II
^94 PARLEMEHT DB NOKMAMDIE.
pays 9 sont de trop fascheuse pareure pour estre approchez de vosaatres droicls généraux, qui sont illustres et triomphants ; ces droicts de confiscation doyvent, partant, estre despoûillés de toute faveur, afin qu'avec le progrès du temps, pour estre mal faYoriséi , ils puissent estre du tout anéantis. »
En 1563 , c'étaient là , en France , des propositions hardies , des idées neuves peut-être. Ainsi émises publiquement , et adressées dans une si solennelle conjoncture , au roi de France , en présence de son conseil et du premier magistrat du royaume , elles étaient courageuses et devaient fructifier avec le temps , l'attention se trouvant appelée par là sur un point négligé jusqu'alors* Vingt ans , en effet , s'étaient à peine écoulés, que Bodin, dans sa République , attaquant la confisca^ tion, en montrait d'abord Y injustice , en ce qu elle ruinait des enfants innocents , puis l'absurdité, en ce qu*au lieu que les peines avaient été établies « pour diminuer le nombre des meschants» , autant que pour venger les crimes , elle , au contraire , poussant au désespoir des enfants ruinés, les précipitait trop souvent dans le crime , « en sorte, ajoutait-il , que, pour un confisqué, il en sort quelquefois deux ou trois pires que celuy qui a perdu les biens et la vie.»
. Mais voyez la réaction puissante du préjugé sur
celuî-là même qui a entrepris de le détruire ! Bodin , bientôt fatigué dans cette lutte contre un abus que le temps a fortifié , expose , avec complaisance , quelques raisons à décharge ; il transige, en un mot, avec un droit inique autant qu'absurde; et, s'il ne se peut résoudre à le respecter tout-àfait , il en conserve du moins quelque chose , et autorise la confiscation de certains biens, qu'il indique * . A deux siècles de là seulement , un publiciste étranger , attaquant la confiscation sans réserve , sut attendrir le monde par le spectacle « d'une famille accablée d'infamie et de misère par le crime de son ckefj crime que la soumission ordonnée par les lois mômes , l'aurait empêchée de prévenir , quand elle aurait eu , pour cela , des moyens sufiisants *. » Sa voix devait être entendue , et notre législation a fini par rougir d'infliger ainsi à l'innocent la peiue du coupable.
Nous ne redirons rien des plaidoiries prononcées par l'avocat du roi Laurent Bigot, pour le procui^eiir général ( Jean Péricard ) , qui toutefois était présent ; de celles de Guillaume Ango , avocat de la femme du frère contumace, qui avait cru devoir intervenir. Quand tout eut été dit sur k cause , on
' Bodin, République^ livrer, chap. 3.
' Beccaria , Des délits et des peines , § 17 de la traduction franraise.
fOt PARLEMENT DE NORMANDIE.
vil L'Hôpital se lever, et aller, de place en place, recueillir les voix ; celle du roi d'abord , puis celles de la reine-mère ; de Henri de Valois , duc d'Orléans ; de Henri de Navarre .; celles des cardinaux avant celles des présidents du Parlement , ce qui dut beaucoup déplaire à ces derniers ; celles des membres du conseil-privé et des maîtres des requêtes, avant celles des conseillers; ce dont ceuxci durent se formaliser aussi; mais ce n'était pas le cas d'entrer dans des disputes. Les demoiselles Morel du ïorp avaient pleinement gagné leur cause ; et l'arrêt fut ainsi prononcé par L'Hôpital ; ■ Le roi , entérioant la requeste des demanderesses, a ordonné et ordonne que partage leur sera baillé et délivré ; et à ce faire et souffrir a condamné et condamue les défendeurs'.»
La séance royale était terminée ; le roi se leva, et descendit du trône , suivi de la reine-mère , de son frère , du jeune Henri , roi de Navan-e , de tous les princes, pairs, seigneurs et prélats. En passant au milieu des membres du Parlement , il n'y eut marques de bienveillance et de considération que le roi , sa mère , et toute la cour , à leur exemple , ne prodiguassent à ces magistrats qui , si , dans l'ardeur de leur zèle , ils avaient parfois manqué de modération et de mesure, s'étaient.
du moins , montrés si fidèles, et avaient tant souf^ fert pour leur foi et leur roi. Ainsi finit une des plus mémorables journées dont les annales du Par^ lement de Normandie aient gardé la mémoire.
Au sortir du palais , Charles IX se retira à Saint- Ouen , «où il toucha les malades des escrouëlles^» Michel Montaigne était venu à Rouen , à la suite de Charles IX ; nous l'avons remarqué déjà. Ce fut alors* qu'il présenta à ce monarque trois sauvages, qui « s'estoient laissez piper au désir de la nouvelleté , et avoient quitté la doulceur de leur ciel, pour venir veoir le nostre» Le roy parla à eulx long-temps. On leur feist veoir nostre façon, nostre pompe , la forme d'une belle ville. » Interrogés sur ce qu'ils avaient trouvé de plus admirable , ils dirent « qulls trouvoient , en premier lieu , fort estrange que tant de grands hommes portant barbe , forts et armez, qui estoîent autour du roy ( vraysemblablement les Souisses de sa garde) se soubmissent à obéir à un enfant , et qu'on ne choisissoit plus tost quelqu'un d'entre eulx pour commander. Secondement , qu'ils avoient apperçeu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commoditéz, et que leurs semblables estoient mendiants à leurs portes , descharnéz de
■ Chronique ms. du xvi* siècle ; Bibliothèque royale. ' Biographie universelle, \" Montaigne.
faim et de pauvreté; et trouvoienf estrange comme ces moitiéz îcy nécessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les aultres à la gorge , ou meissent le feu à leurs maisons. »
Montaigne 9 qui parla fort long-temps à l'un d'eux par truchement , lui aynnt demandé « quel fruict il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmy les siens ( car c'estoit un capitaine , et les matelots le nommoient roy ) , il dit que c'estoit a marcher le premier à la guerre » ; de combien d'hommes il était suivi ? « il monstra une espace de lieu , pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace ; ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes. » Si, hors la guerre , toute son auctorité cessait? « il dict qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui despendoient de luy 9 on lui dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'ayse. » — « Tout cela ne va pas trop mal (s'écrie Montaigne ) ; mais quoy ! ils ne portent point de haiilt de chausse * . » Brantôme était aussi à Rouen ; il n'avait pas vu sans dépit se démener ainsi Montaigne, décoré du cordon de Saitit-Michel , qu'il n'avait pas , lui , Brantôme , qui s^était signalé dans bien des combats. Il s'en souvint plus tard , en écrivant ses piquants Discours biographiques.
* Essais de Michel Montaigne , livre i***, chapitre 30.
CHARLES iX. 599
« Nous avons veu (dit-il alors) des conseillers sortir des cours de Parlement, quicter la robe et le bonnet carré , et se mettre à traisner Tespée , et les charger de ce collier aussitost^ sans autre forme d'avoir faict guerre ; comme fist le sieur De Montaigne , du quel le meslier estoit meilleur de continuer sa plume à escrire ses Essais ^ que la changer avecques une espée qui ne le suyvoit sy bien. * »
' Brantôme , Discours sur M. de Tavernes.