‹ Histoire du Parlement de Normandie (volume 5)Chapitre 28 sur 30 · I.p maiéctial · texte numérisé non relu

I.p maiéctial

de Bourdillon

fait, par l'ordre

du roi ,

élire d'autres

échevins

et officiers

de ville.

( Juillet 1563. )

Réduction du Havre

p;ir les

catholiques

et les

religionnaires

unis.

( Août 1563. ■)

Bfg. de rhofrl-dr.viUr , li juillet 1563,

550 PÀRLliMENT DE .NOP.MA.NDli;.

Notre-Dame pour assisler à un solennel Te Dcuin. C'est que, fuyant devant nos armées, les Anglais avaient repassé le détroit, et que le Havre-tle-Grace était renlré au pouvoir de la France. Yoilà ce qu'avaient su faire les Français unis un instant tous ensemble, abjurant, en présence de l'ennemi, leurs anciennes querelles, et comprenant, comme ce vieux capitaine dont jiarle De Tliou , « qu'il s'agissait là, non plus de la religion, mais de nos lijoyeuse entrée mitcs ' . » Cependant , le roi s'acheminait du Havre

de Charles IX ....

:\ Rouen, vcrs llouen , pour y lau-e sa joyeuse entrée; car (12 ont 156.^.) pQQyaJt el|g^t(.e qualifiée ainsi, celle que , dix mois auparavant, on l'avait vu y faire parla brèche, précédé d'une armée meurtrière , pillarde et dévastatrice? Le 12 août 1563, jour de l'arrivée du monarque, fut un jour de fête pour la capitale de la province ; non pas, comme le veut Brantôme , que cette ville se fût remise des derniers désastres, ni qu'ils dussent même être réparés de silôt. L'occupation du Havre par les Anglais n'avait pu que les aggraver encore, en rendant impossible tout commerce par mer". Mais enfin , il s'enfuyait à pleines voiles, cet Anglais détesté; et, rencontre singulière , le jour où Rouen allait voir dans ses murs son roi victorieux, se trouvait être l'anniversaire de

, ' DcIliGLi, Hisfo/rr itiihcrsclle , IJMe xxxv.

' Reg. (h rh(Ufl-(lr-villf de Roiirn , IC) mai l,)7!.

àâ!

cet aulro jour, îsi Qiémorable aussi, où naguère ce même Anglais avait été chassé du dernier poste où il se fût maintenu en INormandie après une occupation de trente aiiiiées. Car c'était bien le 12 août 1450, il y avait cent treize ans, que, forcé dans Cherbourg, sou dernier retranchement, l'Anglais s'était enfui de France ; cette date était chère à la province ; et, tous les ans , le 12 août était pour elle un jour de fête, où, dans les rues de Rouen , tendues et pleines d'une joyeuse foule , de solennelles processions, où figuraient tous les prêtres et tous les magistrats, le Parlement à leur tête, faisaient tout retentir de leurs hymnes de reconnaissance et de joie ; cérémonie touchante qui devait se perpétuer bien long-temps encore !

11 n'y avait plus dans Rouen , ni les somptueuses étoffes, ni les habiles ouvriers qu'on y avait vus à douze ans de là. Il fallait renoncer à reproduire les pompes , les magnificences qu'avait déployées la ville en 1550 , lors de la triomphante entrée de Henri II ; et la reine-mère avait fait défendre aux conseillers et échevins « de mettre la ville en superflue despence ' . » Mais , dans Rouen , « il n'y eut si petit, qui ne s'engageast pour faire , de tout son pouvoir, honneur à son prince Et Charles

Processiou

annuelle

à Rouen ,

le 12 août ,

en mémoire

d= Texpulsion

des Anglais

en 1450.

Particularités

de l'entrée

de Cliailes IX

ù Rouen.

' Chronique imprimée de Nagerel. — Beg. de l'hôtel-âe-vilU de Rouen , î août lo6o.

IX y fut reçeu avec grand apparat'. » Depuis le faubourg de Saint-Gervais jusqu'à la cathédrale, paraissaient quelques arcs de triomphe , quelques tliédtres et myslcrcs dans le goût du temps , avec des devises en l'honneur du roi , des allusions à sa dernière victoire. Au \icux-M arche, sous une arcade de verdure, on voyait une femme dont le manteau d'ocarlate était semé de léopards d'or. C'était la Normandie; son attitude exprimait la tristesse. Autour d'elle étaient groupées diverses villes de la province; sur sa tète planaient plusieurs harpies volantes, prêtes à fondre sur elle. Une inscription exprimait les sentiments auxquels elle était en proie : « Arrete-toi , mon fds, lis, et compatis à mes douleurs. Moi qui, naguère, nourrissais tes ancêtres de mon lait, et les défendais de mon bras, me voilà , aujourd'hui, nue, couverte de plaies. Malheureuse, je languis et me meurs. Mon fds, soutiens ma faiblesse , et mets en fuite les monstres qui me déchirent. » Jacques de Brévedent, lieutenant général au bailliage de Rouen , harangua le roi ; et son langage était en harmonie avec la triste image qui venait de s'offrir aux yeux du monarque. Tout en lui assurant que , « par son très

' Discours de la joyeuse et triomphante entrée de très haut , très puissant et très magnanime prince Henri \\^ de ce nom, faicte à ttnian If nurcredy saisir)ue jour d'octobre 1590 ; iii-'i".

joyeux advénement, la mémoire des misères et calamitéz passées estoit du tout assopie » , le véridique magistrat lui faisait remarquer « que les pitoyables ruines en restoient devant ses yeux » ; il parlait du « singulier regret des magistrats de n'avoir eu pouvoir et loysir de plus évidemment faire congnoistre leur dévouement, par appareil digne d'un si grand monarque. Mais (disait-il) l'effect est tel que la publique calamité et nostre particulière impuissance l'a peu permettre. » 11 fallait que le cortège passât par le Vieux-Marché, place assignée, de temps immémorial, aux exécutions des sentences criminelles. Aussi y voyait-on en permanence des Échafand échafauds de pierre et de bois inhérents au sol , et ^n permanence

*• au Vieux-Marche

qui n'en disparaissaient jamais. Là, au mois d'oc- ^e Rouen,

> ' ^ • I pour

tobre précèdent, le roi étant dans Rouen, et par les exécutions. ses ordres , avait coulé le sang des Du Bosc d'Emen- criminels. dreville, des De Croze et autres malheureuses victimes de nos discordes civiles. Le hideux spectacle de ces instruments de supplice aurait rappelé des souvenirs sinistres, que l'on voulait bannir aujourd'hui. Pour les mieux cacher, on avait imaginé d'élever comme une palissade toute couverte de guirlandes de lierre, de buis et de feuillage; on eût dit une de ces rues de village bordées de haies de verdure, « chose fort délectable à veoir, et où . le roy print grand plaisir. » Cependant, Georgesd'Amboisc sonnait en volée; au grand portail, le

monarque fut harangué par le cardinal-archevêque Charles de Bourbofi. ].es anciennes ruines ne paraissaient plus : cinquante chanoines étaient là, « tous revestus de belles et riches chapes d'icelle église. » Au moment où le monarque entrait dans la métropole, après avoir juré de maintenir ses antiques privilèges , lout-à-coup les orgues ronflèrent en triomphe; un Te Deum solennel fut chanté, hymne de victoire et de joie '.

(^e n'étaient là, au reste, que des cérémonies; et le voyage du roi cachait de. plus sérieux desseins. Avoir chassé l'Anglais de nos ports, était un grand ouvrage ; mais qu'était-ce si l'on n'assurait la paix

que Charles IX ^ ^ ^ ^

sera déclaré au dcdaus? Toutcs CCS dissensious qui troublaient

majeur. i t'' i • i i tt • i r > •

Le Parlement !& rrancc depuLS la mort de Henri il , n avaient , de Rouen app^s tout , Icur sourcc crue dans l'ambition désor-

est choisi A i

pour cet acte donnée dcs princes et des grands, sedisputantsans

important.

cesse à qui gouvernerait sous le nom d'un roi enfant. Le bas âge du monarque et son état de minorité n'avaienl-ils pas été le mot d'ordre de tous les rebelles, le prétexte permanent et avoué de leurs complots, de leurs actes de révolte? En ce moment môme , le Havre étant recouvré et Coudé y ayant eu part, ce prince voulait qu'on lui payât son concours. La lieutenance générale du royaume, c'est-

Pour déjouer les prétentions excessives du prince de Coudé , on décide

' r,lii'oiii(|iu' ms. du w i'' siècle , «léjà citée. Rpg. capit. Ecclcs. rothoni., \"> ;\<\h\ I.Mi^.

CHARLES IX. ^j.,

à-dire la toute-puissance en France , et bientôt peut-être la couronne elle-même, était la seule récompense qui lui parût digne de ses services. En attendant, déjà il agissait en maître , rétablissant, à la coin-, l'exercice public de la religion nouvelle, quoi que Charles IX en eut pu dire , et parlant de faire entrer dans le conseil tous les chefs de la secte : le cardinal de Chàtillon ; D'Andelot; Crussol; Montluc,évèque de \alence; lecomtede la Rochefoucauld ; le duc de Bouillon ; le baron de Grammont; et jusqu'au prince deCroy-Porcien , le plus orgueilleux et le plus entreprenant des réformés '. Combien il était urgent de mettre un terme à ces hardies entreprises , à ces audacieuses prétentions, nul ne le sentait mieux que L'Hôpital ; et nos vieilles lois de France, qu'il connaissait à fond, lui avaient offert un moyen qu'il saisit avidement. Personne n'ignore, aujourd'hui, l'ordonnance si sage, rendue en lo7/t par le roi Charles V. Ce monarque valétudinaire , se croyant menacé d'une mort prochaine, avait voulu jjourvoir à la sûreté de l'État. Voyant ie dauphin en bas âge , livré , après lui, à la merci de trois oncles ambitieux, puissants et capables de tout, il avait souverainement défini , par une solennelle déclaration, que, désormais, les premiers nés de France . au moment où ils ottein-

De Thou , livre xxxv, et h'S iiutres liistoriens du temps.

556 VAIU.KMKM' DE ^■ORMA^DIE.

(Iraient leur quatorzième année , prendraient en main l'administration de l'Elat . et qu'hommage devrait leur être publiquement rendu par leurs frères, par les princes , les pairs de France , les prélats, en un mot par tous les grands du royaume '. Aujourd'hui que s'ollVaient lesconjonctnres qu'avait prévues Charles Y, L'Hôpital s'était mis en tête de faire revivre un édit si sage, et de faire déclarer majeur le roi Charles IX. vS'il en faut croire Saint-Simon, cette loi de 1374 avait toujours été entendue et pratiquée suivant son sens naturel de (fuatorzc ans accomplis ' . » Devait-on donc l'appliquera Charles IX, entré tout à l'heure dans sa quatorzième année, et âgé seulement de treize ans, un mois et quelques jours ^ ? Mais , outre que l'édit , comme on l'a vu, ne parlait point d'une quatorzième année accomplie ( et Saint-Simon lui-même le reconnaît ) , L'Hôpital , qui s'était aussi fait la

' « Primogeuiti. . . annum quartum-deciiiium attingentcs , liabeant reginien et administrationeni ngiii , homagia et juranienta fidelitatis per YreXaio^ , fra très , pares, principes, Sfu qiiascunique personas alias ecclcsiasticas vel secularcs, prestanda vel facienda. » — Édit de Cliarles V, enregistré dans une séance royale, au Parlement de Paris, le '21 ou 22 mai 1375. {Ordonnances des rois de France, publiées par Secousse et De Lauricre, in-folio, tome VI, pages 26 et suivantes.

' Mémoires de Saint-Simon , tome XH, i)ag. 352, 353, édit. in-S"* de 1829.

■" Charles 1\ était né je 77 juin 16)0.

question, répondait « qu'en honneurs, l'an commencé est réputé pour entier et accomply » ; il alléguait une loi romaine en ce sens ' , et concluait que Charles IX était majeui'. Cette idée de majurité avait d'abord eflVayé Catherine de Médicis, avide de régner toujours sous le nom de son fds. Mais, rassurée bientôt par L'Hôpital , elle avait compris que sa puissance allait croître , au contraire , puisque , seule maîtresse sous le nom d'un roi enfant, hors d'état de se gouverner lui-même, seule, désormais, elle réglerait souverainement toutes choses, seule elle distribuerait et dénierait les grâces, sans rendre raison de ses refus. L'époque de cette majorité était devenue l'objet de leurs vœux impatients. Dans le préambule de l'édit du 19 mars précédent , donné à Amboise, après avoir fait déplorer à Charles IX le désordre du royaume : « nous espérons ( lui avaiton fait dire) que le temps, le fruict d'un bon, sainct, libre et général ou national concile , ^^ /<z vertu de nostre majorité prochaine^ duite et dirigée par la main et grâce de nostre seigneur, y apporteront, cy après , le seûr et vray establissement ^. » Le Havre étant reconquis et les Anglais repoussés de nos rivages, les demandes hautaines de Condé, plus impérieuses chaque jour , avaient décidé

' Lex : Jd Remin/blicaiu ; dig. De Munerihii.s et houoribns. ' Préambule Hf> l'édif rhi 1!) mars liG'î.

iâS PARLEMENT DK NORMAM)!!-.

la reine ol le chancelier à en finir, en allant an

Parlement de Normandie déclarer le roi majeur.

Projet C'était là le bul principal du voyage de la cour;'

do contraindre . ai • > • i

les catholiques Koucn. lAlais OU sj proposait autre chose encore.

'^^t (liléir" Cette opiniâtre résistance au dernier édit de paci-

:ï redit fication du 19 mars, le jiouverncment la voulait

du l!) mars ^

précédent, vaincrc. Ces conflits, ces scènes de sang, ces

et de désarmer ■ / !•■• • i' i n

les bourgeois, mouvemcnts séditieux si fréquents en rrance, et a Rouen plus qu'ailleurs peut-être (ou l'a vu dans cette histoire ) , il était temps d'y mettre un terme. Les catholiques ayant partout si mal usé de leurs armes que, bien à tort, on leur avait laissées, il était urgent de les leur reprendre ; et à des partis toujours émus, qui ne se pouvaient résoudre à s'aimer, du moins ne devait-on laisser aucun moyen de se nuire. Un nouvel édit. dressé par L'Hôpital, allait donc bientôt paraître pour confirmer le dernier

0 édit d'Amboise , ordonner un désarmement géné-

ral reconnu nécessaire, et prescrire d'autres mesures qui importaient à la pacification du royaume. Rouen devait voir l'exécution de ces desseins. La déclaration de majorité était un fait d'une grande importance. Faire un acte si solennel et d'une si liante portée , dans un autre Parlement que celui de Paris , le premier du royaume , n'était pas chose ordinaire ni qui pût passer inaperçue; nous ver- ♦ rons bientôt combien ce Parlement en fut blessé.

3)ir('. pour toute laison , comme fait De Thou.

que ce grand projet de L'Hôpital eût pu échouer devant le Parlement de Paris, où ce chancelier comptait, sinon des ennemis, du moins de nombreux adversaires, toujours prêts à contrarier ses desseins , et qu'il lut bien aise de s'en passer dans cette aifaire ^ , c'est , en nous faisant connaître les convenances particulières de ce chancelier, nous laisser ignorer si les lois du royaume lui permettaient d'en agir comme il le fit ; c'est laisser indécise une question que le Parlement de Paris ne manqua pas de soulever dans le temps, et cjui mérite bien encore qu'on s'y arrête un instant aujourd'hui . ne fût-ce qu'à cause du grand bruit qu'elle fit alors. Le Parlement de Paris avait d'immenses prétentions. Parce que les pairs de France, séjournant à Paris, comme le roi lui-même , y allaient naturellement, aux jours solennels, siéger sur les fleurs de lis, auprès du monarque, ce Parlement s'était qualifié lui-même de cour des pairs, sans faire attention qu'être pairs de France , et être membres du Parlement de Paris , étaient choses distinctes; que « la cour des pairs proprement dite, c'est-à-dire la réunion des pairs de France, n' avait point de lieu; qu'elle était partout où il plaisait au roi d'assembler les pairs pour j juger des affaires majeures, ou faire les fonctions les plus importantes ; son ca-

' ne Tlion , llisti>irc iinivrrsflle , livre xxxv.

JOO

billet, une maison de campagne , un Parlement , autre que celui de Paris ^ étaient ce jour-là la cour des pairs'. » Et il fallait bien que ces principes, professés depuis par le duc de Saint-Simon, à chaque page de ses Ménunres j fussent, dès-lors, ceux de L'Hôpital , puisqu'un chancelier si profondément versé dans les antiquités du droit, choisit le Parlement de Normandie pour y faire déclarer le roi majeur. C'était être conséquent avec luimême; car il pensait, et il l'avait dit naguère en face au Parlement de Paris, dans une solennelle conjoncture, que « les divers Parlements n'estoient que diverses classes du Parlement du roy " », et qu'ainsi ils étaient égaux entre eux.

Pourquoi donc n'aurait-on point pu faire les mêmes actes dans un Parlement que dans l'autre? Lui, législateur plus encore que magistrat, n'était pas homme à enfreindre des lois organiques de l'État. Il avait même pu trouver des faits analogues dans notre histoire; car, aux députés du Parlement de Paris, qui se plaignaient, Charles IX sut bien répondre « qu'il avoit déclaré sa majorité là où il avoit cognu que ses affaires le requéroient, n'estant obligé de faire ceste déclaration que là où il luy plaisoit, comme avaient faict les autres roys. »

' Mémoires de Saint-Simon , tome XI , page 378.

' Harangue prononcée, le 7 septembre iJbO, par le (iiancciier, L'Hôpital, au Parlement de l'aris.

Quoi qu'il eu soit, ordre avait été envoyé au ciiariisix, Parlement de Normandie de tout préparer ))Our ^^ au

un lit de justice crue Charles IX devait y aller tenir p-^'^^'"^'"

J -l - se déclarer

en personne; et, dès le matin du mardi 17 août, majeur. jour fixe pour cette séance royale, il y avait bien du mouvement au palais. Tous les membres du Parlement, présidents, conseillers, gens du roi, greffiers, revêtus de leurs robes écarlates, attendaient le monarque dans la grand'chambre du j)!aidoyer, et faisaient placer les membres du conseil privé, les maîtres des requêtes, les conseillers au grand conseil, tous les personnages notables qui avalent di"i venir, ainsi qu'eux, attendre le monarque au palais. Comme dix heures et demie sonnaient, les acclamations du peuple annoncèrent Charles 1\ , qui , avec sa famille , ses pairs , et les grands du royaume , entrant dans la grand'chambre, alla s'asseoir sous un dais fleurdelisé appendu à l'angle gauche de la salle; tout le monde prit place à l'instant. C'est ici une époque mémorable pour le Parlement de Normandie, et qui date notablement dans son histoire. Arrêtons un instant nos regards sur l'imposant spectacle qu'otTre à nos veux la grand'chambre dorée, où va s'accomplir un événement d'une si grande portée. Sur des bancs, dans le parquet, en bas, tous les magistrats du Parlement, les membres du conseil privé; Birague; Montluc , évêque de \alence ; Laubespine, évêquc

Ô62 l'Alil.F.MKM l)K :\<>(IMAMUI:.

de Limoges ; DuFaur , abbé de La (Chaise-Dieu ; De Lansac ; De Gonuor; De Chaulne, chevalier de l'ordre du roi ; les maîtres des requêtes Le Comte de Draqueville . Renaud de Beaune , aujourd'hui abbé , et qui sera . un jour , archevêque de Bourges ; le président Du Faur ; les conseillers au i^rand conseil. Louis du l'aur. Jcssé de Bauquemare . Saint-.Tory, tous hommes éniiiients dans l'État, mais qui ne sont que peuple [)ar un tel jour. C'est sur les hauts sièges qu'il faut chercher les personnages qui sortent de pair, les cardinaux de Bourbon . de (iuise , de Chàtillon ; le grand écuver de France. Boisy ; les maréchaux de ^lontmorency de Brissac et de Bourdillon; le grand Montmorency le connétable; le duc de Longueville ; le prince de La Roche-sur- Yon ; le comte dauphin ; le duc de Montpensier ; le fameux prince de Condé , contraint de prendre part à un acte qui val'abaisser ; un enfant de dix ans, Henri de \alois, aujourd'hui duc d'Orléans , et qui sera un jour Henri 111 ; un autre enfant, Henri de Navarre, qui. un jour, sous le nom de Henri H , honorera le trône et sera l'admiration du monde; Catherine deMédicis, la reine-mère, déjà si puissante, et dont la grandeur va s'accroître encore. Au dessus de tous, sous le dais semé de fleurs de lis, sur un trône resplendissant d'azur et d'or, est assis (Charles IX , âgé de Irt'ize ans cl f[uelques |ouis. qui va se (h'claier

CHAP.LKS i\.

wajeur. Mais les yeux s'atlaclienl de préférence sur un homme déjà avancé en âge et notablement chauve, « vestu d'une grand robbe de velours noir, assis en une chaire tapissée » , et qui , placé plus bas que (Charles IX et les pairs du royaume, n'en semble pas moins dominer cette scène imposante; c'est le chancelier de France, Michel de L'Hôpital, dont le grand acte royal qui va s'accomplir est l'ouvrage. « Avec sa grand'barbe blanche, son visage pasie, sa façon grave, il a du tout l'apparence de Caton le censeur » ; ou , comme se le disent entre eux tous ces seigneurs , tous ces courtisans qui se le montrent, « on diroit, à le veoyr, que c'est ung vray portraict de sainct Hiérôme. » Brantôme est là , plus frappé que les autres de cette lessemblance, dont il parlera quelque jour dans ses piquants Discours ' . Montaigne y est aussi sans doute, car il est du voyage; mais on ne le voit pas, non plus que Brantôme ; une tribune grillée a été pratiquée dans la grand'chambre pour les dames et damoiselles de la suite de la reine ; les deux illustres écrivains sont allés s'y placer avec elles, et, comme elles, ils voient tout sans être vus.

Pour cette foule immense qui, dès l'aurore, est venue assaillir le palais, les archers de la garde du roi l'empêchent d'approcher; les portes de la

' Braiit6nip, «'dition Hc FoiK.iult. in-8", lonie îl, p. 'ÎRI.

,,;i p\I!Li:mi:.m nr-: .\oRMA\nii:.

grandchambie ont été feruiées apiès l'enlrée du

monarque et des princes; elles ne lui seront ou-

Discoius vertes que plus tard. Cependant, il s'est fait un

de Chailus IX. r i -i i • i r» • 'm

prolond silence ; le roi va parler : « ruisqu il a pieu à Dieu (dit-il), après tant de travaux et de maux (jue mon royaume a eiiz, me faii(» la grâce de l'avoir pacifié, et en chasser les Anglois , qui délenoyent injustement le Hâvre-de-grace , j'ay voulu venir en ceste ville , pour remercier mon Dieu, qui n'a jamais délaissé ni moy ni mon royaume, et aussy pour vous faire entendre qu'ayant attaint l'aage de ma majorité, comme j'ay à présent , que je ne veux plus endurer que l'on use, en mon endroict, de la désobéissance que l'on m'a jnscjues icy portée depuis que ces troubles sont encommencéz ; et cjue. ayant faict l'édict de la paix, jusques à ce que, par le concile général ou national , soit faicte une si bonne et saincte réformalion, que je puisse veoir par là tous mes subjects réunis en la crainte de Dieu . ou qu'autrement par mov en soit ordonné ; que tous ceux qui le voudroyent rompre ou y contrevenir soyentchastiéz comme rebelles et désobéissans à mes commandemens. Et entens que par tout mon royaume il soit observé et gardé , et qu'il n'y ait plus nul , de quelque cjualité qu'il soit, qui ait armes, et que tous les posent, soyent villes ou de plat pays. Et aussi ne veux-je plus que nul de mes subjects

(fussent mes frères) ayent nulle intelligence, ne <jii'ilz envoyent sans mon congé en pays estranger, ni à nuls princes , soyent amis ou ennemis , sans mon sçeu; nv que l'on puisse faire cueillette ny lever argent en mon royaume, sans mon exprès commandement. Et afin que nul n'ait cause d'ignorance, j'entends en faire publier l'édict en ma présence , que je veux estre passé par toutes mes autres courts de Parlement : afin que tous ceux et celles qui V contreviendront, soyent chastiéz comme rebelles et criminelz de lèze-majesté. A quoy je veux que teniez tous, qui estes icy présents, la main , îfielon vos charges et offices que tenez, m'y faire obéir; et aussi vous qui tenez ma justice en ce lieu, la faciez telle à mes subjects, que ma conscience en soit deschargée devant Dieu, et qu'ils puissent vivre tous soubs mon obéissance, en paix, repos, et seûrelé. Et. ce faisant, le recongnoistray . comme doibt un bon rov vers ses bons subjects et serviteurs. «

Ainsi , le roi de France va être solennellement déclaré majeur. Un édit de pacification, complément des édits précédents , signé la veille , à Rouen , à l'abbaye de Saint-Ouen , va, pour la première fois . être notifié à la France; puis, enfin, force sera aux catholiques de mettre bas des armes dont ils ont abusé trop long-temps. Car . à ces Français toujours émus, toiijouis bouillants et passionnés, il hnif bien

506 PARLEMENT DE Nol\MAM)lK.

ôter tous les niovcus de se luiiie. Mais , de la bouche de l'enfant-roi. on n'a entendu qu'un programme. L'Hôpital se lève, on va l'entendre expliquer en détail son ouvrajie ; L'Hôpital a vu le siège de Rouen , il y a dix mois ; il a vu la funeste journée du 26 octobre, et-toutes ces horreurs que ses ell'orts surhumains n'ont pu ni prévenir, ni arrêter; il s'en souvient, et il la compare, celle l'alale join-née, avec celle du 12 août, toute récente, où le roi est entré joyeusement dans Rouen, au milieu des princes et Discours dcs pairs du royaume réconciliés. — « L'on a veu,

du chancelier . r \', ■] \ i • i » '

L'Hôpital. puis uu an (dil-il j, en deux jours, deux entrées du roy nostre souverain seigneur, en ceste ville de Rouen , fort diflerentes ; des quelles journées l'une pouvons aj)pe 1er 7?m//7/.s7rrj l'autre /»r/r. Mairastre fut la première, pleine de douleurs et tristesses, et de tous les maux qui adviennent es villes prinses

de guerre L'autre journée, qui est comme

mère, est celle en la quelle le roy a faictson entrée en ceste ville, ajDrès la prinse du Hâvre-de-grâce , et retour de son heureux voyage, qui est plein de joye et consolation : vous venant visiter et se resjouyr avec vous, comme ceux qui , sur tous autres, ont plus de cause de se resjouyr de ceste heureuse victoire ; d'autant que vostre ville , qui est la métropolitaine et capitale du pays de Normandie, en recevra plus de fruict que toutes autres. Par ceste victoire, la cosle de la mer de ce pays, qui estoit

r.MAI'.LES IX.

tant travaillée par les Angloys , est asseùrée : la rivière de Sevne, passant par les deux principales villes de son royaume, Paris et Rouen , apportant infinis biens et richesses. Vous devez donc espérer de ceste venue duroy toute richesse et abondance de biens. » 11 s'étendit sur le recouvrement du Havre, événement inespéré, « tant estoit forte la ville d'assiette et de murailles, pleine de munitions et de gens de guerre l'eslite d'Angleterre . veu aussy la saison si advancée , en sorte qu'elle ne se pouvoit reprendre par forces humaines ! » Mais, aux armes des hommes, Dieu était venu unir les siennes , « à sçavoir la peste et les maladies » ; et, chose merveilleuse, le lendemain de la prise, étaient arrivés, à toutes voiles, à l'ennemi, d'importants renforts, qui ne purent que s'enfuir avec lui. Il parla ensuite de Calais, irrévocablement réuni à la France par les hostilités d'Elisabeth. Puis . venant au principal objet de cette royale séance, parmi les lois fondamentales de la France , il en signala deux qui dominaient les autres, parce qu'en elles était le salut du royaume; celle, d'abord, qui regarde l'hérédité au trône de France. Au lieu que la thiare se donnait à l'élection , ainsi que la couronne impériale, d'où, à Rome et dans l'Allemagne , naissaient de grandes commotions à la mort des papes et des empereurs . il montrait dans les vieux Codes de France cetle loi tutélaire

:,f,f. FARI.HMJiNT DK .Nor.MANDIK.

qui veut qu'en Fiance jamais le trône ne soit vacant , « ains y ayt continuation de roy à roy , et que sitost que le roy à l'œil clos , aussitost nous a}ons roy, nous ayons seigneur et maislre . sans attendre couroiuiement , onction ne sacre» ; d'où la porte était lerniée à l'anarchie; «car, si vous n'avez un roy , les loix de soy mesmes ne sçauroyent commander. Voilà ^ s'écriait-il , la prudence de nos majeurs (anciens). » L'autre loi, aussi particulière à la P'rauce , était celle rendue en :l57/l, par Charles A . ([ui décerne au roi l'adrainistraliou du royaume , aussitôt qu'il a cotnmencé sa quatorzième année. Non que cette loi « fist préjudice ù la loy de nature, les lois des hommes ne pouvant changer ne muer les lois de jiature , ne faire sage . avant le temps, cehiy qui ne le peut estre , pour n'avoir l'expérience des choses ; niais c'est qu'ainsi cessaient les Régences j, toujours et partout si fécondes en troubles et en désastres, comme on le voit dans toutes les histoiies. » Après avoir établi qu'il suffisait, pour qu'un roi fût majeur, que sa quatorzième année fût commencée, il invitait les Français à se réjouir avec lui «de ce nouveau commencement ou renouvellement de règne, plus joyeux et plus agréable que nul des autres. » Car le jour où. un roi de i'rance venant de mourir, on pioclamait aussitôt son successeur , était iuèlé de lristess(\ I.e jour du sacre conipoilait plus de

CHVitl.KS I\. ;,g9

roligiou el de ccréiiioiiic que de joie. Mais, aujoiiid'hui, le roi Charles IX étant reconnu majeur , « il n'y avoit rien de triste, ains tout estoit plein de joye. Nostrc voy est donc majeur (s'écriait L'Hôpital), mais je ne craindray point à dire en la présence de sa Majesté (car il le nous a ainsy dict ) , qu'il veult estre répute majeur ^ en tout et partout , et à l'endroict de tous, fors et excepté vers la royne sa mcrCj à la quelle il résrnw la puissance de comnunuler. Dieu, par sa grâce, luv doint (donne) de bien régner, sons le bon conseil de la royne sa mère , et par celuy des princes et seigneurs. » Rappelant alors l'allocntion qu'avait prononcée le monarque, en ousrant la séance, il dit que (Iharles ÎX , par cette déclaration , comme naguère les préteurs par leurs cdits . lorsqu'ils entraient en fonctions, avait voulu «bailler et prescripre , en peu de paroles, la lov et forme qu'il entendoit tenir durant son règne. » Jj'Hôpital en vint à parler de redit de pacification qui allait être lu et publié en ce jour. Cet édit . signé la veille , ordonnait à tous les Français de poser les armes , défendait de communiquer avec les étrangers sans la permission du roi. Par cette déclaration royale , on avait voulu mettre un terme aux maux que la Fiance avait soufferts; ces maux, le chancelier les avait vus; et quel antre aurait mieux su les peindre ! « Lors, dit-il . ce panvre peuple ne songeoit. sin(in

570 l'ARLKMKM Ul- .N< »K.M \.\ 1)1 1:.

à se pillei* el tuer l(^s uns les autres , à souslenir sa part et laclion . destruire la contraire. — A ceste heure qu'il a scnù les ver<>es de Dieu, il sera plus prompt à se réconcilier à luv et à son prochain , et mieux disposé qu'auparavant; à l'exemple de ceux qui ont esté malades, et, après la purgation des mauvaises humeurs, deviennent plus soigneux de leur santé et plus sains. Vostre ville a esté par cy devant, pleine de luxe, plaisirs et voluptéz . comme advient à villes riches et marchandes. Peulestre que le malheur et pillage qu'avez souflert est adveim , pour vostre profit, et pour vous oster les empeschemens qui vous retiroyent de la souvenance de Dieu, et vous empeschoyent le recognoistre. Il est à croire que c'est un chastiement paternel, et que ceste nécessité et pauvreté vous rendra capables de la cognoissance de Dieu; il nous a visitez; retournons à luy ; il nous aidera et donnera secours en nos adversitéz. La ville bien réglée et réformée est plus heureuse que celles qui ont abondance de tous biens et plaisirs. « — On voit que la situation déplorable de Rouen était bien connue de L'Hôpital ; et combien cet homme sage était Sévères leçons j^jj^ j^j, illusions dc Brantôuie !

(le L'Hôpital

aux magistrats Jq^ fm du discours a pi US de prix encore pour nous

que leur zèle . , ^ , • > ii J • •

outré pour quc 06 qui preccdc , puisquelle regarde unique-

oài'iu.îkiue ment le Parlement dont nous écrivons l'histoire.

retuiait suspects ^^^-j^ ^|^y^ ,^, ^^^q^^^j ^ ,^. ^.^j l'oriraiie de SOU chau-

lie partialité ■' •

el (l'iii.iiislirc.

celier. avait «admonesté sesolFiciei-s tant de sescoiirs souveraines que baillys, sénescbaux et autres, d'administrer sa justice , comme il appartenoit, en toute équité , sans aflection et passion. « Mais était-ce en dire assez pour une cour souveraine que plusieurs accusaiejit d'intolérance et d'un zèle trop exalté? Théodore de Bèze assure que, devant le Parlement de Rouen , « en quelque cause que ce fust , en demandant ou en défendant , civilement ou crimiuellement , quiconque estoit cognupour estre de la religion, estoit condamné sur-le-champ *. » Sans doute, ce sont de ces exagérations familières à De Bèze, et on nous permettra de ne l'en point croire sur cet article. Pour le zèle emporté de notre Parlement, il n'a que trop souvent paru dans ces derniers temps ; etL'Hôpital se souvenait des efîbrts qu'il lui avait fallu faire, après la prise de Rouen , pour modérer un peu des magistrats, avides alors de rigueurs et de supplices. Ces ardentes passions venaient-elles obséder encore et préoccuper le juge jusque dans celles de ses fonctions où il s'agissait, non plus de crimes à punir, mais de justice à rendre? Nous venons de voir Théodore de Rèze l'affirmer crûment; ce que va dire L'Hôpital semblerait fortifier ce reproche si dur , et a droit à plus de créance. Dirigeant ses regards vers les sièges

' T>r Bé/P , Histniir rcrirsiastiqiir , tome II. p. f'iTi.

^,7".) PARLEMEM Uh NoRMAMJiK.

d'en bas, où étaient les présidents, conseillers, gens du roi du Parlement : « Je revien à vous ( ditil), qui tenez la justice du rov. dont ( moy indigne ) suis le cliet : il me desplaisl beaucoup du désordre qui est en la justice. L'on dit bien qu'il est besoin de réformer l'église ; mais la justice a aussi grand besoin de réformation ((ue l'église. Messieurs, je ne vous parleray des préceptes qui enseignent la manière de bien juger; car vous en avez les livres pleins ; je vous admonesteray seulement comment vous vous devez composer et comporter en vos jugemens, sans blasme , tenant la^ droicte vove , sans décliner à dextre ny à senestre. Vous jurez , à vos réceptions, garder les ordonnances, et entrez en vos charges par serment, Vous jurez et promettez les garder et faire garder: les gardez-vous bien? l^a pluspart d'icelles est mal gardée, et en faictes comme de cire, et ainsy qu'il vousplaist. Il y apis, car vous dites estre par-dessus les ordonnances, et n'estre obligez par icelles, si n'est en tant qu'il vousplaist. Messieurs, Messieurs, faictes que l'ordonnance soit par-dessus vous. Vous dictes estre souveiains; l'ordonnance est le commandement du roy . et vous n'estes pas par-dessus le roy. Il n'y a nuls, soient princes ou autres, qui ne soient tenus garderies ordonnances du roy. Doncques le serment que vous faictes d'icelles gardereslvnin. Lysia■^. ancien orjitcur. ili«»inl qnr (ont

(;hai!I,es i\.

ainsi qu'en la Ivre ou luth . les cordes respoiident à la main, au semblable faut que la volonté des juges s'accorde avec l'intention du législateur. J.e roy faict une ordonnance : vous l'interprétez, vous la corrompez, vous allez au contraire : ce n'est pas à vous. Les jnges qui ne se veulent conformer au législateur, sont comme les vogueurs qui tirent au contraire du gouverneur, et partant font péricliter le navire, ou comme le père de famille qui n'est obéy des siens en sa maison. Si vous trouvez , en pratiquant l'ordonnance , qu'elle soit dure . diflicile, mal propre et incommode pour le pays où vous estes juges, vous la devez pourtant garder jusques à ce que le prince la corrige , n'ayans pouvoir de la muer, changer ou corrompre, mais seulement user de remonsliance.

« Au demeurant , Messieurs , prenez gaide , quand vous viendrez au jugement, de n'y apporter point d'inimitié ny de faveur , ny de préjudice (préjugé). Jevov beaucoup de juges qui s'ingèrent et veulent estre du jugement des causes de ceux à qui ils sont amis ou ennemis. Je voy, chacun jour, des hommes passionnez , ennemis ou amis des personnes, des sectes et factions, et ils jugent pour ou contre, sans considérer l'équité de la cause. Vous estes Juges du pré oti du ckinnp ^ non de la vie , non des mœwSj, non de la religion. Vous pensez bien l'aire d'adjuger la cause à celuy que vous estimez

;^7/, PAP.LK.MKM 1)1. XoRMANDIE.

p/us homme de Inoi , ou meilleur clirestien; comme s'il estoil fjtiestion; entre les parties , le {/uel d'entre eux est meilleur poète j orateur, peintre , artisan , et enfin de l' art , doctrine , force, vaillance, ou autre ijuelconqne su/jisance , no.\ de la chose qii est AMEiNÉE E\ JLGEMEM. Si lie VOUS scfitez assez forts et justes pour commander vos passions et aymer vos ennemis, selon que Dieu commande, abstenezvous de l'office déjuge, lly en ade grandes plainctes, et est le roy en roye de vous oster la cognoissance de beaucoup de causes, à son regret. 11 est aucuns juges qui craigneut Ja réputation et opinion du peuple, disans : Si Je Juge autrement qu'au désir du peuple , que dira le peuple? Regardez la vérité, et ce qu'il appartient, et ce qiie Dieu veult el le rov , et ne craignez point le peuple. Faictes comme celuy de <{ui dit le poète :

<c pynn ponebat rnini nmiores antr salucein.

\enant ensuite aux dons et présents, « Messieurs (continua L'Hôpital) , vous sçavez que la justice, si faire se pouvoit , devroit estre gratuite. C'est une vierge pure et chaste, non pas seulement de corps, mais de mains et de toutes autres parties. Anciennement, en France, les juges ne prenoyent rien des parties pour faire justice , si n'est ce qu'on appelloit espices, qui sont, depuis, converties, par une villaine nu'tamorphose . en or el argent, et.

r.llAlU.KS TX.

par connivence ou dissimulation, peimises, moclélémenttoutesfois. A présent, enbeaucoup de lieux, elles sont doublées et triplées, et tellement r/f/f le juge ne faici plus rien sans ai-gent. Vous ne pouvez retenir le nom de sénateurs , de preud'hommes et bons juges , aveccjues la convoitise de vil gain. Certes celuy qui tasche à s'enrichir par tels moyens . de riche en biens , deviendra pauvre d'honneur. La marchandise est chère, que l'on achepte avec perte de los (réputation) et gloire. J'avmerois mieux la pauvreté du président La Yaquerie , que la richesse du chancelier à qui son maistre fut contraint dire : C'est trop, Rollin.

« Les bonnes gens se plaignent aussi de la longueur et de la multiplication des procèz. Ce n'est pas la louange d'un juge que de vuider beaucoup de procèz. Le vray los du juge est de diminuer et estaiadre, et garder qu'il n'y ait nul procèz, si faire se peut : tout ainsi que les loix sont meilleures, qui empeschent que les crimes n'adviennent, que celles qui les punissent. J'aymerois mieux le médecin qui empescheroit que la maladie ne vînt, que celuy qui la guériroit. Ainsi est-il des juges qui cherchent la louange de vuider beaucoup de procès, mais en manière que, de leurs jugemens sourdent plus grands nombres de débats , que devant; tellement que , comme l'on dit: /it(?n e.r lite sertint. Vous donnez des ariests qui

^7G rARLEMKNT DI- XORMAM)!!-.

fiiigendreiit desprocèz plus o;rands qu'ils n'estoyeiil auparavant, Jant s'on faut qu'ils y moltent fin. llegardez au temps pusse ^ qu'il estait autant de gens comme de présent, icy n' avait qu'un Eschiquier qui il estait séant qiw trois sepmaines ou un mois , et dépesclioit , en si peu de temps, tous les procèz* . A présent ^ vous estes, tout l'an, trois ehambres ordinaires fous/ours assis, et néantmoins les procèz ne diminuent point ; c'est-à-dire que c/uicun veut vivre de so)i mestier, et iceluy faire durer et valoir.

« Vous vous plaignez des révélations des secrets de la court, faictes au roy ; que lels peisonnages sont meschauts et parjures. Je ne j^ense point les révélateurs des opinions, gens de bien, s'ils les révèlent par ambition et pour gaigner la grâce des rois et seigneurs ; mais qui l'eroit les choses bonnes et de bonne sorte . ne craindroit point qu'elles ieussent veues et congnues . voire comme faictes en uug théâtre, et feroit peu de compte des révélateurs. L'œil de justice voit tout; le rov voit tout; et le temps descouvre tout. Ne faictes rien r[U(î ce que voudrez estre sçeu... Les révélateurs des jugements de la court sont punissables ; mais

' L'Hôpital estait mal informé; il s'en lallait hicn que les Fchiqiiiers temporaires pussent juger toutes les affaires de leur eompéteiice. (^<>ir ce que nous avons dit sur cela, flans notre Essai fiisforiqiir sur l' Echiquier dr Xormaiidif , p. ,10".

<:HAhLi;s IX. .^77

ceux qui, par bon zèle el afl'ection , révèlent les contraventions qui se font aux ordonnances du roy, ne sont telz, et ne sont à blasmer. Vous estes tenus, mesmes (surtout) vous présidents, remonstrer les choses qui se font contr les ordonnances, et en advertir le roy. Au temps passé, il y avoit des commissaires du roy, et mesmes les conseillers du grand conseil, qui alloyent et eniroyent es Parlemens, pour entendre comme tout v alloit , et le rapporter au dict seigneur.

« L'ordonnance vous enjoinct tenir les mercuriales, et icelles rapporter au roy, afin que le dict seigneur soit informé de co qui se faict en ses cours de Parlement, contre ses ordonnances, et les faultes qui se commettent. C'^est bien au roy à le savoir, puisqu'il faut qu'il en réponde devant Dieu. Et ne luy servira de dire que ce n'est pas luy qui a faict la faulte, mais ceulx qu'il auroit commis; car il a deu s'enquérir des faultes de ses jiiges et officiers. Ne trouvez point estrange ce que je vous en dy : car souvent sont apportez au roy de vos Jugements qui semblent ^ de prime face ^ fort esloignéz de toute droicture et équité, auscpiels, toutes fois, le roy ne veut toucher, ne respondre les requestes des parties ^ que il ne vous ait mandé auparavant luy envoyer l(^s raisons sur lesquelles le jugement est fondé. Vous ne devez pas trouver cela estrange. Car les plus grands, soyent con-

j78 TARLEMRXT DE XORMANDIJ;.

nestable, mareschaux ou chancelier de France, rendent , chacun jour, compte au rov du faict de leur charge, et ne trouvent mauvais d'en estre blasméz et reprins par le roy. quand ilz l'aillent. A sa Majesté appartient de sçavoir comme sa justice est administrée, et si ses juges y font leur devoir. C'est trop grande arrogance, quand les juges maintiennent qu'ils ne peuvent errer ou faillir, qui est commun à tous les hommes; cl, comme dit un ancien philosophe , la république est mal régie, où les magistrats sont exempts de rendre compte de leurs jugements et ordonnances. Vous ne devez vous sentir grevez de rendre bon compte à voslre roy, à vostre maistre, de qui vous tenez vos honneurs et magistrats, à tillrc de précaire, et tant qu'il luy plaira. Es autres pays, les juges sont syndiquez ' après leur magistrat (exercice) fini: icv vos magistrats (fonctions) sont perpétuels, n'en abusez point; ne changez cet honneur légitime en tyrannie ; et , pour faire une fin . oliéissez au roy et à ses ordon)iances. Ce faisant, vous n'avez eu roy qui soit plus amateur de vous, et qui mieulx le recognoisse en voslre endroict : faisans le contraire, il aura plus de respect

' Syndiqué: , coiiîrainls de rendre compte de leur rondiiite. — Tc/wir ^fns.iiar., \" SvivmcARK, et mots suivants.

CllAP.LKS IX.

au bien et salut de son peuple, qu'à la personne des mauvais juges. »

On ne se plaindra point sans doute d'avoir entendu trop long-temps L'Hôpital ; ces paroles sont de l'histoire ; elles nous olïrent une peinture fidèle de la situation des esprits en France , à cette époque , de l'attitude des magistrats dans ces temps difficiles; et où enfin pourrait-on trouver exprimés avec plus de naïveté les sentiments qui animaient alors le Parlement dont nous écrivons l'histoire! Ne semble-t-il pas sortir de la poussière, et revivre tout entier à nos yeux tel que le virent nos pères, il y aura bientôt trois cents ans?

S'il fallait en croire Froland, un de messieurs les gens du roi aurait, en celte circonstance importante, pris la parole aprèsle chancelier , et fait, « sur les atfaires du temps, un discours digne d'un véritable officier destiné pour la défense de la république, et qui fut approuvé par sa Majesté, par les princes qui l'avoient accompagné et par toute la cour'. » Nos registres ne font aucune-mention de ce discours. Ce ne fut point un avocat du roi qui prit la parole après L'Hôpital , mais le premier président Saint-Anthot. « magistrat vraiment respectable » , remarque De Thou, et le même qu'un chroniqueur abusé nous montrait , il y a sept mois ,

Discours du premier

président Saint-Anthot.

Fvolniul , Ârrris , Arrêtes et Rrg(rwcnts , iii-'i", page V).V,.

j^f, l'ARLRMEM I)l'. ,\<)RM ANDTI..

condamné à mort par une populace en colère, et expirant au haut d'une ignoble potence. Disons qu'au moment où il s'c'iait levé de son siège, tous les membres du Parlement s'étaient agenouillés avec lui , jusqu'à ce qu'au nom du roi le chancelier leur eût dit de se lever; ces détails agréeront au lecteur avidedeconnaître les anciens usages de France. Nons ne nous étendrons point sur la harangue de Saint- Anthot, qui roula tout entière sur la vertu poUticque. Cette fois encore, sa harangue (en grande partie du moins) n'était que trop dans le goût du temps; et on sait quel était le gont alors. Saint-Anthot parla de la création du monde, et en traça un tableau dont nous ferons grâce à nos lecteurs, pour en venir à ce qui . seul , mérite quelque attention dans ce discours. En parlant de la justice, il reconnut « que l'administration n'en csloit pas, aujourd'huy, bien puie et entière, et que lo prompte et vive ré formation y estoit plus nécessaire qu'en nul autre estât de ce royaume. » Ainsi L'Hôpital n'avait rien dit qui ne fût véritable. Saint-Anthot s'en prenait à ce que, depuis trop long-temps, on avait mesprisé et violé les Imx puhlicques qui la concernoient... Les juges souverains (ajouta-t-il ) ressuscitent les morts et font mourir les vivants; ils font le riche pauvre, et le pauvre riche; ils ostent l'honneur à celuy qui en a, et en donnent à celuy qui n'en a point. En somme , la vie. l'honneur et les

tlHARLES IX.

biens de vos subjects sont en la main et puissance de vos juges souverains; c'est une grande et périlleuse charge, et doit-on bien penser et regarder quels personnages l'on y commet. Car si lajustice est sincèrement administrée , c'est la plus belle chose dn monde; mal ne peut advenir au pays où cela est. Si le contraire se faict. c'est une expoliar tion publique et ruine apparente, de la quelle Dieu menace les lieux où l'injustice et l'iniquité sont reçeues et tiennent lieu d'honneur » Le mouvement qui termina ce discours avait une allure plus naturelle et plus viaie que son exorde. Le cœur du vertueux Saint-Anthot s'ouvrait à des espérances qui, hélas! devaient être déçues. «Sire (dit-il), il ne vous faut point esbahir des grandes charges que Dieu vous a mises sur les bras , ni vous estonner des adversitéz et troubles que vous avez veuz et voyez en vostre première adolescence ; c'est signe que Dieu vous ayme , et qu'il vous veut faire grand et admirable en la face de tous les Roys de la terre; il vous a, jusques icy, conduict et guidé par la main, et conduira tousjours cy après, par le moven de la sagesse et prudence de la Royne vostre mère, la quelle il a pieu à Dieu choisir et eslire pour son instrument divin en vostre conduicte, qui vous démonstre vostre haute grandeur à l'advenir. Car c'est chose quasi fatale que les roys et monarques qui demeurent en ba? nage an

id-), PAi;i,i;\ji;\ r dk .no!;mam)IK.

gouverneiîKMit (1(^ leurs mères, ou (jui eroyent leurs enseignements , sont tousiours ('jninens et excellens par dessus tous autres en clémence et toutes vertus. Les exemples eu sont en l'empereur Alexandre fds de Mammé(>, en (jonstnntin-le-Grand , fils d'Hélène, en miiiul Loyi^rot^lrc prcdccessetir... Nous espérons que Dieu vous fera semblable grâce , et le supplions vous faire longuement régner, bien fortuner vos aciious, et conduire toutes vos entreprinses à la louange de son sainct nom , et au repos et tranquillité de vos sujects. »

L'instant était venu de la consommer eidin. cette ilfclardtwti de nuijoritc , principal objet d'une si solennelle assemblée. Au roi majeur étaient dûs les publics bommages de sa mère, de ses frères, des princes, des pairs, des magistrats et des prélats du royaume. Tous lui devaient le srrinnit de féuulé. Cbarles A l'avait dit dans sa célèbre ordonnance de 1^^7/i, qui revivait aujourd'hui. C'était comme une démonstration sacramentelle, un signe, un symbole institué pour marquer solennellement l'instant où l'enfance du roi cessait, où commençait véritablement son règne. On avait vu L'Hôpital aller s'entretenir, à voix basse, avec le roi , la reinemère, les princes et seigneurs. Revenu à sa place , on comprit qu'il allait parler encore, et, de nouveau, il se fit un profond silence.

(; Messieurs (dit-il ), vous avez entendu du Roy,

pai" sa bouche, la déclaration par luy laide de sa Catherine majorité, et la forme comme il veut establir son et, après diè, règne, désirant, comme anssy faict la Royne, et les pnnces

^ ' ' •' •' ' et grands

pareillement les princes et seigneurs de son conseil, du royaume, que chacun se contienne en son estât, ainsi qu'il hommage

- 1 1 f • 1 ^ Charles IX

appartient ; et , pour pkis ample démonstration de déclaré majenr. sa dicte majorité , veut que les princes et seigneurs qui sont à l'entour de sa personne , luy facent hommage et recognoissance telle que suhjects doyvent à leur Roy; ce ([u'ils feront, comme vous verrez présentement, et comme la Royne sa mère commencera. »

l, n grand mouvement s'était fait parmi les princes et les pairs pendant les derniers mots de cette allocution du chancelier; tous s'étaient levés, Catherine de Médicis la première , comme venait de l'annoncer L'Hôpital ; et on l'entendit déclarer qu'elle remettait aux mains du roi l'administration du royaume à elle confiée naguère par les Etats. Puis, comme, en signe de ce , elle s'acheminait vers le roi séant en son siège royal, on vit tout à coup le jeune monarque , se levant avec empresse- ... ment , descendre trois ou quatre degrés du trône , et, « le bonnet à la main » , aller au-devant d'elle. Le cérémonial voulant que la reine-mère fît, la première, hommage à son fils roi majeur . la reine, veuve de Henri II , s'inclina en présence de (jharles IX . avec tous les signes du respect dû au

.J8i rARLHMEM 1)K AOMMA.M)] i:.

roi de France ; puis , mère de cel enfant roi , elle le baisa. « Madame ma mère, lui dit en ce moment le jeune monarque , vous ^ouveiiierez et commanderez autant ou plus e/ue Jamais. » Ils ne le savaient que trop, tous ces princes, tous ces grands qui étaient là debout, songeurs, soucieux et en peine déjà de ce que l'avenir leur réservait dans ses secrets. Mais il ne leur en fallut pas moins aller, chacun à son tour, s'incliner devant (Charles le roi majeur, qui était revenu s'asseoir sous son dais. Tous, donc , le duc d'Orléans et Henri de Navarre . qui . l'un et l'autre, devaient régner un jour, le prince de Condé , dont frémissait l'ambition déjouée. Montmorency le connétable, « tousjours tenant l'espée nue » , les cardinaux revêtus de l'orgueilleuse pourpre romaine , L'Hôpital lui-même , avec sa tête presque chauve et sa longue barbe blanche , tous, quittant leurs places, allèrent aux pieds du trône, « faire une grande révérence jusques près de terre » . baiser la main du roi , le reconnaître et l'honorer majeur.

Les portes H était temps qu'elle vmt le voir et le saluer.

i\^ i.„ à son tour, cette foule innombrable qui, depuis

grand cnaïubic ' 1^1

du plaidoyer l'aurorc, attendait impatiente dans la s;rand' salle

sont ouvertes *■ *-

au public. et dans la cour du palais. Aussi l'ordre venait-il

L'Édit rfe Rouen i,^, , / , . . -, j i

(du 16 août 1563) u être donne aux huissiers et aux archers de la est lu et publie ,r^yç\ç, d'onvrir les portes; et ils ne l'eurent ])as

il cette andieiiee. ~ t ■■

phitol l'ail . ([uc la pailic basse de la grandVhainbrc

fut bruyamment envahie par un torrent de peuple que la présence du monarque put , seule , contraindre au silence. L'audience était, maintenant.

Lecture de redit

publique; et c'était l'instant marqué pour la pu- de pacification,

signé la veille,

à Rouen. (16 août 1563.)

blication de l'édit rendu la veille, pour confirmer celui du 19 mars , et dans le but de pacifier le royaume. Cet édit avait été transmis au greffier en chef De Boislévesque , qui se leva et le lut à haute voix. Un silence religieux permit d'en bien entendre toutes les clauses. Il en contenait qui ne purent manquer de déplaire aux catholiques exaltés répandus en grand nombre dans cette multitude attentive, à quelques-uns même des magistrats séant là, qui allaient avoir à les exécuter; celles, par exemple, qui enioionaient nà tous bour- . ^''^''■*^

' ^ i X j t. tlp désarmer

geois et liabitans des villes du royautne , de mettre les bourgeois

. " , catholiques.

les (innés bas dans les vingt-eiuatre neuves j, et de les remettre immédiatement entre les mains des lieute- . nants-génèraux et gouverneurs ; » sauf remise ultérieure à quelques bons et notables bouigeois , amateurs du repos public , zélateurs du service du roi et du bien du royaume, qui seraient désignés plus tard ; celles qui leur défendaient « de s'entremettre de faire aucun guet ne garde aux portes, ne par les villes, de jour ne de nuict, de faire sonner tabourin , lever ne porter enseignes. » Les mêmes mesures étaient ordonnées pour les cam- pagnes, si long -temps le théâtre de vols, de

f,86 TAKLKMKiNT I)K NoKMANDIK.

meurtres ol de s;iiiul;ints coiidits. Les princes et grands seigneurs étaient senis exceptés de î'édit. On n'avait pas osé tion j^kis y comprendre les gentilshommes, en si giand nom])re toutefois alors, en France, que, tons ensemble , ils eussent formé, à eux seuls, un grand peuple. Seulement, les meurtres, vols, assassinats, devenus si fréquents en Fiance, « s'exerçant plus par les armes à t'eu que nulles autres» , I'édit interdisait sévèrement les arquebuses et pistolets aux nobles comme à la roture. Toutes ces nsscDih/rcs en armes, qui avaient tant troublé la France, étaient défendues aussi , comme on peut bien le penseï- , ainsi que toutes intelligences, correspondances, et rapports avec les princes étrangers, même amis de la France. Toutes levées de deniers , sans lettres dti iirand seeeni j étaient supprimées. Le préambule de ledit en avait indiqué le but et les motifs. La France tout entière étant maintenant soumise à son roi ; on voulait lui rendre la paix profonde dont elle avait joui dans des temps plus heureux ; il avait donc fallu éloigner d'elle tout ce qui aurait pu être occasion et moyen de querelle, de désordre et de guerre.

Ainsi, allaient finir les insolences de ces orgueilleuses compagnies bourgeoises , que l'on avait vues naguère parcourir les rues de Rouen , en demandant à grands cris des supplices; s'attrouper autour dupalais. insulterle premierprësident Saint-Anthot.

CHAULES IX.

mcltre en pièces de malheureux religioiinaires iugitifs; et si quelque doute avait pu rester à celle foule qui venait de se précipiter dans la grand' chambre, il ne dura guère; car le chancelier, en Extension prononçant, au nom du roy^ , l'enregistrement de nconticment l'édit qui venait d'être lu, fit entendre ces paroles ^}^ ^^ ^'^l'^'^

i ' A bourgeoise.

très claires qui venaient d'être concertées entre lui et le monarque dont il était allé prendre l'avis. « Le roy ( dit à haute voix L'Hôpital ) , déclarant ( expliquant j l'cdict , a faict inhibitions et delfences à tous manans et habitans des villes, porter, par icelles , espées ne dagues, ne autres armes; et a cassé tous capitaines, lieutenants, enseignes, sergents de bande , caporaux et tous autres membres de compagnies de gens de guerre, estal>lis par les dictes villes, leur défendant de s'en entremettre, sur les peines contenues en l'édict. »

Ainsi . dans ces bruits qui , en juin, avaient tant ému les catholiques et les avaient poussés vers Gaillon , tout n'avait pas été sans fondement. J.es relioionnaires obtenaient l'effet de celle de leurs

' L'Hô|)ilal piononra en ces termes: « Le roy dict que, sur le repiy de ses lettres patentes «t édict, sera escript : < Le<;ta, publi- CATA ET REGISTRATA. » — Heg. d'diidience. — « La Ycrifieationdes édic'tz, lettres ou privilicg< s n'est f aie te par la eoiirf, quand le roy- )~ est présent ; la court a les mains liées , et il n'y a que le roy qui commande. En la présence du souverain , toute la puissance des magistrats cesse. •■> — La Roche-Flav\n , Des Parlements de France , livre Mil . cliap. '.),§!.

demandes à laquelle ils attachaient le phis de prix; leur rétablissement, j)ar exemple, dans les offices dont on les avait dépouillés. Car le nouvel édit conûrmait l'édit d'Amboise qui les leur avait rendus'. Le conseiller huguenot Maynet de la Vallée gagnait donc sa cause, et il allait reprendre sa place à la grand'chambre, ainsi que les autres magistrats religionnaires , exclus naguère avec lui. Les catholiques s'en désespéraient. L'Iïôtel-de- Yille offrit alors de rembourser à ces ma^isti-ats le prix de leurs offices; le roi en pourvoirait des catholiques qui rendraient à la ville les deniers avancés par elle. « Le roy n'y a nul Intérest (disait-on) , et peut-estre en seront bien contents les hiiguenotz, pou?' vitre pliisseûrement , et éviter la furie du peuple qui est enragé contre eulx ". » Charles IX, pressé par les échevins, avait-il paru y entendre? A un mois de là , ils le priaient de « se souvenir de sa promesse j et de faire résigner les officiers religionnaires ^ afin f/ue sa Justice j taiit poUticqne que distribut ive j fust administrée à l'honneur de Dieu en toute pureté et sincérité de conscience^ . » Mais revenons à l'audience de Charles IX.

' Article 8 de l'édit de mars l.jfi'J.

^ Lettre de Perrenot de Chantonna\ , ambassadeur d'Espagne, écrite de Rouen , le 18 août 136.1. — Mémoires de Condé , in-r , tome II ,' p. 177 .

^ Reg. de l'hotel-de-riUr de Pnuen , .> septembre l.)63.

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Un autre objet allait, maintenant, occuper le monarque, sa cour, et tous les magistrats assis là en jugement. Nos rois avaient souvent rendu la justice en personne, et nous avons vu combien, jusqu'alors, ils s'étaient montrés jaloux de cette anguste prérogative de leur couronne ; L'Hôpital ayant à cœui' que ce fùtlà , de tous points, un grand jour pour Charles IX , voulait qu'en commençant son office de roi, il commençât en même temps sa charge de juge. « Tel était , d'ailleurs , alors , le respect pour les formes de la justice , que le débat et le jugement d'une cause semblaient le spectacle le plus digne d'une telle solennité'.» Vne cause avait donc été préparée , snr l'ordre du roi ; l'huissier de sa chambre l'appela , sur un placet dont copie avait été remise , le malin , au monarque, à son entrée dans la grand'chambre , comme il allait monter les degrés du trône. De Brétignières, avocat demandeur, s'agenouillant, commença sa plaidoirie, qu'il continua bientôt debout, sur l'ordre du roi , transmis par L'Hôpital. Nous n'en dirons point long sur ce procès. La question naissait de notre ancien Coutwnierj qui , lorsqu'un père mourait laissant des enfants des deux sexes, donnait aux fils représentés par l'aîné, l'alternative, ou de se partager entre eux la lotalité des immeubles .

Dans cette même audience, nne cause est plaidée

devant Charles IX et sa cour.

' Mél(ifii:;es littrrairi's d&M . f illriiKiiii , \ ic rlr I.'IIôpil.'il.

;,!)() l'Ai'.l.l.MK-M Dli Nor.MANDli:.

en mariant coovonablement leurs sœurs (dussenlils ne leur donner (ju'une dot purement mobilière), ou bien de les laisser, en quelque nombre qu'elles lussent, prendre, en nature, le tiers de tous les immeubles '. Le fait , du reste, n'était pas sans intérêt.

Un ^gentilhomme normand, Thomas Morel, sieur du Torp (près Falaise), était mort, laissant quatre fils et trois lilles non. niariccs ^ et sa suecession immobilière était encore indivise, lorsque Nicolas , l'aîné des ([uatre frères , accusé d'un crime et obligé de s'enfuir, fut alteiiil d'une condamnation à mort, par contumace, qui entraînait la confis cation de ses biens , et conséquemment de la part à lui échoir dans la succession de son père '. Le procureur-général , représentant le roi , s'était

' « Les seurs iie doibvcut clamer aulcime partie eu l'héritage de leur père rcintrc leurs frères ne contre leurs hoirs ; mais elles pèvont demander leurs mariages. Et se les frères les pèvent marier de meubles sans terre ou avec terre, ou de terre sans meubles, à hommes ydoines, sans les tlesparager, ce leur doibt suffire. Et se ilz ne les veulent marier , elles auront le tiers de l'héritage en lieu de mariage. . . Toutes les seurs , combien qu'elles soient , ne pèvent demander que le tiers de l'héritage. »

{Le grand Coustumier du pays et duché de Normendie ; De parties d'héritage, chapitre xxvi. )

- Nicolas Morel , sieur du Torp, receveur alternatif dès Aides cl Tailles en l'élection de Caeu, prévenu <h^ fautes et malversations d.iiis le ircoîivrciiu'iil des taille^, de liris de prison, <\c soustraction

hâté d'intervenir an partage. Mais, alors, les trois tilles s'y étaient présentées aussi , ce malheur de l'aniille ayant rendu leur établissement fort dilïicile , sinon entièrement impossible ; et la coutume j pour ce cas, leur assurant , en lieu de mariage, le tiers de la totalité des immeubles, en quelque nombre qu'elles fussent. Mais elles s'étaient vues repousser par le procureur-général , qui , au nom du roi , se jjrétendant substitué à tous les droits du frère aîné , voulait exclure les trois sœurs du partage, sauf à les marier ultérieurement, comme eût pu faire ce frère avant sa contumace. Les trois sœurs venant demander au Parlement cette admission au partage , le procureur-général la leur voulait contester. De Brétignières parla pour elles avec solidité , force et savoir. 11 examina (c'était la vraie question de la cause ) si le droit et la charge de marier des sœurs , dévolus au frère aine par la

des pièces de son i)rocès. — L';irièt donné contre lui est imprime ail tome des ordonnance-;.

Depuis, déclaré ( par arrêt du Parlement ) absons des cas et crimes à lui imputés; remis et restitué en pure délivrance de sa personne, honneurs, biens et états, condamné seulement au paiement de deux faibles sommes mentionnées dans l'arrêt.

En 1592, son fils Jean Morel , pourvu par Henri IV , d'un office de conseiller, fut admis, par le Parlement, à l'examen; ■ aiilcune chose (disait l'arrêt) ne pouvant estre imputée audict Morel , ny A sa famille. » — Beg. secr. du Parlrmcut royaliste , séant à Caen, f>7, '>8 et M août !.V.)2. . ,

.•,c).i I' vi!j.i;mk\ 1 lm: \ni'.\i\.\niK.

(loutumc, à cause des affections que la nalure a mises au canir (Jes enfants du même père, pouvaient être réclamés par nu tiers , étranger à ces L'iivocat doux sentiments , ainsi qu'à la famille. La négative

Do Brciigncrcs i i • ity^ m ^ ' i i* »

parle roiitip HG semJ3lait pas dillicile a elal)nr ; et nous n entrela co,>Mr'iion. ^.^^^^ ^^^^-^^^ ^j^^^^ j^, ^l^^^^^jl ^j^.^ ,.aisons (juc fit valoir

Brétignières, chacun les devinant assez. Mais, ayant à combattre surtout l'odieuse extension que les gens du roi voulaient donner au Droit de confiscation j il n'avait pu le faire sans toucher à ce droit royal 3 si odieux en lui-même; et c'est là une partie intéressante de son plaidoyer, qu'il ne nous est point permis d'omettre. Décidé à dire des vérités, il y avait préparé dès l'exorde. «Ses clientes ( avait-il dit ) rendoient grâces à Dieu de leur avoir accordé ceste faveur, que leur cause fust traictée devant la majesté de leur prince naturel , asseûrées qu'elles estoient de sa clémence , de la prudence de son conseil, de leur bon droict, et de ce mot célèbre adressé à Trajan : que la cause du fisc est toujours mauvaise sous un bon prince. Elles ne demandoient autre juge que sa seule Majesté , le prince séant au Met de sa justice estant le siniulachre de Dieu, et prest à distribuer le droict à ceulx f|ui l'implorent et demandent. » Mais, dans le cours des plaidoiries , repoussant ces conséquences, et entraîné à s'expliquer sur ce droit mêjne . cpic l'on voulait étendic , « Sire ( dit-il ) ,

n'estimez pas que , combien que le droict de confiscation vous appartienne, qu'il marche au mesme rang que vos autres droicts et privilèges , dont les uns sont sacrés et augustes ( comme vos droicts domaniaux), les autres honorifiques, comme en Normandie la garde noble , le litige en matière bénéficiale ; les autres sont luctueux et lamentables^ comme sont les confiscations, lesquelles n'ont jamais reçu lieu, en droict, que en crime de lèzemajesté. Aussy ne peuvent-ils estre en vigueur que vostre pauvre jîeuple ne fiaitrisse. Trajan les comparoit àla rate de l'homme, laquelle tant pluscroist dans le corps de l'homme, tant plus les autres membres du corps décroissent et diminuent ; aussy, d'autant que vostre fisc se remplit , Sire , d'autant vos membres (quisontvospauvressubjects)se débilitent et meurent. » Après avoir dit combien les confiscations étaient funestes , Brétignières montrait qu'elles étaient inutiles pour le trésor royal. « Sire (continaa-t-il ) , les confiscations qui vous sont adjugées ne sont point enfermées dans vos coffres; vous en amendez le moins ; elles sont esparses çà et là , sans qu'il en rcdonde aucune chose à vostre proffict. La pluspart d'icelles ne peuvent estre par vous retenues ; il vous faut vous en dessaisir, parce qu'il seroit mal séant que vous fussiez vassal du vostre. Tels prétendus droicts , lamentables et obscurs , et que avez particuliers en ce

à94 PARLEMENT DE i\f>RMANDIE.

pays , sont de trop fascheuse paieure pour estre approchez de vos autres droicts généraux, qui sont illustres et triomphants ; ces droicts de confiscation doyvent, partant, estre despoiiiilés de toute faveur, (ifiii qu'arec le progrh du temps ^ pour estre mal favorisez , ils puissent estre du tout anéantis. »

En 1563, c'étaient là, en France, des propositions hardies , des idées neuves peut-être. Ainsi émises pnbliquement , et adressées dans ime si solennelle conjonctnre , au roi de France, en présence de son conseil et du premier magistrat du royaume , elles étaient courageuses et devaient fructifier avec le temps , l'attention se trouvant appelée par là sur un point négligé jusqu'alors. Yingt ans, en effet, s'étaient à peine écoulés, que Bodin , dans sa Repubde/ue , attaquant la confiscation ^ en montrait d'abord V injustice ., en ce qu'elle ruinait des enfants innocents, puis l'absurdité ^ en ce qu'au lieu que les peines avaient été établies « pour diminuer le nombre des meschants» , autant que pour venger les crimes , elle , au contraire , poussant au désespoir des enfants ruinés, les précipitait trop souvent dans le crime , « en sorte, ajoutait-il , que, pour un confisqué, il en sort quelquefois deux ou trois pires que celuy qui a perdu les biens et la vie.»

Mais voyez la réaction puissante du préjugé sur

celui-là même qui a entrepris de le détruire ! Bodin , bientôt fatigué dans cette lutte contre un abus que le temps a fortifié , expose , avec complaisance , quelques raisons à décharge ; il transige, en un mot, avec un droit inique autant qu'absurde; et, s'il ne se peut résoudre à le respecter tout-àfait , il en conserve du moins quelque chose , et autorise la confiscation de certains biens, qu'il indique*. A deux siècles de là seulement, un publiciste étranger , attaquant la confiscation sans réserve , sut attendrir le monde par le spectacle « d'une famille accablée d'infamie et de misère pa?' le crime de son chef, crime que la soumission ordonnée par les lois mômes , l'aurait empêchée de prévenir, quand elle aurait en, pour cela, des moyens suffisants ^. » Sa voix devait être entendue , et notre législation a fini par rougir d'infliger ainsi à l'innocent la peinq du coupable.

Nous ne redirons rien des plaidoiries prononcées par l'avocat du roi Laurent Bigot , pour le procureur général [Jean Pcricard) , qui toutefois était présent ; de celles de Guillaume Ango , avocat de la femme du frère contumace, qui avait cru devoir intervenir. Quand tout eut été dit sur k cause , on

' Bodin, République , livre V, chap. 3.

- Becciria, Des délits et des peines , § 17 de la traducfion française.

i-V<)0 PARLEMENT DK NORMANDIE.

vit L'IIopitai se lever, et aller, de j^lace en place, recueillir les voix ; celle du roi d'abord , puis celles de la reine-mère ; de ITenri de Yalois , duc d'Orléans ; de Henri de Navarre ; celles des cardinaux avant celles des présidents du Parlement, ce qui dut beaucoup déplaire à ces derniers ; celles des membres du conseil-privé et des maitres des requêtes , avant celles des conseillers ; ce dont ceuxci durent se formaliser aussi; mais ce n'était pas le cas d'entrer dans des disputes. Les demoiselles Morel du Torp avaient pleinement gagné leur cause ; et l'arrêt fut ainsi prononcé par L'Hôpital : « J^e roi , entérinant la requeste des demanderesses, a ordonné et ordonne que partage leur sera baillé et délivn'' ; et à ce faire et soiillVir a condamné et condamne les défendeurs'. »

La séance royale était terminée ; le roi se leva, et descendit du trône, suivi de la reine-mère, de son frère, du jeune Henri, roi de Navarre , de tous les princes, [)airs , seigneurs et prélats. En passant au milieu des membres du Parlement , il n'y eut marques de bienveillance et de considération que le roi , sa mère , et toute la cour , à leur exemple , ne prodiguassent à ces magistrats qui , si , dans l'ardeur de leur zèle , ils avaient parfois manqué de modération et de mesure, s'étaient,

' Reg. , 17 août l.)(13.

du moins , montrés si fidèles, et avaient tant souffert pour leur foi et leur roi. Ainsi finit une des plus mémorables journées dont les annales du Parlement de Normandie aient gardé la mémoire.

Au sortir du palais, Charles IX se retira à Saint- Ouen , «où il toucha les malades des escrouëlles'.» Michel Montaigne était venu à Rouen, à la suite de Charles IX ; nous l'avons remarqué déjà. Ce fut alors' qu'il présentai ce monarque trois sauvages, qui « s'estoient laissez piper au désir de la nouvelleté , et avoient quitté la doulceur de leur ciel, pour venir veoir le nostre. Le roy parla à eulx long-temps. On leur feist veoir nostre façon , nostre pompe, la forme d'une belle ville. » Interrogés sur ce qu'ils avaient trouvé de plus admirable , ils dirent «qu'ils trouvoient , en premier lieu, fort estrange que tant de grands hommes 2>ortant barbe , forts et armez, qui estoient autour du roy ( vraysemblablement les Souisses de sa garde) se soubmissent à obéir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plus tost c[uelqu'un d'entre eulx pour commander. Secondement , c^u'ils avoient apperçeu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commoditéz , et que leurs semblables estoient mendiants à leurs portes , descharnéz de

■ Chronique ms. du xvi'" siècle; Bibliothèque ro\ale. - Biographie universelle , v" MOTAIGKE.

j98 PARLEMENT DE NORMANDIE.

taim et de pauvreté; et trouvoient estrange comme ces moitiéz icy nécessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, (|u'ils ne prissent les aultres à la Korse , ou meissent le feu à leurs maisons. »

Montaigne, qui parla fort long-temps à l'un d'eux par truchement , lui aynnt demandé « (£uel fruict il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un capitaine, et les matelots le nommoient roy ) , il dit que c'estoit « marcher le premier à la guerre » ; de combien d'hommes il était suivi? « il monstra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace ; ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes. » Si, hors la guerre , toute son auctorité cessait? « il dict qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui despendoient de luy , on lui dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'ayse. » — « Tout cela ne va pas trop mal ( s'écrie Montaigne ) ; mais fjuoy ! ils ne portent point de liault de chausse* . » Brantôme était aussi à Rouen ; il n'avait pas vu sans dépit se démener airisi Montaigne , décoré du cordon de Saint-Michel , qu'il n'avait pas, lui, Brantôme, qui s'était signalé dans l>ien des combats. Il s'en souvint plus tard, en écrivant ses piquants Discours biographiques.

' Essais de Michel Montaigne , livre i"^, chapitre 30.

« Nous avons veu (dit-il alors) des conseillers sortir des cours de Parlement, quicter la robe et le bonnet carré, et se mettre à traisner l'espée , et les charger de ce collier aussi tost , sans autre forme d'avoir faict guerre ; comme fist le sieur De Montaigne , du quel le mestier estoit meilleur de continuer sa plume à escrire ses Essais ^ que la changer avecques une espée qui ne le suyvoit sy bien. ' »

■ Brantôme , Discours sur M. de Tnvanes.

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