l'ATU.RMENT DE N(»HMAM)[li
plusieurs à table, mangeant un chevreau, se raillant des prohibitions de l'église; et imaginez l'horreur que ])ouvail exciter alors une telle profanation ' , dans un jour de deuil et d'expiation universels !
Des néophytes plus austères se réunissaient, la nuit,ensecret, dans des lieux écartés, pourentendre des prédicants dont le langage les charmait par sa nouveauté. Ils n'étaient d'abord qu'une vingtaine environ ; mais leur nombre ne tarda guère à croître ; il y en eut bientôt dans tous les quartiers. Alors ils instituèi-ent des quaiteniers, des dixeniers, des eenteniers , des (uicinis. La unit, lorsqu'il devait y avoir prêche, un homme parcourait les rues, faisant retentir un sifflet là où il savait qu'il y avait des fief c/es ; ou , si l'on craignait que ce bruit ne tînt la police en éveil, le scmonnnir' passait sans mot dire, tenant une lanterne qui, allumée, avait la forme d'une lune. Ce signal , épié par les hommes du parti, était compris aussitôt, et les voilà tous en campngne. Dans ces prêches étaient distribués de petits livres lus avidement, et qui échauflaient , les têtes. Là étaient attaqués la présence réelle et j
■ Ms. Riljl. (le la ville de Rouen , 09
■ Snuoiinriir, (|iii .•n-mond, (\\ù avertit; île <tiibmonere. - Cang. , Cluss. , et siippl.
HENUI II.
à profusion.
les honneurs rendus aux images. Il en arrivait par ' centaines clans des ballots de marchandises; on se i les passait de main en main dans les ateliers ' ; le ' nombre des sectpïres croissait d'autant, et voilà, à Rouen, le berceau de la réforme.
La confiance croissant avec le nombre, on fut Des livres impies
sont répandus
bien étonné, un matin, à Rouen, de trouver la dans Rouen, ville comme jonchée de ces nouveaux livres. Il y en avait dans les rues, dans les maisons, etjusques dans les églises ; on avait osé en répandre à profusion dans les prétoires des divers tribunaux, à la vicomte , au bailliage , et enfin dans les salles même du palais de justice , où le Parlement de Normandie tenait ses séances. Indignée d'une telle audace, cette cour souveraine avait fait, en hâte, fermer les portes du palais et celles de la ville , dans l'espoir de trouver le coupable. La ville demeura close ainsi plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin on amena au Parlement cet imprudent , qni avait été arrêté à Dieppe . au moment où il s'embarquait pour l'Angleterre. C'était un enthousiaste . qui se faisait appeler le Promis en la loy. Le Parlement eut bientôt jugé ce procès. Guindé à l'engin dressé sur le Marclié-aux-V eaux j et sous lequel un bûcher avait été allumé , ce condamné, soit pour braver la mort,
Helation de Pelhestre. — Mss. \\\\^\. publ. de Rouen.
soit pour abréger son supplice, baissait la tête vers les flammes, et mourut en obstiné '.
Une si grande audace avait mérité, sans doute, un châtiment sévère. Mais, alors, il ne fallait pas en avoir lait tant pour périr sur le bûcher ; et ici l'histoire est en droit de rendre des arrêts à son tour, et de jugerles juges. (Jue des turbulents, cherchant à émouvoir les autres, sous prétexte de n^ligion, et à les pousser à la révolte, expiassent de si pernicieux desseins par un supplice capital, même très rigoureux, on ne le saurait trouver élrange ; il s'agissait là de réprimer des tentatives séditieuses, de prévenir des révoltes; il y allait, en un mot, du salut de l'empire. Mais, faire brûler aussi de malheureux abusés, des hommes convaincus, souvent vertueux jusqu'à l'austérité, était-ce humanité, était-ce justice, était-ce môme politique et prudence? Une distinction si simple devait s'offrir à l'esprit des juges. Pourquoi les Parlements ne la voulureiit-ils jamais admettre? Accusons-en, non les cœurs de ces magistrats, bons, honnêtes, humains sans doute pour la plupart , mais une foi mal éclairée, qui n'avait pas su trouver alors d'autre moyen de se conserver, de se défendre, que la terreur et les échafauds. La Bible, un des livres qui les occupaient le plus , avec le Digeste , le Code
Rehition ms. de Pelhestre. — Bibl. publ. de Rouen.
de Justinien , les ordonnances des rois et le grand Coutumier de la province ^ la Bible leur offrait des allégories, des paraboles qu'ils traduisirent en lois de sang , faute de les avoir bien su comprendre, « Celui ( avait dit l'Évangile ) , celui qui ne demeurera pas en moi, sera Jeté à terre comme un sarment coupé j et j quand il sera secj on le ramassera pour LE JETER AU FEU '. » Là, des homiiies mal éclairés avaient cru voir écrite la peine de mort contre les errants, et trouver indiqué jusqu'au mode même du supplice que devaient subir ces malheureux abusés, l'esprit aurait donné la vie, la lettre tua des malheureux par milliers; et dans quelles tortures elle les faisait mourir ! 11 est juste de dire aussi qu'au milieu des variations de François P", la rigueur et les supplices étaient, après tout, le parti auquel on en revenait toujours. « Des luthériens (comme dit Brantôme, qui, d'ailleurs l'admire en cela même), des luthériens, il en a faict faire de grands feux, et en espargna peu d'eux qui vinssent
à sa cognoissance Ça esté le premier qui a
monstre le chemin de ces bruslemenls '. » Aussi, sans cesse, notre Parlement, comme les autres sans doute, recevait des lettres de ce monarque pour l'exciter à sévir contre les sectaires, pour le
' Evang. Sti Joh. , cap. 15.
' IJrantôme. Discours de François I.
236 PAKLEMKNT DE iNOHMANDIE.
François I coiiiplimenlcr après qu'il leur avait procli";ué les
excitait ^ ^ .
sans cesse riguGurs , OU pour Ic gourmanclcr de les avoir trop
le Parlement t ; tvt • . ' . • »
de Normandie t^p^rgnes. « iNous VOUS prioiis, cliu-autuioins ;/<«nar>/is a seyir contre les r j^j écrivait-il uu joiir ). siD' Uiiit (lUc VOUS (lésircz
religionnaircs. ^ .! / /
jwiis complaire et obéir ^ de nous l'aire cognoistre combien vous avez à cœur telles matières, qui sont pour l'honneur de Dieu , révérence de son église, constitutions et traditions d'icelle, que vous veuillez, de vostre part, donner tel ordre, soing et regard par tout vostre ressort, sur ceulx qui sont entachez des dictes hérésies, que vous en puissiez avoir la congnoissance, pour d'iceulx faire la justice, pugnition et correction telle, si roide et si rigoureuse j que tous autres y prennent exemple de s'abstenir d'adhérer et entrer en telle créance'.» Aux commissaires du Parlement de Roueu, envoyés en 15/l0, tenir \g& grands jours à Bayeux, il avait surtout recommandé «d'exterminer crs^f m«/heureusr secte lut/iériaiie)^ ; les lettres patentes de commission en avaient uu article très exprès'. On a vu, en effet, combien la ville deCaen était infectée des opinions nouvelles. Les conseillers Lesueur et Pétremol , qu'y avait envoyés la cour des grands jours j eurent bien vite reconnu la négligence des officiers ( tant ecclésiastiques que séculiers ) à cor-
' Lettre close, 24 tlécembre 15;}8 [Rcg. secr. ) * Reg. secr. des grands jours de Bayeux , en 1 V'iO.
riger et extirper (es hérésies. Aussi vit-on les deux magistrats y retourner plusieurs fois «pour exhorter et haster les juges d'y procéder » ; que dis-je? « y faire et parfaire, eii/x-iiiesmes „ les procedz aux blasphémateurs contre les sacrements et la foy \ » Le chancelier Poyet, de son côté, écrivait au Parlement pour oxciter son zèle un instant endormi. «Le roy ( disait-il ). a entendu le grand nombre de luthériens qui sont tant à Rouen qu'en autres villes de Normandie ; dont il a très grand regret, et m'a commandé vous escripre lettres pour vous ordonner qu'en toute diligence il en soit faict justice exemplaire , et qu'on y vacque, toutes choses laissées. La chose est de telle importance et conséquence, que trop mieulxvous l'entendez'. » Puis, plus tard, François T" lui-même revenait plus âpremcnt à la charge : « Par les démonstracions qu'en avons faictes ci-devant ( écrivait-il au Parlement de Rouen), vous pouvez juger combien nous avons labouré à extirper ceste malheureuse et pernicieuse peste hérétique. Toutefois, elle pullule encore en divers endroictz de nostre royaulme; ce qui nous donne grande suspicion que ceulx qui sont préposez à l'administracion de la justice n'y font leur debvoir si dilligemment comme l'af-
Reg. secr. de.t grands jours , 'À décembre 1540. Reg. secr. , 10 juin 1540.
faire le requeil. l^nlondez donc, en si grande dilligence el solliciliidc, à l'aire pimicioii de ceulx que vous trouverez entachez de ceste secte, que nous cognoissions par eflect, que la racine en soit arrachée et mise hors de nostre royaulme très-
chrestien Ce qui sera le plus grand service
que vous nous pouriez jamais faire Et si nous
trouvons qu'aulcims de vous se rendent négligents et paresseux, el usent de quelque dissimulacion et connivence , nous en ferons faire telle puuicion que chacun y prendra exemple '. »
Le Parlement Enfin, c'élait l'amiral d'Annebaut , qui, par
,» ! .,°'^!!î„^ ordre du roi , reprochait vivement aux magistrats
est soupçonne , ' 1 O
de renfermer j^ Parlement de Nornjandie, l'excès de leur dou-
dans son sein
des magistrats ccur à l'égard dcs seclaires. « Si ce point est mis en
hérétiques. . ,...,>., i • / i
négligence [leur disait-il j, il sera mal aise de croire que les magistrats fassent leur debvoir aux aultres choses... Franchement... on a opinion ^ au conseil , que le Parlement de Rouen, est bigarré, el que les ungs sont pour Dieu , les aultres gauches, pour ne pas dire pirement. Si la court ne garde la justice en ccst endroictj que feront les juges inférieurs ?y Puis , reproduisant comme une menace le souvenir des humiliations de 15/iO, « vous sçavez ( disait-il) que le roy est facile à venir ^ pour petites choses, aux me-
Lettrp ilu 2? avril Va'ih. {Reg. sccr.)
naces contre vostre cotnpaygnie , et à reprend?'e les vieilles querelles ' . »
Ainsi harcelé , qu'aurait pu faire le Parlement? Le moyen, d'ailleurs, de résister aux édits de rigueur qu'on lui envoyait sans relâche ?
Il faut dire aussi que les sectaires ne s'étaient pas Les
, 1 ■• 11- religionnaires
contentes long-temps de lire en secret des livres ttubui.nts nouveaux, et d'écouter à l'écart de pieux discours. commettent
' 1 raille excès.
A Rouen, sans doute, comme en Allemagne , sous les yeux d'Erasme, souvent on en avait vu parmi eux sortir du prêche , « avec un air farouche et i des regards menaçants, comme "eus qui venoient '] d ouïr des invectives sanglantes et des discours! séditieux". »
Dans cette multitude toujours croissante qui courait aux instructions clan destines des pré dicants, s'étaient glissés des hommes haineux, violents et prêts à tout faire. Entendant sans cesse prêcher . contre les images, il leur avait semblé qu'il serait méritoire de les abattre. L n matin, à l'entrée du village de Blosseville-Bonsecours, près de llouen , > on avait trouvé gisantes à terre une croix haute, la ■ veille , de cinquante pieds , et l'image du Christ , de la hauteur d'un homme ; cette croix avait été
' Reg. serr. , 9 août 1 j46.
- Erasin., lib. xix, 113; xxiv, 147, p. '10y\ , etc., cite par Bossuet , Histoire des Variations , livre i , § 34.
240 PARLEMEM DE NORMANDIE,
sciée pendaiil la nuil. J)ans]a inômeniiil, l'oylisede Bonsecours, cc'h'brc par ses j^élciiuagcs, avait été forcée, et l'on v avait ])ris(' des statues. Au cimetière de Saint-lMaur, pres(jiie dans la ville , plusieurs images avaient été mises en pièces, et il n'y avait sortes d'insolences cpie l'on n'y eût commises. La cuslode d'argent de Saint-Clodard avait été volée. Chaque jour, presque, les prêtres, objet )iaguère de tant de respects, étaient insnltés, surtout dans les rues écartées. JNous aurions bien d'autres excès à raconter, mais cette histoire ne finiiait jamais'. Des chroniques du temps, écrites, nous le voulons l)ien, par des catholiques ardents, accusent la mollesse des juges à l'aspect de pareils scandales; et, jusque dans la chaire, les prédicateurs ne s'en taisaient pas. « Les hérétiques ( disaient-ils), sien ne les réprime plus énergiquement, oseront bientost arracher leurs adhérents des ])nsons et des mains de la justice '. « C'était presqne une jjrophétie, comme nous le verrons dans la suite de cette histoire.
Le Pariiineiii ludigué de tant d'audace , et poussé sans cesse par
e Rouen sevit Je mouarcfue ct ses ministres qui l'accusaient de con-
coiitie les -•■ ■••
leiigioiinaiies. nivencc , commcut le Parlement de Rouen, plein, d'ailleurs, des idées du temps, aurait-il pu garder
' Relation ms. de Pelhestre , Bihl. piihl. fie Rouen.
' Relation de Pelhestre, ms. de la Bibliothèque publicuie de Rouen.
IIE.NRI II.
quelque mesure ? Ses commissaires , députés dans tous les bailliages de sou ressort, lui envoyèrent uue multitude de sectaires cjui s'étaient signalés par quelques excès, ou que leur opiniâtreté avait paru rendre indignes de merci. Les prisons de Rouen n'y purent bientôt plus sufllre. Chaque jour, on en | taisait monter quelques-uns devant la Tournelle ou la Grand'chambte ; il semblait que le Parlement n'eût plus autre chose à faire. A la fin , une chambre ^'/î^^vV/Z^, composée de vdix on douie conseillers (les plus sçavants et des plus zélés» (choisis parles présidents), avait été instituée dans le Parlement, « [)Our connoistre du faict d'hérésie, sans qu'elle \ ptist racf/iNT à d'autres affaires '. »
Sa tâche , au reste , avait été préparée , la plupart du temps, par des prêtres, des docteurs, les olTiciauxsurtoutet les inquisiteurs. Les inquisiteurs! Si, dès '15L1, nous les avons vus à l'œuvre, on doit bien penser que, les opinions nouvelles se propageant toujours davantage , leur activité ne se ralentissait j pas. Sous François P% les registres du Parlement et ceux du chapitre nous les montrent sans cesse à la tâche. Importuns aux officialités, ils étaient soutenus contre elles par des arrêts de la cour. L'Officialité de Eayeux s'était vue ainsi contrainte à «bailler au /)rrfLaurentin (inquisiteur) quelques
Reg. secr. , 17 avril IJ4J.