II. iG
3',2 PAr,Li:.MEXT DE NORMAx\DIE.
notaires et advocatz, pour procéder contre les bérolicqucs et suspectz du crime d'iiérésye à Caen...» Ce frère avait été autorisé à «user de censures contre les nolaiies et praticiens de cour d'esjilise, par luy esleus pour luy aider à parfaire les procedz » ; et force avait été, enfin, à l'évoque de contribuer, de ses deniers, aux frais- de ces procédures'. Pour l'ordinaire, c'était d'abord aux inquisiteurs qu'étaient conduits les bomnies arrêtés pour cause de religion, ("était à eux, surtout, de les interroger sur la foi, et de décider s'ils étaient, ou non , entacbés d'bérésie. Après quoi, ces malheureux étaient menés d'abord aux baillis , puis au Parlement; et là, sans doute, le jugement n'était, la jîlupart du temps, qu'une formalité vaine; car, que faire quand des docteurs en théologie et en droit canonique les avaient déclarés atteints d'hérésie? Ce n'est j)as que ces ecclésiastiques eussent toujours suivi bien exactement les règles de la procédure criminelle. 11 fallut plus d'une fois que le Parlement enjoignît par des arrêts « à l'archevescjue de Rouen, à ses grands vicaires et aussy à l'inquisiteur de la foy, d'avoir, d'ores en avant, en faisant ! les inquisitions, examens et piocedz , en cryme t d'hérésie , à garder et observer la forme et ordre de procéder introduicte dans le droict commun *. »
Beg. secr. , 1 9 janvier 1539. ' Beg. secr., 18 mars 1639.
nEXRI II.
Mais n'arriva-t-il pas au Parlement de s'en écar- Etrange décision
1 • A 1 1 ' 1 1 1 V ^ M du Parlement,
1er lui-même dans ces déplorables procès ou il pour le cas de semblait qu'on ne devait plus écouter que descon- P''"'age,en
1 I 1 matière
seils de rii^ueiir? Que dire, par exemple, de plii- d'hérésie. sieurs arrêts par lesquels celte cour décida qu'en malière d'hérésie, il ne pouvait} avoir de parlage, soit qu'il s'agît de se prononcer sur la culpabilité du prévenu , soit qu'il fallût déterminer la j^cine que le condamné devait subir? Si, toutefois, il y a une loi sacrée, en droit criminel, c'esl celle, assurément, (^ui veut que l'accusé soit absous, lorsque les voix de ses juges, en nombre égal, le déclarent, les unes innocent, les autres coupable. Les sages, les philosophes de tous les temps y sont formels. Sénèque le répète sans cesse dans ses épi très, et Cicéron dans ses disrotirs. Le code et le digeste en ont des textes exprès'. Souvent, toutefois, en matière d'hérésie, on vit le Parlement de Normandie en décider autrement par ses arrêts. Souvent un homme accusé d'hérésie, déclaré tel dans une chambre par six juges, et tenu pour innocent par six autres, fut renvoyé devant ces mômes juges, réunis à douze nouveaux, pris dans une autre chambre; et, à cette seconde
' « Reus iiaribus sentcntiis absolvitiir. Senec. Epist. 82. 1— « OEquo sentcntiaruiii numéro reus absolvitur. » Cicero, Pro Cluentio. — Voyez aussi la loi 38 , Digest. De re judicatd.
2/,4 rAni.KMKNT DE NORMANDIE.
c^preuve , perdit la Aie que semblait lui avoir assurée le résultat de la première. Un nommé Amiot, entre cent autres, le devait apprendre au prix de sa tête; et. après son jugement, le Parlement formula eu règlement ses nouveaux et étranges principes sur cette matière, en décidant « qu'en cas d'hérésie, dès maintenant et pour l'advenir, quand il adviendroit qu'en la première chambre les juges se Irouveroient en pareil nombre de voix, le jugement toutes loys ne seroit tenu pour party (partagé), mais qu'on auroit recours aux enquestes, à pareil nombre que la chambre première , et là seroit le jugement traicté , les chambres assemblées, pour faire arrest ; mais qu'alors, s'il advenoit que, les deux chambres estant ainsv assemblées, les juges retombassent en parité de voix, l'advis le plus doux prévaudroit suivant l'ordoniuuice '. » LaMisÉRicoi DF. ^'C n'était pas là sans doute incliner à l'indulgence; et, quand je vois Bonaventure des Périers
; ( ([ui écrivait dans ces temps-là ) jious donner.
! comme un proverbe reçu alors, la rigueur de Toulouse ^ l' humanilé de Bordeaux j, la justice de Paris ^
\ et la MISÉRICORDE DE RôUEN " , je me demande ce
' Beg. secr., 10 et 12 mars 1539; lô nov. 1553, et aliàs passim.
' Conte.i , nouvelles et joyeux devis de Bonaventure des Périers , édit. de 1711 , t. II, p. 118 : « Du naiidollicr Camhaire, et de la vcsponse qu'il (It à la court de Patleuient. "
df Rouen.
qu'il fallait donc qu'eût fait un Parlement pour se voir, comme celui de Toulouse , accusé de rigueur! De toutes parts, au reste, ue se faisaient entendre autoiu" des magistrats que des conseils inhumains. La portion du peuple qui ne s'était point laissé , séduire (et c'était, de beaucoup , la plus nombreuse) montrait, en toute rencontre, une haine violente contre les sectaires; et beaucoup de prêtres entraient dans ces sentiments, en supposant qu'ils ne les eussent point involontairement inspirés par d'imprudents discours. En matière d'hérésie , les juges séculiers devaient , aux termes d'un édit du 1" juin 15/l0 , « ayder les évesques, vicaires et inquisiteurs de la fov au dict négoce et ' ' affaire. » Il était enjoint aux Parlements de le faire, sans attendre qu'on en eût appelé à eux. Mais l'é- Les inquisiteurs,
. - . , . grands vicaires,
glise, en revanche, devait, a son tour, venu' en officiaux, aide à la justice , lorsqu'elle en était requise. Sou- lehgienx
•' ' A 1 de Rouen ,
vent donc les inquisiteurs, les grands vicaires, les viennentsouvent
*- au Palais,
officiaux , les religieux de la ville de Rouen , vinrent conférer avec
, . , , 1 T» I '1 , . le Parlement
au palais, mandes par le Farlement , qui les voulait relativement aux consulter sur des cas épineux; et on ne voit pas ^'"l^'jes"** que ces ministres de l'évangile aient souvent fait reiigionnaires.
'^' Exemple
entendre des paroles d'indulgence et de support. notable.
Il faut dire d'abord que , tant dans les prisons de l'officialité que dans celles du bailliage et du Par- î lement, pendant tout le temps enfin que durait leur l procès, les malheureux accusés d'hérésie avaient/
246 PARLEMENT DE INORMANDIÈ.
sans cesse affaire à des rcli2;ieux chaiiïés de les prêcher , de les exhorter, de leur faire abjurer les opinions nouvelles. On jie voit que des arrêts rendus pour ordonner que tel ou tel accusé d'hérésie « sera exhorté par les prescheurs des Carmes , Auguslins et Jacobins, pour sçavoir s'il persistera aux articles et propositions dont il est accusé'. » Et quelques-uns abjuraient sans aucun doute des opinions qui les avaient conduits aux pieds des échafauds. Mais ces abjurations , peu spontanées, profitaient-elles beaucoup à ceux de cpii on les avait obtenues? Un fait, entre tant d'autres, ne permet guère de le croire. En mars 1539, un sectaire, long-temps exhorté en vain par des religieux dans son cachot , condamné enfin à mort par le Parlement, avait, après son jugement, déclaré qu'il croyo'U en l'église. Déclaration. bien tardive sans doute; mais il semble, par ce qui va suivre, qu'ime abjuration plus libre et moins suspecte ne lui eût pas profité davantage. Car, les prêcheurs des Carmes, Augustins, Jacobins, qui l'avaient reçue, ayant été mandés au Parlement pour savoir « ce qu'on en d< bvoit penser» , et le premier président De Mai'cillac leur ayant demandé si l'on devait regarder comme hérétique celui qui.
' Reg. secrets du Parlement , des règnes de François I et d« Heni'i II , passini.
prêché à diverses reprises, et s'étant opiniâtre jusqu'à la fin , déclarait , après sa condamnation à mort, qu'il croyait à l'église : « Oui ( s'écrièrent aussitôt, tous ensemble, les Carmes, les Augustins et les Jacobins), otilj ilest liérélique ; et, quand bien même il persisterait pendant une heure à dire qu'a ero't en l'église j, si est-il hérétique; c'est la crainte du supplice , et non la contrition du cœur qui porte ces gens-là à déclarer tardivement qu'ils croient ce que croit l'église ' . »
Ainsi excités, de toutes parts , comment auraient Rigueur
, . , . ^ \ f • • 1 . *^" Parlement
pu résister des magistrats dont la toi vive, ardente ^^ Rouen. et sincère était mal éclairée, et qui, d'ailleurs, en étaient venus à croire qu'en immolant quelques sectaires ils allaient anéantir l'hérésie! Alors donc furent rendus des arrêts de mort sans nombre. Les \ bûchers s'allumèrent pour ne plus s'éteindre de \ long-temps; chaque jour, presque, de la concier- : gerie du palais sortaient de lugubres convois. Un banneau à ordure (c'était la voiture affectée aux reli2:ionnaires condamnés) traînait un malheureux a]iucé à la Croix-de-Pierre ^ où on lui incisait la langue avec un fer chaud ; au parvis de Notre- Dame, où, après avoir fait amende honorable, il subissait quelque autre mulilation cruelle , celle de son poing, par exemple, que l'on brûlait devant
' Reg. secr., 6 mars 1539.
i'Ap.Li:MENr Di: noumandik.
lui ; au Vieil-Marché enfin , et plus souvent encore au M arclic-au.v-V eaux ^ tout près de là ; où un cngyn avait élé dressé et un bûcher allumé. Attaché à cet cniiMi , «jui. Hexibleet souple comme un i-essorl, s'élevait ou s'a])aissait au gré des bourreaux, le malheureux était tantôt descendu à la portée des flammes, tantôt hissé pour descendre de rechef et remonter encore, en sorte qu'on avait vu ces sup- I plices atroces durer des heures. D'autres ne de- | vaient que sentir le feu, et être étranglés aussitôt. D'autres enfin (c'étaient les mieux traités) devaient être étranglés sans même avoir senti les flammes. Qui eût voulu en croire les baillis et les juges inférieurs, tous les hérétiques auraient été brûlés vifs; et on ne trouve guère de leurs sentences qui ne condamnent les sectaires à ce cruel supplice. Des lumières supérieures avaient rendu plus humains les juges des cours souveraines. 11 fallait qu'un procès eût offert de graves circonstances, pour que le Parlement de Rouen laissât subsister cette clause barbare; et on le voit, dans un grand nombre de ses arrêts, maintenir la condamnation capitale, mais épargner au malheureux patient de longues , atroces et inutiles tortures. Que cette humanité n'allait-elle plus loin, et n'épargnait-elle au condamné ces mutilations successives qui ne laissaient plus au bourreau, pour la dernière heure, qu'un Ironc mutil<; et presque sans forme
(l'homme! Les idées du temps ne l'avaient pu permettre. Nos lois criminelles, toutes dracunicnnes , n'avaient voulu admettre que d'horribles peines ; et nous l'avons assez vu sous le règne de François P% pour qu'on nous dispense de revenir davantage sur un si lamentable sujet.
Mais, sous François I", à la fin surtout de son . François i règne, il semblait qu il n y eût point d autre crime le Parlement
l'i ' ' • L 1 1 • . ■ ' . . de sa rigueur
que 1 heresie , et les bourreaux mauitenant n avaient .^ regard des à l'aire , pour ainsi dire , qu'aux sectateurs de rei»S'onnaires. Ijuther et de (ialvin. A cette fois , François T'' ne pouvait plus se plaindre de ses Parlements; leurs registres sont pleins des louanges qu'il leur prodiguait ; et le nôtre , pour sa honte, en eut une bien large part. « Nous avons entendu (leur écrivait-il) ce que vous avez faict touchant les héréticques; dont nous vous sçavons très bon gré ; et vous prions de continuer, en sorte que ceste secte n'ait point de lieu dans vostre ressort, et vous nous ferez service très agréable ' . »
Combien il s'en fallait, néanmoins, que tous Le courage des
religionnaires
ces supplices des sectaires avançassent la cause de condamnés, la foi! Ces malheureux, pour la plupart, souf- supplice ^'^'^ fraient et moinaient avec un admirable courage. propageait
" les opinions
Un jour, à Rouen, dans la cour du palais, comme nouvelles, quatre condamnés venaient de monter dans
' Reg. secr., 7 août l.i4'.î.
l'ignominieux et sale tombereau, l'un d'eux (il s'appelait Constantin) s'adressant à la multitude qui les poursuivait de ses huées : « Voirrnicut (ditil) )îOus sommes j, comme paille l'apostre^ la balUeure. du monde, et puons, maintenant , aux hommes de ce momie; mais resjouissons-nous , car l'odeur de nostre mort sera plaisante à Dieu, et servira à nos frères ' , » Combien d'exemples semblables nous pourrions entasser ici! Sur l'échafaud, sous le glaive qui les mutilait, au haut de Voigyîi qui allait s'abaisser pour les présenter au feu, au milieu des flammes et de leurshorribles morsures, la fermeté de ces malheureux se soutenait la pliq:)art du temps; et qu'arrivait-il ? « Ceste constance (dit Théodore de Bèze) fut cause que plusieurs, à Rouen, furent esmeus de s'enquérir de la religion , et que , par ce moyen , ilz furent gaignez à l'églize' » ; il va sans dire que c'est de la sienne qu'il entend parler. N'en croyons pas , si l'on veut, cet auteur, trop favorable peut-être à une religion dont il fut à la fois l'ardent sectateur, l'historien, l'apologiste et le ministre. Mais pourra-t-on récuser Tavannes, dont la vive antipathie pour les religionnaires nous est si bien attestée par les histoires? Elle n'a pu, tou-
' Histoire des Églises réformées , par Th. de Bèze, t. I , p. 29 i^dilion do 1580.
^ Idem, t. I, p. 34.
HENllI II. 251
tefois, l'empêcher de dire que « les feux confirmaient les héréticques ; que leur constance en ceste mort cruelle les fiiisoit imiter; iing mort (ajoutet-il ) en gastoit mille vivant 2 , qui s'imaginoient que, s'il n'y avoit quelque certitude en la créance des huj^uenotz, ilz ne souflViroient si constamment, estant oflerte à aucuns la grâce, en abjurant leur religion ' . »
C'était mal raisonner, assurément, et la chose paraît assez d'elle-même. Non, sans doute , l'intrépidité des sectaires ne j^rouvait pas la vérité des doctrines pour lesquelles ils savaient si bien mourir; mais elle montrait du moins combien leur conviction était sincère et profonde. Quelle autre preuve plus décisive auraient-ils pu donner de leur foi! Quelle profession plus éloquente en auraient-ils pu faire? Vraies ou fausses, toutes les doctrines qui trouveront une multitude d'hommes assez dévoués pour les professer ainsi jusque sur l'échafaud, ne pourront manquer de trouver aussi quelque créance parmi les hommes, dans le peuple surtout, que frapperont toujours puissamment de cruelles épreuves soutenues avec constance, en face de la mort, sous la main du bourreau, et au milieu des tortures"'. Et puis, fallait-il rendre intéressants, à
' Mémoires de Messire Gaspard De Saiilx, seigneur de Tavannes , mareschal de France, collection Petltot , première série , t. xxiv. page lâi.
^ Et j'en crois les témoins qui se font égorger.
Le Parlement, dans une assemblée des chambres, à laquelle assistaient l'Inquisiteur,
r Officiai,
le Proinoleiir,
les officiers
du bailliage,
recherche la cause des
progrès
du calvinisme,
et les moyens
d'empêcher qu'il
ne se propage
davantage.
ses yeux, par d'horribles souftVances, des hommes dont on voulait lai faire abhorrer les personnes et détester les doctrines! Calvin avait bien su voir ce côté favorable de sa cause. « Aulcuns de nous (disait-il), et c'était à François 1" lui-même qu'il parlait, aulcunsde nous sont détenuz, emprisonnez, les autres fouettez , les autres menez à faire amendes honorables, les autres banniz, les autres cruellement affligez , les autres eschappent par fuite ; tous sommes en tribulations, tenus pour mauditz et exécrables, injuriez et traictéz inhumainement. Les malveillants exercent cruauté sur nous par prisons, fouetz , géhennes, couppures , brûleures, etc. '. »
A Rouen aussi, et dans toute la Normandie, les supplices n'avaient pu retarder la propagation des idées nouvelles, et peut-être, au contraire, l'avaient hâtée davantage. Bien avant dans le règne de François I"^ (c'était en 1542), on voit le Parlement en peine des progrès de la réforme, y chercher un remède, de concert avec les principaux du clergé de la ville , et ne savoir à quoi se résoudre. Les gens du roi étaient venus donner l'alarme. Mille avis que le clergé leur envoyait, chaque jour, de toutes parts, des placards hardis et pleins de menaces, qu'on trouvait sans cesse
' Dédicace de V Institiitinit chrt.tUrnnc à François I , par ("alvin.
aux carrefouis et sur les portes, leur avaient donné à penser. « Hz craignoient beaucoup (disaient-ils) et tenoient pour certain cpi'en ceste ville de Rouen V avoit grand nombre de gens entachez d'hérésie. » L'official , le promoteur, l'inquisiteur de la foi (Laurentin) étaient là. ainsi que les principaux officiers du bailliage ; et toutes les chambres du Parlement avaient été assemblées pour délibérer sur un objet si important. Le premier président De Marcillac parla long-temps, et l'on vit bien ce qu'il pensait sur les causes qui avaient favorisé la propagation des idées nouvelles. « C'est (disait-il) que les prclatz se sont endormis lorsqu'il estoit besoing et heure d'y résister; qui a esté cause qu'aprèz les simples gens infectez, se sont li s priiuipalcs f(imilles\ infectées à. leur tour , dont sont renus des malheurs ' si grand z. » Puis, s'adressant surtout à l'official, « Us prélatz (lui dit-il), iiii lieu d'estre et se monstrer bons pasteurs veillants sur leurs ouailles, ont abandonné leiu's brebis ^ en sorte que , puis naguères, n'eust esté la main des princes séculiers et leur justice ^ l'église a esté en grand danger de tumber en plus grande erreur que jamais. Ce Jiéanmoins j et ijuoy qu'il ayt semblé j, par quelque temps j, que telles hérésies feûsscnt du tout exstirpées „ par les grandes,