RÈGNE DE CHARLES IX
SLITE. )
JLiA déclaration de majorité faite à Rouen était un impoitance
, i> 1 , , r i> . ,1 de la déclanilion
acte dune haute portée, que Ion crut urgent de ^i^ majorité notifier au monde , à la France , avant tout, pour ré- '''^ Charles ix. duire , enfin , les volontés rebelles , en leur montrant un maître dont l'autorité ne pût plus être désormais un sujet de dispute. Une médaille fut frappée * alors, comme pour marquer le véritable avènement du roi devenu majeur; on y voyait Charles assis sur son trône , la piété et la justice soutenant la couronne royale sur sa tête : A Charles IX , roi
2 PAr.LEMliNT OK I^i ^r.MANDTE.
trl's jticii.v (disaicMil les inscriplioiis ) , /a pictc cl la justice j qu'il honore , sont !<■ soutien des lis , 156/|.. ' On n'en olait pas reslé là; les prclals assemblés à Trente s'étaient vu notifier la déclaration de majorité du 17 août; et il ne fallait plus songer à disputer à Charles IX sa puissance , sous prétexte LcPaiiomciit d'une minorité (pii élail liiiic ". On (Mil [)lus de mal
de Paris se plaint i n i in- i i' -i ' •
tioc(Min.' avec le raiMement (l(> l 'ans , dont I ori;n('il était ja (icciaraiioii p,.^,f()ij (|('.,i^en t blcssé (fuc tant de choses, et d'une
(le niaJKnic i 1 '
n'a point eu lieu ^| ^autc gravité, cusscnt été faites sans lui. La dédans sou seii!.
Dure répoiiso claratioii de majorité, l'édit du 16 août, en-
de Charles IX • ' ^ t» i m n i f i
aux. registre a liouen le 1 /, tous les actes, en!m , de
remontrances ^^.^^^ mémorable journéc lui avaient été portés
deccsniagistjals. •' 1
par Saint-Germain de Lansac, avec ordre de les enregistrer sans lenteurs. On peut imaginer le chagrin de ce Parlement, Ini qui se regardait comme la source de tons les autres, comme le dépositaire des pouvoirs des Etats de France, et leur représentant; surtont comme l'unique corps où pnssent se faire des actes d'Etat, où un roi, par exemple, pût se déclarer majeur. Pendant un mois et plus, ce ne furent que refus d'enregistrement, qu'assemblées générales où l'on déplorait les prérogatives de la cour des pairs méconnues. L'édit du 16 août déplaisait aussi, en ce qu'il semblait, su dire de
' > Carolo lioii!), legi piissinio. Pictas et justitia , (juascolit, •' lilia lirni.Kit , 1504. »
'^ ' î)c 'ilidu, IJi.s/oOr ii/'hcrsellr, livre xxxv.
tr
ciiAr.fj'.s IX. -,
ces niagi.strals , autoriser, en France, l'exercice de deux religions, et en ce qu'il ordonnait un désarmement général. Paris étant la capitale et comme la forteresse du royaume, le Parlement voulait que les habitants y restassent armés. Au fond , tout le mal était d'avoir blessé l'orgueil d'im grand corps; la cour ne s'y méprenait pas, et était résolue à ne céder en rien. Plusieurs députalions avaient été envoyées au roi, mais sans succès; une, entre autres , à Mantes , qui fut si mai reçue , que ceux qui l'avaient envoyée virent bien qu'il fallait obéir. Le roi , en recevant ces députés , en présence des princes du sang , des membres de son conseil et de sa cour tout entière, avait eu ses desseins. Après qu'il eut entendu le premier président Christophe de Thou, qui, à la tête de la députation, venait de lui dire en détail ce que nous avons sommairement résumé tout à l'heure, il leur fit une réponse bien concertée et bien apprise, qui les dut surprendre fort; et son ton, en la leur adressant, montrait du moins combien le jeune monarque partageait les idées qu'on lui avait suggérées.
Messieurs, dit-il, « j'ay entenduvos remonstrances; et comme ont accoustumé mes prédécesseurs roys de les prendre de bonne part, et après les avoir entendues , vous commander leur volonté , j'en fay demesmes, m'asseûrant que ne faudrez à m'obéir, aussy bien comme vous avez accoustumé faire les rovs mes père et grands- pères. Car je ne !<uis
PAni.KMKNT I)l' NORMANDIE.
moins rostre roy (ju ils csloynit , encorcs (jiw je sois plus jfunc et moins cxpcrimcn te : avec le conseil ào. laroyne ma mère, qui me l'aict ce bien de prendre la peine de manier mes affiiires , j'ay espi'rance que Dieu me fera la grâce que je ne feray rien contre son lionneur ny contre ce (fue je désire pour la conservation de mon royaume. VA afin que voyiez que je ne lay rien de si grande importance sans mon conseil, je veux que les oyez (entendiez) tous opiner, et qu'ils vous dient si ce n'a esté par leur advis que je l'ay l'aict.
« (^udut à 1(1 (léelaration de ma majorité j je l'ay fuiet ainsy f/tie j ay cognii (jtie mes o /[aires le ree/rteroyent j, n'estant obligé de faire cestc déelaration qucoii il me plaist j comme ont faiet les autres roys. » S'adressant, alors, aux membres de son conseil, « Je vous prie (dit-il), Messieni-s, dire devant eux comme tous m'avez conseillé ce qu'en ay l'aict, non pour introduire deux religions ; car quand le voudriez, je n'ay ceste volonté. Mais voyant la nécessité aussi grande, comme le jour mesmes que la paix fut faicte, de l'entretenir, et establir, par ce moyeji , si bien mon obéissance , que quand le concile général ou national y aura taict une bonne réformation, ou que je cognoistray que pour mon service je doyve autrement ordonner, que je le puisse faire au contentement d'un chacun, et qui ne lapporte plus de trouble à mon royaume, ny
CIIAKLES IX. 5
occasion à mes subjects de reprendre les armes, d'autant queyV veux qu'à ceste heure tous les posent pour mon service „ ainsy que pour mon service les ont prinses. Voilà l'occasion pour quoy je veux que la publication de cest édictsoitfaicte. Et l'ayant faict publier en ma présence j, n'entens qu'il y soit rien réformé; car je ne reconfirme que conditionnelleraent, puisque conditionnel est, comme vous dictes, celuv de la paix. Pour ce, n'en faictes plus difficulté, car je le veux ainsy. »
S'adressant alors au cardinal de Bourbon , premier prince du sang, aux autres princes, aux membres du conseil qui étaient là en grand nombre , « Mon cousin , et vous , Messieurs ( dit-il ) , dictes comme vous avez trouvé ceste ordonnance ? » — a Elle a esté faicte (répondirent-ils tous, l'un après l'autre ) , par nostre conseil et advisj comme très nécessaire et utile au bien de ce royaulme » , et ils exposèrent les raisons qui les y avaient déterminés.
Le roi, s'adressant ensuite aux députés, « vous avez entendu ma volonté ^ leur dit-il, et comme je nay faict ceste ordonnance de mon opinion seule j ny de celle de la royne ma mère ; encore que je n 'eusse que faire à vous en rendre compte j, pour estre vostre roy^ et chose que les autres n'ont accoustumé : mais , pour ce coup, je l'ay voulu faire. Aussy je vous veux dire, afin que ne continuez plus à faire ^ comme avez accoustumé en ma minorité ^ de vous
r, rAI'.LE.MJÙNT !)]•: N()I',.MAM)1E.
meskr de ce (/ni. ne vous appartient et ne devez , et qu'à eeste heure f/'ie Je suis en nui majorité , je ne reu.r plus que vous, vous nwsliez que de faire bonne et briefre justice à nus sid>J(r/s. Car les roys mes prédéeesseurs ne vous ont admis an lieu oii rous estes tous que pour eest e/J'eet ; afin (jue li'iir conscienro on lust (leschargéo devant JJieu , et que lonrs snbjects en vesqiiisseni en j)lu.S(l(' seùreié son))/ lenr obéissance , et non pour rous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du royaunu' ny conserratciws de ma ville de Paris. Car vous vous estes fa ict accroire jusques icy qu'estiez tout cela. El je ne vous veux plus laisser en ceste erreur : mais vous commande qu'ainsy que du temps des roys mes père et grands-pères, n'aviez acconstumé de vous mesler cpie de la justice , que d'oresnavant ne vous mesliez d'autre chose. Et quand je vous commanderav quelque chose, si y trouvez aucune difficulté, pour ne l'entendre, je trouveray tonsjours bon que m'en faciez remonslrancc comme soûliez faire aux rois mes prédécesseurs, et non comme mes gouverneurs ; et après me les avoir l'aictes, ayans ouy ma volonté, sans plus derépliquCj y obéir. Et si faictes ainsy, vous me trouverez anssy bon et doux loy qu'en eustes jamais. Et faisant comme avez faict depuis que vous estes faict accroire qu'estiez mes tuteurs, vous trouverez que je vous feray cognoistre que ne Testes poini , mais mes servilenrs etsu])jecls , (pie je veux
CHAULES IX. 7
qui m'obéis^ent à ce que je vouscommanderay '. » C'était là parler en maître; et, pour avoir voulu s'opiniâtrer sur un point , le Parlement de Paris se voyait contester tous les autres. Que faire, alors, sinon enregistrer enfin, et cette déclaration de majorité, et cetéditdu 16 août qui déplaisaient si fort, surtout parce qu'un autre Parlement en avaiteu lesprémices. L'enregistrement eut lieu à Paris, le 28 septembre , cinq semaines après le lit de justice de Rouen. Les termes de l'arrêt montraient qu'on avait pu répugner à publier ces actes, mais sans trop accuser une contrainte dont l'aveu eût mis le comble à l'humiliation qu'il fallait subir '.
Le Parlement de Normandie triomphait; la déclaration de majorité de Charles IX, l'enregistrement d'un édit important, publié dans son prétoire avant que tous autres Parlements en eussent ouï parler, lui étaient acquis désormais. Cent ans plus tard, se souvenant de la vaine résistance des magistrats de Paris et de leur pré-
' Les propos teiiiiz par le roy, sénnt en son lict de justice , en sa court (le Parlenieîit de Rouen, actes de majorité , et autres choses lors par luy faictes et ordonnées. (Imprimé à la suite de la Chronique de Nagerel , I J89. )
^ « Intellectà Declaratione voliintatis et intentionis Domini nostii Régis, curia ordinavit et ordinal Litteras Régis subscribi bis solitis et usitatis verbis : Lecla , publicata et registrata , audito Prociiratore generali Régis , etc., 28se!itembre 16G3. » Ordonnauces de Charles IX. — De Tbou , livre wxv.
s FAKLKMt.NT 1)1- NOK.MAMME.
tention repoiissée . « on leur fit connoislre (disait un membre de notre Parlement) que si bien il v a des estoilles de diverses grandeurs, elles luisent toutes d'une mesme lumière, etTemprunlent d'un mesme soleil '. » Que l'on juge par là de ce qu'avait dû ressentir notre Parlement à l'époque même du lit de justice et dans les temps qui suivirent de près! Ils ne pouvaient plus supporter ce titre de cour des pairs, que le Parlement de Paris voulait toujours s'arroger, comme n'appartenant qu'à lui. En 1570, dans les démarcbes que firent en cour les conseillers Bretel , l^e Georgelier Du Bois et l'avocat du roi Emeric lîigot ( fils de Laurent), pour empêcher qu'Alençon ne fût distrait du ressort du Parlement de Rouen, comme on leur objectait que le Parlement de Paris était la cour des pairs j on voit que ces députés «contestèrent amplement , pour monstrer que la court de Parlement de Paris Ji' estait non plus la court des pairs que les autres " » ; et ils n'eurent garde d'oublier la déclaration de majorité de Charles IX. On savait bien, d'ailleurs, la rappeler quelquefois à ce Parlement pour lui complaire. « Le roy ( disait un jour Catherine de Médicis à d'autres
' Inventaire de l'Histoire de Normandie , ( par D'Anncvillc conseiller au Parlement de Normantlie ^ , i»ai^o 177.
' Reg. secr., ,'{ avril l.iTO.
députés de cette compagnie ) le roy se asseùre bien sur sa court de Parlement de Houen , et sçayt le bon debvoir que vous f'aictes; et, en signe de ce j il a voulu prendre son acte de majorilé dans ce Parlement ' . » Parmi ces estampes anciennes dont nous avons déjà parié , où sont reproduits les faits les plus glorieux pour le Parlement de Normandie, on en voit une qui représente Charles IX, entouré d'un nombreux cortège, et prêt à descendre de cheval, dans la cour du palais de justice à Rouen, où il vient se déclarer majeur. Au-dessous, on lit cette inscription : « Regni reginioi à Carolo IX, solenini ponipd j in sénat u susceptuîn jl562>. »
Ce grand événement devait être célébré longtemps par les lettres et les arts. Nous avons vu bien des vers qni le rappellent. En 1767 encore, vingt-trois ans avant la supjM^ession desParlements^ l'auteur d'un poème latin que couronnèrent les Palinods de Rouen , louant , dans ses vers , le Parlement de Normandie , cher aux peuples ( dit-il ) et cher aux rois ^ n'oublie pas de dire que c'était dans cette cour que naguère Charles IX était venu se déclarer majeur'. Ce souvenir, si cher aux magis-
' Reg. secr., 11 avril 1673.
^ Maximus illustrât patriam regnumque Senatus , Dilecta hinc populis, ililectaque regibus ipsis Ciiria, IVo/ius ubi l'egnandi cepit adu/tain Caroliis cetatem , et Reges sua jura repoiuint »
— Vers extraits (ruii poèiiic coiuoniK', en 1707, à ÎVouiMi , par les l'aliiiofls. —
10 PARLIIMIÙM Dli i\(»U.MAM)li:.
trais iioiniaiids, fil loujouis peine an Parlemejit de Paris. En 1753 encore, au milieu de ses débals avec la couronne, il protestait de reclief contre celte (ledit rat ion de nufjorilé , que deux cents ans, presque, écoulés depuis, n'avaient pu lui faire oublier, « déclaralion blànicc ( disail-il ) par les liisloricKSj cl r un de ces coups (/'aiiloritc ^ évidemment contraires aii.v lois, (jue les bo)is princes désavoueront toujours ' . »
Kouvc.uix roiis Qui n'eût cru les relii^ionnaires satisfaits de ce
(les *-
reiisionnairts. qu'ils Venaient d'oblcuir , surtout du désarmement des catholiques, najj;uère si instamment sollicité par eux, exécuté à Ronen pendant le séjour de Charles IX, et qui mettait tous les Français dans une position d'égalité, sans distinction entre; leurs croyances ? A peine, toutefois, deux ou trois mois se sont-ils écoulés, que recommencent leurs attaques, leurs insultes, les dévastations d'églises, les séditions. Plusieurs fois en novembre, dès le petit matin, dans la (cathédrale mal éclairée, ils curaient des femmes en prières, et enlèvent les objets servant au culte " ; une autre fois, c'est à l'église de Saint-Eloi qu'ils s'en prennent, l'église
' Lettres historiques sur les fonctions essentielles du Parlement, sur les droits des Pairs, et sur les lois fondamentales du royaume, ouvrage écrit par Le Paige, bailli du Temple, sur les mémoires et presque sous la dictée du Parlement de Paris. Amsterdam , 1763, in-12, en deux parties, page l'i.) delà t*^" partie.
' Reg. tapit., ')J , 21» u()\cmbre i:C3.
CHxVliLES IX. H
de Saint-Eloi, où, dans deux cent quarante ans, il sera permis à leurs descendants de célébrer paisiblement leurs cérémonies. Mais, eux, ils en enlbncent les portes pendant la nuit, y brisent les statues des saints, la pillent et la dévastent'. Des bonimes de jiarde veillent , la nuit, dans toutes nos églises, pour les défendre ; des chiens en parcourent les nets, prêts à aboyer au premier bruit. En deux mois au plus, Rouen est le théâtre de cinq ou six mouvements populaires, presque tous causés par y
les religionnaires qui, revenant de Pavilly où la v 3i'"- ^ dame d'Esiieval fait tenir un prêche public , chantent des psaumes français dans les faubourgs, et bravent témérairement les catholiques indignés. Les deux partis, quoique désarmés, ne s'en ruent pas moins l'un sur l'autre; le sang coule souvent; et il n'y a pas une de ces rencontres où quelques habitants ne perdent la vie. L'indignation des catho- ii.dignaiion liques est au comble. Ln jour, comme les eche- i,.„is piahùes vins et les conseillers, réimis à l'hôtel de ville, iiin-^i'ayems. délibèrent sur quelque objet de police, ils entendent au dehors du bruit et des cris confus. On leur dit « qu'il y a un grand peuple assemblé dans la cour» ; un procureur, qui a pu pénétrer dans la salle où ils sont réunis, s'annonce comme délégué par cette multitude, «pour leur remonstrer les sédi-
' Reg. tapit., 8 i)Kirs 156'i.
"' i'Ai;ij:mkim dk norma.ndil:.
lions qui se sont laictes par ceulx de la nouvelle religion , notoires à ung chacun » , et les presser d'y donner ordre. ' La harangue ùudelêgué du peuple est longue, véhémente et anière ; il se j)laint des prêches nomhreux (pii ont lieu dans Rouen , au mépris des édits ; il dit que « ceulx de la religion menacent de mettre Je feu à la ville; » il demande, à grands cris, qu'on rende aux catholiques leurs armes dont ils turent naguère injustement dépouillés ; que l'on rétablisse les compagnies bourgeoises si mal à propos cassées, disent-ils, lors du passage de Charles IX. L'Hôtel-de-Ville presse, chaque jour, le Parlement d'informer contre les coupables, Ip et d'en faire justice ; le roi eu a envoyé l'ordre
très exprès ; mais le moyen de punir quand il y a tant de coupables !
Le duc A peine est-on en mesure de châtier les auteurs
de Bouillon , ,, , . ,. ,
gouverneur, d uu mouvcmeut populau'e , quil en survient un revient a Rouen; j^Quveau , olus désastrcux que tous les autres. Une
sa présence '1 1
est odieuse aux maladrcssc insigne de la reine-mère devait venir
callioliques ,
et sa conduite cncorc irriter les partis. La mort du maréchal de
les indispose. t». / ir/^.->\ • i ii-
Jirissac ( mars lobo j avait rendu vacante la lieutenance générale de Normandie ; la prudence la plus vulgaire faisait une loi de ne confier un poste si important qu'à un homme sage qui, entièrement
' Reg. (lu Parlement et de l'iiofel-de-rille , H mars ljO,i, axant
l'iKlUCS.
étranger aux passions du temps, et inaccessible aux suggestions des partis, leur inspirât une égale confiance, et put les contenir tous en paix. Les députés de l'Hôtel-de-Ville s'étaient hâtés d'aller en cour demander le maréchal de Rourdillon, aimé à Rouen où il avait déjà commandé, « ou à tout le moins ung personnage qui feust de la religion catholique et romaine'. » Mais le duc de Bouillon, gouverneur en titre de la province , éloigné , depuis deux ans, de son gouvernement, à cause de son attachement bien connu pour la réforme , n'aspirait toujours qu'à y être renvoyé. Le duc d'Aumale son beau-frère, le duc de Montpensier , et jusqu'au cardinal de Bourbon , firent jouer pour lui tous les ressorts auprès de Catherine de Médicis; et comme elle leur ol^jectait toujours la religion du duc, et semblait craindre que son retour en Normandie n'y mit tout en désordre , « ilz se portèrent garants qu'il se gouverneroit sagement» ; la reine-mère eut le tort de les en croire , et il fut arrêté cjue Bouillon retournerait à son gouvernement ".
Rien ne pouvait arriver pins mal à propos. A les
, l'cligioiinaires
Rouen, dans le pays de Caux, partout régnait une bravent
/. .... , .1 !•• • les citlioliaues.
lermentation incessante parmi les religionnaires,
■ Reg. de l'hôtel-de-ville , 7 avril 1JC4. - Chronique mis. du 16'^ siècle , déjà citée.
M PARLEMKM DK NOr.MANDlK.
qu'cnhnrdissaiont los concossioiis d'un gouvcnirnient indécis. î.our nombre scmbiail cioîlre chaque jour; ils menaçaient liautemenl de faire pis que par le passé. L'alarme était grande parmi les catholiques. Lors des fêtes du Saint-Sacrement, on n'avait osé , ni à Rouen . ni à Dieppe . enjoindre aux religionnaires de tendre le de\anl de leurs demeures, tant on craignait des séditions'! Les prêtres, même ceux de Notre-Dame de Rouen, obligés par d'anciennes règles toujours en vigueur, à se raser en certains temps et à renouveler leur tonsure, furent autorisés à laisser croître, comme les laïques, leui* barbe et leurs cheveux. Auparavant, facilement reconnaissables, et odieux aux calvinistes qui les qualifiaient de rr/.sf'-: ^ ils s'étaient vus en butte à toutes les insultes imaginables; cette dispense leur était accordée en attendant des temps meilleurs". Mais que fut-ce quand on apprit le prochain retour du duc deRouillon à Rouen; qu'à l'avance on v vit entrer, comme par tourbes, nombre de religionnaires étrangers à la ville; qu'on les entendit « se vanter d'estre les plus forts , et menacer les habitants de les tuer et saccager! ' »
' Reg. cap. Eccles. rotlinm., 30 ir.ai IjC'i. — Heg. de l'holel-deville , "d mai 1504.
= Reg. cditit., Il avril l.ifii..
^ Rcg de rhotcl-d( -ville . 2'.) mai I.)f>'t.
amor contre ce gouverneur.
r, II AU LES TX. ,-,
Il e!i vint bien d'aulics encore à sa suite. Tous « marchoient la teste levée, avec semblant qa'ilz esloient an dessus de leurs affaires... les habitants et bonr2,Pois catholiques estoient esbahis'. « Car ils en reconnaissaient la plupart pour s'être si- Le duc de
1' nmci ^ I i-^t 1 1 11 il Bouillon devient
gnales, en lool2 , a la tête des rebelles ; « et leur ^le pius en pins venue remettoit en mémoire au peuple , avec i**^*,'^'!^ "rands reîiretz et souspirs, les anciennes injures, ib présentent
. . . ., •' an roi
molestations et pilleries'.» un mémoire
La conduite de Bouillon lui-même répondit bien mal à ses promesses. A peine arrivé , ou l'avait vu s'enfermer dans l'hôtel abbatial de Saint-Ouen , fortifier cette maison , faire clore toutes les portes de l'abbaye, vivre là presque isolé, sous la garde de soldats huguenots , environné de religionnaires toujours prêts à prodiguer les sarcasmes et les insultes aux :atholiques, aux prêtres surtout et aux magistrats qui s'aventuraient à le venir visiter. 11 faisait aussi fortifier le Vieux-Palais, dont il s'était saisi; et, par ses ordres, on praticjuait autour du château de Rouen de larges et profondes tranchées. S'il sortait parfois dans la ville , ce n'était que « grandement accompaigné d'arquebusiers et autres portant halebardes, espées et dagues, et toujours suivi de religionnaires. » Non content de
Clironiquc nis. du xvi® siècle, déjà citée.
Rcg. (le r/io/el-ilc-ril/e de Houen , mai, juin et juillet I, Cf.
I(, PAIU.KMKNT DK iXoRMAiNDIK .
ne poiiil assister à des processions auxquelles aucun gouverneur de Rouen ji'avait manqué jusqu'alors, le duc allectait de se trouver sur leur passage avec sa suite, sans donner, ni lui ni les siens, aucune marque de respect. Rouen ne retenlissait plus que du chant des, psaumes de Théodore de Bèze et de Marol. Dans les campagnes, c'était bien autre chose ejicore. Partout des prêches dans les lieux où les interdisaient les édits, tandis que des catholiques sans nombre étaient privés de leurs cérémonies; car, en mille endroits, « les messes, le service divin et prédication n'estoient restituez , ny les prebtres en asseùrance de les célél)rer, les prédicateurs de prescher , ny les paroissiens de la religion du roy, pour y assister. » A Dieppe, le jour de la Fête-Dieu, « il s'estoit faict plusieurs irrisions et obscénité/ contre la révérence de la leste du sainct Sacrement, de sorte que ceulx de la religion du roy n'avoicnt osé observer leurs cérémonies sainctes et accoustumées à faire à tel jour. » A Luneray, près de Dieppe, les religionnaires avaient bâti un fort , où venaient se réfugier tous les voleurs et meurtriers du pays. Ces misérables faisaient des courses dans les campagnes , maltraitant , détroussant , et assassinant les catholiques, et les prêtres de préférence. Nous pourrions prolonger beaucoup encore l'énumération des griefs de la ville de Rouen contre le duc
de Bouillon, sans nous écarter, pour cela, de notre sujet; car ce fut le Parlement qui, secondé par les officiers de ville, articula tous ces faits et mille autres encore, dans un Méîiioire énergique qu'il se résolut à adresser au roi , pour l'éclairer sur la situation de Rouen et d'une notable partie de la province '. Le Parlement lui-même faisait au duc de sérieux reproches. Au lieu qu'on avait vu, de tout temps, les gouvei-neurs honorer cette cour souveraine , et concerter avec elle les mesures que réclamait l'intérêt du pays, le duc affectait, lui, de n'en tenir aucun compte, et d'agir comme s'il n'y en eût pas eu; que dis-je? il avait entrepris souvent sur la juridiction de la cour, prenant connaissance des causes qui y étaient pendantes, faisant juger par des commissaires de son choix nombre de gens de sa suite, que le Parlement avait décrétés de prise de corps pour des vols et des meurtres, et qu'il osait faire enlever public|uement des prisons de la conciergerie'. Un matin, £tiange visiie on l'avait vu se rendre , de Saint-Ouen au palais , j^ Bouiiion « accompau;né de o;rand nombre de hallebardiers A" '^'^^'T/^?'',
L ~ O (.3(1 JUUl 156). y
et d'arquebusiers ayant morions en teste , et la mesche allumée » , entrer, tambours battants, dans la cour , faire poser les tambours sur une tab/e de
' Beg. de l'hôtel-de-ville de Rouen, 10 juillet 1564. - Chronique ms. du w\^ siècle (Bihl. royale), déjà citée. m. ■-!
,(, PAP.I.KMF.NT DE NOr..MAM)TE.
marbre placée alors au bas des degrés, et mouler à la grand chambre , escorté de ses gardes el arquebusiers. Nos mémoires ne nous disent pas ce cpi'il y venait Taire; mais on voit qu'il avait voulu, par celte démonsiralion militaire, imposera des magistrats qui ne lui étaient point l'avorables. A la première nouvelle de cette bruyante visite au Parlement, le peiqile s'était ému; de toutes parts on avait vu accourir au palais religionnaires el catlioliques, les uns par sympathie pour leurs magistrats menacés, les autres sans doute pour jouir de l'humiliation de ces hommes dont les rigueurs les avaient aigris. Il ne tint à rien qu'entre tous ces ennemis échauffés, s'élevassent des querelles, s'en- "aiieassent des rixes et des combats. Le duc avait joué à « mectre en grand danger les ryes de ceulx estant à tenir la court de Parlement ^ et autres liabitans , et la ville en danger d'estre pillée \ »
Ajouterons-nous que Bouillon était à la veille de remettre à la tête des affaires de la ville, ceux-là même qui, élus eji mai 1562, par les révoltés, avaient tenu fort à Rouen contre Charles IX, y avaient fait venir les Anglais, el étaient nominativement exceptés dans les lettres de pardon octroyées naguère aux habitants, après le sac d'octobre 15G2?
' Reg. de l'holel-dr-villr , 30 juiii iJO'i. — I£î chronique ms. du x\i"' siècle , d(^jà ( itec.
Pour les catholiques, il ne leur savait rien pardonner. Deux conseillers du grand Conseil , envovés à Rouen sur sa demande, recherchaient activement les meurtriers de Mustel de Boscroger, et faisaient arrêter des catholiques dont tout le crime était d'être zélés pour leur croyance, comme le duc semblait l'être pour la sienne. Ces arrestations avaient lieu « de nuict, sans observer l'ordre de justice » ; les prisons du château étaient pleines, ainsi que celles du Vieux -Palais. Une de ces arrestations avait fait dans la ville plus de sensation que toutes les autres. C'était celle de Leseiî;neur Papillon , conseiller de ville , élu après le sac d'octobre 1562 , l'un des plus notables bourgeois de la cité.
Parmi les catholiques de Rouen , régnait, maintenant , une consternation difficile à décrire ; il se répandait des bruits sinistres ; le peuple s'imagina que Montgomméry venait d'arriver; les catholiques se crurent perdus sans remède. «.Ayez à rasseûrer le peuple ( disait Bouillon à l'Hôtel-de-YiHe ). De mojj premier qu'il advienne surprise à la ville, je mourray plustost aux pieds des conseillers de ville. Asseûrez-vous que , moy estant à lîoucjij Montgomméry n' approchera de dix lieues à la ronde. » En attendant , les catholiques étaient sans cesse harcelés , bravés , insultés par les religionnaires . dont jamais l'arrogance et l'audace n'avaient
.;,0 PAIILKMKM DM NuIiM AM)ir:.
été si grandes. « No'is sommes les plus forts ^ » criaien t ces derniers; eL, en eonsécjuence , « i!z menaçoient les habitans de les luer et saccager ' . » Le Parlement et l'Ilotel-de-YiUc s'étaient d'abord adressés au duc lui-même; mais, n'en ayant pu rien oLlenir, ce fut alors que leurs députés allèrent porter en cour ce Mémoire si énergique dont nous avons parlé, et où ont élé puisés les faits dont on vient de lire le récit. A la cour, dans ces temps difficiles, on ûe savait plus à qui entendre, des plaintes semblables arrivant de toutes parts. Les députés n'eurent d'abord pour toute réponse qu'un mot assez dur de Catherine de Médicis, qu'encore elle leur avait adressé avec beaucoup d'aigreur. « Les haùitans de Rouen (leur disait-elle) so)it les plus dijjieiles de ce royaulme » ; mais il fallut bien finir par les entendre, car le mal était grand et réclamait un énergique et prompt remède. Déjà on n'aui'ait pu compter les catholiques dégoûtés, effrayés, qui avaient quitté Rouen. «La crainte augmentoit chacun jour , en manière que les bourgeois marchands continuoient à se retirer avec leurs biens, les forains à ne venir en icelle traficquer... Si on ne Irinujuillisc la ri lie (disaient les députés) la trafficque de la marehmidise cessera j et la ville
r>ff;. (Ir riiôtrl-ih-rilh , :>!) niiii l.)fii.
demourcra j, en bref\ déserte^ » Voilà pour le commerce; le reste des bourgeois ne parlait aussi que de fuir. « Iceulx habitants (disaient les députés), voyant que aucuns d'entre enlx ont retiré une bonne partie et la plus précieuse de leurs biens, font conjecture qu'il y en pourra avoir grand nombre ([ui en feront le pareil , et se retyreront ailleurs, en seureté de leurs biens et personnes, et quicteront la ville à ceulx de l'autre religion , tant de Rouen originairement, que venus de toutes parts l'habiter sous les auspices du duc de Bouillon. »
A une ville parvenue à ce degré de lassitude et Les députés
--, ... .lA •! «J^ Rouen
u€ désespoir, h ne pouvait plus être question de ^ont écornés; répondre par des faux-fuyants. De Roussillon , où est'hi im" ces députés étaient allés chercher la cour, par- pariacom-,
^ se dégoûte ,
tirent enfin , ies 8 et 12 avril, d'énergiques dé- et quitte la viiie. pêches de Charles IX au duc de Bouillon , par lesquelles on le pressait « de faire cesser ces inquiétudes, ces plaintes, de traicter doulcement et avec confiance les habitans, usant du conseil des plus notables gens de bien tant de la cour de Paidement que de l'Hostel-de-Ville, éloignant de luy ceux que leurs violences passées rendoient justement odieux ou suspects au peuple , protégeant les catholiques comme les religlonnaires contre toute injure et of-
Ri'g. de rh(Upl-de-rillc , fin 10 juillet lod'i.
fcnse; » de faire eu sorte, en un mot, que «la paix et la concorde se peust reslablir en la ville de Rouen. » Défense lui avait été intimée, avant tout, de rappeler dans le conseil de ville les religionnaires odieux au peuple par leurs excès de '15G'2; ordre, enfin, d'ouvrir les prisons à Leseigneur Papillon ainsi qu'à tous les autres catholiques détenus; quant à la commission donnée aux deux membres du faraud Conseil , elle était révoquée, et il leur fallut retourner immédiatement à Paris ' .
Carouge Bouillon , outré de ces dépêches, n'avait guère
vient
«ommander tardé à quittcr Rouen, d'abord pour visiter les
icsexcèldês autres villes de la province, puis il avait fini par re-
idigionnain-s toumcr daus SOU duclié. (Carouge p;ouvernait en son
continuent. ^ "
absence. A toutes les époques où ce seigneur eut le commandement à Rouen, on trouve son éloge dans les mémoires du temps. Mais, soit que son devoir l'appelât souvent ailleurs , soit que, dans ces tempslà , il ne fût pas au pouvoir des plus sages même et des plus habiles, de toujours retenir les esprits, emportés comme ils l'étaient alors , trois mois s'étaient à peine écoulés , que recommencent plus scandaleuses et plus fréquentes que jamais les extorsions et déprédations commises chaque jour par les religionnaires contre les prêtres et contre les biens du
' Cliioniqiic ms. (lu xvi^ siècle; Bibl. royale.
CHARLES IX. -),:i
clergé ; le chapitre de Notre-Dame s'en plaint amèrement au cardinal de Bourbon son archevêque , et lui présente un rôle des églises et des lieux saints dévastés, où les huguenots font leurs prêches au mépris desédits ' . A la fin de février suivant, un affreux dé- *
bordement de la Seine désole et ruine les abords de Rouen ; le chapitre confond cette douleur avec celle que lui cause Vopiniastreté des huguenots ; et bientôt on voit des processions générales parcourir tristement la ville, la faisant retentir de leurs chants lugubres et de leurs prières '.
La mort récente de madame d'Esneval ayant fait Pipches
à Rouilla re ,
cesser les prêches de Pavilly , occasion naguère de chez le prince
, V .X , ,. . . deCroy-Porcien,
tant de scènes meurtrières, et les rehgionnaires comte d'Eu. Les
> . '• 1 !• ^ T» 'Il •! ' 'i • I. relicionnaires
n ayant pu en établir a Kouvillecomme ils s en étaient j,, ,oj.tent en flattés, on commençait à goûter un peu de calme , fouie, chantent,
' ^ i- ^ sur la route,
lorsqu'une circonstance imprévue vint tout-à-coup des psaumes
c ■ vil T Al français,
taire renaître les alarmes. Les prêches recommen- profèrent des pa-
i p r , I • ' 1 \ rôles séditieuses,
çaient, plus irequentes que jamais, non plus a le chapitre fsei- Pavilly, à quatre lieues de Rouen , maisàRoumare, s"'^"'"''*' ï^°"-
■J ' y- ^ ^ mare) se plaint;
village distant de deux lieues seulement, et, sous le Parlement
informe; le
les auspices d'un homme des plus puissants et des prince de Croy plus opiniâtres que les religionnaires comptassent et vient âu"pa'iai* dans leurs rangs; nous voulons parler d'Antoine fane une scène
^ ^ aux gens du roi.
de Croy , prince de Porcien, « un des plus vaillans
" Reg. capit., 26 novembre 1564.
- Reg. caiHt., 21 , 22 février 156'i.
24 PARLKMl'NT DK NoRMANDlK .
hommes do son temps, un des premiers chels du parti huguenot ' » , membre , avec Montgomméry , de cette association (pii avait pour but de délivrer le roi et la reine-mère , et de faire maintenir les édits accordés aux religionnaires". Le comté d'Eu étant échu à Catherine de (élèves sa femme, par suite de la mort du duc de Nevers, Antoine de Croy , venu en Normandie prendre possession de ce domaine, était allé visiter le Parlement réuni au palais. Le premier président De Bauquemare, sachant bien quel homme c'était que ce prince, craignait de lui quelque coup de tète , et lui avait dit, parmi toutes les politesses d'usage, «que, puisqu'il estoit pair de France et aijisy magistrat, il reconnust que, sans les magistrats, il n'y avoit famille, cité ou monarchie qui peust estre contenue et subsister ; qu'estant, déplus , prince et grand seigneur, tenu , dès-lois , à prester force au roy, sans doubte il contribueroit de tout son pouvoir àl'entretènement des édictz de sa majesté pour le repos et union de ses subjectz. » Le prince avait répondu que , « bien loin de soustenir ses co-religionnaires quand ils contreviendroient aux édictz du rov , il seroit tousjours d'opinion qu'on lespunist » ; en un
' Mémoires de Cnsteinnu , livre l'"', tome I, pnfjc 380, et ihUI I.E LAnornEi R.
' Mrnioirr.s de Coude, loiiic III, paj^c 'iiiH.
mot, il avail promis merveilles'. Toutefois, peu de temps après, le prince étant encoreàRouen, comme les cloches de l'église de Saint-Sauveur-du-Marché , ])rès de laquelle était son logis, sonnaient un Salve rcgindj il avait envoyé faire cesser impérieusement ce bruit qui l'importunait, disait-il. Tout en trouvant ses manières de faire libres et étranges, on en avait conclu que ce prince n'aimait point le bruit, même au milieu du jour; et cela n'avait pas été plus loin pour l'heure. Mais deschoses ne tardèrent guère à se passer , qui ne pouvaient pas être si facilement supportées. Du comté d'Eu avait anciennement dépendu Roumare, village voisin de Rouen. Mais il y avait déjà long-temps qu'un comte d'Eu avait vendu cette seigneurie au chapitre de la Cathédrale , ne s'y réservant que la haute justice , qui , partant , venait, comme le reste du comté, déchoir au prince Antoine de Croy-Porcien , aux droits de Catherine de Clèves son épouse". Or, ce prince s'était mis en tête d'y établir un prêche , ce qu'il fit en effet aussitôt; et, comme il voulait que tous les religionnaires de Rouen y vinssent, lui que nous avons vu naguère si incommodé, en plein jour, du bruit des cloches, il faisait avertir les fidèles^ pendant la nuit du samedi au dimanche, par des hommes qui sonnaient
' Beg. secr. , IJ octobre 1506 »
- firi^. cnpif. Errirs. rofhnni. , ;J0 scptcinhic et C' octohic lôOG,
Ofi PARLEMENT DE NORMANDIE.
du cor, dans toutes les rues de Rouen. C'était uu signal que les réformés comprenaient à merveille; îiussi, au premier bruit, se rendaient-ils tous enliate àRoumare. Un dimanche, entre autres , ils y étaient allés à plus de trois mille ; et au prêche, ils avaient vu faire un baptême. Comme ils ne manquaient jamais de revenir à Rouen tous ensemble, les chemins en rompaient ( d'isenl nos Mémoires). Tous ces hommes échauffés chantaient à pleine gorjije des psaumes de Marot et de Théodore de Bèze ; de leurs rangs sortirent des paroles séditieuses; près de Saint-Maur, ils eurent quelques disputes avec des catholiques; cela ne dura guère; mais que fallait-il pour qu'aux portes de Rouen s'engageassent de sanglants conflits entre eux et les catholiques de Rouen? Car l'indignation de ces derniers était au comble; ils murmuraient hautement contre ces prêches si voisins de la ville; depuis peu , un placard avait été trouvé affiché dans les rues, par lequel ils déclaraient « que si la justice ne faisoit raison de la presche , le peuple la feroit luy-mesme. » Scène indécente La justicc uc s'cudormait pas ; comment l'eût-
fjue le prince " . . , ^ ^ .
de Croy-Poicicn cllc pu taire, cxcitéc quelle était sans cesse par auVâriement. '^'^ chanoincs , dout jamais les plaintes n'avaient (i/oct. 1566.) ^j.^ gj amères, ni les démarches plus pressantes? Le chapitre était seul seigneur de Roumare ( disaient-ils), et le prince de Croy n'en était que hautjusticier. Or, le prince eùt-il droit, à ce titre, d'y
tenir prêche , ses justiciables seuls pouvaient y être reçus ; pourc|uoi donc ouvrait-il ses portes à tous les calvinistes de Rouen , et les y faisait-il appeler à son de trompe? Pourquoi , surtout , depuis la venue du prince , tout exercice du culte catholique étaitil impossible àRoumare, et le service divin avait-il cessé dans l'église paroissiale de ce village ' ? Le Parlement procédait avec réflexion et mesure , comme il convenait à l'égard d'un homme à la fois si puissant et si emporté ; et une scène indécente que le prince vint faire au palais, ne put empêcher cette cour souveraine de recueillir tous les documents propres à éclairer le roi sur cette afiaire. Au ton dont il avait osé parler à la grand'chambre, on avait bien vu son dessein d'intimider les magistrats. Entre autres propos de soldat qu'il tint dans cette rencontre, « se plaignant tout d'abord du nommé Péricardj, du nommé Bigot et du nommé Damours , (c'était les gens du roi, et on voit par là que Damours, arrêté naguère à Gaillon, avait enfin été rendu à ses fonctions) , «yV/j appris ( dit-il) , que ces gens-là regardent les moyens qa'ilz pourroyent trouver pour m' empescher l'exercice de ma religion; qu'ilz ont esté si insolens que de dire, en pleine table et compaignie j qu'ilz me gardera ie?it bien défaire
■ Chronique ms. du xvi '.siècle, déjà citée. — Reg. dit Parlement, «)Ctol)i'c 15(JC. .
58 l'AP.LKMKM" DK NoRMANDlL.
presche en ma Icrrc de Roumure. Je trouve merveillememeyit eslrange f/ii'ih tie)ineut piirells propos; le nomme Bigot a mesme osé dire , en parlant de ce presche j que les fuie les de Ilonen dévoient seavoir que c' cstoitpartelz moyens que leur ville avoit esté autrefois surprise par leurs ennemys ^ qu'il fallait encore craindre la 7nesme chose j, et qu'on pouvait bien venir leur couper la gorge , à quelque nuict. Telz propos sont mensonges ( s'écriait le prince avec colère), et ctulx qui tes tiennent mentent; je prétends continuer de faire presche à Roumare , et m'estonne fort qu'on parle de décréter de prise de corps ccul.v qui y sont allez j n'y ayant rien , en cela, de contraire aux édictz. » Sans relever l'insolence de cette sortie du prince, cpii aussi bien paraît assez d'elle-même, venir pérorer ainsi en plein Parlement , sur des propos tenus ou non par des magistrats, dans la ville et hors de leurs fonctions, qu'était-ce autre chose que de chercher à ce Parlement une querelle d'allemand , et plaider le faux pour savoir le vrai , pour apprendre, en un mot, où en étaient des procédures secrètes qui lui tenaient tant au cœur? Mais cette manœuvre du prince Porcien ne lui réussit guère. Le Parlement n'avait garde de se commettre avec un homme si emporté; le premier président, Jacques deBauquemare deBourdeny, sans s'émouvoir, lui répondit gravement que « la cour agiroit on ceste conjoncture comme en toutes les autres,
VJ
selon le service de sa Majesté » ; el force fut au prince de se retirer avec cette laconique réponse '. Il continua toujours ses prêches; le Parlement, de son côté, continuait ses enquêtes; elles devinrent bientôt la matière d'un Mémoire que rédigea le Parlement, mémoire où était exposée la conduite du prince de Croy , et montré si clairement le danger incalculable de ces assemblées tumultueuses aux portes de Rouen , que , si disposé que l'on pût être , en cour, à biaiser, à louvoyer, et à ne jamais rien finir , on vit bien qu'il n'y allait de rien moins que d'une sédition dans l'une des plus grandes villes du royaume , déjà tant de fois émue et bouleversée. Le prince de Croy, mandé en cour, voulait d'abord ne se point rendre aux ordres du roi , et continuait même toujours ses prêches, cherchant, par tous les moyens, à éviter cette comparence en cour, qu'il savait bien devoir mal finir pour lui. A la fin , toutefois, il fallut obéir, et aller donner des explications au roi et au conseil ; il n'était pashomme à céder si vite ; il n'y eut sortes de raisons qu'il n'alléguât pour justifier sa conduite et se faire maintenir en possession de son prêche. Mais, de R.ou«n étaient venus deux conseillers du Parlement , des plus habiles, bien instruits de l'aflaire , et munis de solides Mémoires qui ne souffraient point de ré-
' fies;, spcr. (hi Parlrment , 17 {icfohro 156(i.
->ft-
pli<{ue. Aussi peidil-il, d'ombice , sa cause, et ne tarda-l-il guère à faire cesser ce prêche qui avait éiuu tous les catholiques de Rouen et tenu lonu;tomps la ville en alarme '.
Les Mais à un sujet de crainte en succédait bientôt
l'cligioimaii es •'
d.vicnncnt ^,jj autrc ; dès l'année suivante, la terreur était plus
de plus eu plus ^ A
iciiiiKiiiis grande que jamais dans Rouen; et ce ne fut pas,
Uii niailre r • i> n- • i i • 4
des requêtes ccttc lOiS , i aiîan'e de quelques jours. Aux mois
TRouen*^ d'aoùt et de septembre, tout était en fermenta-
poui- informer. {Jq^^ daus la vilIc et aux environs. Jamais on n'avait
Comiivenee des
reiigionnaires VU Ics rcligioiinaires si remuauts. Lin maître des
de Rouen ^ f t\ a • ht • \ p r 1 •
aueompiot rcquetcs ( De baint-Martin j y lut envoyé plusieurs foispourinformerde leurs contraventions de chaque jour; et il s'en fallait que ses rapports fussent rassurants. Au conseil, les chefs du parti cherchaient à l'intimider, n'ayant pu réussir à empêcher ses voyages. En pleine séance, devant le roi lui-même, Dandelot et le cardinal de Châlillon lui demandaient avec humeur et ironie quelles si grandes contraventions se faisaient donc à Rouen et dans la province ? Mais Saint-Martin parla sans se troubler, et parla si net et si ferme, que (Charles IX, regardant de travers les interrupteurs : « Je rculx qu'ily soit promptement pourvf II (^d'il-W) , et de manière que cela puisse servir d' exempte à tout mon royaulme. » Puis ,
de Meaux.
' Reg. du Parlement, de l'hàtel-dc-ville , et ClirtiiiiqiiC ms. du xvi'^ siècle, déjà ritcc.
ordonnant à Saint-Marlin de retourner en Normandie : « Vous ne me sçauriez faire se?'vice plus agréable ( lui dit-il encore ) que de procéder rerlueusement à r exécution de rostre commission ^ et de vaquer à la punition des transgresseurs de mes édictz\ » On avait, d'ailleurs, si peu entendu interdire au Parlement la connaissance de cette affaire, que deux de ses présidents furent adjoints au maître des requêtes Saint-Martin. Ils procédèrent avec activité , et n'omirent rien de ce qui pouvait rendre à Rouen sa tranquillité depuis si long-temps troublée. Mais tous ces mouvements tenaient aune cause qui ne devait être connue que plus tard, je veux dire au projet qu'avaient les religionnaires de se rendre maîtres de Meaux, et d'enlever le roi du château de Monceaux, projet connu de tous les hommes du parti, des principaux surtout, et qu'ignorait , toutefois , la cour, qui, aussi , faillit bien être surprise.
Le maître des requêtes Saint-Martin n'avait pas plutôt quitté Rouen, que recommencèrent les assemblées des religion naires, plus bruyantes que jamais, leurs prêches publics , leurs chants de psaumes, puis les attroupements de nuit avec armes, qui, toutefois, se dispersèrent devant les arquebusiers envoyés
' Reg.secr. , d s,e[)t. 1567. — Cliioiiiquc iiis. r>ibliothè(|iic ro\;ilc, x> i"" siècle.
32 r \!;i.i;\ii:n I i>i'. nouma.mmi:.
pour les surpiciulrt' cl les arrèlei'. Chose élraiige, c'étaienl, à la lois, la frayeur et la confiance qui les ('moiivaienl ainsi el les niellaient aux elianips. Ils craignaient les cons('(|nences des rapports faits on cour par le maîlre des requeles Saint-Martin , les rigueurs nouvelles qui allaient s'ensuivre; d'une autre part, ils voyaient déjà Charles IX et la reinemère au pouvoir de ('(nidé, et cette croyance les mettait hors d'eux-mêmes. Le 28 septemhre vint les désabuser complètement; et, quand ils surent que le roi de France, prolégé par desSnisses contre des Français, était désormais en sùrelé dans son Louvre, leur lerreur fut grande, rien n'étant plus facile à découvrir que leur complicité avec ceux qui avaient osé tenter de l'enlever. Aussi, dès la nuit qui suivit la nouvelle, ne prenant plus conseil que de la peur, «tous eUVayéz el tremblants, ayant ceste persuasion qu'on les feroit tous mourir , ilz s'enfuirent de Rouen , à porles ouvertes, les ungs par les portes , les aultres , de grande haste , se gectèrent et passèrent par aulcuns lieux des remparts et fossé z , porlans avec eulx leurs armes et autres choses, comme ils purent à la hasle '. » Mais, dans cette fuite précipitée, « ils menaçoient que, estant assemblez, ilz viendroient mectre le siège devant
' Olnoniqiie ms. du xvT siècle, drjà citée.
ceste ville , pour la prendre de force et coupper la gorge de tous les catholiques'. »
Ce n'étaient pas là de vaines menaces; Rouen était une de ces villes importantes dont les reli- "ionnaires révoltés avaient fort à cœur de se rendre les maîtres. Pendant plusieurs mois , l'alarme y fut grande. A Notre-Dame, on chantait tristement le Domine, non secundinn " ; et , au palais, le Parlement assemblé en permanence n'était plus occupé qu'à concerter avec Carouge, ou Tourville son second, avec les officiers de ville et les autres principaux magistrats, des moyens d'approvisionnement et de défense. Il avait été défendu aux églises de sonner pendant la nuit, et au premier matin , les cloches dont le bruit eût pu devenir un signal pour les religionnaires qui rôdaient armés autour de la ville; il n'y eut d'exception que pour la seule nuit de Noël , vu la grande solennité de lainessc déminait; encore avait-il fallu la permission expresse de Carouge^. On s'était empressé de rétablir la garde bourgeoise, supprimée au mois d'août 1563 , et de rendre à tous les catholiques ces armes qu'à la même époque ils avaient livrées avec tant de regret.
On rend
niix bourgeois
catholiques
de Rouen
leurs armes
qui leur avaient
été ôtées
en août I5C.3
' Beg. capit. Eccles. rotkoni., 29 scptemlire 1567.
^ Beg. capit. Eccles. rotlinm., 29 septembre lôGT.
^ Reg. capit. Eccles. rothom , 30 septembre, 23 déce;. bre, et allas pnssim : l.îfiT}.
irt. 3
Tant d'excès, tant de tentatives séditieuses des religionriaires devaient autoriser les j)Ius vives défiances , et légitimer toutes les rigueurs. Elles recommencèrent, justifiées, cette fois, par l'urgence de sauver la ville ; le Parlement reprenait son ancien rôle, et qui pouri'ait nier qu'il n'y fut contraint? Par ses soins, ordre avait été intimé, à son de trompe, aux religionnaires qui s'étaient enfuis de Rouen, d'y revenir, ceux-là seuls étant exclus, On désarme qui avaient voulu faire le roi prisonnier. A voircomreligionnaires bicu pcu rcviurcnt , il Semblait qu'ils avaient été bien les plus uiuiins Dombrcux daus leurs rangs, les complices de l'en-
sont incarcérés. . • j ai rv i i a.
trepnse de Meaux. Ues armes ne pouvant plus être laissées à ces hommes qui en avaient si mal usé , et dont les religionnaires armés cernaient et menaçaient la ville , le même jour vit désarmer tous les calvinistes de Rouen, et le Parlement avait prononcé contre les récalcitrants les peines les plus sévères'. Mille autres mesures, plus énergiques les unes que les autres, avaient été prises, et l'alarme duraittoujours; les nouvelleslesplus fâcheuses arrivaient, à chaque instant, du dehors; et Rouen môme , malgré tant de recherches rigoureuses , renfermait toujours des religionnaires en grand nombre, qui avaient réussi à cacher leurs armes, et dont les desseins étaient à bon droit suspects; ilsétaient
Beg. de l'kôtel-de-vUle , 10 octobre 1567.
CHARLES IX. îj
8OO0U 1000 environ '. Beaucoup, toutefois, d'entre eux finirent par être découverts , grâce aux mar2;uilliers des paroisses , chargés d'en faire la recherche, et dont le zèle ne fit pas défaut, on le peut croire. Il y en eut de chassés de Rouen ; d'autres, en bien plus grand nombre, furent jetés dans les prisons, et leurs biens furent saisis; on s'attachait, de préférence, aux chefs de rebelles, aux anciens, aux surveillants j aux senwnneurs ; ils furent pris en grand nombre ; les prisons de Rouen en regorgeaient ; surtout celles de la cour ecclésiastique. Cette capture eut lieu le 1*"^ janvier; on avait gardé le plus grand secret; et tous ces hommes, les principaux de leur parti, furent arrêtés si dextrement et si inopinément, que les archers et sergents ne rencontrèrent aucune résistance". Il avait fallu toutes ces mesures énergiques pour rompre des intelligences très actives entre ces chefs de parti et Condé , toujours à la veille d'assiéger la ville , projet qu'il abandonna, par suite, peut-être, de toutes ces rigueurs, qui, minant son parti dans Rouen, avaient ôté à ses armes toutes chances de succès. C'est surtout au Parlement de Normandie qu'appartient le mérite de ces mesures. On l'avait vu, pendant quatre mois consécutifs, se vouer
' Reg. capit., 20 octobre l.";G7.
' Reg. de l'hôtel-dc-ville, F'" janvier 1568 ( nouveau style. )
rAHLEMENT DiL NORMANDIE.
Eilif
(lo Lonpjnineau.
Le peuple
de Rouen
vient en foule
aa palais ,
envahit la
grand'chambre ,
pousse desvociféralions
séditieuses,
insulte, menace,
intimide
les magistrats ,
et parvient
à empêcher,
par ses violences,
la lecture et la publicalion
de l'édif.
(3 avril I6fi8. )
tout entier au salut du pays ; et il ne faut pas douter que toutes ces rigueurs, rendues nécessaires, on l'avouera , parles mouvements des religionnaires, n'aient épargné à la capitale de la province un nouveau siège , un nouveau sac peut-être , après lequel il n'eût plus resté aux malheureux habitants que de fuir leur ville sans commerce et leurs maisons dévastées.
l*artout, comme en Normandie, les religionnaires étaient eu armes. Leurs troupes luttaient sur les champs de bataille avec les armées royales; quoique vaincus la plupart du temps, ils faisaient toujours peur, et, la force ne les pouvant réduire, on eut recours à la ruse. C'est l'histoire de la paix boilcusCj et mal-assise j et de l'édit deLongjumeau, qui remettait en vigueur celui d'Amlx>ise, si favorable aux réformés. On n'avait voulu par là que désarmer les religionnaires , pour les écraser bientôt. Les fins politiques le savaient à merveille ; mais, les masses n'entendant rien à toutes ces subtilités, l'édit de Longjumeau .souleva, partout, parmi les catholiques, une vive indignation qui, à Bourges, à Issoudun , à Anlrain , à Auxerre, à Troyes, à Saint-Léonard, à Blois, à Orléans, à Amiens, et ailleurs encore, se manifesta par des séditions et des massacres. Qui pourrait assurer que ce n'avait pas été le dessein de la reine-mère ? Rouen, quoi qu'il on soit , devait avoir sa part de ces mouvements.
Le palais vit des scènes étranges, et le Parlement courut des dangers. On s'était empressé d'envoyer le nouvel édit à cette cour , avec ordre de l'enregistrer sans délai. La nouvelle s'en répandit dans la ville, etles catholiques étaient tous aux aguets. Le 3 avril, donc, le Parlement en corps était assemblé depuis le matin au palais, où il examinait l'édit. Chacun des membres avait opiné à son tour ; et il ne faut pas douter que, dans une compagnie où siégeaient tant de magistrats zélés pour la religion catholique , des votes hardis n'eussent été émis contre un édit si favorable, en apparence, aux religionnaires rebelles armés contre le roi et leur patrie. Mais on savait bien que toutes remontrances contraires ne seraient pas même écoutées ; il avait donc été convenu d'enregistrer l'édit, quoi qu'il en pût coûter. C'était dans la grand'chambre dorée du plaidoyer qu'avait eu lieu la délibération ; et, l'enregistrement étant voté, ordre avait été donné d'ouvrir les portes, et d'appeler les avocats, les procureurs, le public, qui, pour l'ordinaire, se tenaient là à portée pour entrer aussitôt et assister à ces publications d'édits. Mais, cette fois, les habitués n'attendaient pas seuls aux portes , et elles ne furent pas plutôt ouvertes , qu'une multitude tumultueuse se précipita dans la grand'chambre, qui fat pleine en peu d'instants. C'était un bruyant pêlemêle d'hommes de loi, d'hommes du peuple, de
38 PARLEMExNT DE NORMANDIE.
soldais et de gens de mauvaise mine, qu'on n'avait jamais vus jusqu'à ce jour que dans les émeutes. Le premier président De Bauquemare n'en ayant pas moins donné l'ordre de lire l'édit , le greffier en chef le lisait à haute voix, et toute cette foule l'écoutait en silence, avide qu'elle était d'en bien connaître les clauses. Mais, quand on en vint à celle qui permettait les pj^êches aux gentilshommes en leurs demeures, toul-h-cox)]) des cris, des huées, des vociférations couvrirent la voix du greffier, qui fut contraint de cesser la lecture; la rumeur croissant toujours, , avec d'horribles imprécations conlre la paix j contre les huguenots j lesedits^ les prêches et les magistrats prévaricateurs qui approuvaient des actes si impies. Les magistrats jj j^c pouvait plus être qucstion de continuer la
s'enfuient
du palais. publicatioii Cil préscncc d'une multitude dont la
fureur croissait toujours, et qui, des cris, en était
Excès bientôt venue aux insultes et aux voies de fait. Pré-
du peuple, gidcuts , couscillers , gens du roi , ne songèrent
après les scènes ' ^ o ^ c
tumultueuses piyg q^'^ sauvcr Icurs vies, que semblait menacer
du palais. c i > r •
la fureur des soldats; force leur fut de s enfuir par les lanternes, laissant la grand'chambre au pouvoir d'une populace soulevée. Ce fut comme une victoire pour cette canaille, pour ces soldats avinés, qui étaient parvenus à empêcher la publication de l'édit. Enflés de ce succès, on les vit, se répandant partout dans le palais, se ruer sur les religionnaires qui se trouvaient là, sur les procu-
reurs surtout, les frappant, les terrassant, les accablant de coups, brisant leurs bancs dont la grande salle était remplie, et dont elle avait pris son nom de Salle des Procureurs ; mettant en pièces les sacs et procédures. De là, marchant vers la cohue Qi cour du Bailliage , ils allèrent contraindre les lieutenants et conseillers du présidial, d'ouvrir ies prisons à huit ou dix soldats catholiques , qui grossirent leur nombre; puis, revenant au palais, on les vit enfoncer les boutiques des libraires, fort nombreux alors dans la cour du palais et aux environs, piller, déchirer, brûler les livres et papiers ; puis, dans toutes les rues, piller les marchands huguenots, quel que fut leur commerce , et saccager les boutiques. Se souvenant bientôt de ces ^^^ séditieux
^ ^ . vont aux prisons
religionnaires notables qui, depuis le 1" janvier, pour
r • 1 r \ 1 , , . . ., y massacrer
étaient détenus a la cour ecclésiastique, ils mar- les
•1 \ . , , 1 . religionnaires ,
cnerent, en poussant de grands cris, vers ces qui leur donnent prisons, sises près de la cathédrale; et qui n'eût tout leur or,
A^ i » M et rachètent
pensé que ces malheureux allaient être massacrés leur vie
. V -^ T ■ c 1 • à <=^ moyen.
et mis en pièces? Les mutins, iorçant les prisons, la main levée sur les prisonniers qui , agenouillés, criaient miséricorde , ne parlaient que de les occire eX. faire mourir. Très heureusement, ces infortunés, au moment de leur arrestation, avaient emporté des sommes assez fortes; la vue de l'or attendrit les assassins; ils prirent tout ce que leur jetèrent ces hommes éperdus, qui s'estimaient trop heu-
leux de sauver leurs vies à ce prix. Dans la crainte que cette populace ne se ravisât et ne revînt, aussitôt après qu'elle se fut retirée, on se hâta de transférer secrètement les prisonniers au Yieux- Palais. C'étaient, presque, tous hommes notables, comme on a vu: Jean de Civile , vicomte de l'Eau; Poulain dit Boisguillaume; Pinchon ; Le Mâché crier, avocats; Yiard, changeur; tous hommes, en un mot , considérés, vu leurs conditions ou leur fortune ' .
Nouvelles scènes Le lundi ciuq , eucorc au palais, nouveaux
dans la cour , ,
du palais. attroupements dans la cour, nouveaux cris, A la fin, nouvelles imprécations contre l'édit ; menaces
une force i '
imposante éncrgiqucs contre le Parlement, qui, disait-on,
est déployée
dans la ville, avait le dcsscin de faire, ce jour-là, la publication
surtout dans . , • . • i- i i • / 1 n
les avenues ^.^^ ^^ avait pu avou' licu le Samedi. Cette nouvelle .f" ''"l"''*' était fausse ; mais la populace abusée recommen-
et le Parlement r r
procède çait toutcs SCS violeuccs du samedi. « Point de
à la publication
du nouvel édit. paix ( criaient-'ûs ), point de presc/ies ; les haguetiots ont pillé t abbaye de Sainct-Geo7'gcs-dc-Bosclierville. » Cinquante soldats de la compagnie de Carouge, qui y furent envoyés, leur sergent en tête, pour dissiper ces attroupements, durent céder au nombre, à la fureur des mutins, et obéir à l'ordre que leur donnait cette populace de battre en re-
' Reg. de l'hàtel-dp-ville , 0 avril 1ô68. — Chroni(iiiP nis. du xvi^ siècle; Ribliollièquc royale.
traite, sous peine d'être mis en pièces. Enfin, tous les membres du Parlement étant sortis du palais, le jjeuple, voyant bien qu'il n'y aurait rien ce jour-là, se retira peu à peu de lui-même. Il devenait urgent de mettre un terme à une si effrayante anarchie. Au Parlement, à l'Hôtel-de- Yille, on avait concerté avec Carouge les mesures propres à intimider cette populace , et à assurer la liberté des juges. Les capitaines des bourgeois avaient été mandés; on n'avait rien oublié de ce qui pouvait les éclairer sur le danger de ces séditions, et les déterminer à tenir tête aux rebelles. Lorqu'enfin il fut permis de compter sur eux, on prit les mesures propres à assurer la publication de l'édit , qui ne pouvait , sans péril , être différée plus long-temps. C'était le vendredi 9 avril. Dès le matin , les bourgeois et les soldats étaient sous les armes; des pelotons avaient été répartis dans tous les quartiers, mais surtout aux avenues du palais de justice. Commandées par des capitaines bien résolus , ces forces offraient un aspect imposant; et, maintenant, les entreprises des mutins n'étaient plus à craindre. Le parlement put donc, réuni de nouveau dans la grand'chambre , y faire lire, en entier, cette fois, le nouvel édit, occasion ou prétexte de tant de rumeur , et le faire publier ensuite à la barre du palais, «sans contradiction d'aucune personne. »
Rien ne troubla cette journée; mais, pendant six jours entiers, les mutins avaient tenu les magistrats et la ville entière en échec, et on a vu quel appareil de forces il avait fallu déployer pour les contenir'.
Ces scènes avaient fort eÛ'rayé lesreligionnaires, qui demandaient à grands cris l'envoi d'une garnison, nécessaire, disaient-ils, pour les protéger contre la fureur du peuple. Le roi y envoya bientôt quatre compagnies d'infanterie; mais peuple et bourgeois catholiques se refusaient de concert à leur ouvrir les portes; et, plusieurs jours, ces troupes restèrent dans les faubourgs, sans pouvoir entrer dans la ville. Pour les faire admettre, il fallut l'intervention du loi lui-même. Des députés de l'Hôtel-de-Yille étant allés en cour pour demander quelque grâce, le monarque déclara qu'il ne leur donnerait d'audience qu'après l'entrée des quatre compagnies dans Rouen. Les conseillers de ville virent bien alors qu'il ne fallait point s'opiniâtrer; mais une sédition paraissant à craindre, si les troupes entraient au conspect du peuple , de concert avec Carouge, ils les introduisirent pendant la nuit et en grand secret , par la basse porte du Yieux-Palais. Encore leur avait-on fait faire , au
' Reg. de l'hàtel-de-iHlle, du 6 avril 1568. — Et chronique nis. du XVI* siècle, déjà citée.
Edit de Saint-Maur
préalable , profession de leur foi ; et il se trouva que c'étaient de bons catholiques'. Les religionnaires j^urent alors regretter à loisir d'avoir demandé une garnison avec tant d'instances; car ce fut chez eux qu'on logea toutes ces troupes ; les vexations contre les huguenots étaient encore une fois à l'ordre du jour.
Ce n'étaient que les préludes de l'édit de Saint- Maur, rendu le vingt-huit septembre, qui, sous contre les
,. . T^ ,, .1 religionnaires.
peme de mort , interdisait, en France, 1 exercice de ( os sept. ises. )
Il !•• L I 1.1 1* i^ ^ ' ^ Indignation
toute religion autre que la catholique et romaine, de ceux-ci et enjoignait aux ministres de sortir, dans la quin- et leurs
■^ ^ mouvements
zaine, du royaume. On levait le masque, à cette en Normandie.
fois. Les mesures de tolérance, prescrites par les
précédents édits, avaient été ( faisait-on dire au
roi ) «arrachées à la reine-mère, qui, pour lors,
n'estoit la plus forte, et contre son opinion , laquelle
avoit toujours esté chrestienne, et s'estoit bien
promis de revenir sur ces concessions, aussitost que
les circonstances luy en donneroient le pouvoir. »
(le fut alors au tour des religionnaires de s'indigner,
de s'émouvoir et de craindre. En Normandie,
dans le pays de Caux surtout, la fermentation
était au comble. A Cany, à Dieppe, au Havre, à
Montivilliers , les têtes étaient montées , on y était
en guerre ouverte avec le roi. Ce fut alors que
' Chronique ins. du xYi*^ siècle, déjà citée.
Jean de Canouville, sieur de llafletot, fortifia son château de RaiTetot, et, avec Blondel de La Moissonnière , et nombre d'autres , se mit à faire des courses, pillant les catholiques, les maltraitant , les tuant par les chemins. Ces gentilshommes en furent quittes pour une condamnation par contumace, et être les uns décapités, les autres pendus en effigie, au Vieux-Marché de Rouen. Mais plusieurs de leurs complices subalternes ayant été faits prisonniers par le lieutenant du roi La Mailleraie, qui s'était rendu exprès à Rafl'etot avec des troupes, ceux-là payèrent la peine d'en avoir cru leurs chefs, plus prompts qu'eux à s'enfuir, et qui n'eurent pas de honte de les laisser dans les lacs. Ainsi en advient-il de toutes les séditions '.
Coup de main Lu couiplot de CCS rebclies sur la ville du Havre
tenté . , . . . , . A • X i>
sur le Havre, avait paru Dicu imagHie ; un navn-e était a 1 ancre, à peu de distance du port; on le disait chargé de cuirs de Barbarie; mais en réalité il appartenait aux huguenots, qui l'avaient rempli de soldats résolus à tenter un couj:) demain. Sarlaboz, qui commandait dans le Havre, abusé par un faux exposé , permit que le navire fût introduit dans le port ; la nuit avait été choisie pour cela; le navire entra, et jeta sur les quais, non des marchandises , mais les soldats armés dont il était rempli. Aussitôt ces soldats
' Chronique ms. du xvi'^ siècle , déjà citée.
et leurs complices de la ville , qui avaient été avertis de leur débarquement , coururent en foule à la place; la nuit les favorisant, ils épouvantèrent les habitants, les soldats même des corps de garde, et le Havre semblait déjà en leur pouvoir. Ce fut, pour les catholiques de cette ville, une nuit terrible d'épouvante et d'angoisses; et Sarlaboz , tout dévoué et résolu qu'il était, à la tête d'une forte garnison composée de quatre compagnies d'infanterie, ne savait que croire, ni quels ordres donner dans le trouble d'une attaque si imprévue. Mais vint enfin le jour, qui ne tarda guère à abaisser les vainqueurs et à relever les vaincus; les assaillants et les attaqués ayant pu se compter, ceux-ci eurent bientôt vu qu'ilsétaienl, de beaucoup, les plus forts. Les soldats reliiïionnaires gai^nèrent alors leur navire et s'enfuirent à toutes voiles; mais ils avaient laissé des traînards en assez grand nombre , qui devaient payer pour tous les autres. Les prisons du Havre en étaient pleines ; il s'agissait là d'un complot à main armée, et le Parlement, se hâtant de faire acte de compétence, avait envoyé au Havre des commissaires pour informer promptement contre les coupables. Le conseiller de Montaigu, suilout, déploya, en cette rencontre, une activité rare; le crime était flagrant ; on avait pour témoin la ville tout entière; le procès ne dura qu'autant de temps qu'il en fallait pour interroger tant de coupables;
lo Parlement siégeait on permanence; les supplices
se succédèrent; un tel attentat ne permettait ni
lenteur ni indulgence'.
Coin )iot des Dans le môme temps, un complot fut aussi tenté
reiitîionnaiKs sur Dieppe ; c'cst la conspiratiou de (^ateville, et
pour s'cinpaior 1 •■ '■
de Dieppe; gH^ est trop célèbrc pour qu'on en parle sommaide cateviiie rcmcnt daus l'histoire du Parlement de Normandie ,
'' ^(',"c?r' ^'^"^ ^'^'^ ^-^ ""^ "^^^ P''"" "«'«-^bles pages. Les rcligionnaires abondaient dans ces contrées. Déjà aigris par les variations du gouvernement dans sa politique à leur égard, et lors de toutes ces alternatives de persécution et de faveur, De Sigognes, gouverneur de Dieppe , les avait encore exaspérés en exagérant contre eux les conséquences des édits de rigueur, et en restreignant celles des édits qui leur étaient favoral)les. Ainsi , après la déclaration du 23 mars 1568, qui autorisait dans le royaume l'exercice de la religion nouvelle, il avait refusé l'entrée de Dieppe aux ministres et aux religionnaires qui en étaient sortis précédemment ; après un autre édit prohibitif de toute religion autre que la catholique, il avait fait décider, dans une assemblée générale de rHôlel-de-Yille, où tout marchait à sa parole, qu'à l'avenir tous les enfants indistinctement seraient baptisés dans les églises catholiques, immédiatement après leur naissance. C'était lui
Jirg. (lu Purlcmcnl louruellc}; et De Thou , livre XLV.
qui avait appelé à Dieppe nombre de prêtres doctes et éloquents qui ramenaient chaque jour beaucoup de religionnaires à l'église'. Bref, il était odieux aux réformés. Dieppe était d'ailleurs un poste où ces derniers devaient désirer de devenir les maîtres. L'entreprise avait donc été bientôt résolue. Un Ce que céiait
,, , , 1\,T I 1 ' • 1 que Makierée,
gentilhomme du pays, Jaccjues iVlalderee, sieur de s,tur
Cateville, se mit à la tête du complot. Ce Cateville '^^ Cateviiie. était un des gentilshommes les plus remuants de la province. Déjà, sept ans auparavant , il avait tenté sur Diejjpe même un coup de main hardi qui avait réussi. En décembre 1562, Dieppe venant de rentrer sous la domination du roi , et l'exercice public de la religion réformée y ayant été aussitôt interdit , Cateville , de complicité avec un autre gentilhomme nommé Gascon , avait ménagé un complot, dont le résultat fut l'assassinat de llicarville , commandant pour le roi dans le château, l'arrestation du gouverneur , Martel de Bacqueville , et enfin l'occupation de Dieppe par les religionnaires , qui s'y étaient maintenus jusqu'au mois d'août 1563, époque de la réduction du Havre et de l'expulsion des Anglais'.
On voit c[u'en matière de complots, Cateville
' Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe, par Dcsmarqucts , tome I , p. 223.
' De lliou, Histoire universelle , livre xxxiii.
48 l'ARI.EMl-XT Dli NORMANDIK.
n'en était plus à son apprentissage. Cette l'ois , voulant encore se rendre maître de Dieppe , il s'était adressé à un sergent nommé Revers, qui, par l'ordre du gouverneur Sigognes, feignant d'adhérer à ces desseins, et promettant de livi^r les clés du château, avait reçu les confidences les plus détaillées, et aj)pris peu à peu les noms des conjurés. Tout, ensuite, était fidèlement révélé à Sigognes, qui, recueillant en secret ces documents, se tenait en mesure , et, à la fin, convoquant une assemblée extraordinaire, à l'hôtel de ville, révéla le mystère , déroula tout le complot , en exhiba les irréfragables preuves , et nomma tous les coupables. Grâce à de promptes mesures prescrites sur l'heure , Dieppe étant désormais à l'abri de toute attaque, il ne s'agissait plus maintenant que d'arrêter les conspirateurs. La Mailleraie, averti à temps, eut bientôt fait prendre par ses soldats les conjurés , qui ne se doutaient de rien. Outre nombre de gentilshommes, trente bourgeois de Dieppe étaient entrés dans ce complot; tous furent conduits à Rouen et écroués à la conciergerie du palais ; le Parlement s'était saisi de l'aflaire, les procédures Particniariu's marchèrent activement. Là, comme pour l'affaire
sur Martel, i tt \ i tu- t •" n i
du navre, le délit elait llagrant et les preuves surabondaient ; un seul des accusés , Martel , sieur de Lindebeuf, gentilhomme normand, religionnaire, semblait devoir être distingué parmi tant de cou-
sicnr lie Lindcbrur.
CIIAKLKS IX. 4y
pables , et échapper aux rigueurs qui leur étaient réservées. Le chef de la conspiration, Cateville, son intime ami, lui avait révélé le complot, mais sans pouvoir le lui faire agréer. Il le jurait, et rien ne semblait le démentir. Môme , Lindebeuf n'avait rien épargné pour détourner Cateville d'une entreprise si hasardeuse; mais, ne pouvant se faire écouter, il s'était ténu paisible, gardant un religieux silence sur ce qu'un ami lui avait confié. Lindebeuf n'était pas moins intime ami du lieutenant de roi La Mailleraie, « qui l'estimoit un autre soy-mesme , sans la compaignie du quel il ne pouvoit vivre joyeux ' » . Mandé par celui-ci , lors de l'arrestation de Cateville, il l'était allé trouver sans défiance, lui avait laconté les choses comme nous venons de le faire , et il ne parait pas que jamais la sincérité de ses déclarations ait été mise en doute. Mais La Mailleraie, ne se payant point de ces raisons, lui dit avec dureté, « r/ue ce îi'cstoit assez de trouver une entreprise mescliante^ si on ne la découvrait soudain au roy. » Lindebeuf avait donc été , par son ordre, arrêté comme les autres, mené à Rouen, et écroué aux prisons de la conciergerie du palais ^. « Bien des gens accusèrent La Maille-
' Histoire de France , enrichie des plus notables occurrences survenues es provinces de l'Europe et pays voisins, depuis l'an 1550, par Lanceiot Voisin, sieur de la Popclinière, livre xv.
- Mémoires de Castelnait , livre vu, cliap. ?>.
r,„ PAK!.KMK\T l)K NOl'.MANniK.
raie d'une rigueur exagérée » ; c'est De Thou qui le dit; « mais (ajoute-t-il) le plus grand nombre le loua d'avoir eu assez de vertu pour sacrifier un ami particulier au salut de l'Etat ' » ; et il est facile de voir cpie le grave historien partageait ce sentiment. Toutefois , il semble cpie J.a Mailleraie n'avait pu agir autrement , et cpiil ne méritait ni ces censures, ni ces éloges. Lieutenant de roi, à la tête de la force armée, sa mission étant de faire arrêter les prévenus et non de les juger; Lindebeuf, compromis par les confidences de Cateville , qu'il expliquait à sa manière, devait être livré aux juges; à eux seuls il appartenait d'entendre ses explications et d'apprécier sa défense.
Liniipbcuf, Mais, dcvaut le Parlement, se présentait la ques-
pour n'avoir . .^ j , . c ' T'il Ci
point révélé t'O^ tout cuticre. La, louteiois , J^indebeuf trouva le complot, j,^ même ri";ueur que devant La Mailleraie , encore
est paiii o 1 '
lie mort, bien qu'à la confrontation Cateville eût avoué que,
comme Cateville,
son ami. coufideut dc scs dcsscius, son ami les avait détes-
[ 4 mars I5G!1. ) , , . . , , i» <• • ■>
tes, etn avait rien épargne pour I y taire renoncer". (iC fut le II mars que le Parlement rendit son arrêt. Cateville et Lindebeuf y figurent sur le même plan; Lindebeuf est même nommé le premier. Tous deux sont déclarés « convaincus du crime de lèzemajesté, pour la prodition et conjuration par eulx
De Thou , Histoire universelle , livro xi,v. De Tlioii , Histoire iiniverset/e . livrr m.v.
faicte à surprendre le chasteau et ville de Dieppe, et ville de la ville Françoise de Grâce (le Havre), et icelles rendre ès-mains des eiinemys du roy. » Tous deux sont condamnés à avoir la tête tranchée au lieux-Marché de Piouen , puis à être mis en quartiers, leurs têtes affichées sur lances près le château de Dieppe , et les quartiers de leurs corps pendus aux portes de cette ville. Tous deux sont dégradés de nohlesse, eux et leur j^ostérité. Même, par une distinction aggravante pour Lindebeuf. que déjà nous avons vu nommé le premier dans l'arrêt, une amende de 4-000 livres est prononcée contre lui , tandis qu'une de 2,000 livres seulement a été prononcée contre Cateville; du reste, les biens de l'un sont déclarés confisqués comme ceux de l'autre. Le même jour, après que les deux amis ont subi d'horribles tortures , ils sont traînés ensemble au supplice , et les deux têtes roulent sur l'échafaud permanent du Vieux-Marché ' .
(]e premier rang donné à Lindebeuf. dans l'arrêt du Parlement , cette amende double prononcée contre lui par le même arrêt, nous ont suggéré quelques doutes auxquels nousne nous arrêtons pas; et, acceptant la version unanime de toutes les histoires, nous verrons dans Cateville le chef du complot; dans Lindebeuf un confident passif, accusé seulement de n'avoir point révélé le crime de son
' lleg. Toiinirllf* , 'i iiiar.«; IjCît.
52 rAULEMENT I)K NORMANDIE.
ami , après s'être refusé à y entrer , et s'Atie même eflbrcé de le faire renoncer à ce dessein. Mais nous demanderons alors sur quoi pouvait être fondé un si cruel arrêt, qui dégrade, ruine et punit de mort deux hommes, dont l'ini a voulu enlever deux villes au roi, et dont l'autre a connu ce complot Examen ourdi par son ami , l'a détesté et s'est tu.
lie la législation t -x ^ i .• i
qni, (en cas L oscrous-nous dire ? un mot latni, mai compris,
ecnme livrcr au bourreau la tête de Lindebeuf inno-
t\e lese-majeste), 1
condamnait cent, et , un sièclc plus lard , celle du président De
à la même peine
l'auteur Thou , inuoceut aussi , ou bien moins coupable , en
du complot ,,,. ,, ^-^ ^ .. I •
et celui qui, touscas, quc (^inq-i\Jars. Un connaît cette loi rol'ayant connu, jj^j^jj^g q^j coudamuc à mort, et le parricide et ses
mais setant i i
refusé à y entrer, compliccs , « coiiscios » dit le tcxtc latin '. Notez ce
ne l'avait ^ . a • •
point révélé mot; c cst daus son vrai sens que gît la question
à la justice. . . ..\ t i' • i . , 'i . i i
tout entière. Le législateur a-t-il entendu parler de ceux qui connaissaient seulement les monstrueux projets du parricide , ou de ceux qui l'auraient aidé à perpétrer son épouvantable crime? Le mot conscii nous paraît, à nous, désigner de vrais complices , des hommes qui ont prêté aide au coupable , e\ participe à son crime ^. Tout le monde sait comment le parricide était puni à Rome ;
' « Utrùni qui orriderunt parentes, an etùiin coscii pœnà part riridii adficianîur qiKiri potest ? Et ait ^larcianus c/ww coscios eddeni pœnd adficiendos., non solùin parricidas. » — Leg. VI, Digest. Lege Poinpeid de Parricidiis,
* Mémoires rt instructions pour senir à justifier l'innocence de M. Fretncois-.4us;ustr de Thou, conseil/enr Fsfrit , p;\v P\crrc T)U])ny. § XI.
enfermé dans un sac de cuir, avec un chien, un coq, un singe et une vipère, on le jetait ainsi à la mer'. Ce supplice dont frémit la nature n'avait point paru trop cruel pour un monstre dont le crime la révolte plus encore; on avait pu et dû le rendre commun, ce supplice , aux coopérateurs d'un crime si noir. Qui croira jamais qu'on eût voulu le faire subir à ceux dont tout le crime aurait été d'â- \o\r coimu les projets du parricide, ou de l'avoir vu même, par hasard, consommer son odieux forfait, et d'avoir, après cela, gardé le silence? Mais enfin il avait plu, un jour, à Louis XI de l'entendre autrement. FaroucliCj ombrageux, défiant, haï de tous, ne rêvant que conspirations contre lui, et, sur toutes choses, idolâtre de la vie, ce despote avait cru en finir à une fois et s'assurer un siècle d'existence , en rendant une ordonnance qui condamnait à la même peine, et les principaux auteurs d'une conspiration, et ceux qui, en ayant eu seulement connaissance, ne se seraient point hâtés de la révéler au roi ou aux juges '. Le crime de lèsemajesté, on le sait, a souvent été mis sur la même ligne que le parricide. Voilà l'ordonnance de Louis XI dans sa source première; et combien peu cette source est respectable , puisqu'il ne s'a-
' Terrasson, Histoire de la Jurisprudence romaine , |>. lo.>, l.i6. -' Ordonnance de Louis XI, ').1 décembro 1477.
,-,', )'AKI,i:.\li:.M' J)E ^or.MVNDlF.
git là (|uc' d'un Jiiol latin mal compris? Ce fut, néanmoins, le londcmeiit de l'anèt du [i mars 1569 contre Martel de Lindebeuf , qui avait connu, sans s'y prêter, les desseins de Cateville, et ne les avait point révélés. Mais voyez comme les erreurs vont toujours se propageant, s'engendrant les unes les autres !
En Mill, Louis \I avait feint d'introduire une loi romaine dans nos codes; et son ordonnance du 22 décembre ne semblait (^ue l'infidèle traduction d'une loi du Digeste. Le II mars 1569, sans la regarder d'assez près, cette loi si dure, comme l'appelle Montesquieu ' , le Parlement de Rouen va l'appliquer à u\\ homme qu'elle ne devait pas atteindre , à un ami qui n'avait pas dû livrer son ami aux bourreaux. Mais, à son tour, il devait un jour O'tre invoqué comme un précédent, ce fatal arrêt de 1569. Dans le procès de Cinq- Mars, pour pouvoir atteindre De Thou son ami, qui, instruit de ses desseins, ne les avait pas révélés , peut-être n'eût-on pas osé appliquer l'ordonnance siu-amiée et comme alu'ogée de Louis XI , si lesregistres du Parlement de Normandie n'eussent ofl'ert un précédent si terrible.
Ce funeste arrêt du k mars 1569, qui naguère avait livré Lindebeuf aux bourreaux, invo-
Montrs(|iii(ij , Kspiil ihs J.oi.i , livre xii. ciiai). i]
CHAKLKS IX. i.^
que par Laubardemont, lit aussi tomber la tête de l'infortuné De Thou '. Hélas! son père, l'historien, avait enregistré, que dis-je? il avait loué l'arrêt de Rouen dans ses annales^, l'arrachant ainsi à l'oubli , et le réhabilitant, écrivant entin ( il ne s'en doutait guère ) une loi de mort qu'on devait un jour appliquer à son fils. h. cette fois, du moins, c'était l'ouvrage de commissaires complaisants, vendus à Richelieu, qui les avait choisis. Mais pourquoi fallait-il qu'une décision, rendue naguère en Parlement , par jugement , pût devenir un précédent, et comme une loi, pour des esclaves en robe , jugeant par commission ? 11 était réservé aux législateurs de notre siècle d'anéantir ces lois draconiennes. En 1810, dans des temps bien difficiles encore , sans doute , sous un des maîtres les plus absolus qu'ait eus la France, un code pénal fut promulgué, qui, dans le cas même de crime de lèse-majesté , ne punit que de la réclusion le silence de ceux qui, ayant eu connaissance du crime, et étant exempts de toute complicité , ne l'auront pas révélé à la justice, prouvassent-ils qu'ils s'y seraient opposés, et qu'ils auraient cherché à en dissuader les coupables '.
' Histoire du règne de Louis XIII , par le père H. Griffet, de la <^0!>ipagnie de Jésus, tome III, p. 524 (édition in-i". ) ^ De Thon, Histoire universelle , livre xiA . "' Code pi'nal do 1810, arti<'lc5 10.!, (04, 10."). ■ .. - '
Suite de la
5C PARLEMENT DK NORMANDIE.
rroleslalion bien tardive contre rordoiinaiice de Louis XI, contre les supplices de Lindebeuf et du président De Thou ! mais protestation insuffisante encore aux yeux des législateurs de nos jours, qui, en 1832 , ont efFacé du code pénal les dispositions qu'il contenait contrôles non-rccclatciirs de crimes d'État'.
Au reste, la conspiration de (^ateville avait des conspiration ramificatious si étendues , que , découvrir tous les
(le Calc'ville.
coupables, ne fut pas l'aftaire d'un jour. Pendant plusieurs mois, nos registres et les chroniques du temps nous montrent le Parlement de Normandie occupé , presque uniquement , de ces interminables procédures ; les prisons de la conciergerie remplies de nombreux complices , dont chaque jour, presque, amène la découverte et l'arrestation; gentilshommes, soldats, prêtres renies ^ moines apostats, ont pris part au comjilot; c'est le capi- , taine Jean de Larrey de Hambures ; Mathieu
Eude , sieur de Veules; l'avocat Le Cornu ; Milon ; Malvit; Hays; Du ïot ; Fierabras; Girot-Gardes; Véron ; le prêtre Denis Dupont ; le cordelier Plumetot, et cent autres qu'il serait trop long de nommer; en sorte que ce vaste procès semblait ne devoir jamais finir, lorsqu'un nouveau revirement
' Code pénal, réforme p.ir la loi du '^8 aM'il IM.f',. liidlnin <lrs Lois, 9"' série, tome IV, m" l.)l.
CHARLES IX. i7
dans la politique versatile de Catherine de Médicis, vint, un jour, frapper d'inaction, sur leurs sièges, les juges du Pailement qui ne se pouvaient lasser de punir une conspiration si hardie. Nous voulons parler de l'édit du mois d'août 1570, qui accordait amnistie à tous les rebelles de France, et prescrivait l'entier oubli du passé. Sans nous étendre, pour l'heure, sur cet édit, dont nous aurons à pailer plus tard, nous dirons qu'il vint enlever au Parlement les coupables, nombreux encore, qui lui restaient à juger. Les prisons de la conciergerie s'ouvrirent ; on en vit sortir Jean Sochon ; David Dubosc; Jacques Eudes; Guillaume Collent; François Le Héricey; Jacques Couture ; Jacqueline Barroys ; Vincent Lailler ; Jean Dampierre ; Guillaume de Saint-Mards , et bien d'autres encore, tous complices de la conspiration sur Dieppe et le Havre, (-e jour-là, au reste, les prisons s'ouvrirent à bien d'autres, innocents de cette conspiration , mais qui s'étaient signalés dans tous les troubles dont, depuis si long-temps, notre province était le théâtre.
Mais c'est parler des suites de l'édit du mois d'août violences 1570, favorable à la réforme, avant d'avoir montré ''"Îi^rÏ;;';^"" toutes celles de l'édit de septembre 1568 , qui l'avait •' •'és'ird des
religionnaires,
proscrite sous peine de mort. Ce dernier édit, après redit
, , . . 1 ' I !• • • .fit' Saint-Maur.
dont la rigueur avait soulevé les religionnaires . et amène'', on Normandie, ces conspirations contre le
58 l'AlU.KMK.NT DK AoKM A.NDIE.
Havre et Dieppe, dont ou a vu la tragique issue, avait rendu cœur aux catholiques, en livrant à leur nieici leurs ennemis domptés et proscrits. Un tel édit, en effet, et l'arrêt du Parlement de Paris, rendu dans le même temps , qui condamnait à mort l'amiral (À)lii;ny, ne semblaient-ils pas aux exaltés le dernier coup porté au protestantisme vaincu et terrassé? Le moment leur semblait venu d'en finir. Cette générosité , qu'on a vue quelquefois entre des ennemis acharnés , il ne la faut point espérer des partis , surtout quand c'est le prétexte de la religion qui les a mis aux prises. La France en allait faire la douloureuse épreuve, pendant tout le reste du règne de Charles IX. Mais la ville de Rouen se signala, alors, entre toutes les autres. On a vu combien elle renfermait dans son sein d'ardents catholiques, aux haines vivaces, aux souvenirs implacables, n'aspirant qu'à l'anéantissement de la réforme, et n'en voyant d'autre moyen que de donner la mort aux réformés. Les complots sur le Havre et Dieppe semblaient légitimer leur haine et justifier leurs excès. L'édit de 1568 leur avait semblé comme un arrêt de mort pour le calvinisme, et ils s'étaient chargés d'en être les exécuteurs. Depuis lors, on n'avait plus vu que des persécutions contre les religionnaires cachés; que mouvements populaires pour empêcher qu'après hnir mort les malheureux ne fusseiil inhumés.
même on terre profane , et trouvassent du moins, dans la tombe, ce repos qui leur avait été dénié pendant leur vie. Il n'y avait pas, non plus, de violences auxquelles ne se livrât le peuple, pour les con(raindre a faire profession publique de catlK)licisme. En 1570. surtout, la semaine de Les catholiques
r« 1 • 1 1 Ml de Rouen,
rà(jues lut, à Rouen , comme le signal de mille exaltés, scènes tumultueuses. Le peuple s'étant mis en emprisonnent les
il religionnaires
tète de contraindre tous les reliiïionnaires à faire qu'ils n'ont pu
"~ contraindre
leurs pâques, il v en eut bien de ces malheureux à faire
^ ' . , leurs Pâques.
qui cédèrent par peur ; mais beaucoup a^ant tenu Avril 1570.) bon, à peine le temps pascal fut-il passé, que la populace se mit en devoir de punir ces opiniâtres. Des bourgeois s'étaient mêlés dans la foule ; l'un d'eux, nommé Bouquetot, s'était mis à leur tête ; c'était toul dire; jamais on n'avait vu de brouillon plus dangereux et plus remuant ; les mémoires du temps nous le montrent mêlé sans cesse aux mouvements populaires qui troublent Rouen, donnant le signal de la sédition, ou dirigeant la fureur d'un peuple abusé qui l'écoute. Cette fois, il s'agissait d'entrer de force dans les maisons de tous les calvinistes qui n'avaient point fait leurs pâques. Ils se mirent à l'œuvre, le lundi de Quasimodo, et se disaient envoyés par le président Yialard , catholique trop ardent peut-être , mais qui, assurément, ne leur avait rien ordonné de semblable. Déjà beaucoup de religion naire.s avaient été
f,(» lAKLIi.MKNT DE >(>RMA.\DIE.
arrêtés et menés aux prisons de la cour ecclésiastique. Le Parlement, comme il rentrait en fonctions, à la suite des vacances de Pâques, se vit assailli de requêtes: les unes émanant des calvinistes, qui se plaignaient amèrement de ces incarcérations illégales et arbitraires; les autres souscrites par des catholiques , serviteurs de Dieu et du roy, comme ils s'appelaient , qui demandaient à grands cris que , conformément à l'édit de septembre 1568, il n'y eût plus qu'une religion en France, et qu'on fît Lepeupieinsuite justice dc tous Ics liugucnots incarcérés. Plusieurs
les magistrats , "^ *"
et assiège jours , les membres du Parlement et les conseillers Bo'iiqueiot, ^c villc uc purcut plus sorlir sans se voir pourhourgeois suivis à outrauce par des catholiques f bourgeois
séditieux, i 1 \ C
vient haranguer et gcns du peuplc ), qui demandaient avec mêle Parlement ,
au nom uaccs qu'ou répoudit leui's requêtes, et juraient
des mutins. . , . , ....
« que SI les magistrats ne leur remioient justice ^ ils en auraient bien la raison \ » Au Parlement, on s'indignait de tant d'audace. Le séditieux Bouquetot avait été mandé à la grand'chambre , pour y recevoir une rude semonce sur ces troubles qu'il excitait, sur ces incarcérations arbitraires, sur ces requêtes hardies présentées sans qualité , et qui, en tous cas, ne méritaient pas qu'on s'en occupât, n'étant signées de personne. Mais une
' Reg. du Pdilrmrnl , avril I.)7(»; et Rcg. de Vhàlrl -di - ville , .» avril l.">7n.
niultidude innombrable avait suivi Bouquetot, qui, se sentant soutenu , ne perdit pas contenance , et répondit résolument qu'au besoin il ferait signer la requête par vingt mille personnes. Des fenêtres de la grand'chambre du plaidoyer, il regardait la foule qui , attroupée dans la cour du palais , faisait tout retentir de ses cris, et demandait /««//Vf' contre les liiigiienots. De loin, Bouquetot fit un signe, et aussitôt ce peuple se retira, non sanscrier que si on n'élargissait les prisonniers, il en adviendrait aultre chose. Les magistrats avaient pu voir quel était le crédit de Bouquetot sur cette multitude émue. Pour ce séditieux, devenu plus insolent après la hardiesse qu'il venait de montrer en cette rencontre, il alla rejoindre le peuple , et la sédition prit un caractère plus alarmant. (Jette populace faillit faire un sédnions mauvais parti à La Roche de Yandrimare , sergent- violences"* maior de Rouen , plus fanatique peut-être qu'au- envers les
•• "^ i i ■■■ religionnaircs;
cun d'eux, et qui, pour sa part, avait arrêté maisons forcées ;
meurtres.
grand nombre de calvinistes. Mais il venait d'ouvrir les prisons à quelques-uns des incarcérés, sur la parole qu'ils lui avaient donnée de faire leurs pâques. Bouquetot lui dit « qu'il n avoit pas bien faict , que c' estaient sacrament aires » ; il n'y eut pas d'avanies, en un mot, que Yandrimare n'essuyât de ce factieux j maître de la ville en ce moment. — Les chambres du Parlement s'étaient assemblées pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre.
l'AUl.K.MKM \)\i NOMMANDll';
Mais il c'tait ck'-jà trop lard , ol la sédition devait avoir son cours. Avant que la force armée fût sur pied , les mutins, voyant ieui" nombre s'accroître toujours, allèrent forcer les maisons où ils préten- Mpiiibits daient que des reli<>,ionnaires s'étaient cachés. On
du Parlement ..... ,
insnités. leur résistait parfois, et il y eut des p;ens tues,
vontTpôsliôpiui d'autres blessés. (Quelques membres du Parlement,
lo i.icmiei- „^| gg hasardèrent à sortir du palais, furent assail-
prcsKlfiif 1 ^
(le Baïunioin.iie, |is par IcsHiutins, et sommés de répondre leur requêle. « iSt l on faict difpculte a intoyreter i edict du roy ( criaient-ils ), qu'on nous renvoyé par devers le roy lui-mesme. » Las d'entendre ces magistrats leur dire que la justice ne pouvait emprisonner personne sans informations préalables et sans charges suffisantes, on les vit se rendre tumultuairement à l'hôtel du premier président Jacques de Bauquemare. In soldat , qui portait la parole pour tous , somma ce premier magistrat de la province d'exécuter l'édit. « Le roy ( disait-il ) ne veult qu'une seule religion en France; conscqiieni- - nient il fault que tout le monde soit de celle-là. » Le premier président leur répondit, comme il devait et avec fermeté, que le roi voulait qu'on laissât tranquille ceux qui vivaient paisiblement sans violer ses édits. Mais cette résistance d'inertie n'avait fait qu'accroître leur fureur ; la nuit fut orageuse; la journée du lendemain devait l'être plus encore , une circonstance imprévue étant
fi.'f
venue échaufler ces rebelles, et leur faire franchir toutes les bornes.
La haîne de ces furieux survivait à leurs victimes ; à la vue du corps inanimé d'un religionnaire , leur rage, au lieu de s'apaiser, s'irritait encore; ce n'était pas assez que les cimetières des églises fussent fermés à ces tristes dépouilles; il eût fallu, à leur gré , jeter ignominieusement les cadavres à la voirie, en proie aux bêtes. Ils étaient outrés contre le Parlement, cpii avait donné ordre d'enterrer les religionnaires dans un jardin que l'Hôtel- Dieu possédait hors l'enclos des murs de Saint- Maur, encore bien que ce fût une terre prophane , comme l'avait expressément dit l'arrêt; quoique défense eût été faite à tous d'y donner empêchement, sous peine de la hart, et qu'ordre eût été intimé aux capitaines de donner assistance et force à cet arrêt , et d'empêcher « qu'il n'en pust advenir aucune esmotion populaire ' . » On les avait vus plus d'une fois troubler ces inhumations et fraîner les cadavres à la voirie. Emus, donc, comme nous les avons vus tout-à-l'heure , que l'ori s'imagine leur fureur, lorsqu'ils apprirent que le corps d'un religionnaire venait d'être déposé à l'Hôtel-Dieu, en attendant qu'aux termes de l'arrêt il fût porté au jardin de Saint-Maur. Aussi-
Scènes violentes
à riiopital
de la Madeleine,
( près de
Notre-Dame } ,
au sujet
du cadavre
d'unliuguenot,
que le peuple
voulait trainer
à la voirie.
Des membres
du Parlement
y sont insultés
et forces.
( Avril 1570.)
' Reg. secr., 31 janvier l,")7().
04 PARLEMENT DE iNORMANDIE.
tôt, une tonlo innombrable, Bouqiietol eu telc, marche vers l'Hôtel-Dieii ( près de la Cathédrale.) Là étaient réunis, dans une salle, des membres du Parlement, des chanoines et des bourgeois notables , occupés à régler les afl'aires des malades et des pauvres. En entendant tant de bruit, ces hommes paisibles s'avancent et demandent à la populace ce qu'elle veut. Tous s'écrient à la fois : « On a apporte ccans le corps d'un sacramcntairc mescliant cl malheureux ; il nous le fault livrer pour que nous le trais?iions à la voirie; allons tost ^ nous porterons devant icelfiy une potence en lieu de croix. i> Un administrateui- voulant parler: ^^ Prenez garde ( s'écrièrent-ils tous ensemble ) , vous vous mettrez en danger d'estre tue ; croyez-vous avoir ajfaire à des apprentifs ? n Les membres du Parlement, l'avocat du roi Damours surtout, leiu- rappelant l'arrêt du 31 janvier, " puisqu'on ne veult ?ious faire justice ( disaient-ils ), nous nous la voulons faire nous-mesmes; nous voyons bien qu'on veult mettre le corps d'un hérétique en lieu sainct ^ mais nous ne le souffrirons pas. » Un religieux survint en ce moment ; c'était le jacobin Leharenger, plus emporté à lui seul que toute cette multitude, et que nous verrons plus tard se signaler parmi les plus fougueux orateurs de la Ligue. Il se mit à renchérir sur les imprécations de la foule. « C'est grand honte (s'écriait-il ) d' apporter les corps des hérétiques
c.HARLi.s J\. g:.
en lieu sainct. » — « On debvroit les bruslei^ reprit BoLiquetot, et les jugements sont mescliantz » ; désignant clairement par là cet arrêt du 31 janvier qu'on leur avait objecté lout-à-l'lieure. Réduits à argumenter avec cette multitude , les membres du Parlement s'épuisaient à leur dire que les édits défendaient ces violences; que les magistrats ne pouvaient juger que suivant les lois , et qu'il fallait obéir au roi. Bouquetot en prit occasion de se répandre en invectives contre les édits, les juges et les arrêts, insultant grossièrement le Parlement, que représentaient là quelques-uns de ses membres. Et comme l'avocat du roi Damours , ne pouvant l'apaiser ni le faire renoncer à son dessein , le menaçait de le faire pendre comme séditieux, « Tant myeulx ( répondit ce fanatique ) , je serais bien heureux de mourir pour le service de Dieu. » En attendant, ils outrageaient la justice et ses ministres. En vain Damours, pour les intimider, leur objectait sa qualité à'advocat du roy ' ; on ne lui répondit que par « des injures, des invectives, des outra2;es , des menaces atroces. » Les furieux
' Antoine Séguier , avocat du roi au Parlement de Paris, depuis 1587 jusqu'en 1624, est le premier qui ait été qualifié d'avocat général. — Collection de Décisions nouvelles et de notions relatives à la Jurisprudence , par Denisart, mise dans un nouvel ordre , corrigée , augmentée par MM. Camus, Hayard et Meunier, \' Avocat GÉMinAL , § 1 , n" 4.
ni. 5
,iC PARLEMENT DK NORMANDIE.
voulaient, à toute force , enlever le cadavre; et un administrateur leur disant qu'ils ne devaient pas toucher un corps mort , Bouquetot leva sa dague sur lui, et l'ITùlcl-Dieu faillit être teint du sang de ces hommes vénérables , si assidus à s'y occuper sans cesse des souiVrances du malade et des besoins du pauvre. Le désordre était au comble ; du dehors arrivaient les hurlements de la loule , dont lesHots remplissaient toutes les rues adjacentes, et qui allait saccader et démolir l'Hôtel-Dieu. Oue faire? On les laissa emporter ce cadavre auquel ils en voulaient tant; ils sortirent alors, et allèrent tous ensemble le traîner à la voirie , faisant marcher devant lui , en jïuise de croix , une potence aux dimensions colossales. Mais, dans tout ce peuple ému , il s'en trouvait qui avaient autre chose en tête que de traîner des corps morts. Piller la ville, insulter les magistrats, étaient choses qui leur agréaient davantage. Pendant les scènes de l'Hôtel-Dieu , ceux- là, avec des soldats qu'ils avaient embauchés, armés de bâtons, de marteaux, allaient faire du tumulte au palais, insultant le Parlement assemblé; puis enfondrcr et piller des maisons, tuer les récalcitrants, catholicjues et calvinistes ; forcer les femmes; se livrer en un mot à tous les excès que peut imaginer une populace e:i délire \ Pendant plusieurs
ficg. du l'dilrinrnf , ,T\i'il l.")70.
jours que durèrent ces fureurs , le Parlement tenait ferme dans ce palais royal, naguère lien d'immunitc et cl' assurance , envahi, maintenant , chaque jour, par des factieux quiy venaient, à armes descouvertes, insulter la justice et ses ministres. Chose étrange! Au milieu d'un tel désordre, des hommes de robe, n'avant pour toutes armes que leur fidélité, leur science , leur vertu , leur amour du bien public , restaient, comme naguère ces sénateurs de Rome, assis sur leurs chaises curules, avisant aux moyens de réduire cette populace aveuglée, qui venait les braver et les menacer dans leur prétoire. C'était d'eux seulement qu'émanaient les conseils courageux et les mesures énergiques. Car les bourgeois armés , soit par connivence , soit par faiblesse , laissaient, maintenant, tout faire. Rien n'égalait non plus l'ajDathie des échevins et des conseillers de ville; et, pour les arracher à cette incroyable Les chefs torpeur, le Parlement en était réduit à leur rappe- gaidcbourgeoiso 1er la colère de Charles IX contre les officiers de la sont mandés
au palais ,
ville d'Amiens qui avaient souffert une sédition ; co- où le premiei
, . " , président
ïère si emportée , que le monarque « avoit menace lem reproche
,,/... ,T ••• J' • énergiqaement
ne les faire tous pendre. » Les capitames , mandes aussi j^^^j. Inertie au palais , y recurent du premier président Jacques ''" n^''""" ^''
l ' J ' i 1 -i tontes ces scènes
de Bauquemare des reproches énergiques , en <U' désordre. présence des chambres assemblées. Bauquemare traça, à grands traits, le tableau des horreurs dont Rouen était depuis quelque temps le théâtre.
rAi'.r.i:.Mi;.Ni dk Nor.MANnn:.
Toutefois. (ILsait-il, leurs compagnies n'avaient rien fait pour arrêter ces excès. J'artout, dans la ville, «wî les accusait d'avoir saigné dti nez » malgré tout ce qui leur n\ait été dit pour les exciter à la résistance. Leur mission n'était-elle pas, toutefois, de faire respecter le Pailement et ses arrêts , de protéger surtout leui's concitoyens? Ne devaientils pas se protéger eux-mêmes? Ignoraient-ils que « ce n'estoient pas seulement les huguenots qu'il s'agissoit de sauver aujourd'huv, mais la ville tout entière, où estoient leurs familles et leurs biens? » Depuis plusieurs jours, ils avaient vu, sans sourciller, des mutins et des pillards en envahir les rues et les places , fouler aux pieds les arrêts du Parlement et les édits, insulter les magistrats, traîner des corps à la voirie, piller des maisons, blesser, tuer des hommes désarmés, et jusqu'à des femmes et des enfants ! — Tout ceci se disait devant Carouge . arrivé le jour même, indigné comme le Parlement, et tout prêt à appuyer de ses armes les mesures que prescrirait cette cour souveraine pour faire cesser le désordre. Le Parlement le savait bien ; et c'est ce qui avait excité Bauquemare à parler si vivement à tous ces échevins et conseillers de ville découragés, à ces capitaines si apathiques, qui, les bras croisés, avaient vu. plusieurs jours durant, des factieux dominer la ville, et en opprimer les habitants. Ils
CHAr.LJiS IX. r,0
l'taienl tous là dans la ij;rand chambre , houleux de tant d inertie, et recevant d'un Parlement des leçons de courage , eux qui l'avaient laissé braver et insulter. Ils comprenaient maintenant quel intérêt pressant il y avait pour eux à en finir avec ces pillards ; et comme le premier président Bauquemare, ces ciici»
, 1 ' 1 ' I !• 1 pTi; mettent
tes voyant desabuses et repentants, les adjura de de prétei force dire « s'ils ne vouloient pas employer corps et vies '• i^ J"st'ce.
A l •/ 1 tngagement
pour arrester ces émeutes, et faire que le roy et quiis signent
à la
le magistrat fussent obéys » , « j\'()us le Jurons ! » ( s'é- grand'chambie crièrent-ils tous ensemble. ) « Eh bien ( leur dit le le Parlement premier président ),sis:nez ce que vous venez de nous , , f ***'"!'^'!;„ >
r 1 /' o / ( li avril 1570. )
promettre ; ainsy liez devant la première court souveraine de la province , on saura bientost partout quel engagement sacré vous aurez pris en face de la justice. Tous les bons habitants de Rouen s'empresseront de le signer à vostre exemple, cet engagement solennel , et il ne restera plus aux factieux qu'à rentrer dans l'ombre. » Nos registres nous ont conservé l'acte qui , formulé , ce jour-là , par le Parlement, fut, à l'instant, signé par ces chefs de milice bourgeoise, impatients, maintenant , de réparer leurs incroyables torts. « Ce jourd'huy quatorzième avril 1570, à Rouen , en la court de Parlement, les chambres assemblées (assistant en icelle M. de Carouge , lieutenant du roy ), les capitaines de ceste ville de Rouen, et des cent arquebusiers et cinquantaine de Rouen , soussignéz , ont juré el
7„ )v\iu,i;.\ii:m dk noi'.mandii;.
iuiciil qii'ilz veulent vivre el mourir pour l'obéissance du roy et du magistrat cstably par sa majesté, inaiiilenir ses édiclz et les arrestz de la court de Parlement, oiclonnances du «iouverneur, résister el empescher, de tout leur pouvoir, contre toutes esmotions et assem])lées qui se pourroient Taire au contraire j par quelques personnes que ce soit, encorcs qu'ilz soyent habitants de la ville '. » Les désoidifs Hélas ! à trois semaines de là, la populace iaiiins'înrnw^tanis '''"l ? t^lc nouvcau , rctcutir les rues de ses vociféque jamais. ratious cl dc SCS mcnaces; elle assiégeait le palais
Mouvement ^ '-
séditieux dp justicc; cllc assiégeait le chapitre assemblé à
à Rouen , " , , . . ii>i
le jour Noire-Dame. (1 était le jour de 1 Ascension , et à
de rAscension , i i • > • . r • . i i • i'
sous le prétexte p^opos du clîoix qu avaicut lait les chanoines, d un ffaiix j qnc ppisonoier pour lever, ce jour-là même, la Fierté
le prisonnier i i •'
élu par Q^^ chasse de Saint-Romain, et recouvrer, à ce
le chapitre
pour lever moycu , la vic ct la liberté. Dix actes, au moins, était huguenot, déposaient irrélragablement du catholicisme de (4 mai 1570.) Qo^jj^^-t ^ tljt fH/f,,/^ cpie le chapitre vcuait d'élire. Mais , parmi ses nombreux complices , qui devaient participer avec lui à la grâce, la rumeur publique voulait qu'il y en eût d'infectés des opinions nouvelles. Comme si le Parlement et le chapitre, surtout, eussent été d'humeur à accorder la Fierté à des huguenots, c[ue leurs arrêts réglementaires et leurs délibérations les plus solennelles en
' Hcg. s<xr., l 'i ;i\ril l.)7().
(.HAKLKS IX,
avaient déclarés à jamais exclus ! Mais l'exaltation du peuple allait sans cesse bien au-delà des rigueurs et des prévisions de ces deux corps, assez orthodoxes toutefois , comme on l'a pu voir. Ce jacobin fanatique , Leharenger ( que nous avons vu si emporté, il Y a un mois, à l'Hôtel-Dieu) , prêchant , la veille de l'Ascension , dans une des églises de Rouen, et parlant du privilège de Saint- Romain, avait aflecté de répéter « qu'il n'estoit PLUS RAISONNABLE d'esltre DES HUGUENOTS » , insinuant par là, ce qui était faux, que le choix du chapitre avait pu, aux années précédentes, se fixer sur des sectaires. Le jour même de l'Ascension, la populace fermentait dans Rouen , excitée par un fanatique obscur nommé Bigot; tous criaient que
« si on eslisoit un g huguenot, iln'cn jouyroit pas » ; et il ne se parlait de rien moins, parmi ces furieux, que de massacrer le prisonnier élu, si c'était un religionnaire. Le Parlement, assemblé dans la c^t^m^re dorée pour délibérer sur l'élection faite par le chapitre, entendait la foule bruire et menacer au dehors. L'avocat du roi Emeric Bigot, intimidé peutêtre , disait que si l'élu du chapitre était huguenot, on ne pouvait l'admettre , les arrêts du Parlement étant exprès à refuser la Fierté aux religionnaires.
« // fault (ajoutait-il) avoir esgard à l'opinion puhlif/ufj et éviter à une sédition. » Paroles qui semblaient aller à repousser, ce jour-là, l'élu du cha-
-, l'AKLK.Mi:.\T D>: >()1LMAM)I K.
pilie, quelle que iVil, au tond, sa croyance. Il était là, ce malheureux, assis sur la sellette, entre la vie et la mort, entre la populace, dont les vociférations, retentissant jusque dans la grand' cliambre . venaient le u;lacer de peur, et ses juges qui pâlissaient et semblaient iaiblir. Tant de pièces furent lues, toutefois, qui ne permettaient point de doutes sur ses croyances religieuses, qu'on reconnut enfin, sur tous les bancs du Parlement, qu'il y aurait une lâcheté coupable à refuser au chapitre ce prisonnier contre qui ne s'élevait pas le moindre reproche, sous le rapport de la foi. Ses preuves de catholicisme étaient les plus péremptoires , peut-être, qui eussent jamais été jjroduites en justice , et quelque chose avait pu en transpirer au dehors, car on sut que les clameurs s'apaisaient peu à peuj et que les attroupements diminuaient. Le gouverneur (Jarouge, que le Parlement avait fait pressentir, exprimait l'espoir que le peuple serait calme; seulement, si , parmi les complices de (îoubert, il y en avait qui fussent de la religion, le Parlement se devait bien garder de les comprendre dans son arrêt de délivrance. En réalité, parmi les nombreux complices de Goubert, il n'y en avait pas un qui fût rcligionnaire ; mais comment le persuader au peuple ! Cependant l'heure était avancée; le Parlement, à la Un. osa se résoudre, (ioubert cntciulil le pi<Mni(M- pi(''>icl('Ml Hau(jue-
CHAULES JX. 7;j
mare prononcer ce gaudeat attendu avec tant d'inquictiide et d'angoisse. L'arrêt de délivrance , connu à l'instant même dans la ville, ne laissait plus le moindie prétexte aux attroupements du peuple et à ses clameurs ; il accordait le privilège de Saint-Romain à Goubert « pour luy et ses complices cstanl de la religion cat/wlic/uej apostoli(jue et romaine » ; c'était ce qu'avait demandé Carouge; aussitôt tout murmure cessa comme par enchantement; les cloches de Notre-Dame sonnèrent en volée; la procession du prisonnier, et la sainte châsse de Saint-Romain purent s'avancer paisiblement à Iraveis une immense foule prosternée, qui ne faisait plus entendre que des cris de joie , des paroles de respect et de foi '.
La ville étant , maintenant , assez paisible , il était Le Pariemem
fait tirer
bien temps de mettre aussi en liberté ces religion- des prisons
les religionnaires
incarcérés
illégalement
an mois d'avril
toucher; et, depuis un mois, ces malheureux lan- précédent.
guissaient dans les prisons; il y en avait à la cour
d'église , au bailliage , à la conciergerie du palais.
Le 6 mai, deux jours après l'Ascension, les geo- ^•
liers de ces prisons ayant été mandés au Parlement.
le premier président Bauquemare leur donna
l'ordre de mettre en liberté, le soir même, tous
naires incarcérés en avril par Vandrimare, Bouquetot et la populace; car on n'avait osé encore y
AVi; srcr. (In l'r/r/r/nr/if , r\ firgis/irs du 'Iripi/rr ^ 'i m.iil.iTc.
PAliLEMJ-NT Dli Nor.MANDIE.
ceux que Yaudrimare et Bouquetot avaient conduits naguère aux prisons par la volonlé du peuple. Le Parlement fut obéi. Seulement , et comme le premier président l'avait ordonné , tous ces prisonniers ne furent délivrés que l'un après l'autre, pour éviter à scandulle; et chacun d'eux, en sortant, était averti de se retirer en sa maison, « et de s'y contenir doulcement, pour éviter à l'esmotyon du peuple '. »
Qui ne voit que toutes ces agitations avaient leur source dans la politique variable et fausse de Catherine de Médicis, toujours prête à faire signer à son fils des édits de tolérance, auxquels succélort mal exécuté daicut, le lendemain, des édits de rigueur, que
en Normandie. *"
devaient remplacer bientôt de nouveaux édits de liberté , aussi durables que les premiers ! Au milieu de ces ahernatives incessantes, les peuples déconcertés, pleins de dédain pour un gouvernement sans principes qui détruisait , aujourd'hui , les lois qu'il avait rendues la veille, ne voulaient plus prendre conseil que d'eux-mêmes et de leurs haines, que tant de variations avaient irritées au lieu de les éteindre. Après l'édil de 1568, qui avait proscrit l'hérésie sous peine de mort, après tant d'arrêts et d'exécutions qui s'en étaient ensuivis, que dirent, à Rouen, les catholiques; que dirent les religion-
Etlit
de pacification
du mois
d'août 1570,
enregistré
à regret par
le Parlement ,
Frsr. secr. , fi mai 1570,
(.HAULliS IX.
naires eux-môuies, lorsqu'aniva, au mois d'août 1570, un édit de pacification, le plus large, le plus favorable qu'eût encore obtenu la réforme ! Qu'on se rappelle tout ce qu'en 1563, le conseiller huguenot Jérôme Maynet et ses coreligionnaires avaient osé demander au roi , à la grande indignation des catholiques de Rouen , que l'on avait vus se lever aussitôt en masse et marcher sur Gaillon , pour protester aux pieds du trône contre des concessions auxquelles même ils ne pouvaient croire, et qui, en effet, n'avaient, alors, été tout au pins qu'un projet au conseil. Eh bien ! l'édit du 8 août 1570 , allant plus loin que les rêves même du conseiller Maynet, accordait aux religionnaires . non pas seulement la liberté de conscience et l'exercice de leur culte en tous lieux [Paris et la cour seuls exceptés)-, une amnistie entière pour toutes leurs révoltes passées; la restitution de tous les biens confisqués ; l'abolition de toutes les procédures criminelles instruites contre eux, et des arrêts qui s'en étaient suivis; mais, de plus, quatre places de sûreté,- le droit de récuser six juges dans plusieurs Parlements , (dans CELUI DE ROUEN entre autres ) , huit dans celui de Bordeaux; et à Toulouse le Parlement tout entier, qui leur était suspect.
Au premier mot qu'à Rouen on avait entendu dire de cet édit et des deux prêches que les religionnaires allaient avoir dans chaque généralité de
7C, P\l\I.KMi;.M I)l'. \(»I',M AM)Ii;.
France, on avait supplié le cardinal de Bourbon d'ol)tenir disj)cnse, non pour son diocèse seulement , car c'eût été laisser aux religionnaires plusieurs paroisses situées dans le territoire de ce dioc«ise , sans en dépendre' , mais pour la ville et le bailliage tout entier". Au reste, signé le 8 août, redit arriva à Rouen dès le 17, avec ordre au Parlement de l'enregistrer sur l'heure; cet ordre, apporté par un gentilhomme, le sieur de Chauvigny, ne souffrant point de réplique, le Parlement enregistra l'édit le jour même; et la mention du très e.rpi'ès commandcmenl du roy^ insérée dans l'arrêt, pour montrer la répugnance du Parlement , fut toute la protestation que put se permettre une compagnie qui ne savait plus quelle route tenir dans cet inextricable labyrinthe de lois qui se démentaient les unes les autres. A Toulouse, le Parlement avait délibéré « par quatre divers jours et séances. » L'édit n'y passa , enfin , « qu'avec très grande difficulté. » Lors de la publication , à l'audience du 31 août, les présidents «ne portoient mortier ny robe rouge, ainsrobe noire» ; et le pre-
' Saint-Candc-le-Vicux , Saint-Gervais , Sotteville-lèz-Rouen , et d'autres lieux encore. — Doiu Toussaint Uu{)\c&s\^ , Description géographique et historique de la Haiite-Nonuandie , t. II, $ l?,i, [). I.")!), 742, 7:)1.
' Reg. de l'hr')tel-dr-villr de Iloiieii , H et !) août l.iTC
CHAHLES l.\. 77
inier président. Jean Daffis, avait prononcé cpie la publication n'avait lieu que « par provision jjtisf/ucs à ce fjti' aulrcment y fcttst pourrcu\ » Mais toujours était-ce à Toulouse, comme à Rouen, accepter l'édit , qui , ainsi, allait être la loi de deux vastes provinces. Les populations n'étaient pas si aisées à réduire. Parmi les catholiques de la Normandie, il Le luarcchai
, , . 11/ 1. i> deMoutmorencv
ny eut qu un en contre ledit. Partout, presque, est envoyé des mouvements populaires protestèrent contre ce avec"cies nouvel acte d'un s^ouvernement sans principes; et, «commissaires,
■^ *■ ^ pour foire
six mois encore après l'édit, l'exécution en était si exécuter l'édit
, , / 1 1 1 T»i {• d'août 1570.
peu avancée, que le maréchal de Montmorency tut Le maréchal envoyé à Rouen, ainsi cru'un maître des requêtes, ^'f"i^° palais;
'' i A ' le Parlement
nn conseiller au Parlement de Paris, et un maître des inqniet, à raison
de ses anciennes
comptes, avec la mission d'en finir proinptement avec procédures toutes les résistances du peuple, des bourgeois, du clergé , et des magistrats eux-mêmes qui ne se pouvaient résoudre. (Charles IX écrivait alors au Parlement de Rouen : « Nous envoyons le mareschal en Normandye, pour y establir toutes choses en l'observation de nostre édict de pacification. Ayez à y tenir la main„ et vous employer d'affection en ce qui en pourra, estre besoing j donnant toutes les assistances qui vous seront possibles, à nostre dict cousin et aux commissaires qu'avons envoyez avec
contre les religionnaires.
' Les trèze Livres des Parlements de France , par la Rorlie-Fla- ^^n , livre it, rjiap. 2, § l'i.
78 l'AI'.I.KMKM l)L iNOIl.M A M)IK.
Paroles notables luv ' . » Au paluis , lo mai'cchal et les commissaires
du premier " e • ,
présider.t tiirciil lionorablemciiL accueillis; loutclois , dans
(le Banqiiemare. t i i . ' • i ■ t»
Il fait rap^l(.^'ie '''* rcponsG du premier président JJauquemare, perdes rigueurs ^j^jj ^^^ pg^j l'embarras du Parlement au sujet du
passées • ■•■ ••
du Parlement, passé. « La coiiimission dont vous estes charge,
a 1 égard des
reiigionnaires. dit-il au niarcclial. iiionstre comliien sont pjrandes les variétés des cas humains, et que toutes choses adviennent par permission et providence de Dieu. Il se voirra , dores en avant, que celuv qui desiroit ensanglanter ses mains du sang de son prochain, au contraire, n'espargnera rien pour luy subvenir et gratifier. » Prédiction flatteuse, qui, hélas, ne devait point s'accomplir! Puis, venait un retour du Parlement sur lui-même, u Qiie/(/nesvngs , petit -cstre , (ajouta le premier président) trouveront mativai» /es nrrestz qui ont este donnez par les eours souveraines ^ durant le temps des troubles j, et lors des mouvements populaires advenus pour raison de la diversité de religion. Mais les choses estant alors en tel estât que chacun seayt ^ et eu esgard au temps qui a couru , // suffira de lire ces arrestSj pour veoyr quelz Hz sont ^ et sur quoy Hz sont fondez^ sans qtiil soit besoing de rechercher ny veoir les proccdz et procédures sur lesquelz Hz se sont ensuiviz. Vous saurez j, M. le mareschal, discerner ces choses par rostre prudence et dextérité , et discerner le blanc
' I.fUre du .HPMicr t.">7l.
CHAULES IX. 79
d'avec le noir^ ayant esgart à garder l'honneur et réputation de la compaignye j qui n'a rien faict que de zèle de justice j et pour la conserration de l' estât du roy et repos public. ' »
Mais ces procédures, ces instructions, que ie u- Pai lemoiu
, ^ II- !• 1 1 *"** contraint de
■ l'arlement eut voulu laisser ensevelies dans la pous- remettre aux
.•\ 1 ce 'i • 1. ' • ' i. I commissaires
siere de ses grelles, étaient précisément ce que le j^ ^.^■ maréchal et les commissaires avaient à cœur de voir '*■* p'^*^*^*
des procès
et d'examiner à loisir. Car, à peine arrivés en Nor- par lui jugés,
-.. ., ,/ . .11. I r -Il précédemment ,
manche, ils s étaient vus assaillis par les tamiUes en matière
des condamnés, qui criaient à l'iniquité, à l'assassi- ' ^TJl^^
nat judiciaire. Une négociation assez vive s'engagea crime d Etat.
pendant plusieurs jours entre eux et le Parlement,
qui ne se pouvait résoudre. Surtout, la procédure
dans la fameuse aflaire deLindebeuf et Cateville était
demandée avec insistance, et opiniâtrement refusée;
mais le maréchal menaçait déjà d'écrire au roi; le
Parlement dut céder; les juges étaient jugés à leur
tour. Les conseillers religionnaires qui, depuis six Les conseillers
. • 1 ] ' ' A. '. 1 !• 1 religionnaires,
mois , avaient , en vain , demande a être rétablis dans naguère leurs offices, aux termes de l'édit, ne manquèrent interdits,
' 1 reprennent
pas de s'adresser au maréchal. Combien ces magis- '<^"'s fonctions;
,,,,., . . . . mais sont ,
trats avaient ete à plaindre au milieu des variations chaque jour, et des alternatives d'indulgence et de rigueur qui, j^^*^" depuis vingt ans , tantôt les replaçaient sur leurs sièges, tantôt les en faisaient descendre, mettant
' Rcg. secr., 12 février lo7l.
récusations.
i(, l'MU.KMKNI [)i: NOIÎM WDIi:.
louis charges à l'encan, et les déclarant raamles cl impctrahlcs. C'était, outre Jérôme ]Mavnct de la Yalléc, dont nous avons déjà tant parlé, les conseillers Le Roux isr///V>rj Le\errier, De (civile. De Quiévremont, enfin, qui, dix mois avant, avait eu à essuyer, devant le Parlement, un procès enpricatiun (l'ofjhr , qu'il n'avait pas manqué de perdre , on le peut croire '. Grâce à Montmorency , ils purent alors remonter sur ces sièges dont il leur avait fallu descendre après ledit du 25 septembre 1568. IMais combien d'humiliations les y attendaient encore! Suspects à leurs collègues , récusés par leurs justiciables, on les voyait, chac|ue jour presque, quitter, sans avoir pu siéger, ce palais où ils semblaient toujours des intrus'. Les registres du Parlement fourmillent des récusations auxquelles ils étaient sans cesse en butte, et que cette cour ne manquait guère d'accueillir avec faveur. Des chanoines allaient jusqu'au roi, demander « que les conseillers de la religion prétendue réformée ne congneùssent des causes du chapitre^... » Ces récusations émanaient souvent des bancs des gens du roi, où siégeaient Damours et Emeric Bioot , ca-
' lieg. secr.,10 :i\v\\ 1570.
■' Rrg. secr., 28 imvcmliro, 9, 19 octobre l,")70; IG, (8 jair, icr, :"> février I :>7 1 .
' Hrg. r</jiit. En les. mlhotii., 14 et Iti mai l.")()6.
tholiqucs emportés. Aujourd'hui , c'était un prétexte ; demain , on en alléguait un autre; tout semblait péremptoire contre des magistrats huguenots. Dans les registres, on trouve encore leurs plaintes, qui font peine à lire. « Si telles récusations sont admises ( disait un jour l'un deux, indigné de la frivolité d'une récusation imprévue) , nous îie pourrons plus assistera aulcun procedz. D'après l'édicté, nous ne nous debvons abstenir que des procedz entre parties de diverses religions... Nostre honneur est grevé par ces récusations ,' la court sçayt comme ^ par le passé j, nous nous sommes comportez, et avons tousjours esté bons juges; et certainement le roy veult que nous soyons juges en ses causes*. » Héias ! le clergé, les scènes,
1 ^ , ,,> ^ Il dans le setTct
bourgeois, et leurs collègues même, pour la plu- deia
,»•, 1 ^ L ^ ' ' 11 crand'chanibre,
part, n avaient pas un plus ardent desir que de les ç„j,.p
voir récusés dans toutes les affaires. De cent scènes 'e président
V lalarcl ,
fâcheuses qui se passèrent dans le secret du palais catholique
. . . exalté,
entre ces magistrats qui ne se pouvaient suppor- et le conseiller
., , ' -j tl^- 1 1 il Jérôme Maynet ,
ter, il y en eut une, entre le président > lalard et le reiigionnaire conseiller Maynet , qui fut plus vive et plus scan- "°" moins
J ' 1 r L emporte.
daleuse que toutes les autres , et donne la mesure de Janvier 1571. ) ces haines religieuses qui s'étaient fait jour jusque dans le sanctuaire des lois. Jérôme Maynet nous est connu ; nous avons vu quel était son zèle pour ses coreligionnaires, dont il s'était fait, à Rouen, le
' /if g. serr., 28 novembre 1570.
iir.
yj> l'ARl.KMENT DK NORMANDIE.
conseil et l'organe. Le zèle du président Yialard pour la cause du calholicismc n'étail ])ns moins emporté ; et les annales du Parlement sont remplies de ce qu'il fit contre les religionnaires de la province ; à Bayeux, surtout, où, envoyé en qualité de commissaire , on l'accusait d'avoir agi en persécuteur plutôt qu'en juge; encore l'avait-on entendu dire , depuis, en plein Parlement, « rjii'i/ rstoil inarry f/'i'i/ n avait fa'icl davantage en sa commission » ; et , sur ce que M. de Civile , conseiller religionnaire , lui voidait faire honte de ces paroles : a si j'eusse faiet davantage (avait repris aigrement le pi'ésident ) . J'eusse faict le service du roy. » Tant d'ardeur l'avait fait l'ami du cardinal de Bouri)on , avec qui on le voyait sans cesse , et qui lui avait abandonné, sa vie durant, le logement abbatial de Saint-Ouen'. On laisse à penser avec quel déplaisir ce président avait vu rentrer dans le Parlement les cinq conseillers religionnaires, et combien Maynet et lui étaient peu d'accord! Un jour, donc, qu'ils siégeaient ensemble à la grand'chambre dans un procès sur rapport, une scène s'éleva entre eux, au sujet d'une pièce que le président disait de lire , et dont le cons*?iller jugeait la lecture inutile. « Lisez ce bail ^ qui (ju'en grongne s » dit le président avec humeur. — « Je ne gronde point , dit Maynet , Je parlais à M. de
' Hes. secr., I i novcmlirc lôTO.
CIIAIU.ES IX. ,S,{
Heudreville » — « Sy faictes, vous grongnez, Monsieur ^ vous gi'ongnc: > , dit le président, en le regardant avec colère. Maynet , outré , quittant sa place , et tournant le dos à la cheminée, lui dit , « Monsieur j, je ne suis point pourceau ; c'est à faire aux pourç£aulx à grongncr, je ne grongne point. » — « Sy faicteSj, reprit encore le président , vous grongnez comme ung pourceau. » — « Vous m'appeliez pourceau ( s'écria Maynet en colère ) ,y> ne i,uys point pourceau, et si vous m' appeliez pourceau j, je vous appelle trouye ; je suis homme de bien ; il y a vingt ans que je suis céans j et il n'y a que troys ans que vous y estes. » Le président Yialard, l'interrompant brusquement: « On ne vous congnoist point (s'écriat-il ) , il n'y a que trois jours que vous estes revenu; vous estes iîupudentj vous tournez le dos à ung président ^ et à la remembrance ' (image) de Nostre-Seigneur ( c'était un Christ donné par Louis XII au Parlement , et auquel Maynet ne tournait le dos que parce qu'il le tournait à la cheminée au-dessus de laquelle était placée l'image ) ; voyez comme il tourne le derrière, comme il me manque de respect , à moy qui ay eu cet honneur de présider au grand Conseil i qui ay parlé aux papes ^ aux empe?^eurs , au
' Remembrance , image , portrait. Dans des lettres de rémission de 1473 on lit: «devant la remr/nbrrince de nostre saulveur Jhésus- Christ, dire, par chacun jour , une patenostre >- — D. Carpentier , Suppl. Cfing., y" Remembrantia.
PARLEMENT DE XORMANDIE.
sénat de Venise ^ et suis président en la court , par le roy. » — « Vous m'appelez impudent ! (s'écria Mayiiet outre de colère;) si je suis impudent ^ vous estes impudent issime ; vous m'injuriez; pensez-vous f/ue je vous respecte cotnme pi^ésident , sy vous ne me respectez comme conseiller ? Vous voulez j par tyrannyc et par crainte, régir les conseillers de céans; mais de se laisser ainsi mastitier ' il n'y a apparence; les présidents ne sont pas comme les capitaines sur les soldats, Hz doibvent en userdoulcement, comme ont faict les anciens., » — « Vous avez changé vostre religion (dit alors le président), r? moy,je suys homme de bien ; je n'ay point changé ?îia religioncomme vous. » Yialard venait de lâcher, enfin , le vrai mot de l'affaire. — u Je suys en la liberté de ma conscience (répliqua fièrement May net ) , il ji'y a hommes en France , qui jne sçeust faire changer î?îa religion; vous ne me la ferez pas changer; vous avez faict des choses en Aonnandye, qui saigneront d'icy à cinquante ans. » Il entendait parler de ces rigom^euses commissions que Yialard se faisait gloire d'avoir exécutées à la lettre , si même son zèle emporté ne les avait pas dépassées. Mais le président n'étant plus d'humeur à en entendre davantage: « Messieurs, vous voyez (dit-il ) , je m'en vays me plaindre à monseigneur le cardinal. » — n Allez vous plaindre à qui vous vouldrez » . lui dit Mavnot.
' Masti/ier, inàlinor, traiter cdinme uiicliifii; iiiastin , matin.
— « Ce ineschinil liugucnut ! >; dit le président en sortant. — i^ Je suis huguenot j et vous estes papiste! » lui cria Maynet'. Le président, tenant parole, avait couru en hâte à l'archevêché, conter le cas, à sa manière, au cardinal de Bourbon et à l'archidiacre Saint- Désir". C'était violer manifestement le secret du conseil j cette loi la plus ancienne et la plus sainte du palais, loi écrite dans toutes les ordonnances de nos rois, et dont souvent les magistrats avaient juré la religieuse observation. Les lecteurs, sans doute, n'ont pointoublié les vieilles mercuriales , non plus que le bras de Saint-Antoine j si souvent naguère apporté au palais.
Montmorency n'avait quitté Rouen qu'après Montmorency
l'/i'.io '^ . I '1 • 1 a l'imprudence
avon-vu 1 edit duo août exécute de tous ponits dans de laisser établir la province. Il n'y a sortes d'éloges que De Thou , "" P'eche
'^ •' o 1 ;\ Bondeville ,
ne prodigue à ce maréchal, «catholique sage et pièsdeRouen. modéré ( dit-il ) , ferme contre les entreprises des catholiques exaltés et violents, gémissant des abus qui s'étaient glissés dans l'église » ; et il réclame contre le reproche qu'on avait fait à ce seigneur, de favoriser les calvinistes ^ Pour Sully, qui devait bien connaître Montmorency, parlant de l'envoi du maréchal à Rouen en 1571 , il nous le représente
■ y?e^. jecr., 17, 19, 24, 25, 26, 27, 29 janvier 1571.
- Reg. secr., 15 janvier 1571. " ^ De Jhoii , Histoii-e iifiuerselle , ViWi; xiLMl.
fif, rAHLENlKM Dli N()I',.MAM)IE.
comme l'ami de l'amiral Coligny'. Y a-t-il bien loin de là à favoriser les religionnairos? Mais, pour nous en tenir à nos Mémoires, le maréchal s'était montré assez âpre envers les catholiques dans l'accomplissement de sa commission en Normandie. Trop prompt à permettre d'établir des prêches, il avait malmené tous les oITiciers du roi qui cherchaient à les empêcher; et ces magistrats avaient ou à essuyer des dégoûts, des procès et des reniai sans nombre^. En apprenant, surtout, qu'il avait permis l'établissement d'un prêche à Bondeville , on s'était récrié, de toutes parts, surunesigrande imprudence. Que ne prenait-il conseil des hommes sages du pays? On lui eût raconté toutes les scènes tumultueuses, tous les meurtres, toutes les séditions, auxquels avaient donné lieu les prêches de Roumare et de Pavilly , déjà trop voisins de Rouen , quoique l'un fût à quatre lieues, et l'autre à trois seulement de la ville. Qu'allait-ce donc être quand le prêche serait à Bondeville , qui était dans la banlieue? «iVe snnble-t-il pas (s'était écrié le premier président ) , (/ue l'on tasclie à évertir les édictz du roy 3 d' aller asseoir le prcsclic si prèz pour y attirer ceulx de la ville ^ ? » Mais la seigneurie de Bonde-
' Économies royales, ou Mémoires île Siil/y, livre i, chap. 3. - Eeg. secr., 22 mars l,")71.
' Reg. secr., 29. mars I57I.
CllAULJi.S IX.
ville appartenait à Du Bosc, sieur de Radepont , religionnaire des plus nobles et des plus considérables de la province, de la famille de ce fameux président Du Boscd'Emandreville , que nous avons vu mourir sur l'échafaud à la fin d'octobre 1562. Les prières du sieur de Radepont à Montmorency pour qu'il le souiTrît avoir un prêche à Bondeville , avaient été appuyées par l'amiral Coligny , ainsi que par les princes, et le maréchal avait eu la faiblesse d'y condescendre. Les religionnaires de Rouen s'y portant aussitôt en foule, et les salles du château ne les pouvant contenir tous, le prêche se tenait dans les avenues, sous la feaillée; là étaient chantés à grand bruit les psaumes de Théodore de Bèze et de Clément Marot. Après le service, tous ces religionnaires ravis rentraient dansRouen ensemble, et comme en masse , au grand chagrin des catholiques, dont les plus exaltés ne purent long-temps dissimuler leur dépit et leurs desseins hostiles, surtout après que Montmorency eut quitté Rouen. Le matin du dimanche 18 mars 1571 , comme les religionnaires se rendaient par bandes au prêche de Bondeville , des troupes d'enfants ayant crié au huguenot^ au. huguenot ! et les religionnaires leur ordonnant de se taire, des rixes s'étaient élevées entre quelques-uns des leurs et les bourgeois catholiques en garde aux portes de Bouvreuil et de Cauchoise. Des mots on en était venu vite aux
Miissacre des religionnaires,
comme ils revenaient
du prêche
de Bondeville,
(iSmars I57I.)
Conduite molle
du Parlement
dans cette
conjoiicture.
8S PARLEMENT DE XOHMANDIE.
coups; cela n'eut point de suites pour l'heure. Mais, dans l'après-midi , comme les religionnaires, revenant en foule de Bondeville , allaient rentrer dans Rouen , ils se virent brusquement assaillis par les catholiques au nombre de /tOO environ , armés pour la plupart, qui , s'élançant d'une embuscade où ils se tenaient aux aguets, se ruèrent sur eux avec rage , en vomissant des imprécations et des blasphèmes. La mêlée ne dura guère ; car cette troupe de religionnaires , où, avec quelques hommes adultes, mais désarmés, se trouvaient mêlés des femmes, des enfants et des vieillards, que pouvaitelle faire autre chose que de se disperser et s'enfuir au hasard? Mais, dans une attaque si violente, si imprévue , et où la rage semblait transformer les assaillants en bêtes féroces, de nombreuses victimes avaient succombé ; surtout , il y avait eu beaucoup de blessés. Les Mémoires de l'Estat de la France sous Char/es IX parlent de cent ou cent vingt, tant tués que blessés, dont quarante, au moins, restèrent sur la place'. En supposant quelque exagération dans ce récit d'un écrivain notoirement voué à la réforme, toujours De Thou aura-t-il atténué la chose , en ne parlant que de cinq personnes tuées dans cette bagarre" ; car, si lesre-
' Mémoires de l'Extat de ht France sous Charles IX , loin. I, folio 41 v" et suivants.
' De Thon , Histoire iini\erselle , liMe !..
ClIAKLliS IX. ' 8<)
glslres du Parlement ne nous donnent point le compte des victimes, on comprend, en les lisant, combien horrible et meurtrière fut cette mêlée, et que le nombre des morts dut être grand , ainsi que celui des blessés. De ces derniers, il y en eut beaucoup de dépouillés, qui s'enfuyaient; mais ils furent poursuivis, et bientôt ratteints et achevés par les assassins ; on voyait ces derniers s'acharner encore après les cadavres. Quelques catholiques paisibles du quartier, ( vrais chrétiens ceux-là ,) que ces horreurs pénétraient de compassion , se hâtaient d'enlever, pour les cacher dans leurs jardins, ces corps inanimés, et surent ainsi les soustraire à d'horribles profanations. Se souvient-on des paroles du premier président Bauquemare? « // se voirra d'ores en avant (avait-il dit ) , que celluy qui désirait ensanglanter ses mains du sang de son prochain ^ au contraire n'espargnera rien pour luy subvenir et gratiffier *. » Respectable illusion d'un magistrat vertueux ! Il n'y avait pas trois semaines qu'il avait prononcé ces paroles ; et quel démenti déplorable venait de recevoir sa prophétie !
Le Parlement s'était réuni en toute hâte, le di- i.ei'aiiemcnt
hl ., , . , I . n'évoque point
e soir, au premier bruit de cette sanglante raffaire
mêlée , et ses chambres assemblées ne s'occupèrent ^' commet,
A en cela, une faute
plus d'aucune autre afl'aire. Son premier soin avait grave.
' Reg. secr., 12 février 1571.
.(, PARLEMEM DE NollMANDIE.
été d'écrire au roi. Puis, un arrêt lut publié , qui défendait au sieur de lladepont de faire aucun prêche à Bondeville, et aux habitants de s'y rendre, jusqu'à ce qu'on eut reçu de nouveaux ordres du monarque '. Du reste, au lieu d'évoquer l'atfaire, il en avait laissé la connaissance aux officiers du bailliage, se bornant à leur recommander la vigilance la plus active dans la recherche des coupables. C'était, peut-être, pour une première cour souveraine, accepter un rôle bien secondaire dans une si grave conjoncture; mais ( disait le registre) «le Parlement est assez empesché à donner ordre à ce que le feu ne s'allume davantage, et que la sédition devienne plus grande^. » 11 semble qu'on n'eut eu qu'à laisser faire le grand prévôt , qui, se trouvant encore à Rouen , où il avait accompagné le maréchal de Montmorency, était venu offrir aussitôt ses services. Mais le Parlement ne les accepta pas, sans qu'on en puisse trouver d'autre raison que son invincible répugnance pour les juridictions d'exception. Ce juge expéditif serait allé, avec ses archers, saisir, dans la multitude , quelques-uns des plus mutins, les eût jugés sommairement, et, après quelques exécutions hâtives, on ne peut guère douter que le reste ne fût promptement
' Reg secr., 18, T\ mars ),)7I.
' Reg. secr., n avril 1571.
rentré dans le devoir. Mais, le Parlement ayant pensé « qu'il n'esloit à propos que le prévost se montrast, pour les inconvénients qui enpourroient advenir» , force avait été à celui-ci de demeurer en repos; et, pendant ce temps-là, le peuple, voyant ses magistrats inactifs, s'enhardissait d'autant. Le bailliage instruisait donc sur la sédition du 18 mars, mais en secret, et sans oser encore faire arrêter aucun des coupables.- En l'absence du lieutenant criminel, le lieutenant-général de Brévedent se défendait d'en connaître, ne prédisant que séditions, violences et scènes meurtrières. Le roi et lareine-mère écrivaient au Parlement, chaque jour , et demandaient la prompte punition des rebelles. « Le roy , mon seigneur et filz ( leur mandait Catherine) , ne veult pas que ce faict demeure sans pugnicion, pour la conséquence pernicieuse qu'il traîne après soy, demeurantz ceulx desaultres villes de ce royaulme en la licence ou craincte de commectre chose semblable, selon ce qu'ilz verront que l'on en fera démonstration ' . » — u Le Parlement montrait ses lettres aux officiers duprésidial; et ceux-ci continuaient activement leurs procédures. Mais qu'était-ce que ces informations, si on différait toujours d'arrêter les coupables? Déjà vingt d'entre eux avaient été décrétés de prise de
' Reg. secr. , 29 mars 1571.
92 PAIILI'MKINT DE NoUMANDIE.
L( pr.sidiai corps , cl oiî ctail à la veille d'en tlécréler qiiatre-
quelques-uns des viiîgts autrcs ciiviron ; mais c était la dnliculte que
^ des "k'ciets* ^6 mettre à exécution tant de décrets. On en cher-
de prise de corps, qI^qj^ \q niovcn dans de ionjijues conférences qui
qu'il u'ose faire ^ o i
exécuter, avaient lieuchaquejour au palais, entre Ic Parlement, par les insultes Ics jugcs du pi'ésidial ct Ics oiTicicrs de l'Hètel-deet les menaces yjn^ jj ^^, jj^^^j^ j,^ JY'tran-cs clioscs ; ct rîcu n'est
ilu peuple. r> '
plus propre ù montrer l'hésitation, le profond découragement, l'apathie où les variations du cabinet de Charles IX avaient plongé les magistrats de tous les ordres ; mais, en mO'me temps, quelle confiance tant de tergiversations avaient donnée aux factieux. Chaque jour, les officiers du présidial , quand ils se rendaient au palais , pour aller conférer avec le Parlement , avaient à traverser des attroupements d'où s'élevaient contre eux de séditieux murmures et de sinistres menaces. « Si l'on scavoit que vous eussiez informé (leur criaient ces factieux), oji vous creveroit lesyeulx; si vousymectez la maiîi, on vous coupera la gorgée » Les magistrats intimidés redisaient ces menaces au Parlement , qui les pressentait sur la possibilité d'exécuter les décrets de prise de corps. <-(Nous ne scavons (répondaient-ils) l' intention des mauvaises gens ; il y a de mauvais peuple „ et c'est une dangereuse beste à contenir. » En exécutant les décrets, n'allait-on pas provoquer une
' Reg. Parlement, 50 mars 1,")7I.
sédition pire que les précédentes? C'était aussi la crainte des échevins et des conseillers de ville ; et, à moins de l'envoi immédiat d'une forte garnison à Rouen, pour protéger les officiers de justice, les arrestations ne leur semblaient devoir amener que des scènes tumultueuses , pires encore que les premières. Le Parlement eut dû entrer dans cette voie que lui ouvraient leséchevins. Car, aussibien, comment pouvoir, sans des troupes imposantes, arrêter un si grand nombre de coupables, au milieu d'un peuple ému , dont , au fond, on partageait les sentiments? Les milices de la ville , les gens de la cinquantaine , les arquebusiers, les compagnies bourgeoises , qu'animaient aussi ces sentiments , ne montraient que tiédeur et mauvaise grâce. Leur donnait-on l'ordre d'intimider les mutins et de protéger l'arrestation des plus coupables , ils déclaraient qu'ils ne marcheraient point , si , avec la dague et l'épée , on ne leur permettait de porter leurs autres armes et surtout les basions à feu j que le maréchal de Montmorency ou le lieutenant de roi Carouge leur avaient interdits dans ces derniers temps. Parmi les bourgeois que l'on commandait pour les rondes et les patrouilles, c'était à qui ne se rendrait point à son poste*. Que faire avec de tels moyens? Le Parlement , en ordonnant de continuer
' Reg. secr., 24 mars l.>7l.
les procodiii'os, avail décidé qu'il serait sursis à rexécution de tous les décrets. Ainsi , les catlioliques faclieiix étaient loujonrs impunis et menaçants.
Los principaux Pour les religiounaires , naturellement si enclins i\c\lr^\'oxmc '^ ^c plf'iixlre (De 'J liou l'avoue) ' , on peut penser parknt combieu les indignaient toutes ces lenteurs, et àciiaripsix, quelles doléances faisaient en cour ceux des leurs
au sujet '■
(lu niassacre qui étaient en possession , alors, de s'y faire écou-
tle Rouen ,
etiicniandeni, tcr. Dcs députés dc Roueu étaient allés tout dire
avec hauteur, v /-, i. x i • i tvt
la punition 3 Coligny , a la reine de JNavarre et aux princes. des coupables. Lg capjtgîne Briqncmau t , et Cavagnes, conseiller au Parlement de Toulouse, envoyés d'un commun accord, vers le roi, pour lui demander justice, lui racontèrent, avec détail, ce qui s'était passé à Rouen. Charles IX avait paru d'abord étonné, « ne croyant pas (avait-il dit) qu'il y enst eu tant de sang espandu à Rouen, puis leur avoit promis de faire si bien cbastier les infracteurs de son édict, que tous ses autres serviteurs y prissent exemple.» Mais comme, depuis cette promesse, les choses, à Rouen , en étaient toujours demeurées au même point , « que le roy avoit mis cela sous le pied , et qu'il ne s'en parloit plus » , Brîquemaut, ennuyé d'être joué ainsi , revint à la charge auprès de Charles IX, et une scène assez vive eut lieu entre
De Thon , IIi.':t. nfii\ers.
de cette ville.
CIIAKLES IX. ,;-,
le monarque cl ce hardi entremetleur. « Briqiicmaut s'avança de lui dire qu'il seroit à craindre, s'il n'en faisoit faire justice, que les catholiques devinssent si insolents, qu'ils se permissent encore davantage, et que ceux de la religion, ne le pouvant supporter, fussent contraints de recourir aux armes, s'ilz ne voyoient autre moyen d'en avoir justice ; dont s'en suivroil qu'on retourneroit en guerre , aussi fort qu'auparavant. » L'attaque était Des députés de
I 1. ^-,1 1 xv , ' / 1 • l'Hôtel-de-Ville
hardie; Charles \X, cslonne (on le croula sans de Rouen peine) , parut très irrité contre les officiers de Nor- ^""; ;"=''/eçus
r y ' r par Charles IX,
mandie, dont la lenteur lui attirait de semblables ««né
de l'impuiiité
scènes. Deux députés de l'Hôtel-de-Yille de Rouen, desséditieax qui étaient alors à la suite de la cour, pour solliciter la décharge d'une taxe récemment imposée à la ville, « receurent fort mauvais visage du roy, de la royne et des princes », et comme, aiî moment où le roi sortait de la messe, ils s'étaient jetés à ses genoux, le priant de faire miséricorde aux pauvres habitants de sa ville de Rouen , Charles IX leur dit, en prenant brusquement les lettres qu'ils lui présentaient au nom de la ville : « Quand vous aurez faict pugnicion des meschantZjJe recongnoistray les bons , et ne feray miséricorde qu'après que justice aura esté faicte des séditieux; puis, il passa en cholère, sans aultrement vouloir parler à eulx. ' »
' Beg. secr., 4 avril I j7 1 . — Mémoires de V Estât de la France sons Charles IX , t V , folio ',{ v" et suivants.
(„, PARLK'MENT I)K NORMANDIE.
Toutes leurs clcinarches auprès des princes et des seigneurs n'en purent déterminer un seul à dire un mol au roi en leur faveur. Le maréchal de Montmorency n'avait même pas voulu les voir. « Les liabitans de Boiien sont des ?nt(tins ( dit-il) ; 7nais quilz prennent patience ^ j'y vais arriver à leur dommage ' . »
Quelques-uns A Roucn , OU sut toutcs CCS mcnaccs , et il ne
(les conp;il)les , i •. i i i» • r i • i
sont aiiëtcs ^ y parlaitplus que de I arrivée prochauie de commiset mrnos saircs cfui allaient remplir la ville d'échafauds et de
aux prisons i a
du Bailliage, troupcs insolcntcs prêtes à tout piller. Cependant,
Le peupleassiége ^ i ^\
ceiicjuritliction, le Cardinal de Pelleve et le connétable avaient dit
demande, i/'it» » c • , 'l ' t.
A grands cris, ^"^ dcputcs dc Koueu fju en taisant vite juger et les prisonniers, gxécuter dcux OU trois dcs plus coupablcs, on apai-
el parvient ^ *• ^
à les délivrer; serait Cbarles IX. (Vêtait une dernière planche
rautorité . i t> • • • i
du Parlement dc Salut CJUC IcS UiaglStratS dC Kouen saisirent avideest méconnue, et . . ., .,1 ,1 1 • L ^ L
ses arrêts bravés; nicut , luais cjui dcvait Icur échapper bientôt, parce horrible qu'ils avaicut trop tardé. Le Parlement n'avait rien
confusion ^ ^
dans la ville, tant à cŒur quc d'épargner l'envoi d'une garnison
(Avril 1571.) ,,.,,, T. • n
a la ville de Rouen , si constamment malbeureuse depuis huit ans. N'envoyant point d'autre moyen, en ce moment, que le supplice de quelques-uns des rebelles, il n'aspira plus alors qu'à l'arrestation . immédiate et à la mise en jugement desphis fameux
mutins décrétés de prise de corps. Un arrêt énergique enjoignit aux échevins et aux conseillers du
Heg. secr., 4 avril 1571.
CHARLKS IX.
présidial de « laire leur debvoir promptement et dextrement à la capture des coupables, taut de nuict que de jour ; d'y employer bons bourgeois qui y tinssent main forte, et de les faire venir d'abord pour sçavoir d'eulx s'ilz ne vouloient pas employer leurs vies pour faire obéir le roy et sa justice ' . » On avait compris les desseins du Parlement, et quelques bourgeois de bonne volonté parvinrent à arrêter une dizaine des déci'étés , qui furent menés aux prisons du château. Le d avril avait été choisi pour le jugement des premiers ; et ordre avait été donné aux arquebusiers, aux gens de la Cinquantaine , à tous ceux qui, dans Rouen , avaient le droit de porter des armes, d'aller, ce jour-là, de bonne heure, occuper, en armes, les avenues du bailliage et du château , « pour assister à la justice, à ce que le peuple ne peusts'esleverpour empescher la perfection des proceds et la punition des coupables. » Le bailhagedevat, aussitôt qu'il aurait jugé quelques prisonniers, les envoyer, ainsi que les procès et les sentences , au Parlement , dont toutes les chambres , assemblées au palais , s'empresseraient de statuer sur les appels et de faire exécuter les sentences qu'il aurait confirmées.
En attendant, cette cour souveraine, toujours en séance , prescrivait toutes les mesures propres
' Nt'g. .secr. , 2, 3, 'i avril lô71.
à assurer la liberté des juges et la tranquillilé de la ville. Combien d'ordres il lui fallut donner pour y parvenir ? Malgré des semonces et des appels sans nombre , peu d'hommes armés étaient allés stationner auprès du château et de la cohue. On n'avait pu réunir que six hommes de la Cinquantaine. Des lO/l arquebusiers de la ville, dix seulement s'y étaient rendus. Au demeurant, bourgeois et capitaines ne payaient que d'excuses et de défaites. Toutefois, à force d'injonctions et de menaces, une centaine d'hommes et quelques capitaines se trouvèrent, à la fin, sous les armes. Mais qu'était-ce pour contenir une innombrable populace, qu'indignaient ces apprêts de justice, et qui, attroupée, de bonne heure, autour du Bail- ». liage, devenait, de moment en moment, plus in-
solente, en voyant quelle faible garde avait été. envoyée pour la contenir , qui reconnaissait , d'ailleurs, parmi ces hommes armés, des capitaines et des soldats dont les sympathies lui étaient bien connues ; La Roche de Vandrimare , surtout , sergent-major de la ville , homme important , que , dans les troubles de ce temps-là, nous rencontrons vandnmarp, toujours à la têtc dcs calholiqucs exaltés.
sergent- maioi- ttai .1 ••.!• . 1
de la ville, Le Parlement le connaissait bien; et quand,
vient au palais, ^p^.^^ ]pc; promièrcs manifcstalious hostiles de la po-
Reproclies 11 i
que lui adresse puJacc aux abords du Bailliage, il vint à la lïiand'
le premier ' ^ "^
président. chambrc, (lire, d'im aireft'aré. t^ic Icùois se mcsloit.
et montrer une grande frayeur, les interpellations sévères, les humiliantes apostrophes, les vifs et poignants reproches qu'il eut à essuyer de la part du premier président Bauquemare et des autres membres de la compagnie, lui montrèrent que tous ces magistrats avaient pénétré ses desseins, découvert ses menées, et qu'il ne fallait pas espérer de les tromper. « Est-ce là ce que vous aviez promis? lui disait le premier président indigné. N 'avez-vous pas juré hier 3 céans, de contenir le peuple? Aujourd'imy^ 7:ous et les rostres demeurez tout courts; vous ne faictes que des masques, et semble que vous conniviez ; vous parlez de vos dangers ; mais paroist-il seulement que vous ayez faict quelque effort? Avezvous blessé? avez-vous esté blessez? La court vous baille les prisonnyers et les prisons du roy en rostre garde j et la ville, sur peine de vos testes , pour les garder au roy ; allez j vous en respondez — » Soit que Yandrimare entendît sa conscience, d'accord avec ces magistrats intrépides , lui reprocher sa criminelle connivence, soit qu'il voulût jouer son rôle jusqu'au bout, il n'y eut protestations qu'il ne fît , promesses qu'il ne prodiguât, disant « qu'il feroit si bien qu'il n'y auroit pas de sédition , et que, s'il en advenoit, on creust qu'il n'estoit pas Vandrimare. » Mais , une heure à peine après sou départ , arrivaient au Parlement, d'instant en instant, les plus eflrayantes nouvelles. Tout ce peuple , échauf-
lé par les cris aux arines ! ati.r armcf>! avait marché en masse sur le Bailliage, armé de haches, de serpes, de marteaux, de leviers, de tout ce qu'ils avaient pu trouver sous la main. Avertis que deux ou trois des prisonniers venaient d'être condamnés à mort, leur fureur ne fit que s'accroître encore; ils assiégeaient le Bailliage, en hurlant contre les officiers de cette juridiction , ([ui , en un tel danger, sortant en hâte de leur prétoire , étaient allés se réfugier tremblants , dans les appartements les plus secrets du château.
Les cent et quelques hommes armés, envoyés contre les rebelles, avaient bientôt été forcés, la moitié, d'ailleurs, étant d'accord avec eux. Quelques-uns, toutefois, tant bourgeois que capitaines, avaient bien fait leur devoir, les sergents surtout, comme le témoignaient les blessures qu'ils avaient reçues. Les uns avaient été terrassés, les autres grièvement atteints; quelques-ims d'eux étaient tombés aux mains des mutins. Tout-.i-coup, dans les avenues du Bailliage , retentit le bruit des trompettes, et arrivèrent, achevai, des huissiers qui, accompagnés de sergents, à la faveur d'un instant de silence, proclamèrent un arrêt que venait de rendre le Parlement (chambres assemblées) pour enjoindre aux habitants, sous peine de mort ^ de se retirer sui'l'heine et de rentrer dans leui'S maisons '.
Reg. secr., 4 avril l."i71, de rele^'ée.
CHAULES IX. 101
Des huées et des imprécations lurent la réponse du peuple à cette publication tardive ; des pierres lurent jetées aux sergents et aux huissiers — Les assiégeants , gagnant toujours , demandaient , à grands cris, les prisonniers mis en jugement. Des bourgeois, cependant, semblaient tenir bon encore aux portes du bailliage et des prisons, que la populace allait forcer. En ce moment de danger , les juges , intimidés tout à l'heure , reparurent tous armés , ayant à leur tète le lieutenant-général De Brévedent, qui tenait une hallebarde. C'était s'exposer à une mort presque certaine. Mais, aussi, combien il importait que la justice ne fût point forcée, les prisons brisées, et les prisonniers recous par une populace en colère? S'adressant aux bourgeois armés et postés aux portes, « Tuez, tuez ! (leur criaient les magistrats) et gardez que les
frisons ne soyent enfondrées » Les bourgeois
ne paraissant point les entendre , et le peuiDle, cependant, gagnant toujours: ^ Tuez les deux condamnez ( leur crièrent les lieutenants du Bailliage) tuez-les en liaste; on les pendra après leur mort. » Mais pas un d'eux ne se voulait serviï de ses armes; ils sem]>laient s'être tenus là pour prêter main forte à la multitude révoltée. Aussi les portes de la geôle ébranlées volèrent-elles bientôt en éclats; les prisons étaient envahies ; cinq prisonniers, arrachés de leurs cachots . lurent enlevés par la popu-
Charles IX
est sur le point
de se rendre
;i Rouen ;
il y envoie
une g;irnison
pour eontenir
le peuple ;
ties commissaires
pour juger
les mutins,
et le maréchal
deMontmorency
pour présider
A cette
répression
des rebelles.
lace, qui les fil sortir de Rouen, par dessus Us murailles; le peuple avait, encore une fois, vaincu la justice , et triomphé de la loi.
Les échevins et conseillers de ville « estoient si esperdus qu Hz scmbluient comme morts '. » L'angoisse du Parlement ne se pourrait peindre; celle surtout du premier président Bauquemare , qui avait tant fait pour épargner à la ville l'envoi d'une garnison, et an Parlement, ainsi qu'auBailliage, l'intervention humiliante de commissaires qui viendraient rendre la justice sur leur territoire, et faire ce qu'eux, juges des lieux, n'auraient point su faire. A quel point, d'ailleurs, allaient s'arrêter les excès d'une multitude qui , déjà, venait de tant oser! Ne rien tenter pour la réduire, c'était peut-être l'inviter à de nouveaux excès. Mais envoyer des troupes contre elle , n'était-ce pas l'irriter plus encore? Nos registres nous montrent le Parlement en proie à ces sentiments divers qui l'agitent. Le premier président de Bauquemare ne se pouvait résoudre à voir arriver des troupes. «// J a extresme danger, disait-il j (/uc le peuple ^ voyant quon fera venir forces pour le cliastier j tombant en désespoir ne prorumpe en sédition, et commccte cas exécrables' . » A la vérité, au premier hruit que
' lici^. se.vr. (lu Parlement , :> a\.ril t.iTl. ' lirg. secr., 0 avril l.iTl.
des troupes, envoyées de Paris, marchaient sur Rouen, la populace , toujours émue , s'était vantée qu'elle les empêcherait bien d'entrer dans la ville. Le bruit était allé jusqu'à la cour, que tous les habitants avaient pris les armes, mis toute l'artillerie de l'hôtel de ville sur les murailles, et que le maréchal et ses troupes seraient reçus comme une armée ennemie. Le roi, alors, avait été au moment départir, et allait marcher sur Rouen en personne, lorsqu'arriva au Louvre un courrier, avec des lettres du premier président, qui assuraient « qu'il n'estoit rien de cela ; que tout , à Rouen , estoit en patience, autant qu'il estoit possible, et que c'estoient impostures que les malveillants faisoient courir'. » Quelle apparence, au reste, de résister à des troupes nombreuses et aguerries, qui s'avançaient, conduites, les unes par Carouge, les autres par le maréchal de Montmorency , et que suivait une commission nommée en hâte pour aller à Rouen faire justice des fauteurs des deux dernières émeutes?
Dès le six , deux jours après les scènes du Bailliage, le Parlement recevait une lettre du roi, qui lui annonçait l'arrivée très prochaine du maréchal, avec des troupes, « pour contenir le peuple , et dont le maresclial se serviruit au besohig. » Elles an-
' Reg. sccr., 10 avril 1571.
^ (()', rAl'.LK.MJiM' DE NORMAN Dli:.
iioiiçaient aussi l'arrivée de magistrats envoyés pour juger les rebelles. Le Parlement n'avait plus qu'à descendre de ses hauts sièges, et à les abandonner aux nouveaux juges à qui on avait donné tous les pouvoirs! Car le monarque mandait aux membres de cette compagnie « de laisser tout ce qu'ilz pourroient avoir faict en cela, en Testât qu'il seroit à la réception de sa Icllre, pour remettre le tout es mains des comniissuircs , suivant la commission et charge qu'il avoit expressément donnée à ces derniers , de poursuivre et exécuter toutes choses pour ce iaicl , tant que pugnicion et justice exemplaire on feust laicte '. »
Elles arrivèrent, enfin, ces troupes si appréhendées ; on comptait jusqu'à vingt-sept compagnies , qui occupèrent aussitôt, tant la ville môme, que les faubourgs, A leur approche seule, tout était rentré dans l'ordre, et les factieux ne paraisaient plus. Des députés du Parlement s'étaient rendus près du maréchal de Montmorency , à son arrivée au manoir abbatial de Saint-Ouen, où il était logé. « Je suis (leur dit-il ) envoyé céans par le roy ^ ainsy que MM. les eonunissairtSj pour faire punition Comiiiisbion des mécluuitz cl à la louange (les bons'. » (^es com- ., Roii'ti. missaires étaient au nomîjre de quatorze , pris, les uns dans le Parlement de Paris, les autres, parmi les
lA'ttio (lu loi , :> ;i\iil 1.">7I. ' Rr^. srcr. , Il .'mil IJ7I.
maîtres des requêtes, quelques-uns enfin dans le grand conseil. Fumée , De Longueil et De Riants en faisaient partie. « C'étaien t (dit le président De Thou) des hommes intègres, éloignés de toutes factions. » Il donne surtout de grands éloges à leur chef, le président Prévost de Morsan « rpii ( dit-il ) s'était acquis ime grande réputation de justice et de probité dans la province , où il avait déjà été envoyé ' . » Ils vinrent montrer leur commission au Parlement, qui en prit copie. Après quoi , il fallut bien que cette cour les laissât agir, quoi qu'il lui en pût coûter. Ces commissaires déployaient un grand appareil ; pouvoir leur avait été donné déjuger en forme de court', ils avaient des huissiers revêtus de robes longues et portant la verge; leurs arrêts, enfin, étaient rendus avec cette formule : «La court » ; toutes choses qui désespéraient le Parlement ^. Mais quel remède ? Le roi l'avait ainsi réglé par des ordres exprès. Aidés des procédures faites au bailliage, qui leur furent remises, et éclairés par les enquêtes qu'eux-mêmes firent sur les lieux, ils ne tardèrent guère à être en état de faire justice des derniers troubles. Mais, après tant d'appareil et de solennité, on s'étonne encore aujourd'hui du peu que firent ces commissaires. Toutes leurs procédures aboutirent à des arrêts de contumace ; au premier bruit
' nclhnu, Hisl. inihcrscl/c , 1L\.l ' Fieg. sccr. , 12 avril l.'iTl.
de la venue de Montmorency et des juges envoyés avec lui, les plus coujjables s'étaient enfuis en toute hâte. Leur avait-on dit « de se donner seulement garde de se faire prendre, et qu'ilz n'en auroient que la peur? » L'auteur des Mémoires sur l' Estât de ta France pendant le règne de Charles IX l'assure hardiment comme à son ordinaire ' ; mais où était le besoin de prévenir des gens si bien avertis qu'il y allait, pour eux, de la vie, s'ils ne s'enfuyaient en hâte? De tous ces fugitifs , les commissaires en condamnèrent à mort six cents, dit le même auteur; soixante-six seulement, à l'en croire dans un autre endroit de ses mémoires. Il y avait des hommes notables parmi ces contumaces condamnés, La Roche de Yandrimare d'abord, ce sergentmajor si bien d'accord avec les factieux. Le lendemain des scènes tumultueuses du Bailliage, il s'était présenté à l'Hôtel-de-Yille, et, « voulant obvyer, (disait-il) au danger de sa personne, avoit déclaré remettre, entre les mains de la ville, sa charge et estât de sergent-major , ne voulant , pour Tadvenir, aucunement s'y employer. » On lui avait répondu «qu'il n'estoit pas temps de se démettre, attendu la nécessité et occasions qui s'otïVoient, et les commandementz que le Parlement luy avoil
' Mrnioires de i Estai dr la Francr sniis Clutiirs 1\ , tome l" , fol. 41 et i-un;iiilïi.
l'aie tz » ; on l'avait renvoyé au Parlement et au gouverneur, qui, ayant reçu ses serments, pouvaient seuls l'en dégager; il avait compris cette réponse, et quitté la ville en toute hâte. Avec lui, avaient été condamnés à mort, l'avocat Pierre des Landes, l'un des capitaines de la ville; Claude Monstereul , curé de Saint-Pierre ; un autre capitaine , Laurent de Maromme , qui avait été pris, en fut quitte pour être banni de France à perpétuité , après avoir fait amende honorable, la torche au poing. Pourtant, à en croire l'auteur des Mcmoires de ['Estât de la France sous Charles IX j ce Maromme, non seulement avait avoué tout, mais indiqué l'un des présidents du Parlement comme le moteur de toutes ces séditions, et celui qui avait donné des ordres aux mutins. On nous permettra de nous défier de cet écrivain, passionné au-delà de toute mesure, et que des mémoires certains nous ont montré souvent en défaut. Du haut de potences sans nombre, plantées dans tous les quartiers de la ville, pendaient les images des factieux fugitifs ; et leurs signalements avaient été envoyés partout dans la province, pour faciliter leur capture. Cinq seule- Exécution
. 1 • • ' 'i • . I • ' I de cinq mutins»
ment des assassins, qui s étaient laisse prendre, hommes expièrent leur crime en personne. Ce n'étaient que des bélistres , qui, dit encore notre auteur, avaient , dès long-temps . mérité la mort pour d'autres crimes. Encore avait-on eu soin, à l'en
obscuns.
108 l' AI'. LE M i: M DJi NOI'.M A.NDIK.
croire, d'enivrer l'un deux avant de le pendre, « pour luy osier raj)préhension de la mort '.
Ces minces résultats semblaient mal répondre à ce qu'avaient annoncé un si grand appareil déployé , et tant de troupes envoyées à Rouen. Si les commissaires furent retenus parleur président, Prévost de Morsan , il faut en louer ce magistrat, d'autant plus que tons les crimes presque étaient dn côté des catholiques, et que l'intimité de ce président avec Coligny nous est attestée par les Mémoires de Sully'. Toutefois, il est plus sûr, peut-être, de tout expliquer par la politique équivoque et louvoyante des temps, qui ne permettait aucunes mesures franches et énergiques. Mais là aussi doit être la justification du Parlement, pour ceux qui auraient pu l'accuser de mollesse et d'inerticj à la suite des massacres du 18 mars. Trois semaines avant la sédition, force avait été, à cette cour, de soumettre à la censure de Montmorency el des commissaires à sa suite, ses arrêts contre Cateville, Lindebeuf , Girot-Gardes , Hambures , Raffctot, et sesprocédures contreces grands coupables. A chaque édit de pacification , il lui fallait ainsi subir d'intolérables humiliations, et faire amende
' Mnnoiirs de F Estât de la France sons Charles / V , tome I , (olio v.n \".
' OEc'iiiomirs rnyafrs , on M'-ninirrs de Sully . \\\ . s , chiip. .'!.
calomnie.
honorable pour tous les arrêts qu'elle avait, conformément aux édits , rendus contre des rebelles et des conspirateurs, rentrés plus tard en grâce, parce qu'en cour la chance avait tourné. On doit comprendre quel profond découragement avait pénétré dans le cœur de ces magistrats, et toute leur répugnance à diriger contre les plus grands crimes auxquels la politique pouvait avoir part , des procédures qui , à quelques jours de là , allaient leur être elles-mêmes reprochées comme des crimes inexpiables , soumises à des révisions pénibles , et à des annulations flétrissantes.
Bien d'autres séditieux avaient été incarcérés lc Parlement par les soins des commissaires , avec les cinq dont nous avons vu le supplice. 1^'auteur des Mémoires de t' Estât de la France sous Char/es IX l'assure , et dit qu'on avait l^ien promis d'en faire justice. Mais, après le départ des commissaires, qui, à ce qu'il paraît, en avaient laissé le jugement aux magistrats ordinaires, «tous ces prisonniers sortirent (dit-il), PAR LA porte douée, et ne furent pendus que PAR LA ROLiRSE. » Yoilà , contre un Parlement, contre un Bailliage , contre des corps entiers , de ces imputations que notre conscience repousse , comme la conscience de ces magistrats eux-mêmes repoussait, sans aucun doute, avec horreur, ces prévarications honteuses qu'on leur prêle avec une légèreté bien coupable. Si , comme l'ajoute
jlO PARLEMENT DE NORMANDIE.
notre auteur, « tout cela s'esvanouit peu à p<ni devant les hommes » , il suffît bien des causes que nous assignions tout à l'heure à l'inertie apparente des magistrats, dès le début de l'ailaire. Le sang de cinq hommes avait, depuis, rougi les échafaud?. Où se seraient, d'ailleurs, arrêtés les supplices, les coupables étant en si grand nombre, qu'il y avait, dans Rouen, peu de maisons, peut-être, dont le toit n'en abritât quelqu'un. Au reste, de tous ces contumaces qu'on avait pu croire sauvés, il y en eut plusieurs qui subirent , par leur faute , cette mort qu'il leur eût été si facile d'éviter en continuant de se cacher et de fuir. Mais , quelque temps après , surpris dans les campagnes voisines , à Quincampoix , à Saint-Jean-du-(^ardonnay , où ils se montraient trop hardiment , et jusque dans Rouen , où ils avaient osé paraître en public , les gardes, chargés de les arrêter, les poursuivirent avec un acharnement qui ne s'accorde guère avec les idées de connivence et de prévarication qu'on prête si gratuitement aux magistrats. On vit ces malheureux , courus et traqués comme des bêtes fauves, fuir par les rues, tués à coups d'arquebuse, ou noyés dans la Seine, le seul refuge qu'ils eussent pu trouver. Les soldats entraient de force dans les maisons pour les saisir; il y en eut de poursuivis jusque dans le palais de justice . où ils s'étaient enfuis. Le Parlement s'en mêla , non pour em-
CHABLES IX. It(
pêcher ces arrestations qui avaient été ordonnées par Montmorency et par Carouge, mais pour faire cesser des violations de domicile et des massacres dont le peuple s'indignait, et qui pouvaient exciter une sédition nouvelle. Tous moyens furent donnés à ces gardes , d'effectuer les arrestations dont on les avait chargés ; et les abus , les violences , les excès , les meurtres , leur furent seuls interdits. Etait-ce là la conduite d'un Parlement prévaricateur? '
Protéger les citoyens contre une soldatesque Les catholiques
, , . 1 • i> 1 "^'P Rouen
insolente , était , au reste , un devon- d autant plus sont désarmés, sacré, maintenant , pour les magistrats , qu'à peine ** ^p*^4,^|'*'" arrivé à Rouen , le maréchal de Montmorency s'était hâté de désarmer les bourgeois , qui ne savaient qu'attaquer avec ces armes qu'on leur avait rendues pour se défendre. Le Parlement, consulté, y avait donné les mains ; sans quoi on parlait de laisser, à Rouen , une garnison qui eût coûté plus de cinquante mille écus, à cette ville appauvrie par huit années d'incessants désastres. Toutefois , de l'avis de la compagnie , le maréchal avait consenti à laisser, par exception , des armes à quatre cents bourgeois choisis avec un scrupule religieux parmi les homtnes les plus sages et les plus fermes de la cité. A eux étaient confiés la 2;arde de la ville et
' Reg. avril , iiiiti I.i71 .
Loi'aihnuiii lo soiii cl'cmpêcher les émeutes. Une chose, au
dofl-rant'."m"iksir rcstc , fjue Ic maroclial eût eu à cœur, avant tout ,
du maiochai de ^,^^^ ^^^ d'inspircr à tous ces sentiments de tolé-
jnie,dc nouveau, rancc ct dc suDDort dont son ame était remplie ,
Texécution
de redit et de faire goûter aux magistrats, comme aux jus-
de pacification . . , , , ,•, \> r •>•.
du !s août 1570. ticiables , aux grands comme aux petits, ledit ( i.-.mai ir,7i.) jg pacification du 8 août 1570 , si conforme à ses idées , et qu'il avait reçu mission de faire exécuter en Normandie. 11 n'ignorait pas combien peu de sympathie le Parlement avait toujours montré pour des édits qui ne faisaient qu'enhardir les religionnaires , déjà assez entreprenants ; édits que venaient, d'ailleurSj abroger toujours, peu de temps après, de nouvelles lois de rigueur. Mais celui du 8 août lui semblait devoir être à jamais la règle entre les catholiques et les protestants; confiant comme il l'élait en des magistrats qu'il avait pu éprouver, les ayant vus si souvent et de si près, il lui semblait qu'un serment les lierait d'honneur à un édit dont il espérait un grand bien pour une province qu'il voulait pacifier. A son tour, le Parlement sentait un besoin immense de paix et d'union. Sans donc objecter au maréchal le serment que ses membres avaient déjà dû prêter, lors de l'enregistrement (puisque ce serment était exigé par l'édit même), il consentit de bonne grâce à un l'cnouvellement d'engagements qui semblait devoir rassurer encore les reliiiionnair(\s de Rouen . si
affligés dajis ces derniers temps. Le 15 mai, donc, dans une solennelle audience où siégeaient tousses membres, et où le maréchal s'élait rendu avec le maître des requêtes Fumée , fut apporté le registre où naguère avait été transcrit ledit. Lecture nouvelle en fut donnée. Le premier président De Bauquemare « jura, à haute voix, que le Parlement observeroit et garderoit , feroit observer et garder l'édict. » Pendant qu'il parlait, tous les membres du Parlement, debout, comme lui , et, comme lui , la main levée , s'associaient ainsi au serment dont leur chef prononçait la formule.
Les nombreux religionnaires qui étaient sortis de Rouen, à la suite du massacre du 18 mars^ n'avaient plus , maintenant , de prétextes pour fuir une ville où liberté et protection leur semblaient à jamais assurées. Aussi les instances du maréchal pour les y faire revenir, eurent-elles bientôt triomphé de ce qui pouvait leur rester de répuguance et de crainte. Ils rentrèrent dans Rouen sous ses auspices, et jouirent d'une tranquillité qui semblait ne devoir cesser jamais. Ils avaient repris la route deBondeville, où le roi leur permettait d'aller au prêche , défendant seulement d'y tenir des écoles protestantes pour les enfants. Là , ils écoutaient la parole, chantaient des psaumes français, sous la feuUlce j puis revenaient à Rouen paisibles, sans avoir essuyé aucune iiijuie , heiu'eux de tant de III. 8
Les
religionnaires
de Rouen.
rassurés,
reviennent
dans cette ville ,
et y pratiquent
leur religion
avec sécurité.
liberté après tant de souflrances, et croyant que ce calme durerait toujours. Au mois de mai 15712, était venue au Parlement une lettre close du roi, (jui ordonnait que l'édit de pacification du 8 août 1570, fut «de plus en plus estroictement observé et <»;ardé. ' » L'amiral Coligny, que des députés coiigny Jn Parlement de Normandie virent à Paris , au
s ni.igisti Parlcmet de Rouen
Paroles de ramiral
à des magistrals i» ^ i • t • t
du Parlement commcncemeut d août , leur avait temoicrne « com
\oùt 1572 ) bien Dieu avoit faict pour le royaulme , de luy avoir envoyé le bénéfice de la paix , dont il luy rendoit jj;races. Je sçay bien ^ -amxû-W ajouté, f/uc beaucoup m'ont imputé d'avoir este cause de la guerre.... Mais Je proteste que Jamt/is lionmte n' a tant affecté la tranquillité ; s'il y a aultre opinion de moy,Je n'y seay que faire'. » Tout , enfin , semblait justifier la sécurité des magistrats, et leur permettre les plus riantes espérances, lorsque la nouvelle de l'assassinat tenté sur Coligny, que, deux ou trois jours auparavant, leurs députés avaient vu si pacifique , vint finir bien cruellement leur rêve. Les magistrats de Rouen avaient bien reçu une lettre du roi, qui promettait la punition des coupables; mais, presque en même temps, arrivait l'épouvantable nouvelle des massacres qui avaient ensanglanté Paris le jour de Saint- Barthélemi; puis, bientôt après, cette naïve et atroce déclaration du roi, qui réclamait tout le mérite de
/!rg. srcr.. ) i luai Iô77.. " Rrs;. .<fcr., juillet et août \^yl'i.
CFfAr.T.I'S IX.
cette œuvre d'abomination et de sang. « O qui en est ainsy advenu (disait Charles IX) a esté pa?^ mon expiées commandement. » Ne voulant pas, toutefois , que l'on eût peur en province , il faisait savoir «à tous gentilshommes et autres quelzconques de la religion prétendue réformée, qu'en toute seiireté ilz pouvoient vivre et demourer avec leurs femmes, enfants et familles, en leurs maisons, sous la protection du roy; défendant à tous gouverneurs, lieutenants-généraux en chascun de ses pays et provinces, de n' cittempter ne sou Ifrir cstre attempte vf> personnes et biens desdictz de la religion prétendue réformée, leurs femmes , enfants et familles , su?' peine de la vie' ;» comme si , à Paris, lui seul n'eût pas tout ordonné (il l'avouait lui-môme), et n'eût pas contraint au massacre les échevins de Paris, qui, si emportés
' Collection Fontanieu , niss. de la Bibliothèque royale , année 1572. — Recueil des anciennes Lois françaises , tome XIV, page 207 et suivantes.
Je dois dire que Charles IX , dans une lettre du 24 août 1572, adressée à Carouge, et où il lui fait connaître les massacres qui viennent d'ensanglanter la capitale, n'insinue, en aucune manière, que ces assassinats aient eu lieu eu vertu de ses ordres. 11 les présente comme la suite du meurtre de l'amiral Coligny, les amis de ce dernier ayant voulu venger sa mort, et ses ennemis leur ayant résisté. Le massacre, en un mot , « est advenu par la querelle particulière, qui est, de long-temps, entre ces deux maisons. Il est grandement à craindre ( ajoute-t-il ) que cccy esmeuve et facesoubzlcvcr mes suhjectz les ungs contre les aultres, et se face de grands massacres par les villes de mon royaulme ; de quoy j'auroys ung merveilleux regret, etc. > [Archives de ritâlel-de-villede Rouen.)
lir, PARLEMENT DK NORMANDIE.
catholiques qu'ils pussent être , aviiient reculé d'abord devant ces horreurs vers lesquelles on les poussait avec nue si irrésistible violeuce. S'eflbrcer, comme il faisait, maintenant , de i-eteuir les relii^iounaires des provinces dans leurs résidences oi*dinaires, qu'était-ce autre chose que ce que fait le chasseur en poussant tout le gibier d'une forêt vers le même point, pour en faire bientôt, à l'aise , une plus prompte et plus entière destruction ? Ces Ici Ires aux gouverneurs pour lem^ défendre de toucher aux religionnaires , sous peine de la vie , c'étaient des pièces destinées à paraître , à être montrées, à lassurer les hommes intimidés. Mais qu'en même temps ou à peu d'intervalle, il ait été expédié de secrets émissaires pourexciter le peuple à en agir avec les huguenots, leurs concitoyens, comme on avait fait avec ceux de Paris, c'est ce dont il n'est pas permis de douter . quand , peu de semaines après, on voit partout, en France, et presque au même instant, se renouveler les scènes sanglantes de la capitale.
Piei.uiei Tout le monde sait les massacres commis alors
Saint-BliiîicUmi ^ Mcaux, à Troycs, à Orléans, Bourges, La Charité, dcRonoii. J^Yon , Saumur, Angers , Romans , Bordeaux, Toulouse , en un mot sur presque tous les points de la France. Qui pourra croire qu'ils fussent l'efl'et du hasard? Partout durent arriver des ordres de sang. Mais , étaient-ils adressés aux gouverneurs, comme
CHAULES IX. 117
l'ont avancé quelques historiens; plusieurs d'entre eux surent-ils, comme on l'a tant dit, s'honorer par une résistance qui , certes, n'eût pas été sans péril? Et, pour nous borner à ce qui touche notre province, Caroube, qui commandait à Rouen, reçut-il des ordres secrets ?
L'auteur des Mémoires de l' estât de la France sous Charles IX parle de « lettres du roy , qui ordonnoient expressément à ce gentilhomme d'exterminer tous ceux qui faisoient profession de la religion à Rouen . sans en excepter aucun. » Il parle aussi de missives écrites par ce monarque aux principaux parmi les catholiques de Rouen , poiu' qu'ils l'assistassent dans cette œuvre'. Mais pourquoi . de ces mille lettres écrites alors ( dit-on) par Charles IX aux gouverneurs des villes , n'en a-t-on jamais pu retrouver une ? Carouge , continue notre auteur, ne pouvait s'y résoudre, « esmeu par les larmes et prières d'une grande dame ; et il tint toutes choses en paix quelque temps. » De Thou, sans parler d'ordres du roi , montre les religionnaires de Rouen menacés alors par les catholiques brouillons et emportés , surtout par les assassins du 18 mars 1571 ; par ces contumaces toujours avides de revenir dans Rouen , d'où on les avait bannis , et de se venger de condamnations
' .Uéninires dp l'cstat <lr la l'niiicr , ,\(jii.s Cluirh.s )X , tome II, ]..•.-<• '',93.
Ilf. l'Al'.LI'.MIiM' DK NoiniA^Dlli.
lii^oiueuses qu'ils iTavaient , toutefois, cjuc trop méritées. 1/auteur de l'Estat de la France sous (Charles IX suit sou idée; il |)arle de négociations de la part de Carouge pour fléchir Charles IX, et lui faire révoquer ses ordres de sang; d'un gentilhomme envoyé par Carouge vers le monarque, pour l'attendrir; du mauvais accueil que reçut cet envoyé, des l)ruits sinistres qui coururent dans Rouen aussitôt après son retour, et de l'elTroi des religionnaires , qui commencèrent, les uns à s'enfuir en Angleterre , les autres à s'aller cacher dans leurs vioiciuci» maisons de campagne. Là, toutefois , surtout aux oommiscs euvirons de Rouen , il s'en fallait hien qu'ils fussent
!i regard des a
reiigionniires qh siucté. Peudaut cctlc cspècc de trèvc que
des enviions , , , , . ,,..,.
de Panicn. Valait aux religionnau'es la modération ou 1 mdecision de (Jarouge, des bandes d'hommes du peuple , de soldats , d'arquebusiers , ne se pouvant plaire dans Rouen où on les contenait encore , faisaient chaque jour des sorties funestes pour les villages voisins de Piouen , et surtout pour les châteaux où s'étaient réfugiés des religionnaires. Ils commencèrent par celui de Bondeville, en haine du prêche qui s'y était fait depuis quinze mois, en haine de son maître Du Rose de Radepont, parent et coreligionnaire du président Du Rose d'Emandreville , décapité en I 5()!2 ; et, après y avoir tout pillé, ils mirent le feu à ces belles avenues d'arbres, à cette f'ciii //(•(' sous l,'i<jU('ll<> les religionnaires avaient na-
<;nAiiLEs IX.
lis
guère, avec laiiL de bonheur , enlendu les instructions de leurs ministres et chanté les psaumes de Marol. Lechateau de laRivière-Bourdet(Quevillon), «beau et fort de situation » à cette époque, reçut aussi leur visite. Pierre Loiseleur de Yilliers , l'un des ministres de Rouen, était allé s'y réfugier avec sa femme et sept petits enfants; furieux de l'évasion de ce ministre, qui, averti à temps, s'était enfui du château au premier bruit de leur venue , ils s'en consolèrent en pillant sa demeure, et en ôtant à ses petits enfants leurs chemises et jusqu'au morceau de pain avec lequel ils s'enfuyaient. Plus heureux au château du Bosc-Bénard, ils purent se saisir du seigneur, religionnaire , et de son ministre , qui allaient s'enfuir tous deux dans une barque, l^os paysans , pour la plupart , sympathisaient avec ces pillards , à cause du catholicisme dont ils se larguaient ; par envie aussi , peut-être , pour ces nobles , pour ces riches auxquels on faisait la chasse ; et il y en eut d'entre eux qui secondèrent les soldats dans leurs fureurs ; en sorte que ce n'étaient partout que vols , meurtres et pillages. L'heure de Rouen devait sonner bientôt ; des rumeurs sinistres venaient, à chaque instant , eflrayer les hommes paisibles et surtout les religionnaires. Efforts
dn P;tiiement
qui se sentaient menacés. Entre le Parlement et Ca- et des officiers
!• I 1 1 » de ville ,
rouge avaient lieu , alors , des pourparlers , qu ont pour retenir ignorés les historiens , et qui nous semblent jeter ;, Rouen.
(9,) PAl'.I.J'MKM l)K \M|',MAM)1E.
(juelques liiciii's sur la coiiduile de ce j;oiiverneur, dans une lelle conjoncture , en même temps qu'ils nous révèlent les véritables intentions du Parlement, si mal jugé par les religionnaires indignés. Au milieu de tous ces bruits sinistres, de ces alarmes, de ces noirs pressentiments , on avait appris f[ue ('arouge allait quitter Rouen, pour un temps. Un cri d'elVroi partit alors de l'Hôlel-de- Yille et du Parlement. Pvetenir Caronge à Rouen devint l'unique pensée de ces deux grandes compagnies ; et qui pourrait douter que, par-là, elles ne voulussent sauver à la ville de Rouen les scènes sanglantes que tout faisait craindre en ce moment? Du Parlement donc, ainsi que de rHôtel-de-\ ille, partaient chaque jour des députés qui allaient « remonstrer à (iarouge l'inco/n'cnicnt qui pourrait advenir en ht ville de Rouen ^ s'il partoit d'icelle — le supplier d'ydemourer, pour y donner ordre à ce qui pourroit adrenir\ » Surtout, deuxconseillers du Parlement et le procureur général lui firent, à cet égard , « d'humbles remonslrances » qu'on regrette de ne point trouver au long dans les registres. « Il n'y a aultre que vous, lui disaient-ils tous à l'envi , c[ui puisse commander aux armes céans, contenir le peuple en l'obéissance au rov , et la ville en paix'. » (^^arouge objectait toujours la né-
' Jii:;. àe rin'itcl-dc- rUlr de floiir/i , 7 scptciiilirc lo7'.^. '• /iVij. \r<r. ilii l'dilcnniil . ',) M'|)tciiihic l.')7'.î.
CHAULES IX. 121
cessité où il c'tait « d'aller par son gouvertieineiit , pour y donner ordre aux pilleries qui s'y faisoient, et qui estoient telles que, qui ne les feroit cesser, le roy ne pourroit estre payé de sa taille. Il avoit (disait-il) des Mémoires et instructions du roy, de telle importance, qu'ilne pouvoit plus différer d'exécuter la volonté de sa Majesté. » Huit ou dix jours s'étaient passés dans ces pourparlers , sans qu'on fût plus avancé. Puis, des ordres exprès du roi étant venus pour enjoindre à (^arouge d'aller visiter les villes de son gouvernement , et ce "entilhomme ne parlant plus que de partir , le sieur d'Argouges avait été envoyé au roi par le Parlement et l'Hôtelde- Ville , pour le supplier de laisser à Rouen un gouverneur si nécessaire à la ville dans de si pressantes conjonctures. Mais vinrent de nouveaux ordres du roi, plus exprès encore que les premiers; Carouge , enfin , quitta Rouen , et personne n'avait charge d'y commander en son absence' . Ici s'offrent deux conjectures: ou Carouge, répugnant invinciblement aux horreurs qui se préparaient, n'eût pu, en restant à Rouen , qu'être incommode à Charles IX, dont il eût contrarié les desseins ; et il avait dû , dans cette hypothèse , obtenir facilement la permission de s'absenter de Rouen , qu'il voulait fuir , pour n'être ni l'exécuteur, ni le témoin d'un inévitable
' Rfg. (le rholrl-dc-villr , sepIcinlMO l.>72.
i.;,.j i'Aum:ment i>i!: noh.mandii:.
massacre dont il avait horreur, mais qu'il ne pouvait empêcher; ou hien encore, \u^é peu propre à celle œuvre , peul-êlre ne lui avait-on point envoyé d'ordres de saug , la cour se promettant bien de l'éloigner en temps opportun. Toujours , en quittant Rouen , avait-il dit au Parlement , « que l'cslat de ta ville estait tel qu'il ne pouvait advenir i)uvnveaient \ » En somme, ou récalcitrant à de barbares injonctions, ou assez connu pour qu'on ne lui en eût j)oint voulu commettre l'exécution, ce gouverneur semble avoir droit à des éloges ; mais n'en est-il pas du aussi au Parlement, qui , en le retenant, avait évidemment voulu tout sauver? Tencin générale Cependant, uuc indicible terreur régnait dans
dans Rouen, , •io-.^ti.i'i • t> j
aux jouis Rouen, depuis la Sanit-barthelemi. Jieaucoup de qui précédèrent i.(,iifTiQ,inaires V étaient rcstés , toutcfois , ou retenus
le massacre. ~ ■'
lps par un reste d'espoir, ou parce que , dans les cam-
religionnaires
se réfugient pagucs dcs cuvirons de Rouen, infestées par des
dans les prisons iii i ,i> • *i> •■.
de Rouen, baudcs dc volcurs et d assassins, ils n auraient pu trouver un plus sûr asile. Le danger croissant toujours, une étrange illusion s'empara d'eux, et on croit voir que beaucoup de catholiques bien intentionnés la partagèrent de bonne foi. La population s'émouvant déjà , et des scènes sanglantes paraissant désormais inévitables , les gens de bien des deux religions parurent s'accorder à regarder
' Befi. -spcr. du Parlement , 9 .scptcmhic 157?..
croyant y trouver sûreté
CHAULES IX. 12:j
les prisons de Rouen comme un reliige où tous les protcslants, à l'abri pendant l'orage , seraient oubliés par leurs ennemis, et d'où, le danger passé, ils sortiraient sains et saufs. Celle croyance se propagea vite ; des magistrats môme se rendaient garants de la vie de ceux qui prendraient ce parti ; on citait un gentilhomme , le sieur Cossart de Bol)estre , cpii aurait pu faire sortir de Rouen son fils, religionnaire , mais qui l'avait conduit lui-même aux prisons de la conciergerie du palais , convaincu par les protestations énergiques de l'avocat du roi Damours. Carouge , lui aussi , avait goûté cette idée. Avant qu'il quittât Rouen , on avait vu , chaque jour, ses gardes conduire des religionnaires aux prisons , comme pour contenter le peuple par ces feintes rigueurs envers les huguenots. Les voisins, les amis s'en mêlaient aussi , et allaient en foule faire écrouer ceux qu'ils voulaient sauver. A la fin, il n'y eut pas moins de religionnaires dans les prisons qu'il pouvait en rester dans la ville ' .
Cependant, des égorgeurs de 1571, revenus Massacredes
' o o religionnaires
depuis peu, en cachette , avaient été reconnus, le de Rouen;
. . ., 17, 18, 19 et 20
soir, dans les rues; ils excitaient, sous main, la septembre 15-2. populace, qu'ils eurent bientôt persuadée par leurs discours. Une grande fermentation se remarquait dans la ville. Enfin , éclata l'orage qui grondait
' Méw. df r Estât de la France sous Charles IX, t. I, p. 29;t et .suiv.
124 l'AlU.KMKNÏ DE NOU.M ANDIK.
depuis si long-temps. ]^e dix-sept septembre , dès le matin, des cris de mort retentirent dans la ville de Rouen. Des bandes de forcenés , composées de bourgeois , d'hommes du peuple , et de soldats , parcouraient les rues , criant , vociférant , armés de dagues, d'épécs, de haches, de massues, de tout ce qui peut donner la mort. L'habitant paisible remarquait avec effroi , parmi eux, des hommes dont la ville s'était crue à jamais délivrée. Laurent de Maromme , par exemple , ce capitaine factieux, ce for-banni , dont le départ pour un exil qu'on croyait éternel , avait été naguère un signal de joie , reparaissait aujourd'hui ivre de vengeance et de rage , « suivy d'un grand nombre de gens de sang. » Ces hordes l'avaient choisi pour leur chef, et quel autre eût été plus digne de cet honneur ! Des gardes posés aux portes, aux murailles, dans les rues, dans les carrefours, sur les places, ôtaient tout espoir de fuite aux religionnaires qui étaient restés dans leurs maisons. Mais, ces prisons où les autres avaient cru trouver un sûr asile, furent précisément le premier point qu'allèrent attaquer les Massacredcs cannibalcs. Des listes trop fidèles leur avaient été
religionnaires ....
dans la donuccs de tous ces prisonniers volontau'cs ; ces
et d."m "ir'cour malheureux furent tout d'abord leurs victimes, «et
du palais. trouvèrent le glaive où la seûreté devoit estre. » Pas
une des prisons de Ilouen ne fut épargnée en cette
lencontre; mais ce qu'osèrent ces assassins à la con-
cicrgerie du palais surpasse tout le reste eu horreur , et fait mal encore aujourd'hui en le lisant. ]^à , dans une prison si spacieuse, et comme sous la protection du Parlement, qui était tout près , les religionnaires (nous l'avons vu ) étaient allés se mettre à l'abri, en bien plus grand nombre qu'ailleurs. Appelés l'un après l'autre, dans l'ordre où ils avaient été inscrits sur les listes , persuadés , parce que les geôliers les en assuraient dans leurs cachots, que le danger était passé, et qu'on les venait délivrer, tous s'acheminaient pleins de confiance , et arrivaient tour-à-tour au guichet , impatients d'embrasser leurs libérateurs. Mais là étaient Maromme et ses égorgeurs , qui les assommaient aussitôt. Les derniers , suivant, confiants et joyeux , leurs compagnons, qu'ils ne voyaient point revenir , tomJbaient bientôt terrassés et massacrés comme eux, ou accommodes j comme le disaient horriblement leurs exécrables bourreaux. La massue , le bâton , la dague , tout était bon à ces cannibales pour leur œuvre d'enfer, (^e fut une horrible boucherie ; la cour du palais ruisselait de sang et était jonchée de cadavres.
Le rôle des prisonniers étant épuisé , c'était , maintenant, le tour de ceux qui, demeurés dans la ville et traqués , dès la nuit , comme des betes fauves , n'avaient pu même quitter leurs demeures. Alors, partout, ce ne fut plus que maisons foiréiv^ .
156 l'ARLEMKNT DK NORMANDIi:.
fouillées, livrées au pillage ; religiouiiaires ég(^igés, massacrés, jclés du haut des fenêtres sur le pavé, ou noyés dans la Seine. Ces horreurs durèrent (piatre jours entiers ; commencées le 17 septembre , elles se prolongèrent les 18 , 19 et 20. Age , sexe , maladie , larmes , prières , rien ne pouvait désarmer la rage de ces bourreaux. Ce fut un pêle-mêle épouvantable de jeunes gens, de femmes, de vieillards et d'enfants égorgés; de femmes outragées et forcées, puis bientôt mises à mort, malgré de fortes rançons par lesquelles elles avaient cru racheter leur honneur et leur vie. Des soldats , en grand nombre , prenaient part à ces horreurs, « exerçant plus le mestier de cruelz bouchiers et bourreaux que de nobles soldatz '. » Ne s'en prenait-on , du moins , qu'aux huguenots ? Hélas, à Rouen , sans doute, comme partout, a périrent force bons catholiques, que leurs ennemis faisoient accroire qu'ils estoient des huguenotz'. » Après quatre joui's entiers de carnage , les massacreurs, enfin, se sentant las , s'arrêtèrent ; on rouvrit les portes de la ville ; tous les cadavres dont les rues étaient jonchées furent chargés en hâte sur des tombereaux, traînés hors la porte Cauchoise, et jetés dans de grandes fosses qu'on y avait creusées
' lîi'antôiiio , Discours du comte I.uchnic J.odro/i. ' Rrantônic, Discours ilc M. l'uinirul dr Chastillon
CHARLES IX. i57
à l'avance. On avait commencé par les dépouiller, et leurs bardes lavées avaient été distribuées à une populace déguenillée , que ces largesses acbevaient de gagner. Plus de six cents victimes avaient péri , à en croire les Mémoires de l' estât de la France sous Charles IX 'j, et le Martyrologe des Calvinistes j, imprimé à dix ans de là". De Tbou parle de 500', et D'Anneville de quatre ou cinq cents '.
De toutes ces victimes, il n'y en a qu'une centaine environ dont les noms nous aient été conservés. La plupart appartenaient aux classes inférieures, et n'avaient pu quitter la ville, n'ayant point d'asile ailleurs. On avait eu soin de choisir l'époque des vacances du Parlement de Rouen , dont presque tous les membres , dispersés dans la province pour leurs affaires, ne pouvaient s'opposer aux fureurs des méchants. La chambre des vacations était seule en séance ; et que pouvait-elle faire , alors que des bandes armées de forcenés tenaient la ville en leur pouvoir et nageaient dans le sang ? Qu'eût pu le Parlement rassemblé tout entier, lorsqne Carouge lui-même, un homme de guerre, n'avait su que fuir des horreurs qu'il avait
' Mém. de lestât de la France sous Charles IX, t. I, fol. 29 j recto. ' Martyrologe des Calvinistes , |j82.
De Thou , Hist. univ. , Ihre lu.
' liurntnire dr l'hist' ire de \ornuin.die , [i/ir DAiinevilIp , p. tti.i.
i5!8 i>ARr.i:Mi;\T ni' noiîmandu;.
dû j)rcvoir, mais ne pouvait empêcher? On a vu L'auteur quels énergiques et inuliles elTorts avait faits le
tics Méinoiics ,^1 , . , I -Il n^
de restât l'ailemcnt pour le retenu- dans ia ville, ioudeiai-rance iq{q\ç, l 'auteur (l(\s Mimolrps dc l'cslotde la France
sous Charles I.\ '
accuse ^^^^^ Cluu'IcH /A, u'eu accusc Das moins cette
le l'ailemcnt
(le Kouen cour, OU, tout au moins, ses principaux mem-
d'avoir ordonne , . / . i . , . .,
les massacres Drcs , Cl avou" ordoiiuc les massacrcs ; mais n avait-il
(le sentemlirc r i / • \ , , .1 v
,L, pas accuse deia cette compa"iiie des scènes san-
glantés de mars 1571 ? Et quelles preuves apporlet-il à l'appui de cette inq)u talion lidicule autant (ju'atrocc? j.e dire des assassins, qui , à l'en croire, « mainlenoient n'avoir rien faict qui ne leur eust fc^ esté expressémeut coaimandé par les principaux
' du Parlement. » Belle garantie , assurémeut ; asser-
tion grave et bien digne de loi , de la part de ces égorgeurs, (|iii, après avoir nagé dans le sang pendant quatre jours, allaieut, sans doute, se faire scrupule d'une calomnie propre, selon eux, à atténuer ^ un peu l'horreur de leurs forfaits ! L'impunité dont
continuèrent de jouir les assassins serait un plus sûr indice de la connivence du Parlement , si Charles 1\, qui n'avait pas rougi d'avouer solennellement les horreurs de Paris, ne devait pas, à bon droit , être regardé comme l'auteur de cette impunité, dont on fait si injustement un crime aux magistrats! — Ce n'est pas ([ne ce monarque et la reine-mère n'eussent montre'' une vive indignation après les massacres commis à Roiu^n à la fin de sep-
fJlAUI.KS IX. !■).)
tcmbre. Au Parlement , à l'Hôtel-de-Mlle , au Bailliage avaient été envoyées des leltres, par lesquelles on voit « le mal-contentement (juc S. M. avoit receu del'esmotion (le Rouen , et meurtre de ceulxde la nouvelle ooinion. Le rov monsieur mon fdz (avait écrit Catherine) a trouvé fort mauvaise l'esmotion et meurtre advenu en la ville de Rouen , de ceulx de la nouvelle opinion ; chose de très pernicieux exemple pour toutes les autres villes de ce royaulme , où ung tel acte pourroit rallumer le feu , et destourner ceulx qui sont prestz à se réduire à la religion catholique '. » Charles IX, se souvenant qu'après les scènes meurtrières de 1571 , des armes avaient été laissées à quatre cents bourgeois notables de Rouen , « fut sur le point d'envoyer quérir les conseillers de ville et les principaulx des dictz quatre centz bourgeoys , pour liiy rendre raison de la dicte esmotion. » Ordre exprès avait été envoyé au Parlement , de procéder contre les égorgeurs des 17, 18, 19 et 20 septembre , « d'en faire une bonne et roide jntgnicion , et d'y travailler de cueur et d'affection, de sorte que le roi en pust demeurer content'. »
D'autres lettres de Charles IX, dans lesquelles
' LeUrc de Catherine de I^lédicis aux échevins de Rouen , 21 septembre 1)72. ( Archives de l'hâtel-de-ville , liasses).
' Lettre close du S octobre 1372 , Reg. se<r.
perçait un soupçon hypocrite contre les principaux ofTiciers de Rouen, dont l'innocence lui était bien connue, avaient excité une douloureuse indi<;nation dans une assemblée solennelle tenue à l'hôtel-deville, où siégeaient, avec les vingt-quatre du conseil, le lieutenant-général Brévedent, les quatre capitaines des (jtialrc cents bourgeois armés, les chefs des arquebusiers et de la cinquantaine, quelques bourgeois notables, et enfin des membres du Parlement. Tous, se levant comme un seul homme , s'étaient rendus ensemble chez (larouge , de retour à Rouen depuis peu. i^à , ccchascun d'eulx , de sa part, avoit protesté qu'il n'y avoit rien de son faict ny de celuy des bons bourgeoys de la ville ; tous attendoyent les commandementz qu'il luy plairoit faire pour l'exécution de la volonté du roy . et juroyent de luy prester toute ayde , afin que piignic'wn fcust faict e des principaux autheurs du massacre. Tous avoient protesté de vivre et mourir pour le service de sa Majesté ' . » Le Parlement , surtout, s'était prompteuKMit mis à l'cruvre; et, dès le huit octobre, CharlesIX louait ces magistrats «du bon commencement cju'ilz avoient donné àla poursuite desprincipaulxautheursetcoulpables des massacres de septembre. ' » Il « louoit le debvoir qui avoit esté faict jusques icy, de pour-
' Rrg.de l'hôtel-de-ville de Rouen, 25 scptemhrc 1572. ' Reg. secr. , octobre 1 j72
CIIARL1;S IX. ,.;,
suivre la pugiiicion de ceulx qui estoient aulheurs princijoaulx de l'esmotion et massacre» ' . Depuis, de nouveaux décrets de prise de corps avaient été lancés contre ceux des coupables dont les noms étaient connus. Si , comme l'attestent les registres . ces a monstres ne purent estre recouvrez , prins et appréhendez, » est-ce bien au Parlement qu'il s'en faut prendre ; et, teints de sang comme ils étaient , ces scélérats avaient-ils eu autre chose à faire , tout d'abord, que de s'enfuir en hâte, ou de se bien cacher, àla faveur du désordre auquel la ville était en j^roie? Parce qu'ils reparurent dans la suite , et se montrèrent sans qu'on leur mcfist , les chroniqueurs réformés ne veulent voir , dans les procédures instruites contre eux, que des semblants 3 des subterfuges ayant pour but d'éviter au Parlement la honte dont l'eût couvert une participation avouée à ces horribles massacres. Mais, quand on sait comme , dans la capitale même , les plus signalés des égorgeurs du vingt-quatre août se montraient au public, impunis et bravant le monde, est-ce bien au Parlement qu'on est tenté de s'en prendre , si , dans Rouen , à l'abri de la même égide , les assommeurs de septembre , après s'être absentés quelque temps, «sortirent, à la iin , de leurs ca-
" Lettio du 7 octobre l.)72, adressée niix éclievins de Rouen. {Archh'cs de l'hâlel-de-viUe.)
,;;., PARLEMi'.NT DK NORMANDIE.
chettes, se pourmenaut avec toute liberté et impunité?» Ou pardonne encore ces accusations à l'auteur des Mémoires de l' estât de la Fraiiee sous Charles IX j un religionnaire si emporté, indigné, d'ailleurs , à bon droit, de cet aflreux massacre des siens. Mais on a peine à voir De Thou , un magistrat, un historien , partager ces idées ; on souftVe de l'eutr'ndre dire que « le Parlement de Rouen fit semblant de désapprouver les massacres et d'en recliercher les auteurs ; mais que celte dissimulation ne dura pas long-temjxs, que la poursuite s'en alla en fumée; » et tout cela « parce que les assassins eurent une entière liberté de s'en aller où ils voulurent '. » Outre qu'aucune preuve n'a jamais été alléguée de cette criminelle et incroyable connivence aux massacres de septembre, nous avons dit, au contraire, tout ce qu'avait tenté le Parlement pour les empêcher, en retenant Carouge; et on l'a vu, après le désastre , tout faire pour en atteindre et en punir les auteurs. Si donc les égorgeurs de Rouen , comme ceux de Paris , surent se soustraire aux supplices qu'ils avaient si bien mérités, sans doute, il ne faut s'en prendre qu'au roi , qui les avait tous lâchés sur les religionnaires, et qui, ensuite, les couvrit tous de son égide.
Mais , au défaut de la justice humaine, dont l'ac-
' De Thou, Histoire universelle, livre lu.
lion fut arrêtée, n'en doutons pas, la justice divine sut bien atteindre ces grands coupables. Brantôme, parlant des «massacreurs, jacquemards, pillards et paillards de la feste de Sainct-Barthélemy , qu'il avoit congneus , dît c/ii'Uz ff'^")it , après cela, aussi pauvres que devant, et f/u'ils ne vesquirent guicres long-temps \ » Il en alla ainsi de ceux de Rouen. «Tourmentez en leurs consciences, comme leurs visages pasles et défigurez le monstroient, ilz périrent presque tous dans les années qui suivirent de près le massacre de septembre. » Leur chef odieux , Laurent de Maromme , leur montrant la voie, « mourut furieux et désespéré », et alla rendre compte à Dieu de tout ce sang innocent qu'il avait versé. Un auteur du temps considérait attentivement ces hommes frappés de la main de Dieu , et mourant d'une manière étrange ; « ceux qui restent (disait-il) attendent le mesme coup qu'ont reçu leurs compagnons'.» On sait quelle devait être la mort de Charles IX, qui les avait tous armés.
Toutes les villes de Normandie n'avaient pas été Les
religionnaires de
malheureuses comme sa capitale. Nous ne parlons plusieurs villes
• . 1 T- • • ' '. . / / < 1.^ 11 tle Normandie
point de Lisieux, rien n étant avère, a 1 égard des sont épargnés.
' Brantôme , Discours sur le connétable de Bourbon.
* Mémoires de l'es ta f de la France sous Charles IX, tome r*", page 293 et suivantes.
i.i'i rAi',i.LMi;M i)i; mxvmandii:.
voliLiionnaires de celle vilh^ . sinon l'ordre eiivové par (larouiic ( le 2(S aoùl ) de les lucllrc m scûrcle dans les prisons. Toul le lesle est un mystère ; et. si touchante que soit la tradition qui fait honneur ù Jean Hennuyer d'avoir sauvé les sectaires, qu'il n'aimait pas, nous ne saurions enregistrer un lait (jue rien n'étahlit, et que tout, au contraire, semble rendre peu probable'.
Mais le maréchal de Matignon sut (dit-on) arracher à une mort certaine ceux de Saint-Lo , d'AIençon , et tout ce qu'il lui fut possible d'en sauver". La belle conduite de Sigognes , gouverneur de Dieppe, n'est pas assez connue. A. en croire les annales de celte ville, il avait reçu des ordres pour un massacre; il les lut à l'hôtel de ville, dans une assemblée générale où avaient été convoqués les principaux bourgeois, tant orthodoxes (jue religionnaires ; et, le connaissant calholique si zélé , ces derniers s'étaient sentis saisis de frayeur; mais (dit-il à cette assemblée), «cet ordre ne peut regarder que des calvinistes rebelles et séditieux. (Iràces à Dieu , nous n'en avons plus dans Dieppe, l.a religion nous apprend que la
' Lfs UiiguciKits ft la Sdiiit-natthclmiy à Lisiein , par V.. de l'oniicvillc. Cacn , Itilo, in-S" de .>."> pages.
•■ UriNoires historiques sur la ville ti Alençon ft ses seigneurs , [);ii Oiloiaat Desnos , tome II , page 58.).
CHAULES IX. i;{,^
modération et l'amour des hommes sont les premiers devoirs d'un chrétien. Vivons donc comme frères , puisque nous sommes tous enfants du même Dieu. J'espère que vous partagerez mes sentiments; ce sont eux qui m'ont persuadé qu'il n'y avoit dans cette ville aucun citoyen qui ne fût digne de vivre'.» Qu'après cela, trop enclin ( il le faut bien dire) à contraindre ces sectaires, qu'il ne voulait point sacrifier, il ait, comme on l'a écrit , redoublé d'exigence envers eux , et leur ait voulu faire « racheter, par une abjuration, cette vie qu il avait sauvée » " , toujours faudra-t-il louer un homme si ardent et si emporté , si hostile eniin aux huguenots, d'avoir eu horreur de l'œuvre de sang qu'on lui avait osé demander. Tout en louant Carouge d'avoir détesté , sans doute , les desseins barbares de Charles IX, on le plaint , s'il avait reçu des ordres, de n'avoir pointosé saintement désobéir, comme Sigognes et quelques autres , dont les noms, immortalisés par la résistance vraiment chrétienne qu'on leur prête, ne périront jamais. C'était sans doute ce qu'avait espéré de lui le Parlement de Rouen, en faisant de si opiniâtres efforts pour le retenir dans la capitale de la province. Aidé de cette
' Mcm. chronologiques sur la ville de Dieppe , par Desinar<}iicts , tome I , page 229.
' Histoire de Dieppe , par M. L. Vitct. t. I, p. 205 et 206.
i:n; PAKLliMLM DE iNOll.MA.NDlE.
cour .souveraine, des olïiciers de l'Hotel-de-YiHe, et
de tant d'iiomiiies lioniièles , (iarouge eùL-il moins
pu à Rouen que ne firent d'aulres gouverncnrs sur
i;i;it iii i;i divers points delà l'rance? (les massacres avaient
\ ilk' de Rouen , '
api is les j>longé llouen tlans une désolation que l'on tentemassacres cie . . 1 I ' • /--v • \ \ septembre 1572. l'^it vauieuient de dccrire. On voit, après ces scènes
sauvages , « les Anglois et autres estrangers prestz d'abandonner le lranic(j <[u'ilz avoient accoustumé de l'aire en la dicte ville, et tous les Lons baLitans de Rouen, grandement troublez , pour ne se voyr aucunement asscuréz en leurs biens et vyes... ainsy qu'il: CN onl usxcz d'occasioit ; » c'est Cbarlcs IX qui en convient dans une lettre adressée à Carouge. « Vous ne sçauriez (continue-t-il) me faire serit vice plus agréaljle que de tenir la main à ce qu'il soitfaict ungbon cbasliment deceulxqui s'en trouveront autbeurs et coulpables vous asseiirant
([ne s'ilz s'adressent icv pour demander pardon de leur faulte , ilz se trouverront bien eslongnéz de l'obtenir, et congnoistront , au contraire, que je veulx qu'ilz soient bien chastiéz... ' » Et cependant, vers la fin de celte lamentable année, tout s'agitait dans Notre-Dame de Rouen , à l'occasion d'un jubilé qui allait s'y célébrer bientôt : chaque jour, la cloche à' Eslouii'villc , sonnée en volée, appelait en
' l.fltre lit! tlliai'lcs L\ , ;i ('.jiiHHiyc , 7 ocloljrc l.'>7^ .Irc/iisfs de l'hôttl-de'ville de liuneit.
hâte à Notre-Dame prêtres et fidèles. (Chaque jour, des processions parcouraient nos rues, et les faisaient retentir de joyeux cantiques. C'était, le croira-t-on ? « pour rendre grâces à Dieu de la bonne justice que avoit exercée le roy de fp.axce envers les hérétiques et infîdelles de son royaubne, et le prier de continuer ce qu'il avoit si bien commencé ^ ajjin que son peuple pust vivre tout d'une mesme
On avait cru le calvinisme mort avec les hu2;uenots; et maintenant, écoutez comment Dieu exauce ceux qui croient lui plaire en trempant leurs mains dans !e sang! « Après le massacre de la Saint-Barthélemi , un nouveau dénombrement des religionnaires de France prouva que leur nombre s'était accru de 110,000. » C'est un homme grave, bien informé , qui nous l'apprend; et il a puisé aux plus pures sources de l'histoire'. Que si vous voulez savoir ce que, pour la ville de Rouen en particulier, il advint de ces massacres , écoutez encore : le \h avril 1573, sept mois après ces scènes de sang, au palais, devant toutes les chambres du Parlement assemblées , les échevins , le lieutenant général du Bailliage (Brévedenl), tous ardents catho-
Après
les massacres
de la Saint-
Barthéleiui ,
le nombre des
religioiinaires
s'accrut.
' Reg. cap. Eccles. rothoin., 11 novembre lôT*?.
De Riilhiùi'C, IlisJoire de la n'vocalion de l'rdit de .\arttes . V" partie , chap. 17.
138 l'ARI.r.MKNT 1)K .NOUMANDIK.
liques, déplorent encore avec larmes « le trouble advenu à Rouen, au mois de septembre 1572; la mort de grand nombre de personnes et hourgeoys ; l'alfsenec de la tierce partye des habitans (ini sont en fiiyte et ont emporté leur avoir; la diminucion de la substance des habitans par le pillage; le traficq cesse , la du rlè grande j et, par dessus tout cela, la famine imminente, sy Dieu n'y mettoit la main '. » Abjurations à Après Ics uiassacrcs , étaient venues en foule les
Rouen. , . . ' , , , , ,. -,
Le Parlement, abjuratious orclounees par jcs nouvcaux cdits. « Les et caronge orandz vicaircs du révérendissime cardinal de Bour-
lui-nienip, ne ~
s'occupent plus ]-,q,^ ^ arclicvcsque de Rouen, estoient bien souvent
d'aulrc chose.
si empeschéz à recevoir les abjurations d'aulcuns de la nouvelle opinion , qu'ilz ne pouvoient venir au service de l'esgiize'. » Au Parlement, on ne s'occupait plus que de ces a])juralions, et de la forme dans laquelle il convenait qu'elles se fissent. Nicolas Damours , cet avocat du roi , naguère interdit à Gaillon , et mis en arrêt , maintenant président à mortier, voulait toujours pousser les choses à l'excès. Non content que les religionnaires jurassent une profession de foi catholique dressée récemment par les grands-vicaires, il voulait qu'on leur lût à tous leur ancienne profession de foi calviniste, et qu'ils l'abjurassent, article par article.
' Rcg. secr., 14 avril lj73. '
' Reg. tapit. Eccles. rothoni., 20 ii()vcml)re lo72.
J.es urands-vicaires eux-mêmes en étaient léduit.s à tempérer un zèle si intolérant, qui n'allait qu'à tout brouiller. Carouge , revenu à Rouen presque aussitôt après les massacres, allait chaque jour au Parlement prendre part à ces discussions, débattre les termes dans lesquels les religionnaires terrifiés devraient abjurer leurs opinions réprouvées. Occupation étrange pour un homme de guerre . à qui nos places , nos rues encore teintes de sang, semblaient durement reprocher d'avoir manqué à un devoir bien autrement important, sans doute, pour un gouverneur, celui de défendre, l'épée à la main , la vie des hommes placés sous sa protection, et confiés à ses soins paternels. Le nombre des abjurations semblait-il, parfois, diminuer? aussitôt commençaient, en tous lieux, des enfjuêtes sur les opinions des hommes dénoncés comme suspects. Depuis les massacres de septembre , on n'était plus occupé qu'à s'enquérir de la croyance de chacun, qu'à mander, qu'à menacer, qu'à interroger des habitants paisibles, à leur faire jurer ou signer des formulaires. Aux massacres et aux scènes de pillage avaient succédé les sombres et inquiétantes procédures d'une inquisition soupçonneuse et tracassière. Faut-il s'étonner que tant de gens eussent, comme nous l'avons vu, fui Rouen et abandonné la province ? Mais que dire des épreuves qu'eut à subir tout ce qui, dans le vaste
l',0 PARLEMENT DE NORMiNDIi:.
ressort du Parlement, tenait, de loin oncle près, aux fonctions publiques, à celles surtout de la justice, si inférieures qu'on puisse les imaginer? Chaque jour , ce sont des lieutenants généraux ou particuliers de bailliages, des juges, des procureurs du roi, des greffiers, des huissiers, contraints de venir, des confins de la province, répondre à des accusations souvent calomnieuses , quelquefois ridicules, à des reproches tels, par exemple, que celui adressé au procureur du roi près le siège de Neufchatel, « d'avoir esté aux presches, d'avoir tenu quelques propos scandaleux, surtout pour le regard du Purgatoire, d'estre double^ c'est-à-dire catholique quand il estoit avec les catholiques, et quand il estoit avec ceulx de la nouvelle opinion, de tenir leur langaige ' » ; des questions sur les lieux où , depuis douze ou quinze ans, ils avaient fait leurs Pâques. Partout, jjour les motifs les plus frivoles, des magistrats, des officiers de justice étaient interdits de leurs fonctions; et si quelques-uns parvenaient à s'y faire rétablir , ce n'était qu'après des examens qui tenaient de la torture , et des abjurations souvent répétées. Tant d'enquêtes, d'ajournements, d'interdictions avaient bouleversé tous les tribunaux de la province. Peu déjuges avaient été à l'abri de ces investigations minutieuses et de
lieg, seci: , 9 uovcinlirc 1573.
ces rigueurs ; on citait des bailliages, dont tous les officiers sans exception avaient été contraints de descendre de leurs sièges. Il suffisait, pour cela, d'avoir assisté aux prêches, lorsque, dans Rouen, comme nous l'avons vu , les prêtres, les chanoines eux-mêmes ne s'en étaient pu défendre, et que, « dans la ville de Caen , il n'y avoit personne qui n'y fust allé. »
Le Parlement, du reste, ne s'était pas oublié Les conseillera
et llVOCîtS
lui-même. Encore une fois, les conseillers Mas net, reiigionnaiics. De Quiévremont, Le Verrier, De Civile, furent ^^^="*^"P«'«'^sommés de déposer la toge. On était si pressé de les exclure, que, dès le 7 octobre, la chambre des vacations, qui, peut-être, n'en avait point le pouvoir, avait pris sur elle de leur ordonner « de se déporter de l'exercice de leurs cstats et offices, jusques à ce que , par sa Majesté , il en eust esté autrement ordonné '. » Ce n'était, en tous cas, que prévenir les plus ardents désirs du Parlement , qui, réuni tout entier à la Saint-Marlin , défendit d'appeler les noms de ces quatre magistrats lors du se?'vient qui allait être, suivant l'usage, renouvelé par tous ses membres, et ordonna même de les effacer sur les listes '. Ces rii>;ueurs s'étendirent aux avocats, aux procureurs, aux avocats surtout, « parce fj't'Hs estaient juges et donnoient opinion en Nonnan-
' Rpg. , 7 octobre I."i72. ' Reg. secr., i)o\<;m');o l.i7'>.
Mi
142 l'ARI.KMK.M' DE NOR.M ANOIK.
die. " Ce nicnie jour de la Saint-Martin, les portes de la grand'chanibre doive du plaidoyer étant fermées encore , et tous les avocats et procureurs attendant, comme à l'ordinaire, qu'on les leur ouvrît, pour venir renouveler leur serment aux mains du premier président , conformément à l'antique usage, des linissiers viiucnt leur dire que ceux d'entre eux « (pii estoient de la nouvelle opinion ne seroient pas a])peléz ; (pi'en conséquence ils dévoient se retirer et sortir du palais' » . (^es rigueurs s'étendirent à quatre notaires-secrétaires du Parlement; elles descendirent jusqu'au cluiuffc-cire de la chancellerie; enfiii , faut-il le dire! aux recors des huissiers " , et aux courtiers de vins ^. Nouvel édii S'étonucra-t-ou que tant de vexations et de ri-
gueurs eussent dépeuplé presque et ruiné la ville et la province? Dans de telles conjonctures, Catherine de ]\]édicis , donnant audience à des députés du Parlement, qui l'étaient allés saluer au château de Charleval (près Lyons-la-Foret), ne craignit pas de leur faire valoir « l'occasion grande qu'avoitle Parlement, de louer Dieu , qu'il n'y avoit presches en France '. » Mais que dut penser le Parlement, lorsque, deux ou trois jours peut-être après cette audience, lui parvint, avec l'ordre
de tolérance (Juillet ID
' Reg .îerr, novembre 1572. ^ lieg. , 21 janvier 1572.
=■ Keg., l'i juillet i;)7.'i ' Reg.xecr., i;tjuill<-t \[<1.',.
CHAULES IX. 143
de l'enregistrer sur l'heure, un nouvel édit de pacincalion , l'cdit de Juillet , qui les permettaii dans plusieurs villes de France, ces prêches publics que , la veille prescjue , Catherine se réjouissait tant de voir abolis en tous lieux, et qui, sans les autoriser encore dans le reste du rovauine , rendait enfin aux religionnaires la plupart des droits et des libertés qu'ils avaient perdus? Au milieu des ombrages d'une politique si tortueuse et si changeante, les magistrats ne savaient plus que croire, quelles règles suivre , quelles décisions rendre. ]^e Parlement de Rouen avait voulu d'abord repousser l'édit; et deux mois entiers s'écoulèrent sans cpi'ii put se résoudre à en prendre seulement connaissance. Mais Charles IX se courrouçait; vinrent des lettres de jussion, la première du 11 août, le seconde du 2G, qui ne permettaient plus d'hésiter. L'édit fut donc lu enfin et publié; c'était le 9 septembre , et, a l'audience de la chambre des vacations, où ne siégeait que le nombre de juges rigoureusement exigé pour faire un arrêt. Par ces lenteurs, et par la solennité, moindre, d'un enregistrement à la chambre des vacations, le Parlement avait, autant qu'il était eu lui, protesté contre un édit qu'il ne pouvait comprendre, après tant de sang répandu pour empêcher qu'il n'y eût deux religions dans le rojaume.
Au Parlement de Toulouse, après quatre jours
rAni,i;.\ij:M nr: Nor.MAN!)!!:.
Comniput fut enregistré
cet édit au Parlement de Toulouse.
Agitations
en Normandie.
Kfforts
énergiques
et iieurcux
du Parlement,
pour préserver
Rouen et la province.
de dclil)cration , ledit n'avait été enregistré que « du très exprès commandement du roy , par provision, jusqu'à ce qu'autrement y feust pourveu. » Contre l'usage , les présidents n'avaient point voulu, pour la publication de l'édil, revêtir leurs robes rouges , ni prendre leurs mortiers ; protestant ainsi , autant qu'il était en eux , contre un acie (pie leur conscience désavouait '. Sous un gouvernement si irrésolu, si cruel à la fois et si faible; sous un roi surtout qui, si jeune encore, languis.sait, débile , valétudinaire, et semblait se mourir, faut-il s'étonner qu'en France tout remuât, tout fût en armes? En Normandie, les derniers mois du règne de Charles IX se passèrent dans l'agitation, le trouble et les alarmes. Tout le monde sait la folle tentative de Montgomméry, de Colombières, de Guitry, en Basse-Normandie, et quelle en fut l'issue. De ces religionnaires, si nombreux autrefois et si prêts au combat, beaucoup avaient été massacrés, beaucoup avaient fui; beaucoup, enfin, avaient fait des abjurations peu sincères pour la plupart , mais qui, pendant quelcjue temps, devaient leur lier les mains; et voilà pourquoi i\Iontgomméry ne réussit pas. Ses tentatives, toutefois, avaient jeté L'épouvante dans la province; on craignait surtout pour Rouen.
' La Roohc-Kl.ivyii, Trèze Ih'rex âex Parlement.'! de France, liv. il, clinpiti'P "y , !i " l 'i.
Ce hardi capitaine y avait commandé en 1562, et l'on pouvait craindre qu'il n'y eût conservé des intelligences. Le Parlement joua un grand rôle dans les mesures (pi'il fallut prendre pour mettre Rouen à l'abri d'un coup de main. Ses registres nous le montrent occupé sans cesse à recevoir des avis importants de tous les points de la province. Aujourd'hui , c'est un paysan qui , passant près de Saint-Pierre-sur-Dive , « a trouvé en chemyn bien douze cens cb^^veaux de huguenotz qui s'en alloient vers le pont d'Ouilly , emmenant prisonnier l'abbé de Silly, et faisant de grands maulx au pays ' » ; un autre jour, des gens mal intentionnés sèment dans Rouen des propos, « pour mectre ceulx de la nouvelle opinion en défiance. » Le 14 mai , on trouve, sur les remparts de Rouen, un homme occupé à enclouer les canons; c'est un traître vendu aux rebelles, un criminel de lèse-majesté ; pour une affaire si grave, on viole la trêve du Privilège de Saint- Romain, et le chapitre lui-même en est d'accord, tant il importe de faire justice prompte d'une entreprise si hardie'! Bientôt, les rebelles armés paraissantmenacerRouen de plus près, le Parlement concerte, nuit et jour, avec Carouge, d'énergiques moyens de défense contre une attaque imminente, dont la crainte seule a plongé tous les habitants
' Reg. sccr., 11 mars IJ74. ^ Reg.secr., 8 mars lj74.
irr. lo
140 PAIU.KMKM l)K NuU.M.WbIK.
dans l'angoisse. (Contre un tel péril, ce n'est plus assez que les quatre cents bourgeois notables auxquels, par exception, ont été laissées des armes au mois de mai 1571. Le Parlement ne cesse d'envoyer au roi messages sur messages , pour qu'il soit permis à tous les Ijourgeois de reprendre leurs armes, pour la défense de lein-s foyers menacés. T.e roi cède à ces instances ; bientôt est publié, à son de trompe, dans les rues, un arrêt qui rend aux bourgeois ces armes dont ils abuseront peutêtre un jour, mais qu'en ce moment on ne saurait leur dénier, lorsqu'ils les réclament pour leur légitime défense'. Les compagnies bourgeoises sont remises sur pied , et s'enorgueillissent de compter parmi leurs capitaines quatre conseillers au Parlement : Paixdecœur de Grolfy , Toustain de Frontebosc, Pucbot de Bosmélet et Du Perron de Béiu'ville. Au milieu (!e tant d'alarmes, la misère de la province n'a fait que croître; deux députés du Parlement . le président Damours et le conseiller Duval deBoscquencev, ont été envoyés en cour pour en parler au roi ; et, à leur retour , le récit qu'ils font loucbe vivement la compagnie. Ils reviennent du château de Yincennes, où ils ont trouvé Charles IX mourant, qui, toutefois, leur a donné audience, couché qu'il était sur son lit de mort. A leurs
' Res;. secr.. T.) mars 1 j7i.
CHAULES IX. 147
plaintes, il a répondu «qu'il estoit bien many de faire ce qu'il faisoit à son grand regret ; en parlant ainsy , il avoit la larme à l'œil , et les avoit regardez tous deux'. « Peu de jours après, Charles IX était mort.
' Eeg. secr., mai l.i74.