle imputées ne seroient trouvées telles et si grandes comme on avoît dîct à M. le chancelier. » Mais Poyet s'acheminait toujours vers les issues : « croyant, toutefois (disait-il) , que la cour avoit plusieurs rsjsons et excuses , les quelles îl vouloit oyr et entendre... si le roy le vouloit, il revîendroit le lendemain pour entendre chacun en ses raisons. Le roy , courroucé contre la compaignie , luy avoit commandé faire ce qu'il avoIt faict; mais, de toute sa puissance, il s'efforceroit de

FRANÇOIS I. It

mitîger la colère du prince. » François I", qui, durant toute cette journée 9 avait chassé dans les boîs de Préaux, apprenant, h son retour, ce qui s'était passé au palais, demanda, avec curiosité , quelle réponse les magistrats accusés avaient faite, et parut assez mécontent que Poyet n'eût point pris le temps de les entendre. Ordre lui fut donné de les mander tous chez lui , au lieu de retourner au palais; et trois jours, en effet, se passèrent en conférences interminables entre Poyet et les membres du Parlement, qui, tous , presque , étaient mandés chez lui tour à tour * . Poyet , maître , on le conçoit, du sort de ces magistrats, dissimûlat-=il au roi ce que leurs réponses pouvaient offrir de satisfaisant? ou bien ne purent-ils parvenir à se laver des fautes graves qui leur étaient imputées? C'est là, pour nous, et à jamais, un impénétrable mystère. Toujours ne vit-on point , pour l'heure , le monarque revenir à des idées de clémence et de douceur.

La journée du dix septembre devait être le terme Le Parlement douloureux de l'anxiété de tous ces magistrats. Car, ^ pabbaye ce jour-là, comme ils étaient réunis au palais, ren- deSa»n*-Oa«n»

•» * où François I

dant la justice, l'ordre leur ayant été transmis, lui déclare

^ qu'il rinterdit.

tout-a-coup, de se rendre, sur 1 heure, en corps, 17 sept. 1540.

* Le chancelier Poyet était logé chez M. Dufour de Longuerue , rue Mal pal u.

auprès du roy , ils se hâtèrent d'obéir , et , à peu d'instants de là , le Parlement était réuni tout entier dans la grande galerie de l'hôtel abbatial de Saint- Ouen. Presque aussitôt , François P' parut , suivi des princes ses fils, des cardinaux de Bourbon et de Tournon ; du connétable Anne de Montmorency et des membres du conseil privé. Le chancelier Poyet était encore là, jouissant, sans doute, par avance, d'une humiliation ainsi publiquement infligée à une compagnie qu'il n'aimait pas. Le visage du monarque était plus sévère encore qu'au jour où des députés du Parlement l'étaient venus saluer. S'adressant brusquement à ces magistrats qui, tous, s'étaient découverts et agenouillés en hâte au moment où il avait paru dans la galerie : «£n lieu (leur dit-il) de vous vouloir coUauder (louer) et gratiffier de la bonne justice administrée à mes subjectZj je suis venu céans pour les grandes quérimonies (plaintes) qui m'ont esté faictes, vous reprendre de toute injustice^ dont j'ay esté si avant informé, que je suis contrainct de y mectre ordre moy-mesme ; et vous déclare que je casse l'arrest rendu contre Maillart, et l'arrest de Coquainviller et Bouju pour le prieuré de Sainct-Lau-rent de Lyons; et^ mesmement (surtout) veulx que le registre falctfié^ en la matière des officiers d'AvrancheSy soit rayé; et, au surplus, je ferme et chue*

' De claudo , claudere , fermer.

l'entrée de mon Parlement de Roum ^ jusque^ à ce que aultrement par moy en ait esté ordonné. »

Une déclaration si formelle n'admettait point de réplique. En vain, donc, le premier président Marcillac « fist une compendieuse et ellégante oraison (discours, prière) pour vouloir mitiguer (calmer) le roy , et faire qu'il voulsist (voulût) révoccpier ceste dure sentence. » Le roi fut inébranlable : « Mon arrest tiendra (dit-il) ^ mais je n'entends que les bons en doibvent souffrir^ ains plustost en seront exaltez^ la vérité estant congneue des faultes à moy faictes entaidre; et les maulvais seront répriinéz. » Force ftit donc à tous ces magistrats de sortir de ITiôtel abbatial de Saint-Ouen et de retourner au palais , traversant avec peine , la honte au front , les flots d'une multitude parmi laquelle leurs ennemis firent peut-être entendre des malédictions et des injures. Il leur fallut , le même jour, remettre à des envoyés du roi le sceau de la chancellerie , que le monarque avait voulu ravoir* ; en un mot, ils étaient, désormais, sans pouvoir. Au «même instant, des lettres patentes du roi , datées du jour même , placardées à tous les carrefours, excitaient l'empressement de la foule. Par ces lettres, le roi déclarait « clorre et fermer (jusqiies à ce que par luy en eust esté autrement ordonné ) , le palais et maison roy aile, où se

* Reg. , 10 septembre 1540.

tenoit et administroit la justice du Parlement de Normandie , et en deflendre l'entrée aux présidents et conseillers. » A cette fois , les torts imputés aux malheureux magistrats étaient, du moins sommairement, publiés comme à son de trompe , et divulgués à tous; car les lettres parlaient des « grandes plainctes, clameurs et doléances contre les membres du Parlement en général, et contre aulcuns en particulier , grandement diffamez et scandalisez de plusieurs cas. » L'arrêt contre Maillart, la falsification de date d* un jugement j étaient mentionnés expressément dans cet acte flétrissant ; tous les torts, enfin , imputés au Parlement , y étaient représentés comme démontrés au conseil privé, qui avait eu mission d en informer. Il va sans dire que le roi y déclarait casser tous ces arrêts injustes ou irréguliers , toutes ces procédures incorrectes et arbitraires. Et comme , parmi les magistrats que cette suspension frappait tous indistinctement aujourd'hui , il y avait des innocents et des coupables , le roi annonçait que des juges et commissaires nommés par lui « enquéreroient plus particulièrement de ceulx qui avoient commis les faultes et malversations , pour en faire punition exemplaire telle qu'il appartiendroit à la justification et amplification des bons, condamnation et réprobation des maulvais. » Venait , enfin , le programme du monarque sur l'enregistrement des édits. Poyet

adoucit un peu , en cette rencontre , la crudité des principes qu'il avait, tout récemment, osé professer au palais. « Nous ordonnons (disaient les lettres patentes) que ceulx qui^ par cy après y tienrdrontnostre court de Parlement^ seront tenus garder et entretenir, de point en point, selon leur forme et teneur, touteset chacunes les ordonnances faictes sur le faict de l'administration de la justice, en tous et chacuns leurs poincts et articles... Bien pourront ^ toutes fois, les gens qui tiendront nostre Parlement, ensemble ceulx des Estatz, se retirer par devers nousj si ban leur semble, pour nous faire remonstrances, si atdcunes en ont, pour y estre par nous pourveu ainsy qu'il appartiendra. »

Toute justice, cependant, ne devait pas cesser Des

Il . â -n 1 • • 1 commissaires,

dans la provmce. A nouen , la conciergerie du pris par le roi palais regorgeait de prisonniers qui attendaient parlement jugement depuis long- temps. Partout, en Nor- '"*''[ Ronér^' mandie , surtout dans les régions les plus distantes *' y j"«fnt. >«»

^ r procès criminels.

de sa capitale , « y avoit, de présent , une grande et effrénée multitude de procedz et appellations à vuider, et grand nombre de crimes impunis. » 11 fallait trancher au vif tous ces intçrminables procès civils, et «faire finir, par prompte punition, tous ces crimes» » Le roi, donc, outre qu'il donna commission à quelqlies membres du Parlement interdit , de tenir la Tournelle à Rouen pour vider les prisons , en commit d'autres pour allef tenir , en

GRAKDS JOUB8.

qae les

fO PARLEMENT DE NORMANDIE.

D*aiures Basse-Normandie , ce que Ton appelait alors les

cominiasaires

sont envoyés grands JOUVS,

pour y^tenir les G étaient comme des assises , civiles et criminelles tout ensemble , que des membres d'un Parlement allaient tenir aux extrémités , ou dans des Ce que c'était pailics éloignées de son ressort. C'était, selon

l'expression de François P' , une jurisdiction sourveraine ambulatoire^ Dans les régions de la province distantes du centre , il en était alors comme il en avait été naguère dans la province tout entière. Loin des regards de justice, les puissants, les riches, les forts, s'en faisant accroire , vexaient les pauvres, opprimaient les faibles, imposaient aux juges inférieurs, qui, intimidés, n'osaient les punir. La même pensée qui avait donné naissance aux Parlements , le désir de « refrain dre la malice aux forts hommes et aux puissants * » , avait fait imaginer aussi les grands jours y tenus par intervalles, aux extrémités des provinces , par des magistrats pris dans la cour souveraine. Ainsi , disait énergiquement François P' , ainsi « la lumyère de nostre justice est veue reluyre en tous lieux et endroictz de nostre royaulme, pays et seigneurie; et, successivement, chaque province se peult sentir du bien de justice et des eflects d'icelle , et est contenue en

' Grand Coustumier du pays et duchié de Normendie , chap. cxiil : « De Brief d'Establie, »

bonne crainte et obéissance envers nous \ » Combien , sous Louis XIV encore , que dis-je ? au mi^ lieu même du règne de ce monarque si redouté , on avait eu à se plaindre , en Auvergne et dans les provinces voisines, « des violences exercées par les seigneurs et de leurs usurpations-» ; mais combien^ aussi, les grands jours avaient été efficaces contre tous ces excès , on le verra dans le recueil des arrêts rendus aux grands jours de Clermont, en 1665 et 1666 *. En 1688 encore, le Poitou , le Limousin et la Saintonge étant le théâtre de crimes inoids , incessants, impunis, il avait fallu y envoyer le conseiller d'état Jérôme Pelletier; on voit , par les beaux vers de Santeul, son ami, tout ce qu'eut à faire ce magistrat intrépide pour punir les coupables, et les juges même qui, les uns effirayés, les autres corrompus, avaient connivé honteusement à tous ces désordres'. Mais, au seizième siècle, c'était, on le conçoit, bien autre chose encore. L'annaliste d'Aquitaine nous montre, en 1531^ dans l'Anjou, dans la Touraine, dans le Maine, dans l'Aunis, dans r Angoumois , dans la Marche , t aucuns gen-

■ Lettres pat., 3 juillet 1540.

' Commentaire sur la Coutume d* Auvergne ^ imprimé en 1745 , deax vol. iii-8® , tom. II , p. 181.

^ J.-B. Santolii Operum omnium édit. 3^ , tam. 1 , pages 191 , 257 , 258.

dans leurs tcri'es.

tilshommes se voulant faire croire de leurs opinions par assemblées et combats , sans auctorité du roy , et aussy par force 9 violence, sans faire révérence au roy ny à justice ; les juges royaulx sans auctorité; et n'y avoit sergent, dit-îl, qui osast mettre à exécution leurs mandements, pour les grands et énormes exceds qu'on leur faisoi t , et à leurs records et tesmoings ^ . »

Tyrannie Qu'il cu fût de même , alors , dans la JNormandie ,

gentilshommes si voîsinc du Maine , qui en pourrait douter? N'entendions-nous pas, naguère , Segrais , bas-normand, déplorer le temps où « le moindre gentilhomme faisoit le petit tyran sur ses terres? Il n'y a, disaitil , que les Mâtignons et les JSeuvrons qui se soient comportés en braves seigneurs dans ces temps-là. . . . Mais les Moptgomméry tyrannisoient et battoient leurs paysans. Aussi sont -ils tous allés au diable ^, 9

« Nos grands jours 9 disait Bérault, l'un des anciens commentateurs de la Coutume de Normandie, nos grund^ jours ont esté faict; pour retrancher les tyr^npiies de plusieurs qui foulent et oppressent le peuple, qui n'a la hardiesse de se plaindre, ne voyant la justice à sa porte ^. »

' Du Boiichet , annales d'aquitaine , partie 4^, fol. 263 , v°.

^ Segraisiana , édit. 1721 , p. 38.

^ Bérault, sur la Coutume de Normandie, au litre : De Juridiction.

Le conseiller-poète Le Chandelier avait donc trop espéré , lorsque, joyeux de yoîr créer le Parlement de Rouen , il s'était écrié avec transport qu'on ne verrait plus les villageois molestés par les hommes d'armes , et le riche opprimant le pauvre * . Sous François P', après surtout que les déroutes d'Italie eurent refoulé dans les provinces nos gentilshommes désœuvrés , on n'entendit jhis parleur que de leurs courses dans les campagnes , des pilleries, des excès, des violences qu'ils commettaient, aidés d'aventuriers qui avaient servi sous eux, et qui, devenus comme leurs valets, continuaient en France le métier qu'ils avaient appris au'-delà des monts, ce qoe c'était Nommer les aventuriers, c'est tout dire, et Fran- ^v^xr.«i çois V" nous les a fait assez connaître par son édit de i52S^, qui enjoint à tous de courir sus. C'étaient « gens vagabondz, oiseux, meschants, flagitieux, abandonnez à tous vices , larrons , meurtriers , rapteurs de femmes et de fiUes , blasphémateurs et renieurs de Dieu, cruelz, inhumains, immiséricordieux, faisants de vice vertu, loups ravissants, faictz pour nuyre à chascun, ne voulantz, ne saehaatz nul bien ne service faire ; coustumiers de

AVBNTDAIBmS.

t « Agricolam non miles aget ; non dives ^eno Jactatis opibos seditiosos erit. »

— B. Canddarius , Encom. Georg. I de Ambosiâ. — "* Edit. du 14 septembre 1523.

manger et dévorer le peuple, le desauer et despouiller de tout son bien, perdre , gaster et dissiper tout ce qu'ilz trouvent , battre , mutiler , chasser et mectre le bonhomme hors de sa maison, tuer, meurtrir et tyrannizer nos pauvres subjectz , et leur faire plus d'oppressé, de violence et cruaulté que nulz ennemiz, fûssent-ilz Tarez ou infidellesy ne voudroîent faire ny penser. » Voilà les aventuriers peints d'après nature par François I". Laissons, maintenant, Rabelais achever le portrait, et nous les montrer « guastans et dissipans tout par où ils passoyent, sans espargner ny pauvre ny riche, ny lieu sacré , ny prophane , emmenansbeufz , vaches y taureaulx, veaulx, génisses, brebis, moutons, chièvres et boucqs, poulies, chappons, pouUetz, oysons, jards (mâles des oies), porcs, truyes, gourretz (jeunes porcs), abattans les noix, les vendanges, les vignes , emportans les seps , croullant (abattant) tous les fruictz des arbres. * » Ne croit-on pas voir les légions infernales s'abattant sur la terre et déso* lant les campagnes? Qu'on imagine, maintenant, ce qu'étaient les gentilshommes qui chevauchaient par les chemins, traînant de pareilles gens à leur suite; ce qu'avaient à endurer les malheureux habitants des champs, ce que devenait le bon

' Rabelais, Gargantua, li?. l**^, chap. 26.

nonnandie.

FRANÇOIS I. It

homme y pour parler le naïf et énergique langage de redit

Le Cotentin , surtout, et le Bessin étaient le dé- Excès d«s plorable théâtre de ces affligeants désordres. Là , dans ia sasseles Bretteyille , les Perrière , les Baignart de Juéz, les La BouUaye, les Saint-Remy, les barons des Essarts-d'Aunay, les Blavette, (et combien d'autres avec eux!) étaient incessamment en course comme ces chevaliers errants tant célébrés dans nos vieux romans et fabliaux; non , comme eux» toutefois, pour venir en aide à lliomme angoisseux et faible , à la femme et fille décanseitléej mais pour battre les paysans, piller leurs chaumières, enlever leurs bestiaux , insulter leurs femmes et leurs filles. Ces hommes t meschants, pillards, violents, vivoient sus le povre peuple. » Le Bessin, notamment, leur était en proie, « et, en tout le demeurant de la Normandie, n'y avoit tant de telles manières de gens qu'il y en * avoit au bailliage de Bayeux * » . Quels excès, quelles violences, je ne dis pas accidentels , mais de tous les jours , te peuple avait à endurer d'eux! C'est de leur propre bouche qu'il le faut apprendre pour y croire, et par les confes-êions^ encore bien incomplètes, sans doute ,''qu'ils allaient faire , de temps à autre , aux chanoines de

■ Heg, seer. des grands jours de Bayeax, 1540.

tl PAULEMEKT DE

lacailiédnle de Bouen, espéraoty ao moyen du £uneux privilège de Saint-Romain , obtenir grâce pour eox et pour leurs nombreux cmnplices. Encore ne nous est-il parvenu qu'une seule 4^onlession par année 9 sur cinquante peut-être , qu'avaient recueillies, tous les ans, les chanoines députés aux prisons, puisque la seule confession du jM-isonnier élu était conservée , et qu'aussitôt après rélection, on brûlait, en pleine salle capitulaire, celles des prétendants qui avaient en vain sollicité le privilège.

Mais^ pour se faire une idée des désordres du temps , les seules confessions conservées suffisent Qu'on lise seulement ce que nous avons ra|^>orté , dans notre Hiêtoire du privilège de Saint-Romain^ des confessions des MaistreviUe, des Baignart de Juez , des La Poterie , des Bivîlie dTencourt, des barons d'Aunay, des Fontenay Saint-Remy , des Mussy de GoberviUe, des Prestreval, et on verra combien souffrirent les pères de ces laboureurs qui , de nos jours, cultivent leurs champs avec une sécu* rite si profonde. Non que nous veuillions jeter à plaisir de la défaveur sur ces anciens temps ; mais pourquoi n'apprendrionsr^nous pas aux hommes du nôtre à sentir et à avouer leur bien-être?

Donc, le Parlement n'entendant plus, chaque jour, que les plaintes des innombrables victimes de ces fréquents et intolérables excès , avait reconnu

l'ui^ence d y mettre on terme. Dès le commencement de I5&.O9 après une correspondance active avec le chancelier Poyet , il avait étë convenu que des grands jours seraient tenus à Goutatnces. Des commissaires avaient été désignés parr le Parlement ^ et nommés par le roi , pour les aller tenir \ ; ils étaient sur le point de s y rendre, lorsque survinrent, à Rouen, les sténes du BÈé» d'aoât, et l'interdiction qui les suivit de si |M*èft. Le Parlement étant clos y et tous ses membres interdits, il en résultait que ces commissions pote les grands Jours « estoient extaÎBBetes et abolyés. » Le roi , toutefois, depuis son arrivée en Normandie, neiitendant plus parler d'autre chose que des désordres du Bessin et du Cotentin, ordonna, le 12 septembre , par de nouvelles lettres patentes , que des grands jours seraient immédiatement tenus, non plus à Coutances, où était, maintenant, la peste, mais à Bayeux. Le Parlement, interdit, n'ayant plus qualité pour déléguer d'office des commissaires , ce fut le roi lui-même qui les nomma par d'autres lettres patentes à la même date ; quatre ou cinq de ceux désignés en juillet, devenus suspects depuis , furent remplacés par d'autres ; le premier

' Lettres patentes du 3 juillet 1540 , enrei^istrëes au Parlement le 13 dudit mois.

Ponvoin des oommissaires

des grands jours.

président De Marcillac en était toujours le chef. ' Les grands jours devaient commencer le 23 septembre , et ne finir que sur un ordre exprès du monarque. D'amples pouvoirs avaient été donnés à ces commissaires. Sauf les matières civiles , dont ils ne devaient connaître en dernier ressort que jusqu'à une certaine somme déterminée par les lettres patentes (six mille livres de capital et quatre cents livres de rente ) , la même autorité leur avait été donnée qu'au Parlement lui-même , en pleine possession de son autorité 9 et séant à Rouen , dans son palais. Ils avaient'mission pour « juger et décider, en premier et dernier ressort, de toutes ma-

■ « Ensuyrent les noms de messeigneurs des grands jours ordonnez estre tenuz àSBaieux , en la présente année 1540 : Monseigneur Maistre Françoys de Marcillac , premier président.

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